2003
Genèses
Dossier
« Ceux de derrière le cimetière »
Appartenances urbaines et stigmatisations à Tozeur (Jérid,
Sud-Ouest tunisien)
Nicolas Puig
La ville de Tozeur dans le Sud-Ouest tunisien accueille depuis
une quarantaine d’années un mouvement massif de sédentarisation de nomades
Awlâd Sîdî Abîd, notamment du groupe des Rkârka qui sont à l’origine de la
création de quartiers périphériques situés derrière l’un des cimetières de la
ville. Cette « invasion », comme le perçoivent certains Jéridis (habitants de
la région du Jérid), ne manque pas d’affecter la petite ville saharienne qui
connaît des changements importants dans sa composition sociale et dans son
organisation territoriale. À l’insertion des Rkârka dans la ville répond la
stigmatisation dont ils sont l’objet.
The city of Tozeur in Southwest Tunisia has been the chosen place
for the massive movement towards a sedentary life of Awlâd Sîdî Abîd nomads,
particularly the Rkârka group, whose settlement created the outlying
neighbourhoods located behind one of the city’s cemeteries. The “invasion” of
this group, as some of the inhabitants of Jérid perceived it, has had a
definite effect on the small Saharan city, which has undergone significant
changes in its social make-up and territorial organisation. In response to
their insertion in the fabric of the city, the Rkârka group has become
stigmatised.
La région historique du Jérid se compose d’une succession de
vieilles cités adossées à leur palmeraie le long d’une colline allongée
(dhrâ‘) de plusieurs kilomètres
séparant les deux chotts al-Jarîd et
al-Gharsa. Les habitants estiment être
dépositaires d’une culture forgée dans la sédentarité autorisant le cumul des
œuvres humaines. Ils se nomment les Jéridis (jridîyya, singulier :
jridî), du nom de la région qu’ils
occupent. Cette appartenance géographique suffit à les différencier des nomades
qui portent le nom de leur ancêtre éponyme, substituant à la référence spatiale
une identité ancrée sur la lignée et sa succession, donc sur le temps. Ils se
nomment ainsi, par exemple, Rkârka (singulier : rakrûkî), les descendants de Rakrûk, lui-même
issu de Sîdî Abîd, patron saint ayant vécu probablement au
xvie siècle, dont le tombeau se situe dans
la région de Tebessa en Algérie orientale. Depuis une quarantaine d’années,
dans un mouvement continu presque totalement tari aujourd’hui, les Rkârka, avec
d’autres groupes du même ensemble tribal des Awlâd Sîdî Abîd, sont venus en
masse se fixer aux abords de la ville de Tozeur, dans deux vastes zones nommées
Ras adh-Dhrâ‘, située derrière le cimetière Sîdî Abdel Rahim, et Helba. On
estime leur nombre à environ six mille âmes pour la seule ville de Tozeur
peuplée en tout de près de quarante mille habitants.
Plan de la ville de Tozeur. ©
Nicolas Puig d’après plan touristique OTC
Les bédouins des steppes du Jérid sont souvent perçus par les
habitants des villes oasiennes à travers le prisme d’une conception dualiste
des rapports sociaux répandue dans le monde arabe. Celle-ci associe la
civilisation à la sédentarité et le nomadisme à une menace permanente pesant
sur la cité, puis, à un problème majeur posé à sa cohésion lors de la fixation.
Les contenus employés par les Jéridis pour stigmatiser les populations Rkârka
installées à Tozeur dénotent une telle représentation qui oppose les mondes
citadins et bédouins.
Toutefois, là comme ailleurs, des changements sociaux
importants qui résultent notamment d’une insertion plus grande des bédouins
dans la ville et de l’ensemble de ses habitants dans des espaces plus
englobants, contribuent à remodeler les rapports sociaux comme les
représentations. En même temps qu’un facteur majeur de la nouvelle organisation
urbaine dont ils sont une composante inédite, les bédouins sédentarisés à
Tozeur représentent la source encore jaillissante d’un relatif malaise social.
Constituant une sorte d’arrière-plan des classements locaux, les effets
concrets de la stigmatisation urbaine sont toutefois limités à certains
compartiments de la vie sociale. Elle est ainsi une potentialité à de rares
occasions réalisée, que ce soit dans le passage des discours aux faits, comme
dans l’expression publique du rejet des membres du groupe des Rkârka.
Éléments de méthode et orientation théorique
Comment s’articulent les relations de parenté avec les
relations de voisinage et l’organisation tribale avec la construction citadine
est la question de fond qui traverse ce texte. Car au-delà des appartenances et
des identités se profile la construction problématique d’une société citadine
dans une ville saharienne en proie à des changements radicaux (afflux
touristiques, sédentarisation massive des nomades, principalement Awlâd Sîdî
Abîd, bouleversement des modes de vie, etc.). La coprésence des bédouins
faisant désormais partie intégrante de la ville et des oasiens, pouvant se
sentir parfois presque marginalisés dans leur cité, produit de la
sur-différenciation et de la stigmatisation envers les néo-urbains des
quartiers périphériques. Pourtant les choses évoluent rapidement et bon nombre
de Jéridis ont rejoint les Rkârka dans ces vastes quartiers récents. La
permanence de la stigmatisation et de l’assimilation entre une population et un
espace est donc en décalage avec la situation contemporaine. Les vieux
registres du territoire et du groupe, bousculés par la construction citadine,
perdurent pourtant.
Les données anthropologiques contenues dans cet article sont
issues d’une enquête réalisée entre 1995 et 1998, qui portait sur les
recompositions de l’espace social du Sud tunisien étudiées à travers le prisme
d’une population d’anciens nomades sédentarisés aux abords de la ville de
Tozeur. Les expressions et les manières de dire ont été notées au cours de
conversations avec les habitants. La majorité de l’enquête a ainsi été
effectuée chez des Rkârka qui sont une composante du groupe des Awlâd Sîdî Abîd
dont les membres sont disséminés de part et d’autre de la frontière
algéro-tunisienne. Toutefois, les investigations ne se sont pas limitées au
quartier de sédentarisation et à la population majoritaire, les Rkârka. Terrain
privilégié, lieu de « l’ethnologie longue », il ne fut pas le seul puisque les
réseaux tissés par les individus et leurs insertions diverses les placent dans
un espace social plus large, abordé quant à lui au moyen d’une « ethnologie
brève
[1] ».
Lors de cette enquête, mon orientation théorique fut de
privilégier une approche compréhensive impliquant des questionnements sur la
façon dont les individus ordonnent leur(s) univers de sens. Cela conduisit à la
prise en compte de la variété des pratiques et des conceptions. Celles-ci
trouvent leur intelligibilité à des échelles de généralisation variables, très
locales comme les formes d’altérité que le rapport Rkârka-Jridîyya met en œuvre
ou plus universelles, comme la participation aux valeurs citadines dont
témoignent les pratiques urbaines du paseo et de la balade.
Une telle démarche suppose l’intégration d’une dimension
phénoménologique aux approches développées. Elle propose, en effet, de renoncer
au « langage des variables et des causes » et de leur substituer la saisie de «
la manière dont les multiples contraintes simultanées et enchevêtrées orientent
les comportements »
[2].
