2003
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• â– Jane Hathaway (éd.), Rebellion, repression, reinvention : mutiny in comparative perspective, Westport (É-U), Praeger, 2001, xix+282 p. Revolutionary History, vol. 8, n° 2, 2002, « Mutiny. Disaffection and Unrest in the Armed Forces », 308 p.
â– Pierre Vidal-Naquet, Le Miroir brisé. Tragédie athénienne et politique, Paris, Les Belles Lettres, 2002, 94 p.
Quelles sont les trois tentations qui guettent l’historien (voire tout lecteur) face à une tragédie grecque ? Le « réalisme », répond l’auteur, qui fait confondre personnages et personnes, autrement dit fiction et réalité, l’« actualisation politique » qui pousse l’historien à chercher derrière les mots et les situations le contexte politique censé avoir été vécu par les auteurs (en l’occurrence Eschyle, Sophocle et Euripide), et l’« actualisation moderne » qui, au contraire, conduit à transposer les textes antiques dans un présent autrement problématique. Avec toute la science et l’expérience qu’on lui connaît, Pierre Vidal-Naquet récuse méthodiquement de telles lectures qui tendent à nier la spécificité du genre tragique. Néanmoins ces trois tentations ne se valent pas et c’est évidemment la troisième qui mérite une vraie discussion car personne ne contestera aujourd’hui que « le dialogue avec le passé suppose toujours un départ à partir du présent ». Mais la tentation de l’actualisation moderne est-elle seulement « inévitable » ? Elle paraît aux yeux de l’auteur être aussi la plus féconde puisque lui-même se risque à évoquer, en écho aux tragédies athéniennes du ve siècle avant J.-C., les procès de Moscou, Budapest, Sofia, Prague ou de Tirana, des années trente aux années cinquante du xxe siècle. Ce raccourci de la tragédie antique aux procès politiques de l’ère communiste, saisi sur le vif, donne à P. Vidal-Naquet l’occasion, avec ce petit livre, magistral, de réfléchir sur les rapports de la tragédie et de la cité (polis) et sur les moyens dont dispose l’intellectuel aujourd’hui pour accéder à la compréhension du politique.
Aux conseils avisés de la première partie succède ainsi le plaidoyer pour une lecture historique et politique des tragédies grecques dont on peut penser qu’il a été rédigé pour répondre au dernier livre de Nicole Loraux, La Voix Endeuillée. Essai sur la tragédie grecque (Gallimard, 1999). L’helléniste s’attachait alors à montrer tout ce que la tragédie comportait d’anti-politique, voulant souligner ainsi la fonction musicale et sacrée de la tragédie (un « oratorio »), non sans laisser parfois croire que la tragédie pouvait ainsi être décontextualisée. Les analyses menées par N. Loraux témoignaient pourtant que la tragédie n’était en rien hors du politique et qu’elle s’attachait toujours à mettre en scène des préoccupations fondamentales de la cité. P. Vidal-Naquet semble vouloir dissiper ce qui pourrait n’être qu’un malentendu : qu’est-ce que le politique, qu’est ce que la cité (polis) ? Reprenant les conclusions élaborées par l’anthropologie historique autour des travaux de Jean-Pierre Vernant, des siens propres, mais aussi de ceux de N. Loraux, l’auteur rappelle que la polis ne se résume certes pas à ses institutions, mais est un « ordre humain », qui combine des inclusions et des exclusions (des dieux et des mortels, des citoyens et des étrangers, des hommes et des femmes, des jeunes et des vieillards, des espaces cultivés et des frontières, du temps immobile et du renouvellement incessant et régulier des magistratures, etc.). Si la tragédie est à part, c’est que son ordre à elle (souvent exprimé sous la forme d’un « désordre ») « met en question ce que dit et croit la cité ». L’historien est appelé à lire les tragédies dans leur complexité, c’est-à-dire en y reconnaissant leur capacité à ironiser ou à subvertir, à détruire ou à recomposer les certitudes de la cité, affirmées par ailleurs dans ses institutions et ses choix politiques (événementiels). La tragédie est donc ce « miroir brisé » dont « chaque éclat renvoie tout à la fois à telle ou telle réalité sociale et à toutes les autres, en mêlant étroitement les différents codes ». Voilà pour l’histoire et pour les historiens qui doivent toujours être encouragés à « travailler » sur la tragédie et le sont assurément avec ce livre. Reste la musique. La définition, même anthropologique, de la cité (cette polis qui, comme « ordre », contient aussi le « désordre ») ne fait pas de place au caractère émotionnel que manifeste la tragédie. L’émotion serait-elle aussi politique ? Il est possible que même le politique « globalisant » défini par l’anthropologie historique laisse s’échapper encore quelque chose de la polis.
Violaine Sebillotte Cuchet
â– Claude-Gilbert Dubois, Le Bel aujourd’hui de la Renaissance. Que reste-t-il du xvie siècle ?, Paris, Seuil, coll. « L’Avenir du passé », 2002, 202 p.
Le Bel aujourd’hui de la Renaissance est l’un des titres parus dans la récente collection éditée par le Seuil – « L’Avenir du passé » – dont le projet est, selon l’éditeur Richard Figuier, « de se demander si le passé n’a pas inauguré des espaces qui sont aujourd’hui encore ouverts, dans lesquels nous vivons encore consciemment ou non ». Pour Claude-Gilbert Dubois, il s’agit de reprendre les relatifs invariants de l’histoire, afin de comprendre ce qui demeure aujourd’hui du xvie siècle. Le but n’est pourtant pas d’exhumer les restes du temps passé mais de considérer « ce qui demeure et peut non seulement survivre, mais aider à mieux vivre dans le flux vital de notre temps ». L’auteur envisage donc successivement différents aspects de la période, en cherchant à leur redonner une cohérence. Si ses méthodes et ses problématiques, fortement inspirées de questionnements plus littéraires qu’historiens, peuvent parfois surprendre, la mise en perspective des dimensions économiques, culturelles, intellectuelles ou artistiques, dans une optique « littéraire », offre des résultats originaux pour l’historien. Les trois parties de l’ouvrage considèrent tour à tour la place de l’homme, la construction de son identité et son rapport au temps, dans le contexte précis du xvie siècle (essentiellement en France). En prolongement, l’auteur tente d’établir un lien avec la période contemporaine, grâce à des comparaisons plus ou moins éclairantes.
La première partie – « Où sommes-nous ? » – cherche à décrire et analyser la place prise par l’homme durant le xvie siècle. Avec l’expansion géographique et l’élargissement de l’espace connu, ce siècle de « mondialisation » pose des problèmes d’unité auxquels l’universalisme humaniste tente d’apporter des réponses. Les progrès dans la connaissance de l’espace céleste modifient également l’image du monde et de la situation qu’y occupe l’homme. Ainsi, évoluent les modes de représentation de cette réalité perçue, en particulier par le biais de la nouvelle pédagogie des humanistes davantage fondée sur la compréhension que sur la simple reproduction. C’est à l’identité de cet homme du xvie siècle qu’est consacrée la deuxième partie de l’ouvrage : « Qui sommes-nous ? ». L’homme de chair est réhabilité, et le corps, par le biais de la médecine et des arts, prend une importance nouvelle. L’homme de conscience lui-même s’impose pourtant au même instant. L’écriture autobiographique et la mise en scène du « moi » sont autant de preuves d’une montée de l’individualisme. Enfin, l’homme de culture, grâce au choix d’une langue, et l’homme d’écriture, en posant la question de son statut, montrent la spécificité et la nouveauté des débats de la Renaissance. Le dernier temps – « Où allons-nous ? » – est celui des questionnements sur l’avenir et le devenir, qui imposent une programmation ou une planification, comme le révèlent la Réforme ou même l’utopie.
De ces développements, l’auteur établit ce qui, selon lui, demeure du xvie siècle dans des attitudes contemporaines relevant de cette conception de l’homme dont nous avons hérité. Grâce à un travail de « refondation », le xvie siècle a donné à l’homme une place spécifique dans l’espace et dans le temps : c’est ce qui constitue l’« humanisme » et la « Renaissance ». Mais une telle conclusion répond-elle entièrement aux questions introductives ? Les comparaisons répétées ne sont pas vraiment convaincantes et l’on finit par douter de leur pertinence. On s’interroge par ailleurs sur la rupture nette qui semble être faite avec un Moyen Âge décrit de façon parfois schématique. Peut-être est-ce finalement l’optique choisie par l’auteur qui laisse perplexe : comment comprendre les « espaces » évoqués par l’éditeur s’ils ne sont pas éclairés par des analyses relevant davantage des sciences sociales ?
Claire Judde de Larivière
â– Éric Phélippeau, L’invention de l’homme politique moderne. Mackau, l’Orne et la République, Paris, Belin, 2002, 367 p.
