Genèses
Belin

I.S.B.N.2701134390
176 pages

p. 114 à 127
doi: en cours

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Dossier

no51 2003/2

2003 Genèses Dossier

Les mots de la ville

L’histoire coloniale constitue un angle mort de l’historiographie française. Cette histoire au contenu flou, largement discréditée, a pourtant produit un savoir qui, en certains domaines, a pu servir à l’histoire de l’Afrique écrite après les indépendances. Cet article étudie l’émergence de ce sous-champ disciplinaire directement soutenu par les milieux coloniaux. Il analyse sa laborieuse affirmation (1880-1930) – tant sur le plan strictement scientifique qu’institutionnel – au sein de l’Université française. Colonial history constitutes a blind spot in French historiography. This history, with its vague, largely discredited content, nevertheless produced knowledge which, in some areas, was useful in writing the history of Africa after the colonies became independent. This article examines how this sub-field within the discipline emerged, directly supported by colonial circles. It analyses its laborious establishment within the French University (1880-1930) both from a strictly scientific as well as an institutional standpoint.
La notion d’« histoire coloniale » fait partie de ces catégories qui découpent l’histoire en grands domaines au même titre que l’histoire économique ou l’histoire sociale. À y regarder de près, la notion est pourtant plus floue qu’il n’y paraît. Que désigne au fond l’expression : une histoire de la geste coloniale ? Une histoire engagée dans un soutien plus ou moins affirmé à la colonisation ? L’histoire faite au temps de la colonisation ? L’histoire des peuples colonisés ? Dans cet article, nous avons privilégié un usage spécifique de la notion : nous souhaitons saisir l’histoire des territoires colonisés qui s’est élaborée avant les indépendances – quels qu’en soient par ailleurs l’objet, le contenu, l’obédience (indétermination qui rend compte de la fondamentale incertitude, aujourd’hui comme hier, d’une définition précise de ses contours). Certes, on peut faire de l’histoire coloniale après les indépendances – la notion n’inclut pas en soi une période de production – mais ici, seule l’histoire élaborée au moment colonial sera prise en compte. Nous souhaitons en effet la saisir au temps de son affirmation scientifique et universitaire, mais aussi dans ses multiples connexions avec les milieux coloniaux.
La période des décolonisations politiques a jeté l’opprobre sur cette histoire aux contours incertains, développant une critique idéologique fondée qui a conduit à la rejeter en bloc à partir des années 1960-1970. Les analyses ont alors mis en lumière – avec justesse – ses aspects proprement « colonialistes ». Le temps est toutefois venu de rouvrir le dossier et de s’interroger sur ce champ de l’histoire qui a eu l’ambition de se constituer comme un savoir. Aux historiens incombe la tâche d’étudier les conditions de sa production, d’en identifier les protagonistes et de mettre en évidence l’évolution de la production historique coloniale, sa diversité et son hétérogénéité.
Cet article ne prétend pas répondre à toutes ces questions, mais présenter un certain nombre de résultats de recherches en cours et ouvrir des pistes de réflexion. Il s’inscrit dans la mouvance d’une histoire culturelle – celle des réseaux, des institutions, des constructions intellectuelles et de leurs usages politiques – et dans la continuité de l’histoire des disciplines de sciences sociales et humaines qui a suscité une floraison de publications sur l’anthropologie, la sociologie, la psychanalyse, etc., tout au long des années 1980-1990, ainsi qu’un intérêt persistant pour l’histoire de l’histoire.
Notre démarche doit enfin beaucoup à la réflexion critique sur le lien entre sciences sociales et impérialisme occidental dont les principaux travaux – puisant aux sources de Michel Foucault et d’Edward Said [1] – ont produit des recherches novatrices [2], notamment sur les disciplines centrales dans les processus de domination coloniale. Pour l’Afrique du Nord, un travail critique démarre dans les années 1970-1980, comme en témoignent les travaux menés sous l’impulsion de Jean-Claude Vatin et Philippe Lucas sur le rôle des anthropologues dans la construction des représentations coloniales [3]. Parallèlement, plusieurs chercheurs ont étudié le paradigme « orientaliste » du xixe siècle qui se constitue autour de la connaissance des langues orientales et qui fournit les clés occidentales à la connaissance de l’Afrique du Nord. Dans cette veine, une comparaison tout à fait éclairante a été menée entre « africanisme » et « orientalisme » [4].
Pour l’Afrique subsaharienne, sous l’impulsion, entre autres, de Valentin Mudimbe, le programme saidien de déconstruction des sciences sociales a été poursuivi dans la recherche anglophone [5] mais aussi francophone [6]. C’est également l’anthropologie qui a focalisé l’attention : cette discipline a, de fait, joué un rôle important dans le projet colonial (connaissance/domination des sociétés colonisées) et occupe une place centrale au sein des sciences sociales africanistes [7]. Pour autant, d’autres disciplines comme la géographie, l’archéologie ou la sociologie ont prospéré dans le giron des « sciences coloniales » et commencent à donner matière à recherches [8].
Paradoxalement, l’histoire reste donc la parente pauvre de l’investigation des spécialistes. En France, plusieurs historiens se sont penchés depuis une quinzaine d’années sur l’histoire de leur champ disciplinaire et sur leurs pratiques, mais il s’est agi essentiellement de spécialistes de la France [9]. Dès lors, leur réflexion sur l’histoire s’est très rarement étendue au-delà du terrain et des problématiques qui leur étaient familiers, reproduisant et consacrant une division implicite, inscrite au cœur des pratiques universitaires, entre « histoire des sociétés occidentales » (privilégiée) et histoire non-occidentale (marginalisée). Ils ont, à plus forte raison, ignoré les études sur l’Afrique écrites à l’époque coloniale, doublement marginales à leurs yeux.
L’histoire de l’Afrique subsaharienne a cependant commencé à susciter quelques travaux chez ses propres spécialistes, mais ils se sont surtout focalisés sur l’histoire écrite après les indépendances [10]. L’histoire coloniale n’y apparaît souvent qu’en perspective cavalière [11] et son rejet est manifeste. Plusieurs auteurs signalent bien des filiations entre histoire de la période coloniale et histoire postcoloniale [12], mais la première continue à être perçue comme dépassée. Des travaux récents démontrent cependant le glissement des curiosités. Un colloque, organisé en partie par des historiens, a consacré en 1996 la redécouverte de Maurice Delafosse ; à cette occasion, Jean-Louis Triaud a analysé son ouvrage clé, Haut-Sénégal-Niger [13], en s’attachant à montrer l’habileté de M. Delafosse à concilier les pratiques de la méthode historique tout en utilisant les sources orales. Sur le Maghreb, plusieurs bilans historiographiques ont contribué à attirer l’attention sur l’histoire écrite au siècle dernier [14]. Les travaux de Daniel Rivet plaident par exemple pour une attention renouvelée à l’histoire de l’Afrique du Nord écrite depuis plus d’un siècle, en dépassionnant le regard posé sur l’historiographie coloniale puis nationaliste [15].
