2003
Genèses
Document
Le premier monde de la recherche : la gestion du personnel dans
l’Ined d’Alfred Sauvy (1945-1962)
Paul-André Rosental
[*]
Centré sur l’Ined d’Alfred Sauvy (1945-1962), l’article relie
histoire des institutions, histoire des sciences sociales et sociologie des
organisations. Il montre en quoi la gestion du personnel (embauche, carrières
et salaires) a contribué à la prépondérance, en France, de la démographie en
tant que science des populations. Elle répondait au mieux à la priorité
stratégique de l’Ined, placé sous la tutelle de fait du ministère des Finances
: articuler le plus directement possible recherche et
expertise.
Focusing on Alfred Sauvy’s INED (1945-1962), this article ties
together the history of institutions, the history of the social sciences and
the sociology of organisations. It shows how personnel management (hiring,
careers and wages) contributed to the preponderance of demography as a science
of populations in France. It fulfilled most adequately the strategic priority
of INED, which was placed under the authority of the Ministry of Finance:
namely, to link research as directly as possible to
expertise.
L’examen des fragments rassemblés ci-après renvoie à deux
domaines historiographiques en pleine expansion : l’histoire des sciences
sociales d’une part, l’histoire de l’État et des institutions d’autre part. Il
les aborde sous un angle lui aussi privilégié : l’étude des procédures
matérielles par lesquelles se construisent, au quotidien, les objets sociaux.
Cette référence à des pratiques de recherche actuelles n’empêche pas, pourtant,
une certaine étrangeté. En retenant le prisme de la gestion du personnel, il
s’agit en effet de traiter comme une administration ce qui est spontanément
défini comme un lieu de recherche, l’Institut national d’études démographiques
(Ined), considéré ici dans ses premières années, sous la direction d’Alfred
Sauvy (1945-1962).
Si l’on est fondé à parler de distanciation ou de
défamiliarisation, ce n’est pas au sens, lui aussi courant de nos jours, d’une
utilisation détournée des archives. Plutôt que d’un détournement, il s’agit
ici, sans jeu de mots, d’un détour : l’objectif est de réexaminer l’histoire de
la démographie via l’histoire sociale des structures matérielles qui l’ont
portée. Problématique d’histoire des sciences sociales donc, mais aussi, plus
largement, d’histoire culturelle : pourquoi la culture politique française
donne-t-elle une place substantielle à la démographie, ou, pour être plus
précis, pourquoi fait-elle spontanément de la démographie
la science des populations, une
équation qui n’a nullement le même caractère d’évidence à l’étranger ?
Y répondre a nécessité une recherche plus vaste
[1]. L’article proposé ici en
constitue un complément centré sur un segment démonstratif important :
l’existence, via l’Ined, d’un organisme public consacré aux recherches sur la
population, est une spécificité française ou presque. Pour partie faute de
sources, pour partie faute d’intérêt, ses modalités de fonctionnement n’ont
pourtant jamais été véritablement analysées
[2]. Or, elles sont indispensables pour comprendre le
statut conquis par la démographie dans l’après-guerre. À cette date, l’Ined
détient le monopole des positions de recherche consacrées à cette discipline.
Mais la section de démographie, dirigée par Paul Vincent, avoisine des services
dédiés notamment à la psychologie sociale (Jean Stoetzel) ; à l’histoire et à
la géographie (Louis Chevalier) ; à l’étude des « relations entre le nombre et
la qualité de la population » (Jean Sutter) ou des « facteurs d’hérédité et de
milieu » (Robert Gessain). À la naissance de l’institut en effet, en octobre
1945, sa prépondérance n’est pas du ressort de l’évidence. La « démographie »
telle qu’on l’entend alors, c’est-à-dire la démographie analytique au sens
d’Alfred Lotka, est une discipline jeune, conçue et diffusée dans
l’entre-deux-guerres dans le monde anglo-saxon, importée en France dès les
années 1930 par le politicien et spécialiste des populations Adolphe Landry
(1874-1956) et de jeunes statisticiens d’État
[3]. Il n’y a alors nulle nécessité à ce que cette
reformulation mathématique d’une science née au
xixe siècle et qui, faute
d
ȁ9;institutionnalisation, était principalement pratiquée depuis comme une
branche de l’activité statistique, en vienne à conquérir, dans l’imaginaire
national, l’objet « Population »
[4]. Rendre compte du processus métonymique par lequel le
service de démographie en est venu à symboliser l’identité scientifique de
l’Ined impose de comprendre les contraintes auxquelles était soumis A. Sauvy en
tant que directeur : tel est l’objet de cet article.
Embauche des chercheurs
Lettre du directeur à
L…,
7 février 1963 (extraits)
« Je suis heureux de vous informer qu’à dater du 1er février 1963, vous êtes intégré comme
agent contractuel dans le personnel de l’institut en qualité de chargé de
mission. Cet engagement est consenti pour une période de 6 mois renouvelable
par tacite reconduction. Le délai-congé réciproque est fixé à 3 mois. Votre
rémunération sera calculée en fonction du traitement mensuel correspondant à
l’indice nouveau 457. Ce traitement mensuel est actuellement de 1 458,58
F.
Vous devrez vous conformer au régime de travail du personnel de
l’institut, soit 5 jours de travail par semaine (du lundi au vendredi) avec
choix entre les deux horaires suivants :
Journée normale : de 8 h 45 à 12 h 15, et de 14 heures à 18 h
45 ;
Journée continue : de 8 h 45 à 12 h 15, et de 13 heures à 17 h
45. »
Document 1 : Une lettre
d’embauche
Alfred Sauvy, « Un nommé Girard », in
Démographie et sociologie : hommage à Alain
Girard. Paris, Publications de la Sorbonne, 1986, pp.
297-298.
« La méthode de recrutement que j’employais à l’Ined était bien
éloignée de celle de l’administration publique […]. M’appuyant sur
l’expérience, j’avais la prétention d’en connaître plus sur un candidat, par
six mois de travaux que par trois heures d’un examen […]. En outre, j’étais
renseigné sur le caractère, qualité ignorée par le parchemin. Il m’arrivait
donc, dans mon hérésie, de recevoir un jeune candidat et de m’adresser ainsi à
lui : “je vous prends, pour un semestre, à l’essai, mais il ne s’agit pas du
fantomatique ‘stage’ traditionnel. Au départ, je vous donne un traitement, très
probablement inférieur à vos capacités – il y a, de toute façon, une adaptation
nécessaire. Au bout de six mois, si vous convenez, je vous placerai à votre
rang.” À ce moment, nous nous regardions bien, les yeux dans les yeux, avec un
serrement de mains, pour sceller cet accord.»
Document 2 : Une théorie du
recrutement
Contrôle de la direction : emploi du temps et
salaires
Réunion des chefs de service, 10
octobre 1946
« M. Sauvy ayant constaté un net relâchement dans l’exactitude
du personnel, insiste auprès des chefs de service pour qu’ils obtiennent de
tous leurs collaborateurs l’assiduité désirable. Une note de service sera de
nouveau diffusée. »
Réunion des chefs de service, 28
novembre 1946
« Afin de faciliter l’examen de l’état d’avancement des travaux
de l’institut, M. Sauvy demande que soit établi un planning mural où sera
visualisé le déroulement de tous les travaux mis en route dans les différentes
sections. Par ailleurs, une liste des travaux non encore répartis sera établie.
»
Réunion des chefs de service, 26
décembre 1946
« M. Sauvy demande que, pour tous les travaux, une date
probable d’achèvement soit indiquée. À l’avenir aucune étude ou enquête ne
pourra être entreprise avant d’avoir été enregistrée au planning. »
Document 3 : Emploi du
temps
Réunion des chefs de service, 2 avril
1947
« M. Sauvy donne quelques indications sur la façon dont il
entend procéder à la promotion du personnel. Les chefs de service seront
consultés, en ce qui concerne leur propre personnel, pour toute promotion ou
augmentation de salaire. »
Réunion des chefs de service, 31
juillet 1947
« M. Sauvy fait part des ajustements auxquels il a procédé, en
ce qui concerne le traitement de quelques agents appartenant aux services tant
techniques qu’administratifs. »
Décision de la direction, 26 juin
1947, n° 166, à propos de L…, chargé de mission
« En accord avec l’intéressé, son traitement est ramené de 18
000 F à 12 000 F. »
Rapport mensuel d’activité de la
section d’étude des relations entre le nombre et la qualité de la population,
mars 1948
« Il a été convenu avec Sauvy que XXX fournirait un plan
horaire concernant l’achèvement de son ouvrage. »
Document 4 : Fixation des
salaires par le directeur
Mouvements de personnel
Conseil d’Administration, 5 mars
1949
« M. Sauvy expose que parmi les agents du personnel technique,
aucune personne n’a, à vrai dire, démérité : toutefois, un agent paraît, malgré
sa compétence technique, s’adapter moins bien que les autres aux travaux de
recherches. Il s’agit de Mme. G…, inspectrice du Travail détachée à l’institut.
