2003
Genèses
Dossier
La Dâhiye de Beyrouth :
parcours d’une stigmatisation urbaine, consolidation d’un
territoire politique
Mona Harb
La banlieue sud de Beyrouth est un bastion communautaire qui se
démarque de la capitale par ses caractéristiques politiques, spatiales,
communautaires et sociales – évoquant ainsi plusieurs images relatives à son
territoire, ses habitants et ses leaders. Cet article l’histoire de sa
stigmatisation urbaine, à travers le parcours de son nom commun devenu, dans
l’usage, nom propre (dâhiye en arabe –
qui signifie banlieue). L’analyse porte d’abord sur le processus de
construction de ces stigmatisations dans le temps, et ensuite, sur les usages
et les réappropriations des lexiques en cours. Dans les deux parties, une
attention particulière est portée sur les producteurs et les logiques de ces
stigmatisations
The southern suburb of Beyrouth is a community bastion that is
distinguished from the capital by its political, spatial, community and social
characteristics, thereby suggesting a number of images of its territory,
inhabitants and leaders. This article recounts the story of its urban
stigmatisation, as evidenced by the shift, through use, of its common name to a
proper name (dahiye in Arabic, which
means “suburb”). The analysis begins with the process of building up this
stigmatisation over time, and then goes on to look at the use and
reappropriation of the terms in current use. In both parts of the article,
special attention is devoted to the producers and the rationale of this
stigmatisation.
La banlieue sud de Beyrouth est un espace qui se démarque par
ses caractéristiques politiques, spatiales, communautaires et sociales.
Planifiée pour être une banlieue-dortoir, elle s’est constituée autour de la
capitale et des plaines agro-industrielles de Hadath-Choueifat. Avec la guerre
civile libanaise, sa structure démographique a été modifiée par des vagues
successives de migration et par les conflits interconfessionnels. Les anciens
villages de Bourj Brajneh, Mrayjeh, Haret-Hreik et Ghobeyri se sont très
rapidement urbanisés pour donner lieu à un continuum urbain nommé, à partir de
1982,
dâhiye (banlieue). La balance
chiito-maronite a penché graduellement vers une hégémonie chiite, confortée par
les apports de population déplacée. Une grande partie des populations déplacées
s’est installée illégalement
[1] sur le littoral dans des constructions en béton de
plusieurs étages (Ouzai, Jnah), à proximité des camps palestiniens (Sabra,
Bourj Brajneh), et aux périphéries de la banlieue sud-est (Raml el-Aali, Hayy
el-Sellom). Ces secteurs illégaux caractérisent en partie l’espace urbain de la
banlieue sud.
À Beyrouth, le terme
dâhiye (pluriel : dawâhî
[dahu]), qui désigne ordinairement les
terres et les habitations entourant une ville, n’est pas seulement un
équivalent arabe de « banlieue ». Il y possède différentes spécificités :
dâhiye représente un territoire
chiite, pauvre, anarchique, illégal et islamiste. Les caractéristiques de
l’espace sont confessionnelles (chiite), sociales (pauvre), formelles
(anarchique) et politiques (Hizb’Allah). Le terme désigne donc beaucoup moins
une banlieue, au sens le plus courant, qu’un lieu contestataire qui cherche à
se démarquer.
Les quartiers de la banlieue
sud de Beyrouth 2003 © Mona Harb
Aujourd’hui, la banlieue sud constitue un bastion communautaire
au sein de la capitale. Elle est habitée par une population de cinq cent mille
personnes, à majorité musulmane chiite, soit le tiers des habitants du
Grand-Beyrouth. Les Chiites sont historiquement et communément connus comme
étant les mahrûmin, les déshérités,
c’est-à-dire les pauvres. La mobilisation politique de leur communauté fut
initiée vers la fin des années 1960 à travers deux courants religieux, celui
des sayyid Moussa al-Sadr et Mohamad
Hussein Fadlallah. En 1974, al-Sadr dirige le Conseil supérieur chiite, puis
crée le mouvement politique Amal. Suite à la confusion que provoque sa
disparition en 1978 et aux dissensions politiques et idéologiques entre son
successeur Nabih Berry et des proches de Fadlallah, une scission s’opère qui
crée en 1982 le Hizb’Allah (ou Hezbollah, selon la graphie la plus courante en
français, littéralement, « parti de Dieu »). Des conflits armés opposent Amal
et Hizb’Allah jusqu’à la fin des années 1980 où le parti de Dieu évince le
mouvement de Berry de la banlieue sud. À l’issue de la guerre du Liban et après
le démantèlement des milices, la banlieue sud est contrôlée militairement et
politiquement par le Hizb’Allah.
Aussi, la banlieue sud de Beyrouth évoque plusieurs images
relatives à son espace, à ses acteurs politiques et à sa population. Ces images
interpellent la plupart des habitants de l’agglomération beyrouthine qui
connaissent cet espace principalement à travers les médias et un contact visuel
souvent distant
[2] ainsi
que, dans une moindre mesure, à travers des relations personnelles ou
professionnelles en banlieue sud.
Cet article traite de l’histoire d’une stigmatisation urbaine,
à travers le parcours d’un nom commun, dâhiye, devenu, dans l’usage, nom propre. Il a
pour objet les diverses représentations associées au mot étudié. Il examine :
d’abord le processus de construction de ces stigmatisations dans le temps, et
ensuite les usages et les réappropriations de la stigmatisation dans les
lexiques aujourd’hui. Une attention particulière est portée aux producteurs et
aux logiques de ces stigmatisations.
Le matériau sur lequel se base notre analyse est constitué par
trente-six entretiens approfondis semi-directifs menés entre 1998 et 2000 avec
des habitants de la banlieue sud, des aménageurs et des décideurs politiques ;
nous avons également procédé à une analyse qualitative, à travers une
observation microsociologique de sept familles résidant (ou ayant résidé) en
banlieue sud, et avec lesquelles nous entretenons des liens personnels ; enfin
nous avons mis à profit des échanges que nous avons eus avec nos étudiants dans
plusieurs universités libanaises, ainsi que divers articles de presse.
La Dâhiye dans le temps :
le processus de stigmatisation et ses producteurs
Les premiers projets urbains visant les banlieues de Beyrouth
datent du mandat français. Ils furent élaborés dans le cadre du plan René
Danger dans les années 1930. L’extension de la ville vers les « villages
périphériques », qui intéressaient les aménageurs par leur potentiel foncier et
économique, forma l’objectif majeur de l’intervention
[3]. L’urbaniste français Michel Écochard, au
début des années 1940, porta aussi un regard intéressé sur la périphérie dont
il comptait faire des « quartiers nouveaux en créant des sociétés immobilières
»
[4]. Ces projets
amèneront les aménageurs à y mettre en œuvre dans les années 1950 et 1960 de
grands équipements urbains, et à concevoir des lotissements résidentiels et des
plans directeurs pour une banlieue « de haut standing »
[5]. Cependant, la banlieue suit d’autres
chemins que ceux planifiés : des camps palestiniens s’y établissent dès 1948 et
des quartiers illégaux logeant les travailleurs des chantiers des grands
projets avoisinants s’y développent dans la décennie des années 1950.
Les débuts de la catégorisation (1970-1980) :
hizâm al-bû’s (la ceinture de
misère)
Durant la période 1960-1970, les banlieues de la capitale
forment le
hizâm al-bû’s, la «
ceinture de misère », désignation motivée par l’existence de bidonvilles et de
camps palestiniens. Elles contiennent également des
baldât et
diyâ‘ (petits pays, villages) hérités
du tissu social plus ancien des quartiers périphériques de la ville. Comme
ailleurs, on se réfère aussi aux
hayy
(quartiers) et au nom des rues (
shâri‘) pour désigner des lieux spécifiques dans
ces quartiers ou pour s’y repérer. Des articles scientifiques, en langue
française, font référence à cette ceinture de misère de Beyrouth plus dans un
souci d’analyse sociologique que dans une perspective de réforme urbaine
[6]. Les bidonvilles forment
alors des « quartiers suburbains constitués de baraques et de constructions
provisoires réalisés avec des matériaux de récupération » tels la Quarantaine,
Karm el-Zeitoun, Haouch Rahhal, Wata el-Mousseitbeh, etc., qui ne correspondent
pas au territoire de la banlieue sud d’aujourd’hui. À partir du milieu des
années 1970, la notion de périphérie se précise avec les ouvrages de quelques
auteurs
[7] qui évoquent
les « banlieues » ou « suburbs » ou
dawâhî.
