2003
Genèses
Dossier
Les mots de la ville
S’attacher aux désignations urbaines qui participent de
constructions territoriales, tel est le parti adopté pour ce second ensemble
consacré aux mots de la ville
[1]. Des constructions en mouvement : les catégorisations
qui les sous-tendent peuvent se maintenir, parfois de façon très durable, être
revitalisées à travers un même terme, s’éteindre ou se renouveler ; voyager
dans le temps et les registres d’une langue, selon des temporalités, des
figures et des rapports de force variables.
La croissance des villes a parfois rendu nécessaire la création
de mots qui rendent lisibles les nouvelles formes urbaines ; mais le plus
souvent des dénominations anciennes, comme « faubourg » ou « banlieue »
qu’analyse Alain Faure, ont continué d’être utilisées, grâce aux modifications
graduelles de leur signification et à l’élaboration de nouveaux critères de
définition. Est-il besoin de le rappeler, les classifications des territoires
ne font pas qu’identifier des morceaux d’espace. Toutes engagent la
classification concomitante de groupes humains et déclinent des hiérarchies. En
témoigne le constat dressé par les auteurs des textes qui suivent : les
réalités urbaines sont plus complexes que la représentation lexicale qui en est
donnée. Marco Folin montre ainsi comment, en Italie sous l’Ancien Régime, alors
que città ne peut se dire, à
proprement parler, que d’une ville épiscopale, même si d’autres critères
(quantifiables comme le poids démographique ou le rang économique) se font jour
et menacent cet ordre, l’intérêt qu’y trouvent les patriciats urbains a permis
à cette classification de perdurer. Pour Nicolas Puig, le vocabulaire de
Tozeur, en Tunisie, qui exprime une relation forte entre territoire et parenté,
ne prend pas en compte des évolutions qui y atténuent considérablement la
prégnance des groupes lignagers. La ville semble presque toujours décrite par
des mots issus de classifications figées imparfaitement actualisées. Les
désignations des espaces urbains structurent et organisent la perception
sociale des villes, mêlant passé et présent, définissant, autour des catégories
autorisées ainsi produites, des adhésions plus ou moins partagées.
Les mots contribuent à un « étiquetage » des territoires : ils
manifestent, pour ceux qui les utilisent, une prise de conscience des traits
qui caractérisent une catégorie reconnue de fractions d’espace. Les valeurs qui
façonnent et distinguent les territoires, ainsi que leurs usages dans les
discours sur et dans la ville, posent la question de la publicité et de la
diffusion des nomenclatures ou, en d’autres termes, de la réception des
dénominations produites par des locuteurs différemment situés dans la société :
les classifications exprimées à travers les désignations génériques sont-elles
connues et comprises par les populations qu’elles concernent, ou bien leur
demeurent-elles opaques, fabriquées et reconnues seulement par des institutions
et des acteurs (administrateurs, intellectuels, aménageurs) extérieurs aux
espaces ainsi définis et classés ? Dynamiques et évolution des classifications
dépendent des degrés et formes d’accessibilité à la compréhension de ces
catégories : on voit dans les pages qui suivent comment un terme stigmatisant,
connu des habitants décrits de la sorte à distance, peut aisément entrer dans
les lexiques locaux pour donner une identification positive aux sujets
concernés. Un nouveau mot en arrive à désigner non seulement un nouveau lieu
urbain et un nouveau groupe d’habitants, mais encore une façon d’être citadin.
Comme le montre notamment Mona Harb à propos de la
dâhiye du Sud de Beyrouth, en
s’appropriant ou en repoussant les mots et les classifications auxquelles ils
renvoient, les habitants des « banlieues » et des « périphéries » leur font
subir, en retour, des évolutions. La mise en mots, et donc en catégories, de la
cité, fournit aux individus une gamme d’attributs et de valeurs, de manières de
vivre dans l’espace urbain, dans lesquels se reconnaître, ou contre lesquels se
définir : les catégories formées par l’acte de nommer s’en trouvent ainsi,
progressivement, modifiées à leur tour.
Des éléments d’une rhétorique des mots de la ville se dégagent.
D’une part, souvent les découpages produits par la langue n’ont pas, comme on
s’en rend compte à propos de « faubourg » ou de l’indication « derrière le
cimetière » (wara aj-jabbâna) en usage
à Tozeur, la netteté d’un document cartographique. Ils ne se superposent pas
nécessairement à une limite physique, n’en n’ont pas la stabilité –
città, dont la définition coïncide
avec le mur d’enceinte, apparaît à cet égard comme une exception. D’autre part,
des mots a priori neutres, comme en français « faubourg » ou
dâhiye en arabe, sont susceptibles –
toujours ? – de se charger de connotations sociales, culturelles, péjoratives.
Au besoin, comme pour « banlieue », on leur invente une étymologie plus
conforme à la coloration qui leur a été affectée. Ils deviennent ainsi un
vecteur privilégié pour la stigmatisation, dans un « va et vient » entre social
et spatial permettant à toute sorte d’acteurs de jouer sur le proche et le
lointain, l’intérieur et l’extérieur, le central et le périphérique… Des
qualificatifs s’ajoutent éventuellement aux termes génériques : « rouge »,
appliqué à « banlieue » ou à « ceinture », en est une belle illustration. Ou,
au contraire, un nom se dégage de toute spécification d’ordre dénotatif ou
connotatif pour accéder au statut de quasi-toponyme : la Dâhiye,
le faubourg… Des caractères supposés
sont sélectionnés pour forger un référent-type, objet notionnel condensé en un
mot utilisé, sinon comme une arme, du moins comme un drapeau. La catégorisation
procède alors par raccourcis, par réductions englobantes. Mais le processus
inverse existe également : une catégorie se diversifie, se subdivise, en
intégrant des critères nouveaux, comme on le voit à propos de
città, pour produire en son sein une
hiérarchisation ou, comme le tentent les habitants de la Dâhiye de Beyrouth,
pour rompre l’encerclement d’une homogénéisation jugée abusive. Et proposer
ainsi de nouvelles constructions territoriales.
Jean-Charles
Depaule
Brigitte
Marin
[1]
Voir
Genèses, n° 33,
décembre 1998.
Ces travaux ont été réalisés dans le cadre du CDR du CNRS, «
Les mots de la ville ».