2001
Genèses
Document
« Que lisons-nous lorsque nous lisons un dossier personnel de la Stasi ? »
L’expérience d’une ancienne oppositionnelle de RDA avec ses propres dossiers
Ulrike Poppe
Dans cet article, Ulrike Poppe décrit les différents documents qu’elle a pu trouver dans les « dossiers personnels » constitués sur sa personne par les services de la Stasi du temps de la RDA. À chaque genre de document correspond un certain type d’information connu ou recherché par les services de la police secrète. En creux, ces sources lèvent le voile sur les stratégies poursuivies par la Stasi, sur l’étendue de sa surveillance tout comme sur les difficultés auxquelles elle pouvait se heurter dans ses activités de contrôle de la population. La contribution d’U. Poppe donne à voir ce que fut le fonctionnement de ces services policiers, leur langue et leur idéologie, mais aussi certaines des institutions et des personnes que ces services étaient amenés à mobiliser au quotidien ainsi que les mécanismes sociaux sur lesquels cette mobilisation reposait.
In this article, Ulrike Poppe describes the various documents she found in the “personal files” kept on her by the Stasi during the GDR era. Each type of document corresponds to a certain type of information known or sought by the secret police. These sources reveal the strategies pursued by the Stasi, the extent of its surveillance and the problems it ran up against in trying to control the population. U. Poppe’s contribution brings out how these police services operated, their language and their ideology, as well as certain institutions and persons that they mobilised on a day-to-day basis, as well as the social mechanisms underlying that mobilisation.
Lire ses dossiers personnels : attentes et découvertes
En janvier 1992, l’administration « chargée de la gestion des dossiers des services pour la sécurité d’État de l’ancienne RDA » (BStU, Bundesbeauftragte für die Unterlagen des Staatssicherheitsdienstes der ehemaligen DDR) a ouvert ses archives à ceux qui, d’après la loi sur les dossiers de la Stasi (
Staatssicherheit)
[1], pouvaient désormais consulter leurs dossiers personnels. Les premiers à bénéficier de ce droit ont été placés dans une même salle et ont pu parler entre eux. Des journalistes ont filmé leurs premières réactions et les ont interrogés. Singularité de l’événement : les personnes rassemblées à cette occasion ont pu lire leurs dossiers dans leur intégralité. Les noms des personnes dites « tierces » n’ont été censurés que sur les copies emportées.
C’est à cette occasion que j’ai appris que la Stasi m’avait attribué le pseudonyme « Cercle II » (
Zirkel II) tandis que mon mari avait reçu celui de « Cercle I » (
Zirkel I). On me présenta un ensemble de trente-neuf classeurs que je voudrais rapidement décrire ici. Parmi ces classeurs, sept concernaient l’« opération centrale » (
Zentraler Operativer Vorgang, ZOV)
[2] « guêpes » (
Wespen)
[3], opération collective engagée pour lutter contre le groupe oppositionnel « Femmes pour la paix » (
Frauen für den Frieden, FfF)
[4], actif entre 1982 et 1989, et dans lequel j’étais alors engagée. Il y avait également deux classeurs relatifs à ma période de détention dans la prison de Berlin-Hohenschönhausen
[5]. Les trente autres comprenaient les dossiers concernant l’« opération » (
Operativer Vorgang, OV) dite « Cercle » (
Zirkel)
[6]. Je n’étais pas la seule personne suivie dans ce cadre : étaient concernés également mon mari d’alors, Gerd Poppe, ainsi que des personnes « tierces », c’est-à-dire des personnes avec lesquelles mon ancien mari ou moi étions alors en contact.
Plus tard, la BStU a retrouvé d’autres dossiers me concernant dont six, assez volumineux, se rapportent à des personnes venues de « l’étranger occidental » et que nous avions reçues en visite. Ils contiennent des informations sur les personnes d’Europe de l’Ouest, des États-Unis ou encore du Japon qui entretenaient des relations avec les opposants est-allemands et qui cherchaient à entrer en contact, à Berlin-Est, avec mon mari, avec moi ou avec certains de nos amis. Ces dossiers mentionnent les buts de ces visites et le contenu de certaines discussions lorsque la Stasi parvenait à en prendre connaissance. Enfin, je reçois encore épisodiquement des papiers échoués à un moment donné dans des sacs destinés à la destruction mais ensuite « recollés »
[7].