Cette saisie peut se faire par la restitution des vécus sociaux comme dans
l’exercice particulier de la chronique ethnologique ou dans certaines formes de
sociologie « narrative ». Ces dernières décrivent la vie quotidienne des
individus à travers de menus événements, des bribes de conversations, de dires
ou de faires. Les trajectoires individuelles sont ensuite replacées dans la
trame des faits collectifs. Dans un tel cadre épistémologique, la description
devient un enjeu de première importance. Mais cela ne va pas sans poser une
série de questions d’une autre nature quant au statut des textes et de leurs
auteurs lorsque cette description a pour objectif d’amener directement à la
compréhension
[3]. J’ai
pris de mon côté le parti de mêler description et explication, espérant que le
caractère détaillé de la première conduira à une bonne compréhension des
recompositions affectant la société citadine à Tozeur.
Sédentarisés dans la zone péri-urbaine de Ras adh-Dhrâ‘, les
bédouins font l’expérience de la densité. Par le recours aux façons de nommer
les nouveaux espaces habités et par l’observation des modalités de construction
de l’espace, il s’agit dans un premier temps d’explorer les nouveaux quartiers
périphériques qu’ils occupent. Puis, il sera nécessaire d’élargir l’échelle
d’observation à la ville dans son ensemble et à la structuration des quartiers.
Si le registre spatial offre aux stigmatisations certains de leurs opérateurs
les plus efficaces, celles-ci reçoivent également des contenus variés sur
lesquels nous achèverons cette plongée dans l’organisation citadine d’une ville
saharienne en proie à un développement sans précédent de ses armatures
urbaines.
Appropriation des espaces habités
Les échelles de la vie résidentielle
Ras adh-Dhrâ‘ est une zone construite récente dont les
prémisses remontent aux années quarante et le développement s’inscrit
majoritairement dans les décennies soixante-dix et quatre-vingts. Aussi, pour
nombre d’habitants du centre, cet endroit ne peut constituer un quartier au
sens entier – citadin – de cette notion. Une analyse des termes employés par
les habitants eux-mêmes montre qu’il n’y a pas unanimité sur la qualification
de ce lieu de vie, une nette différence existant entre l’appréhension des
anciens et celle des plus jeunes. Dans tous les cas, le vocable
hûma (quartier) lorsqu’il est employé
ne peut avoir les mêmes résonances que dans les quartiers centraux de la ville,
ni, par exemple, dans le faubourg sud de la médina de Tunis
[4]. Car rien ne préexistait aux actuels
habitants qu’un morceau de steppe dominant légèrement la ville de
Tozeur.
Bien que la densité du bâti soit faible et dénote un milieu
urbain fort modeste, il est possible de discerner en ce lieu trois échelles
spatiales : la proximité, le quartier défini par l’aire des sociabilités de
voisinage – recrutement des joueurs de football également
[5] – et, enfin, les trois secteurs
constitutifs de la zone péri-urbaine de Ras adh-Dhrâ‘. Dans les villages de
sédentarisation de la région, comme Dghûms, ces trois niveaux de maillage de
l’espace ne se retrouvent pas. En effet, seul le territoire de proximité
correspondant à une unité familiale (
lahma, ceux de la même chair, c’est-à-dire le
groupe des
awlad al-‘am et de leurs
ascendants, les cousins patrilinéaires) et le secteur englobant sont présents.
Les habitants définissent leur espace par rapport à des particularités
géophysiques, par exemple à droite de l’oued ou à sa gauche, et en référence au
groupe agnatique. L’emploi du terme
hûma est spécifique aux configurations plus
urbaines dans lesquelles l’espace n’est plus désigné uniquement par des formes
dérivées des patronymes agnatiques. Cependant, il coexiste plus qu’il ne se
substitue entièrement aux appellations issues des liens de parenté.
Une rue du quartier de Ras
adh-Dhrâ‘. © Cliché Nicolas Puig
La proximité est définie par des unités de voisinage
constituées par la parentèle, sans que cela soit absolu, puisque la mixité
ethnique existe à Ras adh-Dhrâ‘ et qu’elle est vécue sur le mode pacifié des
relations de bon voisinage. Exprimée dans le langage de la parenté, cette
échelle de la proximité est définie par les appellations formées sur un nom
propre au pluriel (« brisé » ou en « iyya » des ethniques en i). La concordance
entre groupement familial et habitat est telle que le nom de famille devient
nom de lieu, toponyme. Le nom arabe de ce procédé morphologique est
nisba
[6] (adjectif de relation) qui décline dans le même temps
l’appartenance à la lignée et à son espace. Ce phénomène est significatif d’une
société qui articule étroitement patrilinéarité et territorialité et qui fait
correspondre parenté et espace à chaque échelle, sans que l’on puisse donner à
cette relation un sens déterminant, la relation de parenté étant de moins en
moins établie à mesure que les unités territoriales sont de plus en plus
englobantes. La notion de
‘arsh qui
s’applique aussi bien à des lignages entiers (les Rkârka par exemple) qu’à une
famille élargie, reflète cette structuration en abîme que formalise,
grammaticalement et morphologiquement, la
nisba.
Ainsi, à partir du nom de famille, Jaffâl, est construit
Jafâfliyya qui désigne aussi bien le
‘arsh que le pâté de maisons qu’il
occupe. Cette appellation indique la présence dans l’espace d’un groupe
lignager homogène. Il se trouve deux Jafâfliyya dans les quartiers de sédentarisation
des Awlâd Sîdî Abîd, mais seule celle de Helba, en bordure de la route
d’al-Hamma, est considérée par les Rkârka comme « véritable » (le terme employé est
rasmî, « officiel » et, partant, «
véritable ») ; la seconde, entourée de lignages différents et de Jéridis ne
l’étant pas aux yeux des Rkârka. D’autres expressions permettant d’établir un
maillage de l’espace sont plus neutres ethniquement et construites à partir de
repères matériels. Ainsi des jama‘at
zû, ceux du zoo, des jama‘at
ab-blaka, ceux qui habitent près des panneaux d’indication à
l’intersection de la route de Nefleyat et de celle conduisant au zoo. Ces
expressions appartiennent à un langage plus juvénile et structurent le quartier
de l’intérieur.
Les territoires de la proximité devraient être ceux de la
parenté proche. Il y a une certaine fierté qui transparaît chez ceux qui ont
réussi à conserver un quartier « pur » (sâfî). Ainsi, on hésitera à vendre une portion
de terrain ou une maison à un habitant du centre-ville s’il est Jéridi quand
celles-ci sont placées « à l’intérieur » du quartier lignager.