M. Sauvy propose, en conséquence, au Conseil, de remettre purement et
simplement l’intéressée à la disposition de son administration d’origine.
»
Lettre d’Henri Bunle, président du
Conseil d’Administration en l’absence d’Adolphe Landry, au directeur
général de l’Ined Roger Peltier, au sujet de la rédaction du procès-verbal
précédent (22 mars 1949)
« Ci-joint le procès-verbal de la séance du 5 mars du Conseil
d’Administration. Je l’ai soigné. Je me demande seulement s’il n’y aurait pas
lieu de gaser [sic] un peu pour Mme G…, afin qu’elle ne soit pas trop
mécontente. Dire par exemple “aucun agent n’a démérité. Cependant Mme G… étant détachée à l’institut et
certaine de retrouver son emploi d’inspectrice du Travail, M. Sauvy propose au
Conseil de rendre l’intéressée à son administration d’origine”. »
Document 5 : Une mutation
forcée
Réunion des chefs de service, 27
novembre 1947
« M. Sauvy fait savoir que MM. Doublet et Michot viennent
d’être nommés respectivement directeurs des cabinets du secrétaire d’État à la
Présidence du Conseil et du sous-secrétaire d’État à l’Agriculture et au
Ravitaillement. »
Document 6 : Attraction des
services ministériels
Conseil d’Administration, 23 janvier
1957
« Les organismes internationaux recherchent de plus en plus la
collaboration de techniciens de l’Ined. Après MM Jean Bourgeois-Pichat et
Frédéric Tabah partis aux Nations unies et M. Xavier Lannes au Bureau
International du Travail, M. Léon Tabah vient d’être désigné comme directeur de
recherches au Centre d’études de la population pour l’Amérique latine à
Santiago du Chili. D’autres mutations sont susceptibles d’intervenir, ce qui
pose un délicat problème de remplacement ».
Document 7 : Attraction des
organismes internationaux
Réunion du Comité technique, 23
janvier 1956
« M. Sauvy évoque les problèmes de caractère général que posent
la direction, le recrutement et la formation des chercheurs. De la discussion
générale qui s’instaure, il faut retenir les points suivants :
a. Les besoins des
chercheurs sont très importants. Il faut, à côté du personnel permanent,
pouvoir disposer d’un volant de chercheurs qui resteraient à l’Ined un, deux ou
trois ans […] (M. Gabriel Ardant).
b. Il faut distinguer
entre les chercheurs qui désirent faire carrière à l’Ined et ceux qui veulent
s’initier à la recherche temporairement pendant qu’ils préparent une agrégation
ou un doctorat (M. Pierre Laroque).
c. L’Ined a besoin de deux
catégories de personnel, d’une part, des scientifiques ayant une formation
mathématique poussée et, d’autre part, des chercheurs provenant des disciplines
dites littéraires (M. Pierre George).
d. Les problèmes de
direction et de recrutement sont communs à tous les organismes scientifiques.
L’indépendance donnée aux chercheurs se paie (M. Paul Rivet).
e. Il faut organiser en
France l’enseignement de la démographie, très en retard sur les recherches dans
ce domaine. L’institution du 3e cycle d’études supérieures dans
l’université facilite l’élaboration d’un plan de formation de démographes. La
direction de la Fonction publique devrait créer un fichier des chercheurs
disponibles […] (M. Henri Laugier).
f. L’insuffisance des
traitements offerts par les établissements de recherche scientifique à statut
administratif est responsable de la pénurie de chercheurs (M. Louis
Bugnard).
g. Pour tenir compte des
difficultés signalées par M. Sauvy, au regard notamment de la direction
proprement dite des chercheurs, il serait possible de s’inspirer de la formule
appliquée à Tunis par le Professeur Nicolle : accorder un temps pour les
recherches personnelles, à côté du temps consacré au travail d’équipe
[anonyme]. »
Document 8 : Quelle politique du
personnel pour l’Ined ?
Réunion des chefs de service, 8 mai
1947
« M. Sauvy fait savoir que le Docteur Gessain a remis son poste
à sa disposition afin de poursuivre des travaux personnels. »
Document 9 : Un lieu de recherche
?
Manque
d’autonomie de l’institut
Conseil d’Administration, 12 octobre
1949
« M. Sauvy informe le Conseil que le montant de la subvention
allouée à l’Ined en 1949 a subi quatre réductions successives, en cours
d’exercice […]. Il souligne les inconvénients qui en sont résultés pour la mise
sur pied d’un programme de travail et les pertes de temps pour lui-même et ses
adjoints. Il pense qu’un établissement de recherche autonome devrait disposer
d’un budget de triennal ou même quinquennal […]. M. Sauvy rappelle que les
effectifs de l’Ined ont été réduits de 40% depuis la création de
l’établissement et qu’ils viennent de subir en juillet dernier une réduction
importante, entraînant le licenciement effectif de trois agents. »
Document 10 : Coupures
budgétaires et suppressions de postes
Réunion des chefs de service, 10
juillet 1947
« Sans faire aucune personnalité, M. Sauvy signale que la
lecture des derniers rapports mensuels d’activité fait apparaître, soit du
retard dans la production de certains travaux, soit l’entreprise d’études
marginales, incontestablement intéressantes, mais ne rentrant pas directement
dans le programme de recherches de l’Ined. M. Sauvy précise encore une fois que
l’institut, établissement public d’État, a des comptes à rendre et que toute
son activité doit être subordonnée à l’obligation statutaire qui lui est faite
d’éclairer la politique démographique du gouvernement et l’action des pouvoirs
publics. À la demande des chefs de service, M. Sauvy accepte le principe d’une
prise de contact hebdomadaire avec chaque section. »
Document 11 : Mission de
l’Ined
Conseil d’Administration, 3 décembre
1954, intervention d’Alfred Sauvy
« J’avais espéré vous présenter aujourd’hui le projet de décret
réglant la titularisation de 28 agents de l’Ined (personnel administratif et
personnel semi-technique). La signature est retardée de quelques jours par le
récent changement de Secrétaire d’État à la Fonction Publique. Mais je peux
vous dire que nous avons obtenu relativement satisfaction, et j’en remercie
tout particulièrement M. Navarro, (ministère de la Santé publique et de la
Population), qui nous a assistés dans nos laborieuses démarches à la Fonction
publique et à la direction du Budget. La titularisation consolide l’Ined :
c’est la conclusion essentielle à tirer de la disposition prise par le
législateur en notre faveur dans la dernière loi de finances. »
Document 12 : Titularisation du
personnel technique
Conseil d’Administration, 3 décembre
1954, intervention d’Alfred Sauvy
« Vous savez qu’il existe désormais un secrétariat d’État à la
Recherche scientifique et au progrès technique. Nous avons pris contact avec ce
nouveau département, mais il est encore prématuré d’envisager quel soutien
financier les services de M. Longchambon pourront nous apporter pour la
poursuite de certaines études ou enquêtes différées. »
Document 13 : Des structures
ministérielles pour la recherche
Sources :
Au Centre des Archives Contemporaines
: Fondation Française pour l’Étude des Problèmes Humains («
Fondation Carrel »), 20000118 1-2 Registres de paie – Institut national
d’études démographiques, Fonds de la
Direction (1945-1964), 20000061 2 à 7 Procès-Verbaux des Conseils
d’Administration ; 20000061 8 Procès-Verbaux des Comités Techniques ; 20000061
11 à 23 Décisions, listes de paie • Archives
personnelles : 20000116 1 Fonds Pierre Depoid ; 20010307 1 à 17
Fonds Louis Henry • Aux archives de la
bibliothèque de l’Institut national d’études démographiques : Ined,
Rapports mensuels d’activité des services (1946-1950), nos 3117, 3162, 3252, 3296, 3306, 3353 ;
Comptes rendus des réunions des chefs de service (1946-1948), nos 3118 et 3161 ; Chronique INED
(1950-1958), nos 1 à
47.
