2003
Genèses
Dossier
L’être perfectible
La formation du cadre stalinien par le « travail sur soi
»
Brigitte Studer
Le stalinisme a une vision pour ainsi dire « constructiviste » de
l’être humain qui suppose un « travail sur soi ». Cet article analyse les
pratiques spécifiques à disposition (notamment l’autorapport, l’autocritique et
l’autobiographie) à partir des écoles internationales de cadres dans les années
1930. Censées produire le « cadre bolchevique », ces institutions constituent
un lieu privilégié pour analyser le fonctionnement et les finalités de ces
techniques de soi et techniques d’institution faisant appel autant à la
subjectivité et à l’intériorisation de normes et de valeurs qu’à la violence
symbolique, la disciplination et finalement la répression.
Stalinism had a “constructivist” vision, as it were, of human
beings, which implied an effort at self-improvement. This article analyses the
specific practices devised to achieve this end (particularly self-reports,
self-criticism and autobiography) beginning with the international schools for
cadres in the 1930s. These institutions, which were supposed to produce
“Bolshevik cadres”, offered an ideal opportunity to analyse the workings and
finality of such self-improvement and institutional techniques which resorted
as much to subjectivity and the interiorising of standards and values as to
symbolic violence, discipline and ultimately repression.
On ne naît pas stalinien, on le devient par sa propre volonté.
C’est une anthropologie fondée sur le « travail sur soi », une vision pour
ainsi dire constructiviste de l’être humain, qui imprime sa marque au
communisme des années trente. Selon les termes d’Alfred Kurella, un des
principaux responsables de la politique culturelle du Komintern, « le marxisme
[…] conçoit l’être humain et son essence comme le résultat d’un processus dans
lequel l’individu concret, sensuel, actif, réfléchissant, est en même temps
objet et sujet, créateur et créature de soi-même »
[1]. Une telle représentation de l’individu
comme produit de ses propres efforts s’applique, certes, à tout membre du parti
mais plus fondamentalement aux cadres, véritable colonne vertébrale des
organisations communistes. Représentants symboliques mais aussi politiques du
pouvoir stalinien, ils doivent correspondre, au plus près, au portrait du «
vrai bolchevique » dessiné par le parti. À l’intérieur, c’est eux qui
transmettent les directives aux membres et doivent en contrôler l’application.
À l’extérieur, c’est eux qui défendent ses positions politiques.
Les cadres des partis communistes étrangers, éduqués à Moscou,
jouissent à leur retour dans leur pays d’origine, d’une part de l’autorité de
l’Internationale tout en lui servant de relais dans leur parti. Pour cela, ils
doivent non seulement être formés de manière spécifique mais aussi être
encadrés et contrôlés par une « politique des cadres ». Le stalinisme se situe
dans la droite ligne du bolchevisme en la matière mais il innove aussi. En
effet, dès le départ, l’édification d’un monde nouveau passe par l’éducation
afin d’obtenir le passage individuel d’un état d’arriération à celui de
conscientisation. Dans ce but, le parti soviétique développe tout un réseau
d’écoles mobiles sitôt la guerre civile terminée, où l’on suit le programme,
soit en groupe, soit en autoéducation, appuyé par le secrétaire de cellule ou
un instructeur
[2]. Cette
orientation est reprise et modifiée par le stalinisme. Pour alimenter l’effort
collectif de productivité, un immense appel à s’instruire (et dès 1935 à se «
cultiver ») est lancé aux citoyens soviétiques
[3]. Les cadres, quant à eux, sont progressivement pris
en charge par des institutions scolaires spéciales dont certaines sont ouvertes
aux communistes étrangers.
Être nominé puis choisi pour suivre les cours d’une école
internationale de cadres en Union soviétique constitue une étape clé pour
gravir les échelons d’un parti communiste. Si, en général, les élèves promus
n’accèdent pas à leur retour au sommet de l’organisation, pour lequel le mode
de sélection est différent, ils s’intègrent, sauf accident, à la couche
intermédiaire située entre le groupe plus nombreux des cadres « inférieurs »,
locaux ou régionaux, et la direction nationale du parti. Pour créer le «
militant inflexible de la cause prolétarienne », modèle proposé par la
formation des cadres
[4],
ces écoles mettent en œuvre un dispositif pédagogique dont il s’agit d’analyser
la finalité autant que les techniques. Or, malgré la profession d’universalisme
de l’Internationale communiste, la réalité du parti soviétique s’avère plutôt
dépaysante. Les différences ne résident pas seulement dans les méthodes de
contrôle exercées par et sur les membres, telles que les campagnes d’«
épuration » (
tchistki) (collectives ou
fondées sur l’examen individuel d’un « cas » –
delo – dès le milieu des années trente), de «
vérification » (
proverki) et d’échange
des cartes du parti, mais aussi dans le projet d’éducation même
[5]. Pour devenir cet être auquel
aspirent les cadres communistes des années trente – le « vrai bolchevique » –
il faut savoir se perfectionner. Une telle transformation nécessite
l’apprentissage d’une série de techniques introspectives et discursives (voir
encadré p. 94).
Comme d’autres « civilisations », le stalinisme des années
trente a produit et appliqué des méthodes d’autoexamen propres à favoriser la
maîtrise de soi. On peut, à notre avis, en distinguer trois qui, tout en
servant l’obsession du savoir biographique propre au pouvoir politique moderne,
renvoient à la fonction de production de subjectivité pour celui qui s’y soumet
(voir encadré p. 95).
Thématisation de soi et
autocontrôle
Dans toute société, il est nécessaire de mettre en œuvre des
techniques adéquates d’intériorisation pour que l’ajustement aux normes ne
reste pas simple exercice rhétorique. Michel Foucault a attiré l’attention sur
le lien entre la constitution de l’ordre social et la constitution de soi par
l’autocontrôle. À cet effet, l’individu doit surveiller son propre comportement
en parlant de soi. M. Foucault a appelé « technologies de soi » les pratiques
confessionnelles qui participent à la construction de l’identité. Par cette
notion, il entend les « modes institués de la connaissance de soi » qui sont
des « procédures, comme il en existe sans doute dans toute civilisation, qui
sont proposées ou prescrites aux individus pour fixer leur identité, la
maintenir ou la transformer en fonction d’un certain nombre de fins, et ceci
grâce à des rapports de maîtrise de soi sur soi ou de connaissance de soi par
soi »
[6].
M. Foucault situe ces techniques à l’intersection entre
mécanismes disciplinaires et nouvelle forme de subjectivation. Celle-ci passe
certes par « la conscience et la connaissance de soi », mais elle n’en est pas
moins « soumise à l’autre par le contrôle et la dépendance »
[7]. En effet, avec leur armature technique
et leurs effets de savoir, les pratiques de soi sont réglées par des systèmes
de pouvoir. Ceci est même la condition de leur signification historique
[8]. Mais, selon M. Foucault, les
systèmes de référence évoluent au fil des époques, passant d’un vocabulaire
religieux à un vocabulaire juridique, puis médical et enfin psychologique.
Cette conceptualisation a été reprise notamment par le sociologue allemand
Alois Hahn qui l’a appliquée à la confession chrétienne au Moyen Âge, puis à
l’extension du journal intime, du genre autobiographique et enfin du roman
bourgeois dans l’Europe moderne. Il conclut que « dans chaque cas, une
institution amène les individus à se préoccuper de soi d’une manière spécifique
». Ces « formes d’aveux » mettent à disposition, selon lui, « des schèmes de
parler de soi et de réfléchir sur soi » qui permettent une « rationalisation de
la conduite de vie »
[9].
Dans tous les cas il s’agit de modeler le soi, l’ajuster, le réguler, le
reconstituer ou le perfectionner et cela, en l’écoutant, le surveillant, le
contrôlant, l’exposant, le décrivant, le définissant, l’évaluant.
L’entreprise est, certes, productive puisqu’elle table sur la
participation de l’individu et l’intégration de sa subjectivité, l’objectif
visé étant de se défaire de tout reste de convictions et d’attitudes «
petites-bourgeoises » : de s’en « épurer ». Elle s’avère néanmoins ambiguë,
puisqu’elle fonctionne avec des méthodes qui peuvent passer subitement de
l’éducatif au disciplinaire.
C’est à partir de la confrontation des élèves communistes,
allemands, suisses, autrichiens et français, aux pratiques politiques et
culturelles du parti soviétique, spécifiques par rapport à leurs expériences
antérieures, que sera abordée la question de savoir comment se constitue le «
cadre bolchevique » des années trente.