Fierté également quand on compare avec un peu d’exagération
tout de même, le quartier à une vieille ville, une médina
gdima, du point de vue de
l’enchevêtrement des rues et de la présence d’impasses, critère qualifiant de
l’urbain. L’image du vieux quartier d’habitation avec sa densité humaine, celui
où l’on trouve des impasses, est celle que certains aimeraient donner de leur
habitat. Cette cohésion urbaine, cette parfaite adéquation entre le bâti et la
parenté, est l’illustration pour les membres d’un lignage de leur force
collective. Les Awlâd Sî Mbarek ne se sont jamais désunis, se plaît-on à penser
chez eux, contrairement aux membres des autres lignages qui souffrent de leur
faiblesse que révèle leur éloignement (Helba) et la mixité qu’ils doivent subir
dans leurs quartiers de proximité. Il est possible de voir dans cette
expression de la pureté du quartier, une transcription spatiale du mythe de la
pureté et de la noblesse des origines qui est très présent au centre-ville
comme à la périphérie.
Certains Awlâd Sîdî Abîd emploient le mot
dashra (hameau, petit village) pour
désigner un pâté de maisons homogène du point de vue de sa composition
lignagère. Selon l’endroit où l’on se trouve dans le quartier et surtout selon
le degré d’intégration aux mouvements de la ville, on sort un peu de la logique
lignagère lorsque l’on parle de
hûma
et l’on y demeure quand on emploie le terme plus rural de
dashra qui indique que l’on se
considère comme en autarcie. Mais ce terme a une forte connotation villageoise
et oasienne dans le Sud, André Louis indiquant que « le fellah-oasien se
groupait […] en “dechra” par familles, à l’ombre des vergers de l’oasis, le
plus souvent à la lisière de celle-ci, près des jardins qu’il cultivait comme
propriétaire ou comme khammès
[7] ». Le mot implique donc une reconnaissance du
changement de situation sans prendre en compte la dimension citadine que
pourrait revêtir la nouvelle implantation. Il reflète une conception des
nouveaux espaces axée plus sur leurs terroirs que sur leur urbanité
intrinsèque. C’est en quelque sorte, de la part de certains sédentarisés, une
vision rurale de la ville-oasis.
Cependant la notion de hûma n’a pas à Ras adh-Dhrâ‘ la même profondeur
qu’elle revêt dans les grandes villes tunisiennes comme, par exemple, à Tunis.
Le terme est le plus souvent employé pour désigner les territoires de
proximité. Ce sont les proches (al-aqârîb), ceux de la parentèle avec lesquels
on partage la résidence. Ce sont quelques pâtés de maisons que partagent les
membres d’une même famille élargie. Trois ou quatre rues plus haut, ce n’est
déjà plus hûmti, mon quartier, c’est
ba‘îd ‘ala hûmtî, loin de mon
quartier. On retrouve le phénomène d’éclatement de la notion de quartier qui se
restreint pour les habitants, dans son acception quotidienne, à quelques pâtés
de maisons. Mais contrairement à Bab Jdîd à Tunis pour reprendre l’exemple que
nous a fourni Isabelle Berry, il n’y a pas à Ras adh-Dhrâ‘ la même densité de
ces territoires de proximité, ni le même attachement. De plus, l’unanimité
n’existe pas dans les façons de nommer l’espace, puisque l’emploi du terme
hûma est loin d’être général. Ce sont
les jeunes qui l’utilisent, les plus âgés lui préférant les appellations
ethniques ou fonctionnelles (périphrases à partir de repères spatiaux, toponyme
générique de Ras adh-Dhrâ‘ antérieur à l’implantation).
L’échelle de la proximité alimente une sociabilité des
proches constitués par les membres de la parentèle établis dans le voisinage.
La géographie des
rmîla (diminutif
construit à partir du mot
rmel,
sable), espaces recouverts de sable aménagés devant les maisons, fait
apparaître une sociabilité adulte et masculine captive de la proximité
immédiate. Plus jeune, on s’installe à un coin de rue, adossé à un
hûsh
[8], pour discuter, jouer aux cartes, passer le temps. En
hiver, il arrive que l’on fasse un petit feu pour se réchauffer, ce qui ne
manque pas d’accentuer la ruralité du quartier et de ses habitants aux yeux des
Jéridis.
Les femmes ne connaissent la rue que pour passer, jamais pour
y rester, à l’instar d’ailleurs de la grande majorité des lieux publics. À
l’exception, il est vrai des plus âgées qui peuvent tenir conciliabule sur le
pas de leur maison, à deux ou trois, se rappelant à coup sûr les souvenirs des
temps anciens où l’on vivait au désert. Mais l’immense majorité d’entre elles a
perdu la faculté de vivre à l’extérieur au contact de l’oasis et de l’habitat
rapproché, faculté qu’elles ne regrettent peut-être pas puisque sans s’éloigner
de la tente, les femmes bédouines sont amenées à effectuer de difficiles tâches
extérieures comme le ramassage du bois ou d’herbes médicinales. Cet enfermement
des femmes dans l’espace privé et le fait qu’elles n’avaient que très peu accès
à l’espace public urbain, oriente, dans le contexte d’ouverture contemporain,
la sociabilité féminine publique. Si l’on excepte les quartiers bourgeois des
villes, les lieux de sociabilité accueillant les femmes sont souvent dépourvus
de sièges à la différence des cafés, uniquement masculins. La femme ne peut, en
effet, ainsi s’inscrire durablement dans l’espace public. Elle trouve dans les
« cafétérias » meublées de tables hautes circulaires un lieu public dans lequel
elle peut passer un moment sans que cela ne soit inconvenant. L’absence
d’endroit où s’asseoir, qui suggérerait une longue station, permet
symboliquement comme matériellement – en raison de l’inconfort – de négocier
cet accès féminin minimum à de nouveaux espaces. À Tozeur, ce sont les
pâtisseries qui jouent majoritairement ce rôle en accueillant beaucoup de
jeunes filles et peu de femmes mariées qui, hormis un éventuel emploi,
demeurent dans des espaces privés ou accueillant une sociabilité uniquement
féminine comme le hammam.
Vue du centre de Tozeur. ©
Cliché Vincent Battesti
C’est certainement la pratique du football qui nous donne
l’image la plus fidèle des découpages de la ville en quartiers à un niveau
intermédiaire de structuration spatiale. Si l’on peut se mélanger pour des
matchs sans enjeu, quand il s’agit de se défier entre quartiers, il n’y a plus
de « compromission ». Le tournoi annuel de la ville de Tozeur donne une bonne
idée de ces découpages territoriaux qui se superposent plus ou moins
parfaitement aux découpages lignagers. Le tournoi de l’été 1997 a vu en finale
deux équipes de Rkârka, comme j’ai pu les entendre désigner avec un peu de
dépit par les habitants du centre-ville. Il s’agissait effectivement d’équipes
rkârka issues du lignage des Awlad Sî Mbarek, ceux-là mêmes qui retirent une
certaine satisfaction du maintien de leur esprit de corps. C’est, bien sûr,
avec un certain sentiment de revanche que furent accueillies non seulement la
victoire finale mais aussi, fait sans précédent à ce que l’on dit, une finale
opposant deux équipes du même quartier. Les autres Rkârka, ceux du cimetière
par exemple, qui n’ont pas présenté d’équipe cette année se sont également
réjouis du dénouement du tournoi de la ville de Tozeur. Pour tous ces habitants
d’origine bédouine, ce fut, à l’occasion d’un match de football, l’opportunité
de faire un pied de nez à ceux qui leur dénient toute appartenance à la ville.
