2003
Genèses
Dossier
Un faubourg, des banlieues, ou la déclinaison du rejet
Alain Faure
Cet article esquisse l’histoire parallèle de deux mots qui ont
successivement désigné les périphéries mal réputées des villes à l’époque
contemporaine. Longtemps neutres, ces mots ont pris un tour péjoratif, courant
xviiie siècle pour faubourg et à la fin du
xixe pour banlieue. Ce qui était faire fi
des réalités sociales et aujourd’hui les auteurs se gardent bien de toute
définition précise des « banlieues » : le mot ne désigne rien, mais dit tout.
Cependant l’opprobre attachée au mot a toujours été retournée, dans un accès de
dignité, par les populations intéressées, y compris dans les formes
adjectivales injurieuses comme « banlieusard » ou « faubourien ». Aujourd’hui
le mot « banlieue » semble usé tant on en a abusé et tend à être remplacé par
le curieux vocable des « quartiers ».
This article sketches out the parallel history of two words that
have been used successively to designate the ill-reputed outskirts of cities in
contemporary times. These names were long considered neutral terms, but they
later took on a pejorative connotation, faubourg (outskirts) during the 18th century,
and banlieue (suburb) at the end of
the 19th century. As this flouted social realities, scholars today are careful
not to provide any precise definition of les
banlieues, a words which does not designate anything, but says
everything. The opprobrium attached to the word has always been returned, in an
burst of dignity, by the populations concerned, including in their insulting
adjectival forms such as banlieusard
or faubourien. Today, the word
banlieue seems to be worn out after
being abused for so long, and now tends to be replaced by the odd expression
quartiers
(quarters).
Les mots sont souvent de faux amis par lesquels on vous souffle
ce qu’il faut penser et croire. Si à la question : « Où habites-tu ? », je
réponds : « En banlieue », et non pas une commune ou un point cardinal, il
s’ensuivra tout de suite dans l’esprit de mon interlocuteur une cascade
d’images et de mots associés qui lui donnera de moi une imaginaire prescience.
En un mot, il m’aura « situé ». Mais il faut bien passer par les mots pour
pénétrer et faire connaître la réalité. Faire l’histoire des mots, c’est mettre
alors à jour leur relativité, dresser l’inventaire de leurs trahisons et de
leur fidélité envers les faits sociaux. « Faubourg » autrefois, « banlieue »
aujourd’hui sont des mots essentiels pour qualifier des espaces sociaux réputés
précisément sans qualité. Nous allons essayer d’en suivre les méandres, voir
notamment comment l’opprobre fut approprié par les réprouvés, tant il est vrai
qu’un mot devient facilement une arme quand il est une injure. Bref, nous
faisons nôtre la formule attribuée à Jean-Luc Godard, qui, lui, parlait des
images : « il n’y a pas de mots justes, il y a juste des mots ».
Le faubourg ou la sainte canaille
Le mot « faubourg », attesté dès le
xiie siècle, a longtemps servi à qualifier
le ou les territoires qui se développaient aux portes des villes. Un faubourg,
c’est la zone habitée qui se trouve « fors le bourg », c’est-à-dire hors, à
l’extérieur, de la ville ancienne, souvent ville fortifiée. La graphie «
fauxbourg », courante au xviiie siècle, ne doit pas tromper : on ne se
représentait point du tout le faubourg comme un faux-semblant de ville, mais
comme un rameau de la ville poussé hors de ses limites officielles ou
coutumières, en continuité spatiale avec elle, et qui, en raison même de cette
proximité, était exposé à se voir un jour ou l’autre réuni à la ville, soit par
l’avancée de l’enceinte soit par une quelconque décision d’annexion ou de
réunion.
Le mot contient donc d’abord l’idée d’une expansion linéaire de
la ville, par opposition à sa densification. Les autorités pouvaient d’ailleurs
craindre que la ville en pâtisse. À Paris, les opérations de bornage décrétées
par le roi, aux
xviie et
xviiie siècles, avaient, entre autres
desseins, celui d’empêcher les départs « de gens qui multiplieraient les
maisons des Fauxbourgs, pendant que le milieu de la ville se trouverait à la
fin désert et abandonné »
[1]. En tout cas, pour beaucoup d’auteurs du
xixe siècle, « faubourg » est le mot qui
convient pour exprimer le processus d’expansion des villes au long des deux
siècles précédents : « […] et le village devint faubourg », écrit-on en 1845 à
propos de Chaillot, un temps appelé faubourg de la Conférence après sa réunion
à Paris en 1756
[2] ; plus
tard, un auteur lyonnais affirmera que La Guillotière au
xviiie siècle, était déjà « une véritable
banlieue de grande ville, un faubourg, comme on disait alors
[3] ».
Les dictionnaires du
xixe siècle insistent sur le fait qu’une
fois réalisée la réunion à la ville, les territoires concernés gardaient dans
leur nom même le qualificatif de « faubourg ». Maurice Lachâtre, dans son
Nouveau dictionnaire universel
[4], est très net : « Réunies
plus tard dans l’enceinte des cités, ces parties extérieures des villes
conservèrent leur ancien nom. » Le phénomène est frappant à Paris, où les
faubourgs réunis à la ville, fin
xviie siècle – on comptait alors treize «
fauxbourgs » – conservèrent le plus souvent ce titre au
xixe siècle, à condition qu’ils le portent
à l’origine : Chaillot resta Chaillot parce que « faubourg de la Conférence »
n’effaça jamais le nom du ci-devant village. Ailleurs, il y eut bien maintien
du mot, en dépit, soulignons-le, de la réticence des pouvoirs en place : «
faubourg » apparaît peu souvent dans la dénomination des sections
révolutionnaires de 1790
[5], et en 1860, le rapporteur d’une commission sur la
nomenclature des rues estimait que « le terme de faubourg » devrait être mis «
hors d’usage », pour cette raison qu’il n’a plus « en lui-même qu’une valeur
historique de peu d’importance »
[6]. N’encombrons pas le présent avec ces mots qui datent
et fleurent l’ancien régime… Mais force resta à l’usage, que se soit dans le
nom des rues, dans la langue administrative elle-même et bien sûr dans le
langage courant, si bien qu’on parle encore aujourd’hui du faubourg
Saint-Denis, du faubourg Saint-Honoré, du faubourg Saint-Antoine, etc. Mais
qu’en fut-il dans d’autres villes ? À Lille, la partie de Fives dénommée
faubourg Saint-Maurice, annexée en 1859, devint officiellement, sur les cartes
de la ville par exemple, le quartier Saint-Maurice ou Saint-Maurice tout court,
en revanche le faubourg de Béthune, une partie d’Esquermes, garda ce nom après
l’annexion, et ce, jusqu’à nos jours. Il en est de même à Meaux où chacun
aujourd’hui connaît le faubourg Saint-Nicolas
[7] ; citons encore à Chambéry le faubourg Montmélian…
Faut-il penser – et au fond cette « règle » vaudrait pour Paris –; qu’un
quartier a toutes ses chances d’avoir conservé son titre de faubourg lorsque,
contre vents et marées administratives, s’est perpétuée dans la nomenclature
des rues, une Rue du faubourg X, tuteur indispensable à la mémoire du nom des
lieux ?
Dans beaucoup de villes à la fin de l’époque moderne, les
faubourgs, souvent mal délimités dans l’espace du côté du plat pays, étaient
perçus par les gens de la ville comme un territoire spécifique, mais du point
de vue des lois, ils faisaient bel et bien partie du même ensemble urbain. Les
habitants avaient les mêmes droits ou privilèges (le plus souvent dispense de
la taille ou du logement des gens de guerre), les mêmes charges (octrois,
droits d’entrée…) et relevaient des mêmes juridictions que ceux de la ville.
D’où, à cette époque dans les textes officiels ou juridiques, la fréquence de
la locution, « la ville et ses faubourgs ». Pour Paris, de multiples
déclarations royales usent de l’expression, celle du 16 juin 1693 par exemple «
portant règlement pour les fonctions et droits des officiers de la voirie en la
ville et faubourgs de Paris »
[8]. Dans une supplique présentée au maire et jurats de
Bordeaux, des frotteurs savoyards demandaient qu’un d’entre eux soit « chassé
de la ville et fauxbourgs avec inhibitions et déffenses [sic] d’y
paroitre
[9] ». Il
s’agissait aussi d’une expression toute faite pour signifier « une grande
multitude, un grand concours de monde », explique le
Trévoux
[10]et au
xixe siècle, Littré dit encore : «
Assembler la ville et ses faubourgs : exciter un grand concours de monde. »
L’idée d’une communauté était bien là.
