2003
Genèses
Point critique
Écrire l’histoire des sociologues de Chicago
Christian Topalov
Au moment même – les années 1980 – où la sociologie française
découvrait « l’école de Chicago », une partie de l’historiographie
nord-américaine et européenne prenait un tour révisionniste qui tendait à
mettre en cause la pertinence de cet étiquetage et la consistance même de
l’objet. Deux ouvrages récents illustrent avec force ce point de vue. Andrew
Abbott (Department and Discipline : Chicago
Sociology at One Hundred, 1999) montre que la première école de
Chicago est une création culturelle de la seconde. Jean-Michel Chapoulie
(La tradition sociologique de Chicago,
1892-1961, 2001) donne le premier travail historique d’ensemble
écrit en français sur le sujet et démonte méthodiquement les mythes sédimentés
sur celui-ci. Ces deux enquêtes exemplaires d’histoire des sciences sociales
ont su se tenir rigoureusement à distance du présentisme ordinaire des
hagiographes comme des contempteurs de ladite école en appliquant à leur objet
une méthode interactionniste conséquente.
At the very time when French sociology was discovering the
“Chicago School”, i.e. during the 1980s, part of North American and European
historiography took a revisionist turn that tended to question the relevance of
the label and the consistency of its object. Two recent works forcefully
illustrate this view. Andrew Abbott (Department
and Discipline: Chicago Sociology at One Hundred, 1999) shows that
the first Chicago School was a cultural creation of the second. Jean-Michel
Chapoulie (La tradition sociologique de Chicago,
1892-1961, 2001) provides the first overall historical work on the
subject in French and methodically shows the myths surrounding it that were
built up over time. These two exemplary investigations in the history of social
sciences succeed in rigorously maintaining a distance from the ordinary
presentism of eulogists and denigrators of the Chicago School by applying a
consistent interactionist method to their object.
«L’école de Chicago » fait aujourd’hui partie du récit des
origines de la sociologie tel qu’il est conduit en France, comme dans d’autres
parties du monde. Qu’on y trouve une source d’inspiration ou qu’on la critique,
qu’on en discute la portée ou l’interprétation, l’école de Chicago est un fait
d’histoire puisqu’on en parle et, surtout, qu’on l’enseigne
[1].
Cette situation est relativement récente. Sans doute certains
des auteurs visés par le terme avaient depuis longtemps retenu l’attention de
sociologues français – Maurice Halbwachs dès 1930, Paul-Henry Chombart de Lauwe
et quelques autres après la guerre – mais aucune étiquette n’était disponible
alors pour les regrouper et les identifier. L’école de Chicago fit irruption en
France tardivement (1968) comme objet d’une attaque en règle par un jeune
prétendant à la fondation d’une « sociologie urbaine » se réclamant du
marxisme, Manuel Castels. Une décennie plus tard (1979), vint la riposte : les
grands textes de ladite école – associée pour l’occasion au néologisme «
écologie urbaine » – furent rendus disponibles en français par Yves Grafmeyer
et Isaac Joseph, avec une longue introduction donnant les clefs de lecture
nécessaires. Il s’en suivit rapidement (1983) l’importation en France d’un
ouvrage en anglais du Suédois Ulf Hannerz, manifeste pour une « anthropologie
urbaine » dont Chicago serait l’origine
[2] : « en un sens, tout est déjà dit avec William I.
Thomas et Robert Park, précurseurs et patriarches […] », commentait I. Joseph
en préface
[3]. L’école de
Chicago commençait sa carrière française. Bientôt, d’autres sociologues
poursuivant d’autres intérêts élargirent le cercle de ses auteurs et la
libérèrent de la spécialisation « urbaine » qui lui était jusque-là attachée :
Chicago vient désormais à l’appui des diverses sociologies placées en France
sous les étiquettes « interactionnisme » ou « ethno-méthodologie ».
Cette chronologie est paradoxale. C’est en effet au moment même
– les années 1980 – où la sociologie française découvrait l’école de Chicago,
qu’une partie de l’historiographie nord-américaine et européenne prenait un
tour « révisionniste » qui tendait à mettre en cause la pertinence de cet
étiquetage et la consistance même de l’objet. Dans la collection « Heritage of
Sociology » – créée en 1964 par Morris Janowitz aux presses de l’université de
Chicago pour construire une école en l’éditant – une première histoire en était
parue en 1970
[4] et, tout
au long des deux décennies suivantes, les travaux se multiplièrent sur ce qui
était désormais constitué en objet d’histoire. Ce qu’Andrew Abbott nomme
joliment «
the “manufacturing Chicago”
industry » (p. 31) tournait à plein, les disputes entre partisans et
adversaires de ladite école contribuant encore à la solidifier. À la fin des
années 1980, toutefois, plusieurs ouvrages marquants commencèrent à remettre en
cause l’évidence commune en brouillant les contours et la spécificité de
l’école de Chicago. La diversité d’inspiration des membres du département avait
auparavant été soulignée par le Britannique Martin Bulmer qui, pour autant, ne
remettait pas en cause une entité dont il avait entrepris d’écrire l’histoire
institutionnelle (1984). Mais le déplacement du point de vue était désormais
plus radical. Le Britannique Lee Harvey soutenait que la description habituelle
de l’école de Chicago était un « mythe » construit tardivement, dont la réalité
sous-jacente était un présent ultérieur – celui de la seconde école de Chicago
(1987). D’autres chercheurs replacèrent les sociologues de Chicago dans des
ensembles sociaux et culturels plus vastes : Marie Jo Deegan dans la tradition
de la réforme sociale (1988), Dennis Smith dans celle de la critique sociale «
libérale » (1988), Rolf Lindner dans celle du reportage (1990)
[5]. Les chronologies devenaient
plus longues et embrassaient désormais le tournant du
xxe siècle et, donc, Albion Small et les
fondateurs du département. La frontière entre sociologie scientifique et action
réformatrice, pourtant érigée par Robert E. Park lui-même, était mise en
discussion, comme l’était aussi l’originalité des méthodes d’enquête des
sociologues de Chicago, notamment par Kathryn K. Sklar (1991) et Jennifer Platt
(1994)
[6]. Dans
Actes de la recherche en sciences
sociales, Daniel Breslau se fit l’écho de ces nouveaux
questionnements (1988)
[7], mais il ne fut guère entendu des sociologues
français. Car, bien entendu, aux États-Unis comme en France, le flux des
commentaires présentistes ne s’était pas interrompu pour autant. Toutefois, la
recherche proprement historique avait cessé de considérer comme une évidence
l’objet qu’elle avait hérité des années 1960, c’est-à-dire « l’école de Chicago
» et son « âge d’or » des années 1920-1932.