Les considérables archives privées d’Armand de Mackau, qui fut conseiller général puis député d’Argentan soixante ans durant, de 1858 à 1918, permettent à Éric Phélippeau d’étudier les mœurs électorales au plus près de leur réalité, voire trivialité, au moment crucial où le règne des notables aurait cédé la place aux professionnels de la politique issus des « couches nouvelles ». S’inspirant des travaux de Norbert Elias, il démontre que le processus de modernisation de la vie politique vient non de la succession mais de la concurrence entre les notables traditionnels, dont capital électoral et social sont étroitement mêlés dans un rapport de clientèle classique, et les nouveaux « entrepreneurs » politiques qui pallient leur modestie sociale par le recours aux structures partisanes et à l’adhésion idéologique. La longue carrière d’A. de Mackau permet de voir que ce sont les notables qui furent souvent à l’origine des évolutions de la profession politique par leurs efforts d’adaptation aux nouvelles et successives donnes électorales : face à la toute puissante administration, ils doivent s’imposer et lutter, que ce soit au temps de la candidature officielle, ou bien sous la République quand elle se met à combattre par tous les moyens les ennemis du régime. Il leur faut aussi gérer l’explosion de l’électorat avec le développement du suffrage universel et la montée en puissance des cadres partisans nationaux avec l’imposition du scrutin de liste en 1885 qui fragilise les positions locales. « Ce sont ces tensions et ces rivalités ainsi que l’élargissement des chaînes humaines d’interdépendances dans lesquelles se retrouvent pris les individus qui aspirent à la détention de charges électives qui ont concouru à la mise en mouvement d’une dynamique bien particulière qui œuvre encore à l’édification de la structure de l’État parlementaire français » (p. 37).
Dans une première partie, l’analyse des finances d’A. de Mackau permet à É. Phélippeau de montrer la réalité de la lente autonomisation de l’activité politique vis-à-vis des liens sociaux et sa progressive professionnalisation, quand les dépenses électorales finissent par s’individualiser. On voit à l’œuvre dans le détail le devoir de représentation, de prestige et donc de dépenses qui lie aristocrates et peuple dans une « double contrainte ». D’où l’étroitesse du recrutement social des élus ornais. Et l’apparition, à la fin de la période, de nouveaux élus plus modestes (juristes puis médecins) ne permet pas de conclure à la fin de ces notables traditionnels avant 1914 : la plupart du temps ils sont eux-mêmes propriétaires et notables locaux, voire héritiers de positions électorales. Il faut attendre les élections de 1881, après l’échec du gouvernement d’Ordre moral, puis celles de 1885, pour qu’apparaisse clairement une différenciation des divers postes de dépenses électorales, signe de l’élaboration d’un « répertoire d’activité et d’un savoir-faire » particuliers (p. 80). C’est sur ces savoir-faire professionnels que se rejoignent « des candidats que tout oppose en société au regard de leurs origines » (p. 95).
La seconde partie est consacrée à l’étude de la façon dont A. de Mackau met son capital social au service de son « crédit électif », nécessaire à son investiture en tant que candidat officiel puis conservateur. Il a beau être bien introduit dans les milieux impériaux par son père, amiral et ministre de la Marine, qui lui permet d’obtenir l’auditorat au Conseil d’État, et avoir conforté sa fortune personnelle par un grand mariage, ses débuts publics sont assez laborieux, ce qui amène l’auteur à le qualifier d’« établi-marginal ». Il lui faut jouer avec les institutions politico-administratives en charge des élections. Il met au service de son ambition politique son carnet d’adresses familial et parisien, puis son adhésion au comice agricole d’Argentan, véritable machine électorale où les intérêts locaux sont articulés avec la puissance parlementaire de l’élu, et enfin sa participation aux institutions de bienfaisance et de défense religieuse. Cette multipositionnalité lui permet de contourner l’hostilité de l’administration sous la République mais au prix d’une mobilisation électorale croissante. La sphère du politique s’affirmerait par tout ce travail que partagent ses collègues et qui engendre le « façonnement d’un œil politique », c’est-à-dire d’une compétence à analyser le social selon des schémas politiques.
C’est ainsi que, dans la troisième partie, la perspective de l’analyse s’élargit, pour donner au livre sa véritable dimension. Il est alors question de l’affermissement des partis nationaux et de l’État parlementaire, dans lesquels A. de Mackau joua un certain rôle, par la direction de l’Union des droites à partir de 1884 et par son contrôle du Journal d’Alençon puis de La Presse (boulangiste). La presse contribue « à routiniser des façons de voir et de penser politiques » (p. 251). Désormais, la politique locale est de plus en plus intégrée à la politique nationale et les patronages sont plus collectifs qu’individuels. Ce sont les élections de 1889 et l’aventure boulangiste qui cristallisent ces évolutions du camp conservateur et la normalisation des pratiques électorales (affiches, programmes, réunions…), dont A. de Mackau et le comité des Douze (boulangiste) furent les artisans.
É. Phélippeau peut ainsi conclure sur la rencontre progressive des notables et des partisans autour des mêmes pratiques politiques et sur l’effort d’euphémisation du travail électoral derrière « une image légitime de la relation électorale construite à partir de critères à proprement parler politiques » (p. 312). Par le changement d’échelle de l’analyse, il apporte aussi une réponse d’autant plus convaincante qu’elle en reste au plus près des actes des acteurs, loin de tout discours généralisateur, à la question de la persistance de l’Ancien Régime comme à celle de la rencontre des droites conservatrices et populaires au temps de Boulanger, réputée matrice du fascisme français. Il est symptomatique de la crise de l’histoire politique contemporaine en France qu’il faille que ce soit un politiste qui travaille sur un fonds d’archives aussi considérable, comme sur tant d’autres d’ailleurs qui semblent en déshérence. Même si ses questionnements n’ont pas toujours été les mêmes que ceux de la science politique, l’histoire a tout à gagner à de tels ouvrages qui n’en restent pas à un positivisme naïvement descriptif mais qui problématisent leur approche du matériau historique.
Bruno Goyet
â– Jane Hathaway (éd.), Rebellion, repression, reinvention : mutiny in comparative perspective, Westport (É-U), Praeger, 2001, xix+282 p. Revolutionary History, vol. 8, n° 2, 2002, « Mutiny. Disaffection and Unrest in the Armed Forces », 308 p.
Deux volumes récemment parus invitent à réfléchir sur la fécondité comme sur les difficultés d’analyse des mutineries comme objet historique. L’ouvrage édité par Jane Hathaway a le double mérite de mettre en question la définition et les contours du problème, et de proposer des études de cas fort variées, de l’Empire ottoman à la Flandre espagnole ou à l’Inde britannique.
De nombreux auteurs s’attachent à rendre compte des limites des mutineries : n’ayant que rarement pour objectif ou pour conséquence une remise en cause générale de l’ordre social (une exception ici étudiée étant la révolte de Wuhan en 1911, précipitant la chute de la Chine impériale), elles apparaissent souvent comme une étape dans de complexes processus de négociation entre acteurs, au sein de l’institution militaire. David Trim en souligne ainsi la fonction « presque rituelle » dans les armées de mercenaires au xvie siècle. Une autre perspective intéressante et largement partagée est celle qui vise à restituer la pluralité des sens d’une mutinerie en fonction de la culture et de l’origine de ses différents protagonistes. Peter Stanley montre ainsi la coexistence de différents registres d’action chez les mutins anglais de 1857 en Inde : alors que de jeunes recrues issues des villes industrielles pensent leur mouvement dans les termes d’une grève, les vétérans de l’armée coloniale adoptent une vision plus traditionnelle des rapports de force. Le problème classique des causes des mutineries est également éclairé. Devadas Moodley montre la complexité de la révolte des sepoys, les soldats indiens sous uniforme britannique, en 1807, où des facteurs sociaux, ethniques et religieux se conjuguent et où la violence latente est avant tout déclenchée par des affronts symboliques. Enfin, dans un article passionnant, Raymond Callahan s’interroge sur l’absence de mutinerie chez ces mêmes troupes indiennes, aux fortes traditions d’insubordination, lors des deux guerres mondiales, où elles durent affronter des conditions de combat radicalement plus dures qu’au xixe siècle. Son essai permet d’esquisser une histoire véritablement symétrique de la discipline, de l’autorité et de l’action collective, révélant les facteurs de cohésion interne comme de contrôle social qui expliquent la résilience de ces soldats. Le lien entre participation au combat et légitimité de la revendication indépendantiste est évidemment un ressort de cette cohésion. Au total, et même si la valeur des articles est inégale, l’ouvrage rend bien compte de la complexité des mutineries, en se refusant à en donner une définition univoque.
Moins convaincante est l’approche adoptée par les éditeurs de la revue Revolutionary History. Leur volonté affichée de contribuer à de futures mutineries les conduit à rassembler des éléments permettant de lire ces événements comme des expressions de la lutte des classes et le prélude à un renversement du capitalisme. À ce titre, le volume, qui entend fournir des outils conceptuels aux révolutionnaires, propose de riches bibliographies sur la pensée socialiste et la guerre. Une large place est également consacrée à la réimpression d’articles anciens, soit de penseurs marxistes (Karl Radek), soit de contemporains des événements – ainsi une description datant de 1907 de la révolte du navire Potemkine en 1905. D’autres documents intéressants sont publiés, tels ceux préparant insurrections et révoltes futures, émanant du Komintern, ou encore des entretiens avec des combattants britanniques de la Seconde Guerre mondiale sur les thèmes de la discipline et du communisme dans l’armée. Parmi les travaux, signalons un article de Rémi Adam sur les mutineries des troupes russes en France en 1917, qui les restitue dans un double contexte, celui, international, de la révolution de février, et celui, militaire, de l’offensive Nivelle, à laquelle les mutins décident par un vote de participer. La violence et la durée de l’épisode sont soulignées et bien analysées. L’ensemble du volume souffre toutefois, malgré les mises en garde de Julian Putkowski, d’une lecture téléologique et dogmatique des événements, la scientificité des articles étant parfois fort discutable. Malgré son indéniable valeur documentaire, cette publication illustre les risques d’une définition a priori et largement idéologique d’un phénomène historique complexe.