La stigmatisation des banlieues porte alors sur les deux
types d’espaces confondus : bidonvilles et camps palestiniens. Elle concerne
des populations spécifiques : des réfugiés, des migrants, et des pauvres,
majoritairement des Palestiniens et des Chiites. La « ceinture de misère »
comme antécédent sémantique de l’actuelle
dâhiye est toujours inscrite dans l’imaginaire
des gens, qui s’y référent régulièrement pour justifier la situation
socioéconomique inéluctable de la banlieue sud : « la banlieue sud a toujours
été une ceinture de misère
[8] », comme si une force historique empêchait cette
mantiqa (région) d’être partie
intégrante de la ville. Cette justification est corroborée par les rhétoriques
de l’exode rural et de la croissance urbaine qui expriment la relation de la
banlieue à la ville comme une relation d’inégalité sociale, économique,
politique et urbaine.
La notion de ceinture de misère est élaborée simultanément
par différentes sources, toutes institutionnelles. Des chercheurs travaillant
dans une perspective d’analyse en termes de classes sociales la transmettent à
leurs étudiants et la diffusent dans le milieu de la recherche locale,
propageant une approche conceptuelle largement en vogue à l’époque
[9]. Plusieurs thèses, maîtrises
et articles réutilisent la notion, théoriquement et empiriquement
[10]. Les dirigeants
politiques chiites contribuent à ce lexique. Dès le milieu des années 1960,
l’imam Moussa al-Sadr, principal leader de la mobilisation sociale et politique
des Chiites, parle de l’oppression de ceux-ci dans la misère des banlieues due
à l’absence de l’État
[11].
Par ailleurs, dans les milieux publics, la Direction générale
de l’urbanisme (DGU) produit en 1973 une étude clé mettant l’accent sur les
rapports centre-périphérie : le
Livre
blanc. Pour les techniciens et les urbanistes, la ceinture de misère
est le « fruit de l’exode rural et massif vers la ville […] d’une population
encore peu habituée aux réglementations et aux déterminismes de la cité
»
[12]. Ils
s’inquiètent surtout de la manière dont « tout aménagement urbain devrait tenir
compte des divergences de mentalités que représenteraient de tels milieux en
état de transition »
[13]. Leurs propositions s’articulent autour du «
relogement » de ces « taudis sur la ceinture périphérique » qui constituent un
« obstacle à la croissance de la ville » et qui représentent « une promiscuité
poussée [et] un niveau de vie très bas ».
Ces analyses urbaines se basent sur une approche en termes
d’inégalités de classes et de modernité urbaine. Le but des études menées est
l’intégration de la ceinture de la misère dans la ville, à travers la
modernisation urbaine de la périphérie. Les hypothèses sont les suivantes :
cette modernisation passe inévitablement par une réforme spatiale – axée sur
les infrastructures, l’hygiène et « l’ordre urbain » – qui engendrerait
progressivement une réforme sociale, soutenue par des politiques d’éducation et
de santé, qui permettrait alors un rapprochement avec les citoyens de la ville.
Deux types de population sont opposés : d’un côté les habitants de la ville,
citoyens capables d’être urbains et modernes, et, de l’autre, ceux de la
ceinture de misère, socialement et culturellement inadaptés à la ville
moderne.
Ainsi, la stigmatisation urbaine ne se limite pas à l’espace,
elle intègre une dimension sociale liée aux manières d’être des habitants de
ces périphéries. Dans les années 1970, elle ne vise pas encore exclusivement la
communauté chiite, mais plutôt « les ruraux » qui sont attirés par la ville,
bien que le Livre blanc spécifie
qu’ils sont en majorité du Liban sud, région à majorité chiite.
L’émergence du terme (1980-1990) : al-dâhiye al-janûbiyye, une banlieue sud
rebelle
C’est vers le début des années 1980 que l’expression
dâhiye janûbiyye (banlieue sud)
commence à exister en tant que telle et à s’identifier à un territoire
particulier habité par un groupe communautaire ayant des revendications
politiques et identitaires. Ce processus est lié à la conjonction de plusieurs
éléments. D’abord, l’acteur public contribue à la différenciation physique de
la banlieue sud, à travers la production d’une série d’études urbaines, dans le
cadre de la mission exploratoire pour l’étude de la région métropolitaine de
Beyrouth (RMB) lancée sous le mandat du président Amine Gemayel. Ces rapports,
rédigés en français, délimitent un périmètre qu’ils appellent « la banlieue sud
de Beyrouth », et l’étudient en tant qu’objet isolé. Les auteurs mettent
l’accent sur son caractère spécifique, ils y associent les termes d’illégalité,
de pauvreté, de chaos et d’anarchie ainsi que la description des habitants qui
sont chiites, pauvres, réfugiés, et ruraux
[14].
Les propositions de réaménagement de la banlieue sud de
l’époque 1970-1980 visent à exclure cet espace de la réalité urbaine en ayant
recours à un interventionnisme radical de la part de l’État. On parle de
dysfonctionnement, de constructions illégales, d’obstacles à la croissance et
au développement, qui impliquent des projets de démolition et de relogement. On
affirme que l’État doit produire « sa » ville à son image, en invoquant les
principes modernistes et réformateurs de l’urbanisme de projet. Plus de quinze
ans plus tard, les mêmes paradigmes guident le projet de réaménagement du
littoral de la banlieue sud, le projet Elyssar. Il est vrai qu’aujourd’hui la
spécificité sociale et politique de l’espace est prise en compte dans les
négociations autour de la mise en place d’Elyssar. Cependant le modèle retenu
prône toujours les principes hygiénistes du zonage, sur la base duquel la forme
est censée créer l’usage et l’espace réformer la société
[15].
L’intervention de l’État prend un tour violent en 1982 quand
l’armée, dans une tentative de contrôle du territoire faisant des morts et des
blessés, détruit quatre cents maisons illégales dans le quartier Ouzai en
banlieue sud. Elle est suivie par l’établissement du Comité de développement de
la banlieue sud, qui échoue dans sa tentative de négociation d’une politique
urbaine avec le mouvement Amal. En 1984, l’État attaque les quartiers de
Beyrouth ouest et de la banlieue sud ; l’armée se divise et la milice chiite
prend le contrôle des quartiers musulmans, concrétisant la division de la
capitale et des institutions publiques. Al-dâhiye
al-janûbiyye (la banlieue sud) coïncide alors avec une réalité
territoriale, sociale et politique.
En outre, les chercheurs propagent aussi un discours qui fixe
le terme
dâhiye janûbiyye dans l’usage
académique. Wafa Charafeddine établit l’illégalité de la
dâhiye janûbiyye, et confirme la
coupure ville-banlieue, qu’elle explique par la politique urbaine
discriminatoire et confessionnelle de l’État ; elle fonde l’assimilation de la
banlieue sud à un « ghetto chiite […], dense, pauvre et dégradé »
principalement caractérisé par « l’habitat illégal », ainsi qu’à un « espace de
contestation sociale et politique […] qui échappe au contrôle de l’État
[16] ». Salim Nasr inscrit ces
caractéristiques dans une analyse historico-politique mettant en exergue la
dimension religieuse des habitants :
« l’irruption des chiites à Beyrouth [est] perçue par
beaucoup et présentée par les médias comme un phénomène massif, soudain,
imprévu, essentiellement fondé sur la levée en masse d’un groupe social surtout
mû et motivé par un revivalisme religieux effervescent et une démographie
galopante [17]
».
Fouad Ajami confirme la stigmatisation urbaine inscrite dans
l’espace des Chiites associé à des bidonvilles :
« the slums in which [the Shi’a] shantytowns had been
erected over the preceding quarter-century were no places where men anxious
about their self-esteem could take a stand [18] ».
Les médias reprennent ces qualificatifs, les vulgarisant et
permettant leur circulation. Ils banalisent inégalités, ségrégations et
hiérarchies, en important dans le langage courant un vocabulaire classifiant
les populations et les territoires, délimitant les frontières spatiales et
sociales, qualifiant la nature des appartenances et des exclusions. Les mots de
la stigmatisation urbaine introduits par les institutions académiques et
publiques sont repris et rediffusés par les journalistes qui réifient les
configurations observées et en construisent des catégories homogènes et
binaires d’analyse, largement réductrices des complexités sociales, culturelles
et politiques.