Le dispositif pédagogique des écoles de cadres
internationales
C’est au moment de la « bolchevisation », au milieu des années
vingt, que sont mises sur pied les écoles internationales de cadres mais elles
ne prendront de l’importance qu’avec la stalinisation du Komintern à partir de
1928. Deux écoles rassemblent les élèves d’Europe et du continent américain
(une vingtaine de pays au total) : l’Université communiste des minorités
nationales de l’Occident (UCMNO) qui accueille aussi des Soviétiques de langue
allemande et l’ELI
[15]. On estime à un peu plus de mille, le nombre de
communistes étrangers qui ont suivi les cours de l’UCMNO jusqu’en 1936, et à
environ deux mille, ceux qui ont étudié à l’ELI, entre 1926 et 1938 (1936 et
1938 étant les dates respectives de fermeture des établissements). Leur nombre
augmente de façon significative à partir de 1933, avec l’arrivée massive
d’Allemands
[16].
Pratiques d’autoexamen
staliniennes
• Il y a d’abord
l’autobiographie de
parti (
avtobiografiia),
couplée généralement au questionnaire biographique, que tout communiste
étranger devra nécessairement rédiger lorsqu’il arrive à Moscou. Récit de vie
qui n’est libre qu’en apparence, puisqu’il se base sur un canevas toujours plus
élaboré dès la fin des années vingt
[10]. Les candidats aux écoles de cadres n’y échappent
pas, cette forme d’objectivation de la biographie individuelle étant une
condition sine qua non pour toute admission, non seulement au parti soviétique,
auquel les militants des « partis frères » doivent adhérer durant leur séjour
en URSS, mais aussi aux institutions de formation des cadres.
• Mentionnons ensuite la pratique la plus connue du stalinisme
et sans doute aussi la plus spécifique, la
critique
et l’autocritique (
kritika i
samokritika)
[11]. Cette forme de mise en discours de soi se déroule
principalement dans les cellules du parti. Elle n’intervient qu’une fois
l’élève ou le membre du parti reçu au sein de l’institution et sert, selon son
objectif déclaré, à détecter les fausses admissions, les « carriéristes », les
« éléments peu fiables », voire les « ennemis du parti ». Il s’agit en quelque
sorte d’un contrôle de qualité du
membership qui opère en analysant le jeu des
acteurs face à l’institution, ceux-ci étant mis en demeure de prouver leur
adéquation à la norme militante idéale. Fonctionnant sur le mode collectif,
cette pratique d’objectivation et de subjectivation se distingue de
l’autobiographie par son caractère dialogique, ce qui favorise l’ajustement
individuel nécessaire. Elle se différencie aussi par le caractère public et «
total » de l’introspection jusque dans la vie privée et qui, au-delà des
déclarations verbales, s’intéresse aussi aux « signes » (comportement,
relations, habillement, blagues, etc.) de désaccords politiques. Par sa
fonction même, l’autocritique constitue un instrument de contrôle et de
discipline, voire d’exclusion et de répression, puisqu’elle s’inscrit en
général dans les campagnes d’épuration et de vérification dans le parti et en
compose même le principal levier
[12].
• Enfin, le monde soviétique présente une troisième pratique ou
technologie de soi, demeurée inexplorée, mais sans doute la plus proche, du
moins par certains aspects, de nos conceptions contemporaines d’une formation
dirigée efficace.
L’autorapport (
samootchet), appelé aussi rapport de bilan ou
autoévaluation, présente en effet des éléments apparentés aux méthodes
d’évaluation appliquées dans un cadre professionnel ou scolaire, afin de
mesurer l’amélioration des performances ou simplement l’atteinte des objectifs
fixés. Disons, sans entrer plus avant dans la comparaison, que dans les deux
cas, les progrès obtenus sont évalués périodiquement lors d’une séance de
groupe. Si nécessaire, ils sont corrigés et adaptés. Dans le stalinisme, et
notamment ses écoles de cadres, cette pratique pédagogique est documentée dès
1933. Elle est introduite en parallèle à la réintroduction des examens et des
notes après 1931
[13].
Si, au départ, on trouve plutôt la forme de l’autoévaluation collective, c’est
la forme personnelle qui vient à dominer vers 1935. Comme l’exige alors un
projet d’amélioration de la formation des cadres à l’École léniniste
internationale (ELI), les élèves sont censés faire rapport au groupe tous les
trois à quatre mois quant à leurs résultats, afin « de soumettre leur travail à
une critique bolchevique »
[14]. À la différence de l’autocritique, il s’agit de
l’examen des « objectifs de production », et non en premier lieu d’une mise à
nu des erreurs, même si, dans les deux cas, une attitude critique envers soi
conditionne l’exercice. Selon le cas, s’ensuit une sanction ou une
récompense.
C’est dans ce bâtiment qu’est
située l’École léniniste internationale avant son déménagement dans la banlieue
de Moscou au cours des années trente. © RGASPI, Moscou.
Le succès de l’entreprise dépend d’abord du choix des élèves
qui doivent, à l’évidence, être motivés mais pas seulement. Ceux-ci sont triés
sur le volet. La première instance de sélection est leur parti d’origine, qui
les désigne sur des critères de comportement politique (loyauté au parti,
fidélité à la ligne), mais aussi d’origine sociale (prolétarienne),
d’environnement familial et professionnel (pas de lien avec des membres de la
police ou des services de renseignement) ou encore de santé
[17]. Une fois arrivés en
Union soviétique, ils sont soumis à des examens supplémentaires et bien plus
serrés, organisés par la commission de contrôle centrale du parti soviétique et
notamment, dès juin 1932, la commission des cadres du Komintern
[18]. Cette « vérification »
du candidat consiste en plusieurs opérations qui se déroulent selon les
strictes « règles de la conspiration ». Celles-ci exigent, en substance, du
candidat de ne plus rien révéler de lui-même, sauf aux instances du parti
chargées de récolter ses données biographiques. La violence symbolique exercée
par cette dépossession de sa biographie au profit de l’appareil du parti, qui
l’archive et l’utilise si bon lui semble, est encore soulignée par l’obligation
faite au candidat d’abandonner son nom pour un pseudonyme qui sera sa seule
identité autorisée en URSS. La première mise en contact avec les pratiques du
parti communiste soviétique s’achève par la rédaction d’une autobiographie,
pièce maîtresse de son dossier personnel.
Le façonnement du « vrai
bolchevique » commence au moment de la sélection des élèves des écoles
internationales de cadre. « Conditions d’admission à l’École léniniste
internationale en 1935-1936. » © RGASPI, Moscou.
Comme les jeunes communistes étrangers admis dans les écoles de
cadres parlent peu le russe, ils sont répartis selon des critères
linguistiques. Il y a ainsi les secteurs, français, allemand, italien, anglais,
etc. Chaque institution scolaire est structurée selon une organisation
hiérarchique et complexe dans laquelle se croisent les instances et les
responsables scolaires et ceux du parti et du syndicat notamment. On trouve
ainsi à divers niveaux et dans chaque secteur, des administrateurs responsables
mais aussi des représentants des élèves. Il y a, en outre, un comité du parti
composé de représentants de la direction, de l’administration, du corps
enseignant et des élèves, en charge du travail politique, ainsi qu’un
représentant du parti (
partorg) et un
représentant syndical (
proforg),
nommés par leurs pairs
[19]. Ils ont pour tâche de faire respecter l’ordre et la
discipline. C’est à eux, par exemple, d’empêcher que ne circulent des «
journaux trotskistes », comme c’est apparemment le cas, en 1936, dans le
secteur français
[20].
Dès 1933, l’ensemble de l’activité, dans les cours comme au sein du parti, est
soumis à la surveillance du département des cadres de l’école
[21].
Le contenu des cours dit travail « académique », défini par une
commission des études, est centré sur le savoir censé être utile à ces futurs
cadres du parti : les élèves doivent absorber des notions d’économie politique
et d’idéologie marxiste-léniniste mais surtout des connaissances portant sur
l’organisation des instances politiques, l’histoire du parti soviétique, du
Komintern et de leur propre parti, ainsi que sur la réalité soviétique
[22]. La formation
intellectuelle ne constitue qu’un aspect du dispositif. Le sport, la lecture ou
le théâtre font également partie intégrante du curriculum. L’horaire est donc
plutôt lourd (jusqu’à dix heures de cours quotidiens au début, huit en 1931 et
sept à partir de 1933) et nombreux sont ceux qui se plaignent de surcharge.
D’autant que le pensum comprend de nombreux travaux individuels, «
l’apprentissage par soi-même » étant une des méthodes pédagogiques prônées. De
plus, les élèves doivent participer activement au syndicat et au parti et
s’engager dans le « travail sociétal », c’est-à-dire prendre en charge des
tâches communautaires comme la rédaction du journal mural ou la décoration du «
coin rouge ». Des stages pratiques à la campagne ou dans une usine soviétique
complètent la formation.
Les objectifs pédagogiques
Une hiérarchie des interprétations et des intérêts face au
parti
Le double encadrement institutionnel, d’une part pédagogique
par la direction de l’école, d’autre part politique par la direction du parti,
est le reflet de l’envergure de l’objectif éducatif.