André Loez
â– Jean-Claude Farcy, L’histoire de la justice française de la Révolution à nos jours, Paris, Puf, coll. « Droit et justice », 2001, 494 p.
Après le très précieux Guide des archives judiciaires et pénitentiaires (CNRS Éditions, 1992), les Deux siècles d’histoire de la justice en France (CNRS Éditions, 1996) et Magistrats en majesté (CNRS Éditions, 1998), Jean-Claude Farcy publie un état des recherches réalisées ces trois dernières décennies en matière d’histoire de la justice française contemporaine (1789-2000). Cette étude est complétée par une bibliographie de près de trois cent cinquante titres. Ce très utile instrument de travail constitue, à l’origine, un rapport scientifique réalisé sous les auspices du Gip « Mission de recherche Droit et Justice » qui contribue depuis plusieurs années au financement et à la publication de travaux historiques, sociologiques et juridiques sur la justice.
L’histoire de la justice est un territoire neuf pour l’historien. Elle est longtemps restée en marge des courants les plus novateurs de la recherche. Il faut, en effet, attendre ces toutes dernières années pour constater son développement réel. Cet essor récent est inséparable, en autres facteurs, de l’intrusion des nouvelles interrogations qui émergent au sein de la discipline historique (anthropologie historique, sociohistoire, sociologie historique du politique…) mais également de l’importance croissante occupée par l’institution judiciaire dans notre société (chapitre I). Certes, dès les années soixante, l’histoire contemporaine n’ignore pas complètement cette justice. Mais, l’époque est surtout à l’histoire sociale. C’est la prison et son cortège d’exclus et de marginaux qui retiennent plus particulièrement l’attention. Si cette prison pénale reste aujourd’hui encore un objet privilégié pour la recherche, cette dernière, depuis plusieurs années déjà, contribue largement à faire connaître les autres pratiques de l’enfermement, au premier rang desquelles il faut retenir le bagne. On note toutefois que certaines pénalités sont encore peu explorées : les peines corporelles et les peines pécuniaires (chapitre IV). Depuis trois décennies, une autre dimension est classiquement explorée par le contemporanéiste, confirmant sans aucun doute cette prépondérance du pénal : la criminalité. Une certaine fascination pour le procès pénal, un goût évident pour le spectaculaire sont ici en cause. Malgré l’abondance et la diversité des travaux, la criminalité n’a pourtant pas encore fait l’objet d’une synthèse digne de ce nom. Plus récemment, la recherche s’est déplacée du crime vers des infractions mineures. La « petite délinquance » est l’objet d’un intérêt plus affirmé. De même, on assiste au développement de travaux sur l’histoire des représentations du crime. De nombreux territoires sont cependant encore vierges. « Tout ce qui est évitement, violation quotidienne des règlements et résistance aux agents chargés d’appliquer la loi » (p. 84), bref toutes ces atteintes à l’ordre public et ces résistances à l’autorité n’ont que trop peu attiré les historiens. Les infractions contre les biens constituent également un objet encore négligeable de la recherche historique (chapitre II). Les grands procès, les juridictions d’exception sont à présent des domaines assez largement balisés par l’histoire contemporaine. La Révolution française reste une période privilégiée pour s’interroger sur la justice politique. Mais ce sont la période de Vichy et celle des épurations à la Libération qui ont particulièrement bénéficié de nouvelles recherches. Tout récemment, la justice dans la guerre d’Algérie a fait l’objet de travaux marquants. Si, en définitive, les études particulières sur la justice politique sont assez nombreuses, les réflexions d’ensemble sur cette justice manquent encore. Les récents enjeux de mémoire, les difficiles relations entre le travail de l’historien et celui du juge démontrent pourtant qu’un tel travail est essentiel (chapitre V). Les « normes, institutions et pratiques judiciaires » (chapitre III) restent des domaines relativement vierges. Les historiens non-juristes hésitent à se lancer dans l’étude du droit privé – domaine très technique. Les institutions judiciaires sont encore largement un territoire réservé aux historiens du droit. Paradoxalement, les juridictions et les pratiques les plus communes, celles traitant du contentieux civil, sont assez largement méconnues. Il est possible de formuler un constat identique à propos de la justice administrative. J.-C. Farcy n’oublie pas le personnel judiciaire. Les magistrats et, plus récemment encore, les avocats retiennent certes l’attention des historiens. Mais que dire des autres auxiliaires de justice ! Ils sont délaissés purement et simplement par la recherche.
Dans son introduction, J.-C. Farcy se fixait comme but « d’aider étudiants et chercheurs à s’orienter dans l’historiographie de la justice française contemporaine ». L’objectif est rempli et très largement rempli
Frédéric Audren
â– Jean-Louis Lacascade, Les Métamorphoses du jeune Marx, Paris, Puf, coll. « Actuel Marx Confrontation », 2002, 313 p.
En avril 1841, Karl Marx soutient sa thèse sur La différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure. Il est alors âgé de vingt-deux ans. Sept ans plus tard, en février 1848, il publie le Manifeste. L’étude de Jean-Louis Lacascade porte sur le court intervalle de temps séparant ces deux dates. Quelles sont les mutations qui se sont produites chez Marx pendant ces années ? L’auteur entend rendre compte de ces changements et les expliquer. Il ne s’agit donc pas de reprendre le vieux débat sur la pensée du jeune et du vieux Marx, divisant ceux qui voient déjà dans le premier l’annonce du second, et ceux qui affirment leur complète opposition. Loin de s’inscrire dans une classique histoire des idées, l’ouvrage porte plutôt sur le procès concret de passage de l’un à l’autre, sur la sociogenèse du Marx de 1848. Pour J.-L. Lacascade, étudier les « métamorphoses du jeune Marx », c’est analyser son itinéraire en termes de transfert, de (re)conversion de ses capitaux et habitus spécifiques, dans ses champs successifs d’intervention. Cette position permet donc à l’auteur de se soustraire à l’illusion rétrospective d’un « Marx modèle » – celui de la maturité – conduisant à décrire un personnage orienté dès les commencements vers ce qu’il sera après le Manifeste, ou bien à le dépeindre simplement comme ayant découvert, tardivement, qu’il « se trompait ». Le lecteur est plutôt invité à suivre le jeune Marx, étape après étape, afin de percevoir que s’il n’y avait rien de nécessaire dans les chemins empruntés (une trajectoire reste toujours aléatoire), rien ne tient non plus du seul hasard (chaque trajectoire a une logique). Pour le montrer, J.-L. Lacascade – sur lequel il est précisé, en quatrième de couverture, qu’il a fait « des études de théâtre et de cinéma » – choisit d’inscrire son analyse sociologique dans une métaphore dramaturgique. En effet, c’est en recomposant le scénario analytique du « film » des luttes formatrices successives de Marx qu’il entend rendre intelligible l’ascension de celui-ci au fil de ces affrontements. La notion méthodologique de scénario comporte huit rubriques, qui traverseront en filigrane toute la narration des scènes consécutives de la vie du jeune Marx : la conjoncture, la chronologie, le décor, les personnages ou « actants », les institutions et groupes d’appartenance, les enjeux, l’intrigue, et le bilan ou « flash-back ». Pour l’auteur, la vie du jeune Marx peut être conçue comme la succession d’un prologue, et de trois actes, marqués par une tension, une rupture, et la création de nouvelles relations.
Le prologue, que l’auteur intitule « L’Annonciation », se déroule de 1836 à 1841. Il correspond au moment où Marx – qui a alors déjà abandonné le droit pour des études de philosophie – se rend à Berlin, et, à partir de 1838, commence à rédiger sa thèse. Ces années sont aussi celles de la lutte menée contre le christianisme, et donc la monarchie de droit divin, par les jeunes-hégéliens, qui cherchent à inscrire la pensée de Hegel dans la critique politique de leur époque. Ces derniers se regroupent en particulier dans le Doktorklub, fondé par Bruno Bauer, où Marx entre en 1837 : il y débute son activité philosophico-politique. Pour J.-L. Lacascade, il existe un habitus intellectuel commun aux jeunes-hégéliens, manière de voir le monde et manière d’être, sub-culture partagée par Marx, dont la force le conduit à rester attaché à Hegel lorsqu’il croit s’en écarter. « L’habitus commun des jeunes-hégéliens est au principe d’une histoire commune, et celle-ci est devenue de fait, à travers la trilogie de la Sainte Famille, l’Idéologie allemande et le Manifeste du Parti communiste partie intégrante de l’histoire du socialisme » (p. 39). Pendant ce prologue, la lutte du jeune Marx contre l’État prussien, notamment dans sa thèse ne franchit pas les limites universitaires.