Quiconque a vécu en RDA savait que la Stasi travaillait avec des espions et connaissait ses méthodes de surveillance comme le contrôle postal, l’écoute des communications téléphoniques, la mise en place de micros dans les locaux, la vidéosurveillance ou encore la filature. En revanche, avant l’ouverture des dossiers personnels, on ne pouvait que spéculer sur l’ampleur et la méticulosité de cette surveillance ; les avis sur la question étaient d’ailleurs très partagés. Dans les milieux oppositionnels, nous avions pu, à cause des écoutes ou des tentatives de recrutement, nous faire une idée approximative de la pratique d’observation du MfS, et nous nous attendions à ce que ce dernier ait un « contact » au sein de chaque collectif de travail (
Arbeitskollektiv)
[8], dans tout groupe de travail à l’université (
Seminargruppe)
[9] et dans chaque département d’entreprise. Les membres des cercles dissidents avaient conscience que la Stasi exerçait une surveillance permanente, et qu’il était probable qu’elle la documente et en évalue les résultats. Par conséquent, nous nous attendions à ce que cette surveillance produise une quantité exorbitante de dossiers. Malgré cela, ce fut pour beaucoup d’entre nous une réelle surprise de tenir dans nos mains de telles liasses de documents contenant autant d’informations rassemblées avec tant de méticulosité. Cela nous rappelait la chanson de Wolf Biermann
[10] Stasi, mein Ekkermann qui compare, de façon ironique, l’ancienne police politique au biographe de Goethe. La vieille querelle, en vogue du temps de la RDA, entre ceux qui nourrissaient les craintes les plus fortes selon lesquelles la Stasi était partout et savait tout et ceux qui leur reprochaient d’exagérer, d’être paranoïaques, parce que la Stasi ne pouvait avoir qu’une idée partielle des activités des groupes oppositionnels trouva, avec l’ouverture des archives du MfS, sa fin : les craintes les plus noires se trouvaient confirmées.
Ce qui se trouve dans les dossiers personnels de la Stasi
Qu’avons-nous concrètement trouvé dans ces dossiers ? Quelle est la nature des documents qui ont été soumis à notre lecture ? Les plus intéressants d’entre eux peuvent être divisés en sept types différents : des protocoles d’écoute, de contrôle de la poste, d’observation, des rapports livrés par des espions, des informations émanant de la Stasi, des plans d’actions engagées par elle, et enfin des comptes rendus relatifs à ces plans.
Protocoles d’écoute
Les protocoles d’écoute sont des transcriptions de bandes magnétiques enregistrées lors de la mise sur écoute de certaines salles ou de certains téléphones ou, encore, lors de vidéosurveillances. Ils demeurent difficiles à lire, notamment parce que le locuteur n’est pas toujours identifié et que certains passages restent incompréhensibles. Le contenu en est généralement politiquement insignifiant. En revanche, ces comptes rendus livrent des renseignements sur les différents de nature privée ayant pu exister entre les personnes surveillées, sur leur état d’esprit et leurs problèmes quotidiens. En fait, les dossiers ne contiennent pas uniquement des éléments relatifs aux discussions entre les personnes placées au cœur de la procédure de surveillance, c’est-à-dire, dans le cas présent, mon ancien mari et moi-même, ni même uniquement des indications sur ce qui se passait dans notre appartement. Ils recèlent aussi des informations sur d’autres personnes, recueillies également en d’autres lieux, mais en rapport avec nous. J’y ai notamment retrouvé la transcription d’une discussion nocturne entre un homme et une femme à propos de l’état de notre couple, et j’ai alors pu lire ce que nos amis avaient dit de nous en notre absence.