Maurice Delafosse (1870-1926)
Arabisant et ethnographe formé à l’École des langues orientales, au Muséum et à la Société d’anthropologie de Paris, il devient administrateur colonial en Afrique-Occidentale française (AOF). Sa pratique de l’ethnographie historique l’a conduit à des travaux fondateurs sur l’histoire ancienne des sociétés ouest-africaines (Haut-Sénégal-Niger, 1912). Il est l’auteur de plusieurs manuels de langues africaines (haoussa, mandé, agni). Enseignant à l’École coloniale et à l’École des langues orientales, cofondateur de la Société française d’ethnographie en 1920, il est rapidement devenu une figure de proue de l’africanisme français. Tombé dans l’oubli lorsque l’ethnographie universitaire (Marcel Griaule, Marcel Mauss…) supplanta l’ethnographie « coloniale », il a été redécouvert depuis quelques années.
En se concentrant sur l’histoire de l’Afrique au nord et au sud du Sahara – qui a joué un rôle moteur dans l’essor de l’historiographie coloniale française – cet article étudie l’autonomisation d’un champ au sein de la discipline historique et des institutions universitaires, dans les années 1880-1930. Il tente également de faire le bilan scientifique d’une histoire longtemps demeurée au service d’un « grand projet colonial » et de réseaux politiques actifs. Cette démarche ne procède nullement d’une entreprise de réhabilitation, mais d’une volonté de connaître mieux une production plus subtile, plus riche et plus complexe qu’on ne le croit généralement.
 
La laborieuse affirmation de l’histoire coloniale : une imparfaite reconnaissance institutionnelle
 
 
La constitution d’un champ disciplinaire
L’intérêt pour les colonies et leur histoire, vif au xviiie siècle [16], faiblit nettement au début du siècle suivant. La perte de l’Empire colonial pendant la Révolution et l’Empire, les nouveaux enjeux politiques – plus européens – et enfin la force d’un mouvement hostile à la colonisation peuvent expliquer ce désintérêt vis-à-vis de l’histoire coloniale. Le regain d’intérêt dans la seconde moitié du xixe siècle est la résultante de plusieurs phénomènes. Il est lié à la politique coloniale de la France qui accompagne ses conquêtes militaires de l’investigation scientifique des pays colonisés. Une deuxième origine est à rechercher dans les sociétés de géographie ou d’histoire maritime qui se multiplient au cours du xixe siècle ; on y perpétue la curiosité pour le passé colonial ancien, tout en découvrant, par les récits de voyageurs et d’explorateurs, celui des nouvelles colonies. Un autre phénomène explique ce renouveau : l’apparition d’un courant politico-économique – dont le meilleur exemple est le Parti colonial d’Eugène Étienne [17] – qui encourage avec ferveur et succès les recherches et les publications sur les colonies. L’influence de ce mouvement se fait sentir dans la sphère politique mais également dans les milieux savants, par l’intermédiaire des sociétés de géographie, et même dans l’Université, et participe au réveil de l’idée coloniale en France [18].
De fait, dès la seconde moitié du xixe siècle, cet intérêt se manifeste chez des militaires [19] ou des missionnaires qui collectent documents écrits et traditions orales. Une minorité d’administrateurs coloniaux consacre des travaux à l’histoire des territoires colonisés. Ainsi, le Comité des études historiques de l’AOF, fondé en 1915, est-il sous le patronage direct du gouverneur de l’Afrique occidentale française. L’Académie malgache est créée en 1902 par Joseph Gallieni ; son Bulletin fait une place non négligeable aux études historiques [20].
Enfin, l’émergence de l’histoire coloniale s’inscrit dans le mouvement général de l’historiographie qui passe par la volonté de collecter méthodiquement les sources – à l’exemple de Pierre Margry, archiviste du ministère de la Marine [21]. La création en 1895 du ministère des Colonies conduit à centraliser les archives jusqu’alors dispersées entre métropole et territoires, Paris et province [22]. En AOF, un service est mandaté à Dakar en 1904 pour rassembler et conserver les sources de la Fédération, tandis que des dépôts d’archives sont ouverts dans chacun des territoires [23]. En Algérie, il faut attendre 1906 pour qu’un arrêté crée officiellement les archives de la colonie [24].
Tous ces courants donnent différentes catégories d’historiographie coloniale. On peut en distinguer grosso modo trois types. La première est constituée d’écrits de non-spécialistes, militaires et « coloniaux », travaux qui sont généralement des œuvres de commande [25]. La seconde provient des travaux de propagandistes liés aux intérêts politiques et économiques de la colonisation, rédigeant et diffusant un savoir destiné à développer la fibre coloniale. Dans cette catégorie hybride, on trouve des auteurs appartenant au premier genre, mais aussi des savants, mobilisés pour la cause et capables de synthétiser une production hétéroclite. L’exemple le plus emblématique en est l’ouvrage paru en 1886 sous la direction d’Alfred Rambaud, professeur d’histoire à la Sorbonne : La France coloniale, Histoire, Géographie, Commerce [26] ; après la préface de l’universitaire, les différents chapitres sont essentiellement confiés à des administrateurs et à des explorateurs. La même année voit la sortie d’un best-seller, Les Colonies françaises, rédigé sous les auspices d’un autre universitaire, Paul Gaffarel [27].
Le troisième type d’histoire coloniale – que l’on pourrait qualifier de savante – se développe dans un cadre universitaire. S’appuyant sur le socle de publications produites par les catégories précédentes, mais surtout sur les sources passées au crible de la critique méthodique, ceux qui l’écrivent sont le pur produit du nouvel enseignement délivré à la Sorbonne. Rien, ni dans la méthode ni dans l’esprit général du travail, ne les distingue des autres travaux d’histoire. Leurs thèses sont rédigées selon les critères de rigueur scientifique de l’époque et ceux qui peinent à les satisfaire sont le plus souvent écartés de la carrière universitaire. Ainsi, Léon Deschamps, auteur d’une thèse sur La « Constituante et les colonies » soutenue en 1899, se voit-il reprocher par Alphonse Aulard le flou de sa méthode [28] ; ce manque de rigueur scientifique lui ferme les portes de l’enseignement supérieur. Mais ceux qui se plient aux normes positivistes, comme Prosper Cultru [29], trouvent leur place à l’Université.
La première thèse prenant pour sujet le passé des colonies est celle d’Étienne Berlioux, intitulée « André Brüe ou l’origine de la colonie française », soutenue en 1874 [30]. Mais à partir de 1890, les thèses d’histoire coloniale se font plus nombreuses [31]. À la fin du xixe siècle, l’Afrique est encore peu représentée, à l’inverse des vieilles colonies [32]. À partir du début du xxe siècle, le Maghreb antique, médiéval ou contemporain commence à focaliser les travaux, comme ceux de Gaston Loth sur le peuplement italien en Tunisie et en Algérie, de Charles Monchicourt sur l’expédition espagnole de 1560 sur l’île de Djerba, de Georges Marçais sur les Arabes et les Berbères du xie au xive siècle [33], etc.