Il nous conduira à aborder la question, qui hante les sciences
sociales françaises, de l’héritage de la Fondation française pour l’étude des
problèmes humains (FFEPH), plus connue sous le vocable de « Fondation Carrel ».
C’est à ce vaste institut créé par Vichy et dédié à une espèce de combinaison
entre biologie et sciences sociales que se substitue officiellement l’Ined à la
Libération
[5]. Ce passage
entre la fondation vichyssoise et l’institut républicain a suscité les
passions. Nous allons l’aborder ici sous un angle particulier, en mesurant le
degré de continuité entre les personnels de ces deux organismes. Il s’agit
d’une entrée essentielle mais partielle. Épuiser la question exige non
seulement de prendre en compte d’autres dimensions (les thématiques de
recherche mais aussi les procédures de fonctionnement de ces deux organismes
par exemple), mais surtout une perspective chronologique plus large, intégrant
dans l’analyse les dernières années de la III
e République
[6].
« À l’Ined, je bénéficie heureusement, pendant quelques
années, d’une liberté dans le choix du personnel qui jouera à l’avantage de
celui-ci, en montrant la nocivité des usages administratifs […]. Il m’arrive de
licencier […]. Inversement, débarrassé de règlements obtus qui encombrent la
fonction publique, je peux recourir à des promotions de non-diplômés […]. Cet
heureux temps n’est plus et chaque jour, je déplore l’étroitesse d’esprit des
syndicats ou plutôt la dureté de l’acier des chaînes qu’ils se sont à eux-mêmes
forgées. Cet enchevêtrement de règles, conçues “dans l’intérêt du personnel”,
lui est contraire ; les meilleurs sont les principales victimes, mais tout le
corps des fonctionnaires souffre, ne serait-ce que dans son revenu, de la chape
de plomb conçue naïvement pour le défendre [7]. »
Plus d’un demi-siècle après les faits rapportés, le témoignage
d’Alfred Sauvy, qui vient compléter le document n° 2, apparaîtra comme une
curiosité ou – ce qui était sans doute l’intention de l’auteur – comme une
provocation. Sa valeur historique est pourtant double. Un historien des idées y
verrait l’application, par le Sauvy gestionnaire, des conceptions du Sauvy
économiste. Ce dernier a maintes fois dénoncé le statut des fonctionnaires,
perpétuation des droits patrimoniaux absolus à laquelle il s’oppose au nom du
rendement, du mérite et de l’intérêt général.
Mais le souvenir narré par A. Sauvy éclaire aussi un univers
oublié, que nous qualifierons de « premier monde de la recherche ». Il s’agit
de la période immédiatement consécutive à la phase de création d’institutions
scientifiques publiques qui s’étale – Vichy compris – des années 1930 à la
Libération. Les différences qui nous séparent de cet immédiat après-guerre sont
d’abord statutaires. À l’époque, le fait d’être chercheur dans une institution
publique n’entraîne pas automatiquement le fait d’être fonctionnaire.
L’activité de recherche publique demeure sous la tutelle suspicieuse du
ministère des Finances, qui s’efforce d’exercer un droit de veto sur les
dépenses, et menace à maintes reprises le maintien des postes voire des
instituts eux-mêmes. Malgré de nombreux projets de réforme, il faudra attendre
le retour au pouvoir du général Charles de Gaulle en 1958 pour voir se
constituer, sous sa protection immédiate, des canaux administratifs
garantissant l’autonomie de la recherche publique
[8].
Sous la IV
e
République au contraire, la précarité est la règle. Beaucoup d’instituts (le
CNRS, l’Institut national d’hygiène, futur Inserm) conçoivent initialement les
postes dont ils disposent comme temporaires, simples transits pour des thésards
appelés, pour les plus brillants, à rejoindre l’Université : celle-ci demeure
l’horizon de référence
[9]. De ce paysage institutionnel, où chaque organisme
est maître de sa politique de gestion des personnels scientifiques, l’Ined est
un bon observatoire. Il permet d’examiner les termes de la concurrence entre
les carrières de la recherche et celles de l’enseignement supérieur. Son
directeur, on l’a vu, ne se sent pas tenu par des principes autres que sa
vision personnelle de l’efficacité et du rendement. Les chercheurs de l’Ined
sont des chargés de mission contractuels. Le document n° 1 indique que cet état
de fait se perpétue au-delà de la direction d’A. Sauvy. C’est en fait mai 1968
qui constituera ici la rupture, avec la revendication de statuts plus stables
pour le personnel scientifique, le développement des syndicats, et
l’application des règles salariales de la fonction publique. Auparavant, la
direction est maîtresse de la révocation et de la fixation des salaires des
employés (document n° 4).
Sur un plan pratique, l’Ined offre l’avantage d’être une
instance de petite taille (une trentaine de chercheurs durant la période,
légèrement plus de personnels administratifs ou auxiliaires), et de détenir un
fonds d’archives abondant. L’échantillon de documents présenté ci-dessus donne
une idée des principales séries qui le composent, et des organes dont elles
sont issues.
Au sommet, la direction pilote l’institut sous le contrôle de
deux instances. Le Conseil d’administration, selon un décret du 11 février
1946, regroupe, outre deux personnalités, des représentants de six ministères.
En pratique, il offre à la direction du Budget l’occasion d’exercer son
sourcilleux contrôle
[10]. Le Comité technique est pour sa part l’équivalent
des Conseils scientifiques contemporains. Son rôle, défini par un bref article
de l’ordonnance de création
[11], est essentiel. Il discute des orientations
stratégiques de l’institut et veille à sa sauvegarde au sein de l’appareil
étatique, en jouant sur l’influence conjuguée de ses membres
[12]. Ces deux instances ont
laissé des procès-verbaux, mieux conservés dans le cas du Conseil
d’administration.
Dans le quotidien, l’organe de pilotage de l’Ined est la
réunion hebdomadaire des chefs de service, en présence du directeur et du
secrétaire général. Elle permet à A. Sauvy de transmettre ses consignes au
personnel (document n° 3). Les procès-verbaux de ces réunions ne portent que
sur les années 1945 à 1947, mais cette courte période voit la mise en place de
procédures de travail qui se perpétueront tout au long de la gestion Sauvy.
L’activité de l’institut au jour le jour peut, par ailleurs, être retracée par
les rapports d’activité mensuels de chaque service, auxquels succédera dans les
années 1950 la « Chronique Ined ». Enfin, le « fonds de la direction » comprend
les « décisions », notamment financières, prises par l’institut depuis sa
création : elles incluent les embauches, les départs, les promotions, les
mutations et les évolutions de salaire de chaque employé, ainsi que des listes
de paie périodiques où figurent tous les employés de l’institut. Le schéma 1
propose une vision synthétique de ces différents organismes, et des sources
qu’ils ont laissées.
Schéma
1
Structures de gestion de l’Ined
d’Alfred Sauvy (1945-1962)
Sur cette base, nous allons à la fois observer les critères
d’évaluation tacites ou explicites du directeur, et la négociation implicite
qui s’opère avec ses cadres – les chefs de service – et le reste de ses
employés. Cette tâche ressortit à un aspect classique de la sociologie des
organisations : confronter la délimitation formelle des statuts et leur mise en
œuvre effective dans le quotidien. À l’Ined, les termes de l’échange sont, a
priori, univoques : aux statuts contractuels des chercheurs, à l’idéologie «
libérale » du directeur, s’ajoute une hiérarchie d’âge qui distingue de
l’ensemble des chercheurs Sauvy et son secrétaire général Roger Peltier, issu
du secteur privé et véritable adjoint du directeur dans la pratique
[13]. Le suivi des mouvements
de personnel et des évolutions salariales dégage pourtant une image plus
nuancée, celle d’un Sauvy contraint, malgré la fragilité de leurs statuts, de
composer avec ses chercheurs.
Combien d’anciens de la Fondation Carrel à l’Ined ?
À en croire les propos de Sauvy sur l’embauche (document n°
2), les chargés de mission de l’Ined devraient suivre deux types de
trajectoires : soit des départs rapides pour les candidats qui ne font pas
l’affaire, soit une grande stabilité pour les autres. Il est possible de mettre
cette vision à l’épreuve en dressant la liste des entrants et des
sortants
[14]. Pour
suivre les évolutions éventuelles de la gestion Sauvy tout au long de son
mandat, nous avons classé les salariés par tranches chronologiques, selon
qu’ils entrent à l’Ined entre novembre 1945 et 1950 inclus c’est-à-dire juste
après la fondation de l’institut ; entre 1951 et 1955 ; ou entre 1956 et 1962
inclus. Une quatrième catégorie est celle des anciens de la Fondation Carrel,
qui ont été membres de l’Ined dès sa création. Ce groupe est le plus difficile
à cerner, car plusieurs critères sont possibles pour le définir.