Autre exemple de ce type : lorsque Bärbel Bohley
[11] et moi-même avons été libérées de prison, le MfS avait tenté dans le cadre d’un plan de déstabilisation psychologique – nous le savons aujourd’hui – de détruire l’unité du groupe
Frauen für den Frieden, en attisant la méfiance entre nous et en salissant notre image par des lettres anonymes. Celles-ci évoquaient notre prétendue volonté de diriger toutes les activités du groupe et contenaient d’autres détails de nature à semer la discorde entre nous. La lecture des protocoles d’écoutes, réalisées au moyen de microphones placés dans les murs, nous a permis de constater que ces lettres ont effectivement eu un certain impact dans le groupe. En notre absence, des femmes discutèrent du contenu des lettres anonymes qui nous mettaient en cause et certaines d’entre elles doutaient que la Stasi ait pu les écrire. Elles ne comprenaient pas comment celle-ci avait pu être aussi bien informée du fonctionnement et du climat régnant au sein du groupe. Ce qui n’était, à dire vrai, guère surprenant puisqu’une espionne de la Stasi siégeait parmi nous, entretenait les doutes, semait le trouble et rédigeait très vraisemblablement elle-même de nouvelles lettres anonymes qui pesaient sur les nerfs de toutes les femmes déjà ébranlées.
Les dossiers contiennent cependant de nombreuses informations inutiles. Prenons un exemple : en face de notre appartement, la Stasi avait installé un appareil vidéo orienté vers la fenêtre du salon. L’un des protocoles relatifs à cette surveillance donne à lire :
« Plusieurs personnes font des allers et venues dans la pièce. Sur la table, il y a de grands pichets, vraisemblablement du café. »
Procès verbal d’observation
Deuxième type de documents contenus dans les dossiers personnels, les protocoles d’observation livrent, sur des pages entières, des informations du genre :
« Cercle II a quitté son immeuble à 8 heures 15 munie du sac à course déjà identifié, elle est entrée à 8 heures 22 dans la boulangerie à l’angle de la rue Dimitroff, elle en est ressortie avec un sac plein à 8 heures 29. Le contenu de celui-ci n’a pas pu être identifié… »
Ces comptes rendus consignent toutefois toutes les personnes saluées, dans la rue, ou tout simplement ayant échangé un mot avec « Cercle II ». Celles-ci étaient ensuite généralement soumises à un contrôle d’identité. La seule chose intéressante dans ces dossiers pour la personne surveillée, c’est d’apprendre à quelle fréquence et à quelles occasions elle a été observée et, plus encore, de découvrir à quels moments elle a effectivement réussi à tromper ses observateurs. Beaucoup d’opposants avaient en effet l’habitude des filatures. Il existait plusieurs « trucs » pour savoir si l’on était l’objet ou non d’une filature, et différentes méthodes pour tenter d’y échapper – lorsque cela s’avérait important. Il était possible notamment de passer par les arrière-cours berlinoises et de ressortir dans une autre rue. Toutefois, ces ruses ne réussissaient pas toujours.
Contrôle de la correspondance
Le troisième type de documents émane du contrôle de la correspondance, appelé dans le jargon du MfS « mesure M ». Ces documents sont constitués dans les dossiers personnels d’un grand nombre de photocopies de lettres et de cartes postales, mais aussi de plusieurs lettres originales qui ne sont jamais parvenues à leur destinataire. J’ai ainsi retrouvé du courrier dont je savais qu’il avait été écrit et intercepté, mais également d’autres lettres dont je n’ai appris l’existence qu’en consultant mes dossiers. Elles provenaient d’organisations pacifistes ouest-allemandes et étrangères, ou de personnes qui m’ont soutenue lors de mon emprisonnement ou pendant la période qui suivit.
Comptes rendus des « collaborateurs officieux »
Quatrième type de documents, les comptes rendus livrés par les « collaborateurs officieux» constituent les pièces les plus intéressantes. Je précise que, la plupart des IM (
Inoffizielle Mitarbeiter) les plus importants ayant été identifiés dès 1990 et 1991
[12], je n’ai été, au moment de la lecture de mes dossiers, que rarement réellement surprise. Le procès-verbal de l’opération « Cercle » recense les noms de quatre-vingt-quinze « collaborateurs officieux ». Soixante-treize sont identifiables par les comptes rendus qu’ils ont livrés, tandis que les autres ne sont présents qu’indirectement : ils sont cités en tant que sources dans des notes d’information rédigées par des employés du ministère. Par ailleurs, l’origine de deux cent quarante comptes rendus n’est pas explicitement nommée.