Par conséquent, des termes spécifiques liés à des événements
politiques et militaires particulièrement marquants au cours de la guerre
libanaise s’intègrent de plus en plus à la mémoire collective – nous les
traitons dans la seconde partie. En 1982, suite à l’invasion israélienne de
Beyrouth, al-dâhiye al-janûbiyye
devient associée à la mobilisation armée de la milice chiite Amal qui y établit
son fief. Les quartiers de la banlieue sud connaissent des changements
démographiques irréversibles : les habitants chrétiens vendent ou quittent
leurs propriétés pour la partie orientale de la ville, souvent dans un climat
d’hostilité violente alors que les déplacés chiites des banlieues nord-est, du
Liban sud et de la Béqaa y arrivent en vagues successives. Deux tiers des
habitants actuels de la banlieue sud s’y sont installés pendant la guerre.
Simultanément, le Hizb’Allah y renforce son assise sociale et urbaine, à
travers le développement de son réseau associatif, et le marquage de l’espace
par une iconographie (effigies de Khomeyni et des leaders du Hizb’Allah ;
calicots et banderoles avec inscriptions coraniques ; images de martyrs ;
peintures dénonçant les États-Unis et Israël, et annonçant la conquête de
Jérusalem, etc.). À partir du milieu des années 1980, le paysage urbain, social
et politique de la dâhiye al-janûbiyye
change considérablement : elle devient une ville dense habitée par une
population exclusivement chiite de plus en plus politisée, possédant son propre
système de gestion de services contrôlé par le Hizb’Allah, dont les liens avec
l’Iran se consolident.
Marquages de l’espace :
Dahiyet Khomeyni, 1996. © Mona Harb
Le quartier non-réglementaire
Ouzai, au sein du périmètre du projet Elyssar, 1996. © Mona
Harb
Dans la partie ancienne de la banlieue sud (Ghobeyri,
Haret-Hreik, Bourj Brajneh), les nouvelles constructions se multiplient
[19], alors que, dans la
partie orientale et à la périphérie sud de la plaine, les secteurs illégaux
s’étendent et/ou se densifient (Ouzai, Jnah, Horch el-Qatil, Sabra, Raml, Hayy
el-Sellom, Amroussiyeh). Les Chiites migrants et déplacés ont leurs propres
mosquées, cimetières et
husayniyyât
[20], et se distinguent des familles chiites originaires
par leurs pratiques religieuses plus ostentatoires
[21]. Ajoutons à cela des formes de
regroupement familial et villageois assez spécifiques, dans des immeubles et
dans des quartiers : des rues au nom d’un village de la Béqaa ou du Sud sont
créées. Les migrants et déplacés investissent l’espace économique, non
seulement en s’appropriant du foncier et/ou de l’immobilier, mais aussi en
établissant des commerces, des services et de la petite industrie
[22]. Enfin, sur le plan
politique, les migrants et déplacés s’associent aux forces politiques chiites,
Amal et Hizb’Allah, pour lesquelles, en tant qu’électorat
[23], ils forment une clientèle potentielle
intéressante et une base de mobilisation sociale et politique indéniable. En
réaction, un mouvement de migration de la banlieue sud vers Beyrouth est
entrepris par certaines familles chiites originaires qui se sentent de plus en
plus étrangères et minoritaires dans ce nouveau territoire
[24].
Ainsi la
dâhiye se
construit d’abord comme un espace central de représentation pour le pouvoir
politique de la communauté chiite, ensuite comme un espace de contestation de
l’autorité de l’État et, enfin, comme un espace de revendication des droits
spoliés de cette communauté. D’abord menée principalement par le mouvement
Amal, cette singularisation s’affirme avec le rôle croissant du Hizb’Allah qui,
à partir de 1982, organise ses activités édilitaires en banlieue sud à travers
un réseau d’acteurs et d’organisations
[25]. En effet, vers le milieu des années 1980, la
dâhiye al-janûbiyye commence à
s’affirmer comme étant celle du Hizb’Allah (
dâhiyet Hizb’Allah). En 1988, les rivalités
entre le parti de Dieu et le mouvement Amal dégénèrent en conflits armés qui se
terminent en 1989 par l’éviction de ce dernier de la banlieue sud-est. Depuis,
le Hizb’Allah a fortement marqué l’espace de sa présence par un réseau
associatif dense qui couvre la totalité de la banlieue sud et qui s’occupe des
champs sanitaires, éducatif, social, religieux, économique et urbain. Quant au
mouvement Amal, il s’est replié dans les secteurs ouest de la banlieue sud et,
grâce à ses liens privilégiés avec les administrations étatiques
[26], il distribue des
services et des ressources à travers ses bureaux éducatifs et sociaux. Ainsi,
l’image de la banlieue sud s’associe à celle du Hizb’Allah, écartant de
l’analogie les autres banlieues et affirmant la spécificité identitaire et
sociopolitique de l’espace.
La nouvelle identité du lieu s’établit et se confirme par le
changement des pratiques sociales, par la politisation d’un groupe
communautaire, par le marquage d’un espace revendiqué, et par l’usage d’un
vocabulaire spécifique : al-dâhiye
al-janûbiyye devient progressivement al-dâhiye, l’usage du suffixe
al-janûbiyye (du sud) étant de plus en
plus accessoire. La banlieue sud n’est plus seulement un espace distinct de la
ville, elle se détache aussi des autres banlieues de Beyrouth, et s’affirme
comme étant la seule banlieue contestataire ayant sa propre identité :
al-dâhiye, la
dâhiye, la banlieue. Pour parler des
autres banlieues, on utilise le pluriel al-dawâhî.
Par conséquent, dans l’usage courant,
al-dâhiye représente un territoire
particulier, que le Beyrouthin identifie nettement par des limites plus ou
moins clairement dessinées
[27]. Il perçoit la
dâhiyet Hizb’Allah (l’espace du Hizb’Allah) ou
dâhiyet Khomeyni. Il identifie des
quartiers caractérisés par leur
‘aj’a
(densité),
fawda (anarchie),
bû’s (misère),
wasakh (saleté),
zbêle (ordures). Il y associe des
habitants
shî‘a (chiites),
metwalî
[28],
mahrûmin (déshérités), qui sont dits
daya‘jiyye (ruraux),
muhajjarin (déplacés),
ghayr shar‘i (illégaux) et
mehtallin (occupants/squatters).
Ainsi,
dâhiye qualifie, catégorise et
classe la population identifiée à cet espace, par des adjectifs spécifiques
géographiquement, culturellement, socialement, économiquement et
politiquement.
Directe, brutale voire violente, la stigmatisation de la
banlieue sud vise un espace urbain jugé « sale, anarchique, illégal » et des
populations considérées comme « islamistes, pauvres, paysannes ». Le regard
porté de l’extérieur est craintif et inquiet, notamment à cause de la
croissance démographique et urbaine liée à cet espace et à la menace latente
d’explosion sociale et politique « aux portes de Beyrouth » dont celle-ci est
le ferment
[29]. C’est
également un regard embarrassé associé à l’islam chiite perçu comme
met’akhkhir (sous-développé),
raj‘i (arriéré) et aussi, depuis la
guerre,
irhâbi (terroriste). Ces
sentiments d’inquiétude et de honte sont, par ailleurs, clairement exprimés par
les aménageurs de la banlieue sud qui n’hésitent pas à les utiliser pour
justifier leurs intentions de destruction des secteurs illégaux et de
relocalisation d’une partie des habitants dans des logements sociaux au sein du
périmètre du projet Elyssar
[30]. En effet, la
dâhiye et les représentations que ce territoire traduit empêchent la
bonne mise en œuvre de la modernisation urbaine lancée par les politiques de
reconstruction du gouvernement Hariri pour recréer la ville globale de
l’avant-guerre.
La Dâhiye aujourd’hui : usages et réappropriations de la
stigmatisation
Inversions sémantiques (1990-2000) :
al-dâhiye, espace banalisé ?