D’où aussi, parfois, de la part des localités intéressées, le
refus de se dire ou d’être dit un faubourg de la grande ville voisine, et cela
dans le but d’échapper aux charges en découlant, l’octroi tout
particulièrement. Les habitants du bourg de Vaise, aux portes de Lyon,
prétendaient n’être que des « habitants du plat pays » puisqu’ils payaient la
taille, ce que, disaient-ils, ne « faisaient ni Lyon ni le faubourg ». Même au
xixe siècle, la municipalité de Vaise
évitait, jusqu’à son annexion en 1852, d’user du mot dans ses délibérations, se
qualifiant en 1849 par exemple de « ville suburbaine faisant partie d’une
grande agglomération »
[11], comme si le mot contenait une promesse d’absorption
qui répugnait à cette commune.
Il est vrai qu’en 1849, « faubourg » avait déjà pris le sens de
quartier périphérique mal bâti et mal habité. Mais de quand date cet avatar
sémantique ? Il est tentant de penser qu’au
xviiie siècle, « faubourg » n’avait encore
qu’une valeur de désignation topographique, sans contenu social particulier. On
peut lire ainsi dans un dictionnaire géographique de 1771 à l’article
Bordeaux
[12] que « le
fauxbourg des Chartreux [aujourd’hui : Chartrons] […] est un des plus
magnifiques qu’il y ait en Europe, tant pour l’étendue que pour la somptuosité
des bâtimens [sic] ». Puis l’industrialisation et le peuplement ouvrier de la
périphérie des villes auraient contaminé le mot, lui donnant son contenu
péjoratif, avec derrière l’idée d’une menace pesant désormais sur l’ordre
social et politique établi. En témoignerait, dès 1831, la célèbre phrase du
journaliste Saint-Marc Girardin écrite au lendemain de l’insurrection lyonnaise
du mois de novembre, partie de la Croix-Rousse : « Les barbares qui menacent la
société ne sont pas dans le Caucase […], ils sont dans les faubourgs de nos
villes manufacturières
[13]. » Ce sont donc les révolutions du
xixe siècle qui auraient donné aux
faubourgs, exacte préfiguration de nos actuelles « banlieues », leur réputation
de lieux sinistres et terribles.
L’histoire du mot est en réalité plus complexe, au moins à
Paris où, on l’a vu, le mot restait attaché au nom des quartiers intégrés à la
ville, comme le parafe du passé. En fait, dès le
xviiie siècle le mot admet une double
acception : il y avait d’une part le faubourg nommé, partie spécifique de la
ville décrite ou évoquée dans ses particularités, et il y avait
le faubourg tout court, ou
les faubourgs, façon langagière de
désigner collectivement les lieux misérables voire horribles où, quelque part
loin du centre, habitait le bas peuple. Le plus remarquable est que les deux
représentations coexistent souvent chez le même auteur. Le premier exemple net
– mais nous sommes persuadés qu’il en existe de plus précoces – est Sébastien
Mercier dans son
Tableau de Paris,
paru entre 1783 et 1788. Il évoque tour à tour les faubourgs de la capitale
dans leur diversité : « le quartier le plus sain est le faubourg Saint-Jacques
» ; « il y a plus d’argent dans une maison du faubourg Saint-Honoré que dans
tout le faubourg Saint-Marceau », mais il use aussi, à plusieurs reprises, de
l’expression « cabarets [ou gargotes] de [ou des] faubourgs », et il a cette
phrase : « Curieux de voir ce monde [celui des tavernes mal famées] je me
couvris un jour d’une redingote brune, et je m’enfonçai dans un faubourg
[14]. » Aucun lieu ni quartier
précis ne sont cités : la ville semblait entourée d’une sorte de brouillard
d’infamie.
Il est vrai que S. Mercier, qui fut député à la Convention,
n’avait pas forcément tout le peuple en horreur, et dans sa
Néologie, parue en 1801, il évoque la
façon la plus convenable de désigner « les habitants de la banlieue, des
faubourgs », et propose d’adopter le mot « Suburbains », tant il est vrai,
écrivait-il, que « l’esprit et l’oreille s’accordent pour repousser les mots
faubourgs [ou] banlieue, et pour adopter ce signe pittoresque et sonore
»
[15]. Voilà qui en
dit long sur le jugement que les hommes d’ordre en général et les possédants
pouvaient avoir sur tout ce qui vivait et s’agitait aux marges de la ville,
puisqu’il était proposé d’user d’un mot nouveau pour dissiper l’image associée
à l’ancien. L’assimilation entre les faubourgs et la banlieue, assez étonnante
à vrai dire, relevait des mêmes sentiments : dès les portes franchies,
commencent les ténèbres, vous aurez beau marcher, tout ici est laid et suspect,
sinon coupable. « Suburbain » – le mot est-il une invention de S. Mercier ? –
s’appliquera ensuite à la banlieue, non pas, on le verra, avec le contenu de
dignité que S. Mercier entendait lui donner, mais à titre de simple
qualificatif topographique, sans opprobre particulière. « Faubourg » n’aura pas
cette chance.
La Révolution passée, le mot « faubourg » conserve encore son
caractère flottant, mais une nette décantation s’opère. À Paris, on continue à
évoquer les faubourgs comme autant d’entités géographiques et sociales
distinctes. Le faubourg Saint-Jacques, écrit-on en 1857
[16], « forme la transition entre le
faubourg Saint-Marceau et le faubourg Saint-Germain, c’est-à-dire entre les
quartiers pauvres et les quartiers riches de Paris méridional ». Les habitants
des lieux considérés n’avaient d’ailleurs aucun scrupule pour désigner leur
propre quartier par ce mot, comme une sorte de diminutif familier. « Les gens
du faubourg Saint-Antoine n’appellent jamais autrement ce quartier célèbre que
le faubourg », écrit Honoré de Balzac
[17]. D’autre part, certains faubourgs
remarquables par tel ou tel trait pouvaient recevoir une sorte de surnom connu
de tous, comme « le noble faubourg » pour désigner le faubourg Saint-Germain,
lieu de résidence des familles titrées. Balzac use couramment de la locution,
forgeant même au passage l’adjectif « faubourg-saint-germanesque »
[18]. « Noble faubourg » se
rencontre plus tard dans les mémoires du baron Haussmann
[19], et même encore chez le sociologue
Maurice Halbwachs en 1909
[20]. Mais lorsque la singularité du lieu s’efface et
qu’il n’est plus question que du faubourg en général ou des faubourgs, s’impose
l’image d’un espace périphérique médiocre ou dévalorisé. Les notables du lieu,
intéressés à un meilleur traitement, savaient d’ailleurs parfaitement en jouer
pour exposer telles ou telles doléances. Ainsi, en 1830, les « propriétaires ou
habitants du Gros Caillou », un quartier alors un peu perdu au bout de la
ville, réclamaient un meilleur entretien de leurs routes :
« Les habitants des faubourgs, écrivaient-ils, sont peut-être
fondés à remarquer que les marbres et les granits prodigués dans le centre de
la ville font un contraste bien choquant avec les boues qui encombrent leurs
rues [21]. »
On est là très proche d’un contenu résolument péjoratif ou
dévalorisant donné au mot. De nombreux auteurs, entre 1800 et 1850, en usent
ainsi, perpétuant donc l’usage du siècle précédent. Balzac, comme S. Mercier,
parle de « gargotes de faubourgs
[22] », il évoque avec mépris un « petit chirurgien de
faubourg
[23] », et
parle de « l’origine faubourienne » d’un personnage
[24], synonyme d’origine populaire. Le
qualificatif « faubourien » était en effet devenu usuel, avec au départ une
touche de vulgarité, à l’image de ceux qu’il désignait. Selon un dictionnaire
du bas langage publié en 1821, « soiffer pour
boire est un mot de faubourien et aussi français
que faubourien lui-même »
[25]. Le mot resta d’ailleurs longtemps cantonné dans les
dictionnaires d’argot, où il avait le sens non pas du tout d’habitant
quelconque d’un faubourg quelconque, mais carrément d’« un homme, [ou d’] un
enfant mal élevé », d’un « voyou » précise un traité spécialisé de 1856
[26]. Un mot sans aveu pour
des gens sans valeur.