Tous les IM ne sont pas des individus que mon mari ou moi avons connus personnellement. Certains espions ont seulement livré dans le cadre de leur travail de surveillance des rapports sur des manifestations intéressantes pour le MfS, d’autres ont rendu compte de conversations entendues dans le train ou dans un café. Enfin certains IM n’ont livré qu’un ou deux rapports sans intérêt. Au total, les quinze IM que l’on peut considérer comme des membres du cercle de connaissance relativement intime de notre couple ont livré huit cent neuf rapports. Souvent longs de plusieurs pages, ils ont été rédigés, à la main ou à la machine, soit par les IM eux-mêmes, soit, sous forme de synthèse, par un « officier directeur » (
Führungsoffizier)
[13]. Certains rapports ont été transmis au MfS sous forme d’enregistrement et ils apparaissent retranscrits par les officiers du MfS. L’une des espionnes les plus assidues du MfS, l’IM « Karin Lenz », a livré deux cent vingt et un rapports entre mars 1982 et fin mai 1989. Un autre espion a fourni cent dix-huit rapports ; treize autres encore entre onze et soixante-sept rapports, certains dans les années 1970, la plupart dans les années 1980.
Quelles sont les informations contenues dans ces rapports ? Le lecteur apprend d’abord qui ont été les personnes engagées dans cette activité d’espionnage, et quels ont été les thèmes sur lesquels elles ont été encouragées à livrer des informations. Les raisons pour lesquelles les IM ont accepté d’espionner n’apparaissent généralement pas à la seule lecture des dossiers personnels, et pour les comprendre, il faut consulter d’autres fonds de la Stasi, comme les dossiers des IM (IM-Akten). En revanche, la lecture des dossiers personnels permet de découvrir jusqu’où chaque IM était prêt à aller dans la trahison. Certains rapports sont assez réservés ; ils se limitent à apporter des réponses à des questions vraisemblablement posées très concrètement par leur « officier directeur »; ils évitent de porter des jugements ou d’évoquer des détails de la vie privée. D’autres rapports sont, au contraire, animés d’un véritable zèle dénonciateur : ils contiennent des considérations discréditant une personne et une pléthore de détails pouvant s’avérer très utiles dans le cadre de mesures de « destruction psychologique » (Zersetzungmassnahmen). Chez certains, on devine la volonté d’exagérer leur propre rôle ou l’influence politique qu’ils pouvaient avoir sur la personne surveillée ou encore une propension à se valoriser en tant qu’espion fidèle au Parti, responsable et animé d’une véritable vigilance révolutionnaire. J’ai également trouvé dans mes dossiers des comptes rendus livrés par l’un de mes collègues de travail qui, en tant qu’IM, tentait de faire carrière en dénonçant politiquement ses possibles concurrents.
Ces rapports montrent autant ce que le ministère pour la Sécurité d’État savait, que ce que, vraisemblablement, il ne savait pas, ainsi que les erreurs qui lui étaient transmises. À condition de disposer, pour un même événement, de plusieurs rapports et de plusieurs informateurs, la Stasi était en mesure d’avoir une idée à peu près exacte de ce qui s’était réellement passé. À cet égard, les documents d’écoute ou les comptes rendus d’observation, permettent de reconstituer le déroulement de certains événements : qui faisait quoi, où, et à quel moment ? Que s’est-il approximativement passé à tel moment ? Quel fut le thème d’une discussion ou d’une rencontre ? Sur ce genre d’informations, les éléments contenus dans les dossiers de la Stasi paraissent fiables. Pour le reste, les rapports des IM s’avèrent évidemment assez subjectifs. Sur les tensions et les conflits qui existaient au sein d’un groupe : qui était agressif, dominateur, triste, indécis, déprimé ou encore énervé et dans quelle mesure il l’était vraiment ; qui défendait quel point de vue, avec quels mots exactement, et comment ces mots étaient interprétés par les uns ou par les autres, tout cela dépendait, à l’évidence, du rédacteur du rapport. Les rapports des IM témoignent ainsi également des sympathies et des erreurs de chacun, de leur intelligence et de leur capacité à s’exprimer, de leur tendance à être plus ou moins prolixe et enfin de la compétence et de l’empathie des « officiers directeurs ». Ils révèlent également un certain nombre d’informations secondaires sur le déroulement de discussions auxquelles la personne qui lit ses dossiers n’a pas assisté.