Depuis la fin de la guerre du Liban, les représentations
associées à
dâhiye semblent prendre un
autre cours. La
dâhiye est de plus en
plus celle du Hizb’Allah, mais un Hizb’Allah qui n’inquiéterait plus autant, et
dont il semblerait qu’on soit moins embarrassé. La dimension terroriste et
islamiste du parti, et son association à l’Iran, deviennent moins
stigmatisantes depuis la « libanisation » de son agenda politique, marquée par
sa participation aux élections législatives de 1992 – un processus bien analysé
par plusieurs auteurs
[31]. Le Hizb’Allah s’associe à une tâche légitime, voire
noble, cautionnée par l’État (notamment suite à l’attaque israélienne sur Cana
en 1996) – celle de la résistance contre l’occupation israélienne
[32]. Simultanément, les
représentations associées à
dâhiye
s’en trouvent affectées. L’appellation
dâhiye, qui était clamée violemment contre
l’État, est revendiquée plus posément par les acteurs politiques et les
habitants de la banlieue sud
[33], comme un droit acquis et bien mérité, même s’ils en
détournent les significations par des dénominations différentes dans leurs
usages quotidiens – nous y reviendrons.
L’appellation
dâhiye
se banalise aussi dans le langage courant des Beyrouthins qui, après la
normalisation politique, recommencent à circuler librement entre les
différentes parties de la capitale. Il est vrai qu’on ne va pas se promener en
banlieue sud, mais on la traverse pour aller au Liban sud ou à la montagne, et
l’on aperçoit brièvement qu’elle n’est pas très différente des autres quartiers
de Beyrouth
[34]. On
s’y rend aussi pour des services publics (le ministère de l’Emploi, les sièges
des municipalités, les centres de développement social, etc.), et pour avoir
accès à des services privés spécifiques (imprimeries, garages, ameublement,
construction, etc.). L’image du Hizb’Allah n’est plus complètement différente.
Ses cadres apparaissent au public comme professionnels et « modernes »,
porteurs d’un langage technique et rationnel qui impressionne Libanais et
étrangers. Les institutions du Hizb’Allah travaillent en partenariat avec des
agences internationales pour la gestion de services et pour la protection de
l’environnement. Sa légitimité se renforce et se traduit par l’acceptation de
son rôle social et politique dominant au sein de la communauté chiite.
Les autoroutes de l’État en
banlieue sud : la modernisation du tissu urbain, 1998. © Mona
Harb
La banalisation de la
banlieue sud, lotissements privés dans la plaine de Hadath, 1998. © Mona
Harb
En effet, pendant les années 1990, le contrôle social et
politique du parti de Dieu s’inscrit dans des configurations institutionnelles
solidement établies et fait la preuve d’une capacité de mobilisation
impressionnante, traduite à la fois par les résultats électoraux et par le
succès de la résistance militaire en mars 2000. Le Hizb’Allah n’a plus besoin
d’un marquage territorial criant et quotidien – il le limite aux célébrations
et aux commémorations de journées particulières. Son fief stratégique,
al-dâhiye, n’a plus vraiment besoin
d’être consolidé symboliquement, il s’ouvre, devient perméable et se banalise.
Les limites de l’espace deviennent plus fluides, mais restent surveillées –
quelques ingérences, voire quelques défis, sont tolérés, mais sans que jamais
soient mises en cause l’autorité et la domination du Hizb’Allah.
Cette normalisation s’accompagne de modifications sémantiques
:
al-dâhiye désigne désormais un
espace reconnu par les transports publics et privés qui en affichent la
destination. L’administration inclut le terme dans son répertoire, et l’affiche
sur les autoroutes, posant une limite claire à ses connotations contestataires.
En incluant
dâhiye dans ses registres
administratifs, l’État accepte sa réalité en tant que territoire contestataire,
mais choisit de rappeler la hiérarchie du pouvoir :
dâhiyet Hizb’Allah existe bel et bien,
mais seulement sous l’égide de « l’État »
[35]. Le conflit entre les Chiites et les autres
communautés au sein du système politique libanais semble toujours
latent.
Cependant, cette quasi-normalisation n’empêche pas des
retours aux catégories sémantiques stigmatisantes que nous avons déjà
discutées. Les représentations associées à
dâhiye restent ancrées dans l’imaginaire des
Beyrouthins, des aménageurs, des décideurs, voire des chercheurs. Aujourd’hui,
si la
dâhiye n’inspire plus les mêmes
peurs qu’avant (car le Hizb’Allah inquiète moins les Libanais), elle suscite
néanmoins des inquiétudes toujours liées à cet « autre » qui y est
associé
[36]. En effet,
le Hizb’Allah reste perçu comme une force politique chiite dominante, un parti
islamiste affilié à l’Iran, disposant d’un pouvoir militaire considérable. La
présence, même discrète, de sa police, ainsi que de ses informateurs, dans les
rues de la banlieue sud contribue à renforcer la perception d’un espace
contrôlé et surveillé, qui provoque crainte et appréhension
[37]. Ces sentiments se
manifestent dans le refus de « pénétrer » en banlieue sud
[38] et dans des interrogations (très
présentes, notamment, chez les étudiants que nous avons emmenés sur le terrain)
sur la possibilité de circuler librement dans les quartiers, sur les
particularités vestimentaires à adopter et les précautions à prendre.
Ainsi, dans la période qui fait suite à la guerre civile, de
nouvelles utilisations du terme dâhiye
se font jour, liées à la construction sociale et politique de la banlieue sud
opérée et vécue par une diversité d’acteurs.
Usages de la stigmatisation : construction identitaire,
résistance et contestation
Pour les habitants de la banlieue sud,
dâhiye ne signifie pas l’ensemble de
la banlieue sud mais seulement sa partie orientale. En effet, l’histoire
urbaine de la banlieue sud permet de la diviser en deux zones, orientale et
occidentale, séparées par l’ancien boulevard nord-sud de l’aéroport. Cette
limite est progressivement en train de se déplacer vers l’ouest, vers la
direction de l’autoroute construite en 1998 liant l’aéroport au centre-ville et
concrétisant la coupure de la
dâhiye
de sa partie littorale. La partie orientale est celle qui regroupe les anciens
villages de Ghobeyri, Bourj Brajneh, Haret-Hreik et Mrayjeh. Elle est dite
al-dâhiye al-qadîme (l’ancienne
banlieue) ou
al-dâhiye
al-haqîqiyye/al-mazbûta (la banlieue vraie/exacte), dénomination,
courante chez ceux qui habitent la banlieue depuis plusieurs décennies,
également évoquée par certains cadres du Hizb’Allah. La partie occidentale
était, jusque dans les années 1950, formée en grande partie de dunes de sable
et dite
al-rumûl (les sables) – un
terme encore en usage aujourd’hui chez les vieux habitants
[39]. Les résidents l’appellent aujourd’hui
par les noms des quartiers de Bir Hassan, Ouzai, Jnah, Sabra, Chatila. Depuis
1996, cette partie est parfois désignée par le nom du projet Elyssar qui
correspond par ailleurs à ses limites
[40]. Ainsi, certains habitants ont recours
à des termes géographiques (les noms de quartiers) et/ou administratifs
(Elyssar) qui divisent l’espace en précisant ses spécificités spatiales et
historiques, et contredisent ainsi l’homogénéité implicitement contenue dans
l’unicité du terme
dâhiye.
Des habitants originaires qui résident toujours dans la
banlieue sud refusent la stigmatisation contenue dans
dâhiye, et revendiquent l’usage du nom
de leurs quartiers
[41]. Ils acceptent néanmoins que ceux-ci forment un
ensemble dont l’identité est chiite, mais refusent l’assimilation de leur
chiisme aux acteurs politiques dont ils se démarquent. Pour eux la
dâhiye n’est pas seulement Hizb’Allah
ou Amal. Elle inclut des Chiites qui ne sont pas politisés, mais n’en sont pas
moins chiites. Ils réclament cette identité en ayant recours à la dénomination
administrative publique de leur ensemble géographique, celle de
sâhel al-Metn
al-janûbi (le littoral du Metn sud). Néanmoins,
ce terme a été rapidement associé à une dimension politique autrement
stigmatisante, puisqu’il a été revendiqué par un parlementaire chiite de la
banlieue sud proche du Premier Ministre Hariri. Mais il demeure en usage chez
des associations locales et montre le besoin chez certains de poser un terme
concurrent à
dâhiye et de faire savoir
qu’il existe d’autres identités dans ce territoire que celle qui est dominante
et la plus visible
[42].