Pour ce qui concerne l’Afrique au sud du Sahara, une tradition historiographique ancienne existe, de Madagascar – où une élite formée par les missionnaires protestants produit une histoire savante dès la première moitié du xixe siècle, à l’exemple de l’historien Raombana [34] – au Soudan des chroniqueurs de Tombouctou. Les historiens coloniaux sauront d’ailleurs la découvrir et l’utiliser. On assiste progressivement au dévoilement du passé africain, constitué comme objet d’étude légitime selon un processus de conquête historiographique inégal : l’attention des historiens se concentre d’abord sur les États anciens – Kongo, Ghana, Mali [35] – sur les sociétés dotées de sources écrites, sur les grands personnages ; mais on peut constater assez tôt le recours, quoique encore timide, aux traditions orales [36]. On a déjà évoqué le rôle de M. Delafosse dans la recherche balbutiante ; il réussit aussi à imposer l’histoire des colonies dans l’enseignement : il contribue à intégrer dans les programmes de l’École coloniale et de l’Institut des langues orientales une série de cours d’histoire africaine dans les années 1910-1920.
Mais l’intérêt grandissant pour le passé des colonies ne suffit pas : encore faut-il assurer à l’histoire coloniale naissante une reconnaissance institutionnelle et scientifique.
Une stratégie d’institutionnalisation soutenue par les milieux coloniaux
Comme l’a fait Victor Karady à propos des durkheimiens [37] ou Véronique Dimier pour l’institutionnalisation de la science politique coloniale [38], il faut s’interroger sur les modalités de la quête de légitimité poursuivie par les historiens coloniaux. Le dépouillement d’un corpus varié (thèses, ouvrages, rapports de thèses, revues, délibérations du conseil de la faculté des lettres de Paris, dossiers personnels des enseignants, etc.) permet de saisir les stratégies déployées et les frustrations ressenties devant ce qui s’avère au final une demi-réussite.
La multiplication des travaux d’histoire coloniale semble assurer à ce champ d’étude une place de fait au sein de la discipline. Ce n’est qu’une apparence. Il faut au contraire toute la force du lobby colonial – dont les principaux relais universitaires sont Marcel Dubois et A. Rambaud – pour l’imposer à l’Alma Mater. Tel fut le cas pour l’introduction d’un enseignement d’histoire coloniale à la Sorbonne : les premières leçons sur la colonisation remontent à 1889, avec un cours d’Émile Pigeonneau. Le principe de la transformation de son poste en chaire est approuvé par le conseil de la Faculté, mais l’affaire traîne jusqu’à son décès en 1892.
Le véritable accoucheur de l’histoire coloniale universitaire n’est pas un historien, mais un géographe, M. Dubois [39]. Il semble bien qu’il soit le maître d’œuvre de l’atelier colonial de la Sorbonne, à un moment où l’histoire et la géographie sont encore intimement liées. Grâce aux relations qu’il entretient avec l’administration, il obtient en 1893 une chaire de géographie coloniale financée par le sous-secrétariat aux Colonies (qui devient ministère en 1895). Le cours est assorti d’un bureau d’information coloniale, subventionné en partie par le ministère des Colonies [40] et Henri Froidevaux en devient le secrétaire-archiviste en 1895. Après bien des péripéties, le bureau, rebaptisé Office colonial, est pris en charge par l’Union coloniale [41].
Les milieux coloniaux financent aussi la maîtrise de conférences d’histoire coloniale créée à la Sorbonne en 1905 à l’initiative du gouverneur de l’Indochine et portée par les efforts de l’Union coloniale et du ministère. Soutenu par Ernest Lavisse, P. Cultru est élu, sans véritable enthousiasme. Il fait, jusqu’à sa mort en 1917, des cours sur l’Indochine, les Antilles françaises (1907-1908), l’Afrique occidentale française (1909-1910), selon les vœux des bailleurs de fonds (le gouvernement de l’Indochine et celui de Madagascar versent chacun trois mille francs pour son salaire [42]). Après lui, son poste est réaffecté à un cours d’histoire économique et sociale (attribué à Henri Hauser), spécialité dont les finalités semblent plus en phase avec les préoccupations de la Sorbonne. Toutefois, le projet d’un cours sur l’histoire de la colonisation resurgit à la fin des années 1930 à l’initiative du ministère des Colonies et reçoit un accueil favorable du Conseil de la faculté qui accepte d’y affecter cinquante mille francs, prélevés sur le budget des Colonies ; mais une chaire d’histoire coloniale, alors attribuée à M. Blanchard, n’est recréée qu’en 1942 [43].
L’introduction de l’histoire coloniale dans le saint des saints de l’Université s’est donc faite aux forceps. Elle est aussi enseignée en d’autres lieux de diffusion des savoirs coloniaux, au sein desquels elle a une importance plus ou moins grande : à l’École navale (cours de Joannès Tramond), à l’École libre des sciences politiques de Paris (cours de Georges Hardy, Auguste Terrier, Christian Schefer…) qui possède d’ailleurs une « section coloniale » jusqu’en 1893 [44]. Au concours d’entrée à l’École coloniale, la question d’histoire de la colonisation joue un rôle déterminant dès l’origine (1888) et son enseignement se diffuse, pendant les années 1930, dans les classes préparatoires alors créées dans plusieurs lycées français. Les cours dispensés à l’École lui réservent une place croissante, notamment sous la direction de G. Hardy (cours de Xavier Treney, Louis-Gontran Gourraigne, M. Delafosse) [45]. On l’enseigne aussi en province : Prosper Boissonnade à Poitiers, Paul Masson à Aix l’intègrent dans leurs leçons [46]. Au Maghreb, des chaires d’histoire de l’Afrique du Nord sont ouvertes à l’université d’Alger [47] tandis qu’aux Hautes Études marocaines, le cours d’histoire du pays est confié à Ismaël Hamet.
Georges Hardy (1884-1972)
Normalien, agrégé d’histoire et de géographie en 1907. En 1921, il soutient à la Sorbonne sa thèse principale d’histoire coloniale sur « La mise en valeur du Sénégal de 1817 à 1854 » et sa thèse complémentaire sur « L’enseignement au Sénégal de 1817 à 1854 ». D’abord professeur de lycée en province, il est nommé inspecteur puis directeur de l’Enseignement en AOF (1912-1919), où il est l’artisan d’une profonde réforme du système scolaire colonial. Il fut ensuite directeur de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Antiquités du Maroc (1919-1925), professeur puis directeur de l’École coloniale (1926-1933), enfin recteur des universités d’Alger (sous Vichy) puis de Lille. Sa bibliographie abondante porte sur des objets variés : le Berry, le Sénégal, le Maroc… Il fut aussi un théoricien de l’histoire coloniale.