Revanche symbolique qui n’est pas sans rappeler certaines attentes
cristallisées autour du football lors des grandes compétitions.
Les nombreux spectateurs du tournoi sont divisés par
quartiers sur les gradins, chacun encourageant son équipe de la voix et de la
darbouka en vouant aux gémonies ash-shîg min
ghâdi, la partie de là-bas, les supporters de l’autre équipe, ceux
de l’autre quartier.
Lexique des espaces bâtis
Effets du caractère récent de l’implantation durable, les
appellations n’ont pas en périphérie la stabilité qu’elles revêtent dans les
parties plus anciennes de la ville. Cette relative indécision du langage
témoigne aussi d’appropriations différentes de l’endroit. En attestent les
écarts toponymiques entre les Jéridis de
hay al-Matar et les Awlâd Sî Mbarek (fraction des Rkârka) du même
quartier. Ces éléments alimentent la stigmatisation des Rkârka, car ils mettent
en avant le caractère fortement communautaire de leur habitat, ce que
traduisent les Jéridis par l’idée qu’à Ras adh-Dhrâ‘ et encore plus à Helba : «
ils sont tous cousins » ; idée qui a pour corollaire le fait qu’ils « se
marient entre eux
[9] ».
Cela dénote de la part des Jéridis une perception de la cité oasienne comme
dégagée, au moins partiellement, du poids de la parenté.
À l’échelle de la structuration spatiale la plus englobante,
on trouve les secteurs (
manâtiq).
Ainsi, le quartier du cimetière porte le nom administratif de
hay al-Izdihâr, le quartier de la
prospérité. Cette appellation est cependant rarement employée. Cette répugnance
est d’autant plus forte que les redécoupages administratifs – ceux que
sanctionne l’inscription territoriale des comités de quartier et des cellules
du parti – et les changements de nom qui les accompagnent ne sont pas rares et
confirment aux yeux de chacun que Ras adh-Dhrâ‘ est un endroit ou règne encore
un certain désordre. Hay al-Izdihar fut ainsi dénommé jusqu’il y a peu,
hay an-Nahdha, avant que l’on se rende
compte dans une quelconque administration que Nahdha est le nom du parti
d’opposition islamiste interdit
[10].
Ceci se traduit par l’emploi d’un terme issu de la logique de
gestion administrative de l’espace, « zone », par les habitants eux-mêmes comme
découpage de ces espaces aux limites imprécises. Cette
zûn cependant ne contient pas de
dimension péjorative – d’ailleurs la zone hôtelière de Tozeur est un lieu assez
prestigieux et très fréquenté – elle prend simplement acte d’une des
caractéristiques des nouveaux espaces habités, leur inextinguible soif
d’extension. Bien qu’assez vague, le terme s’applique à une part assez
importante de ces espaces, se situant à peu près au niveau du « par là-bas »
(Yuskun fi-zûn min ghâdî). De même un
autre vocable à connotation administrative, hay, est parfois employé, notamment dans le cas
de hay al-Matar (le lotissement de
l’aéroport) peuplé en grande majorité de Jéridis. Ces derniers préfèrent
utiliser ce terme qui donne à leur quartier une connotation non ethnique, plus
« tozeuroise moderne » peut-on entendre. Il est d’ailleurs intéressant de
constater qu’au tournoi annuel de football, il y avait une équipe de
hay al-Matar composé de Jéridis et
deux équipes (auto)désignées comme Awlad Sî Mbarek – qui appartiennent, je le
rappelle, aux Rkârka – alors que ces derniers font partie de ce même
secteur.
Les appellations officielles gomment d’ailleurs la
structuration ethnique qui a présidé à l’établissement de ces quartiers et lui
substituent des dénominations « ethniquement neutre ».
Le terme
saf”
(rangée de maison)
[11]
est réapproprié dans la langue vernaculaire. Cet usage de termes issus d’une
logique administrative se retrouve dans les manières de nommer les jardins en
nouvelles palmeraies qui sont désignés dans le Jérid par
numro (numéro) et par
huktar (pluriel :
huktarât, hectare) pour les lots
distribués aux agriculteurs Ghrib au sud du chott
[12].
Les mots shig (une
partie inférieure à la zone) ou tarig
(route) font appel aux stocks du dialecte local. Les habitants usent souvent
d’une périphrase pour décrire le lieu où ils habitent parlant, par exemple, de
« derrière le cimetière » ou de la route de Nefleyat.
Le terme hûma,
rencontré précédemment, fait appel à un registre citadin. Peu ou pas employé
dans des contextes ruraux, il témoigne d’une influence de la ville. Celle-ci
est appropriée par les habitants qui expriment en employant ce mot une volonté
de participation aux mouvements urbains ainsi que le souhait d’une
normalisation des rapports qu’ils entretiennent avec les citadins. C’est une
manière, parmi d’autres, de se dire tûzrî, habitant de Tozeur.
Le langage, dans ce cadre de l’habitat, traduit fidèlement
l’évolution en cours vers une pluralité de modèles de référence. Aussi les
habitants inventent-ils un lexique puisant dans divers registres pour désigner
les espaces qu’ils habitent. Du même phénomène d’intensification des référents
découlent les différentes échelles d’appréhension du quartier qui ne doivent
pas être comprises comme des appartenances gigognes, englobantes les unes des
autres. En effet, elles ne sont pas superposables puisqu’elles relèvent de
domaines sociaux différents : le domaine communautaire, celui des liens du sang
et de la parenté, et le domaine de la civilité, celui des relations
interindividuelles qui ne procèdent pas des statuts hérités de
l’histoire.
Structuration des quartiers de la ville : du « Pays de la
civilisation » à « Derrière le cimetière »
Le pays de la civilisation
L’histoire de la structuration des espaces à Tozeur est liée
à celle des différents groupes venus, à un moment ou à un autre, s’installer à
côté d’autres anciennement présents. Ces groupes sont caractérisés par le fait
qu’ils sont organisés en lignage de filiation unilinéaire agnatique. La
filiation donne le statut et c’est par son intermédiaire que se fait la
transmission du nom et des biens.
Le noyau le plus ancien de la ville est un village situé dans
la palmeraie même appelé, Bled el-Hadhar, le pays de la civilisation, mais
aussi celui de l’urbain car la même racine (hadhara) couvre un double champ de sens. Ainsi,
si dans l’arabe contemporain tahadhdhour signifie urbanisation,
hadhâra, construit avec les trois
mêmes radicales, désigne la civilisation. Cette homologie n’est pas due au
hasard. Elle s’inscrit dans une conception profonde de la civilisation arabe
qui associe la civilisation à la cité et à la sédentarité, faisant suite à
l’abandon du mode de vie nomade. De même, le terme de
‘umrân se rapporte à un champ
sémantique qui couvre la civilisation mais aussi le bâti
(‘imâra). Le verbe
‘ammar, ya‘ammar, occuper un endroit, le peupler, est
construit sur la même racine et prend dans ce contexte une dimension
particulière. Occuper un espace, l’habiter, c’est donc y laisser des
traces.