Il en va différemment au cours de ce que l’auteur désigne comme le premier Acte du scénario, correspondant à l’expérience de Marx à la Gazette rhénane, à Cologne, en 1842 et 1843. De fait, les jeunes-hégéliens s’ouvrent alors à une plus large audience, par la participation à cette revue « généraliste », formation de compromis rassemblant toutes les tendances de l’Allemagne progressiste, dont une partie de la bourgeoisie libérale rhénane. Dès octobre 1842, Marx parvient à la direction de la rédaction, qu’il va orienter vers une position réformiste. Il provoque sur ce point un conflit avec les Affranchis – sous-groupe des jeunes-hégéliens – et en particulier avec B. Bauer, à qui la revue a échappé. Marx sort vainqueur de cet épisode : il a quitté l’anonymat, a enrichi ses relations sociales, s’est exercé au métier de journaliste, et s’est constitué un « “stock d’idées” très utiles pour la suite » (p. 126). Acte II du scénario : l’exil de Marx à Paris en 1844 et 1845, et son passage du libéralisme radical au socialisme révolutionnaire, période où les bourgeois libéraux, autrefois ses alliés, deviennent ses ennemis. Pour comprendre la survenue de cette mutation, J.-L. Lacascade renvoie à la conjonction d’un ensemble de facteurs : l’existence d’une forte immigration artisano-ouvrière allemande, le rôle de la Ligue des Justes, la rencontre avec Friedrich Engels, le lieu – Paris, capitale de la révolution… Les capitaux intellectuels, sociaux et symboliques de Marx subissent alors une série de métamorphoses. Il rompt avec le champ jeune-hégélien pour gagner un champ presque vierge dans lequel l’enjeu sera pour lui d’imposer ses règles du jeu. À ce moment-là commence le combat autour de la définition du socialisme, qui se poursuivra dans le troisième et dernier acte. C’est à Bruxelles, entre 1845 et 1848, que Marx réalise ce que l’auteur nomme « le coup de force théorique », l’élaboration d’un socialisme scientifique, qui s’oppose à la vision positiviste de la science, selon laquelle politique et science doivent être strictement séparées. Le travail de J.-L. Lacascade nous éclaire sur la façon dont Marx en est arrivé « à abattre cette carte maîtresse » (p. 164), et plus largement sur le « jeu » de Marx : « […] il s’agit d’un jeu, à savoir qui bluffera le premier l’adversaire et finira par l’emporter en sortant une carte maîtresse ? Comment écraser l’autre de son mépris ou de ses certitudes, alors qu’on connaît les défauts de sa propre cuirasse, d’où viendrait l’éventuel coup mortel de l’adversaire ? » (p. 197). Au terme de ce troisième acte, Marx est parvenu à éliminer successivement tous les chefs des néohégéliens.
Le livre de J.-L. Lacascade nous éclaire ainsi sur une période relativement peu connue de la biographie de Marx, en ne cherchant pas à y trouver les « sources » de sa pensée, mais en retraçant plutôt ses luttes successives et cumulatives, ses outils et ses stratégies. C’est une approche sociologique originale que propose l’auteur, qui s’appuie en outre sur une érudition certaine – que l’on se réfère simplement aux annexes, notamment à la prosopographie des « actants » du scénario, qui représentent environ un quart de l’ouvrage. Au terme de la lecture, on regrette toutefois le manque de clarté qui subsiste quant à la nature exacte du concept de scénario analytique, dont il n’est jamais donné de rigoureuse définition. Sans doute cela peut-il être mis au compte du caractère encore en formation de la notion. Dans son épilogue, l’auteur revendique même ce flou comme qualité : « Pour nous, il s’agissait d’une notion méthodologique “ouverte”, “modulable”, non exclusive, voire même susceptible de supporter des interprétations plurivalentes sans s’y enfermer ou sans ériger l’une en “Schibboleth” pour reprendre une expression chère au jeune Marx » (p. 205).
Paula Cossart
â– Marc Deleplace, L’Anarchie de Mably à Proudhon (1750-1850). Histoire d’une appropriation polémique, Lyon, ENS, 293 p.
Marc Deleplace offre ici une archéologie du concept d’Anarchie au xviiie siècle et pendant la Révolution française. Les historiens de l’Anarchie avaient récusé l’histoire d’un mot trop profus et confus dans ses emplois injurieux, préférant une recherche de filiation positive dans l’histoire des idées, des acteurs et des doctrines claires du xixe siècle. Or c’est dans ce pli langagier que l’historien du discours, noue l’intrigue. En effet, le propos soutenu est le suivant : loin d’être une simple injure disponible pour stigmatiser tour à tour chacun des adversaires politiques, la notion d’anarchie est le lieu du discours politique au xviiie siècle où se fabriquent les représentations négatives des formes de gouvernement, le lieu qui permet de les conceptualiser, d’offrir ainsi ce que M. Deleplace appelle une conceptualisation négative. L’auteur commence par décrire les liens construits entre les notions d’anarchie et de despotisme au xviiie siècle : l’anarchie outil du despotisme, l’anarchie alter ego du despotisme, l’anarchie comme forme spécifique du despotisme. C’est sur ce substrat notionnel que l’appropriation du désignant à des fins de condamnation par les Monarchiens à l’époque de l’Assemblée constituante, par les Girondins au début de la Convention, par les Thermidoriens en l’an III s’effectue, pour conduire in fine à un processus de mise en cohérence du discours sur l’anarchie en l’an III. En effet, la notion d’anarchie est d’abord extrêmement plastique, polysémique et permet de désigner l’adversaire dans un rapport polémique qui a des effets retour. Cette réciprocité de l’accusation interdit toute stratégie de définition. Alors que le mot avait disparu du vocabulaire politique en l’an II, il ressurgit en germinal an III face aux sectionnaires de l’Est parisien qui réclament « du pain et la constitution de 1793 ». On assiste à une récusation de la valeur conceptuelle et philosophique du désignant au profit d’une valeur d’usage qui identifie l’anarchie au « système de Robespierre » ou « régime de 1793 », et l’anarchiste au buveur de sang. Cette nouvelle cohérence de l’anarchie s’ancre sur un discours social. L’anarchie se fait ainsi l’expression d’une peur sociale, peur de cette classe de propriétaires marquée par le traumatisme de la terreur. Les spectres ont pour nom égalité et loi agraire. L’anarchiste est mis hors-la-loi sociale et hors-la-loi de nature, c’est un monstre. Combattre l’anarchie c’est alors assurer la tranquillité publique. L’anarchie comme l’anarchiste sont devenus haïssables.
Le texte du serment civique fige cette haine le 2 pluviôse an V : « je jure haine à la royauté, haine à l’anarchie, je jure attachement et fidélité à la république et à la constitution de l’an III ». En l’an VII, il y a bien encore des débats pour rejeter cette dénomination infamante du régime de 1793 face aux royalistes qui finissent par englober l’ensemble de la révolution et des républicains sous la dénomination d’anarchie, faisant remonter l’époque de l’anarchie au 14 juillet 1789. On voit alors que se profile la possibilité d’une appropriation positive du terme, Jourdan affirme ainsi à l’Assemblée que « le 14 juillet et le 10 août sont des jours d’anarchie où le peuple a reconquis ses droits et, à ce titre, participent de ces événements dont les Républicains s’honorent ». Si le 12 thermidor an VII, une nouvelle formulation du serment efface la référence à l’anarchie, le mot n’a pourtant pas fini sa carrière polémique. L’anarchiste demeure le négatif photographique du bon citoyen, par exemple dans les conflits du travail. Les ouvriers de l’Atelier refusent cette dénomination : « vous nous avez appelés anarchistes lorsque nous revendiquions les lois que vous prenez [par exemple sur le travail des enfants dans les manufactures], nous avons plus de moralité que vous. » On observe un déplacement de la configuration, avec des effets critiques dans l’historiographie de la Révolution française. L’an II est alors assimilé au despotisme et l’an III à l’anarchie.
C’est donc à un ultime retournement qui n’allait toujours pas de soi que procède Pierre-Joseph Proudhon, lorsqu’il s’empare de l’anarchie sur un mode positif. Il maintient d’ailleurs l’ambivalence car lorsque l’anarchie est négation des forces économiques, elle reste négative, lorsqu’elle est négation du principe d’autorité, elle devient positive. On peut alors dire que P.-J. Proudhon assume doublement la charge négative de l’anarchie soit pour la dénoncer soit pour la transmuter. Dans l’un et l’autre cas l’horizon d’attente est celui d’une sortie de la politique. Le suivi de l’anarchie comme représentation négative dans un vaste corpus permet de saisir l’articulation entre l’historicité des langages, du social et du politique, sans les confondre ni les disjoindre. À cet égard, le travail de M. Deleplace offre non seulement une analyse fine des usages d’un désignant sociopolitique mais une proposition méthodologique exemplaire en analyse de discours du côté de l’histoire.