La consécration semble obtenue avec la chaire d’histoire coloniale au Collège de France en 1921, qui s’effectue avec les mêmes protagonistes et dans les mêmes conditions que pour la mise en place du cours en Sorbonne quelques années plus tôt. La chaire est directement financée par les gouverneurs de l’Indochine, de l’AEF (Afrique-Équatoriale française), de l’AOF et de Madagascar. En l’absence de candidats, les membres de la prestigieuse institution se tournent vers le ministère des Colonies qui propose Alfred Martineau. Grand érudit et grand colonial, il occupe la fonction de Directeur dans ce même ministère ; il est par ailleurs le fondateur de la Revue de l’histoire des colonies françaises, créée en 1913, et elle-même financée par plusieurs gouvernements coloniaux, par le ministère des Colonies, celui de l’Instruction publique et par quelques entreprises (Cie Française de l’Afrique occidentale, Cie Afrique-Congo, Banque de l’Afrique occidentale…) [48]. Les procédures de la nomination d’A. Martineau inquiètent les membres du Collège de France, qui trouvent « curieux » qu’il n’y ait pas eu de déclaration officielle de candidature et qu’ils aient dû statuer sur un seul candidat. La vénérable école obéit toutefois, mais « contrainte » [49].
On le voit, l’institutionnalisation de l’histoire coloniale est imparfaite à la fin des années 1930 : si elle a investi des lieux de savoir prestigieux, si elle est soutenue par une partie des milieux politiques, si elle commence à rencontrer un public, elle n’a pas su conserver la position à laquelle elle aspirait à la Sorbonne, faute d’une reconnaissance scientifique complète.
 
Une légitimité scientifique en demi-teinte
 
 
Une apparente réussite
Le temps est favorable à l’idée impériale et cette faveur rejaillit sur l’histoire coloniale qui rencontre une curiosité certaine. Les revues se multiplient : en Afrique du Nord, le phénomène est ancien avec La Revue Africaine (1856), La Revue Tunisienne (1894), Hespéris (1921) ; en Afrique subsaharienne, le Bulletin du Comité d’études historiques et scientifiques de l’AOF, créé en 1915, et le Bulletin de la Société des recherches congolaises (1922) réservent une place aux recherches en histoire. En France métropolitaine, La Revue de l’histoire des colonies françaises se fait l’écho des travaux historiques coloniaux [50]. Mieux encore, l’histoire coloniale semble être devenue une branche de l’historiographie universitaire : les grandes revues, dans leur découpage thématique, commencent à lui réserver une section, comme la Revue historique. La collection « Évolution de l’Humanité », dirigée par Henri Berr chez Albin Michel, s’ouvre en 1937 à l’histoire coloniale avec La politique coloniale et le partage de la terre au xixe et au xxe siècle, de G. Hardy. Enfin, un premier colloque international est tenu à Paris en 1931, lors de l’Exposition coloniale, et donne lieu à la rédaction d’une bibliographie générale et d’un état de la recherche [51].
L’histoire coloniale semble donc avoir gagné une certaine reconnaissance scientifique dans les années 1920-1930. Ce n’est pourtant pas le sentiment de ceux qui en sont les principaux protagonistes [52].
« La maison, les écuries » : un statut subalterne
Que l’histoire coloniale soit vécue et écrite par ses producteurs comme un véritable savoir, l’ouvrage de G. Hardy, Les éléments de l’histoire coloniale [53], en témoigne. Mais selon lui, l’histoire des colonies souffre d’un statut subalterne. Face à l’histoire de France, celle de la colonisation s’est retrouvée dans la même position scientifique que les colonies vis-à-vis de la métropole : au centre la maison, à côté les écuries [54]. G. Hardy ne cesse de plaider pour l’existence autonome de l’histoire coloniale, ce qui prouve que cela ne va guère de soi :
« Il semble donc juste qu’on permette de traiter à part cette histoire dont l’histoire ne veut pas. Renier ses parents pauvres, passe, mais pourquoi leur refuser de droit de vivoter dans un coin [55] ? […] On nous dit : il n’y a pas d’histoire coloniale, il y a de l’histoire de France et même de l’histoire tout court. Soit ; mais à ce compte-là, il n’y a pas une histoire de l’art, une histoire des sciences, etc. Nous ne demandons pas d’autre distinction que celle-là : nous prétendons seulement que la vie des colonies, comme celle des arts et des sciences, n’est pas nécessairement soumise aux mêmes fluctuations que l’histoire de la nation-mère et que celle-ci – nous ne parlons toujours que de la France – est peu préoccupée de lier son sort à celui de ses filles lointaines [56]. »
Tout en la plaçant au service de l’œuvre impériale française, il justifie son statut, revendiquant pour elle les principes en cours dans l’historiographie générale : méthode, érudition, esprit critique. Mais, en militant sur ce mode pour l’histoire coloniale, il conforte celle-ci dans sa position subalterne. Le plaidoyer est pour le moins ambigu… C’est qu’en effet, sa légitimité au sein du champ disciplinaire est durablement mise en doute par les historiens de la France. L’un des griefs porte d’abord sur les sources, en des temps où le document écrit est au cœur de la méthode. Celles-ci sont en effet encore très largement à constituer pour les territoires extra-européens, la collecte et la conservation des archives n’en étant qu’à ses débuts. Pire encore, pour certaines parties de l’Afrique, on ne trouve que très peu de documentation : l’idée d’une a-historicité structurelle du continent noir semble un fait établi pour la profession, et les sociétés africaines ne peuvent appartenir qu’au champ de l’anthropologie.
Les historiens coloniaux, pour leur défense, insistent sur l’originalité et la validité de leurs sources. Elles ne sont certes pas forcément constituées par des documents officiels comme ceux utilisés dans l’histoire canonique, mais il existe de riches archives privées. Plusieurs auteurs préconisent l’usage de sources orales, précieuses pour la connaissance de peuples où l’écrit fait défaut. M. Delafosse est l’un des premiers à collecter et à utiliser des récits à des fins historiennes. Les sources orales commencent déjà – bien avant les grands travaux des années 1960 – à être passées au crible de la critique avec finesse. Ainsi G. Hardy, tout en appelant à leur utilisation, met-il en garde contre la contamination des traditions orales par les influences occidentales, qui contribuent notamment à les transformer et à les figer : « Les traditions orales ne seront plus bientôt qu’une réplique drolatique de nos manuels classiques et ne présenteront d’intérêt que pour l’ethnographe », écrit-il en 1921 [57].