Ainsi, pendant que diverses démarches se réapproprient
informellement le terme stigmatisant pour le préciser géographiquement
(banlieue sud-est/banlieue sud-ouest), certaines le rejettent et en récupèrent
un autre, lié à des qualificatifs administratifs précis, qui auraient pour
fonction de neutraliser les significations négatives liées à la désignation de
l’espace.
Du côté des acteurs politiques, les réappropriations des
termes
al-dâhiye al-janûbiyye suivent
d’autres parcours, dont on peut identifier deux dimensions, l’une cachée et
l’autre plus visible. La partie visible est inscrite dans les discours des
dirigeants du mouvement Amal et du Hizb’Allah. Entre ces deux organisations des
différences idéologiques importantes existent. Par exemple, si Amal continue à
parler de
dâhiyet al-mahrûmin (la
dâhiye des déshérités), le Hizb’Allah
met l’accent sur celle des
mustad‘afin
(affaiblis), manifestant par là une différence essentielle dans l’approche
politique et sociale des chiites
[43]. En effet, dans ses discours, le Hizb’Allah insiste
sur le fait que l’État a sciemment et historiquement spolié les Chiites de
leurs droits sociaux, économiques et politiques, et qu’ils doivent eux-mêmes se
renforcer, se construire, se mobiliser afin de réclamer leurs droits et
remédier aux injustices et aux inégalités dont la communauté souffre et qui
l’affaiblissent
[44].
Le mouvement Amal adopte d’autres approches pour un objectif différent : l’État
a spolié les Chiites, mais la récupération de leurs droits s’effectue à travers
l’accès direct aux institutions étatiques et la participation au système
politique confessionnel ; l’État a une dette envers les Chiites qu’il se doit
de respecter. Le mouvement exige des régulations et des ressources multipliant
ses possibilités d’entrée dans le système politique et la greffe sur les
agences publiques
[45].
Ainsi, pour le Hizb’Allah, affirmer l’existence de la
dâhiye, voire la revendiquer, étaie sa
thèse du complot et légitime son agenda d’
empowerment. Pour Amal, la revendication de la
dâhiye confirme son rôle
sociopolitique et légitime sa lutte pour intégrer les institutions de l’État,
grâce auxquelles les ressources publiques pourront être redistribuées à la
communauté.
Lorsqu’on s’éloigne des discours médiatisés des acteurs
politiques pour prêter attention à leurs échanges verbaux interpersonnels, on
est frappé par le fait que
dâhiye
n’est pas un terme fortement en usage entre eux et qu’ils ont recours à
d’autres mots pour dire l’espace. Ceux-ci sont issus de la terminologie de la
guerre ainsi que des découpages militaires que chaque acteur a institués
pendant les combats et qui se sont cristallisés en 1989. Les découpages du
mouvement Amal et du Hizb’Allah sont à peu près similaires. Amal divise la
banlieue sud en cinq zones alors que le Hizb’Allah en adopte six (la sixième
zone du Hizb’Allah est une subdivision d’une des zones du mouvement Amal) ; les
zones de chaque acteur ont presque les mêmes limites, les différences se
situant à une échelle inférieure de découpage
[46].
Pour Amal, la dâhiye
se divise en cinq manâtiq (régions)
qui portent des noms de quartiers bien connus et en usage. Ces régions incluent
des shu‘ab (groupements) dont les noms
s’associent à des lieux communs aux habitants : shu‘bat al-jâmi‘ (le groupement de la mosquée),
shu‘bat al-markaz, (du centre [du
mouvement Amal]), shu‘bat al-‘ayn (de
la source), shu‘bat al-sharq (de
l’est), shu’bat al-madrasa (de
l’école), etc. Dans quelques-uns des vingt-cinq groupements – les plus étalés –
une troisième échelle de division existe, celle du quartier (hayy).
Quant au Hizb’Allah, al-dâhiye est
pour lui un seul qit‘a (secteur) formé
de six murabba‘ât (carrés), qui se
découpent en plusieurs khaliyyât
(cellules). La khaliyya est une unité
de division particulière puisqu’elle est à la fois géographique et
fonctionnelle. C’est-à-dire que deux niveaux se superposent, voire s’imbriquent
: la division en khaliyyât (cellules)
n’est pas seulement spatiale, le murabba‘ regroupe plusieurs cellules dirigées
par des responsables gérant une fonction particulière : l’éducation, l’aide
financière, l’aide médicale, l’aide sociale, les équipements urbains, etc. Les
fonctions sont étroitement liées aux organisations du Hizb’Allah qui encadrent
ces différents champs.
En dehors des appellations militaires qui concernent
plusieurs échelles du quartier, les acteurs politiques ont recours à des
désignations plus institutionnalisées pour les rues et les places publiques,
utilisant les noms des dirigeants du mouvement Amal et du Hizb’Allah et de
leurs chefs spirituels, ainsi que les noms des martyrs de la Résistance
islamique. Cette tendance à nommer l’espace et à afficher le marquage
identitaire et politique s’est intensifiée considérablement après la fin de la
guerre, notamment avec l’entrée des membres du Hizb’Allah au Parlement en 1992
et 1996, puis dans les conseils municipaux en 1998. Les municipalités de la
banlieue sud ont déjà officiellement nommé plusieurs carrefours et ont érigé
plusieurs effigies à la gloire de la Résistance.
Ainsi, il semble que les acteurs politiques ont créé une
nouvelle toponymie qui leur est propre, et dont l’usage est surtout interne.
Pour eux, dâhiye est un donné qu’ils
ont construit, produit, consolidé, intégré et dépassé. Ce terme continue à
servir leur visibilité à l’échelle nationale, à participer à leur politique de
mobilisation et à légitimer leurs actions sociales.
Réappropriations des lexiques de la stigmatisation
Nous l’avons vu dans la première partie, les images mentales
qu’évoque l’espace de la
dâhiye ont
été construites dans le temps par des acteurs institutionnels : des aménageurs,
des experts, des décideurs politiques, mais aussi des chercheurs chargés de
penser la banlieue sud. Ce sont eux qui produisent, mais aussi font circuler
certains mots et registres stigmatisants, surtout les catégorisations établies
en français ou en anglais avant d’être traduites en arabe
[47]. Dans cette tâche, ils sont largement
épaulés par les médias qui se réapproprient les catégories des stigmatisations
et les perpétuent
[48].
Ils recomposent ainsi les perceptions urbaines, sociales, économiques et
politiques de l’espace. Ils accentuent les dichotomies et les couples binaires
tels légal/illégal, moderne/sous-développé, équipé/sous-équipé,
planifié/anarchique, rural/urbain. Les articles et enquêtes s’attardent sur le
sous-équipement en infrastructures, les conditions de vie précaires dans les
secteurs illégaux, le Hizb’Allah islamiste, une
dâhiye densément chiite, l’État toujours absent
de la banlieue sud, etc.
Les acteurs politiques et les aménageurs recyclent les mots
de la stigmatisation pour légitimer la nécessité de leurs actions en banlieue
sud, quelles qu’elles soient
[49]. Les pourvoyeurs de biens et de services, tels le
Hizb’Allah et le mouvement Amal, insistent périodiquement sur la précarité
actuelle des quartiers pauvres de la banlieue sud et les problèmes urbains
aigus relatifs aux secteurs irréguliers. Ils soulignent les inégalités sociales
et économiques avec la ville, les reliant aux politiques publiques
différentielles du gouvernement et aux perceptions négatives que les classes
dirigeantes ont de la banlieue sud. Ainsi, ils entretiennent les
représentations en cours et utilisent les mêmes approches analytiques,
confirmant une lecture binaire des rapports de force et des configurations de
pouvoir, et consolidant leur position hégémonique de seuls représentants des
populations « opprimées ». Dans ce sens, ils se rendent indispensables d’abord
auprès de ces populations qui demeurent captives de leurs services, puisque
ceux de l’État ne sont pas disponibles et, ensuite, auprès des agences
gouvernementales qui semblent se décharger (volontairement ?) de leurs
responsabilités à leur égard.