Développer le savoir utile à ces futurs cadres médians
implique en effet plus que des simples connaissances du marxisme-léninisme.
Au-delà du résultat pédagogique immédiat, il importe, pour celui qui veut être
promu, d’adopter une disposition intellectuelle spécifique. Il devra apprendre
la méthode et maîtriser les outils qui lui serviront de grille pour la lecture
toujours « correcte » de la ligne politique. À ce sujet, tout est à refaire en
Union soviétique, les élèves doivent tirer un trait sur leur capital culturel
et scolaire acquis dans leur propre parti et leur pays. « Sans doute
sommes-nous devenus des révolutionnaires plus ou moins bons dans la lutte
pratique là-bas [en Europe occidentale] », explique celui qui dirige la séance
lors du « jour de parti » à l’ELI en 1935, « mais dans l’ensemble nous avons
été éduqués de manière unilatérale. C’est ici seulement, sous la direction du
parti, que nous avons la possibilité de devenir de véritables militants,
universels et meilleurs »
[23].
La condition pour devenir de tels militants est apparemment
simple puisqu’il suffit de comprendre « que le collectif sait tout mieux »,
comme l’expose le responsable du Parti communiste allemand en URSS, Fritz
Heckert
[24]. Adopter
une telle hiérarchie des interprétations en faveur du parti suppose d’acquérir
ce qu’Erving Goffman a appelé « a sense of one’s place »
[25]. Il ne suffit pas de percevoir la
position occupée (notamment face au parti), il faut un ajustement à cette
position. Affirmer sa fidélité au parti, comme le font nombre de communistes
étrangers dans leur première autobiographie à leur arrivée à Moscou – « je n’ai
jamais cessé de militer », note « Danièle » Casanova dans son autobiographie de
parti
[26] ; « sans
interruption (
lückenlos), ma vie a
appartenu au combat de la classe ouvrière », affirme l’écrivain allemand Willi
Bredel dans la sienne
[27] – est une chose. Mais le « vrai bolchevique » le
prouve par son comportement de tous les jours. En aucun cas un communiste ne
doit faire passer son intérêt avant celui du parti. Pour avoir refusé de
contribuer à l’« emprunt socialiste » sous prétexte qu’ils avaient besoin de
cet argent pour leurs « besoins personnels (théâtre, cinéma, trams, habits) »,
les élèves Supo et Depierre sont ainsi accusés d’erreur politique au cours de
l’épuration de 1933 à l’ELI
[28]. Ce qui semble de prime abord une simple question
d’acceptation de la discipline politique, s’avère en réalité être un long
processus d’apprentissage d’un modèle culturel avec son habitus propre. Dans ce
contexte, l’obtention d’un capital politique et culturel certifié par le parti
devait être entreprise avec un très grand « sérieux », comme le révèle la
fréquence de ce qualificatif dans les « caractéristiques », c’est-à-dire les
évaluations écrites des élèves. Toutefois la direction intellectuelle, morale
et pratique de cet intense travail sur soi appartient au parti et il n’est pas
de la compétence du futur cadre d’y apporter son propre travail
d’interprétation. « L’autosuffisance, l’arrogance, le sentiment de supériorité
» sont régulièrement épinglés comme défauts de caractère. Le camarade Fuchs
reçoit ainsi la plus grave sanction du parti à cause de son refus d’admettre sa
faute au cours d’une séance de critique et d’autocritique. « Plutôt s’envoyer
une balle dans la tête », avait-il dit ! « Comportement non communiste »,
rétorque le collectif. Et un participant lui fait remarquer : « Ton processus
d’amélioration est stoppé. Nous n’avons pas besoin de têtes de mule. Ce qu’il
faut, c’est lutter contre soi-même
[29]. »
Acquérir un savoir « pratique »
Analyser « correctement » ou de « façon juste » la « réalité
soviétique » sont des termes typiques et hautement significatifs qui jalonnent
les évaluations des élèves. Concrètement, ceux-ci doivent avant tout être
capables de transposer à des situations particulières, « dans la pratique »,
les schèmes d’interprétation inculqués grâce au travail pédagogique de
l’institution. Comme le montrent les « caractéristiques », le bon élève, le «
bolchevique accompli », est celui qui sait « appliquer » ses connaissances, qui
« sait aborder concrètement les questions ». À l’inverse, le mauvais élève « a
tendance à poser les problèmes de manière abstraite », il a une « approche trop
théorique ».
La méthode pour atteindre l’objectif pédagogique consiste
surtout à apprendre par un travail répétitif le jeu de l’interprétation de la
théorie marxiste-léniniste. Occupant un rôle central, la classique discussion
de textes doit permettre de « clarifier les questions ». Or, « clarifier » ne
signifie rien d’autre qu’adopter en fin de compte le point de vue des
enseignants et donc du parti. C’est à lui ou à ses dirigeants qu’est déléguée
l’élaboration de la théorie. Comme l’admet l’élève Degraf à l’UCMNO en 1936 : «
Au début, j’ai manqué de clarté dans la question agraire, mais je me suis
rattrapé par la suite. J’avais tort de camper sur ma position
[30] ». Ce qu’il convient de
faire, dans ce cas, « c’est clarifier la question avec l’enseignant
[31] ».
Selon le secrétaire du comité du parti de l’ELI, Ivan Titkin,
il suffit de faire attention « à ce que Staline a dit à ce propos
[32] ». Partant en général de
textes des dirigeants soviétiques – dont évidemment Staline – leur contenu est
décortiqué, chacun y allant de sa présentation, puis le professeur (appelé
lecteur) intervient, corrige, approuve telle interprétation et critique telle
autre, les élèves reprennent, corrigent, approuvent telle interprétation et
critiquent telle autre. Toute discussion perdurera jusqu’à ce que tous les
élèves aient fait leur l’interprétation officielle l’interprétation «
bolchevique correcte ». Pour cette raison, les enseignants doivent être
particulièrement attentifs à ce que « chaque camarade prenne la parole
[33] ».
Il ne faut pas confondre ces « discussions » avec un débat
d’idées ou une confrontation d’interprétations possibles. « Une théorie
vraiment révolutionnaire est incompatible avec le jeu stérile des définitions
», expose André Marty aux élèves du secteur français de l’École léniniste en
1935, en citant Georgi Dimitrov. Il ramène à une formule percutante ce principe
du modèle culturel stalinien pour lequel toute théorie découle directement de
la pratique, le médiateur de cette « vérité » unique étant le parti : « Le
léninisme, c’est avant tout la vie
[34]. » L’expérience est neuve pour les communistes
étrangers, la confrontation aux pratiques soviétiques d’inculcation de cette
vérité souvent rude. Un élève en témoigne :
Affiche Genrikh. M. Futerpas,
Moscou 1936 : « Stalinistes ! Élargissez le front des stachanovistes ! “La vie
est devenue meilleure, camarades, la vie est devenue plus gaie ! Si votre vie
est plus gaie, vous réussirez dans votre travail.” (Staline) », in
Russia 20th Century. History of the Country in Poster, Moscou, Panorama, 1993 (édition bilingue
russe-anglaise).© D.R.
« La manière d’aborder les problèmes, comme cela se fait en
Union soviétique, est nouvelle pour moi. S’il fallait avouer une erreur en
Allemagne, dans le travail pratique, dans la cellule ou ailleurs, les camarades
ne regardaient pas tant si la formulation était fausse. Ce qui importait,
c’était l’attitude face au travail dans le parti. Si un camarade travaillait
bien, on ne s’arrêtait pas à une attitude ou une expression fausse [35]. »
Le soin pointilleux accordé à la formulation s’étend aussi à
l’écrit. Des « brigades pour la révision des textes » écument les libellés des
cours, les articles du journal mural ou tout autre document susceptible de
propager des « erreurs » parmi les élèves. Ainsi, à titre d’exemple, cette
phrase dans une histoire du parti qui parle « de la différence entre Lénine et
Engels par rapport au combat contre les
narodnikis
[36] ».
Sans conteste, cette hypercorrection, cette « référence
anxieuse à la norme légitime de la correction » bolchevique, peut être
interprétée comme l’indice d’un rapport au savoir caractérisé par un manque de
distance
[37]. En fait,
ce savoir n’est pas encore complètement acquis et ces néophytes ne sauraient
donc faire l’économie d’une surveillance constante de soi pour prouver aux
autres comme à eux-mêmes, qu’ils font partie de ceux qui le dominent. En outre,
la nature de ce savoir même exige une telle attitude. Il n’y a que le vrai ou
le faux et une seule interprétation est possible. De toute manière, ce savoir
est acquis de haute lutte. Hermétique, rigide, en bref dogmatique, il requiert
une économie psychique socialement construite autour du contrôle de
soi.