Des vestiges d’une ancienne présence romaine sont visibles à
Tozeur. Il en est ainsi de l’existence de quelques pierres de taille dans
certains répartiteurs des seguias de l’oued ou, encore, de celle de blocs
antiques comme ceux qui entourent la base de la tour (ancien minaret)
d’al-Hadhar. De même le quartier de Helba, aujourd’hui habité par des Rkârka,
est réputé contenir les ruines d’une ancienne cité. Ces vestiges archéologiques
ne manquent pas d’entretenir quelques légendes locales
[13].
Mais les développements d’une histoire ingrate ont privé Bled
al-Hadhar de son prestige, ainsi que les autres villages intra-oasiens comme
Zaouiyat Sahraoui, Djehim et Abbes, certes plus récents puisque leur
établissement remonterait au
xe siècle de l’hégire
[14]. Toutes ces bourgades
forment, en effet, ce que l’on appelle péjorativement
gata‘ al oued, de l’autre coté de
l’oued, car elles ont en commun d’être situées au sud de l’oued de Tozeur qu’il
faut traverser (
gata‘,
yagta‘) pour les atteindre quand on
arrive des quartiers de l’actuel centre, Hawadif et Zebda notamment.
Ces deux quartiers furent longtemps en concurrence et
polarisèrent les diverses rivalités locales. Les Hawadif (contraction de Awlâd
al-Hâdif) sont arrivés au
xive siècle et, jusqu’au
xixe siècle, sont restés le groupe
dominant, fournissant à l’oasis la grande majorité de ses cheikhs
[15].
Les Chabbiya sont souvent présentés comme un village
indépendant de l’ensemble qui forme Tozeur (appelé à l’époque Fatnassa du nom
du pays d’origine d’une partie des Hawadif en Algérie). Fondateurs d’une
république pastorale à Kairouan au xvie siècle dont ils sont chassés, ils se
fixent au début du xviiie à Tozeur, d’abord pour l’hivernage
puis de façon permanente au milieu du xixe, après deux siècles de nomadisme entre
l’Algérie orientale et la Tunisie.
Le nom de Beit Chariaa a longtemps désigné Chabbiya, le
village qui s’est élevé à cet emplacement, car on raconte qu’Ali Chebbi vint le
premier dans cet endroit de la steppe et y installa sa tente afin d’y instruire
les enfants des nomades.
Au xixe siècle sont arrivés des Awlâd Sîdî
Abîd qui se sont sédentarisés derrière la coupole de Sîdî Abîd Lakhdar, dans ce
que l’on appelle aujourd’hui l’impasse des Awlâd Abîd. Ils ont ensuite formé le
quartier de Gueitna qu’ils occupent avec un autre groupe d’anciens bédouins,
les Awlâd Bou Yahya avec lesquels ils partagèrent longtemps une spécialisation
dans les métiers de l’élevage et de la boucherie.
C’est ainsi que l’on aboutit au système des lignages
territorialisés, les ‘asha’îr. La
ville organisée en lignages se caractérise par une situation éclatée avec la
rivalité entre les deux quartiers disposant du cheikha (Zebda et Hawadif), des
villages quasi autonomes, des communautés lignagères revendiquant pureté des
origines et nobles ascendances. Chacun de ces groupements se compose
classiquement, d’une part des dominants, les lignages
hurr, et des
dukhâla, d’autre part, les « entrants
», les lignées de khammes (métayers travaillant dans les jardins de la
palmeraie) en situation de quasi-esclavagisme.
Les liens de parenté relèvent en grande partie de la fiction
idéologique, la vicinalité ou encore l’alliance prenant souvent le pas sur la
parenté dans ces contextes de densité humaine. Néanmoins les effets sur la
structuration de l’espace sont bien réels.
L’enjeu identitaire est de ne pas faire partie des envahis,
des Berbères originels, mais de s’assigner une place noble en revendiquant une
ascendance arabe, donc au sein des envahisseurs. À Tozeur et dans les centres
de sédentarité, cet enjeu se double de la nécessité contradictoire d’être le
plus ancien dans la place. C’est sur cette base que le dernier
‘arsh
[16] important sédentarisé, celui des
Rkârka, fait l’objet d’une certaine stigmatisation. Pour certains à Tozeur, ils
ne sont pas encore « citadinisés ».
Passages
Lieu de passage privilégié des habitants, reliant une partie
de la vaste zone périphérique de la ville de Tozeur à ses quartiers centraux,
le cimetière Sîdî Abdel-Rahîm est avant tout un espace de vie. Aussi, peut-on y
voir parfois quelques vieux assis à l’ombre d’un arbre improbable discuter et,
peut-être, déjà apprivoiser le lieu d’un prochain long séjour. Dans un coin
dégarni quelques adolescents jouent au football, sans aucun respect – visible –
pour les tombes – simples tas de terre surmontés d’un pieux ou deux – marquant
les limites du terrain et malmenées par les impacts du ballon quand elles ne
sont pas foulées par des pieds nerveux.
Khalwa ar-Rkârka, lieu des
manifestations communautaires des Rkârka dans la steppe entre Tozeur et
l’Algérie. © Cliché Nicolas Puig
Anciennement dernière extrémité du monde citadin – tout
autant que dernière demeure du citadin d’ailleurs – le cimetière, l’un des deux
que compte la ville, est aujourd’hui enserré dans les limites communales comme
intégré dans les habitudes de ceux qui se sont, les premiers, installés à
proximité, le groupe des Rkârka (jama‘at
ar-Rkârka), également identifié comme « ceux de derrière le
cimetière » (jama‘at wara aj-jabbâna).
Que ceux de derrière et ceux de devant y mélangent leurs morts n’empêchent pas
ces derniers, les oasiens, de jeter un regard chargé de mépris sur ces
populations bédouines aux mœurs réputées un peu trop frustes pour la culture
citadine.
Cimetière Sîdî Abdel Rahim. ©
Cliché Vincent Battesti
Ainsi, le terme « derrière »,
wara, véhicule-t-il l’idée d’un arrière-plan de
la vie oasienne et citadine qui serait moins légitime, peuplé d’habitants non
encore façonnés à la vie urbaine, non encore suffisamment « citadinisés »,
ma zâlû ma tmaddnû
[17], à la différence des
groupes occupant les quartiers intra-oasiens et centraux. L’indication
toponymique prend valeur de jugement dévalorisant, elle devient un opérateur
majeur de la différenciation vis-à-vis des nouveaux habitants.
Les Rkârka vus du bled
[18]
L’invasion
Le rappel de quelques chiffres fait prendre rapidement toute
la mesure de la croissance démographique de la commune de Tozeur. En 1975, il y
avait dans la délégation de Tozeur 19 574 habitants ; en 1984, 26 832 et en
1994, 35 609 dont 28 979 à l’intérieur du périmètre communal.
Ras adh-Dhrâ‘ en 1975 est considéré comme un secteur rural
n’appartenant pas à la commune. Il compte alors 610 habitants
permanents.