Deux publications récentes illustrent avec force ce moment
historiographique toujours actuel. Elles pourraient réveiller bien des esprits
français de leur sommeil dogmatique si les traditions inventées ne faisaient
partie des croyances nécessaires aux communautés savantes et des moyens de
leurs concurrences. L’un de ces ouvrages est dû à Andrew Abbott, professeur de
sociologie à Chicago : Department and
Discipline (1999), pourtant écrit dans le contexte de la célébration
d’un centenaire, constitue une sorte de point d’orgue de l’historiographie
critique de la décennie antérieure. Il montre que la première école de Chicago
est une création culturelle de la seconde, ou plutôt que la seconde s’est créée
en créant la première. Il fait ainsi de cette double création un objet
d’analyse historique et sociologique. L’autre livre est français : dans
La tradition sociologique de Chicago
(2001), Jean-Michel Chapoulie démonte méthodiquement les mythes sédimentés sur
cet objet. Premier travail historique d’ensemble écrit en français, ce livre se
tient rigoureusement à distance de l’hagiographie et du présentisme ordinaires
des commentateurs. Trait saillant – et inhabituel – des deux entreprises : bien
que ces auteurs ne cachent pas une commune sympathie pour (au moins) certains
des sociologues dont ils écrivent l’histoire, leurs ouvrages sont d’excellentes
recherches historiques. Sans doute viennent-ils s’ajouter à la longue liste de
travaux spécialisés sur les sociologues de Chicago, mais il s’agit aussi de
deux enquêtes exemplaires dans le domaine disputé de l’histoire des sciences
sociales.
Questions en rupture, nouveaux objets
A. Abbott et J.-M. Chapoulie se sont donné une même tâche :
prendre une vue sur « l’école de Chicago » qui ne soit pas enfermée dans
l’objet (ou l’un des objets) ordinairement constitué sous ce syntagme. Leurs
solutions à ce problème commun sont différentes, mais elles procèdent, à mon
sens, d’une même inspiration, dont les titres des deux livres donnent d’emblée
un indice.
Department and
Discipline. À l’un des pôles du champ qu’Abbott se propose
d’étudier, une institution locale : le département de science sociale et
anthropologie (1892), puis de sociologie (1929) de l’université de Chicago.
D’emblée, ce que le sous-titre appelle « Chicago
sociology » est défini par un cadre institutionnel et non par une
liste d’auteurs ou un répertoire de concepts ou de méthodes. À l’autre pôle,
une discipline qui prend forme dans un cadre national. Abbott se propose
d’analyser l’interaction entre ces deux échelles, c’est-à-dire comment, de
façon processuelle, une « école » ou « tradition » a pu naître des relations
d’un groupe local avec un monde plus vaste. L’enquête ne portera donc pas sur
le travail du département au quotidien, mais sur la façon dont ceux qui le
composent ont joué leurs rapports avec leurs collègues et concurrents qui
construisaient avec eux les institutions de la sociologie
nord-américaine.
Deux terrains d’observation sont retenus. D’abord (chap.
ii), le moment, décisif, où la
tradition de Chicago fut réactualisée, définie et nommée après la Seconde
Guerre mondiale au sein d’un département que menaçaient une crise interne et
l’expansion de puissants concurrents. L’enquête commence donc par l’examen
détaillé de micro-interactions en contexte. Elle se poursuit par l’étude sur un
siècle d’une institution : l’American Journal of
Sociology. Entre la période où le journal était la chose d’A. Small,
qui parvint à fédérer un petit groupe d’une ou deux centaines de personnes
convaincues qu’il était utile d’appliquer un savoir formalisé aux problèmes
sociaux (1895-1926, chap. iii), celle
où il était l’organe d’un département en même temps que d’une profession
naissante qui affirmait une identité nouvelle en mettant à distance les
questions sociales et en adoptant des méthodes quantitatives (1926-1955, chap.
iv), celle, enfin, où le
Journal est devenu le centre de la
structure bureaucratique qui définit une discipline moderne (depuis 1960, chap.
v et vi), il n’y a de commun qu’un titre et l’effort
des acteurs pour affirmer une permanence.
On voit que ce qui est mis en discussion dans les deux volets
de l’enquête, c’est la permanence des objets dans le temps – c’est-à-dire à
travers la succession des situations – et, du coup, leur « caractère d’objet
[thingness] » lui-même. Une école
célébrée et un périodique centenaire – deux choses qui présentent pourtant tous
« les caractères évidents de la continuité, de la solidité et de la tradition »
(p. 80) – s’évanouissent pour prendre une série de significations discrètes
dans le flux ininterrompu de l’action. Abbott ne se pose pas comme un
spécialiste de l’histoire de la sociologie, il a d’autres ambitions – et,
semble-t-il, l’autorité qui donne les moyens de celles-ci. Dans ce livre comme
dans ceux qui l’ont précédé, c’est une question très générale qui l’intéresse :
« que signifie de dire qu’une chose sociale existe » ? Ce livre d’histoire sera
donc aussi « une méditation sur la nature de la réalité sociale » (p.