Sophie Wahnich
â– Eckart Birnstiel, Rémy Cazals (éd.), Ennemis fraternels 1914-1915. Hans Rodewald, Antoine Bieisse, Fernand Tailhades. Carnets de guerre et de captivité, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2002, 192 p.
On ne peut que saluer le projet d’éditer scientifiquement des témoignages de soldats dont chacun sait à quel point ils constituent une mine pour l’histoire de la Grande Guerre, quelle qu’en soit la perspective. La juxtaposition d’un texte allemand et de textes français, si elle n’est pas neuve, n’en est pas moins assez rare et fort bienvenue. Elle appelle naturellement à la comparaison des situations et des discours.
Les textes ici présentés sont très riches et méritaient cette édition (ou réédition pour ceux d’Antoine Bieisse et Fernand Tailhades, déjà publiés dans la série à petits tirages « La Mémoire de 14-18 en Languedoc »). Dès les premières pages, l’Allemand Hans Rodewald (grand-père d’Eckart Birnstiel) donne des indications sur des questions qui ont beaucoup intéressé les historiens, non sans poser problème : l’état d’esprit à la mobilisation en 1914 (H. Rodewald se dit « plein d’enthousiasme et fier de pouvoir [se] battre pour [sa] patrie », 2 août 1914), la question des « francs-tireurs » civils en Belgique ou encore le plaisir de tuer (« Quelle joie, de tirer ainsi dans cette foule », 23 août 1914)…
Les trois soldats ont été faits prisonniers et ont subi une longue captivité (seize, quarante et un et soixante-six mois), ce qui donne un second intérêt à leurs carnets. Les dures conditions du captif sont précisément évoquées (coups, moqueries…) : « Nous crèverions de faim sans les colis […] Les pauvres Russes, eux, qui sont obligés de vivre avec l’ordinaire, crèvent de faim » (A. Bieisse). H. Rodewald sera libéré très tardivement : en février 1920, date extrême du rapatriement des soldats allemands !
Partant de la lecture de ces carnets et de sa connaissance des autres sources, Rémy Cazals entend relativiser l’idée couramment admise que la Grande Guerre a produit une « culture de guerre » faite de « violence et de haine » : « Nos trois héros ont rencontré des brutes ; ils ont eu à subir de mauvais traitements. Eux-mêmes ont combattu, ont tiré « comme des fous » quand leur vie était en jeu. Mais, à la moindre accalmie, ils ont su plaindre l’ennemi, et, tombés en son pouvoir, ils ont été finalement soignés et guéris » (on signalera à cet égard le cas de l’infirmier français qui apprécie la compagnie des prisonniers allemands et fait « clandestinement » des courses à leur intention). Aussi l’auteur considère-t-il que leur « culture de paix », antérieure à la guerre, traversa celle-ci et resta prédominante par la suite. Il est vrai que la faiblesse conceptuelle de la notion de « culture de guerre » ouvre bien des discussions ; car, comme l’écrit R. Cazals, la réalité est « autrement plus complexe ». On s’ étonne en effet d’une telle banalisation du terme « culture» qui s’applique mal au temps court, même celui de la Grande Guerre et de ses suites. Il semble de même difficile de l’utiliser pour souligner une dimension unique même essentielle (« culture de guerre »), alors que l’on insiste souvent sur le bricolage de références qu’implique toute culture. Denys Cuche constate aujourd’hui, à juste titre, que « l’usage intempestif de la notion de culture entraîne un brouillage conceptuel
[1] ». Assurément le débat mérite d’être approfondi et il ne pouvait l’être dans le cadre d’une préface.
En guise de postface, E. Birnstiel a choisi de mener une comparaison entre les « structures d’écriture » des trois carnets. Malgré bien des remarques intéressantes – on constate ainsi que la notion d’ « ennemi » s’efface progressivement du discours des soldats pour être remplacée par celle de « Français » ou d’« Allemand » – ce texte surprend un peu par son caractère endogène, isolé de l’historiographie et de ce que l’on sait déjà sur les combattants. S’il est tout à fait judicieux de publier ensemble ces carnets, il est discutable, en revanche, de les constituer, seuls, en corpus pour les soumettre à un traitement quantitatif, ne serait-ce qu’en raison de leur très inégale longueur. Cela posé, le volume reste d’une très grande richesse en combinant heureusement sources, analyses et réflexions critiques.
Nicolas Offenstadt
â– Jean-Yves Authier (éd.), Bernard Bensoussan, Yves Grafmeyer, Jean-Pierre Lévy et Claire Lévy-Vroelant, Du domicile à la Ville. Vivre en quartier ancien, Paris, Antropos-Economica, coll. « Villes », 2001, 214 p.
Étudier les rapports résidentiels, c’est-à-dire « les rapports pratiques et symboliques que les citadins entretiennent avec leur logement, leur immeuble, leur quartier ou leur ville », tel est l’objectif de l’enquête par questionnaire sur laquelle repose cet ouvrage. Menée par téléphone, celle-ci a été effectuée auprès de mille six cent quatre-vingt-dix-sept habitants de quartiers situés dans cinq villes : Daguerre à Paris, Bas-Montreuil à Montreuil, Notre-Dame, Montbauron et Chantiers à Versailles, Sainte-Anne, Ancien Courrier et Saint-Roch à Montpellier et Pentes de la Croix-Rousse à Lyon. Ces sites ont des caractéristiques communes et notamment leur situation centrale dans la ville, leur ancienneté, la composition de leurs populations et de leur parc de logements ainsi que leur engagement dans un processus de « revalorisation » sociale, économique et architecturale. Le choix de ces quartiers comparables mais différents permet de vérifier l’hypothèse qui sous-tend cette enquête : les rapports résidentiels sont des constructions sociales déterminées par les propriétés sociales des individus mais aussi par leurs parcours résidentiels et leurs contextes d’habitat actuels. Les auteurs veulent ainsi mettre à l’épreuve les affirmations de certains sociologues et démographes sur le rôle de plus en plus réduit du « quartier » comme support de relations sociales et comme espace de référence pour ses habitants. Le choix des quartiers centraux en voie de revalorisation permet à son tour de montrer que le quartier est un espace de ressources pour plusieurs groupes sociaux et non pas seulement pour ceux qui sont « contraints à la sédentarité ».
Le long des cinq chapitres qui composent l’ouvrage, les pratiques des habitants, situées dans quatre échelles territoriales différentes (le logement, l’immeuble, le quartier et la ville), sont analysées en fonction des caractéristiques sociodémographiques des habitants, de la taille du logement, du statut d’occupation et du parcours résidentiel. Les résultats, qui donnent souvent lieu à l’établissement des typologies, portent à la fois sur l’ensemble et sur chacun des cinq sites étudiés.
Dans le premier chapitre, Jean-Pierre Lévy étudie les « Parcours d’habitants ». La typologie établie sert à mesurer « l’inscription territoriale », souvent forte, des ménages dans le quartier ou la ville ainsi que le sens « promotionnel » ou non de leur trajectoire résidentielle. Ce chapitre aurait cependant gagné à être plus contextualisé, en situant par exemple les déménagements par rapport aux mouvements migratoires plus généraux d’une génération. En mettant en rapport « Les investissements matériels dans le logement » avec les sociabilités des habitants, leurs aspirations et leurs jugements sur le logement occupé, Claire Lévy-Vroelant constate que le fort investissement matériel dans le logement n’est pas synonyme d’un repli domestique mais peut accompagner l’investissement dans d’autres lieux urbains, et un bon rapport avec le quartier. Ces deux auteurs se penchent ensuite, dans le troisième chapitre, « Habiter son logement : présences et usages », sur l’appropriation de l’espace domestique considérant le temps passé à domicile, les lieux où se passent le déjeuner, le dîner ou les activités professionnelles et enfin l’équipement du logement. Ils montrent ainsi que les personnes « absentes » ne négligent pas leur logement, mais elles le mobilisent comme lieu d’ancrage dans la continuité des pratiques et sociabilités extérieures. La variété des usages des lieux met également en doute les affirmations contemporaines d’une « progressive homogénéisation des modes d’habiter ».
Dans « Les sociabilités liées au logement », Yves Grafmeyer, analysant les différents niveaux des relations de voisinage, insiste sur la nécessité de diversifier cette notion, distinguant les voisins de l’immeuble des voisins habitant aux alentours. Les autres sociabilités (familiales, amicales, professionnelles, associatives) des personnes enquêtées, sont considérées à partir des réceptions à dîner et des hébergements. Dans les sites étudiés, les rapports de voisinage et les hospitalités dans le logement se complètent, le clivage étant plutôt entre les personnes centrées sur le foyer, l’immeuble et le réseau familial et celles qui sont ouvertes sur l’extérieur où ils entretiennent de liens diversifiés.