Dans son ouvrage sur l’histoire de l’Ined, Alain Girard
compte treize anciens de la FFEPH parmi le personnel technique
[15]. Alain Drouard, dans son
travail sur la Fondation Carrel, rajoute à cette liste L. Chevalier,
l’historien ayant participé à sa commission de l’immigration à partir du
printemps 1944. Il a été marqué par cette expérience et, ajouterons-nous, par
les amitiés qu’il y a nouées. Nous l’excluons cependant de nos comptes pour
nous en tenir à des critères formels, puisqu’officiellement, L. Chevalier n’a
jamais été membre de la Fondation Carrel
[16].
Un autre cas limite est celui d’A. Sauvy lui-même. A. Drouard
mentionne (p. 210) qu’il a été officiellement nommé conseiller technique de la
Fondation. De fait, il a été officiellement sollicité en ce sens par Alexis
Carrel et lui a répondu de manière positive quant au principe de sa
participation, mais ambiguë quant à son importance
[17]. Qu’il n’apparaisse sur aucun des
registres de paie ou état du personnel existants
[18] corrobore la lecture d’A. Drouard : A.
Sauvy aurait été rattaché à la Fondation comme membre du réseau des
correspondants de François Perroux, démissionnaire en décembre 1943, soit
quelques mois après son offre de services. L’absence de traces tangibles de son
activité, ainsi que sa non-rétribution par l’institution, nous incitent à ne
pas le traiter comme un ancien de la FFEPH.
En revanche, nous ajoutons trois anciens chercheurs de
l’ancien organisme vichyssois (Renée Michel, Jacques Chardeau et Georges
Lecarpentier) à la liste dressée par A. Girard
[19]. Nous obtenons ainsi un total de seize
anciens de la FFEPH à l’Ined parmi le « personnel technique »
[20], soit à peu près la
moitié des effectifs. On pourrait y ajouter quinze « administratifs » ou «
auxiliaires » provenant de la Fondation Carrel, un peu moins de la moitié du
personnel
[21]. Ces
chiffres pèchent cependant à la fois par défaut et par excès pour mesurer le
degré de continuité entre les deux institutions. Il omet les ex-chargés de
mission de la FFEPH qui vont entrer ultérieurement à l’Ined, tel Marcel
Brésard. Surtout, il laisse de côté le Comité technique de l’Ined, dont on a
souligné le rôle déterminant. Or, trois de ses membres ont opéré à la Fondation
Carrel
[22].
Dans le sens inverse, ce comptage privilégie une perception
trop univoque de la continuité : les trente et un « survivants » de la
Fondation ne représentent qu’une partie infime du personnel de la FFEPH. Durant
la seule période 1942-1943, celle-ci a employé au minimum six cent
quarante-quatre personnes
[23] : si ce chiffre était définitif, on devrait
considérer que toutes catégories de personnels confondues, 5 % environ de ses
personnels se sont retrouvés à l’Ined. Devant les incertitudes qui entourent ce
comptage, il est toutefois plus raisonnable de situer cette proportion entre 3
et 7 %
[24].
L’estimation est comparable – peut-être plus élevée de un ou deux pour cent –
si l’on raisonne uniquement sur le corps des chercheurs
[25].
L’autre inconvénient d’un comptage brut est de masquer
l’influence différentielle de la Fondation Carrel pour ses anciens membres. Le
médecin J. Sutter, l’anthropologue R. Gessain, l’historien L. Chevalier, en
gardent à jamais la marque. Pour le démographe P. Vincent, les références
scientifiques se situaient en dehors de la Fondation, dans un débat
international. Pour le haut fonctionnaire Jacques Doublet, la FFEPH comme
l’Ined représentent des positions d’attente. L’influence de la Fondation est
donc moins marquante pour ces deux hommes.
Pourquoi quitter l’Ined ?
Autre limite des comptages effectués lors de la création de
l’Ined, ils font l’impasse sur l’intense mobilité ultérieure des personnels
(tableau 3).
Les « chercheurs durablement liés à l’Ined » se divisent en
trois groupes :
- ceux qui ont effectué toute leur carrière à l’Ined
jusqu’à leur retraite ou leur décès ;
- ceux qui, après un temps, sont devenus chercheurs
associés à l’Ined (« conseillers techniques ») tout en occupant une fonction
universitaire ailleurs
[26] ;
- ceux qui ont effectué un aller-retour avec les services
démographiques de l’Onu
[27].
Par contraste, tous les membres de l’Ined qui ont quitté sans
retour l’institution avant leur retraite ou leur décès sont agrégés dans la
rubrique « départs ».
Le tableau 3 complète l’évaluation du poids des anciens de la
Fondation Carrel en se focalisant cette fois sur les membres les plus stables
de l’Ined (sous-total 1). Sur les vingt-cinq chercheurs recrutés par A. Sauvy
qui effectuent le reste de leur carrière au sein de l’institut, huit, soit un
peu moins d’un tiers, sont des vétérans de la FFEPH. En 1950, ils représentent
seulement (ou encore) un peu plus de la moitié des effectifs stables de
l’institut, soit huit sur quinze. Le rythme de leur diminution est lent
jusqu’au milieu des années 1950, période de faible recrutement, puis
s’accélère.
Les carrières à l’Ined durant la direction
Sauvy
Période d’entrée Trajectoire ultérieure Occupation
(FFEPH) 1945-1950 1951-1955 1956-1962 Total Carrière entière à l’Ined 4 4 4 5
17 Futurs conseillers techniques 2 1 3 Aller-retour à l’Onu sous Sauvy 1 1 2
Incertains 1 1 1 3 Sous total 1 : Chercheurs durablement liés à l’Ined 8 7 4 6
25 Sous total 2 : Départs 8 20 4 10 42 TOTAL 16 27 8 16 67
Les données du tableau 3 indiquent par ailleurs que la
mobilité des personnels de l’Ined n’a pas été entièrement liée à la gestion
Sauvy, ou que celle-ci n’a pas été stable au cours du temps. Le noyau originel
et les entrants du début des années 1950 connaissent des parcours relativement
stables : un chercheur sur deux demeure à l’Ined jusqu’à la fin de sa carrière.
En revanche, dans les premières cohortes qui arrivent après la création de
l’institut, puis celles qui sont recrutées à la fin des années 1950, pour un
chercheur durablement engagé, il en est deux, voire trois, qui quittent
l’institut.
On peut aller plus loin en calculant les durées de séjour à
l’Ined de ces chercheurs « météores » (tableaux 4 et 5)
[28].
Durée moyenne de présence à l’Ined des partants de
l’ère Sauvy (en
années
[29])
Recrutement Durée Anciens de la FFEPH 2,51 Entrés entre
1945 et 1950 3,50 Entrés entre 1951 et 1955 3,60 Entrés entre 1956 et 1962
1,91
Durée absolue de présence à l’Ined des partants de l’Ère
Sauvy (en années)
Période de recrutement Durée de présence Anciens de la
ffeph 1945/1950 1951/1955 1956/1962 Total - de 1 an 2 3 4 9 1-2 3 7 2 12 2-3 1
3 2 2 8 3-4 1 1 1 3 4-5 1 1 2 5-6 0 6-7 1 1 1 3 7-8 1 1 8-9 2 2 9-10 2
2
Il arrive que le registre des décisions indique la nouvelle
fonction du chargé de mission sur le départ, ou qu’il mentionne une suppression
de postes pour cause de compression budgétaire. Dans le premier cas, nous
parlerons lorsque la nouvelle fonction le justifie de « promotion » ; et dans
le second de départ forcé. On peut ainsi mettre en relation période par
période, dans le tableau 6, la cause supposée du départ avec la durée de
présence à l’Ined.