1).
La tradition sociologique de
Chicago : le titre de l’ouvrage de Chapoulie marque d’emblée une
rupture avec l’usage figé « école de Chicago », dont la pertinence est
fermement récusée
[8].
« Ce n’est donc pas une “École de Chicago” clairement
identifiable qui se dégage de cette enquête, mais des œuvres prises dans des
réseaux d’échanges et d’emprunts entre chercheurs – et les emprunts directs ne
sont certainement pas plus importants que les réactions critiques […] » (p.
419) [9].
Partir du terme « école » aurait présupposé l’existence d’un
objet dont il s’agissait précisément de discuter l’évidence. Cela aurait
impliqué un découpage arbitraire et induit une série de questions corollaires
inutiles : quels auteurs appartenaient à ladite école, dans quelle période
a-t-elle existé, en quoi consistait sa sociologie ? Le mot « tradition » donne
à l’investigation historique un objet tout différent. Puisque les traditions
sont des reconstructions du passé mobilisées dans le présent, ce qu’il s’agit
d’observer, ce sont des acteurs qui s’approprient des objets et les disposent
dans des arrangements contingents et mobiles. Les traditions ne sont pas
arbitraires pour autant, elles résultent d’une action collective dont il
convient d’élucider le sens pour ceux qui l’ont entreprise au cours de présents
successifs. Et puisqu’il ne peut y avoir de tri que parmi des éléments
disponibles, la question des voies concrètes et attestables de la transmission
est décisive : d’où la grande attention accordée par l’auteur à un travail
empirique rigoureux sur ce point.
Comme chez Abbott, qui parcourt un siècle, les bornes
chronologiques de l’enquête de Chapoulie sont larges : 1892, c’est la fondation
de l’université en même temps que celle du département, 1961, c’est le départ
d’Everett C. Hughes, le dernier élève de Park, pour Brandeis. Entre ces deux
dates, quatre générations de chercheurs, parmi lesquelles celle des professeurs
de la grande époque et celle de leurs élèves ou successeurs directs.
La première partie de l’ouvrage est chronologique et replace «
les recherches de sociologie dans leur contexte institutionnel ». Trois étapes,
classiquement, sont distinguées : les premiers développements (1892-1914, chap.
i), la période marquée par Park,
Ernest W. Burgess et Ellsworth Faris (1914-1933, chap.
iii), enfin, celle qui s’est ouverte
avec le départ de Park (1934-1961, chap. v). Un chapitre (chap.
ii) met la focale sur le
Paysan polonais de W. I. Thomas et
Florian Znaniecki (1918-1920), un autre (chap. iv) sur les monographies de « l’École de
Chicago » (1918-1933). Chacun de ces développements lie constamment les
pratiques et résultats de recherche à ce que l’auteur appelle leurs « contextes
». Des éléments biographiques sur les personnages connus ou moins connus sont
systématiquement présentés.
La seconde partie (« Parcours de recherche ») est thématique.
Trois domaines sont examinés de façon plus approfondie selon des chronologies
appropriées. Sont étudiés d’abord (chap. vi) les travaux impulsés dans les années 1940
et 1950 par E. C. Hughes et Herbert Blumer sur le travail et les institutions.
Ce chapitre permet de décrire ce qui, aux yeux de l’auteur, constitue
l’essentiel de la tradition de Chicago : le « travail de terrain [fieldwork] », et de présenter les auteurs qui
seront placés plus tard sous les labels d’« interactionnisme symbolique » ou de
« seconde école de Chicago ». Est déroulé ensuite (chap.
vii) le fil qui conduit des
recherches des années 1910 et 1920 sur la « désorganisation sociale » à celles
qui formulèrent dans les années 1960 une nouvelle définition de la déviance et
débouchèrent sur la « théorie de l’étiquetage [labeling theory] ». Ce chapitre permet de mettre
en valeur l’autre dimension constitutive, aux yeux de l’auteur, de la tradition
de Chicago : la définition relationnelle des catégories de classement social.
Il permet aussi de montrer comment s’opère une rupture intellectuelle dans le
cadre d’un changement de conjoncture plus large. Sont étudiées enfin (chap.
viii), les recherches sur les
relations entre races et entre cultures dans la période 1913-1962, ce qui
permet de montrer comment les recherches de Chicago étaient « dans le siècle »
et évoluèrent selon la double logique : celle des positions savantes et celle
de préoccupations liées aux conjonctures historiques.
Relevons que le thème de la ville n’a été retenu comme central
ni par Abbott, ni par Chapoulie. Ce choix peut surprendre, tant les réceptions
de la sociologie de Chicago à l’étranger (comme le relève Abbott p. 22) ont
très longtemps identifié celle-ci à la « sociologie urbaine ». Sur ce point
encore, nous avons affaire à un usage particulier de Chicago dans des
conjonctures nationales singulières, pour promouvoir tantôt l’analyse spatiale
formalisée de la « nouvelle géographie », tantôt une approche anthropologique
des villes. Cependant, alors que la tradition dont nos auteurs veulent rendre
raison égrène ses éléments sur un siècle, le mode d’ordre « la ville comme
laboratoire » n’a valu tout au plus que de 1915 à 1935 environ. À cette
dernière date, la plupart des sociologues du département avaient abandonné ces
sujets, qui ne furent à nouveau placés au centre de l’attention qu’à la fin des
années 1930 puis, à nouveau, dans les années 1960 – pendant des périodes chaque
fois limitées : le dernier New Deal, puis l’expansion de la planification et
des études urbaines. Pour consacrer aujourd’hui tant d’attention à la «
tradition de Chicago », il fallait que nos auteurs eussent la conviction
qu’elle ne concernait pas une spécialité étroite, mais la sociologie tout
entière.