Jean-Yves Authier constate, dans les « Rapports au quartier », que les enquêtés sont généralement plus attachés à leur quartier qu’à leur logement. Les différences des « manières d’habiter » observées entre les divers sites de l’enquête sont attribuées par l’auteur à la composition sociale propre à chaque site, mais aussi à un certain « effet de quartier » qui configure différemment les divers champs des possibles offerts aux habitants. Parallèlement, l’étude des manières d’habiter le logement, le quartier et la ville révèlent que, contrairement aux thèses qui opposent « ancrage » dans le quartier et mobilité urbaine, ceux-ci vont souvent de pair et, inversement, la sédentarité n’est pas toujours synonyme d’ancrage territorial.
Par la richesse de ses analyses, l’ouvrage apporte un éclairage singulier à des notions et pratiques qui préoccupent depuis longtemps les sciences sociales, comme le « quartier », le « voisinage », la « mobilité »… Il montre, en particulier, la multiplicité et la continuité des rapports entretenus dans des espaces de vie différenciés : le logement, l’immeuble, le quartier et la ville. Chacune des pratiques envisagées dépend des propriétés sociodémographiques des habitants, mais elle est également conditionnée par le contexte restreint du quartier ainsi que par celui de la ville, l’enquête ayant notamment relevé l’existence des clivages entre les quartiers de Paris et des villes de la province ou entre les quartiers des villes-centres et des villes de la banlieue. Cependant, comme les auteurs le signalent eux-mêmes, leurs conclusions doivent être mises à l’épreuve dans d’autres sites que les anciens quartiers centraux engagés dans un « processus de revalorisation ». On peut tout particulièrement se demander dans quelle mesure cette revalorisation, par son éventuel investissement sur la notion du « quartier ancien », n’est pas un facteur essentiel pour comprendre les rapports résidentiels des habitants des sites enquêtés. De même, on peut regretter le fait que, pour appréhender la façon dont les pratiques des habitants se configurent dans un contexte urbain précis, l’enquête n’a considéré les quartiers centraux que comme lieux d’habitation : néanmoins, ceux-ci ne sont pas structurés seulement par leurs habitants, mais aussi par les personnes y travaillant, y faisant des transactions, y prenant leurs loisirs ou les traversant.
Efi Markou
â– Emmanuelle Santelli, La mobilité sociale dans l’immigration. Itinéraires de réussite des enfants d’origine algérienne, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2001, 305 p.
Issue de sa thèse de doctorat de sociologie, la recherche présentée par Emmanuelle Santelli se propose d’étudier le parcours de personnes issues de l’immigration algérienne – et majoritairement de milieu ouvrier – en situation de mobilité sociale.
Parmi la multitude de travaux menés sur l’immigration maghrébine, l’originalité de ce travail tient essentiellement dans la spécificité de l’angle d’approche choisi. Rejoignant les études pionnières de Vincent Geisser et Zaïa Zeroulou, l’auteure a fait le choix d’aborder la catégorie des jeunes issus de la deuxième génération – considérés trop souvent sous l’angle de la « pathologie sociale » – de manière inédite. Évitant l’écueil de la condescendance, elle s’intéresse à des individus ayant connu une forme de réussite socioprofessionnelle, tout en se gardant de les considérer comme des miraculés ; les trajectoires sociales possibles de ces acteurs ne se limitant pas à deux extrêmes : celui de la marginalité ou celui de la réussite exceptionnelle.
L’étude, menée dans la région lyonnaise auprès d’un échantillon de plus de cent vingt personnes, mêle quantitatif et qualitatif. En réinscrivant le parcours de ces acteurs, devenus cadres ou entrepreneurs, dans l’histoire familiale et migratoire, E. Santelli vient « casser » le mythe individualiste du self-made-man pour retrouver au sein des multiples expériences traversées par l’individu autant d’occasions de mobiliser et d’actualiser des ressources acquises au préalable. L’auteure considère ses enquêtés, en référence à la sociologie dispositionnelle de Bernard Lahire, à la fois comme produits et acteurs de leur histoire familiale. Au travers d’une analyse aussi fine que précise des multiples territoires sociaux parcourus (depuis l’Algérie jusqu’à la France), l’occasion est donnée de mieux comprendre la manière dont chacun a pris place au sein de la société française. Les itinéraires familiaux d’une rive à l’autre de la Méditerranée sont pensés comme des ressources orientant les trajectoires des enfants. Bien que très majoritairement issus de milieu ouvrier, leur condition sociale d’origine ne donne pas lieu à des pratiques uniformes, ni à une communauté de destin. Accumulant les données concernant leurs divers milieux d’appartenance, que ce soit le monde du travail, la famille, la communauté d’origine, le milieu associatif et autres réseaux relationnels, explorant leur parcours résidentiel, professionnel et relationnel, la sociologue évite l’impasse de ne percevoir ces enquêtés qu’au travers de leur condition d’enfant d’ouvriers immigrés. La mise en valeur de la diversité de leurs modes de socialisation et la réinscription de leurs trajectoires dans le contexte socioéconomique familial permettent de contester le caractère atypique des parcours de ces cadres et autres entrepreneurs. L’intérêt porté, dans un premier temps, à l’itinéraire des parents ainsi que la prise en considération des multiples domaines qui composent la vie quotidienne amènent à ne pas « essentialiser » leur origine ouvrière. L’intégration de l’histoire migratoire donne l’occasion de ne pas les considérer uniquement comme des ouvriers et/ou des immigrés. Des données telles que l’origine citadine des parents, l’accès à la scolarité en Algérie, l’apprentissage éventuel du français, la familiarisation avec un mode de vie occidental constituent autant de ressources susceptibles d’influencer les trajectoires des enfants en France. S’en tenir à la condition ouvrière des parents au sein de la société d’accueil serait par trop réducteur. E. Santelli montre également que les motivations à la migration rejoignent souvent un profond désir de promotion sociale de la part des parents. Le projet migratoire n’a pas été élaboré prioritairement pour des raisons pécuniaires et compte tenu d’une situation de nécessité, mais bien afin d’obtenir un statut social plus prestigieux. Les enfants ne font alors que confirmer ou réaliser ce que les parents ont amorcé en venant en France.
Les destinées sociales de ces entrepreneurs et cadres d’origine algérienne sont à lire au regard de dispositions familiales multiples emmagasinées et réactivées ou non en fonction des expériences rencontrées par chacun d’entre eux. Les ressources familiales, tant matérielles que symboliques, mises en lumière constituent autant d’indices permettant de comprendre la manière dont s’est enclenché le processus de mobilité sociale.
L’intérêt principal de la recherche tient à ce qu’il permet de ne pas considérer les cas de réussite d’enfants d’immigrés comme le produit d’une intégration républicaine ou d’une réussite strictement individuelle. Elle restitue toute l’importance du lien familial dans les parcours sociaux individuels et se faisant remet en cause l’idée selon laquelle le « salut socio-professionnel » des jeunes issus de l’immigration nécessiterait une prise de distance d’avec la socialisation familiale et l’éducation reçue. L’ascension sociale de ces acteurs est inséparable des mobilisations familiales. Sans remettre en cause la qualité de la recherche ici présentée, quelques interrogations restent en suspens après la lecture de l’étude. E. Santelli laisse de côté deux éléments dont on aimerait connaître l’influence ou la non pertinence dans le cadre de ces parcours ascendants. Qu’en est-il du rapport à l’islam de ces acteurs ? Une islamité distanciée, sécularisée ou revendiquée peut-elle avoir un lien avec tel ou tel type d’installation en France ? Par ailleurs, l’auteure n’exploite qu’insuffisamment la question du genre dans son approche de la mobilité sociale : y a-t-il des parcours typiques en fonction du sexe, ou ce dernier critère n’intervient-il que de manière marginale ? Quelques interrogations qui témoignent plus de l’intérêt suscité par cette recherche et d’une curiosité aiguisée par l’auteure que d’une critique de fond concernant ce travail.
Nancy Venel
â– Philip T. Hoffman, Gilles Postel-Vinay et Jean-Laurent Rosenthal, Des Marchés sans prix. Une économie politique du crédit à Paris, 1660-1870, Paris, EHESS, coll. « Civilisations et sociétés », 2001, 446 p.
Cet ouvrage dont la publication avait été précédée par plusieurs articles parus entre 1992 et 1999, retrace l’évolution du crédit notarié et de ses intermédiaires à Paris, du milieu du xviie siècle au Second Empire. La capitale, sans conteste le premier marché des capitaux en France, connut au cours de cette période nombre d’innovations et de secousses financières.