Discipline de vie et maîtrise de soi
Le modèle militant idéal du cadre stalinien tel que
l’expriment les « caractéristiques » des élèves est celui d’un être avant tout
rationnel et autocontrôlé. Ceux qui passent la vérification sont « constants »,
« fidèles », « sérieux », « fiables », « consciencieux », « convaincus », «
calmes », « actifs », « énergiques », « disciplinés ». Ils ont un « sens
développé du devoir » et s’intègrent aisément au collectif
[38]. Contre-exemple, l’élève « Antoine »
avoue s’énerver trop vite : « J’ai fait preuve d’un manque de sang-froid qui ne
doit pas exister chez un communiste
[39] » ; d’autres élèves taxés d’« instables », de « trop
susceptibles », d’« inégaux dans leurs performances » ne « supportent pas la
critique » ou sont « sujets à des sautes d’humeur ».
Le « vrai bolchevique » possède une triple maîtrise de soi,
sur le plan personnel, culturel et politique. Aucune ne va sans l’autre. Mode
de vie sobre et discipline du quotidien sont ainsi de rigueur. Il s’agit de
faire du sport, de la gymnastique matinale, et de faire preuve d’une
utilisation rationnelle du temps. Le soin de son corps et de sa santé fait
partie des devoirs, non seulement pour maintenir sa forme et sa capacité de
travail, mais aussi parce que l’hygiène personnelle reflète l’hygiène morale.
Une tenue négligée peut être signe d’un manque de discipline, de ponctualité,
de responsabilité. C’est un des reproches adressé à un élève de l’École
léniniste lors de l’épuration de 1933 : « Ton habit [troué] symbolise ta
personnalité tout entière », lui dit-on
[40].
La formation en tant que
futur cadre du parti inclut un travail physique sur soi : « Gymnastique
matinale, foyer pour étudiants Lefortovo, Moscou 1932 », in Alexander
Rodtschenko, La femme enjeu,
Annecy-Lausanne, La Petite École-musée de l’Élysée, 1997. © ProLitteris, 2002,
8033 Zürich.
Ce travail physique sur soi s’accompagne d’un véritable
programme d’éducation culturelle et sociale qui s’impose dans les années
trente. Pour être « cultivé », le communiste doit avoir de bonnes manières,
respecter les femmes, fréquenter les musées et les théâtres
[41]. À l’École léniniste, il
existe un département du « travail culturel », le
kul’trabota, chargé d’organiser des projections
cinématographiques hebdomadaires, des visites de musée et des débats
politiques
[42]. Des
chœurs sont aussi mis sur pied selon les secteurs linguistiques ou nationaux de
l’école. Ces activités sont partie intégrante du programme d’étude et les
étudiants doivent fournir la preuve de leurs progrès en la matière. Si la
plupart s’y conforment – du moins de façon rhétorique dans leur autorapport –
nombreux sont ceux qui peinent à respecter l’ensemble des critères d’une « vie
cultivée ». Ainsi, lors d’une séance de « discussion des résultats de
production », l’élève Steinbeck doit répondre au reproche qu’il ne lirait pas
assez d’œuvres littéraires. On le menace même de lui retirer sa carte
d’
udarnik, de travailleur de choc. Il
proteste :
« C’est vrai que je n’ai pas lu de grande littérature mais
je suis un homme qui aime la nature et je fais beaucoup d’excursions. De plus,
je suis non-fumeur. Mais dans ma chambre certains fument et on m’a épinglé en
tant que fumeur sur le journal mural [43]. »
Les futurs cadres communistes ont beau être motivés pour
parfaire leur éducation, cette activité culturelle purement « rationnelle »,
pédagogique et laborieuse n’est pas toujours du goût de tout le monde. Pour les
élèves d’origine ouvrière, au départ sans capital culturel correspondant, les
soirées de théâtre paraissent parfois fastidieuses, sinon incompréhensibles,
puisque les pièces se jouent plutôt en russe et qu’ils maîtrisent peu cette
langue. D’autres, au contraire, sont réfractaires à l’aspect collectif des
sorties au spectacle, manifestant par là, inévitablement, leur « individualisme
petit-bourgeois », tel l’élève Wiesel qui, lors d’un bilan, trouve que « le
plaisir est bien plus grand si on y va seul
[44] ». Il n’est pas rare, par conséquent, que dans les
séances d’évaluation, le responsable en arrive au constat qu’un seul élève a,
au cours du dernier trimestre, fait preuve d’une discipline exemplaire sur ce
point, tandis que certains ne sont même pas allés au théâtre du tout.
Ce qu’on exige de l’élève est l’acquisition d’un savoir
spécifique mais aussi l’adoption d’une certaine posture face au savoir. À cette
double finalité du dispositif pédagogique des écoles internationales s’ajoute
l’intention de produire chez les futurs cadres une disposition intérieure qui
ne réduise pas l’attitude légitime face au parti à un savoir rationnel mais qui
s’exprime dans l’ensemble des pratiques et des schèmes d’orientation ou, en
d’autres termes, dans une recomposition de l’habitus. Comment s’obtient cette
intériorisation des structures mentales du monde social stalinien ? Quelles
sont les « techniques de déculturation et de reculturation
[45] » ?
Plier le singulier à la rationalité politique
Parler de soi, se révéler, corriger ses erreurs
Le modus operandi de
la fabrication du cadre stalinien a recours à l’auto-inspection, faisant ainsi
un usage productif de la subjectivité. Mais le bon fonctionnement de cette
méthode pédagogique repose sur le principe de vérité. Cela implique une
transparence complète et un grand sérieux dans l’approche. Même des erreurs qui
semblent a priori tout à fait secondaires doivent être inventoriées, déclarées
et disséquées, car elles peuvent en couvrir d’autres, plus graves.
À cet effet, il faut constamment parler de soi, expliquer ses
choix, ses motifs et ses doutes, faire état du progrès de ses études, des
difficultés et des erreurs aussi. « Le parti exige de tout un chacun, de rendre
compte sur soi chaque jour, chaque heure », martèle F. Heckert
[46] qui en avait déjà
expliqué les raisons aux élèves de l’École léniniste lors de l’épuration de
1933 :
« Un camarade qui tait ses erreurs devant le parti est,
premièrement, un camarade malhonnête envers le parti. Deuxièmement, le parti ne
peut faire confiance à un tel camarade et ne peut lui confier des tâches, même
s’il est un bon militant par ailleurs. Troisièmement, un tel camarade éveille
la méfiance auprès des non-membres sur l’honnêteté de l’ensemble du parti. Et
quatrièmement, ce camarade en incitera d’autres à cacher leur passé devant le
parti, ce qui donne mauvaise réputation à ce dernier et le met dans
l’incapacité de jouer le rôle de véritable avant-garde des masses ouvrières en
lutte [47]. »
L’élève autrichien Bloch fournit un exemple de ce qu’implique
un refus de l’attitude confessionnelle, lui qui ne « défend pas assez
ouvertement ses opinions », de sorte « qu’il est difficile de l’aider à
surmonter ses conceptions fausses ». Il n’est pas inclus dans la liste de ceux
qui sont évalués positivement en fin d’année et proposés pour une fonction au
sein du parti
[48].
C’est pour « corriger ses erreurs », pour « surmonter ses
conceptions fausses », qu’il faut se révéler en parlant de soi aux autres. Par
leurs critiques ceux-ci pourront ainsi aider celui qui s’expose, celui qui fait
son « autocritique », à se restructurer, à organiser de manière plus conforme
son for intérieur. Mais cette intervention sur soi ne comporte pas que
l’effacement d’un conditionnement culturel antérieur devenu inapproprié, elle
demande aussi l’apprentissage de schèmes de production de pratiques, une
attitude nouvelle caractérisée par l’aptitude à augmenter ses capacités et ses
performances.
S’améliorer, se mesurer
Élément majeur du dispositif éducationnel soviétique, l’«
émulation socialiste » est introduite dans les usines en 1929, dans le contexte
d’une mobilisation des travailleurs, pour augmenter la norme de productivité,
et dans les écoles de cadre au début des années trente
[49]. Les élèves se fixent par avance des
objectifs pour lesquels ils seront évalués par leurs professeurs et leurs
condisciples
[50]. Un
collectif s’accorde sur un but à atteindre dans un certain laps de temps, comme
obtenir tel ou tel résultat dans l’étude des « Questions du léninisme » de
Staline ou encore tel degré de participation à la gymnastique matinale et lance
un défi à un autre collectif. Dans d’autres cas, ce sont deux individus qui
entrent en compétition. Tout est sujet à concours : le contenu des cours, le
nombre de réunions de parti, le journal mural, la propreté des chambres, la
participation à des activités sociales, culturelles et militaires… À partir de
1935, des objectifs plus politiques mesurant la conformité à la ligne du parti
viennent s’y ajouter. On jugera qui se montre le plus assidu dans la « lutte
pour la vigilance bolchevique » ou qui fait preuve d’une attitude véritablement
autocritique
[51].