Mais la fortune du mot « faubourg » au
xixe siècle vint surtout du fait qu’après
1850, à Paris tout du moins, on l’employa couramment pour désigner les nouveaux
quartiers de la périphérie, très souvent des quartiers pauvres et usiniers. Le
contenu péjoratif du mot allait donc désormais l’emporter dans l’usage. Pour
les contemporains en effet, les communes en plein développement autour de Paris
– communes trop éloignées pour n’avoir jamais été considérées au
xviiie siècle comme des faubourgs mais bel et
bien annexées en 1860 – n’étaient pas autre chose que les nouveaux faubourgs de
Paris. Dès 1825, on parlait de La Villette comme d’« une sorte de faubourg de
la capitale »
[27]. En
1857, le préfet Haussmann affirme que cet ensemble de communes représente les «
véritables faubourgs extérieurs […] de la ville »
[28] et le ministre de l’Intérieur parle, à
la veille de l’annexion, des « immenses faubourgs de la cité »
[29] qu’il lui faut maintenant
absorber. L’annexion accomplie, on parle, pour nommer ce territoire entourant
maintenant le Paris central, aussi bien du « nouveau Paris », de la «
périphérie », « des arrondissements excentriques » que des « faubourgs », avec
toujours l’idée, implicite ou explicite, de zone ouvrière ou pour le moins
populaire, en tout cas marquée par le labeur et la misère, et où s’observent
dans la population des comportements différents du reste de la ville. « On est
frappé […] de voir combien les enfants de moins de cinq ans sont plus nombreux
dans les faubourgs que dans les dix premiers arrondissements », affirme le
service de la Statistique municipale en 1888
[30] ; le même service faisait remarquer en 1886 qu’une
minorité seulement des Belges habitant Paris, gens « pauvres pour la plupart »,
résidaient dans « les dix premiers arrondissements [alors que] les autres sont
répartis dans les quartiers des faubourgs »
[31]. Les faubourgs, c’est la ville des taudis : le
chapitre d’un ouvrage écrit par le député et ministre Pierre Baudin
[32] où il traite des fléaux
accablant « la famille ouvrière » portait précisément ce titre : « Les
faubourgs » ; il y évoquait les jeunes filles « vouées aux appartements sans
soleil et sans air des faubourgs ». Mais les faubourgs, c’est aussi le terrain
de chasse des souteneurs et des voleurs : « Le récidiviste opère dans la rue
[…], non pas dans la rue heureuse où vous passez, mais dans la rue des
faubourgs », dit le ministre Pierre Waldeck-Rousseau devant les députés en
1884
[33]. En vérité,
un opprobre général enveloppait tous les habitants des faubourgs dans l’opinion
bourgeoise. Les ouvriers qui se baignent dans le canal de la Villette sont «
d’une immoralité flagrante », dit un rapport d’ingénieur municipal en
1877
[34], mais quoi
d’étonnant puisque le lieu est « hanté exclusivement par la population des
faubourgs » ?
Le contenu à la fois répulsif et réprobateur du mot valait
désormais pour n’importe quelle cité, pour peu que s’y soient formés des
quartiers périphériques voués à l’industrie ou à la résidence ouvrière. Faut-il
voir là une contamination de l’usage né à Paris ou bien l’effet d’une
croissance urbaine partout semblable dans ses formes ? C’est ce dernier cas qui
est le plus probable. En province, une disparition peut-être plus fréquente
qu’à Paris du mot « faubourg » dans la titulature des quartiers anciens a pu
faciliter l’usage univoque du mot. En 1835, des auteurs nantais parlent des
différences « entre les hommes des faubourgs et ceux des quartiers riches
»
[35]. La citation
faite plus haut de Saint-Marc Girardin, à propos de Lyon en 1831, va également
dans ce sens.
Mais, par une sorte de choc en retour, le mot va s’intégrer au
vocabulaire de la dénonciation sociale, que ce soit à Paris ou ailleurs. Par
exemple, dans un texte d’octobre 1871, des conseillers municipaux de
gauche
[36] évoquent
une population ouvrière « reléguée dans les faubourgs », alors que le « Paris
privilégié » lui doit toute sa « gloire ». Plus aucune réprobation ici, encore
moins dans ce texte de Jules Vallès en 1883
[37] disant que « le peuple s’est, par force, porté […] à
l’extrémité des faubourgs ». Enfin, comme il arrive souvent dans l’histoire de
ces mots de la déqualification, les déqualifiés ou leurs porte-parole
s’emparent du mot lui-même pour en faire le drapeau de leur cause, annexant ici
dans la foulée le qualificatif « faubourien ». Dès 1848, un journal
démocrate-socialiste s’intitule
L’Aimable
faubourien,
Journal de la
canaille
[38]. Il était expliqué au lecteur que le titre
s’inspirait d’une formule qu’aurait eue Louis-Philippe, le roi que la
révolution venait de chasser, quand il avait parlé des mesures à prendre pour
maintenir « dans le devoir et la soumission la très-turbulente population de
Paris, et ses aimables faubourgs ». Un article de ce journal eut pour titre la
« Lettre d’un faubourien sur […] les ateliers nationaux
[39] ». Ensuite, l’adoption du mot dans le
langage révolutionnaire entraîna sa progressive banalisation. Un journal
socialiste de l’extrême fin du Second Empire dit d’Henri de Rochefort, leader
alors adulé : « On l’aime au faubourg, celui-là, et il en est !
[40]. » Plus tard, la
journaliste Séverine, dans un article du
Cri du
Peuple, en 1888, interpelle ses lecteurs, « mes chers amis de
l’atelier ou de l’usine, mes camarades du faubourg »
[41]. Des curés modernistes
désireux d’entreprendre un travail social en quartier ouvrier fondèrent, peu
avant 1900, une société dite « des prêtres des Faubourgs »
[42]. Enfin, chez les socialistes de
sensibilité ouvriériste, les faubourgs de Paris (ou le Paris des faubourgs)
devinrent l’image à la fois symbolique et concrète de la classe ouvrière
consciente et révolutionnaire. Plus tard, un article de
L’Humanité saluant les succès
communistes aux élections de 1924 en banlieue parisienne, contenait cette
formule : « Paris a retrouvé ses faubourgs !
[43]. » Belleville renaissait à Bobigny.
Mais il s’était fait jour, déjà, un certain populisme,
c’est-à-dire une représentation édulcorée du peuple faubourien, un peu mièvre
ou complaisante. Quand un chroniqueur parle des jeunes couturières, « pauvre et
dur métier où s’usent vite les vingt ans de la fille de faubourg
[44] », cela sent un peu l’eau
de rose, tout comme, à notre sens, cette phrase du musicien Gustave
Charpentier, l’auteur de
Louise, qui
écrivait vers 1910 : « Vous n’imaginez pas quel amour j’ai pour le peuple, le
peuple du faubourg, celui qui chante, qui forge, qui espère, celui qui ramasse
le pavé pour la barricade ou mène son gamin à l’école
[45]. » L’amour est ici des plus distants,
et le ton sonne faux. La peur de la « banlieue rouge » ne fera qu’accélérer
cette évolution vers une sorte d’image conservatoire et pittoresque du peuple
de Paris où le faubourg n’est plus qu’un décor pour chanson réaliste
[46]. La gargote de S. Mercier
s’est transformée en cabaret montmartrois.
Aujourd’hui, l’usage du mot se ressent de cette histoire
tumultueuse. Beaucoup hésitent à l’employer à propos de formes urbaines
anciennes ou d’étapes historiques de la croissance urbaine qui ne cadreraient
pas avec le contenu social attendu. Le géographe Bernard Rouleau, évoquant en
1996 le très huppé faubourg Saint-Germain, trouve « malgré tout que
l’appellation “faubourg” est ici un peu abusive
[47] ». Dans un article qu’un journal local
consacrait en 2000 à l’histoire de Concarneau, il était dit que le « Faubourg
», le quartier neuf qui se développa aux
xviie et
xviiie siècles aux portes de la célèbre Ville
close, devint « contrairement à ce que l’on pourrait penser, le royaume des
riches négociants »
[48]. Quoi qu’il en soit, de nos jours, le terme «
faubourg » a un caractère nettement désuet ; son usage se limite à celui d’un
synonyme un peu édulcoré du mot « banlieue ». Dans le même paragraphe d’un
article récent du journal
Le Monde
étaient évoquées « les banlieues difficiles » de Strasbourg, le dialogue
délicat avec les « jeunes des quartiers », c’est-à-dire les habitants de ces
banlieues, et cette phrase suivait immédiatement : « Chacun sait que, dans ces
faubourgs, la main-d’œuvre qualifiée recherchée par les entreprises alsaciennes
est une denrée rare
[49]. » La spécificité territoriale désignée autrefois
par le mot s’est tout à fait perdue, mais, pour peu que le mot « banlieue »
vienne à sa rescousse, son contenu ancien le plus noir – espace de relégation
et d’opprobre – peut encore resurgir dans les représentations
d’aujourd’hui.
C’est donc le mot « banlieue » qui a remplacé « faubourg » dans
le vocabulaire de la déqualification attachée aux lieux habités par les plus
pauvres. Mais quelles furent les étapes de cette substitution langagière ? Il
nous faut reprendre les choses du début, car le mot « banlieue » a
naturellement sa propre histoire. Et, de tous les mots de la ville, c’est
peut-être celui dont l’histoire est la plus heurtée, pour cette raison qu’il
désigne des espaces soumis, depuis deux siècles au moins, à de profonds
changements et associés à des images souvent très fortes, mais qui débordent la
réalité des territoires visés.