Notons également que les acteurs politiques en banlieue sud
créent aussi un discours réflexif qui conforte des lexiques en usage au sein de
leurs propres sphères
[50]. Ainsi, la notion de
mujtama‘ al-muqâwama (la société de la
résistance) propre au Hizb’Allah, qui prône la construction d’une culture
chiite codifiée dans les multiples dimensions de la vie quotidienne, est
relayée par nombre de livres et cassettes audio auprès des personnes qui
veulent y adhérer. Elle est aussi propagée par les cheikhs du Hizb’Allah et
leurs représentants, qui détaillent oralement les processus d’hygiène, de
prière, de sexualité, d’éducation enfantine… selon des codes spécifiques, mais
informels
[51]. Ainsi,
un vocabulaire concernant des pratiques de la vie quotidienne propres à un
groupe est produit et entretenu.
Quant aux aménageurs de la ville, les discours de la
stigmatisation urbaine leur conviennent parfaitement pour justifier leur
volonté d’intervention sur la ville. Pour eux, le moyen le plus efficace pour
réformer les habitants de la
dâhiye
est celui de l’aménagement urbain : une ville propre, régulière, organisée,
structurée permettra aux habitants sales, anarchiques, chaotiques, informels de
s’adapter aux codes urbains de la modernité (
hadâra,
tatawur)
[52]. Les urbanistes pourront enfin produire un espace
urbain adéquat à la bonne gouvernance.
Les chercheurs, notamment les étrangers pris par une sorte
d’exotisme néocolonial, ont généralement une fascination particulière pour
la
dâhiye, plus spécifiquement pour le
Hizb’Allah. Ils participent à leur tour à la production de représentations
liées au parti, à son action sociale et politique, à l’espace où il intervient
et aux groupes qui y sont associés. Deux catégories de qualification
apparaissent par le biais de leurs travaux. Les unes, plutôt positives,
soulignent le caractère « performant » du Hizb’Allah ainsi que ses capacités
d’adaptation sociale et politique impressionnantes liées à son savoir-faire et
à son inscription territoriale « par le bas »
[53]. Les autres, plus stigmatisantes, étudient son
fonctionnement global en tant qu’organisation à visée islamiste, dépendante de
l’Iran et de la Syrie, et privilégient la dimension « fondamentaliste » et
militaire du parti
[54]. Certains scellent la coupure ville/banlieue et
mettent en exergue l’impossibilité dans laquelle se trouvent les « anciens
ruraux » d’intégrer les codes urbains :
« Dislocated groups that converge on squatted settlements
in the city center and urban fringe are generally strangers to city life. On
the whole, they are dislodged, dispossessed and unanchored groups, traumatized
by fear and raging with feelings of bitterness and betrayal. They are, so to
speak, in but not
of the city [souligné par l’auteur].
Hence, they have no attachments to, or appreciation of the areas they found
themselves in, and are not likely to display any interest in safeguarding or
enriching its character. To many, in fact, their makeshift settlements are
merely places to occupy and amenities to exploit [55]. »
Ce lexique stigmatisant légitime l’intervention des
aménageurs et leur fournit les meilleures raisons pour raser les quartiers
illégaux qui sont habités par des Chiites incapables de s’inscrire dans le
cadre urbain et d’y participer, perpétuant ainsi le non-droit des Chiites « à
la vie urbaine », au sens d’Henri Lefebvre
[56]. Il montre la prégnance de la stigmatisation contre
les Chiites.
Les romanciers peuvent aussi participer à la construction
d’images stigmatisantes de la banlieue. Dans Poste restante Beyrouth, de Hanan el-Cheikh, la
narratrice évoque sa désorientation, mettant l’accent sur l’anarchie,
l’insalubrité, et le désordre, assimilant la dâhiye aux ruelles de Hong-Kong, et l’écartant
de toute appartenance à la capitale :
« Peut-être étais-je désorientée à l’idée que je n’étais,
ni en banlieue [fî-l-dâhiye], ni à
Beyrouth, mais dans le tumulte des ruelles de Hong-Kong. Cela allait du
tintamarre des chaudronniers au réglage des machines ; j’avais du sable dans
mes chaussures. Partout ce n’était qu’animaux égorgés, mouches, marchands de
légumes, vendeurs de matelas, flaques d’eau, chansons à plein volume ; les gens
déferlaient de partout ; des immeubles bizarres poussaient dans tous les sens,
comme des branches [57]. »
Ces corpus servent à nombre de doctorants étrangers qui
viennent étudier le Hizb’Allah à partir de la banlieue sud. Ces derniers
disséminent à leur tour ces mots et ces lexiques concernant les lieux et leurs
habitants, et contribuent ainsi à en figer certains : à leur manière, ils
cautionnent l’usage de ces dénominations en leur conférant la légitimité
scientifique que l’on prête à la sphère académique « étrangère ».
* * *
Périphérie, dawâhi
(banlieues), hizâm al-bû’s (ceinture
de misère), dâhiye janûbiyye (banlieue
sud), dâhiye…, la stigmatisation de la
banlieue sud a eu plusieurs temps et a incorporé différents lieux. Nous avons
essayé de montrer le processus de construction d’un lexique stigmatisant
polarisé autour du mot dâhiye.
Plusieurs catégories d’acteurs y participent, plus ou moins directement : des
acteurs politiques et religieux, des habitants de la banlieue, des habitants
extérieurs, des chercheurs, des étudiants de passage, des aménageurs, des
écrivains… Tous ont façonné, et continuent de le faire, des significations et
des valeurs associées à dâhiye –
significations géographiques, administratives, politiques, identitaires,
fonctionnelles, etc. Nous avons essayé d’en dessiner les principaux registres
et de discuter leurs modes de légitimation.
Pour celui qui choisit de se promener dans les quartiers de
la banlieue sud après la fin de la guerre, la
dâhiye n’est visuellement pas très différente des autres quartiers
populaires de la capitale. Hormis les quartiers illégaux qui forment près de 30
% de son territoire
[58], le paysage de la majorité de la banlieue sud
affiche immeubles résidentiels de qualité, rues des banques, zones
industrielles, centres commerciaux, lieux de loisirs, et le même mobilier
urbain que la capitale (ainsi que les palmiers méditerranéens indispensables à
l’image du Beyrouth d’après-guerre promue par Rafik Hariri !). Cependant, si
la
dâhiye fait à la fois honte et peur
au Libanais, et s’il vaut mieux la cacher au touriste et à l’investisseur
étrangers, ce n’est pas seulement à cause de son paysage urbain, mais des
représentations stigmatisantes qui y sont associées et que nous avons tenté de
déconstruire. Celles-ci ont la vie dure, même si elles empruntent des chemins
parfois détournés, et il semble bien que d’autres chapitres racontant le
parcours encore inachevé de
dâhiye
restent à écrire.
ANNEXE
Sources
utilisées
1. Discussions avec des étudiants de l’université
Saint-Joseph (février 1998), de l’université libanaise (mars 1999), et de
l’université américaine de Beyrouth (semestre hiver 1999-2000).
À travers nos enseignements, nous avons pu constituer un
corpus portant sur dâhiye, basé sur
des discussions avec les étudiants. Ces trois universités recrutent des
populations estudiantines différentes : l’USJ est une université jésuite
francophone privée regroupant principalement des jeunes chrétiens qui, dans
leur grande majorité, ne connaissent pas la banlieue sud ; l’UL est
l’université publique libanaise dont les étudiants viennent d’une classe
moyenne qui a plus de possibilités de contact avec la
dâhiye ; enfin l’UAB est une
université privée fréquentée par une élite très peu en contact avec des
quartiers comme ceux de la banlieue.
2. Discussions avec des habitants de la banlieue
sud.
Nos relations personnelles avec plusieurs personnes résidant
en banlieue sud ont également alimenté nos observations sur les lexiques
utilisés par les uns et les autres – selon leurs lieux d’origine, leurs profils
professionnels, et leurs trajectoires.
3. Entretiens avec divers responsables du mouvement Amal, du
Hizb’Allah, et du conseil d’administration d’Elyssar et de l’agence Dar
al-Handasah, consultants pour Elyssar.
4. Articles de presse de quotidiens libanais.
5. Rapports non publiés de l’administration publique
libanaise :
- République libanaise, Agence publique Elyssar,
The Elyssar Project : Feasibility
Study, Beyrouth, Dar al-Handasah, rapport non publié,
1997.