Le livre s’organise en quatre séquences chronologiques. La période de 1660-1715 fut marquée par une stagnation voire un déclin relatif du crédit privé à moyen et long terme, en partie dû au manque d’intermédiaires ou d’institutions capables de renseigner le prêteur sur la solidité des gages d’un emprunteur, et de sécuriser ainsi son prêt. À cause de ce déficit d’information, les transactions s’opéraient essentiellement dans le cadre connu des liens de parenté ou des réseaux d’amitié. La crise qui culmina avec la faillite du système de Law constitua une première rupture dans le marché du crédit parisien. Lors de la consolidation de la dette en 1721, les notaires furent en effet chargés de rédiger une quantité importante de contrats pour transformer les anciens emprunts publics en prêts nouveaux, qui leur permirent de capitaliser des informations sur leurs clients. Après ce premier choc qui avait fortement ébranlé le marché du crédit privé, celui-ci connut néanmoins une longue période d’expansion sous-tendue par la croissance économique, la stabilisation monétaire de 1726 et la diffusion des obligations. Les notaires, grâce à l’information qu’ils détenaient pour sélectionner les candidats à l’emprunt et les apparier avec des bailleurs de fonds, allaient s’imposer au cours du siècle comme les principaux courtiers du crédit à long terme. En inventant une forme de coopération entre eux, ils allaient également contribuer à désenclaver le marché du crédit, en l’élargissant au-delà des limites étroites du cercle des relations personnelles. Ils furent même tentés de s’engager dans le crédit à court terme, avant d’y renoncer à la suite d’une vague de faillites retentissantes dans les décennies 1744-1764. La Révolution française, avec sa spirale inflationniste, interrompit brutalement et durablement la croissance que connaissait le marché du crédit. Cette conjoncture troublée va non seulement provoquer un déclin durable du crédit à moyen et long terme, mais aussi modifier en profondeur le comportement des créanciers réticents désormais à s’engager à long terme, et préférant, par un contrat de prorogation, renégocier l’échéance d’une obligation. La Révolution française marqua surtout le recul des notaires sur le marché du crédit parisien au bénéfice d’autres intermédiaires, comme la Caisse d’épargne de Paris, créée en 1818, le mont-de-piété, la Bourse et surtout les banquiers. Au xixe siècle, les notaires parisiens ne parviendront pas à retrouver le rôle dominant qu’ils avaient eu sous l’Ancien Régime en tant qu’intermédiaires financiers. Des changements institutionnels, tels que la réforme des hypothèques, l’interdiction faite en 1843 aux notaires de pratiquer le crédit à court terme et la création du Crédit foncier de France en 1852, vont même précipiter le recul des notaires dans le courtage de prêts sur le marché parisien. Il n’en fut pas de même en province, où leurs homologues réussirent à se maintenir comme intermédiaires du crédit.
Ce travail invite d’abord à réviser un certain nombre de postulats de l’histoire financière et à en reconsidérer les césures chronologiques : la faillite du système de Law n’a pas freiné les innovations financières en France ; il existait un marché du crédit abondant et impersonnel dès le xviiie siècle ; le développement faible ou inexistant des banques ou des bourses avant le xixe siècle s’expliquerait plutôt par leur incapacité à concurrencer le crédit notarial.
Le crédit notarié parisien est ici envisagé comme un marché, dont les auteurs analysent le volume d’activité, les évolutions institutionnelles, les types de placements et les comportements différenciés des acteurs. Il s’agit cependant d’un « marché sans prix » dans la mesure où le taux d’intérêt, plafonné à 5 % sur la période étudiée (hormis pendant la Régence, lors de la banqueroute partielle de 1766 et pendant la Révolution) y joue un faible rôle, par rapport à la maîtrise de l’information, dans l’allocation du crédit. Les autres marchés de l’argent – les émissions publiques, le prêt sur gage et les banques notamment – ainsi que l’activité des études en province sont envisagés à travers les liens qu’ils ont eus avec le crédit notarial parisien, et selon les évolutions différentielles qu’ils ont pu connaître.
Un des intérêts majeurs de ce livre, outre la qualité des approches quantitatives, réside dans l’emprunt à la théorie économique de modèles récents, qui font l’objet d’une transposition critique à la conjoncture historique. La théorie des jeux est ainsi mobilisée pour saisir la réputation des notaires et tester la fidélité de leur clientèle, l’économie néo-institutionnelle pour interroger le rôle de l’État dans l’évolution des marchés financiers, l’économie de l’information pour cerner le rôle que les notaires ont joué afin de résoudre les problèmes d’asymétrie inhérents aux marchés imparfaits, et enfin les méthodes contre-factuelles pour avaliser ou invalider telle ou telle hypothèse de travail. L’articulation réussie de la modélisation et du parcours chronologique permet de déployer une réflexion d’autant plus riche qu’elle questionne toujours sa propre démarche.
Anne Conchon
â– Emmanuel Lazega, The Collegial Phenomenon. The Social Mechanism of Cooperation among Peers in a Corporate Law Partnership, Oxford, Oxford University Press, 2001, 346 p.
Professeur à l’université de Lille, l’auteur propose, bien au-delà d’une étude de cas, un renouvellement de la sociologie économique. Ses hypothèses concernant l’articulation entre niveaux « micro » et « macro », entre stratégies et structures peuvent intéresser tout chercheur en sciences sociales – au-delà de ceux qui se sont toujours demandé ce que fait un avocat d’affaires.
Écrit dans un anglais clair et dans une forme très pédagogique, l’ouvrage est fondé sur une étude menée dans un cabinet d’avocats de la côte est des États-Unis, au début des années 1990. Comme le titre l’indique, il s’agit de réfléchir sur une forme d’organisation non bureaucratique, présente en particulier dans des domaines où l’on manipule des connaissances élaborées, dont le monde des professions libérales. La collégialité, fondée sur une administration souple, voire inexistante, sur des présupposés d’égalité et sur des formes flexibles de collaborations, semble typique de structures d’échelle réduite (quelques dizaines de personnes dans le cas étudié). Mais rien n’interdit de penser que de tels phénomènes apparaissent aussi au niveau local, ou bien dans le cadre d’un travail « matriciel » par exemple, au sein d’organisations plus larges.
Emmanuel Lazega expose les ressorts du fonctionnement de ce monde peu connu en partant de questions à la fois sociologiques et économiques : par exemple, pourquoi un sous-groupe de collaborateurs soudé n’est-il pas incité à quitter l’organisation ? comment les différences de productivité individuelle, pour des tâches où l’évaluation de la qualité n’est pas simple, sont-elles gérées sans crise ? quels associés ont plus de légitimité que d’autres pour faire advenir, dans un monde en théorie fondé sur le consensus, des changements d’ampleur ?
La principale innovation méthodologique de cette étude repose sur l’usage des analyses de réseaux sociaux. À partir d’informations exhaustives recueillies sur les liens de collaboration, de conseil et d’amitié entre les avocats, l’auteur fait de ces réseaux, non pas la source de toute explication, mais un niveau indispensable de compréhension du réel, permettant de lier stratégies individuelles et normes collectives. Il montre ainsi que parler de « réseau » ne revient ni à postuler l’absence de toute structure, ni simplement à réintroduire de l’humain dans l’économique (collégial ne veut pas dire détendu et sympathique).
La valeur propre du livre, qui reprend par ailleurs les résultats de nombreux articles déjà parus, est d’ailleurs dans l’articulation de cette méthodologie d’analyse de réseaux avec d’autres approches, dans le cadre d’un raisonnement d’ensemble particulièrement serré et qui relève de la sociologie en général, non d’une spécialité technique. L’appareil statistique proprement dit, renvoyé pour l’essentiel en annexe, ne gêne d’ailleurs pas la lecture, et une place importante est laissée à des citations des entretiens approfondis réalisés sur le terrain : ainsi, la conscience qu’ont ou non les acteurs des phénomènes découverts par l’auteur est intégrée dans l’analyse, dont valeurs et culture ne sont nullement absentes.
L’articulation entre ces différentes approches permet de faire émerger quelques grands concepts, des définitions de types de positions ou de rôles sociaux (poétiquement nommés : faiseurs de pluie, protecteurs du bien commun…) et des hypothèses généralisables. Ainsi sont décrites les « niches » : des sous-groupes densément reliés de diverses façons (on y collabore, on s’y fréquente hors du travail…), qui permettent de créer un lieu, au sein de l’organisation, où la concurrence est moins vive. Cependant, si ces niches ne prennent pas leur indépendance, c’est que d’autres mécanismes de contrôle (et de conseil) existent. Par ailleurs, tous restent pris dans une compétition pour un « statut ». Mais la définition de celui-ci est labile : la compétition se joue sur plusieurs terrains et ne se résout pas par l’établissement d’une hiérarchie officielle. Des individus différemment « centraux » (au sens de l’analyse des réseaux notamment) jouent ainsi chacun un rôle clé : c’est entre eux que les changements des « règles du jeu » d’ensemble peuvent se négocier. Mais ils sont loin de régler tous les problèmes eux-mêmes. Un des mécanismes mis au jour par l’auteur, qui pourrait sans doute se retrouver sur bien d’autres terrains, est en effet le « contrôle latéral » : si l’on veut agir sur un membre temporairement déviant, on va choisir non la réprimande formelle, mais l’influence, par le biais d’un « levier » soigneusement choisi parmi ses relations et en fonction d’autres qualités (son ancienneté par rapport à celle de la « cible », par exemple).
Il s’agit bien là d’apports décisifs sur la question des modes d’autorégulation de petits groupes d’« entrepreneurs interdépendants ». Au-delà même du contexte de l’économie de marché, la démarche paraît transposable et pourrait offrir des comparaisons fécondes à propos d’autres lieux de collégialité : universitaires, religieux, mais aussi politiques ou parapolitiques (assemblées d’experts, fonctionnement de commissions).