Comment faire l’histoire d’un groupe de savants ?
La première règle de méthode suivie par Chapoulie est de
considérer les sociologues de Chicago « comme un groupe concret – ou plus
exactement comme une série de groupes concrets » (p. 17) – comme s’il
s’agissait d’étudier des étudiants en médecine, des ouvriers d’industrie ou des
musiciens de jazz. Inutile de discuter au préalable les adhésions, filiations
ou inspirations intellectuelles : la question des contours du groupe est réglée
empiriquement par les affiliations institutionnelles et les activités réalisées
en commun. L’objet de l’enquête est donc « l’ensemble des arrangements sociaux,
mêmes relativement contingents, dans lesquels se sont inscrites les actions
collectives qui ont produit les œuvres examinées » (p. 16) et ces dernières
sont décrites « sans [se] laisser guider par la notoriété de leur rattachement
à cette tradition, qui est elle-même une construction historique » (p.
419).
Deuxième règle : l’enquête porte sur les activités de ces gens.
« Parmi ces activités, une place centrale, mais non exclusive a été donnée à
celles qui ont donné naissance à des textes de sciences sociales » (p. 17).
Cette petite phrase explosive situe ce travail aux antipodes des « histoires de
la pensée sociologique ». Il s’agit de décrire ce que faisaient ces savants,
notamment dans leurs recherches, bien sûr : comment recueillaient-ils des «
données », observaient, mesuraient, représentaient et écrivaient leurs
résultats ? Mais aussi dans leurs enseignements, qui contribuèrent parfois pour
beaucoup à donner une orientation commune à des recherches dispersées. Dans ces
activités, enfin, souvent négligées par la grande histoire des savoirs :
gestion des institutions, négociation de projets avec ceux qui les finançaient,
actions publiques de toutes sortes dans des institutions réformatrices locales,
dans des organismes de conseil ou d’expertise, dans des agences fédérales. Les
sociologues de Chicago prennent ainsi une épaisseur inhabituelle : ils font
plusieurs choses à la fois et passent d’un lieu à un autre, les scènes où ils
agissent interagissent et ces interactions apparaissent comme essentielles pour
rendre compte de leurs œuvres.
Cette approche de l’activité scientifique repose sur une maxime
fondamentale : mettre entre parenthèses « les jugements de valeur sur les
œuvres portés à partir des normes internes aux sciences sociales d’aujourd’hui,
car ces jugements ne peuvent que rendre insaisissable la signification que ces
œuvres eurent en leur temps » (p. 16). C’est ce travail méthodique de
suspension de nos cadres de référence qui peut nous donner une chance de
retrouver « [les] catégories de pensée en usage et [le] sens des actions dans
les contextes d’époque » (p. 16). Il conduit à ne pas s’intéresser seulement
aux œuvres abouties (ou, corpus plus étroit encore, aux œuvres publiées) mais
aussi à celles qui sont restées à l’état de projet ou d’ébauche, à s’attacher
aux chercheurs de second plan aussi bien qu’aux figures célèbres, à s’attarder
sur les incohérences apparentes des pratiques de recherche et des positions
intellectuelles, à accorder une attention particulière aux formulations qui
peuvent nous paraître étranges ou « dépassées » et à étudier chaque œuvre «
sans présupposer l’existence d’un lien nécessaire entre ses divers éléments »
(p. 103). On aura compris que cette façon d’observer et de décrire le travail
des savants – dont on trouve de belles illustrations à propos de la notion d’«
histoire naturelle » chez Park (p. 111) ou de celle d’« interaction » (p. 107)
– est opposée point par point aux récits ordinaires de l’histoire de la
sociologie.
Autre règle de méthode : étudier les activités des savants dans
« leurs relations avec les divers environnements » (p. 16), rapporter les
œuvres à leurs « contextes de production » (p. 415). Le terme « contexte » –
généralement considéré comme faible en histoire des sciences – a ici un sens
précis : il s’agit « d’établir des relations intelligibles entre les produits
finis des recherches et des éléments de l’univers social dans lequel ceux-ci
[ont] été élaborés » (p. 412). C’est un programme exigeant, qui entend lier les
contenus de science au monde social en vue de mieux comprendre les œuvres. Les
contextes forment des contraintes, ouvrent des possibles et en ferment
d’autres, mais ils ne sont jamais pensés sur le mode de la détermination. Ils
sont divers et Chapoulie fait varier sans cesse les éléments qu’il retient,
selon les besoins de l’analyse : contraintes matérielles (financements, accès
aux terrains), conditions institutionnelles (partages de domaines, relations
d’autorité), méthodes disponibles (sans doute ce qui se transmet le plus
sûrement, mais aussi le plus silencieusement), modes d’écriture et modes
d’argumentation, expériences biographiques (collectives ou singulières),
positions des chercheurs hors du monde savant (d’autant plus prégnants que
l’autonomisation universitaire de la discipline est faible, d’autant plus
locaux que l’administration fédérale est absente ou que la sociologie est moins
fortement constituée dans des institutions nationales), conjonctures
intellectuelles (prenant la forme de réseaux de chercheurs et
d’œuvres).