Les avatars de la banlieue
Attesté dès le
xiiie siècle, sa racine est le mot « ban »,
terme féodal signifiant le territoire sous la juridiction d’un seigneur, là où
ses décisions étaient l’objet de proclamations. S’appliquant à une ville, le
terme de « banlieue » se mit à désigner l’étendue de pays, d’une lieue ou de
plusieurs lieues – et la lieue variait d’une région à l’autre – soumise « à la
juridiction et au pouvoir de commandement d’un seigneur urbain, le plus souvent
une municipalité »
[50]. D’étendue fort variable d’une ville à l’autre,
parfois inexistante, selon les cas concédée par le roi ou un suzerain ou bien
conquise par empiétement progressif, la banlieue était un « îlot de droit
urbain » dans les campagnes environnantes
[51] et dans lequel la bourgeoisie de la ville possédait
le plus souvent de multiples intérêts fonciers et économiques.
Notons au passage, pour faire un sort à une actuelle étymologie
courante mais fautive, que banlieue et bannissement sont deux notions
différentes. Le bannissement est un autre dérivé du mot « ban » – songeons à
des expressions comme « être au ban de », ou « en rupture de ban » – il n’a
aucun lien direct avec la banlieue. On pouvait être banni de la banlieue d’une
ville. Citons les
Établissements de
Bordeaux parlant, au
xiiie siècle, des « meurtriers […] bannis de
Bordeaux et de la banlieue »
[52]. Certes il y avait bien dépendance, mais la banlieue
n’était pas pour autant un territoire subordonné en droit à la ville, ou encore
moins assimilé à elle, comme les faubourgs. Du fait des intérêts qu’elle y
avait, mais aussi pour la bonne marche des échanges locaux, la ville exerçait
un contrôle sur cet arrière-pays tombé dans son orbite. Cela se marque par
exemple dans la titulature des corporations d’arts et de métiers qui, au
xviiie siècle au moins, incluait la banlieue
quand la ville en avait une. Le
Règlement
concernant la communauté des maîtres cordonniers de la ville, fauxbourgs et
banlieue d’Orléans
[53] est un cas parmi des dizaines. Évoquons aussi un
édit royal de 1772 qui réglementait « les contraintes par corps pour dettes
civiles dans la ville, fauxbourgs & banlieue de Paris »
[54]. Un débiteur qui pouvait
avoir l’idée d’aller se cacher à Passy ou à « Yvri », deux des quarante et une
localités figurant alors au « dénombrement de la Banlieue de Paris »
[55], savait que les gardes du
commerce avaient désormais le pouvoir de l’y aller chercher. La banlieue,
c’était l’œil de la ville sur ses alentours.
Mais tout n’allait pas dans un seul sens. Les effets de la
proximité et l’importance des échanges pouvaient faire que la banlieue existe
déjà comme conscience locale ou du moins que des groupes d’habitants aux
intérêts communs s’approprient le mot pour se définir face à la ville et
revendiquer leurs droits. Ainsi en 1789, dans les cahiers de doléances rédigés
par les paroisses autour de Paris, il est quelquefois parlé des plaintes
formulées par les « habitants de la banlieue » sur divers objets, comme la
prétention des autorités à interdire l’accès des voiries parisiennes aux
cultivateurs, habitués à y trouver un engrais gratuit, ou encore
l’insupportable arbitraire des Fermiers généraux voulant, dit un mémoire
[56], « assujettir les
habitants de la banlieue » à certaines taxes sur les marchandises consommées
par eux, alors que les droits d’octroi « ne peuvent être perçus que dans les
villes closes et leurs faubourgs ». La capitale a besoin de nous pour son
approvisionnement quotidien, qu’elle nous permette donc, à nous « malheureux
cultivateurs », de travailler et de vivre, pensaient ces paysans. Sous le sceau
de la ruralité, on voit s’esquisser les images des périodes à venir : celle la
ville-marâtre, dont les décisions pèsent d’un poids considérable sur la vie
locale, et celle d’un appendice fort utile à la ville, mais déconsidéré, sans
qualité.
Une décision de l’année 1790 montre bien quel rôle était
appelée à jouer la banlieue aux yeux des autorités centrales. Lors des
discussions sur la création des départements, le problème surgit de savoir
quelle extension il convenait de donner à celui qui inclurait Paris.
L’Assemblée nationale décida de le borner à Paris même, mais « accompagné d’une
banlieue assez étendue pour renfermer tous les établissements nécessaires aux
besoins journaliers de cette ville, tels que ses boucheries, ses voiries, ses
cimetières, ses carrières, une partie de ses jardins, etc. »
[57]. D’où les « trois lieues
de rayon, à partir du parvis Notre-Dame » concédées au département de la Seine
et dont les districts, puis arrondissements, de Saint-Denis et de Sceaux
allaient constituer, de fait, la banlieue de Paris pendant un siècle et demi.
La notion était quoi qu’il en soit trop confuse et trop particulière pour que
la banlieue conservât une existence officielle ou juridique dans les nouveaux
découpages territoriaux, mais le mot se perpétua, y compris dans le langage
administratif ou politique, lié en l’espèce à l’idée d’une zone hors-les-murs à
la fois nourricière et sanitaire.
Pour ce qui va suivre, on trouvera sans doute que la part faite
à Paris est trop belle. C’est un effet de la centralisation dans
l’historiographie des villes françaises, mais aussi la rançon inévitable du
primat de Paris dans le développement du phénomène « banlieue » et donc dans la
vie du mot. Paris est aussi la capitale de la banlieue.
Jusque vers 1850, au moins, qui dit banlieue, à Paris, pense
d’abord campagne. C’est le mot rural qui colle le plus communément au mot «
banlieue ». On parle des « communes rurales » autour de Paris, des deux «
arrondissements ruraux du département de la Seine », en mettant derrière ce mot
un mélange de paysans, de boutiquiers et de petits rentiers
[58]. Mais un paysage de plus
en plus déparé par l’installation d’établissements peu ragoûtants comme, par
exemple, un dépotoir à La Villette : « La Ville de Paris a pris une fâcheuse
habitude d’égoïsme vis-à-vis des communes rurales », commente un journaliste en
1844
[59]. C’est aussi
que la banlieue évoque pour beaucoup l’idée de plaisir, celui d’une promenade
au bon air ou même d’une sortie au spectacle dans un lieu agreste. En 1817, le
privilège des « spectacles de la banlieue » (comprenez : le droit d’y donner
des pièces) avait été cédé à un entrepreneur qui avait construit lui-même des
théâtres dans les communes. Le préfet de la Seine, en 1830, remarquait que « la
classe ouvrière de Paris qui va se délasser de ses travaux dans les campagnes
environnantes forme la grande partie des spectateurs qui assistent au théâtre
de la banlieue
[60] ».
Mais certains, comme l’essayiste Hippolyte Meynadier
[61], se désolaient de la
disparition des ombrages sous la poussée des « petites maisonnettes »
construites pour les « bourgeois d’outre-faubourg », responsables d’une
horrible « banlieue anti-champêtre » en plein développement. Et surtout, à côté
de la villégiature, une autre réalité commençait à s’imposer, celle de
l’industrie, d’où parfois des transitions curieuses dans la façon de dire,
comme cette phrase de journal en 1846 : « On ne peut nier l’importance
commerciale et industrielle des deux arrondissements ruraux du département de
la Seine
[62]. » Mais
dorénavant pour parler d’Ivry ou La Villette, on évoquera plutôt des « communes
industrielles […] dont toute la vie réside dans les usines »
[63]. Le langage suivait donc
les mutations de cet espace, déjà en proie au mauvais goût pour les uns, ou
bien pour d’autres en passe de devenir un pur et simple espace de rebut où la
grande industrie pouvait prendre ses aises.
Les historiens de Paris évoquant cette époque usent volontiers
d’une autre expression qu’ils pensent avoir été aussi des plus courantes, du
moins après la construction des fortifications en 1840-1841, celle de « petite
banlieue ». En 1991, par exemple, Philippe Vigier écrit que « étroits et divers
sont les liens qui unissent Paris à ces communes de la “petite banlieue” […]
“enfermées” comme les quartiers parisiens par le mur des fortifications
[64] ». À espace singulier,
expression singulière ? En fait, « petite banlieue » n’avait point du tout la
fréquence qu’on lui prête aujourd’hui. L’expression se rencontre, il est vrai,
et dotée de l’acception géographique très précise donnée par les auteurs. Un
journaliste en 1846 cite, pour la combattre, l’opinion de ceux qui vont disant
: « Réunissons à la métropole les importantes communes de la petite banlieue
qui se pressent entre le mur de l’octroi actuel et […] l’enceinte
continue
[65]. » Mais
n’est-il pas symptomatique que dans les nombreux textes produits à l’occasion
précisément de cette annexion
[66], en 1859-1860, elle brille par son absence ? Le
qualificatif « suburbain », sans nul rapport désormais avec les faubourgs,
était finalement plus courant, concurremment à « rural », nous venons de le
voir. On écrivait par exemple : « Des commissionnaires craignent le
ralentissement de l’activité commerciale sur tel point donné de la banlieue
suburbaine
[67]. » «
Petite banlieue » était simplement une forme d’époque pour proche banlieue,
intra ou
extra muros. L’expression perdure d’ailleurs :
en 1909, par exemple un agent d’affaires publie une « liste des maisons de
rapport […] à vendre ou à louer à Paris et dans la petite banlieue », à savoir,
précise-t-il, « jusqu’à 1/2 heure ou 20 K. de Paris en chemin de fer »
[68]. « Petit » est une
question de distance, donc de vitesse et de temps. D’autre part, il est des
plus probables que puisqu’il y avait une petite banlieue, il y en avait une
grande. Nous n’en connaissons qu’une occurrence, et de nature littéraire.