Des doutes épistémologiques persistants
Enfin, le manque de reconnaissance de l’histoire coloniale en tant que champ autonome tient à la difficulté qu’elle éprouve à définir son objet même. Lorsque l’on fait de l’« histoire coloniale », que fait-on au juste ? Quand les historiens coloniaux s’interrogent sur le contenu de leur discipline, il semble que celui-ci leur échappe. G. Hardy, dans son ouvrage de 1921, ne donne pas de réponse claire. Et dans la notice qu’il consacre à la bibliographie de l’Afrique occidentale, pour l’enquête de 1931, il note que l’histoire coloniale, au fur et à mesure de son écriture, a tendance à reculer dans le passé, à quitter celui de l’Europe pour devenir une histoire des peuples indigènes [58]. Car si l’on comprend bien que l’histoire coloniale se fait du point de vue de la métropole, afin de faire connaître et d’exalter l’œuvre entreprise outre-mer, G. Hardy n’incite pas moins le futur historien à inclure dans ses recherches le passé lointain des territoires colonisés. Dans le même ouvrage, Augustin Bernard fait une distinction entre histoire coloniale, histoire de la colonisation et histoire des colonies, sans les définir précisément [59]. Cherchant par ailleurs à classifier l’histoire de l’Afrique, de l’Antiquité à nos jours, il propose un découpage chronologique qui dessine trois sous-ensembles : l’histoire romaine et musulmane, l’histoire des rapports précoloniaux et enfin l’histoire du temps de la colonisation. Mais pour Edmond Chassigneux, dans l’ouvrage-bilan de 1931, l’histoire coloniale de l’Indochine française ne commence véritablement qu’en 1858 avec la première incursion de la flotte française contre l’Annam ; et si l’on consulte les travaux classés dans la rubrique « histoire coloniale » jusque dans les années 1940, on constate que c’est cette acception qui domine. Comme on le voit, la Bibliographie de l’histoire coloniale de 1931 mêle l’histoire de la colonisation avec celle des peuples colonisés. Se penchant sur le même problème de définition en 1965, Hubert Deschamps, postérieurement à notre période, s’efforce de définir la notion d’histoire d’outre-mer, expression qui se substitue progressivement à celle d’histoire coloniale. Il continue à la voir caractérisée par une double optique : « D’un côté l’histoire des coloniaux, de l’autre l’histoire des peuples [60]. »
La difficulté que nous rencontrons aujourd’hui encore à définir avec certitude les contours de l’histoire coloniale était donc déjà présente dans les années 1930, au moment de son apogée, comme s’il y avait, fondamentalement, une impossibilité à trancher. L’européocentrisme, actif au cœur de cette historiographie, fait écran à la prise en compte des sociétés pour elles-mêmes et contribue à la difficulté de délimiter l’objet de l’histoire coloniale. De qui parle-t-on : de nous ? des Autres ? de nous et des Autres ? des Autres face à nous ? À tenter de le préciser, l’objet de l’histoire coloniale semble se dérober et se fragmenter en de multiples catégories. Et les tentatives répétées pour le définir ne traduisent-elles pas cette quête épistémologique ?
Entre science et propagande : une tache indélébile
Même si l’histoire des colonies est de plus en plus écrite par de véritables professionnels, elle reste marquée par ses origines et, dans les années 1930, continue d’être largement ouverte à des non-historiens de formation. Certes, elle n’est plus, comme au xixe siècle, l’apanage des « coloniaux » passant leurs loisirs à étudier le monde qui les entoure. Mais, à côté de purs professionnels, combien d’amateurs devenus historiens ? À ce titre, la liste des personnalités de la Société d’histoire des colonies, fondée en 1913 et dotée de la revue du même nom, est éclairante : quelques universitaires, assez minoritaires, et quelques membres de l’Institut côtoient une cohorte de hauts administrateurs coloniaux et de représentants du monde industriel. Le président de la Société, A. Martineau, incarne ce mélange des genres et des fonctions : chartiste de formation, ancien administrateur en Afrique, ancien gouverneur de l’Inde française, il est aussi un historien qui a fondé la Société d’histoire de l’Inde, embryon de la future Société d’histoire des colonies. C’est pour lui – on l’a vu – qu’est créée la chaire d’histoire coloniale au Collège de France.
Alors que la discipline historique s’est professionnalisée, constituant une communauté formée dans les mêmes moules universitaires et en position idéale de coupure avec le monde civil – censée placer l’historien au-dessus des débats partisans de son temps – l’ancrage de l’histoire coloniale dans le monde politique et dans celui des affaires lui donne une double image d’amateurisme et d’engagement militant. Difficile pour elle d’y échapper quand on se rappelle qu’elle doit en partie son origine au pouvoir qui a confié aux officiers et administrateurs coloniaux l’étude des pays conquis [61]. Et comment oublier qu’elle a toujours bénéficié du soutien des milieux d’affaires coloniaux qui trouvent là une manière de gagner l’opinion, longtemps réticente à l’idée coloniale ? La création des enseignements d’histoire coloniale à la Sorbonne et au Collège de France – financés directement par l’administration coloniale – en est un exemple parlant [62]. Globalement, la dimension idéologique de l’histoire coloniale, et ses liens consubstantiels avec le projet impérial, lui ont valu dès l’époque de sa production la suspicion des milieux universitaires.
Et de fait, les résultats scientifiques de l’histoire coloniale ont été plutôt inégaux. Parmi les productions reconnues encore aujourd’hui sur le plan international – y compris d’ailleurs par les chercheurs des pays colonisés devenus indépendants – on continue à utiliser avec profit les travaux d’historiens de l’Afrique du Nord comme l’antiquisant Stéphane Gsell, de grands arabisants comme René Basset, Henri Basset ou Évariste Levi-Provençal, des spécialistes de la période musulmane comme G. Marçais. Les biographies récentes de Fernand Braudel [63], qui a été influencé par l’« École d’Alger », ont évoqué le bouillonnement culturel de l’université algéroise dans l’entre-deux-guerres, particulièrement active en histoire ancienne et médiévale. Pour l’Afrique au sud du Sahara, les travaux sur M. Delafosse ont également permis de réévaluer la production historiographique du début du siècle [64]. On redécouvre aussi des figures comme celle d’H. Deschamps [65].
Pour autant, il faut savoir aujourd’hui se livrer à une critique de cette production qui prenne en compte à la fois – bien sûr – son contenu politique mais aussi ses apports à la connaissance historique, voire son caractère parfois pionnier dans les objets et dans les méthodes. Certes, l’école historique d’Alger profite, par exemple, du Centenaire de la conquête pour faire connaître sa production [66] et affirmer le bon droit de la France à occuper cette partie du monde. S. Gsell et ses collègues donnent à lire une histoire coloniale typique où prévalent les préjugés impérialistes. Ceux-ci sont visibles, non seulement dans la glorification explicite de la colonisation, mais aussi dans les choix thématiques : pour le passé lointain, l’accent est surtout placé sur l’Antiquité romaine plutôt que sur l’époque musulmane, malgré les travaux novateurs de G. Marçais ; plus large encore est la place faite à l’histoire de la présence française. Mais, dans le même mouvement, une histoire de l’Afrique s’élabore sous la plume de ces auteurs, mariant érudition et souci scientifique. On trouve la même intrication entre innovation historiographique, mentalité coloniale, exigence scientifique et interprétations un peu hasardeuses chez M. Delafosse. Désireux d’écrire une histoire savante de l’Afrique noire aussi respectueuse que possible des canons méthodiques qui privilégient les documents et l’angle politique – M. Delafosse « découvrant » des États centralisés et des civilisations brillantes dans l’Ouest africain – il jette les bases d’une historiographie prometteuse, mêlant sources écrites et sources orales, approche ethnologique et historienne [67], à un moment où l’histoire française ignore encore largement ces novations.