Ainsi, la sociologie de Park est-elle décrite comme un mixte
entre des singularités biographiques (il fut journaliste, il fut aussi
secrétaire du réformateur et éducateur noir Booker T. Washington) et une
perception de la société caractéristique de son milieu (les problèmes sociaux
définis comme problèmes urbains). Il y a donc « une affinité » entre les
travaux de Park et « le point de vue sur la société […] que l’on trouve, d’une
manière diffuse et sous une forme moins abstraite, dans cette partie des élites
intellectuelles anglo-saxonnes qui inclut notamment sociologues et réformateurs
sociaux » (p. 114). C’est dans des termes analogues qu’est interprétée
l’émergence des premières recherches qui aboutiront à la
labeling theory, et notamment
d’
Outsiders (1963), ouvrage dans
lequel Howard S. Becker bouleverse la notion de déviance en la définissant
comme le résultat d’un étiquetage efficace. Chapoulie relève qu’il y avait
alors « un changement de conjoncture intellectuelle » (p. 280) ou, comme Becker
lui-même l’avait noté, « des idées dans l’air ». Depuis les années 1930,
s’était développée une critique de la notion de « désorganisation sociale » et
de la criminologie entendue comme l’étude des comportements des couches
populaires. Il y avait eu des enquêtes sur la criminalité en col blanc et
d’autres qui réhabilitaient des habitants des
slums
[10]. Les élèves de Hughes travaillaient par ailleurs sur
des « professions » en regardant les définitions qu’elles se donnaient
d’elles-mêmes comme des moyens d’action. Il s’était ainsi développé « une sorte
de savoir-faire commun à un ensemble de chercheurs » (p. 286), des ressources
intellectuelles qui étaient disponibles pour être transférées vers le domaine
de la déviance. Chapoulie évoque aussi les expériences biographiques de la
nouvelle génération d’étudiants : ce n’étaient plus des protestants religieux
issus des classes moyennes de petites villes, ils avaient été mis en contact
depuis longtemps avec la diversité des normes dans la grande ville. Il avance
enfin un autre élément : c’est parce qu’ils étaient au contact quotidien des «
criminels » que certains auteurs en étaient venus à s’interroger, comme Frank
Tannenbaum (1938) qui, déjà, avait observé « l’étiquetage [
tagging] » dont les criminels étaient
l’objet
[11]. Ici, on
est moins convaincu : si l’expérience « de terrain » était aussi parlante, on
ne voit pas pourquoi la profession de gardien de prison n’a pas encore fourni
les meilleurs sociologues.
Comment faire l’histoire d’une tradition ?
L’enquête de Chapoulie se démarque donc fermement de «
l’histoire des idées dans son acception traditionnelle, qui a constitué jusqu’à
ces dernières années ce qui passait pour l’histoire de la sociologie » (p. 18).
Insistant sur les contingences, les aléas, les indéterminations, cette façon de
faire s’interdit de réduire les œuvres à un petit nombre de principes ou à un
paradigme. Prenant en compte les usages stratégiques des références, elle
s’empêche d’attribuer naïvement influences et filiations. Tout cela est de
robuste méthode, mais laisse de côté une question importante. S’il est
nécessaire de récuser l’histoire des idées comme manière d’écrire l’histoire
des savoirs, il n’en demeure pas moins que le genre est constamment pratiqué
par les savants eux-mêmes dans leurs argumentaires ordinaires ou, de façon plus
solidifiée, dans l’enseignement ou les rituels d’institution – manuels,
préfaces aux rééditions de « classiques », commémorations. Il ne suffit donc
pas de montrer que les traditions scientifiques sont des reconstructions
stratégiques, mouvantes et infidèles du passé, il convient aussi de les
considérer comme un objet d’enquête important pour l’histoire des
disciplines.
L’école de Chicago est, de ce point de vue, un cas d’école :
comment l’objet ainsi nommé s’est-il formé et en est venu à se consolider au
point de devenir une réalité largement admise ? Chapoulie montre, au fil de ses
analyses, comment certains des sociologues du département ont diversement
contribué à l’affirmation d’une telle tradition, mais il ne se soucie pas pour
autant de conduire un récit historique soutenu sur le sujet
[12]. Abbott, en revanche,
pose d’emblée la question et son ouvrage apporte une contribution
historiographique majeure : il établit que c’est au cours de l’année 1951-1952
que se produisit la première mise en forme de « l’école de Chicago ».
Le département était alors dans une crise profonde. Les
derniers professeurs de la génération des années vingt étaient sur le départ,
les recrues récentes – peu nombreuses et souvent formées localement – s’en
allaient rapidement ailleurs. Au sein du département, les factions se
déchiraient, la ligne de fracture la plus apparente opposant « qualitativistes
» et « quantitativistes ». 1952 fut l’année de l’hémorragie : E. W. Burgess et
William Ogburn refusèrent de retarder leur retraite, Louis Wirth mourut
brusquement, H. Blumer partit pour Berkeley. Alors que la sociologie commençait
une croissance fulgurante dans les autres universités, à Chicago les effectifs
étudiants augmentaient peu. De formidables concurrents avaient pris leur essor
: Talcott Parsons promouvait la théorie sociologique à Harvard, Paul F.
Lazarsfeld et Robert K. Merton la sociologie quantitative formalisée à
Columbia. Le danger se rapprochait : en 1950, le chancelier de l’université –
qui avait placé de fait le département sous tutelle – proposa à R. K. Merton et
P. F. Lazarsfeld de venir à Chicago, sans succès.
C’est dans cette conjoncture qu’un nouveau chancelier exigea du
département en 1951 qu’il engageât une réflexion collective sur son avenir. «
Ainsi, observe Abbott, ce fut l’administration qui, la première, regarda
Chicago comme quelque chose qui était moins que l’ensemble de la discipline,
comme un paradigme spécifique (et daté) » (p. 41). Tout au long de l’année
1951-1952, les membres du département tinrent un séminaire d’auto-redéfinition,
dont les minutes ont été conservées. La consigne était urgente et claire :
avant de savoir à qui allait revenir l’héritage, il fallait d’abord déterminer
ce qu’il était. C’est dans ces interactions dont l’issue n’était en rien fixée
à l’avance qu’apparut « l’école de Chicago ». Abbott conclut ainsi son analyse
:
« Ainsi, les débats du séminaire portent sur la création non
pas de la seconde école de Chicago, mais de la première. Alors que son époque
touchait à sa fin, les survivants essayèrent de la définir pour eux-mêmes. Ce
faisant […] ils transformèrent un sujet moribond en un objet vivant. Cet objet
survécut aux querelles partisanes des années 1950 et se trouva disponible pour
que Janowitz le prenne en charge, comme pour que Hughes le transplante à
Brandeis » (p. 63).