Gérard de Nerval écrit, évoquant un séjour à Senlis : « On ne prenait pas
d’ordinaire de passeport pour visiter la grande banlieue de Paris
[69]. » La phrase atteste en
tout cas un usage banal de la locution. Cette façon de dire la distance ne
s’est pas modifiée puisque « grande banlieue » s’emploie toujours. « Notre
grande banlieue » écrivait Brigitte Gros en 1970 pour qualifier les communes de
Meulan et d’Aubergenville, en Seine-et-Marne
[70].
L’annexion rendit en quelque sorte la banlieue à elle-même
puisque ses limites resteront inchangées jusqu’à la création des nouveaux
départements, en 1964, mais sa remarquable croissance démographique et
économique allait amplifier, tout en le compliquant, l’usage du mot dans les
discours et les textes.
Jusque vers 1914, et même bien au-delà, subsiste l’image, ou
plutôt la valeur, d’une banlieue restée campagne aux portes de Paris, mais une
campagne maintenant sans caractère rural ou agricole, sans paysans ni même
habitants, essentiellement peuplée d’arbres et jolis endroits pour se poser.
Banlieue égale bonté de la nature, de multiples textes le disent. « Ah ! mes
beaux dimanches de la banlieue lorsque j’avais vingt ans ! », écrivait Émile
Zola, nostalgique de ces instants de « liberté dans les grands bois »
[71]. Qui sont « les voyageurs du dimanche
pour les banlieues de Paris » prenant d’assaut les trains afin d’aller respirer
« l’air pur des champs », sinon « l’ouvrier laborieux […] avec sa famille
»
[72] ? Pendant
longtemps, la banlieue, ce fut les vacances à petit prix. À la déclaration de
la guerre, en 1939, « je me souviens, on revenait de vacances […] On louait une
chambre chez l’habitant dans la banlieue parisienne »
[73]. Les lotisseurs et les constructeurs de
pavillon savaient très bien faire vibrer la fibre rousseauiste du public
parisien : « Le souci de l’hygiène et de l’économie commande […] à tout chef de
famille prévoyant de quitter Paris et d’installer son foyer à la campagne,
c’est-à-dire dans la banlieue
[74]. » Après la révolution, prophétisaient des
syndicalistes, le premier mouvement des travailleurs sera de fuir les « cages à
mouches » des villes entassées et de « s’essaimer vers les banlieues et […] y
édifier des cottages où le “chez soi” se pourrait mieux savourer »
[75].
Mais cette banlieue de miel et de lait se heurtait aux mêmes
époques à la conscience d’une autre banlieue, celles des usines et des fumées,
une banlieue qui, elle, avait tout pour déplaire. Le texte qui suit, datant de
1912, rassemble en une seule phrase les thèmes et les images alors associés à
cet espace repoussoir :
« La banlieue immédiate de Paris, vaste plaine qui fait le
tour presque entier de la ville et se prolonge jusqu’à deux ou parfois quatre
kilomètres des fortifications [est une] plaine parsemée d’usines malodorantes,
de carrières, de cultures maraîchères empestant le fumier, pis encore, la
gadoue, de misérables habitations ou
de villes industrielles fort laides [76]. »
On retrouve évidemment la question un peu délicate du proche et
du lointain. Quand Henri Sellier, en 1915, parle des « employés du centre » qui
ne pouvant plus vivre près de leur travail « ne s’arrêtent pas à la périphérie
de la cité de plus en plus industrielle et empoisonnée », mais « vont plus
loin, vers les champs, vers la verdure, vers le soleil »
[77], visait-il les faubourgs de Paris – La
Villette, Javel, Belleville… – ou bien « la banlieue immédiate » évoquée dans
la citation précédente, ou bien encore, comme cela arrive dans d’autres textes
de même époque, mettait-il dans le même sac ces faubourgs misérables et cette
banlieue puante ? Un tel flou était le produit du heurt entre ces deux images
contradictoires de la banlieue, objet à la fois d’attirance et de
répulsion.
Mais les choses vont se compliquer encore par l’entrée en scène
de la banlieue elle-même, ou plus précisément des banlieusards. En effet, la
sous-représentation de la banlieue au sein des institutions du département et
les griefs accumulés contre Paris dans des communes en plein développement
(question de l’abonnement aux hôpitaux de Paris, question du rejet en Seine des
eaux d’égouts de la capitale, etc.) créa un contexte polémique dans lequel
apparut le mot « banlieusard ». L’occasion en fut, au mois de mai 1889, une
élection sénatoriale très disputée où les délégués désignés par les communes de
banlieue pour participer au vote avaient porté leur suffrage sur un candidat
républicain modéré qui se disait aussi « candidat des justes revendications de
la banlieue »
[78]. Il
aurait alors été traité de « candidat banlieusard » par les délégués parisiens
radicaux, outrés aussi du cri de « À bas Paris ! » qui aurait salué l’élection.
Un leader parisien rapportant ce dernier épisode en concluait que « nos
concitoyens de la Banlieue » avaient été emportés par un « souffle rural
»
[79]. Avec ce mot, on
voit combien était forte
aussi l’image
d’une banlieue peuplée de campagnards arriérés aux penchants réactionnaires. La
banlieue rend bête. « Banlieusard » voulait donc évoquer un rustre installé à
la porte de la ville, en rien touché par sa grâce. L’épithète fut reprise par
les intéressés, exactement comme faubourien l’avait été en son temps, on se le
rappelle. « Hardi, les banlieusards, puisque banlieusards il y a », écrit un
journaliste du
Républicain de
Levallois en 1890 à propos d’autres élections à venir. Et il
précisait que « ce sont les représentants de Belleville et de La Villette qui
nous ont gratifiés de ce vocable quelque peu faubourien
[80] ». Façon de dire que le mot était un
mot vulgaire, forgé par des connaisseurs du bas langage et destiné à jeter
l’opprobre sur d’honorables concitoyens réclamant pour leurs droits face au
sans-gêne d’une cité arrogante.
Dès cette époque, « banlieusard » devint d’usage courant, et
dans la bouche même des intéressés, répétons-le, du moins chez leurs
porte-parole. Le slogan du « Syndicat général de la Banlieue parisienne », un
groupe d’intérêts de notables et d’élus, était : « Banlieusards, venez à
nous
[81]. » En 1909,
un tract du parti socialiste (section d’Alfortville), titré
La banlieue est écrasée, contenait
cette formule : « Le Banlieusard paie plus que le Parisien et obtient
moins
[82]. » Mais
c’est avec une acception plus précise que le mot passe alors dans la langue :
le banlieusard est celui qui habite la banlieue, bien sûr, mais qui n’y
travaille pas, qui prend tous les matins le train ou le tramway, le plus
souvent pour Paris, et rentre le soir chez lui par le même moyen. Qui dit
banlieusard dit et pense transports en commun. Il ne faut pas avoir peur, dit
une pétition circulant à Asnières vers 1900 et réclamant des horaires plus
adaptés, que les compagnies de chemin de fer puissent dire : « Vous voyez que
ces banlieusards ne sont jamais contents
[83]. » Récemment, écrivait un journaliste en 1913
[84], il y avait du brouillard
sur la banlieue : « Les banlieusards, qui doivent chaque matin rentrer à
l’atelier ou au magasin, étaient inquiets. » Le plus remarquable est qu’en
dépit des avatars contemporains du mot « banlieue », le mot « banlieusard » a
gardé jusqu’à nos jours ce même contenu, un salarié dont la vie est marquée par
les horaires de transport, plus ou moins trimbalé sinon exploité par des
réseaux décrits soit comme obsolètes soit comme monstrueux ou inhumains. Le
Livre noir des transports parisiens,
en 1970, parle des « 800 000 banlieusards » qui, chaque jour, « viennent
travailler à Paris »
[85]. L’État ne nous transporte pas, il nous nomme.
Brigitte Gros, déjà citée, évoque le calvaire quotidien de ses administrés : «
Le train était bondé de banlieusards, épuisés par leur journée de
travail
[86]. » Son
ouvrage inspira un célèbre film réalisé en 1972 par Gérard Pirès et intitulé
précisément,
Elle court, elle court, la
banlieue. Citons enfin
Le
Monde qui titrait, le 25 juin 2002, sur « les tribulations
quotidiennes des banlieusards ». Comme si ce mot avait toujours plus ou moins
servi à penser qu’il ne saurait exister de population vivant sur place en
banlieue – la banlieue, c’est pas une vie – et qu’autrement dit la banlieue ne
saurait exister sans Paris.