En 1994, les trois secteurs de Ras adh-Dhrâ‘, hay al-Nahdha
et hay al-Matar regroupent 15 226 habitants dont environ 6 000 Rkârka. Les
secteurs du centre en comptent : Hawadif, 3 284 ; Masghouna, 2 004 ; Zebda, 1
270 ; Habayla, 1 808 ; Gueitna, 2 686 ; el-Hadhar, 5 805 ; Chabbiya, 3 526,
soit 20 383 âmes dont entre 1 000 et 1 500 Awlâd Sîdî Abîd installés depuis le
xixe siècle et parmi lesquels figure
l’actuel président de la municipalité.
L’extension des quartiers périphériques au nord de la ville
est due à la pression du bédouinisme d’une part et, d’autre part, à l’arrivée
d’habitants du centre-ville auxquels viennent s’ajouter d’anciens habitants des
régions minières.
C’est ainsi bien en termes d’invasion (
zahf)
[19] que les plus réticents à l’installation massive des
Rkârka à Tozeur désignent leur arrivée dans la ville. Les envahisseurs, ce sont
les
nuzûh, ceux qui descendent des
montagnes s’agglomérer dans les villes. Le terme est très citadin, il est
utilisé par exemple à Tunis, et prend dans ce contexte un sens péjoratif. Mais
c’est dans toute la République – et ailleurs – que l’immigration vers la ville
de populations issues des campagnes suscite le mépris teinté d’inquiétude des
urbains.
Il existe de nombreux nouveaux quartiers stigmatisés par
l’appellation « derrière » comme « Derrière la voie ferrée » au Kram (wara as-sika) qui s’applique à ceux qui se sont
installés du mauvais côté du train reliant Tunis à al-Marsa, entre celui-ci et
le lac de Tunis et non pas en bord de mer. Les habitants de « Derrière le
cimetière » n’ont donc pas le monopole de cette périphrase stigmatisante. Tout
comme ils partagent avec beaucoup d’autres la réputation de mener une existence
fruste trop éloignée de la délicatesse et de la subtilité citadine. Ceux de
gata‘ al-Oued subissent de même, sous
une forme atténuée, l’apposition d’un toponyme stigmatisant signifiant une
localisation par rapport à un élément spatial remarquable.
On constate parfois, non sans une certaine inquiétude, la
présence de plus en plus perceptible des Rkârka ainsi que de membres récemment
sédentarisés d’autres groupes Awlâd Sîdî Abîd autour de la porte al-Hawa qui
sépare les quartiers de Gueitna et de Ras adh-Dhrâ‘ de l’actuel centre-ville.
De fait plusieurs tailleurs et commerçants Rkârka s’y sont installés depuis
quelques années et l’on y trouve un café presque uniquement fréquenté par des
membres de la tribu
[20].
Les critères de la différenciation
Mais on insiste plus du côté du bled sur les anciennes
habitudes de vie qui font l’objet de railleries que sur les reconversions
réussies. Les Rkârka sont parfois surnommés – jamais devant eux, mais dans une
société jéridienne et par les plus virulents à leur égard –
benî za‘, les fils de
za‘, du nom de l’onomatopée employée
pour faire avancer le dromadaire, ou encore, benî
rak qui constitue un diminutif péjoratif de Rkârka. L’élevage des
chameaux est d’ailleurs le registre sur lequel se focalisent les
stigmatisations. Awlâd as-sarîh, les
fils du berger, en constitue une des manifestations. C’est une façon de
déconsidérer l’origine des Rkârka en ne nommant pas l’ancêtre Rakrûk. Plus
encore, ce surnom véhicule la sombre origine du groupe telle que certains se
plaisent encore à la concevoir.
En effet, les Rkârka seraient, selon cette version
malveillante, les descendants d’un enfant né du viol d’une jeune femme par un
berger. Le nom de Rakrûk aurait été donné au fils par homonymie avec le verbe
conjugué
rakaket, censé signifier dans
la langue du désert, « elle a accouché ». Cette histoire m’a été racontée avec
maintes précautions oratoires destinées à appeler mon attention sur le fait
qu’il ne fallait absolument pas que je divulgue ces informations aux Rkârka car
cela pourrait déclencher de furieux règlements de compte. On m’enjoignait de
reconsidérer le sujet de mon travail et de me pencher sur les « vrais habitants
de Tozeur », m’incitant à m’appuyer sur le célèbre ouvrage d’al-Adouânî
(
Kitâb al-Adouânî, traduit par
Louis-Charles Féraud
[21]) dans lequel la geste de l’ancêtre des Hawadif,
al-Hâdîf, est contée
[22].
Mais l’accusation la plus grave, et finalement la plus
logique, est le déni fait aux Rkârka de l’appartenance au groupe des Awlâd Sidî
Abîd. Ils n’en feraient pas partie et s’en réclameraient indûment. Cela se
comprend dans la mesure où certains
‘arsh-s Awlâd Sîdî Abîd présents depuis plus
d’un siècle sont maintenant totalement intégrés dans la ville. Le tombeau de
leur ancêtre Sîdî Abîd al-Akhdar est un lieu de dévotion important. Surtout, le
tout puissant président de la municipalité qui est à l’origine de l’intense
développement touristique de la ville dans lequel s’inscrivent ses propres
infrastructures est Awlâd Sîdîd Abîd ; de même que le secrétaire de la mairie
et qu’une partie non négligeable des employés à tous les niveaux. On ne peut
donc décemment mettre dans le même panier des éleveurs fraîchement sédentarisés
et ces respectables lignages Sîdî Abîd
[23].
Tous les Jéridis ne connaissent pas ces conceptualisations
énoncées à mon intention dans des assemblées restreintes et uniquement
composées de personnes proches. Nombreux, toutefois, sont ceux qui partagent
cette forme de mépris larvé à l’égard des bédouins. Ce sentiment ne transparaît
pas au premier abord – à moins d’une bagarre entre un Rakrûkî et un Jéridi –
mais il sourd de certaines conversations et de vagues allusions.
Les événements de 1978, par ailleurs, demeurent ancrés dans
les esprits de ceux qui les ont vécus. Lors du mouvement de grève déclenché par
le syndicat UGTT – Union générale des travailleurs tunisiens – des membres des
Rkârka ont aidé les quelques policiers présents à Tozeur à contenir les
manifestants. Le jour des émeutes, de nombreux habitants du Jérid affluèrent à
Tozeur. Des voitures furent brûlées, la municipalité saccagée et son secrétaire
général molesté. Ils n’y avaient à Tozeur que six policiers et le président de
la cellule du parti à être armés. Le délégué régional a alors fait appel au
cheikh des Rkârka pour qu’il réunisse des hommes afin d’aider la police jusqu’à
l’arrivée de l’armée. Soixante-dix à quatre-vingts membres du groupe sont ainsi
intervenus dans les affrontements, munis de leurs bâtons. Après avoir débuté à
dix heures le matin, les manifestations se sont terminées vers quatorze heures
lorsque les militaires sont arrivés.
Cet événement cristallise toute l’opposition entre les
Jéridis et les bédouins. Il est la clef permettant de comprendre la force des
ressentiments réciproques. Cependant il n’est jamais mentionné et c’est en
discutant avec le chef de la cellule du parti de l’époque que j’ai entendu,
assez tardivement, ce récit que tous les gens, de plus de vingt ans tout au
moins, connaissent à Tozeur.