L’école de Chicago naquit donc en 1952, mais quel Chicago ? La
gamme des interprétations possibles était large, elle sera déployée par les
divers héritiers supposés dans les deux décennies qui suivront. Mais
l’essentiel reste que c’est l’action commune des survivants et des successeurs
qui créa la « première école de Chicago ». Et cette « épiphanie » a fourni à
ceux qui formeront ce qu’on appellera par la suite la « seconde école de
Chicago » la principale ressource qui permettra à celle-ci d’exister. Car, au
fond :
« Ce qui fit réellement la différence entre la seconde école
de Chicago et les groupes de Harvard et de Columbia fut qu’elle s’est souciée
de la première et que, de fait, elle en fit rétrospectivement un objet » (p.
20, n. 16).
Une approche interactionniste en histoire des sciences
Les traditions de recherche propres à l’histoire des sciences
ne migrent pas sans difficulté vers l’histoire des sciences de l’homme. En
particulier, et paradoxalement, les outils de la sociologie des savoirs
scientifiques ont été peu utilisés pour écrire l’histoire de la sociologie –
alors qu’ils ont contribué à renouveler en profondeur au cours des vingt
dernières années l’historiographie de la statistique, de l’anthropologie ou de
la psychologie. La plupart des sociologues qui s’intéressent au passé de leur
discipline utilisent naturellement celui-ci comme un réservoir d’arguments à
engager dans les enquêtes et controverses du moment. Quant aux recherches
historiques érudites, elles ont été longtemps marquées par la problématique de
l’institutionnalisation de la discipline et, par conséquent, se sont peu
intéressées aux pratiques des savants et au contenu des savoirs.
Si les livres d’Abbott et de Chapoulie rompent nettement avec
ces routines, les ressources qui permirent cette innovation ne proviennent pas
de l’endroit qu’on aurait pu attendre. Chapoulie ne mobilise, en effet, aucune
des références propres au monde de l’histoire des sciences. C’est à partir
d’une autre perspective qu’il travaille :
« Ma longue familiarité avec le courant de recherche étudié
[…] implique que l’approche adoptée n’est probablement pas très différente de
celle que ces chercheurs auraient sans doute adoptée s’ils avaient étudié ce
même sujet » (p. 20).
Telle serait donc l’ironie de la situation : des sociologues
d’hier (les objets de l’enquête) auraient eux-mêmes inspiré au sociologue
d’aujourd’hui (l’enquêteur) le point de vue à partir duquel ils pouvaient être
observés. La position d’Abbott est assez proche. Certes, il emprunte au langage
de l’histoire des sciences son refus du « présentisme » et des « fables
téléologiques » (p. 1). Mais, pour définir ce qu’est étudier « historiquement »
une tradition scientifique, il lui suffit de dire qu’il l’étudiera « de manière
processuelle » (p. 1) – c’est-à-dire de référer à l’une des positions
méthodologiques majeures des auteurs interactionnistes, celle qu’il avait
lui-même mise en œuvre auparavant dans ses recherches sur les
professions
[13].
C’est en effet une approche interactionniste de l’histoire d’un
groupe de savants et d’une tradition sociologique que ces deux livres
proposent. Je crois que c’est précisément en maintenant cette perspective
jusqu’au bout que deux auteurs pourtant très fortement et depuis longtemps
engagés avec les sociologues qu’ils étudiaient ont pu éviter le présentisme
ordinaire et adopter, comme le revendique Chapoulie, « une démarche proprement
historique » (p. 16).
Abbott mentionne trois circonstances qui furent au point de
départ de son livre. Formé à Chicago (Ph.D. 1982) et professeur dans le
département, il donna en 1992 une grande conférence de l’American Sociological
Association, où il plaidait avec vigueur « la pertinence de l’école de Chicago
aujourd’hui » – sans reculer devant la rhétorique pompeuse qui accompagne
souvent aux États-Unis les actes de candidature au leadership intellectuel : en
revenant aux thèmes de la « tradition de Chicago », il ne s’agissait de rien
moins que « construire une ère nouvelle de la sociologie » (p. 193). Ce texte
massivement prescriptif, refusé par l’
American
Journal of Sociology, sera placé en conclusion de l’ouvrage (ch.
vii). Abbott était par ailleurs
engagé dans une recherche sur les origines de la seconde école de Chicago :
c’est ainsi qu’il découvrit celles de la première, exposées dans un texte
publié en 1995
[14] et
repris (ch.
ii). Mais le gros du
livre a pour origine une commande : en 1992, la rédaction de l’
American Journal of Sociology avait demandé à
Abbott d’écrire une histoire du journal en vue du centenaire de celui-ci en
1995. Une première esquisse de ce travail fut refusée par le journal, prit de
l’ampleur et constitua les chapitres
iii à
vi du livre. Ainsi, Abbott met sans fard
l’exercice historique auquel il se livre au service d’une cause : « l’idée de
détermination par l’interaction et par le contexte » (p. 222). C’est qu’à ses
yeux, la prévalence du « paradigme des variables » depuis le milieu des années
1960 a entraîné une décontextualisation extrême de l’explication sociologique
et cette façon de concevoir la causalité est intellectuellement épuisée. Pour
en sortir, il faut développer des méthodologies qui réintroduisent le temps et
l’espace, les « champs d’interaction [
interactional fields] » (p. 202) : ce serait
précisément cela l’intuition théorique essentielle des sociologues de
Chicago.