Il peut sembler paradoxal, à propos d’une histoire au caractère éminemment colonialiste, de parler d’audace historiographique ; pourtant, à plusieurs égards, elle contribue à l’élargissement de la conception des sources et à l’historicisation de sociétés jusqu’alors ignorées. Comme l’écrira bien plus tard Robert Delavignette, forçant un peu le trait :
« La même année, à quelques pas de distance, Seignobos, en Sorbonne, professe que les Noirs sont de grands enfants et qu’ils n’ont jamais formé de nations ; Delafosse, à l’École Coloniale, enseigne que ce sont des hommes et qu’à l’époque précoloniale, ils fondèrent des empires [68]. »
Par ailleurs, l’écartèlement entre ambition scientifique et mission politique est pleinement assumé par G. Hardy en 1921, qui affecte à l’histoire coloniale la double fonction « d’éveiller le sens critique des Français de France qui s’occupent du passé et du présent des colonies et [de] contribue[r] par une éducation du doute à la formation, si désirable, d’une opinion coloniale » [69]. Sur ce point, la position des historiens coloniaux est-elle si différente de celle des historiens méthodiques spécialistes de la France qui, tout en proclamant un idéal de scientificité désintéressée, s’engagent dans la construction d’une histoire farouchement patriotique et républicaine ? Et la mission assignée à l’histoire coloniale par G. Hardy est-elle si éloignée de celle que proposait à la discipline historique Gabriel Monod, dans le célèbre manifeste de la Revue historique ?
« C’est ainsi que l’histoire, sans se proposer d’autre but et d’autre fin que le profit qu’on tire de la vérité, travaille d’une manière secrète et sûre à la grandeur de la Patrie en même temps qu’au progrès du genre humain [70]. »
Certes, de nombreux historiens coloniaux se sont lancés loin dans la voie de la propagande. Certains ont servi sans états d’âme le régime de Vichy, semant la confusion entre histoire coloniale et conservatisme politique. Cet aspect de l’histoire coloniale l’a discréditée, dans un procès global de la colonisation et de ses productions culturelles qui culmine dans les années 1960-1970. C’est oublier les apports scientifiques de cette historiographie, dans laquelle on continue de puiser, généralement sans le savoir. C’est aussi simplifier à outrance l’histoire de l’histoire coloniale : parmi la jeune génération des années 1930-1950, certains – Charles-André Julien, Pierre Boiteau, Jean Suret-Canale – se font de plus en plus critiques vis-à-vis du fait colonial et contribuent à l’écriture d’une nouvelle histoire des colonisés.
* * *
L’histoire coloniale n’a donc cessé de camper aux marges de l’histoire et, depuis les décolonisations, cette position s’est faite plus périphérique encore. Dans les grandes synthèses sur les courants historiques des xixe et xxe siècles, elle est absente, telle une contrée exotique et malfamée de l’histoire. Aujourd’hui, elle se trouve reléguée dans les bacs des bouquinistes. La représentation qu’on s’en fait généralement fait surgir des chromos surannés : peaux noires, casques blancs.
Avec les indépendances, la volonté de rejeter le passé colonial a sans doute précipité cette rupture, consommée dans les années 1960-1970. Les nouvelles historiographies se sont généralement bâties sur le refus de l’histoire « d’avant » : un livre programmatique de l’historien algérien Mohammed Sahli, paru en 1965, est ainsi symboliquement intitulé Décoloniser l’histoire. Dans cette perspective, les problématiques se renouvellent après les indépendances : les méfaits de la colonisation, l’émergence des nationalismes et/ou la construction de l’État… La remise en cause des thèmes de prédilection de l’histoire coloniale est manifeste, qu’il s’agisse de la production historiographique des nouveaux États indépendants, de la construction mémorielle des sociétés décolonisées et de la façon dont l’histoire y est désormais enseignée. On pose d’autres questions, on vénère de nouveaux héros, on apprend de nouvelles dates clés, on invente d’autres lieux de mémoire…
Mais le hiatus est-il aussi marqué qu’il ne semble ? En effet, au-delà des ruptures effectives, les continuités et/ou les jeux référentiels ne manquent pas, rendant moins béant qu’il n’y paraît le fossé entre histoire coloniale et histoire nationale. D’abord, l’historiographie indépendante s’inscrit dans le courant d’une nouvelle histoire critique écrite, dès l’époque coloniale, par des historiens français, tels André Nouschi, Jean-Louis Miège, Ch.-A. Julien, J. Suret-Canale, qui ont d’ailleurs contribué à former les générations d’historiens africains. Un lien s’établit aussi du fait même de la formation des historiens des pays indépendants, formation qui continue souvent de se faire « à la française ». Les conditions de production de la nouvelle histoire demeurent en outre tributaires de réseaux personnels et institutionnels qui passent par la France, ainsi que les circuits de diffusion.
De plus, l’affirmation d’une rupture historiographique est parfois moins déterminante qu’il ne semble. Elle peut avoir pour fonction de reformuler en termes « nationaux » ou « nationalistes » des thématiques élaborées précédemment. On redécouvre ainsi les grands États médiévaux en Afrique subsaharienne, oubliant presque qu’ils avaient fait l’objet d’une attention soutenue des historiens « coloniaux ». Le parti pris de rupture peut alors induire des effets de miroir et l’histoire « décolonisée » devenir parfois un double inversé de l’histoire coloniale.
Après le temps du déni s’amorce la redécouverte de l’histoire coloniale, dans un processus de compréhension de la complexité et des héritages. Après avoir essentiellement mis l’accent sur les ruptures, les historiens de l’Afrique, de part et d’autre de la Méditerranée, sont en train de saisir – avec une grande distance critique – les filiations entre leurs pratiques actuelles et l’histoire du début du siècle. Il importe bien sûr de critiquer la « bibliothèque coloniale », mais encore faut-il rouvrir les ouvrages poussiéreux qui se trouvent sur ses rayons.
 
NOTES
 
[*] Nous remercions vivement Isabelle Merle pour sa rigoureuse lecture critique et pour ses précieuses suggestions qui ont contribué à enrichir ce texte. Merci aussi à Odile Goerg et à Laurent Dornel pour leurs stimulantes remarques.
[1] Edward W. Said, Orientalism, New York, Pantheon Books, 1978.
[2] La réflexion sur ces liens a été amorcée dans le monde anglophone, avec l’ouvrage de Talal Asad, Anthropology and the Colonial Encounter, Londres, Ithaca Press, 1973. Dans les pays anglophones, le terrain colonial est l’objet, depuis deux décennies, d’un important investissement théorique porté par l’anthropologie, les études littéraires (marquées par la théorie postcoloniale) et les Cultural Studies. Pour un bilan critique, voir Fred Cooper, « Decolonizing Situations. The Rise, Fall and Rise of Colonial Studies (1951-2001) », French Politics, Culture and Economy, vol. 20, n° 2, 2002. En français, les premiers jalons sont posés par les Cahiers Jussieu, n° 2, 1976, « Le mal de voir. Ethnologie et orientalisme, politique et épistémologie, critique et autocritique », puis dans Daniel Nordman et Jean-Pierre Raison, Sciences de l’homme et conquête coloniale. Construction et usages des sciences humaines en Afrique (xixe-xxe siècles), Paris, ENS, 1980. Voir aussi : Centre de recherches et d’études sur les sociétés méditerranéennes (Cresm/Aix), Sciences sociales et colonisation, Paris, CNRS, 1984 ; Claude Blanckaert (éd.), Naissance de l’ethnologie ? Anthropologie et missions en Amérique (xvie-xviiie siècles), Paris, Cerf, 1985 ; Patrick Petitjean, Les sciences coloniales. Figures et institutions, Paris, Orstom, 1996.