Les tableaux 4 à 6 indiquent que la gestion des personnels à
l’Ined a connu quatre phases bien différenciées. Pour les anciens de la
Fondation Carrel, les profils sont tranchés. La moitié effectue toute leur
carrière à l’Ined, les autres quittent l’institut très rapidement : après deux
ans et demi en moyenne, et dans près de deux cas sur trois avant deux ans. Pour
la moitié des partants, le passage à la FFEPH n’a constitué qu’une période de
reclassement avant de retrouver une position, universitaire ou administrative,
plus cohérente avec son parcours antérieur (comme pour Maurice Daumas, nommé
conservateur-adjoint du musée des Arts et Métiers). Le cas de R. Gessain est
plus complexe. Il utilise sa liberté retrouvée pour se lancer dans la
psychanalyse et, un an plus tard, entrer comme sous-directeur du musée de
l’Homme, où il est nommé professeur après sa thèse de doctorat ès sciences sur
les Eskimos, soutenue en 1957
[30]. À l’opposé, l’autre cause de départs provient des
restrictions budgétaires imposées durant la période à la fonction publique dans
son ensemble (document n° 10). En juin 1947 par exemple, une compression de
postes due à la « commission de la hache » frappe deux chargées de mission
issues de la FFEPH (Renée Michel et Madeleine Doré) et trois autres qui ont été
engagés depuis les débuts de l’Ined (Fernande Mencarelli, Adolphe Bardol et
Madeleine Landes) : on remarque que quatre partants sur cinq sont des femmes.
Quels que soient ses critères, c’est dans la désignation des personnels
remerciés qu’a opéré le choix personnel de Sauvy. En revanche, à un cas
incertain prêt, on ne peut pas dire que le directeur de l’Ined ait provoqué
volontairement des départs : il a été placé face au fait accompli des
promotions ou des suppressions de postes.
(causes de départs par durée de présence et période de
recrutement)
FFEPH 1945-1950 1951-1955 1956-1962 Motif du départ Durée
de présence Forcé Promotion Inconnu Forcé Promotion Inconnu Forcé Promotion
Inconnu Forcé Promotion Inconnu - de 1 an 1 1 1 1 1 4 1-2 ans 2 1 3 4 2 2-3 1 1
2 1 1 2 3-4 1 1 1 4-5 1 1 5-6 6-7 1 1 1 7-8 1 8-9 1 1 9-10 1 1 Total 3 4 1 4 6
10 0 2 2 0 0 10
L’examen du personnel recruté dans les cinq premières années
du fonctionnement de l’Ined marque, de ce point de vue, une transition.
Promotions et départs forcés représentent dix sorties sur vingt, une proportion
inférieure à celle des anciens de la FFEPH, mais qui demeure importante. La
marge de manœuvre de Sauvy reste limitée : une partie de son personnel lui
échappe, soit de son plein gré, soit par suppression de postes. Au maximum,
sept chercheurs sur vingt
[31] auront été remerciés par la direction, chiffre élevé
en soi mais très inférieur à ce que l’on aurait pu attendre à en croire Sauvy.
La proportion des départs est énorme (près de trois nouveaux entrants sur
quatre) mais la durée de présence est en moyenne plus élevée d’un an que chez
les anciens de la Fondation Carrel. La nature des parcours a en effet changé.
De plus en plus, l’Ined sert à débuter ou à avancer sa carrière avant de
trouver une situation plus favorable. Le cas typique en est Robert Colin,
recruté comme simple chargé de mission à la fin 1946 et nommé, huit ans plus
tard, directeur de l’Institution nationale des sourds et muets. Ce mécanisme
permet de relire la trajectoire de L. Chevalier, élu au Collège de France six
ans après son entrée à l’Ined, comme la forme extrême d’un processus général.
Ce cas de figure est neuf : une partie des anciens de la Fondation Carrel, en
particulier des hauts fonctionnaires, bénéficiait d’un bon capital
professionnel initial, et utilisait l’Ined comme une position d’attente. Pour
une partie de la cohorte suivante, l’Ined est plutôt devenu une rampe de
lancement pour sa carrière.
Pour les recrutés de la période suivante (1951-1955), les
jugements doivent être plus sommaires : ils ne sont que quatre, ce qui limite
les généralisations. C’en est cependant fini des suppressions de postes :
l’Ined est en pratique stabilisé. La titularisation du personnel administratif
est à la fois la marque et le garant de cette consolidation (document n° 12).
Qu’elle ne s’étende pas aux chercheurs découle sans doute directement des choix
de gestion d’A. Sauvy : il semble que la méfiance l’ait conduit à garder la
mainmise sur son personnel scientifique
[32].
Les deux autres recrues de la période délaissent l’Ined pour
des organismes internationaux, l’Onu et le bureau international du Travail.
Malgré la faiblesse des effectifs en cause, ce phénomène est typique de la
période (document n° 7) : dans les années 1950, l’un des problèmes d’A. Sauvy
est d’arbitrer entre l’influence que donne à l’Ined l’entrée de ses chercheurs
dans les instances internationales, et le handicap qu’occasionne leur départ à
la force de travail de l’institut.
La dernière phase de l’ère Sauvy, enfin, est de loin la plus
instable. Dix départs sur seize (près des deux tiers), et ce, après des
périodes courtes : huit fois sur dix avant trois ans et même quatre fois sur
dix avant un an. Du coup, la durée de présence des partants est la plus basse
de son mandat, pas même deux ans en moyenne. On ne sait pas grand-chose des
causes de ces départs – chaque fois des « démissions ». Il peut s’agir d’un
biais des sources, qui deviendraient moins loquaces. Mais l’importance de la
rotation du personnel laisse plutôt entendre que la période finale de l’ère
Sauvy est celle où le directeur de l’Ined a le plus fréquemment mis en pratique
les méthodes tranchées de sélection du personnel dont il se réclame dans ses
écrits.
La politique salariale : plaidoyer méritocratique et logique
sociale
Au total, sur l’ensemble de sa période de direction, la
première arme dont dispose A. Sauvy – le non-renouvellement du contrat de
travail – a donc moins pesé que les suppressions de poste (avant 1950) et les
stratégies de carrières de ses chercheurs. On peut se demander comment le
directeur a tiré parti de l’autre atout dont il bénéficiait, à savoir la
possibilité de fixer les salaires. Sur le papier, son pouvoir est presque
univoque. Comme pour l’embauche et le licenciement, Sauvy se réjouit d’être
affranchi des règles de la fonction publique
[33].
L’analyse des listes de paie tempère de nouveau son
témoignage. Nous avons reconstitué l’évolution salariale de quinze employés de
l’Ined jusqu’au milieu des années 1950
[34], parmi lesquels une majorité de chargés de mission
mais aussi des personnels administratifs
[35]. Le traitement des données est anonyme
[36]. Ses résultats sont
donnés dans le tableau 7, qui mesure les écarts de progression salariale de
seize salariés par rapport au directeur. Quinze peuvent être suivis sur la
période 1946-1951, et douze sur la période 1946-1954.
Le tableau 7 révèle des régularités, qui contrastent avec
l’apologie par A. Sauvy d’une gestion personnalisée des salaires. Le régime
auquel est soumis le personnel « technique » prolonge celui que Sauvy s’est
autoappliqué : le directeur progresse moins que ses chefs de service, et
ceux-ci progressent moins que leurs chargés de mission. Les secrétaires, elles,
suivent la moyenne mais sont pénalisées en cas d’interruptions d’emploi (cas de
la secrétaire 3) : comme pour tous les personnels féminins, la maternité pèse
fortement sur leur progression salariale. Pour le reste, la comparaison
hommes/femmes est malaisée. Dans le tableau 7, les trois secrétaires sont des
femmes, tous les chefs de service sont des hommes ainsi que six chargés de
mission sur sept. Cette inégalité reflète directement celle qui règne dans ces
deux catégories. Durant la période considérée, aucune femme ne dirige de
section, et une femme seulement travaille continûment comme chargée de mission
: les autres quittent l’Ined pour quelques années ou, on l’a vu, sont victimes
de suppressions de postes ; d’autres ont commencé leur carrière comme personnel
administratif. On ne peut tirer aucune généralisation de l’unique carrière
continue de chargée de mission, dont la progression salariale se situe dans la
moyenne.
Tableau 7 : Progressions salariales relatives à l’Ined
(référence : évolution du salaire du directeur)
1946-1951 1946-1954 Chargé de mission 1 1,81 2,25 Chargé
de mission 2 1,75 2,10 Chargé de mission 3 1,66 1,91 Chargé de mission 4 1,63
Chargé de mission 5 1,56 1,64 Secrétaire 1 1,43 1,49 Chargée de mission 3 1,41
1,49 Secrétaire 2 1,39 1,43 Chef de service 1 1,37 Chef de service 2 1,34 1,34
Secrétaire 3 1,33 1,40 Chef de service 3 1,29 1,29 Secrétaire 437 1,25 Chef de
service 4 1,19 Chargé de mission 6 1,03 Directeur 1,00 1,00 Chef de service 5
0,85 0,85
Les données disponibles interdisent d’aller au-delà des
hypothèses. Les femmes demeurées à l’Ined ne semblent pas avoir été
discriminées en termes d’évolution des traitements, mais l’impossibilité de
comparer les sortantes avec les sortants limite la portée de cette observation.