Pour les Jéridis, les bédouins ont toujours été des alliés du
pouvoir. Ce sont des hawaks, des
indicateurs, du nom de l’avion radar américain. Ils occupent des postes de
chaouch et de gardien que leur fournit l’administration en récompense de leurs
services – en fait ces emplois que l’on peut qualifier de sociaux, sont surtout
destinés à aider à la sédentarisation en procurant un petit revenu aux
familles.
Le titre d’anciens combattants que possèdent quelques
bédouins serait issu de cette collaboration avec le pouvoir, plus que de réels
faits d’armes contre l’armée du colonisateur. Là aussi la polémique est outrée
car il s’est effectivement déroulé des combats menés par des bédouins dans les
montagnes de Tameghza et de Redeyef. Il est vrai également que le pouvoir s’est
appuyé sur ces derniers pour peupler les frontières du Sud (Ghrib de Rejim
Maatoug et dans une moindre mesure Awlâd Sîdî Abîd de la région de
Dhafriya).
Enfin, il est reproché aux anciens nomades de ne pas se fixer
totalement dans la ville et de garder un pied dans leur ancien territoire. Ils
ne seraient à Tozeur que pour se servir, prendre les avantages là où ils sont
et partir vers d’autres lieux.
Cette stigmatisation collective trouve des prolongements dans
l’apparence même des Rkârka qui les distinguent des oasiens. Les femmes qui
n’ont pas adopté le voile noir des Jéridiennes portent la
malya bédouine tenue par des fibules
généralement en argent. Les hommes arborent souvent le long turban bédouin
(lahfa) qui se différencie de son
équivalent oasien, plus court, moins épais et porté seulement le printemps et
l’été. Cette remarque anodine soulève un élément distinctif important. Les
populations bédouines sont, en effet, dans le système de représentations des
différences, les hommes de la lumière. Ils doivent au moyen de ce turban,
symbolisant leur condition d’hommes vivants en plein air soumis aux rudes
conditions climatiques, se protéger du soleil. Les oasiens, eux, sont des
hommes de l’ombre, celle de la palmeraie ou de leurs maisons à l’architecture
complexe. La prononciation et quelques éléments du langage contribuent
également à spécifier les populations bédouines, bien que les deux dialectes,
bédouin et oasien, évoluent très rapidement tous les deux et que les
sédentarisés adoptent nombre d’habitudes linguistiques oasiennes comme le fait
d’apposer la consonne ‘ayn avant un
verbe alors que l’usage bédouin privilégie le ta emphatique dans cet emploi. Les tatouages,
enfin, qu’arborent encore de nombreux hommes et femmes et surtout les
scarifications que les hommes de plus de quinze ans portent au front
identifient également ces populations. Ces scarifications ne sont plus
pratiquées et les jeunes enfants ont échappé à cette saignée obtenue en
incisant à la lame de rasoir de petits traits verticaux et parallèles sur le
front.
Toutes les caractéristiques sur lesquelles s’appuie la
construction stigmatisante des populations bédouines soulignent une origine
rurale. Celle-ci apparaît, aux yeux des habitants du centre-ville, dans les
formes d’occupation de l’espace des Rkârka, dans leur gestuelle, comme dans
leurs sociabilités.
* * *
L’assignation spatiale perdure alors que, s’agissant de «
Derrière le cimetière », les conditions ayant présidé à sa construction
n’existent plus. La même constatation pourrait également être faite concernant
des quartiers jéridis du centre-ville dont une analyse au moyen des alliances
par mariage montre l’indiscutable décloisonnement
[24].
Mais il est logique, dans une société articulant étroitement
parenté et territoire, que la morphologie de la ville se présente sous cette
forme aux yeux des habitants. Un espace, c’est un groupe lignager. Quelque soit
la réalité de cette homologie, elle perdure dans nombre de représentations. Le
même mythe de la pureté des origines, celle du sang, garante de la cohésion du
groupe et de sa noble ascendance se retrouve dans l’idée du quartier « pur »,
vide d’étrangers, qui existe des deux côtés du cimetière, chez les Jéridis
comme chez les bédouins. Les premiers, toutefois, ont de plus en plus tendance
au sein des quartiers centraux à interpréter la multiplication des unions entre
époux de quartiers différents comme le signe de la modernisation et de la
citadinisation de leur société. Ces changements dans les faits, comme dans les
perceptions, n’intègrent que rarement les populations sédentarisées à la
périphérie de la ville.
À la hiérarchisation des espaces de la ville correspond une
hiérarchisation sociale qui se déploie sur ce support spatial. Certains lieux
reçoivent des attributions collectives différentes : ainsi de la zone
touristique ou du nouveau quartier résidentiel non loin, peuplé des nantis de
toutes origines de la ville, des cités administratives accueillant les
fonctionnaires venant assurer le développement administratif de la cité
(police, agriculture…).
On distingue alors des espaces différenciés, comme ceux de la
bienséance dans lesquels les relations sont réglées par les codes de la
civilité tels les lieux à caractère public, le marché, les bars et cafés. Il
existe des espaces limites qui connaissent une certaine tension entre leur
caractère privé et leur caractère public, comme les rues situées à l’intérieur
même des quartiers, publiques pour le service de la voirie et semi-privées pour
les habitants et, enfin, des espaces lointains, la steppe, lieu du
communautaire encore très pratiqué par les bédouins sédentarisés et dans
laquelle s’aventurent peu les Jéridis. La palmeraie dont l’importance
symbolique et sociale en fait un centre de la vie masculine constitue l’espace
oasien par excellence.
On constate par ailleurs l’apparition d’une attitude
substituant la perception d’un exotisme intérieur à la stigmatisation. De
nombreux habitants développent un regard plus indulgent, attentif aux
particularismes culturels prêtés aux anciens nomades. En effet, la situation
actuelle se caractérise par la coexistence de différents modes de classements
locaux et par une certaine euphémisation des différences socio-ethniques
entretenue dans un discours homogénéisateur et citoyen. Cette découverte de la
richesse culturelle nationale se fait par le biais du tourisme et des
politiques de développement culturel local, menées par des élites bien souvent
venues du Nord. Mais c’est aussi le fait d’émigrés jéridis, telle cette femme
résidant en France, surprise lors de ses vacances estivales au « bled » à
photographier un
mahfl
[25] lors d’un mariage de
Rkârka. Ce qui était systématique devient plus diffus et inégalement réparti
entre les hommes et les moments. Cela n’interdit pas que certains espaces
conservent une forte empreinte « différentialiste » entretenant et participant
à la stigmatisation sociale : c’est le cas de « Derrière le cimetière » et de
Helba, dernier quartier encore peuplé en presque totalité par des
Rkârka.