Placé dans une autre situation, Chapoulie avait bien entendu un
autre projet. Il avait été du petit nombre de jeunes enseignants qui, depuis la
création du centre universitaire expérimental de Vincennes (1970) devenu
ensuite l’université de Paris VIII, militaient pour le « travail de terrain »
en sociologie, récusant à la fois l’enseignement livresque de la théorie et
l’usage exclusif du questionnaire dans l’enquête
[15]. C’est à partir de cette conviction et
de cette expérience qu’il commença à investir dans les auteurs nord-américains
susceptibles de nourrir et conforter un point de vue longtemps marginal parmi
les sociologues français
[16]. Après un article sur le travail de terrain chez
Hughes (1984), Chapoulie fut le premier à introduire en France Becker (1985) et
Hughes (1996)
[17].
Parallèlement, il s’engagea dans le travail historique qui aboutira à son livre
de 2001, première étude d’ensemble publiée en français sur le sujet, dont il
s’affirme désormais comme le meilleur spécialiste en France.
Comment deux auteurs aussi fortement engagés vis-à-vis de leur
objet ont-ils pu éviter présentisme et hagiographie ? La réponse me paraît
simple : en appliquant aux interactionnistes (et à quelques autres) une méthode
interactionniste conséquente.
Ils ne pouvaient en effet prendre au mot l’étiquette « école de
Chicago » quand la labeling theory –
dans la formulation de laquelle des hommes de Chicago ont tenu une place si
décisive – invite à considérer la production des étiquetages comme un processus
d’interaction sociale. La posture impose de regarder tout discours des savants
sur eux-mêmes, sur leurs contemporains et sur le passé, comme une action en
situation. Cette action produit sans doute un objet, mais celui-ci n’a d’autre
consistance que celle qui lui est accordée dans les conjonctures où il se
forme, se transmet, se transforme. Il est surprenant que certains zélateurs
français de l’interactionnisme se soient laissés prendre à ce piège.
Un point de vue interactionniste conséquent exclut aussi de
prendre au sérieux les grands récits et d’accorder une efficacité propre aux
propositions théoriques sous leur forme abstraite ou générale. Il invite, en
revanche, à regarder la recherche en sociologie comme le résultat (toujours
pour une part aléatoire) de ses conditions sociales : interactions de face à
face ou à distance entre savants, interactions entre les savants, ceux qui les
financent et ceux qui utilisent leurs travaux (ou feignent de le faire),
configurations multiples des trajectoires individuelles, des expériences du
monde social et des conditions concrètes, locales, datées de la pratique
scientifique. Chapoulie, à la fin de son ouvrage, donne la clef de sa façon de
faire :
« En tant que membre de la petite communauté des sociologues
français […], j’ai acquis une connaissance directe élargie du mode de relation
à l’intérieur de ce type de communauté. Celle-ci a inspiré mon interprétation
des indices des positions et comportements individuels et collectifs des
universitaires que l’on trouve à la fois dans la correspondance entre
chercheurs et dans leurs témoignages. Plutôt que d’adopter les interprétations
conventionnelles et simplistes, j’ai pris pour point de départ des
interprétations calquées sur ce que j’observais autour de moi […] » (p.
433).
Abbott, sur un ton un peu différent, ne dit pas autre chose
:
« Si nous pouvons faire en sorte que les lecteurs voient ces
enseignants [les membres du département en 1951-1952] comme un groupe qui leur
ressemble beaucoup, menant toutes les batailles universitaires habituelles avec
toutes les étranges alliances habituelles, nous pourrons alors poser de façon
nouvelle le problème de ce que signifie parler d’une “école”. Lorsqu’il sera
clair qu’aucun membre du corps enseignant n’avait une position tout à fait
cohérente et unifiée, on pourra commencer à réfléchir sur la façon dont des
positions cohérentes peuvent exister comme des rapports collectifs et des
symboles émergents au-dessus du
bricolage des individus » (p. 34).
Cette posture intellectuelle me semble proche de la réflexivité
à laquelle s’efforcent d’autres travaux qui, dans d’autres manières, avec
d’autres vocabulaires et sur d’autres objets, prennent pour point de départ et
pour ressource majeure de l’enquête l’analyse du rapport social de l’enquêteur
à son objet. Un historicisme réflexif – dans sa version interactionniste –
montre ici sa fécondité en matière d’histoire de la sociologie car il a permis
de déjouer les pièges redoutables d’une histoire disciplinaire écrite par les
pratiquants de la discipline.
·
Andrew Abbott, Department and
Discipline : Chicago Sociology at One Hundred, Chicago, University
of Chicago Press, 1999, xii-249 p.
·
Jean-Michel Chapoulie, La
tradition sociologique de Chicago, 1892-1961, Paris, Seuil, 2001,
490 p.
[1]
Signe qui ne trompe pas, un ouvrage de la collection « Que
sais-je ? » lui est consacré : Alain Coulon,
L’école de Chicago, Paris, Puf,
1992.
[2]
Manuel Castells, « Y a-t-il une sociologie urbaine ? »,
Sociologie du travail, vol. 10, n° 1,
1968, pp. 72-90 ; Yves Grafmeyer et Isaac Joseph, « La ville-laboratoire et le
milieu urbain », in
L’école de Chicago. Naissance
de l’écologie urbaine, Paris, Champ urbain, 1979, pp. 5-52 ; Ulf
Hannerz,
Exploring the City : Inquiries Toward an
Urban Anthropology, New York, Columbia University Press, 1980 (trad.
fr.
Explorer la ville. Éléments d’anthropologie
urbaine, Paris, Minuit, 1983).
[3]
I. Joseph, « Les répertoires du citadin », in
Explorer la ville…,
op. cit., p. 9.
[4]
Robert E. L. Faris,
Chicago
Sociology, 1920-1932, Chicago, University of Chicago Press, 1970
(1
re éd. San Francisco,
Chandler Pub. Co, 1967).