Il est possible que, comme souvent dans les institutions de recherche, leur
sort ait été scellé au moment de leur recrutement : par rapport aux hommes,
elles sont plus souvent affectées dans la catégorie des personnels
administratifs et des « agents spéciaux », et moins facilement dans le groupe
des chargés de mission. Or, cette frontière n’est pas toujours évidente :
beaucoup de femmes effectuent un travail d’assistantes de recherche, un travail
de terrain et d’enquêtes qui ne débouche pas forcément sur une publication sous
leur nom mais plutôt sur la fourniture de données à un chercheur
[38]. Selon les cas – sans
doute selon les hasards de l’attribution initiale des postes budgétaires –
elles peuvent être agrégées au personnel « technique » ou au personnel «
administratif ». Certaines traversent du reste les catégories, telle la
traductrice Arlette Cailar. À partir des années 1950, certaines femmes
effectueront le même trajet pour devenir, au terme de leur carrière,
directrices de recherche, à l’Ined ou ailleurs.
Faute d’informations sur les qualifications initiales des
salariés de l’Ined, il est difficile d’attribuer avec certitude l’affectation
initiale au personnel « technique » ou « administratif » à un facteur de genre.
Durant les premières années de l’institut, l’écart sexué le plus massif et le
plus aisément attesté concerne la progression en volume de la catégorie des
chargés de mission, qui s’effectue au seul avantage des hommes
[39]. Mais le déséquilibre
s’atténue dans les années 1950, avec le recrutement par A. Sauvy d’anciennes
étudiantes de son cours de Sciences po
[40].
Si l’on met de côté cette dimension sexuée pour bénéfice
d’inventaire, la gestion de Sauvy combine des préoccupations « sociales »
(évolution ralentie du traitement des cadres
[41]) et une valorisation de la production scientifique
estimée selon ses critères (en préférant, aux personnels administratifs, les
chargés de mission, et en créant de forts écarts de progression au sein de
cette catégorie). Une autre dimension du salaire des chercheurs est leur
spécialité scientifique. Parmi les cinq plus grosses progressions, trois
concernent des chargés de mission de la section de démographie : on trouve ici
une objectivation de l’importance accordée par A. Sauvy à cette
discipline.
Malgré les affirmations de Sauvy, on observe peu de sautes
significatives de salaires d’une fois sur l’autre. Les écarts se construisent
plutôt sur le long terme et sont en partie liés au statut initial. Les
individus dont la progression sort du lot sont souvent entrés à l’Ined peu de
temps après leur chef de service, à un âge comparable mais avec un statut
inférieur : pour eux, l’accélération salariale apparaît plutôt comme un
rattrapage. L’exception la plus marquante à cette gestion raisonnée est
représentée par deux chutes de salaire de 30 % à l’été 1947, « en accord avec
les intéressés »
[42].
Si les causes de l’une des deux sont inconnues, l’autre semble liée à un retard
d’écriture d’un ouvrage : il fait l’objet d’une discussion sévère en réunion de
chefs de service, avec fixation d’un plan de travail pour le retardataire
(document n° 4). Cet incident pèse cependant sur toute la progression salariale
ultérieure du chercheur. A. Sauvy, très directif selon les anciens dans les
processus d’écriture, a peut-être voulu donner un coup de semonce. Le double
décrochage se produit au moment des coupures budgétaires de 1947, accompagnées
de fortes pressions extérieures sur le rendement l’institut.
Ces deux cas mis à part, plusieurs motivations expliquent la
relative retenue d’Alfred Sauvy dans sa gestion salariale. Aux considérations
d’équité s’ajoute le souhait de minimiser les tensions entre des chercheurs
d’âges comparables mais de statuts différents. Un autre facteur, plus
impalpable, est le poids de l’interconnaissance dans une si petite structure.
Le fait que les chefs de service demandent à être informés de toute mesure
salariale relative aux personnels de leur section (réunion des chefs de service
du 2 avril 1947, document n° 4) est l’indice d’un premier niveau de
contre-pouvoir. Surtout, leur demande d’une « prise de contact hebdomadaire »
du directeur avec chaque section, en réponse à un appel de Sauvy au contrôle du
travail de leurs chercheurs (document n° 11), indique qu’il n’était pas si aisé
de leur imposer des consignes. Le soin relatif pris à signifier sa mutation à
un agent (document n° 5) va dans le même sens. Cette dimension « psychologique
» s’articule toutefois avec une détermination plus matérielle, à savoir la
nécessité, pour la direction, de négocier tacitement l’attachement de ses
chercheurs.
Les termes du rapport de forces
Tout au long de son mandat, le premier directeur de l’Ined
est confronté à la difficulté de conserver ses personnels, ou du moins celles
et ceux de ses chercheurs qui détiennent les savoir-faire les plus
précieux
[43]. Le cadre
formel des contrats d’embauche à l’Ined est battu en brèche par les rapports de
force effectifs sur le marché du travail des divers spécialistes de la
population. L’examen des causes de départ – lorsque l’on en a trace – dessine
trois cas de figure dans ce fragile équilibre. Le premier, en grande partie
hérité de la Fondation Carrel, est celui des chercheurs de l’Ined issus
d’autres services administratifs, hauts fonctionnaires ou assimilés
[44]. La plupart reprennent
une carrière normale dès que l’occasion s’en présente, ce qui ne constitue
nullement une perte brute pour l’institut : ces transfuges lui permettent de
multiplier ses relais et ses moyens d’action auprès de l’État (document n°
6).
Une deuxième logique concerne les universitaires :
l’anthropologue R. Gessain, l’économiste Georges Létinier, le sociologue J.
Stoetzel, l’historien L. Chevalier, renoncent totalement ou partiellement à
leur emploi à l’Ined dès qu’ils peuvent obtenir un poste de professeur dans
leur discipline. Leurs spécialités ne sont pas indifférentes à ce choix : elles
comptent deux disciplines solidement assises dans les facultés, l’économie et
l’histoire, et deux sciences sociales en passe de conquérir ou d’accroître leur
reconnaissance universitaire, l’anthropologie et la sociologie. La création
d’un institut spécialisé n’a donc nullement infléchi les
cursus honorum de ces
disciplines.
Reste enfin le cas des démographes. Pour eux a priori, pas
d’ambiguïté : la démographie n’offre pas de carrière à l’Université ni
ailleurs, le seul lieu pour la pratiquer et s’y faire reconnaître est l’Ined.
Mais un tel raisonnement, valable à l’échelle nationale, oublie le fait majeur
de l’après-guerre, à savoir la suprématie des institutions internationales
comme lieu d’élaboration théorique de la discipline
[45]. Lieux centraux, qui plus est assortis
d’avantages matériels incomparables. L’Onu et New York, en particulier,
exercent une attraction marquée sur les chercheurs : au cours du mandat Sauvy,
elle touche Jean Bourgeois-Pichat, Jean-Claude Chasteland, Frédéric et Léon
Tabah (ce dernier s’étant fait connaître en génétique des populations). Elle
aurait peut-être fini, selon A. Girard, par séduire également le grand
spécialiste de l’analyse de la mortalité, Sully Ledermann, s’il n’avait disparu
prématurément. Ces départs sont généralement durables. Ils créent une véritable
hémorragie dans un secteur, la démographie, vital pour l’institut, mais
comptant peu de postulants potentiels (document n° 8). Les lettres du
démographe Louis Henry à son collègue et ami J. Bourgeois-Pichat parti à New
York témoignent des difficultés qu’ils ont occasionnées : une partie de la
charge de travail de ce dernier est retombée sur L. Henry, dont les recherches
sont ralenties
[46].
Pour mener à bien sa mission, le directeur de l’Ined détenait
en théorie les pleins pouvoirs de recrutement et d’incitation (ou de sanction)
salariale. En pratique, la pénurie des spécialistes de valeur intéressés aux
sciences de la population, la concurrence des institutions universitaires ou
internationales plus établies ou plus puissantes, l’ont contraint à éviter les
heurts. Elles n’ont pas seulement tempéré sa gestion des carrières, mais créé
les conditions d’une négociation tacite en matière de contenu du travail. C’est
par ce biais que les conditions de la gestion du personnel se sont répercutées
sur l’identité et les priorités scientifiques de l’institut.