Les relations entre les espaces de la ville et les
conceptions de l’altérité apparaissent clairement. Mais les réalités sont
souvent plus complexes que les perceptions que nous en développons. Les
identifications qui sont faites entre les différentes populations, notamment
les bédouins récemment sédentarisés, et les quartiers de la ville,
identifications dont on a vu le caractère partiellement erroné, constituent des
raccourcis permettant de saisir l’autre, l’étranger et de le « domestiquer » en
lui attribuant un lieu propre qui le représente. La morphologie spatiale de la
ville dit de moins en moins ses découpages sociaux-ethniques, ou les dit
imparfaitement. Pourtant cette voie du territoire est privilégiée dans la
stigmatisation des populations bédouines sédentarisées. Elle constitue
certainement une façon claire, lisible de désigner l’autre… notamment celui qui
habite min ghâdî,
wara aj-jabbâna, par là-bas… «
Derrière le cimetière ».
[1]
Cette dernière procède (plutôt) « par entretiens et collecte
d’informations » à la différence de la première qui « consiste à participer à
la vie d’autrui ». Patrick Gaboriau, « L’écriture ethnologique. Réflexion sur
la composition des textes en sciences sociales »,
in Nicole Belmont et Jean-François Gossiaux
(éd.),
De la voix au texte. L’ethnologie
contemporaine entre l’oral et l’écrit, Paris, Éd. du Comité des
Travaux historiques et scientifiques, 1997, pp. 201-208.
[2]
Bernard Lahire, « La variation des contextes en sciences
sociales. Remarques épistémologiques »,
Annales
HSS, n° 2, 1996, pp. 388-389.
[3]
Voir Clifford Geertz,
Works and
Lives : the Anthropologist as Author, Stanford, Stanford University
Press, 1988 (trad. fr.,
Ici et là-bas.
L’anthropologue comme auteur, Paris, Métaillé,
1996).
[4]
Isabelle Berry, « Quartiers et sociétés urbaines : le faubourg
sud de la médina de Tunis », thèse de géographie, université de Tours,
1994.
[5]
Bien que l’on puisse éventuellement faire appel à un «
mercenaire » d’un autre quartier.
[6]
Voir C. Geertz,
Local Knowledge :
Further Essays in Interpretative Anthropology, New York, Basic
Books, 1983 (trad. fr.,
Savoir local, savoir
global. Les lieux du savoir, Paris, Puf, 1986, p.
90).
[7]
André Louis, « Sédentarisation des semi-nomades du Sud tunisien
et changements culturels »,
Monde arabe, Maghreb
Machrek, n° 65, 1974, p. 56.
[8]
Maison rurale à cour centrale.
[9]
C’est au mariage entre cousins qu’il est fait référence. Ces
derniers concernent près de 38 % des unions cumulées chez les bédouins et 17,4
% chez les Jéridis (statistique élaborée à partir du recensement des mariages
célébrés en 1959, 1979 et 1996). En 1996, ce pourcentage est de 25 % chez les
bédouins récemment sédentarisés et de 10 % chez les Jéridis. Pour plus de
précision sur ce point, voir Nicolas Puig, « Derrière le cimetière. Un lignage
Awlâd Sîdî Abîd à Tozeur, Nouvelles civilités et dynamiques communautaires du
Sud tunisien », thèse d’anthropologie, université de Provence, Idemec, 1998,
pp. 336-357.
[10]
Nahdha signifie
renaissance et est le nom d’un mouvement de réforme de la fin du
xixe siècle.
[11]
On peut noter au passage la forte connotation normative de ce
terme qui suppose un alignement harmonieux s’opposant aux implantations dites
anarchiques qui transforment les futures rues en parcours d’obstacle. Le même
mot désigne une rangée de palmeraie dans les nouveaux projets.
[12]
On emploie beaucoup dans cette région le terme de
sânya, qui désigne ailleurs une
propriété agricole de taille variable. Fait remarquable, le
sânya des bédouins Ghrib fait en
général un quart d’hectare et l’on parlera pour un jardin d’un hectare de
4
swânî et d’un demi
sânya pour un jardin d’un huitième
d’hectare. Il s’agit là d’un avatar de la logique arithmétique ayant présidé au
découpage des lots.
[13]
Voir sur ce point le travail de Jocelyne Dakhlia,
L’oubli de la cité. La mémoire collective à
l’épreuve du lignage dans le Jérid tunisien, Paris, La Découverte,
1990.
[14]
A. Du Paty de Clam,
Fastes
chronologiques de la ville de Tôzeur, Paris, Augustin Challamel,
1890.
[15]
Voir sur ce point Abdelhamid Hénia, « Mémoire d’origine d’un
lignage dominant le pouvoir local à Tozeur (
xvie-milieu
xixe siècles) », in
Mélanges offerts à Mohamed Talbi à l’occasion de
son 70e
anniversaire, Tunis, université de Tunis I, faculté des lettres de
la Manouba, 1993, pp. 125-148.
[16]
Terme polysémique pouvant renvoyer selon les contextes à divers
niveaux de parenté, depuis le groupe tribal dans son ensemble, jusqu’à un
sous-segment de ce groupe (les Rkârka par exemple).
[17]
Ce verbe de cinquième forme qui contient, comme les verbes de
ce type, une dimension réflexive (se faire à soi-même), est construit à partir
de la racine m-d-n, qui donne le terme
madîna, la ville. Il signifie « se faire à la
ville », c’est-à-dire se citadiniser.
[18]
Cette formulation fait référence au passage de l’ouvrage
Chebika intitulé « Chebika, vue des
tentes de la steppe » (Jean Duvignaud,
Chebika, Tunis, Cérès, 360 p. [1968], p.
169).
[19]
Le terme a une connotation militaire et désigne précisément la
progression d’une troupe au combat. Par extension, il signifie pour le locuteur
« invasion ».
[20]
J’ai repéré précisément une papeterie, un tabac, un restaurant,
une parfumerie, 4 épiceries et 4 tailleurs. On ne compte qu’un seul autre
commerce tenu par un Awlâd Sîdî Abîd dans Tozeur, il s’agit d’une épicerie non
loin du souk principal. Cette concentration n’est pas due au hasard, on
remarquera qu’elle se situe, en effet, dans le voisinage direct des quartiers
de Sîdî Abîd anciennement sédentarisés et du tombeau de Sîdî Abîd
al-Akhdhar.
[21]
Louis-Charles Féraud, « Kitab al-Adouani ou le Sahara de
Constantine et de Tunis », in
Extrait du recueil
des notices et mémoires de la société archéologique de la province de
Constantine, Alger-Paris, 1868, pp. 105-147.
[22]
A. Hénia a utilisé ce matériau dans
Mémoire…,
op. cit., pp. 125-148.
[23]
Lors d’une discussion assez directe entre un Rakrûkî et un
habitat de Sahrawî, quartier assimilé jéridi mais à faible légitimité, ce
dernier à cours d’argument finit par dire au descendant de Rakrûk que les siens
remontent jusqu’au grand saint Sîdî Abîd. Et l’autre de répondre en riant que
ses ancêtres également.
[24]
Plus d’un mariage sur deux unit des personnes de quartiers
différents en 1997.
[25]
Procession à pied accompagnant le palanquin dans lequel est
censée se tenir la future mariée en route vers la demeure de son époux.
Autrefois commun, ce rite est de nos jours principalement le fait des
populations bédouines sédentarisées.