Genèses
Belin

I.S.B.N.2701134390
176 pages

p. 2 à 3
doi: en cours

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Dossier

no51 2003/2

2003 Genèses Dossier

Les mots de la ville

S’attacher aux désignations urbaines qui participent de constructions territoriales, tel est le parti adopté pour ce second ensemble consacré aux mots de la ville [1]. Des constructions en mouvement : les catégorisations qui les sous-tendent peuvent se maintenir, parfois de façon très durable, être revitalisées à travers un même terme, s’éteindre ou se renouveler ; voyager dans le temps et les registres d’une langue, selon des temporalités, des figures et des rapports de force variables.
La croissance des villes a parfois rendu nécessaire la création de mots qui rendent lisibles les nouvelles formes urbaines ; mais le plus souvent des dénominations anciennes, comme « faubourg » ou « banlieue » qu’analyse Alain Faure, ont continué d’être utilisées, grâce aux modifications graduelles de leur signification et à l’élaboration de nouveaux critères de définition. Est-il besoin de le rappeler, les classifications des territoires ne font pas qu’identifier des morceaux d’espace. Toutes engagent la classification concomitante de groupes humains et déclinent des hiérarchies. En témoigne le constat dressé par les auteurs des textes qui suivent : les réalités urbaines sont plus complexes que la représentation lexicale qui en est donnée. Marco Folin montre ainsi comment, en Italie sous l’Ancien Régime, alors que città ne peut se dire, à proprement parler, que d’une ville épiscopale, même si d’autres critères (quantifiables comme le poids démographique ou le rang économique) se font jour et menacent cet ordre, l’intérêt qu’y trouvent les patriciats urbains a permis à cette classification de perdurer. Pour Nicolas Puig, le vocabulaire de Tozeur, en Tunisie, qui exprime une relation forte entre territoire et parenté, ne prend pas en compte des évolutions qui y atténuent considérablement la prégnance des groupes lignagers. La ville semble presque toujours décrite par des mots issus de classifications figées imparfaitement actualisées. Les désignations des espaces urbains structurent et organisent la perception sociale des villes, mêlant passé et présent, définissant, autour des catégories autorisées ainsi produites, des adhésions plus ou moins partagées.
Les mots contribuent à un « étiquetage » des territoires : ils manifestent, pour ceux qui les utilisent, une prise de conscience des traits qui caractérisent une catégorie reconnue de fractions d’espace. Les valeurs qui façonnent et distinguent les territoires, ainsi que leurs usages dans les discours sur et dans la ville, posent la question de la publicité et de la diffusion des nomenclatures ou, en d’autres termes, de la réception des dénominations produites par des locuteurs différemment situés dans la société : les classifications exprimées à travers les désignations génériques sont-elles connues et comprises par les populations qu’elles concernent, ou bien leur demeurent-elles opaques, fabriquées et reconnues seulement par des institutions et des acteurs (administrateurs, intellectuels, aménageurs) extérieurs aux espaces ainsi définis et classés ? Dynamiques et évolution des classifications dépendent des degrés et formes d’accessibilité à la compréhension de ces catégories : on voit dans les pages qui suivent comment un terme stigmatisant, connu des habitants décrits de la sorte à distance, peut aisément entrer dans les lexiques locaux pour donner une identification positive aux sujets concernés. Un nouveau mot en arrive à désigner non seulement un nouveau lieu urbain et un nouveau groupe d’habitants, mais encore une façon d’être citadin. Comme le montre notamment Mona Harb à propos de la dâhiye du Sud de Beyrouth, en s’appropriant ou en repoussant les mots et les classifications auxquelles ils renvoient, les habitants des « banlieues » et des « périphéries » leur font subir, en retour, des évolutions. La mise en mots, et donc en catégories, de la cité, fournit aux individus une gamme d’attributs et de valeurs, de manières de vivre dans l’espace urbain, dans lesquels se reconnaître, ou contre lesquels se définir : les catégories formées par l’acte de nommer s’en trouvent ainsi, progressivement, modifiées à leur tour.
Des éléments d’une rhétorique des mots de la ville se dégagent. D’une part, souvent les découpages produits par la langue n’ont pas, comme on s’en rend compte à propos de « faubourg » ou de l’indication « derrière le cimetière » (wara aj-jabbâna) en usage à Tozeur, la netteté d’un document cartographique. Ils ne se superposent pas nécessairement à une limite physique, n’en n’ont pas la stabilité – città, dont la définition coïncide avec le mur d’enceinte, apparaît à cet égard comme une exception. D’autre part, des mots a priori neutres, comme en français « faubourg » ou dâhiye en arabe, sont susceptibles – toujours ? – de se charger de connotations sociales, culturelles, péjoratives. Au besoin, comme pour « banlieue », on leur invente une étymologie plus conforme à la coloration qui leur a été affectée. Ils deviennent ainsi un vecteur privilégié pour la stigmatisation, dans un « va et vient » entre social et spatial permettant à toute sorte d’acteurs de jouer sur le proche et le lointain, l’intérieur et l’extérieur, le central et le périphérique… Des qualificatifs s’ajoutent éventuellement aux termes génériques : « rouge », appliqué à « banlieue » ou à « ceinture », en est une belle illustration. Ou, au contraire, un nom se dégage de toute spécification d’ordre dénotatif ou connotatif pour accéder au statut de quasi-toponyme : la Dâhiye, le faubourg… Des caractères supposés sont sélectionnés pour forger un référent-type, objet notionnel condensé en un mot utilisé, sinon comme une arme, du moins comme un drapeau. La catégorisation procède alors par raccourcis, par réductions englobantes. Mais le processus inverse existe également : une catégorie se diversifie, se subdivise, en intégrant des critères nouveaux, comme on le voit à propos de città, pour produire en son sein une hiérarchisation ou, comme le tentent les habitants de la Dâhiye de Beyrouth, pour rompre l’encerclement d’une homogénéisation jugée abusive. Et proposer ainsi de nouvelles constructions territoriales.
Jean-Charles Depaule
Brigitte Marin
 
NOTES
 
[1] Voir Genèses, n° 33, décembre 1998. Ces travaux ont été réalisés dans le cadre du CDR du CNRS, « Les mots de la ville ».
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