- République libanaise, Machru‘ inmâ’ al-dawâhî wa inchâ’ al-autostradât (al-qanûn
246) ; khitta inmâ’iyya li raf‘ mistawa al-khadamât fî dawâhî bayrut wa raf‘
mistawa ma‘ichat sukkaniha wa tahsîn madâkhil al-’asima [Projet de
développement des banlieues et de construction d’autoroutes (loi n° 246) ; plan
de développement pour améliorer les services dans les banlieues de Beyrouth, le
niveau de vie de ses habitants et les accès à la capitale], Beyrouth, rapport
non publié, 1994.
- République libanaise, Birnamij inmâ’i lil-dâhiya al-janûbiyya li madinat
bayrut [Programme de développement pour la banlieue sud de
Beyrouth], Beyrouth, Comité de développement de la banlieue sud, rapport non
publié, 1990.
[1]
Selon le lieu et le statut du terrain (propriété
waqf,
mushâa, publique, municipale, par actions,
privée), l’illégalité revêt différentes formes et se situe à plusieurs niveaux.
Elle peut concerner le foncier et/ou la législation de la
construction.
[2]
La banlieue sud s’étend entre la ville de Beyrouth et
l’aéroport. Les habitants de la capitale ont donc assez souvent l’occasion de
la traverser. Depuis 1998, une nouvelle voie rapide reliant le centre-ville à
l’aéroport permet désormais de la franchir sans s’y attarder
visuellement.
[3]
Jean-Pierre Gaudin, « L’urbanisme au Levant et le mandat
français »,
Architectures françaises
outre-mer, Liège, P. Mardaga, 1992, p. 190.
[4]
Ibid., p.
192.
[5]
Wafa Charafeddine, « La banlieue-sud de Beyrouth : structure
urbaine et économique », thèse de doctorat en urbanisme, université de Paris
VIII, 1987, p. 289.
[6]
André Bourgey et Jean Pharès, « Les bidonvilles de
l’agglomération beyrouthine »,
Revue de
géographie de Lyon, vol. 48, n° 2, 1973, pp.
107-139.
[7]
Voir par exemple : Fouad Khuri,
From Village to Suburb. Order and Change in Greater
Beirut, Chicago, University of Chicago Press, 1975 ; A. Bourgey, «
L’évolution des banlieues de Beyrouth durant les deux dernières décennies »,
actes du colloque « Les espaces sociaux de la ville arabe » (non publié,
dactylographié), Carthage, 1979 ; Jean Pharès,
Une société banlieusarde dans l’agglomération de Beyrouth.
Étude sociologique de certains aspects du développement suburbain,
Beyrouth, Université libanaise, 1977.
[8]
Entretiens avec des habitants de la banlieue
sud.
[9]
Voir notamment Claude Dubar et Salim Nasr,
Les classes sociales au Liban, Paris,
PFNSP, 1976.
[10]
Voir A. Bourgey, « L’évolution des banlieues… »,
op. cit., et J. Pharès,
Une société banlieusarde… op. cit.,
ainsi que Farid Bouzeid, « Hayy el-Sellom : un quartier à réaménager », mémoire
de DESS en urbanisme, université de Paris VIII, 1985.
[11]
Hussein Charafeddine,
Al-imam
Moussa al-Sadr, mahattat tarikhiyya, Iran, Najaf, Lubnan (L’imam
Moussa al-Sadr. Étapes historiques : l’Iran, le Najaf, le Liban), Beyrouth, Dar
al-arqam, 1996, pp. 127-128.
[12]
République libanaise, Direction générale de l’urbanisme (DGU),
Livre Blanc-Beyrouth 1985-2000, 1973,
p. 24.
[14]
République libanaise, DGU, Mission franco-libanaise pour le
schéma d’aménagement de Beyrouth et sa banlieue,
Banlieue sud de Beyrouth, mission exploratoire,
Beyrouth, 1983.
[15]
Voir nos articles sur ces questions : Mona Harb el-Kak, « Urban
Governance in Post-War Beirut : Resources, Negotiations, and Contestations in
the Elyssar Project »,
in Seteney
Shami (éd.),
Capital Cities : Ethnographies of
Urban Governance in the Middle East, Toronto University Press, 2001,
pp. 111-133 ; M. Harb el-Kak, « L’espace dans les discours sur l’aménagement de
la banlieue-sud : le projet Elyssar »,
in Jean-Luc Arnaud (éd.),
Beyrouth, Grand-Beyrouth ?, Beyrouth,
Cermoc, 1997, pp. 191-207.
[16]
W. Charafeddine, « Formation des secteurs illégaux dans la
banlieue-sud de Beyrouth », DESS en urbanisme, Paris, université de Paris VIII,
1985, pp. 141-142.
[17]
S. Nasr, « La transition des Chiites vers Beyrouth : mutations
sociales et mobilisation communautaire à la veille de 1975 »,
in Centre d’études et de recherches
sur le Moyen-Orient contemporain,
Mouvements
communautaires et espaces urbains au Machreq, Beyrouth, Cermoc,
1985, pp. 87-116.
[18]
« Les bidonvilles dans lesquels les quartiers pauvres chiites
ont été construits durant le quart de siècle dernier n’étaient pas des endroits
où des hommes soucieux de leur estime de soi pouvaient s’exprimer ». Fouad
Ajami,
The Vanished Imam. Musa al-Sadr and the
Shia of Lebanon, Ithaca and London, Cornell University Press, 1987,
p. 119.
[19]
Le tiers des immeubles de la banlieue sud datent de la période
de la guerre civile d’après les recensements de l’Administration centrale de la
statistique en 1996.
[20]
Les
husayniyyât sont
des salles ou bâtiments propres à la communauté chiite, évoquant la mémoire de
l’imam Hussein, qui servent de lieux multifonctionnels où se tiennent des
commémorations religieuses, des condoléances, des réunions municipales, des
assemblées familiales, etc.
[21]
Nous avons notamment observé ces différences lors des
funérailles et des condoléances où, chez les familles migrantes, les pleureuses
expriment vivement leur douleur par des cris et des gestes évoquant la mémoire
de l’imam Hussein. Ces pratiques ostentatoires dérangent celles plus modérées
des familles originaires qui se trouvent d’ailleurs de plus en plus
marginalisées dans ces réunions.
[22]
L’échelle et le statut réglementaire des investissements
varient d’un lieu à l’autre. À Ouzai et Jnah, deux secteurs illégaux, les
activités économiques sont toutes non-réglementaires, mais n’empêchent pas une
desserte économique qui va jusqu’à Beyrouth (ameublement, maintenance et
réparation de voitures, industrie du bâtiment). À Bir al-Abed et Haret-Hreik,
quartiers anciens de la banlieue sud-est, les secteurs de l’édition, des
banques et assurances, du vestimentaire, de la promotion immobilière permettent
à la banlieue sud de se constituer en centre économique relativement
autonome.
[23]
Au Liban, le vote s’effectue dans la région d’origine de
l’électeur qui y a été inscrit. Ainsi parmi les cinq cent mille personnes qui
habitent la banlieue sud, seules les 30% qui y sont inscrites votent pour les
députés au Parlement et les conseils municipaux. Le reste des habitants vote
dans leurs villages d’origine au Sud-Liban et à la Béqaa, lieux où la présence
du mouvement Amal et du Hizb’Allah est très forte.
[24]
Aujourd’hui, les originaires forment 20 à 30% de la population
de la banlieue sud.
[25]
Voir M. Harb el-Kak,
Politiques
urbaines dans la banlieue sud de Beyrouth, Beyrouth, Cermoc, cahier
n° 14, 1996.
[26]
Depuis 1992, le dirigeant du mouvement Amal, Nabih Berry, est
président de l’Assemblée nationale. Aussi, depuis cette date, le mouvement a eu
plusieurs ministres au sein du gouvernement Hariri ainsi que des députés suite
aux élections législatives de 1992 et 1996. Les portefeuilles ministériels
ainsi que la position de pouvoir de N. Berry a valu aux membres du mouvement
Amal plusieurs postes de première catégorie au sein des administrations de
l’État.
[27]
La banlieue sud s’étend du « Sud de la capitale » jusqu’à
l’aéroport et de la mer, à l’ouest, et, à l’est, jusqu’à l’ancienne route de
Beyrouth-Saïda.
[28]
Ce qualificatif signifie les Chiites du Liban sud. Sa racine
renvoie à « ceux qui sont avec [l’imam] Ali », le gendre du Prophète, que les
Chiites considèrent comme son successeur légitime. Le terme est le plus souvent
utilisé par les Sunnites d’une manière péjorative, se substituant à « chiite ».