Pour les jeunes communistes étrangers, ces pratiques
soviétiques sont, au début, parfaitement étrangères. « Quand nous sommes
arrivés ici, nous ignorions complètement ce qu’était, en pratique, l’émulation
socialiste », notent les élèves du secteur français de l’École léniniste en
1933
[52]. Or, «
l’émulation socialiste » repose sur un discours qui se targue de n’avoir rien à
voir avec la concurrence dans le système capitaliste car le but consiste à
élever tout le monde au niveau le plus avancé. Pour cela, sont prônées les
méthodes du « remorqueur » et le parrainage d’équipes plus faibles
[53]. Les concurrents qui se
sont lancé un défi font régulièrement le point, en principe, une fois par
mois
[54].
Ordinairement, les résultats sont d’abord discutés parmi les membres d’un
cours. Ceux qui atteignent les objectifs obtiennent le titre convoité de
travailleur de choc et parfois des avantages matériels, comme une place dans un
établissement de bain, au bord de la Mer noire. Chaque élève doit porter un
regard (auto)critique sur ses efforts. Puis son bilan est examiné, et si
nécessaire, corrigé par les élèves et les enseignants. Si certains se
surestiment au départ, d’autres, au contraire, se sous-estiment. L’élève
Gerber, par exemple, admet qu’il arrive régulièrement en retard au cours et
qu’il n’atteindra pas ses objectifs. Ses camarades discutent alors s’il peut ou
non garder sa carte de travailleur de choc. L’élève Hartmann y est favorable.
L’élève Kurz y est opposé. Ce dernier suggère de donner un avertissement à
Gerber. C’est la proposition d’Hartmann qui finalement l’emporte à cinq voix
contre trois
[55].
Rapporter, évaluer, ajuster
L’examen des résultats se fait dans des séances de bilan ou
d’autoévaluation, formes spécifiques de thématisation de soi des institutions
communistes. L’individu y rend compte de ses progrès mais aussi de ses échecs,
voire de ses fautes ; le collectif, quant à lui, doit se porter garant de
chacun de ses membres. En fait, de manière analogue à « l’émulation socialiste
», l’autorapport repose sur le principe de la responsabilité mutuelle. Or,
selon les objectifs de la formation du « véritable cadre bolchevique »,
l’attention de l’un et de l’autre ne s’étend pas qu’aux activités scolaires,
c’est l’être tout entier qui est jugé. Le bilan personnel ne comprend pas que
le « travail de production », mais aussi le « travail sociétal », le « travail
de parti » et enfin le comportement général. De manière soit informelle soit
formelle, il existe un canevas qui, la plupart du temps, impose une structure à
l’autorapport, même si certains élèves s’en tiennent à une forme plus
spontanée. Dans un exemple apparemment assez représentatif, les trois élèves
qui présentent successivement leur bilan dans une réunion de parti abordent
ainsi les points suivants : la « production » du groupe, à savoir leur réussite
scolaire par rapport aux sujets qu’ils avaient promis d’étudier, leur maîtrise
du russe, leurs rapports avec les lecteurs (enseignants) et autres responsables
de l’école, la discipline dont ils font preuve dans les domaines de la culture
physique et du « travail sociétal », leur engagement dans la rédaction du
journal, dans l’activité du parti et dans le domaine de la culture. Pour chaque
point, ils soupèsent forces et faiblesses
[56]. S’ils ne le font pas, les autres se chargent de
leur rappeler que la finalité de l’exercice consiste en un autoexamen
approfondi, qui ne doit laisser aucune facette de soi dans l’ombre. Après que
l’élève a parlé, suit donc une sorte d’examen par le collectif, appelé «
discussion générale », au cours de laquelle il s’agit de défendre son
autoévaluation. En général, les questions sont nombreuses, puisqu’une posture
critique a valeur de signe distinctif du « vrai bolchevique ». L’élève Laube
par exemple, du secteur allemand de l’UCMNO, doit répondre aux interrogations
suivantes :
« Pourquoi n’accomplis-tu aucun travail sociétal ? Quel
genre de bibliothèque fréquentes-tu ? Pourquoi ne participes-tu pas aux soirées
de théâtre collectives ? Pourquoi te tiens-tu isolé ? Quelles sont tes
faiblesses dans ton travail, quelles sont tes erreurs, et que peux-tu dire à
propos de ton attitude face au collectif ? [57] »
Son attitude, précisément, passe pour insatisfaisante car
Laube ne s’intègre pas assez, il « s’isole ». En outre, il n’a pas vraiment
saisi quelles sont les tâches du « vrai bolchevique » car il estime qu’il ne
peut s’engager dans du « travail sociétal » que si ses études n’en pâtissent
pas. Une telle conception est jugée « foncièrement fausse » par un autre
élève
[58]. D’après les
participants de la réunion, elle est d’autant moins satisfaisante qu’elle
correspond à leurs yeux à son comportement général. Car s’il n’est pas prêt à
reconnaître ses erreurs, comme on le lui reproche, il lui manque la nécessaire
attitude d’humilité face au collectif et au parti, et s’il ne veut pas
reconnaître ses erreurs, il ne peut pas les corriger. « Pourtant, nous sommes
tes camarades, dit un autre élève, et tout ce que nous voulons c’est t’aider à
te débarrasser de tes fautes. »
Après avoir été confronté à de telles critiques, l’élève (ou
d’ailleurs l’enseignant) rendant compte de soi, doit s’expliquer. Il n’a alors
que le choix de deux réactions. Il peut adopter une attitude autocritique ou
défensive, mais ceci dans des limites étroites. Dans le premier cas, il
reconnaît d’emblée ses erreurs et promet de les « liquider »
[59]. Dans le second, il peut
tenter de se justifier en invoquant des circonstances atténuantes, telles que
des difficultés familiales
[60]. La marge de négociation est étroite mais elle
existe. La réaction des autres dépend de nombreux facteurs, à commencer par la
position de l’élève dans le groupe. L’essentiel, au-delà des sympathies et
antipathies personnelles, est d’attester sa volonté de se corriger. Sinon, on
témoigne tout simplement de son refus face au but poursuivi : faire un travail
sur soi afin de se constituer en cadre bolchevique.
Voilà d’ailleurs toute la finalité de l’autorapport et ce qui
conditionne son mécanisme : il s’agit d’amener celui qui rend compte de soi à
modifier, pas à pas, certaines attitudes, certains schèmes de pensée et
certaines valeurs. Le moyen est une sorte de jeu de vérité qui alterne une
interrogation systématique par le groupe et une analyse de soi, ce qui
présuppose une ouverture totale de la part de celui qui fait le rapport. Dans
le cas où une telle disposition psychique et intellectuelle vient à manquer, le
collectif a précisément pour fonction de la provoquer par ses rondes de
questions insistantes. Il y a d’ailleurs tout intérêt, puisqu’il est tenu pour
responsable des progrès ou des échecs de ses membres. À cet effet, tout
autorapport se termine par une résolution dans laquelle les résultats du
travail sur soi sont sanctionnés. S’il n’y a rien ou presque rien à redire,
l’élève (ou l’enseignant) aura le droit de figurer parmi les « travailleurs de
choc ». Dans le cas inverse, le collectif lui fixe des tâches en vue de
l’ajustement de ses interprétations et de son attitude. Ainsi l’élève Laube
doit dorénavant faire preuve de zèle dans le « travail sociétal » aussi bien au
sein de l’université que du syndicat et du parti. On exige, en outre, qu’il
reconnaisse ses fautes afin de s’en défaire. Enfin, il doit s’engager à obtenir
la note « très bien » dans l’ensemble des branches « car il en a la capacité
»
[61]. La procédure
s’achève, en général, par une déclaration de la part de l’élève concerné dans
laquelle celui-ci précise qu’il accepte les exigences qu’on lui impose et qu’il
va s’efforcer de s’y conformer.
Se confronter à la « réalité » et l’objectiver
L’ultime moment de vérité sera le « stage pratique »
(
praktika) qui clôt, en général, le
cours. C’est lui qui mesure le travail pédagogique accompli car il s’agit alors
de « voir » la « réalité soviétique » décrite par les slogans officiels
[62].
La confrontation des élèves
étrangers avec la « réalité soviétique » nécessite souvent un intense « travail
sur soi ». Affiche Serguëi Ya. Senkin, Moscou 1932 : « Renforçons la force
industrielle de l’Union soviétique ! », in Russia 20th Century. History of the
Country in Poster, Moscou, Panorama, 1993 (édition bilingue
russe-anglaise).