On ne saurait non plus quitter le mot « banlieusard » sans
ajouter que, cette question des transports mise à part, il a toujours gardé une
nuance péjorative, ce qu’il doit à sa naissance. Il n’est pas impossible qu’il
ait pu être employé quelque temps dans son sens premier de paysan attardé, de
rural. C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre une phrase curieuse du
journal
Le Travailleur du bâtiment,
qui, en avril 1907, décrit ainsi un cortège de grévistes dans les rues d’une
petite ville après le succès du mouvement
[87] :
« Les boutiquiers et les six pandores d’Évian-les-Bains
virent défiler, non pas un cortège de Banlieusards avec des fétiches et des
amulettes, mais la classe travailleuse, prenant conscience d’elle-même.
»
Quoi qu’il en soit, il est clair que le mot rebute et que
certains se refusent à l’utiliser comme raccourci commode pour habitants de la
banlieue. En 1904, le directeur de l’Assistance publique disait dans une
réunion à propos des gens résidant en banlieue et ayant leur emploi à Paris : «
Qui pourrait dire si ce sont là des Parisiens ou des suburbains ?
[88]. » En 1934, un journal de
banlieue,
Le Petit Nogentais lança un
concours sur le thème : « Quel nom donner aux habitants de la banlieue ? » On
écarta le mot de « blédard », qui dut apparaître de la même eau trouble que
banlieusard, pour couronner le mot « périparisien
[89]». En banlieue, dirait-on, tous les
chemins du langage menaient à Paris.
Mais depuis quand le mot « banlieue » sert-il à donner un nom à
certaines peurs ? Au
xixe siècle, la banlieue ne faisait pas
peur, ses habitants étaient plutôt réputés conservateurs : « La garde nationale
de la banlieue était vaillante contre les insurrections » écrivait Victor Hugo
à propos de l’émeute de 1832 qu’il décrit dans
Les Misérables
[90]. La banlieue ne sentait pas bon, c’est une affaire
entendue, mais on faisait avec, et le banlieusard, toujours entre deux trains,
semblait plus à plaindre qu’à craindre. Mais avec les succès électoraux du
parti communiste en banlieue parisienne, au début des années 1920, naît la «
banlieue rouge ». L’expression a-t-elle surgi à l’occasion d’une péripétie
électorale précise, comme « banlieusard » en son temps ? Nous l’ignorons, mais
comme souvent en pareil cas, l’épithète mal sonnante au départ – qu’aurait
pensé l’habitant de Neuilly ou du Vésinet si la presse avait parlé de «
banlieue blanche » ? – fut reprise tel un drapeau par les groupes et les
appareils qualifiés de la sorte.
Banlieue
rouge est le titre de plusieurs journaux communistes
[91], et probablement celui de
nombreux articles ou de tracts d’extrême-gauche. À vrai dire, il était à
l’époque une autre expression, concurrente et peut-être plus courante, celle de
« ceinture rouge », qui exprimait à la perfection l’image fausse mais
terriblement efficace d’un Paris complètement vidé de ses usines et de ses
prolétaires, assiégé désormais par « des cités satellites industrialisées
»
[92] formant la ronde
autour de lui et n’attendant que le moment propice pour fondre sur ses
richesses et s’emparer de l’État confié à sa garde. Là encore, constatons que
l’expression était utilisée aussi dans le camp adverse, celui en l’occurrence
des assiégeants
[93],
mais on voit bien que « banlieue » tendait déjà à s’imposer dans les
représentations comme le lieu où campe « la population ouvrière, chassée du
centre », où les « refoulés »
[94] de la grande ville, abandonnés de Dieu et des
hommes, ne songeaient qu’au moment délicieux et terrible du règlement de compte
final avec la civilisation.
Cependant, aux yeux de certains, si un tel péril politique
existait, c’est parce qu’on laissait la banlieue aller à vau-l’eau : personne
ne contrôle plus rien, ni l’industrialisation ni le peuplement. Par conséquent,
« l’agglomération parisienne » – le terme se répand alors dans la littérature
administrative et dans la presse – avait besoin de façon urgente d’un « plan
d’aménagement » – le mot « aménagement » fait alors florès, avec la banlieue au
centre des dispositifs – bref il fallait entreprendre « ce qu’on pourrait
appeler une
politique de la banlieue
parisienne
[95] ». C’était un peu les noces entre les mots «
Politique » et « Ville » qui étaient célébrées alors, avec la banlieue dans la
corbeille de mariage.
Visant un espace depuis toujours réputé sans qualité et
désormais affublé d’une réputation d’extrême dangerosité politique et sociale,
le mot « banlieue » n’entrait pas sous les meilleurs auspices dans la période
suivante, celle d’après 1945, période marquée par le formidable développement
du logement social et le remodelage administratif de la zone. Le mot perd aussi
sa spécificité parisienne, tant il apparaît clair que la croissance urbaine est
désormais partout en France la seule affaire des banlieues. Un honneur qui dans
le discours ressemble plutôt à une indignité.
Comme les lotissements dans les années 1920, les grands
ensembles construits dans les années 1960 ont frappé les contemporains par leur
surgissement soudain dans le paysage habité.
France-Soir parle, en 1965, des « nouveaux
électeurs des cités champignons de banlieue »
[96]. Beaucoup pensent – et mai 1968 en a sans doute
multiplié le nombre – que ces barres et ces tours sont d’abord et avant tout le
lieu de relégation des populations pauvres chassées des villes-centres. Les «
quartiers d’habitation jadis populaires » sont rasés et « les anciens habitants
sont exilés dans les cités-dortoirs », écrit-on en 1970
[97]. La cabane du mal-loti aurait fait
place à un gigantesque dortoir collectif. En effet, que faire en banlieue sinon
y dormir ? Plus que jamais, nous l’avons vu, elle reste la patrie des
banlieusards, ces sempiternels voyageurs sans bagages ; la banlieue est donc un
lieu où l’on dort et non un lieu où l’on vit. La Grande-Synthe n’est pas autre
chose que le « nouveau faubourg-dortoir de Dunkerque »
[98] et quand on a dit de Clichy-sous-Bois
qu’elle est une « ville-dortoir de Seine-Saint-Denis », on a tout dit
[99]. Il y a sans doute un discours de la
modernité et du progrès associés à cet urbanisme et à cette architecture
nouvelle, mais incluait-il le mot « banlieue » ? Nous en doutons, et en tout
cas, ce que l’usage consacre dans les années 1960 et 1970, c’est bien plutôt
l’association entre banlieue et ennui, et même déprime. Une idée reçue de
l’époque est bien celle du grand ensemble qui rend fou. Pour un médecin, il
était évident que « la vie dans les vastes ensembles immobiliers modernes, à
propos de laquelle on a décrit la “névrose des ménagères de banlieue”,
atrophie, altère ou détruit de multiples rapports humains
[100] ». Un enquêteur était
formel : c’est de « l’éloignement » du reste de la société que souffrent le
plus les habitants de ces cités, et pour eux, à l’en croire, une déclaration «
résume tous les inconvénients concernant l’éloignement : La vie de
banlieue
[101] ». Et
pour un journaliste qui voulait dénoncer « la côte d’Azur bétonnée », l’image
qui venait sous la plume était celle d’un « Sarcelles de luxe », à savoir « la
lèpre, le bruit, le toc, la promiscuité, la haine. »
[102] Rien moins… Donc, en banlieue, pas de
« véritable citadin
[103] », ni en conséquence de sentiment collectif
d’appartenance au même territoire
[104]. Le degré zéro de la ville, à mille lieues d’une
vraie cité.
Mais cela n’était rien encore puisque le mot va servir, à
partir de 1985 à peu près, à désigner tout à la fois les lieux, les maux et les
peurs associés à la crise de la société française née du chômage et du racisme
qui aujourd’hui compromettent l’intégration d’une partie importante des enfants
de migrants. Peu importe que la banlieue compte des communes riches, voire
opulentes, peu importe que les populations montrées du doigt à travers ce mot
vivent aussi dans les villes-centres, voire encore dans les centres-villes, peu
importe enfin qu’il existe nombre de quartiers d’habitat social parfaitement
intégrés au reste de la commune, c’est le mot « banlieue » qui va servir à
nommer cette crise, outrancière simplification dont l’effet est double :
camoufler une question sociale derrière une question d’urbanisme ou
d’architecture et jeter le même discrédit sur tous ceux et celles dont le seul
tort est de vivre là.