Une plaisanterie y est associée : elle renvoie à l’approximation de la
prononciation du terme
metwalî en
français qui donnerait la locution « mets-toi au lit ». Ce jeu de mots est
utilisé pour souligner la différence sociale existant entre Sunnites et
Chiites, qui serait inscrite historiquement pendant la période du mandat
français où les autorités mandataires employaient des chiites pour des travaux
subalternes. Elle souligne notamment l’étendue de la stigmatisation dont les
Chiites sont l’objet de la part des Sunnites. Voir aussi F. Ajami,
The vanished imam…,
op. cit. p. 55.
[29]
Discussions avec des étudiants libanais.
[30]
Entretien avec le président du conseil d’administration
d’Elyssar. Voir aussi M. Harb el-Kak, « L’espace dans les discours… »,
op. cit.
[31]
Voir par exemple : Nizar Hamzeh, « Lebanon’s Hizbullah : from
Islamic Revolution to Parliamentary Accommodation »,
Third World Quarterly, vol. 14, n° 2,
1993, pp. 321-337 ; Judith Harik, « Between Islam and the System. Sources and
Implications of Popular Support for Lebanon’s Hizballah »,
Journal of Conflict Resolution, vol.
40, n° 1, 1996, pp. 41-67 ; Augustus Richard Norton,
Hezbollah of Lebanon : Extremist Ideals vs.
Mundane Politics, New York, Council on Foreign Relations,
1999.
[32]
Cette « libanisation » est confirmée, par exemple, par les
visites qu’effectuent les responsables du gouvernement libanais au secrétaire
général du Hizb’Allah, en banlieue sud, à l’occasion d’opérations réussies de
la Résistance.
[33]
Entretiens avec des habitants de la banlieue sud et avec des
dirigeants des ONG du Hizb’Allah.
[34]
Discussions avec des étudiants libanais.
[35]
Il est difficile de parler d’État au sens régalien au Liban,
dans un contexte où « l’État structure les communautés autant que les
communautés structurent l’État » ; lire à ce sujet Nadine Picaudou,
La déchirure libanaise, Paris,
Complexe, 1989, pp. 65 et 81. Quelle est la nature et le rôle de l’État
libanais étant donné le poids politique des acteurs communautaires ? Nous
pensons qu’il vaut mieux parler de système politique plutôt que d’État au
Liban. Voir à ce propos : Élizabeth Picard, « Les habits neufs du
communautarisme libanais »,
Cultures et
conflits, n° 15-16, 1995, pp. 49-70.
[36]
Discussions avec des étudiants libanais.
[37]
Entretiens avec des habitants de la banlieue sud qui
n’appartiennent ni à la mouvance du Hizb’Allah ni à celle du mouvement
Amal.
[38]
Il est intéressant de noter cette idée de « pénétration » et «
d’entrée » en banlieue sud, qui montre comment l’espace est bien délimité dans
l’inconscient des gens qui évoquent le sentiment éprouvé d’un franchissement de
frontière.
[39]
Entretiens avec des habitants de la banlieue.
[41]
Entretiens avec des habitants originaires de la banlieue
l’ayant quittée pour Beyrouth à cause des « changements politiques » qui y ont
eu lieu.
[42]
Entretien avec une habitante originaire de la
banlieue.
[43]
Entretiens avec un dirigeant du mouvement Amal et plusieurs
cadres du Hizb’Allah. Voir aussi Mona Fawaz,
Islam, Resistance and Community Development, The Case of
the Southern Suburb of Beirut City, rapport de masters in City
Planning, Boston, MIT, juin 1998, non publié.
[44]
Entretien avec un cadre fondateur du Hizb’Allah, aujourd’hui
responsable de son centre de recherches.
[45]
Entretien avec le délégué du mouvement Amal au sein du conseil
d’administration d’Elyssar.
[46]
Les considérations qui suivent sont basées sur des entretiens
avec les responsables des services sociaux chez le mouvement Amal et chez le
Hizb’Allah.
[47]
Nous pensons aux concepts de banlieue, de périphérie, de
société banlieusarde, d’illégalité, de modernité, de précarité urbaine,
d’hygiène, d’urbanisme moderne, etc.
[48]
Voir notamment : « De Jourat al-Dahab à Bir Hassan et Maramil :
des illégaux imposent des indemnités sur l’État »,
Al-Nahar, 18 février 1997, p. 7 ; «
Lifting en deux ans sous l’égide d’Elyssar »,
Magazine, 23 juin 1995, pp.
24-25.
[49]
Entretiens avec les responsables du mouvement Amal et du
Hizb’Allah au sein du conseil d’administration d’Elyssar. Entretiens avec les
aménageurs du projet Elyssar. Voir M. Harb el-Kak, « L’espace dans les
discours… »,
op. cit.
[50]
Voir notamment : CCED (Centre consultatif d’études et de
documentation ),
La réalité et les besoins en
services et en développement dans la banlieue sud, Haret-Hreik,
CCED, 1993, rapport non publié ; CISED (Centre Imam al-Sadr pour les recherches
et les études),
Ta’assisan li mujtamaa’
muqawem (Fondations pour une société de la résistance), Beyrouth,
2000 ; Naïm Kassem,
Hizb’Allah : la méthode,
l’expérience, l’avenir, Beyrouth, Dar al-Hadi, 2002.
[51]
Ces affirmations sont basées sur nos observations dans divers
quartiers de la banlieue sud et des entretiens avec des
habitants.
[52]
Entretiens avec les aménageurs-consultants d’Elyssar, et le
président du conseil d’administration d’Elyssar. Voir M. Harb el-Kak, «
L’espace dans les discours… »,
op.
cit. Voir aussi : République libanaise, Agence publique Elyssar,
The Elyssar Project : Feasibility
Study, Beyrouth, Dar al-Handasah, 1997, rapport non
publié.
[53]
Voir M. Harb el-Kak,
Politiques
urbaines…,
op. cit., M.
Fawaz,
Islam, Resistance …,
op. cit. ; Waddah Charara,
Dawlat Hizbu’llah, Lubnan mujtama‘un
islamiyyun (L’État Hezbollah. Le Liban comme société islamiste),
Beyrouth, Dar al-Nahar, 1996 ; Amal Saad-Ghorayeb,
Hizbu’llah, Politics and Religion,
Londres, Pluto Press, 2002.
[54]
Par exemple : Hala Jaber,
Hezbollah. Born with a Vengeance, New York,
Columbia University Press, 1997 ; Martin Kramer, « La morale du Hizbollah et sa
logique »,
Maghreb-Machreq, n° 119,
1988, pp. 39-59 ; Toufic Al-Madini,
Amal wa
Hizbu’lla fi hilbat al-mujâbahât al-mahalliyya w-al-iqlîmiyya (Amal
et le Hezbollah dans l’arène des conflits locaux et régionaux), Damas,
al-Ahali, 1999.
[55]
« Les groupes déplacés de force qui se concentrent dans les
quartiers squattés au centre-ville et dans la périphérie urbaine sont
généralement des étrangers à la vie urbaine. Globalement, ils sont sans logis,
sans propriété et sans racines, traumatisés par la peur, remplis de rage et de
sentiments d’amertume et de trahison. Ils sont, de la sorte,
dans mais pas
de la ville. Par conséquent, ils ne
s’attachent pas aux, ou n’apprécient pas les endroits dans lesquels ils se sont
trouvés, et ne pourront sans doute pas exprimer d’intérêt quelconque à leur
protection ou à leur enrichissement. En fait, pour beaucoup, ces quartiers
précaires forment uniquement des endroits à occuper et des services à
exploiter. » Samir Khalaf,
Beirut
Reclaimed, Beyrouth, Dar an-Nahar, 1993, p. 119.
[56]
Henri Lefebvre,
Le droit à la
ville, Paris, Anthropos, 1968, p. 121.
[57]
Hanan el-Cheikh,
Barîd
Bayrût, Le Caire, Al-Hilâl, 1992, p. 22 (trad. fr., Michel Burési et
Jamal Chehayed :
Poste restante
Beyrouth, Arles, Actes Sud, coll. « Mondes arabes », 1995, p.
30).
[58]
W. Charafeddine, « La banlieue-sud de Beyrouth… »,
op. cit.