Au cœur de ce mécanisme repose l’articulation entre le choix
des enquêtes à l’échelle de l’Ined, et le cahier des charges des chercheurs. En
position institutionnelle fragile, A. Sauvy et son comité technique ont
intérêt, pour justifier l’existence de l’Ined, à maximiser le nombre d’enquêtes
qui lui sont commanditées par ses partenaires extérieurs – ministères mais
aussi syndicats, hommes politiques, associations, entreprises. En sens inverse,
la pénurie de personnel qualifié oblige à effectuer un tri entre les enquêtes
pertinentes, et celles qui risquent de gaspiller sa force de travail
[47]. Pour les chercheurs,
cette situation évite d’être soumis au seul arbitraire d’un directeur, mais
crée une pression incessante. Elle accentue la demande de travaux « utiles »,
c’est-à-dire mobilisables pour les politiques de population (document n° 11),
et restreint la marge donnée aux « travaux personnels » (documents n
ş 8 et 9).
Cette expression, qui résonne de manière étonnante de nos jours, rappelle que
le « premier monde de la recherche », a eu d’abord pour mission d’éclairer
l’action ministérielle. Il serait anachronique de s’en offusquer. Il convient
de s’interroger sur les processus qui ont permis, progressivement, l’émergence
d’une activité de recherche plus autonome
[48].
L’Ined est un bon promontoire pour retracer cette évolution.
À côté de ses finalités pratiques, la reconnaissance scientifique, surtout
quand elle émane d’instances étrangères ou internationales, est de plus en plus
clairement affichée par l’institut pour justifier sa mission et ses crédits. En
1950, où son existence est officiellement remise en cause par les Finances, sa
défense consiste certes à plaider l’importance politique du problème de la
population, mais aussi les succès scientifiques remportés par l’institut et la
« qualité exceptionnelle de quelques-uns de [ses] chercheurs »
[49]. La montée en puissance
de ce critère de légitimité a compliqué encore le cahier des charges des
chargés de mission : idéalement, il s’agissait pour eux de mener des travaux
dont l’utilité pouvait être aisément démontrée en des termes accessibles à
tous, mais en même temps et dans la mesure du possible de contribuer à la
renommée scientifique de l’institut. Cette équation est plus complexe que celle
qui ressortit à l’expertise ou à la recherche appliquée. Il ne s’agit pas de
transposer à des problèmes pratiques les solutions issues de la réflexion pure,
mais de les penser de manière conjointe, afin de rendre les transferts entre
ces deux domaines d’activité les plus rapides et les plus nombreux possible.
Pour un ensemble de raisons retracées dans
L’Intelligence démographique, en particulier
l’émergence d’un milieu international bien structuré, les spécialistes de la
démographie proprement dite – celle que l’on appelle à l’époque la démographie
analytique ou la démographie quantitative – ont le mieux réussi en tant que
groupe à faire face à cette espèce de
double
bind. Ce sont ces contraintes que le présent article s’est efforcé
de retracer. Leur compréhension est essentielle à qui veut comprendre la
promotion de la démographie comme science de la population par excellence, une
évolution qui n’est pas seulement due à des avancées empiriques et
méthodologiques, mais à une situation institutionnelle précise et datée, qui a
correspondu aux premières années d’existence de l’Ined.
[*]
L’auteur remercie François Héran, qui en tant que directeur de
l’Ined lui a permis d’accéder aux documents requis par sa recherche, ainsi que
Noël Bonneuil et Alain Chatriot, lecteurs d’une version précédente de cet
article.
[1]
Elle a donné lieu à la publication de Paul-André Rosental,
L’Intelligence démographique. Sciences et
politiques des populations en France (1930-1960), Paris, Odile
Jacob, 2003.
[2]
Alain Girard,
L’Institut national
d’études démographiques. Histoire et développement, Paris, Éd. de
l’Ined, 1986, présente les principaux membres de l’institut et les questions
générales auxquelles ils ont été confrontés, mais repose davantage sur la
mémoire d’un grand témoin.
[3]
Sur Alfred Lotka, voir Sharon E. Kingsland,
Modeling Nature. Episodes in the History of
Population Ecology, University of Chicago Press, 1985. Sur la
démographie analytique et sa réception en France, voir les
Actes du congrès international de la Population.
Paris 1937, Paris, Hermann, vol. 1, ainsi qu’Adolphe Landry,
Traité de démographie, Paris, Payot,
1945.
[4]
Sur l’histoire de la démographie avant l’entre-deux-guerres,
les références essentielles sont les travaux de Libby Schweber, notamment
Disciplining Statistics, Duke U.P., à
paraître ; « L’échec de la démographie en France au
xixe siècle ? »,
Genèses, n° 29, 1997, pp.
5-28.
[5]
Ordonnance de création de l’Ined, 24 octobre 1945, art.
8.
[6]
Voir P.-A. Rosental,
L’Intelligence démographique…,
op. cit.
[7]
Alfred Sauvy,
La vie en
plus, Paris, Calmann-Lévy, pp. 135-136.
[8]
Vincent Duclert, « Le colloque de Caen - 1956. La IV
e République et la mobilisation
scientifique »,
Historiens et
Géographes, n° 361, 1998, pp. 337-360 ; Girolamo Ramunni, « La mise
en place d’une politique scientifique », in
De
Gaulle en son siècle, vol. 3 :
Moderniser la France, Paris, La Documentation française-Plon,
1992.
[9]
Voir François Jacq, « Pratiques scientifiques, formes
d’organisation et représentations politiques de la science dans la France de
l’après-guerre. La “politique de la science” comme énoncé collectif, 1944-1962
», thèse de l’École des mines, 1996 ; Jean-François Picard,
Entretien avec Eugène Aujaleu, 9 juin
1990,
http:// picardp1. ivry. cnrs. fr/ index.
html
[10]
Les autres ministères sont à l’origine celui de la Santé
publique et de la Population, dont dépendent l’Ined, et les ministères du
Travail, de l’Éducation nationale, de l’Économie nationale, et de la
Reconstruction et de l’Urbanisme.
[11]
« Le directeur est assisté, au point de vue scientifique, par
un comité technique dont le ministre de la Santé publique détermine la
composition et nomme les membres » (ordonnance du 24 octobre 1945, art.
4).
[12]
Sur la composition et le rayonnement du comité technique, voir
P.-A. Rosental,
L’Intelligence
démographique…,
op. cit.,
ch.
vii.
[13]
En 1945, A. Sauvy a 47 ans et Roger Peltier 43. Trois chargés
de mission seulement sont leurs pairs d’âge. Seize sur vingt-quatre (exactement
les deux tiers), nés entre 1907 et 1915, sont dans la trentaine. Cinq
chercheurs, plus jeunes, sont nés à partir de 1920. Voir A. Girard,
L’Institut…,
op. cit., pp. 80-81.
[14]
Nous nous centrerons sur le personnel « technique »,
c’est-à-dire sur les chercheurs, afin de rester plus directement dans le cadre
de notre problématique.
[15]
A. Girard,
L’Institut…, 1986, p. 79.
[16]
Alain Drouard,
Une inconnue des
sciences sociales La Fondation Alexis Carrel, 1941-1945, Paris, Éd.
de l’Ined-MSH, 1992, pp. 178 et 273 ; P.-A. Rosental et Isabelle Couzon, « Le
Paris dangereux de Louis Chevalier : un projet d’histoire utile »,
in Bernard Lepetit et Christian
Topalov (éd.),
La ville des sciences
sociales, Paris, Belin, 2001, pp. 191-226 et
373-386.
[17]
Archives Ined, Dossier administratif d’A.
Sauvy.
[18]
Outre l’état du personnel au 1
er décembre 1943 (A. Drouard,
Une inconnue…,
op. cit., pp. 453 et suiv.), nous nous
référons à la « Liste des collaborateurs et permanents de la Fondation [Carrel]
» (14 décembre 1943) et au registre de paie de la Fondation pour les années
1942-1943, contenus dans le fonds de la direction de l’Ined.
[19]
Registre de paie 1942-1943 de la FFEPH.