Le stage à la campagne ou dans une usine soviétique a pour
but déclaré, selon un bilan de l’école léniniste de 1936, de « faire connaître
aux étudiants les progrès matériels de la vie ouvrière et kolkhozienne » qui
ont pu se réaliser « grâce au parti bolchevique » et « l’augmentation de la
productivité grâce au stakhanovisme »
[63]. Les futurs cadres sont préparés de
longue date à cette confrontation avec la vie quotidienne de la population
soviétique. Des lectures dirigées, des excursions et des conférences les
orientent sur les schèmes de perception et d’interprétation défendus par le
parti. Des discussions en groupe les aident à « clarifier » leurs vues. Selon
les enseignants, de nombreuses corrections s’imposent par rapport à l’analyse
du mouvement stakhanoviste. Au départ, il n’est pas rare que les élèves y
voient un retour à des formes d’exploitation des ouvriers avec des rythmes de
production élevés et la réintroduction de différences salariales. L’élève
Leblanc par exemple – apparemment un « élément faible » – déclare qu’il n’y a
là « rien de neuf » :
« Dans les usines capitalistes, on installe des ouvriers
forts à la chaîne pour augmenter la productivité. La seule différence, me
semble-t-il, c’est que là-bas les ouvriers travaillent pour le capitalisme, ici
pour eux-mêmes [64].
»
Un élève exprime ce genre de jugement au retour d’un stage.
Il le modifie à la suite d’un débat dans son groupe en déclarant :
« Je comprends maintenant que mon avis que j’ai exprimé sur
le responsable politique, chez qui je faisais mon stage pratique, était faux
sur toute la ligne. Mais tout le monde dans le collectif partageait cet avis.
On disait de lui, “le monsieur” qui arrive en auto, donne des ordres, etc. […]
Évidemment, c’était une erreur, je le sais maintenant que l’auto est absolument
nécessaire pour mieux organiser le travail [65]. »
Pour éviter de telles « erreurs de jugement » les
responsables s’efforcent de planifier minutieusement les stages
[66]. Mais les expériences sur
le terrain s’avèrent souvent décevantes comme le prouvent les journaux de stage
dans lesquels les activités sont consignées en détail
[67]. À plus d’une reprise, les conditions
d’hébergement sont précaires et la nourriture déplorable. Parfois, les élèves
se font voler, qui ses chaussures, qui son stylo, qui son sac. Un groupe doit
faire trois heures de marche quotidienne pour se rendre au travail parce
qu’aucun moyen de transport n’a été prévu. Mais ce qui semble, aux stagiaires,
particulièrement décevant, c’est le peu de cas que les fonctionnaires locaux du
parti ou du syndicat font de leur présence. Quelques-uns « oublient » tout
simplement de les accueillir !
De telles épreuves ne concernent pas tous les stages –
certains élèves semblent apprécier le travail pratique
[68] – mais chacune impose une relecture qui
permette de soumettre ce qui relève de l’expérience individuelle et de
l’émotionnel à la rationalité de l’analyse de classe. Il existe plusieurs
techniques pour cela. Il y a notamment le rapport de stage semblable à
l’autorapport, par lequel il s’agit d’objectiver, dans le cadre d’une
interprétation politique « correcte », les expériences faites. S’il subsiste
des confusions, l’enseignant devra les clarifier par un cours ou une discussion
de groupe. Enfin, les résultats seront encore retravaillés sous la forme d’un
ou plusieurs articles que le stagiaire devra rédiger pour le journal du secteur
ou même la presse communiste étrangère
[69]. Cet exercice permet de corriger les dernières
fausses appréciations issues du test de réalité.
Autonomie, discipline et répression
Derrière un cadre du parti, approuvé et certifié, il y a, donc,
un long « travail sur soi ». Car il incombe à l’élève de faire une adaptation
progressive aux schèmes fournis par le parti. L’entreprise de production et
d’appropriation d’une logique culturelle est possible – quoique pas toujours
couronnée de succès – grâce au lien fort avec l’appareil qui caractérise le
militant communiste et a fortiori le cadre aspirant. Outre la soif de savoir,
particulièrement fréquente chez ceux qui, d’extraction modeste, ont été privés
de l’acquis d’un capital culturel propre, la participation active demandée à
l’élève constitue d’autres éléments positifs de la formation. Ne pas s’isoler
mais être réceptif aux normes du groupe et se montrer « vigilant face à toute
déviation »
[70] sont
les règles qui garantissent l’intégration de la subjectivité de
chacun.
L’appel fait aux élèves des écoles de cadres internationales,
dans les années trente, pour devenir des militants « autonomes » prend, ainsi,
tout son sens. C’est, en effet, une des injonctions qui revient le plus souvent
: « Sait aborder les problèmes de manière autonome », « travaille de façon
autonome » ou à l’inverse « manque d’autonomie », « ne se montre pas assez
ferme et autonome »
[71]. Or, « être capable de travailler de manière
autonome » dans le cadre de la formation bolchevique, c’est avoir intériorisé
les schèmes d’interprétation du monde stalinien et avoir acquis cette capacité
de jugement qui distingue ce qui lui est propre et ce qui lui est étranger.
Dans ces conditions, la discipline face au parti est synonyme de l’« autonomie
» du cadre.
Si besoin est, l’institution communiste sait faire jouer ses
mécanismes d’intimidation. Ceux qui refusent d’avouer leurs fautes et de se
plier à la norme encourent le risque de sanctions telles que l’avertissement,
le blâme, la rétrogradation au statut de stagiaire, voire l’expulsion du parti.
Le pouvoir bureaucratique exerce d’autant plus facilement ce type de menaces
qu’il peut puiser dans ses archives tous les renseignements écrits (
spravki), « caractéristiques » (
kharakteristiki), fiches ou dossiers personnels
(
lichnye kartochki ou
lichnye dela) et autres données qu’il
a accumulées grâce à ses multiples pratiques d’objectivation. Plus
insidieusement, l’autocritique passe pour une mesure éducative permettant
d’obtenir la « consolidation idéologique du parti » que préconisent les
directives. À partir de là, tout réfractaire est soumis à la pression du groupe
avec lequel il vit, jour et nuit, et qui est, par ailleurs, responsable de
chacun de ses membres. Autre élément encore en faveur d’un ajustement
individuel : avoir été sélectionné pour suivre une formation internationale de
cadre est un honneur dont il faut savoir se montrer digne, d’autant que les
responsables ne cessent de répéter que leur séjour en URSS est rendu possible
grâce aux efforts des travailleurs soviétiques. Faire un travail sur soi dans
le cadre des techniques d’institution staliniennes en s’adaptant est donc
autant norme de société que condition de réussite mais, dans bien des cas, les
résultats visés par ce travail sur soi répondent aussi à l’aspiration du
communiste et à son besoin d’identification au parti. Il n’empêche que les
échecs ne sont pas rares
[72].
Pour conclure, émettons l’hypothèse suivante : par certains
aspects, le stalinisme emprunte aux types de pouvoir modernes le besoin de
tabler sur l’intériorisation des schèmes culturels par les citoyens plutôt que
d’user de coercition ou de répression. Selon l’analyse énoncée par Norbert
Elias, il s’inscrit ainsi, en partie, dans un phénomène universel du procès de
civilisation, au cours duquel l’autocontrôle remplace la contrainte extérieure.
En substance, M. Foucault n’avait pas dit autre chose, lorsqu’il avait noté que
le stalinisme, « forme pathologique » du pouvoir, utilise dans une large mesure
« les idées et les procédés de notre rationalité politique »
[73]. Peut-être convient-il,
par conséquent, d’ajouter aux vocabulaires cités par M. Foucault celui du type
politique auquel se rapportent aussi bien le référentiel identitaire des élèves
des écoles internationales que l’autorité qui le définit.
En effet, toutes proportions gardées, ce projet pédagogique
présente, au moins, deux aspects communs à d’autres grands systèmes de pouvoir
historiques. Il y a d’abord les principes fondamentaux de ce qu’on peut
qualifier la « pédagogie totale » au cœur de ces systèmes. C’est-à-dire un
entraînement pratique qui transmet les rudiments de ce qui est spécifique à
l’objectif pédagogique poursuivi : la formation du caractère (et non pas
uniquement la transmission de connaissances), l’éducation, l’instruction
individuelle (l’institution appliquant, par là même, un fondement du pouvoir
pastoral qui est de s’intéresser à chaque membre de la communauté en
particulier) et enfin, l’autoéducation au lieu d’une réception passive des
pensées d’autrui
[74].
Il y a, deuxièmement, des méthodes de travail basées sur la
rationalité et la logique instrumentale. Il s’agit de technologies de
transformation qui permettent d’acquérir les compétences et les aptitudes
sociales requises en fixant des objectifs réalistes, en les opérationnalisant,
puis en mesurant les résultats et en les évaluant dans le collectif. Pour cela,
il faut maîtriser le vocabulaire nécessaire à la description de soi et le
langage de l’évaluation de soi, mais aussi adopter une nouvelle orientation
psychique et intellectuelle.