[5]
Martin Bulmer,
The Chicago School
of Sociology : Institutionalization, Diversity and the Rise of Sociological
Research, Chicago, University of Chicago Press, 1984 ; Lee Harvey,
Myths of the Chicago School of
Sociology, Avebury, Aldershot, 1987 ; Mary Jo Deegan,
Jane Addams and the Men of the Chicago School,
1892-1918, New Brunswick, N. J., Transaction Books, 1988 ; Dennis
Smith,
The Chicago School : A Liberal Critique of
Capitalism, New York, St Martin’s Press, 1988 ; Rolf Lindner,
Die Entdeckung der Stadtkultur : Soziologie aus
der Erfahrung der Reportage, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1990
(trad. angl.
The Reportage of Urban Culture :
Robert Park and the Chicago School, Cambridge, Cambridge University
Press, 1996).
[6]
Kathryn Kish Sklar, « Hull-House Maps and Papers : Social
Science as Women’s Work in the 1890s »,
in M. Bulmer, Kevin Bales et K. K. Sklar (éd.),
The Social Survey in Historical Perspective,
1880-1940, Londres, Cambridge University Press, 1991, pp. 111-147 ;
Jennifer Platt, « The Chicago School and Firsthand Data »,
History of the Human Sciences, vol. 7,
n° 1, 1994, pp. 57-80.
[7]
Daniel Breslau, « L’École de Chicago existe-t-elle ? »,
Actes de la recherche en sciences
sociales, n° 74, 1988, pp. 64-65.
[8]
Le choix du titre de l’ouvrage a été imposé, non sans mal, à
l’éditeur, après une rupture avec un autre éditeur sur ce point précis
(commentaire de Jean-Michel Chapoulie, « Lire les sciences sociales », Paris,
Institut de recherche sur les sociétés contemporaines, Iresco, 29 mai
2002).
[9]
Lorsque « école de Chicago » est utilisé dans l’ouvrage, c’est
toujours entre guillemets. J.-M. Chapoulie relève d’ailleurs l’imprudence
d’Andrew Abbott à utiliser « Chicago school of sociology » car, quelle que soit
la subtilité de ses analyses, elles seront oubliées lors de l’usage du terme
(p. 410, n. 4).
[10]
Edwin H. Sutherland, « White-Collar Criminality »,
American Sociological Review, vol. 5,
n° 1, 1940, pp. 1-12 ; William Foote Whyte,
Street Corner Society : The Social Structure of an Italian
Slum, Chicago, University of Chicago Press, 1943.
[11]
Frank Tannenbaum,
Crime and the
Community, New York, Ginn, 1938.
[12]
Une raison avancée par J.-M. Chapoulie pour ne pas s’être
beaucoup intéressé aux usages des étiquettes liées à Chicago est qu’il était «
convaincu de [son] incapacité à lutter contre ces labels » (« Lire les sciences
sociales », Iresco, 29 mai 2002).
[13]
A. Abbott,
The System of
Professions : An Essay on the Division of Expert Labor, Chicago,
University of Chicago Press, 1988.
[14]
A. Abbott et Emanuel Gaziano, « Transition and Tradition :
Departmental Faculty in the Era of the Second Chicago School »,
in Gary Alan Fine (éd.),
A Second Chicago School ? The Development of a
Postwar American Sociology, Chicago, University of Chicago Press,
1995.
[15]
J.-M. Chapoulie, « Enseigner le travail de terrain et
l’observation : témoignage sur une expérience (1970-1985) »,
Genèses, n° 39, 2000, pp.
138-155.
[16]
Le marché de l’importation française des « interactionnistes »
nord-américains était néanmoins assez encombré. Voici, par ordre chronologique,
les traductions parues à ce jour (on indique le nom du signataire de la
préface, introduction, ou présentation, à défaut celui du traducteur) :
Asiles d’Erving Goffman (Robert
Castel, Minuit 1968),
La mise en scène de la vie
quotidienne de Goffman (trad. Alain Accordo, Minuit 1973),
Les rites d’interaction de Goffman
(trad. Alain Kihm, Minuit 1974),
Stigmate de Goffman (trad. A. Kihm, Minuit
1975),
La profession médicale d’Eliot
Freidson (trad. Andrée Lyotard-May et Catherine Malamoud, Payot 1984),
Outsiders d’Howard S. Becker (J.-M.
Chapoulie, A.-M. Métaillé 1985),
Façons de
parler de Goffman (trad. A. Kihm, Minuit 1987),
Les moments et leurs hommes de Goffman
(Yves Winkin, Seuil-Minuit 1988),
Les mondes de
l’art de Becker (Pierre-Michel Menger, Flammarion 1988),
Les cadres de l’expérience de Goffman
(trad. I. Joseph, Minuit 1991),
Miroirs et
masques d’Anselm L. Strauss (trad. Maryse Falandry, Métailié 1992),
La trame de la négociation de Strauss
(Isabelle Baszanger, L’Harmattan 1992),
Le regard
sociologique d’Everett C. Hughes (J.-M. Chapoulie, EHESS 1996),
Propos sur l’art de Becker (Alain
Pessin, L’Harmattan 1999),
Les ficelles du
métier de Becker (Henri Peretz, La Découverte 2002),
L’arrangement entre les sexes de
Goffman (Claude Zaidman, La Dispute 2002).
[17]
H. S. Becker,
Outsiders. Études
de sociologie de la déviance, Paris, A.-M. Métaillé, 1985 (trad. fr.
d’
Outsiders, New York, The Free Press
of Glencoe, 1963) ; E. C. Hughes,
Le regard
sociologique, Paris, EHESS, 1996 (trad. fr. d’essais choisis
notamment dans
The Sociological Eye : Selected
Papers, Aldine Atherton, 1971).