Une autre extension apparaît éminemment nécessaire : elle correspond à la principale lacune de l’étude, déterminée par des contraintes pratiques. L’analyse est en effet, pour l’essentiel, statique, parce que les données ont été recueillies à un seul moment. S’il est très difficile pour les sociologues de multiplier les vagues de questionnaires, un défi s’offre ici aux historiens : sur bien des terrains, des sources qui autoriseraient une analyse diachronique peuvent être inventées pour ce type d’étude. Or seule une analyse dans le temps pourrait permettre de comprendre, au niveau individuel, comment on s’intègre dans un fonctionnement collégial, comment on acquiert le « savoir-faire politique » nécessaire, et au niveau organisationnel comment ce type de structure peut résister ou changer face à des chocs extérieurs.
Claire Lemercier
â– Claude Didry, Naissance de la convention collective. Débats juridiques et luttes sociales en France au début du xxe siècle, Paris, EHESS, coll. « Recherches d’histoire et de sciences sociales », 2002, 268 p.
La Naissance de la convention collective se distingue par sa démarche d’investigation centrée sur le matériau juridique. La généalogie de la loi du 25 mars 1919, qui consacre la convention collective, est élucidée grâce à l’analyse de la jurisprudence et des débats des trois décennies précédentes. L’accent mis sur l’importance du travail juridique dans la genèse d’une institution économique et sociale conduit à souligner le rôle structurant joué par le cadre légal républicain. Deux textes paraissent en particulier avoir joué un rôle déterminant dans la naissance de la convention collective : la loi du 21 mars 1884 qui, en légalisant les syndicats, suscite une multiplication des accords collectifs ; la loi du 27 décembre 1892 qui, en organisant une procédure de conciliation et d’arbitrage des conflits du travail, aboutit à « une production importante de procès-verbaux officialisant des conditions de travail invocables par les travailleurs » (p. 103). La jurisprudence révèle toutefois rapidement l’insuffisance de cette configuration légale. L’auteur place ainsi l’arrêt Chauffailles de 1893 à l’origine de la réflexion législative sur la convention collective. En déniant à un syndicat professionnel la capacité à agir en justice contre des patrons ayant violé les clauses d’un accord collectif conclu quelques années plus tôt, la Cour de cassation met en évidence la difficile articulation de la loi du 21 mars 1884 à la réalité socio-économique de la fin du xixe siècle. Dans les fabriques territoriales qui constituent la toile de fond du paysage industriel français, le syndicat participe en effet rarement directement à la conclusion des contrats collectifs. Par ailleurs, la faiblesse des effectifs syndicaux que certains imputent au pluralisme reconnu par la loi de 1884 et au caractère facultatif de l’adhésion syndicale (pp. 68 et 73) limite la capacité du modèle syndical à résoudre les conflits collectifs du travail.
Entre ce point de départ et le vote de la loi, plus de vingt-cinq années s’écoulent. En exposant la diversité des conceptions doctrinales de la convention collective et les oscillations de la jurisprudence s’y rapportant, Claude Didry permet de comprendre la lenteur d’une genèse législative relatée avec minutie. Il révèle notamment le tournant qui s’opère en 1904 : le contrat collectif n’est plus alors appréhendé à partir de l’action en justice des syndicats professionnels (dans la droite ligne de l’arrêt Chauffailles) mais à partir de ses effets sur le contrat individuel de travail. Les débats qui s’engagent alors tendent à concilier ce nouvel objet juridique et les principes classiques du droit des obligations. Le projet finalement adopté par la Chambre en 1913 en porte la marque. Les concessions à la « grammaire individualiste » ne vont pourtant paraître suffisantes qu’après la Première Guerre mondiale. C’est pour faire obstacle aux innovations radicales proposées au lendemain de l’armistice, dans le but de perpétuer l’expérience de guerre d’une intervention de l’État dans la réglementation des contrats collectifs, que le projet de 1913 va apparaître comme une solution viable.
Outre son originalité méthodologique, deux mérites de la Naissance de la convention collective doivent être soulignés. En premier lieu, l’auteur révèle avec force la pluralité des expérimentations et des solutions alternatives à celle finalement retenue. Il échappe ainsi à l’écueil d’une histoire linéaire des institutions. En deuxième lieu, l’ouvrage conduit à une « réhabilitation » de la loi du 25 mars 1919. Limitant l’application de l’accord aux membres des groupements signataires et offrant aux individus un « délai de réflexion » pour se retirer de la convention, elle a souvent été rendue responsable du déclin de la pratique des conventions collectives dans les années vingt. La loi de 1919 est pourtant aussi un point de départ : elle introduit un principe de représentation des travailleurs dans le droit du travail.
En dépit de ces apports importants, on peut regretter des lacunes dans la bibliographie juridique qui se traduisent parfois par une approche superficielle de certains débats. Le juriste les déplore d’autant plus que la démarche volontairement axée sur le matériau juridique n’étanche pas sa curiosité de perspectives sur le monde social. L’absence de référence à l’Introduction historique au droit du travail de Gérard Aubin et Jacques Bouveresse (Puf, coll. « Droit fondamental », 1995) est étonnante. Les difficultés posées par les conséquences juridiques de la personnalité morale du syndicat (François Babinet, « Dit et non-dit du texte : rapports sociaux et portée juridique de la loi du 21 mars 1884 », Études offertes à Marcel David, Quimper, Calligrammes, 1991, pp. 19-41), le contexte doctrinal du xixe siècle (Jean-Louis Halpérin, Histoire du droit privé depuis 1804, PUF, coll. « Droit fondamental », 1996), la problématique du solidarisme (les travaux sur ce thème se sont multipliés au cours des dernières années, voir par exemple Jean-François Niort, « La naissance du concept de droit social en France : une problématique de la liberté et de la solidarité », Revue de la Recherche Juridique, n° 3, 1994, pp. 773 et suiv.) ou les débats sur le syndicalisme des fonctionnaires (François Burdeau, Histoire de l’administration française du xviiie au xxe siècle, Montchrétien, 1994) ont, par exemple, fait l’objet d 19;études fouillées qui auraient permis des précisions, des nuances voire des discussions. Des travaux plus ou moins récents (voir l’article fondateur de Philippe Rémy, « Éloge de l’Exégèse », Droits, n° 1, 1985, pp. 115-123) ont par exemple fortement relativisé le ralliement des juristes du xixe siècle à une école de l’Exégèse caractérisée par sa vénération pour le Code civil (p. 75). On peut également s’interroger sur l’affirmation selon laquelle « la loi du 27 décembre 1890 sur la rupture abusive du contrat de louage de services a remis en cause la jurisprudence antérieure de la Cour de cassation » (p. 121). De même, certains arrêts – tel notamment celui de la Cour de cassation du 22 juin 1892 (Recueil Sirey, 1893, 1re partie, p. 48, note Raoul Jay) sanctionnant par des dommages intérêts le syndicat qui a menacé de boycott l’employeur d’un ouvrier démissionnaire, seulement évoqué (p. 73) – méritaient certainement une analyse plus fine. Il est par ailleurs dommage que la référence des arrêts et jugements cités ne soit pas systématiquement indiquée, interdisant ainsi au lecteur de confronter sa propre analyse à une interprétation nécessairement partielle.
Cette thèse révèle en outre une difficulté inhérente à toute appréhension socio-économique d’un objet juridique. C. Didry montre de manière remarquable comment luttes sociales et débats juridiques s’entremêlent. Mais la dialectique proprement juridique – dont le sens est de rendre un objet juridique non seulement opérationnel pour chacune de ses utilisations mais aussi cohérent en lui-même – n’est pas prise en compte. Or la plupart des qualifications juridiques mobilisées pour la convention collective étaient également utilisées pour rendre compte d’autres institutions, au-delà du cadre du droit social. Dès lors, il est difficile de dissocier entièrement le « travail juridique » sur la conception collective des autres discussions du moment. Les conséquences impliquées par la reconnaissance de la personnalité morale des syndicats ne peuvent par exemple pas être dissociées des débats, réveillés par le vote de la loi de 1901 sur les associations, touchant la notion même de personnalité morale. De manière semblable, le régime de la stipulation pour autrui, utilisée pour comprendre le mécanisme de la convention collective, était, à la fin du xixe siècle, façonné par son intervention dans les mécanismes d’assurance. S’il était sans doute impossible de décrypter ces multiples résonances, certaines auraient pu être suggérées. Il est notamment étonnant que la notion de « contrat d’adhésion », imaginée pour souligner l’inégalité des parties dans la conclusion de divers contrats (par exemple, de transport), l’une d’elles n’ayant aucunement la possibilité d’en discuter les clauses, ne soit pas évoquée. La critique initiée par Raymond Saleilles à l’encontre d’une conception individualiste et volontariste du contrat est-elle restée étrangère à la naissance de la convention collective ? Ces interrogations ne font que souligner l’intérêt du décloisonnement disciplinaire auquel ce livre convie.
Katia Weidenfeld
[1]
Denys Cuche,
La Notion de culture dans les sciences sociales, Paris, La Découverte, 2001, p. 98. Voir les analyses de Joëlle Zask sur la notion dans ce même numéro.