[3] Philippe Lucas et Jean-Claude Vatin, L’Algérie des anthropologues, Paris, Maspéro, 1975 ; J.-C. Vatin (éd.), Connaissances du Maghreb : sciences sociales et colonisation, Paris, CNRS, 1984 ; François Pouillon et Daniel Rivet (éd.), La sociologie musulmane de Robert Montagne, Paris, Maisonneuve & Larose, 2000.
[4] Bernard Mouralis, « Orientalisme et africanisme : réflexion sur deux objets », in Papa Samba Diop et Hans-Jürgen Lüsebrink, (éd.), Littératures et sociétés africaines. Regards comparatistes et perspectives interculturelles, mélanges offerts à János Riesz, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2000, pp. 17-28.
[5] Robert Bates, Valentin Mudimbe, Jean O’Barr (éd.), Africa and the Disciplines. The Contribution of Research in Africa to the Social Sciences and Humanities, Chicago, University of Chicago Press, 1993.
[6] Emmanuelle Sibeud, Une science impériale pour l’Afrique ? La construction des savoirs africanistes en France (1878-1930), Paris, EHESS, 2002 ; Anne Piriou et E. Sibeud, L’africanisme en questions, Paris, CEAf-EHESS, coll. « Dossiers africains », 1997.
[7] Gérard Leclerc, Anthropologie et Colonialisme. Essai sur l’histoire de l’africanisme, Paris, Fayard, 1972.
[8] Marie-Albane de Suremain, « L’Afrique en revues : le discours africaniste français, des sciences coloniales aux sciences sociales (anthropologie, ethnologie, géographie humaine, sociologie) 1914-1964 », doctorat, Paris VII, 2001 ; voir dans Le Débat de janvier 2002, un dossier consacré aux études africaines.
[9] Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia, Les courants historiques en France, xixe-xxe siècles, Paris, Armand Colin, coll. « U », 1999.
[10] Odile Goerg, « L’historiographie de l’Afrique de l’Ouest : tendances actuelles », Genèses, n° 6, 1991, pp. 144-160 ; Caroline Neale, Writing Independent History, African Historiography (1960-1980), Westport-Londres, Greenwood, 1985 ; Michael Le Gall et Kenneth J. Perkins, The Maghrib in Question. Essays on History and Historiography, Austin, University of Texas Press, 1997.
[11] Fanny Colonna et Brahimi Haim, « Du bon usage de la science coloniale », in Cahiers Jussieu, n° 2, 1976, « Le mal de voir… », op. cit., pp. 221-241.
[12] Voir J.-C. Vatin, « Science historique et conscience historiographique de l’Algérie coloniale », Annuaire d’Afrique du Nord, vol. 1 : 1840-1962, Paris, CNRS, 1979, pp. 1103-1122 ; Monique Lakroum, « De l’histoire coloniale à l’histoire africaine (1912-1960) », in Catherine Coquery-Vidrovitch (éd.), L’Afrique occidentale au temps des Français, Paris, La Découverte, 1992, pp. 37-47 ; Olivier Blamangin, « La Revue de l’histoire des colonies françaises (1913-1939) », mémoire de maîtrise, Paris VII, 1994.
[13] Robert Cornevin, « Préface », in Maurice Delafosse, Haut-Sénégal et Niger, t. I : Le pays, les peuples, les langues, Paris, Maisonneuve et Larose, nouvelle édition 1972, p. V [1912]. Voir Jean-Loup Amselle et E. Sibeud (éd.), Maurice Delafosse : entre orientalisme et ethnographie, l’itinéraire d’un africaniste (1870-1926), Paris, Maisonneuve et Larose, coll. « Raisons ethnologiques », 1998 et, dans cet ouvrage, particulièrement l’article de Jean-Louis Triaud, « Haut-Sénégal-Niger, un modèle “positiviste” ? De la coutume à l’histoire. Maurice Delafosse et l’invention de l’histoire africaine », pp. 210-232.
[14] Jacques Alexandropoulos et Christophe Picard, « “Orient” et “Occident” dans l’historiographie du Maghreb, de la période coloniale à l’époque actuelle », in Sophie Dulucq et Colette Zytnicki (éd.), Décoloniser l’histoire ? De l’histoire coloniale aux histoires nationales en Amérique latine et en Afrique (xixe-xxe siècles), Paris, Publications de la SHOM, à paraître.
[15] Daniel Rivet, Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation, Paris, Hachette, 2002.
[16] Par exemple, Abbé Demanet, La nouvelle histoire de l’Afrique française, 1777 ou R. P. Dutertre, Histoire générale des îles de Saint-Christophe, la Guadeloupe, la Martinique et autres dans l’Amérique, 1654. Pour une mise au point sur l’historiographie coloniale d’Ancien Régime, voir Paul Gaffarel, Les Colonies françaises, Paris, Alcan, 1888, 4e éd.
[17] Charles-Robert Ageron, France coloniale ou Parti colonial ?, Paris, Puf, 1978. Voir aussi Christopher M. Andrew, Peter Grupp, Alexander S. Kanya-Forstner, « Le mouvement colonial français et ses principales personnalités », Revue française d’histoire d’outre-mer, vol. 62, n° 299, 1975, pp. 640-673.
[18] Raoul Girardet, L’idée coloniale en France (1871-1962), Paris, La Table-Ronde, 1972.
[19] Parmi tant d’autres : colonel Antoine-Ernest Carette, Études sur la Kabilie proprement dite, Paris, Imprimerie nationale, 1848.
[20] Didier Nativel, « Le renouveau de l’écriture de l’histoire de Madagascar : des érudits de l’époque coloniale aux historiens d’Omaly Sy Anio (années 1950-1990) », communication à la journée d’étude Écrire l’histoire de l’Afrique autrement ?, Paris VII-Sedet, Paris, L’Harmattan, à paraître.
[21] Pierre Margry, Mémoires et documents pour servir à l’histoire des origines françaises des pays d’outre-mer. Découvertes et établissements des Français dans l’Ouest et dans le Sud de l’Amérique septentrionale, Paris, Maisonneuve, 1879-1888.
[22] M. Lakroum, « De l’histoire coloniale… », op. cit., pp. 38-39.
[23] O. Blamangin, « La Revue de l’histoire… », op. cit., p. 12.
[24] Gabriel Esquer, Les archives algériennes et les sources de l’histoire de la conquête, Alger, Annales universitaires de l’Algérie, 1912.