On peut juger de l’inflation dont le mot a été l’objet en
faisant d’abord le compte des ouvrages parus depuis 1970 et dont le titre
comporte le mot « banlieue » ou « banlieusard ». Nous nous sommes cantonnés aux
ouvrages universitaires ou savants – géographie, histoire, sociologie et
ethnologie, linguistique, sciences de l’éducation – et aux ouvrages dits
d’actualité, les témoignages et les récits
[105]. Les chiffres figurant dans le tableau ci-contre
sont éloquents.
| Périodes
quinquennales |
|
Nbre de
titres |
% |
|
1970-1975 |
3 |
1,6 |
|
1976-1980 |
12 |
6,6 |
|
1981-1985 |
22 |
12 |
|
1986-1990 |
21 |
11,5 |
|
1991-1995 |
61 |
33,3 |
|
1996-2000 |
64 |
35 |
|
Total |
183 |
100 |
Nous ne voulons pas dire que la recherche universitaire, qui
forme ici une partie notable des titres, ait été à la remorque de « l’actualité
» : ce serait trop simple, un peu faux et surtout hors sujet. La production
dite savante s’est trouvée intégrée dans un océan d’ouvrages navigant tous sous
le même pavillon. L’explosion éditoriale des années 1990 répondit au désir du
public – de tous les publics – de trouver des ouvrages qui lui expliquent la
banlieue ou surtout qui lui parlent d’elle dans les termes qu’il attend. Elle
accompagna aussi, avec un léger décalage dans le temps, l’extraordinaire
prolifération du mot, décliné et qualifié de toutes sortes de manières, dans la
presse écrite ou parlée. « Crise », « malaise », « maladie » –
Le Monde du 23 mars 1986, entre mille
exemples : « L’agglomération lyonnaise est malade de ses banlieues » – il ne
semble pas y avoir alors d’image assez forte pour dire la gravité du problème.
Le patron de
Libération, Serge July,
parle en octobre 1990
[106] d’un phénomène relevant de « l’apartheid », d’une «
tiers-mondisation » de la ville. Le mot, déjà de bien mauvais aloi, on l’a vu,
a cristallisé sur lui toutes les hantises, il est devenu une référence connue
de tous dont le flou permet à chacun d’y mettre ce qu’il veut : de lointains
grands ensembles vivant sous l’empire de la drogue et de la violence, une zone
urbaine tout entière abandonnée à la misère et à l’immigration étrangère ou
bien les prodromes d’une nouvelle culture. Dis-moi comment tu parles de la
banlieue, je te dirai qui tu es.
À l’évidence aussi le mot sert d’accroche, de simple annonce.
On le voit bien quand l’auteur d’un ouvrage de valeur est amené, pour les
besoins de l’analyse ou de la description, à définir l’espace dont il parle.
Soit l’auteur se dérobe : c’est le cas de Jean-Marie Delarue, auteur en 1991
d’un rapport officiel diffusé sous le titre
Banlieues en difficultés ; dans le corps de
l’ouvrage, le mot « banlieue » n’apparaît jamais (sauf à l’occasion de
citations de presse), et l’introduction qui le précède, bien loin d’éclairer le
lecteur, dit qu’il va être parlé de communes pauvres, « qu’on […] appelle
“quartiers” ou “cités”, on n’entrera pas ici sur l’usage de ces termes
[107] ». Mais où est donc
passée la banlieue ? Soit l’auteur trébuche sur les définitions. L’ouvrage de
Monique Grandjonc intitulé
Les Canourgues,
mémoire vive : singulière banlieue, paru en 1996 et consacré à la
vie des habitants de ce quartier de Salon-de-Provence contient une sorte de
guide du lecteur dont il vaut la peine de citer les premières phrases
:
« À l’évidence, Salon est une ville de taille trop modeste
pour que sa partie nord puisse être appelée banlieue si l’on s’en tient au sens moderne que
les urbanistes donnent à ce terme. Cependant les Canourgues présentent les
caractéristiques sociologiques d’une banlieue : cité-dortoir excentrée et
dévalorisée, grande densité de population […], fort taux de chômage, etc.
»
Le coin répond donc à la définition sociale de la banlieue,
mais il n’est pas une. Alors, à quoi bon cette confusion ? N’est-ce pas que
l’auteure a été en quelque sorte contrainte par la pression médiatique et
éditoriale à user du mot, alors qu’il n’avait rien à faire là ? Et faut-il
préciser que dans la parole des habitants, si heureusement restituée dans
l’ouvrage, le mot « banlieue » est royalement ignoré.
C’est là sans doute une caractéristique de l’histoire actuelle
du mot : il n’a pas provoqué la création d’un mot choc en retour, comme
banlieusard ou faubourien en leur temps, soit que les habitants de banlieue ne
s’estiment nullement concernés par toute cette logorrhée (songeons encore à
l’habitant de Neuilly) soit que les populations visées aient d’autres mots pour
retourner l’opprobre, ou encore que chez elles, nulle conscience n’existe de
former un ensemble dont le nom serait alors jeté à la face de leurs
contempteurs. Ne dirait-on pas d’ailleurs que le mot est, à l’heure présente,
en perte de vitesse, comme s’il était trop usé, qu’on en avait épuisé le suc à
force de le presser ? Sous l’influence de la terminologie officielle qui,
depuis déjà longtemps, parle du « développement social des quartiers », des «
quartiers sensibles », etc., « les quartiers », tout court, semblent
aujourd’hui devenus l’équivalent, au moins médiatique, sinon même dans l’usage,
de « banlieue », au sens dépourvu de sens de ce mot. Est-il donc appelé à
rejoindre « faubourg » dans le magasin d’antiquités des mots de la ville ?
C’est l’avenir politique de la ville qui tranchera.
[1]
Déclaration de 1724, citée par Perrot,
Dictionnaire de voierie, Paris,
Prault, Onfroy et Belin, 1782, p. 168.
[2]
Voir Firmin Marbeau,
Crèches pour
les petits enfants des ouvriers, Paris, 1873 [1845], p.
55.
[3]
Arthur Kleinclausz,
Lyon, des
origines à nos jours, Marseille, Laffitte, 1980 [1925], pp.
344-345.
[4]
Maurice Lachâtre,
Nouveau
dictionnaire universel, Paris, É. Blot, s. d. [vers
1865].
[5]
Voir la liste établie par Michel Fleury et Jeanne Pronteau
(éd.), dans Aristide-Michel Perrot
, Petit atlas
pittoresque des quarante-huit quartiers de Paris (1834), Paris,
Service des travaux historiques de la ville de Paris, 1987, pp. 22 et
suiv.
[6]
Charles Merruau,
Rapport sur la
nomenclature des rues, Paris, Charles de Mourgues, s. d., pp.
35-36.
[7]
Une étude de la mairie de Meaux parlait « du centre ancien et
du Faubourg Saint-Nicolas ». Voir Gérard Bernini (éd.),
Dictionnaire topographique et historique des rues
de Meaux, t. III :
Les faubourgs et
nouveaux quartiers, Meaux, Société littéraire et historique de la
Brie, 1992, p. 216.
[8]
Voir Alphand et Jourdan,
Recueil
des règlements concernant le service des alignements et des logements
insalubres dans la ville de Paris, Paris, Chaix, 1890, p.
15.
[9]
Voir Philippe Butel et Jean-Pierre Poussou,
La vie quotidienne à Bordeaux au
xviiie siècle, Paris, Hachette,
1980, p. 221.
[10]
Dictionnaire universel français
et latin [dit]
Dictionnaire de
Trévoux, 1771, art. Faubourg.
[11]
Voir A. Kleinclausz,
Lyon, des
origines…, op. cit.
[12]
Robert de Hesseln,
Dictionnaire
universel de la France, 1771, t. I, p. 490.
[13]
Journal des Débats du
8 décembre 1831, cité par Fernand Rude,
L’insurrection lyonnaise de novembre 1831,
Paris, Anthropos, 1969, p. 663.
[14]
Louis Sébastien Mercier,
Tableau
de Paris, Amsterdam, 1783-1788, t. I, pp. 17, 254 ; t. III, p. 211 ;
t. VII, pp. 204-205.
[15]
Suburbain, précisait-il, vient de « suburbanus […], qui habite
dans les faubourgs ». L. S. Mercier,
Néologie ou
vocabulaire de mots nouveaux à renouveler ou pris dans des acceptions
nouvelles, Paris, Moussard et Maradan, 1801, pp.
266-271.
[16]
Théophile Lavallée,
Histoire de
Paris, depuis le temps des Gaulois jusqu’en 1850, Paris, Michel-Lévy
frères, 1857, t. II, p. 316.
[17]
Balzac,
La Comédie humaine. La
cousine Bette, Paris, Pléiade, t. VI, p. 514 (roman paru en
1846).
[18]
Balzac,
La Comédie humaine. La
duchesse de Langeais, Paris, Pléiade, t. V, p. 960 (roman paru en
1834).
[19]
Baron Haussmann,
Mémoires, Paris, Seuil, 2000 [1890], p.
822.