La principale limite au succès d’une transformation en
profondeur n’est probablement pas due aux techniques éducatives elles-mêmes
mais aux conditions politiques de leur application. Fin 1936, l’épuration et sa
nécessaire thématisation de soi présentées comme apprentissage d’une « méthode
de travail bolchevique »
[75] deviennent instrument de répression. La destruction
se substitue à l’éducation (un processus qui est politique et non pas
automatique). Les mêmes méthodes véhiculent alors une autre logique et
produisent d’autres effets. Il n’y a plus de critères pour détecter les «
éléments peu fiables », métamorphosés en « ennemis ». Les responsables du parti
continuent, néanmoins, à rappeler que les discussions se font « en franche
camaraderie et de manière objective »
[76]. Sous ce couvert pédagogique, mais
privée de tout repère politique, l’épuration aboutit à la terreur. Se dégage,
alors, une anthropologie nouvelle dans laquelle l’être humain n’est plus
perfectible. Il ne s’agit plus de « liquider » ses erreurs, il s’agit de «
liquider » la personne fautive.
[1]
Der Mensch als Schöpfer seiner
selbst. Beiträge zum sozialistischen Humanismus, Berlin, Aufbau
Verlag, 1958, p. 16 (texte de 1936). Pour la biographie d’Alfred Kurella voir
José Gotovitch
et al. (éd.),
Komintern : L’histoire et les hommes.
Dictionnaire biographique de l’Internationale communiste, Paris,
Éditions de l’Atelier, 2001, pp. 378-379.
[2]
Nicolas Werth, Ê
tre communiste en
URSS sous Staline, Paris, Gallimard-Julliard, coll. « Archives »,
1981, pp. 69-81.
[3]
Voir Sheila Fitzpatrick,
Education and Social Mobility in the Soviet Union,
1921-1934, Cambridge, Cambridge University Press, 1979. À propos de
l’« être cultivé », voir Vadim Volkov, « The Concept of
kul’turnost’. Notes on the Stalinist
Civilizing Process »,
in S.
Fitzpatrick (éd.),
Stalinism. New
Directions, London-New York, Routledge, 2000, pp.
210-230.
[4]
Projet pour l’amélioration de la formation de cadre dans le
secteur allemand de l’École léniniste internationale (ELI), sans date [1935],
Rossijskij Gosudarstvennyj Archiv Social’noj i Politicheskoj Istorii (RGASPI)
531/1/75.
[5]
Ces pratiques sont documentées dans les ex-archives du parti à
Moscou (RGASPI), en particulier les procès-verbaux des réunions du parti du
Komintern et des écoles internationales de cadres. Cet article constitue un
développement de notre livre : Brigitte Studer, Berthold Unfried,
Der stalinistische Parteikader. Identitätsstiftende
Praktiken und Diskurse in der Sowjetunion der dreißiger Jahre,
Köln-Weimar-Wien, Böhlau, 2001.
[6]
Michel Foucault, « 1980-1981 : Subjectivité et vérité », in
Résumé des cours, 1970-1982. Conférences, essais
et leçons du Collège de France, Paris, Julliard, 1989, p. 134. Voir
également M. Foucault, « Technologies of the Self »,
in Luther H. Martin, Huck Gutman,
Patrick H. Hutton (éd.),
Technologies of the
Self. A Seminar with Michel Foucault, Amherst, The University of
Massachusetts Press, 1988, pp. 16-59.
[7]
M. Foucault, « Le sujet et le pouvoir », in
Dits et écrits IV, Paris, Gallimard,
1994, p. 227.
[8]
Jan Goldstein relève le caractère essentiel de cette
inscription institutionnelle, « Foucault’s Technologies of the Self and the
Cultural History of Identity »,
Arcadia.
Zeitschrift für Allgemeine und Vergleichende Literaturwissenschaft,
vol. 33, n° 1, 1998, pp. 46-64.
[9]
Alois Hahn, « Identität und Selbstthematisierung »,
ibid. ; Volker Kapp (éd.),
Selbstthematisierung und Selbstzeugnis :
Bekenntnis und Geständnis, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1987, p.
18. Voir aussi A. Hahn,
Konstruktionen des
Selbst, der Welt und der Geschichte, Francfort-sur-le-Main,
Suhrkamp, 2000, pp. 220-222.
[15]
En réalité, certains cours de l’UCMNO datent de 1921, mais
l’ouverture aux communistes étrangers ne se fait qu’en 1926. Pour les élèves
venant d’Asie, il existait une autre école internationale.
[16]
En 1936, il atteint même 536 pour l’UCMNO (dont plus de la
moitié d’étrangers) et 650 environ pour l’ELI. Lettre de Dimitri Manouilski au
secrétaire du comité central du Parti communiste unifié (bolchevik) – PCU(b) –
2 janvier 1936 (en russe), RGASPI 495/10a/385 et projet du secrétariat du
Comité executif (CE) de l’International communiste (IC), 22 mars 1936,
ibid.
[10]
Claude Pennetier, Bernard Pudal, « Écrire son autobiographie
(Les autobiographies communistes d’institution, 1931-1939) »,
Genèses, n° 23, 1996, pp. 53-75.
Notons que l’autobiographie peut, parfois, être de caractère
oral.
[11]
Voir B. Studer, B. Unfried,
Der
stalinistische Kader…, op. cit. Sur l’autobiographie et
l’autocritique voir également B. Studer, B. Unfried, Irène Herrmann (éd.),
Parler de soi sous Staline. La construction
identitaire dans le communisme des années trente, Paris, MSH, 2002
et C. Pennetier, B. Pudal (éd.),
Autobiographie,
autocritique, aveux dans le monde communiste, Paris, Belin,
2002.
[12]
Sur la vérification, voir C. Pennetier, B. Pudal, « La
“vérification” (l’encadrement biographique communiste dans
l’entre-deux-guerres) »,
Genèses, n°
23, 1996, pp. 145-163.
[13]
À partir de cette date, le pouvoir met fin à l’expérimentation
scolaire et réintroduit progressivement les évaluations et l’inculcation des
connaissances, la discipline et la hiérarchie. Voir Oskar Anweiler,
Geschichte der Schule und Pädagogik in Russland
vom Ende des Zarenreiches bis zum Beginn der Stalin-Ära, Berlin,
Verlag Otto Harrassowitz, 1978, pp. 428-452 [1964].
[14]
Projet de proposition pour l’amélioration de la formation de
cadre dans le secteur allemand de l’ELI, sans date [1935] (en allemand), RGASPI
531/1/75.
[17]
Décision de la commission politique du CE de l’IC par rapport
au rapport de l’ELI sur les résultats de la procédure d’admission pour l’année
scolaire 1932-1933, 19 avril 1933 (en allemand), RGASPI 495/20/865. Circulaire
adressée aux partis communistes, mars 1935 [?] (en allemand), RGASPI 495/80/447
et Conditions d’admission à l’ELI en 1935-1936, RGASPI
495/4/188.
[18]
Il est vrai que les partis communistes ne respectent pas
toujours scrupuleusement les critères de sélection, parfois trop contents de se
débarrasser à bon compte de militants encombrants.
[19]
Rapport sur la situation générale de l’ELI et sur le travail du
parti à l’intention du secrétaire du PCU(b) du rayon de Krasno-Presnenski,
Simotchkin, 19 décembre 1936 (en russe), RGASPI 531/2/43.
[21]
Décisions sur le département des cadres de l’ELI, 20 décembre
1933 (en allemand), RGASPI 495/4/273. Le département des cadres du Komintern
comportait également une commission spéciale pour les institutions de formation
des cadres.
[22]
Programme d’études pour les cours réduits l’année 1934-1935 des
groupes allemands de l’ELI (en allemand), RGASPI 531/1/149. Ces cours sont
introduits en 1933 pour répondre à l’afflux d’élèves allemands après la prise
de pouvoir des nazis.
[23]
Jour du parti des 1
er groupes, nouveau et ancien, de
l’UCMNO, 15 mai 1935 (en allemand), RGASPI 529/2/454.
[24]
Rapport du bureau de la cellule du parti du secteur A et
discussion dans le cadre de l’épuration de l’ELI de 1933 (en allemand), RGASPI
531/2/26.
[25]
Cité dans Pierre Bourdieu, « Espace social et pouvoir
symbolique », in
Choses dites, Paris,
Minuit, 1987, p. 153.
[26]
Autobiographie de « Danièle » (Vincentella) Casanova, sans date
[fin 1935, début 1936], RGASPI 495/270/1863.
[27]
Autobiographie de Willi Bredel, [sans doute 1934] (allemand), «
Stiftung Archiv der Akademie der Künste im Bundesarchiv » (SAPMO-BArch),
Berlin, Fonds Willi Bredel, 2035.