[20]
À savoir Jean Bourgeois, Arlette Cailar, Jacques Chardeau, Jean
Daric, Maurice Daumas, Madeleine Doré, Jacques Doublet, Robert Gessain, Alain
Girard, Georges Lecarpentier, Simone Lefebvre, Renée Michel, Jean Stoetzel,
Jean Sutter et Paul Vincent. Marie-Henriette Blond apparaît dans les registres
de paie sous son nom, mais signe ses articles sous le pseudonyme d’Hélène
Bergues.
[21]
Au 10 janvier 1946, on compte 32 employés appartenant au «
personnel de direction » ou au « personnel technique », et 36 au « personnel
administratif » ou au « personnel auxiliaire ».
[22]
Il s’agit du journaliste catholique Georges Hourdin, du
statisticien et directeur de compagnie d’assurances Pierre Depoid, ainsi que de
J. Doublet, membre du Conseil d’État (déjà évoqué comme chargé de mission, voir
note 20). Pour mémoire, le géographe Pierre George, lui aussi membre du conseil
technique, a travaillé pour une autre institution scientifico-administrative de
Vichy, la Délégation générale à l’équipement national, qui n’a pas très bonne
presse à la Libération.
[23]
Nous avons relevé 681 entrées individuelles sur le registre de
paie de ces deux années, dont 37 susceptibles d’être des doublons (patronyme
identique sans précision de prénom ni de domicile). Nous les soustrayons du
total pour donner une estimation minimale des effectifs ayant travaillé pour la
Fondation durant tout ou partie de la période.
[24]
Certains employés figurant sur le registre ne sont que des
enquêteurs salariés par la FFEPH par exemple, ce qui réduit le total. Mais à
l’inverse, il faudrait ajouter les personnels recrutés en 1944, probablement
nombreux car le taux de rotation du personnel de la Fondation était élevé. On
peut proposer comme estimation par défaut des effectifs ayant à un moment ou à
un autre traversé la Fondation (enquêteurs exclus) le chiffre de 600 personnes.
A. Drouard,
Une inconnue…,
op. cit., qui ne disposait pas du
registre de paie des années 1942-1943, proposait (p. 191) le chiffre de 400
personnes comme une estimation basse et incertaine.
[25]
Le registre de paie des années 1942-1943 ne fournit les
fonctions ou titres des employés que pour 332 individus sur 644 (soit un peu
plus de la moitié). Cent quarante- trois portent des titres qui leur vaudraient
le rang de « personnel technique » à l’Ined et 189 le rang de personnel «
administratif » ou « auxiliaire ». Au maximum donc, le taux de passage des
chercheurs de la FFEPH à l’Ined serait de 16 sur 143, soit 11,2 %. Mais ce
chiffre est très surévalué : il ne tient pas compte des chercheurs recrutés en
1944, ni de ceux dont la fonction n’est pas précisée. C’est le cas par exemple
de plus de vingt médecins dont Jean Delay, et de personnalités comme Serge
Tchakhotine, Jean-François Gravier ou Roland Maspétiol, membre du Conseil
d’État, qu’il faudrait clairement rattacher au « personnel technique
».
[26]
Tels J. Stoetzel, rapidement devenu professeur de sociologie à
l’université de Bordeaux ; A. Girard, nommé à Paris dans les années 1960 ; L.
Chevalier, élu au Collège de France.
[27]
Seuls Jean Bourgeois-Pichat et Léon Tabah l’ont effectué durant
la direction d’A. Sauvy.
[28]
Pour les anciens de la FFEPH, seule la durée d’emploi à l’Ined
est considérée.
[29]
Ces durées ont été calculées à partir de données continues
(nombre de jours). Robert Féron et Antoinette Gommes-Britte disparaissent des
registres entre le 30 juin et le 31 décembre 1946. Nous avons imputé leur
départ au 30 septembre, date intermédiaire.
[30]
Jean Dorst, « Robert Gessain (1907-1986) »,
Objets et Mondes, vol. 23, n° 3-4,
1986, pp. 95-96. Un conflit opposait R. Gessain, féru d’anthropologie physique,
à J. Stoetzel, adepte de la psychologie des peuples : il a pu contribuer au
départ du premier (Jean-Jacques Gillon, « Souvenirs », in
Robert Gessain, 1907-1986, Paris,
musée de l’Homme, 1988, p. 28).
[31]
Ceux qui quittent l’Ined avant trois ans et pour une cause
inconnue.
[32]
En témoigne sa mise en garde lors du Conseil d’administration
du 12 décembre 1958 : « La titularisation du personnel administratif […] oblige
l’INED à appliquer des règles très strictes pour le recrutement de ce
personnel. »
[33]
« Si bienveillante que fût, à mon égard, l’administration, en
ce temps, elle n’approuvait guère, je dois le dire, cette façon d’agir. Il
m’est arrivé de recevoir un jour une observation défavorable du contrôleur
financier […]. “Vous vous proposez d’augmenter cet agent de 30 %. C’est un taux
tout à fait inusuel dans l’administration” », A. Sauvy, « Un nommé Girard »,
op. cit., p. 298.
[34]
Après cette date, on ne trouve plus d’état général des salaires
mais des décisions individuelles d’augmentation ou de diminution que nous avons
préféré ne pas prendre en compte par crainte d’omissions.
[35]
À la différence de l’analyse des recrutements, nous ne
raisonnons pas ici de manière exhaustive et pouvons sélectionner les quelques
employées du personnel administratif restées durablement à l’Ined. Ce critère
permet de raisonner sur une population homogène par sa durée de présence, mais
pas de tester l’hypothèse selon laquelle une stagnation salariale augmenterait
la tendance à démissionner.
[36]
Face à la dépréciation monétaire, pour accroître la
confidentialité des résultats, nous saisissons l’évolution des salaires par
rapport à une personne de référence, A. Sauvy. Ce choix offre un étalon bien
défini sans être désobligeant, le directeur s’étant appliqué un traitement plus
défavorable que celui de ses personnels.
[37]
Qui a quitté l’Ined avant 1951 mais y revient
ensuite.
[38]
Sur le rôle joué par ces enquêtrices, voir, à propos de
Fernande Mencarelli, Manuela Martini, « Carrières ouvrières dans le bâtiment :
la mobilité professionnelle des immigrés italiens à l’aune des enquêtes de
l’Ined des années cinquante »,
in
Marie-Claude Blanc-Chaléard (éd.),
Actes du
colloque « Les Italiens en France depuis 1945 », Rennes, Pur, 2003,
à paraître.
[39]
La première liste de paies, à la fin 1945, comprend huit hommes
et cinq femmes parmi les chargés de mission. Au 1
er janvier 1949, on compte six femmes
seulement pour vingt hommes : l’expansion de la catégorie a presque
exclusivement profité à ces derniers. Sur ces six chargées de mission, deux
faisaient initialement partie du personnel technique et trois quitteront
bientôt l’Ined.
[40]
Michel Lévy,
Alfred Sauvy,
compagnon du siècle, Paris, La Manufacture, 1990, p.
130.
[41]
De 1946 à 1954, le rapport entre le plus haut salaire de chef
de service et le plus bas salaire de notre échantillon décroît de 5,4 à
4,5.
[42]
Décisions n
o
166 et 180 de l’année 1947, Fonds de la Direction.
[43]
Ainsi, à propos d’A. Girard, A. Sauvy a « craint de voir
quelque organisme privé mieux doté faire appel à ses services », A. Sauvy, « Un
nommé Girard »,
op. cit., p.
298.
[44]
Tels J. Doublet, membre du Conseil d’État ; Albert Michot, chef
de service au ministère de l’Agriculture et du Ravitaillement au moment de son
recrutement ; voire Georges Malignac, administrateur à l’Insee et intégré à
titre précaire à l’Ined en 1949.
[45]
P.-A. Rosental, « La nouveauté d’un genre ancien : Louis Henry
et la fondation de la démographie historique »,
Population, vol. 58, n° 1, 2003.
[46]
Fonds Louis Henry.
[47]
La nécessité d’un calcul incessant des priorités s’étendant
même aux conférences données par les chercheurs de l’Ined (réunion des chefs de
service du 2 avril 1947).
[48]
Voir, à l’époque, le
Rapport sur
l’action de l’État en matière de recherche scientifique du Centre
des hautes études administratives, Paris, juillet 1952 ; ou, de nos jours,
J.-F. Picard, « Le CNET dans la politique scientifique française des années
quarante », in
Le CNET et son
histoire, Paris, CNET, février 1995.
[49]
Lettre du 12 avril 1950 de Roger Peltier à Pierre Depoid, Fonds
Depoid.