[20]
Maurice Halbwachs,
Les
expropriations et le prix des terrains à Paris (1860-1900), Paris,
Société nouvelle de librairie et d’édition, 1909, pp. 66, 77.
[21]
Texte d’une pétition citée par Pierre Debofle, « La politique
d’urbanisme de la ville de Paris sous la Restauration », thèse, Lille III,
1990, p. 847.
[22]
Balzac,
La Comédie humaine. Les
paysans, Paris, Pléiade, t. IX, p. 82 (roman paru en
1845).
[23]
Balzac,
La Comédie humaine.
Honorine, Paris, Pléiade, t. II, p. 555 (roman paru en
1843).
[24]
Balzac,
La Comédie humaine. Les
paysans,
op. cit., p.
273.
[25]
Georges Gougenheim,
La langue
populaire dans le premier quart du xixe siècle d’après le Petit dictionnaire
du Peuple de J.-C. L.-P. Desgranges (1821), Paris, Les Belles
Lettres, 1929, p. 144.
[26]
Francisque-Michel,
Études de
philologie comparée de l’argot, Paris, Firmin Didot, 1856, p.
421.
[27]
Document cité par John Merriman,
Aux marges de la ville. Faubourgs et banlieues en France
1815-1870, Paris, Seuil, 1994, p. 58.
[28]
Commission départementale faisant fonction de Conseil général
de la Seine,
Mémoire présenté par M. le préfet de
la Seine à la Commission départementale,
session ordinaire de 1856, p.
7.
[29]
Commission départementale faisant fonction de Conseil général
de la Seine
, Session extraordinaire de 1859,
Rapport de M. Delangle, ministre de l’Intérieur, p.
14.
[30]
Préfecture de la Seine,
Annuaire
statistique de la ville de Paris, année 1888, p.
131.
[31]
Préfecture de la Seine,
Résultats
statistiques du dénombrement de 1886 pour la Ville de Paris, p.
XXXVII.
[32]
Pierre Baudin,
La vie dans la
cité, Paris, Librairie universelle, 1908, pp. 45-59.
[33]
Pierre Waldeck-Rousseau,
L’État
et la liberté, Paris, Bibliothèque-Charpentier, t. I, 1906, p.
239.
[34]
Cité par Emmanuelle François, « Le
xixe du bassin de La Villette », mémoire de
maîtrise, Paris VII, 1984, pp. 167-168.
[35]
Ange Guépin, Charles-Eugène Bonamy,
Nantes au xixe siècle, Nantes, P. Sebire,
1835, p. 488.
[36]
La situation industrielle et
commerciale de Paris en octobre 1871.
Rapport de l’enquête faite par une fraction du Conseil municipal,
1871, p. 49-50.
[37]
Jules Vallès,
Le tableau de
Paris, Paris, EFR, 1971, p. 375 (article paru en
1883).
[38]
Reproduit dans
Les Révolutions du
xixe siècle, Paris, EDHIS, t.
VIII, non pag.
[39]
L’Aimable faubourien,
n° 2, 4-8 juin 1848. Quant au mot « canaille », c’était une allusion au vers
d’Auguste Barbier dans le poème « La Curée » (paru dans
Iambes, 1832), magnifique ode aux
combats de juillet 1830 quand « La grande populace et la sainte canaille/se
ruaient à l’immortalité ».
[40]
Le Faubourg, n° 1, 26
février 1870.
[41]
Séverine,
Pages
rouges, Paris, H. Simonis Empis, 1893, p. 47 (article de
1888).
[42]
J.-H. Simon-Michel, « L’abbé Soulange-Bodin et
Notre-Dame-du-Travail »
, mémoire de
maîtrise, Paris IV, 1988, p. 45.
[43]
Cité dans Annie Fourcaut,
Bobigny, banlieue rouge, Paris, Éditions
ouvrières-FNSP, 1986, p. 30.
[44]
Henri Boutet,
Métiers de
Paris, Paris, l’auteur, 1910, p. 102.
[45]
Texte paru dans
Gil
Blas, s. d., cité par F. Andrieux dans « Les fêtes de l’art social à
Suresnes au début du siècle »,
Bulletin de la
société historique de Suresnes, 1991, p. 92.
[46]
Voir
L’Œuvre du 10
avril 1941 : « Fréhel chante […] les meilleurs morceaux de son répertoire
“faubourg” avec réverbère à l’appui », cité par le
Trésor de la langue française, Paris,
CNRS, 1980, t. VIII, p. 682.
[47]
Bernard Rouleau, « Des contrastes nécessaires à la ville »,
in Jacques Lucan,
Paris des faubourgs, Paris, Picard,
1996, pp. 15-18.
[48]
Stéphane Jézéquel,
Le
Télégramme, 16 juillet 2000, p. 12.
[49]
Michel Scotto, « Strasbourg ne sait pas comment faire face au
rituel des voitures brûlées »,
Le
Monde, 1
er février
2001.
[50]
Michel Bochaca,
La banlieue de
Bordeaux, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 8.
[53]
Règlement concernant la
communauté des maîtres cordonniers de la ville, fauxbourgs et banlieue
d’Orléans du 28 mars 1783, Orléans, chez Rouzeau-Montaut, 6
p.
[54]
Édit du roi, portant création de
dix officiers-gardes du commerce, et règlement pour les contraintes par corps
pour dettes civiles dans la ville, fauxbourgs et banlieue de Paris. Donné à
Fontainebleau au mois de novembre 1772…, Paris, chez P. G. Simon,
1773, 7 p.
[55]
On trouve dans l’abbé Expilly,
Dictionnaire géographique, historique et politique des
Gaules et de la France (paru en 1762) à l’article « Banlieue », un
tableau du « dénombrement de la Banlieue de Paris », fort de 4 « lieux ou
articles ».
[56]
Mémoire pour servir à la
confection du cahier de doléances des habitants de la banlieue de Paris, rédigé
par Darigrand et signé des syndics de 20 paroisses, cité par
Charles-Louis Chassin,
Les élections et les
cahiers de Paris en 1789, t. IV :
Paris hors-les-murs, Paris, Jouaust et Sigaux,
1889, pp. 189-219.
[57]
Cité par Fernand Bournon,
La
création du département de la Seine et son étendue (1789-1790),
Paris, Honoré Champion, 1897.
[58]
Le qualificatif de rural n’a, à l’époque, rien de péjoratif,
nuance qu’il prendra à la fin du Second Empire, au moins quelques temps, dans
le discours politique.
[59]
Gazette municipale de la Ville de
Paris, février 1844, citée par Lucien Lambeau,
La Villette, Paris, Ernest Leroux,
1926, p. 304.
[60]
Cité par Marc Girod, « L’urbanité des faubourgs : les théâtres
de la banlieue parisienne (1817-1932) »,
Recherches contemporaines, n° 2, 1994, p.
117.
[61]
Hippolyte Meynadier,
Paris sous
le point de vue pittoresque et monumental ou éléments d’un plan d’ensemble de
ses travaux d’art et d’utilité publique, Paris, Dauvin et Fontaine,
1843, pp. 198-199.
[62]
La Banlieue, revue
mensuelle, n° 1, octobre 1846.
[63]
Observations sur le projet
d’annexion à la capitale des communes suburbaines, lithographié chez
Montigny, mars 1859, p. 6.
[64]
Philippe Vigier,
Paris pendant la
monarchie de Juillet, Hachette, coll. « Nouvelle histoire de Paris
», 1991, p. 242.
[65]
La Banlieue, revue
mensuelle, n° 2, novembre 1846. Je remercie Virginie Capizzi de
m’avoir mis sur la piste de ce texte.
[66]
Voir Nathalie Montel, « Chronique d’une mort non annoncée.
L’annexion par Paris de sa banlieue en 1860 »,
Recherches contemporaines, n° 6, 2000-2001, pp.
217-254.
[67]
Commission départementale faisant fonction de conseil général
de la Seine.
Session extraordinaire de 1859 sur
l’annexion, p. 44.
[68]
Liste des maisons de rapport… à
vendre ou à louer à Paris et dans la petite banlieue, publiée par
J.-B. Boisselot en 1909 et 1910.
[69]
Gérard de Nerval,
Les Filles du
feu, Paris, Garnier-Flammarion, 1965 [1854], p. 57.
[70]
Brigitte Gros,
Quatre heures de
transport par jour, Paris, Denoël, 1970, p. 3.
[71]
Émile Zola, « La banlieue », dans
Aux champs, La Rochelle, Rumeur des âges, 1994
[
Le Figaro, 25 juillet 1881], p.
41.
[72]
Exposition universelle de 1867,
Rapports des délégations ouvrières, t. I :
Facteurs de pianos, accordéons,
orgues-harmoniums, p. 67.
[73]
Victor Zigelman, cité dans Françoise Morier (éd.),
Belleville, Belleville. Visages d’une
planète, Paris, Créaphis, 1994, p. 181.