[28]
Rapport de la commission d’épuration de l’ELI dans l’affaire
Supo (Soupeault ?), Depierre, Bondrak et Bonnard [1933] (en russe), RGASPI
531/2/65. L’orthographe des noms propres est parfois difficile à établir, vu
leur traduction russe souvent phonétique.
[29]
Séance d’autocritique de l’UCMNO (sans autres indications),
février 1936 (en allemand), RGASPI 529/2/473.
[30]
Rapport d’évaluation [ou autorapport] du camarade Degraf à
l’UCMNO, sans date (début 1936) (en allemand), RGASPI
529/2/473.
[32]
Séance du secteur de la formation des cadres de l’ELI, 13
décembre 1936 (en russe), RGASPI 495/30/1 118. En place depuis 1932, Titkin est
licencié en 1937 comme bien d’autres collaborateurs de l’école dans « l’affaire
» de la directrice Kirsanova (lettre de Bogomolov, dirigeant du département des
cadres, à Schwarzmann, 10 décembre 1937 – en russe – RGASPI
531/1/124).
[33]
Réunion de parti de la variante B du secteur A de l’UCMNO, 27
mai 1935 (en allemand), RGASPI 529/2/454.
[34]
Discours du 8 octobre 1935, RGASPI 531/1/152.
[35]
Réunion de parti du 2
e groupe du 1
er cours du secteur allemand de l’UCMNO,
10 avril 1936 (en allemand), RGASPI 529/2/473.
[36]
Réunion générale de secteur du secteur allemand, 23 janvier
1932 (suite de la réunion du 13 janvier) (en allemand), RGASPI
529/1/542.
[37]
P. Bourdieu, Jean-Claude Passeron,
La reproduction. Éléments pour une théorie du
système d’enseignement, Paris, Minuit, 1970, p. 146. Les deux
auteurs se réfèrent à la langue et à la correction académique.
[38]
Ces qualificatifs proviennent de diverses « caractéristiques »
et « évaluations » faites entre 1929 et 1935 dans le cadre du cursus scolaire
normal et non pas dans le cadre des arrestations et de la « Grande Terreur ».
Les reproches changent ensuite de nature et sont du genre : provocation,
violation des « règles de conspiration », manque de vigilance bolchevique et
lutte fractionnelle. Les « éléments étrangers et ennemis du parti », les
traîtres, les éléments dégénérés et autres sont exclus du parti. (À propos du
travail de la commission internationale de contrôle – version en allemand – 9
juillet 1936, RGASPI 495/20/759).
[39]
Jour du parti du secteur I de l’ELI, 4 décembre 1933, RGASPI
531/2/67.
[40]
Séance de clôture de l’épuration du secteur A de l’ELI, 17
novembre 1933 (en allemand), RGASPI 531/2/48. Autre exemple, pour avoir porté
des bijoux au cours d’une séance d’épuration une élève de l’UCMNO est
soupçonnée de révéler par là sa mentalité « bourgeoise » (procès-verbal du
séminaire d’organisation et de propagande et des travailleurs de la presse,
UCMNO, 25 septembre 1934 – en allemand – RGASPI 529/1/548).
[41]
Il convient de noter la dimension sexuée de l’entreprise qui
visait, parmi d’autres objectifs, à discipliner le comportement masculin en
matière de sexualité.
[42]
Rien qu’au cours de deux mois de l’année 1936, les élèves
voient un film sur Kirov, une chronique des événements espagnols et d’autres
films encore comme « La parade sur la Place Rouge », « La carte du parti » ou «
La génération des vainqueurs » (rapport sur la situation générale de l’ELI et
sur le travail du parti à l’intention du secrétaire du PCU(b) du rayon de
Krasno-Presnenski, Simotchkin, 19 décembre 1936 – en russe – RGASPI
531/2/43).
[43]
Réunion de discussion sur la production du 2
e cours du 1
er groupe de l’UCNMO, 11 janvier 1936
(en allemand), RGASPI 529/1/553.
[44]
Réunion des 1
er et 2
e groupes, séance de bilan des concours,
11 avril 1935 (en allemand), RGASPI 529/1/551.
[45]
P. Bourdieu, J.-C. Passeron,
La
reproduction…, op. cit., p. 60.
[46]
Réunion du groupe du parti du 4
e cours, 1
er et 3
e groupes, de l’UCNMO, 3 avril 1936 (en
allemand), RGASPI 529/2/473.
[47]
Séance de clôture de l’épuration du secteur A de l’ELI, 17
novembre 1933 (en allemand), RGASPI 531/2/48.
[48]
Caractéristiques de l’année 1935, ELI (en allemand), RGASPI
531/1/152.
[49]
À propos de la pratique dans les usines, voir Hans-Henning
Schröder,
Industrialisierung und Parteibürokratie
in der Sowjetunion. Ein sozialgeschichtlicher Versuch über die Anfangsphase des
Stalinismus (1928-1934), Wiesbaden, Verlag Otto Harrassowitz, 1988,
pp. 107-120.
[50]
Addenda au procès-verbal de la réunion de groupe du 16 juin
1933, caractéristique provisoire dans le cadre de la vérification de
l’émulation socialiste et des groupes de choc dans le département de presse du
1
er cours de l’UCMNO (en
allemand), RGASPI 529/1/544.
[51]
Réunion du groupe 6, nouveau, de l’UCMNO, 11 mars 1935 (en
allemand), RGASPI 529/2/453. Sur la vigilance et le devoir autocritique voir
aussi B. Studer,
Un parti sous influence. Le
parti communiste suisse, une section du Komintern, 1931 à 1939,
Lausanne, L’Âge d’homme, 1994, pp. 87, 262-279.
[52]
Jour du parti du secteur I de l’ELI, 4 décembre 1933, RGASPI
531/2/67.
[53]
Stephen Kotkin, « Coercion and Identity : Workers’ Lives in
Stalin’s Showcase City »,
in Lewis H.
Siegelbaum, Ronald Grigor Suny (éd.),
Making
Workers Soviet : Power, Class and Identity, Ithaca-London, Cornell
University Press, 1994, pp. 282, 284.
[54]
Réunion du groupe 6, nouveau, de l’UCMNO, 11 mars 1935 (en
allemand), RGASPI 529/2/453.
[55]
Discussion de production du 4
e groupe du 2
e cours de l’UCMNO, 13 décembre 1935 (en
allemand), RGASPI 529/2/454.
[56]
Rapport d’évaluation des camarades Sommer, Fuchs et Wilke lors
de la réunion de parti de la variante B du secteur allemand de l’UCMNO, 27 mai
1935 (en allemand), RGASPI 529/2/454.
[57]
Réunion du groupe du parti du secteur allemand de l’UCMNO, sans
date [1936] (en allemand), RGASPI 529/2/473.
[60]
C’est la ligne de défense choisie par la camarade Kern. Pour
justifier son absentéisme au cours, elle insiste sur son enfant en bas âge et
un mari gravement malade (Réunion du groupe du parti du 3
e cours, 1
er et 2
e groupes, de l’UCMNO, 3 avril 1936 – en
allemand – RGASPI 529/2/473). Un autre élève parvient à détourner l’attention
de ses faiblesses vers une question de fiabilité du procès-verbal. (Rapport de
bilan personnel du camarade Buch lors de la réunion du parti du 2
e groupe du 1
er cours de l’UCMNO, 25 mars 1936 – en
allemand – RGASPI 529/2/473, et suite de ce rapport, 10 avril 1936 – en
allemand – RGASPI 529/2/473).
[61]
Réunion du groupe du parti du secteur allemand de l’UCMNO, sans
date [1936] (en allemand), RGASPI 529/2/473.
[62]
Rapport de bilan des stages pratiques exécutés avec 21 groupes
de l’ELI, 1936 (en russe), RGASPI 531/1/144 et journal et rapports sur le stage
d’été du responsable Alex K. Fedchenko, ELI, 23 août-25 septembre 1936 (en
russe), RGASPI 531/1/153.
[63]
Bilan de stage, 1936 (en russe), RGASPI
531/1/144.
[64]
Questionnaire adressé aux enseignants de l’ELI à propos de
leurs élèves (1936) (en russe), RGASPI 531/1/94.
[65]
Réunion de la variante B [?], UCMNO, (février ou mars 1935) (en
allemand), RGASPI 529/2/454.
[66]
Résolution sur les stages pratiques dans le secteur E [secteur
anglais] de l’ELI, 4 janvier 1935 (en russe), RGASPI 531/1/172.
[67]
Par exemple, journal et rapports sur le stage d’été du
responsable A. K. Fedchenko, ELI, 23 août-25 septembre 1936 (en russe), RGASPI
531/1/153, rapport sur les stages pratiques dans le secteur E de l’ELI, 23
février 1934 (en anglais), RGASPI 531/1/172.
[68]
Voir, par exemple, le journal de l’Allemande Emma Dornberger,
SAPMO-BArch, PA NL 206/2, 22.