[25] Voir F. Pouillon, « Du savoir malgré tout : la connaissance coloniale de l’Extrême-Sud tunisie », in J.-C. Vatin (éd.), Connaissances du Maghreb…, op. cit.
[26] Alfred Rambaud (éd.), La France coloniale. Histoire, géographie, commerce, Paris, 1886.
[27] P. Gaffarel, Les Colonies françaises, op. cit.
[28] Archives Nationales [AN], F17 249, rapports de thèse.
[29] Prosper Cultru, Dupleix, ses plans politiques, sa disgrâce. Étude d’histoire coloniale, Paris, Hachette, 1901 (thèse soutenue en 1901).
[30] Albert Guigue, La Faculté des lettres de l’université de Paris depuis sa fondation le 17 mars 1808 jusqu’au 1er janvier 1935, Paris, Alcan, 1935.
[31] Dans l’état actuel de nos recherches, nous ne pouvons pas encore quantifier à l’échelle nationale.
[32] Voir les thèses de Lucien Peytraud, « L’esclavage aux Antilles françaises avant 1789, d’après des documents inédits des archives coloniales », faculté des lettres de Paris, 1897 ; P. Cultru, Dupleix…, op. cit. ; Jacques de Dampierre : Essai sur les sources de l’histoire des Antilles françaises (1492-1664), Paris, A. Picard et fils, 1904 ; etc.
[33] Voir Gaston Loth, Le peuplement italien en Tunisie et en Algérie, Paris, Armand Colin, 1905 ; Charles Monchicourt, L’expédition espagnole de 1560 sur l’île de Djerba, Paris, Ernest Leroux, 1913 ; Georges Marçais, Les Arabes en Berbérie du xie au xive siècle, Paris, Ernest Leroux, 1913.
[34] D. Nativel, « Le renouveau… », op. cit.
[35] B. Mouralis, « Orientalisme et africanisme… », op. cit.
[36] M. Delafosse, Haut-Sénégal…, op. cit.
[37] Victor Karady, « Durkheim, les sciences sociales et l’université : bilan d’un demi-échec », Revue française de sociologie, vol. 17, n° 2, 1976, pp. 217-311 et « Stratégies de réussite et modes de faire-valoir de la sociologie chez les durkheimiens », Revue française de sociologie, vol. 20, n° 1, 1979.
[38] Véronique Dimier, « Enjeux institutionnels autour d’une science politique des colonies en France et en Grande-Bretagne (1930-1950) », Genèses, n° 37, 1999, pp. 70-92.
[39] Sur sa personnalité, voir Vincent Berdoulay, La formation de l’école française de géographie (1870-1914), Paris, Bibliothèque nationale-CTHS, 1980. Sur la Sorbonne, voir Claire-Françoise Bompaire-Évesque, Un débat sur l’Université de la iiie République. La lutte contre la Nouvelle Sorbonne, Paris, Aux amateurs du livre, 1988.
[40] C. Zytnicki, « La maison, les écuries. L’émergence de l’histoire coloniale en France (des années 1880 aux années 1930) », in S. Dulucq et C. Zytnicki (éd.), Décoloniser l’histoire ?…, op. cit.
[41] Archives non cotées du rectorat de Paris, Rapport d’Henri Froidevaux, 1904.
[42] AN, AJ16/1025, Dossier Cultru.
[43] Archives du rectorat de Paris.
[44] V. Dimier, « Enjeux… », op. cit., p. 85.
[45] William B. Cohen, Empereurs sans sceptre. Histoire des administrateurs coloniaux et de l’École coloniale, Paris, Berger-Levrault, 1973, pp. 74 et suiv. ; Armelle Enders, « L’ENFOM et la formation des administrateurs coloniaux », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1993, vol. 40, n° 2, pp. 272-288.
[46] Premier Congrès d’histoire coloniale. Paris 1931. Bibliographie d’histoire coloniale (1900-1930), Paris, Ernest Leroux, 1932.
[47] Voir J.-C. Vatin, « Science historique… », op. cit.
[48] O. Blamangin, « La Revue de l’histoire… », op. cit., p. 27.
[49] AN, Collège de France, F 17 130557.
[50] O. Blamangin, « La Revue de l’histoire… », op. cit.
[51] Premier Congrès…, op. cit.
[52] Voir Joannès Tramond, « Histoire coloniale en France », in Premier Congrès…, op. cit., p. 255.
[53] Georges Hardy, Les éléments de l’histoire coloniale, Paris, La Renaissance du Livre, 1921.
[54] Ibid., p. 149.
[55] Ibid.
[56] Ibid.
[57] Ibid., p. 31.
[58] Premier Congrès…, op. cit.
[59] Augustin Bernard, « Afrique du Nord », in Premier Congrès…, op. cit.
[60] « Discours de M. le Gouverneur Hubert Deschamps », Revue française d’histoire d’outre-mer, vol. 52, n° 186, 1965, pp. 12-21.
[61] Voir J.-C. Vatin (éd.), Connaissances du Maghreb…, op. cit.
[62] Voir C. Zytnicki, « La maison… », op. cit.
[63] Giuliana Gemelli, Fernand Braudel, Paris, Odile Jacob, 1995 ; Pierre Daix, Braudel, Paris, Flammarion, 1995.
[64] Jacques Fremeaux, « Des bureaux arabes à Maurice Delafosse. Contribution à une étude de l’historiographie coloniale », in J.-L. Amselle et E. Sibeud (éd.), Maurice Delafosse…, op. cit., pp. 193-209 ; J.-L. Triaud, « Haut-Sénégal-Niger… », op. cit.
[65] D. Nativel, « Le renouveau… », op. cit.
[66] Jean Alazard, Eugène Albertini, Alfred Bel et al., Histoire et Historiens de l’Algérie, Paris, Félix Alcan, 1931. Voir Jacques Cantier, « Histoire et Historiens de l’Algérie. Une tentative de synthèse sur l’histoire coloniale au tournant des années 1930 », in S. Dulucq et C. Zytnicki (éd.), Décoloniser l’histoire ?…, op. cit.
[67] J.-L. Triaud, « Haut-Sénégal-Niger… », op. cit.
[68] Robert Delavignette, Christianisme et colonialisme, Paris, Fayard, 1960, p. 31.
[69] G. Hardy, Les éléments., op. cit., p. 7.
[70] Gabriel Monod, « Manifeste », Revue historique, vol. 1, n° 1, 1876, pp. 27-38.
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Archives non cotées du rectorat de Paris, Rapport d’Henri ...
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[42]
AN, AJ16/1025, Dossier Cultru. Suite de la note...
[43]
Archives du rectorat de Paris. Suite de la note...
[44]
V. Dimier, « Enjeux… », op. cit., p. 85. Suite de la note...
[45]
William B. Cohen, Empereurs sans sceptre. Histoire des ...
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[46]
Premier Congrès d’histoire coloniale. Paris 1931. Bibli...
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[47]
Voir J.-C. Vatin, « Science historique… », op. cit. Suite de la note...
[48]
O. Blamangin, « La Revue de l&rsquo