On y apprend aussi le rôle actif joué par chacun des IM dans les activités du MfS. Certains d’entre eux n’étaient pas que des sources d’information ; ils assumaient des fonctions dans le cadre des mesures de « destruction psychologique » orchestrées par le ministère : entraver certains projets, faire naître la méfiance, diffamer des personnes, échauffer certains esprits, diffuser de fausses informations ou encore propager des rumeurs. Les individus placés sous pression et menacés en permanence résistaient difficilement à de telles demandes.
Ainsi, on prend conscience de ce qu’il est possible de faire faire à un individu habilement manipulé ou soumis à un chantage. Ce fut le cas d’Ibrahim Böhme
[14], plus tard premier secrétaire du parti social-démocrate (SPD) de la RDA lorsqu’il relata sa rencontre en novembre 1986 avec mon mari et moi. Il décrit d’abord un séminaire pour la paix qui eut lieu dans le Mecklenburg, et en particulier la manière dont nous nous y sommes comportés. Il y est question d’un manque de discipline, d’abus d’alcool et de comportement agressif et dominateur lors de la rédaction d’un texte. Tout y est présenté très négativement, comme s’il s’était agi de personnes que Böhme détestait au plus profond de lui-même. Le rapport de trois pages se termine cependant par ces mots :
« Je me suis très bien entendu avec les Poppe, nous avons échangé nos adresses et ils m’ont invité à venir chez eux. »
Et c’était effectivement le cas. Jusqu’à ce que la triste vérité sur sa trahison n’éclate au grand jour, à l’été 1990, nous étions des amis très proches.
Notes d’information de la Staatssicherheit
Le cinquième type de documents est constitué de notes rédigées par des officiers de la Staatssicherheit synthétisant d’autres informations provenant de sources diverses. Ces informations témoignent de l’opinion du MfS à propos d’une personne à différents moments de sa surveillance. Le MfS devait assurer le filtrage de tous les éléments pouvant avoir une importance pénale, c’est-à-dire pouvant servir à arrêter et à condamner certains individus lorsque le SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands) estimait le moment politiquement opportun ou lorsque cela n’était pas susceptible de mettre en danger les « sources » d’information. Le MfS cherchait en particulier à « prouver » l’existence de liens avec des services secrets occidentaux. À cette fin, les dossiers personnels contiennent de nombreuses procédures d’identification de personnes, voire des extraits entiers d’autres dossiers personnels qui parfois relatent des appréciations de « l’impression » produite par certaines personnes, par leur caractère ou par leur importance dite « opérationnelle ».
Plans d’actions
Sixième type de documents, les « plans d’action » (Massnahmepläne), pour la surveillance ultérieure, étaient rédigés à une fréquence à peu près annuelle. Ils précisaient les responsabilités de chacun des officiers du MfS dans le dispositif de surveillance et définissaient les moyens « opérationnels » à mettre en œuvre, comme le recrutement d’un nouveau « collaborateur officieux ». On y apprend un certain nombre de choses sur les méthodes employées par le ministère, ainsi que sur le rôle joué par les IM dans l’application de ces méthodes. En voici des exemples :
« En collaboration avec la section XX de l’administration du canton de Berlin, on s’arrangera pour influencer la direction étatique du Musée d’histoire allemande et de la piscine de la rue Thomas Mann [15], afin que, sur leur lieu de travail, les deux personnes soient placées sous haute surveillance, afin d’empêcher toute activité négative, ou plus exactement ennemie, et pour renforcer le travail politico-idéologique [16] mené avec eux. »
Ou encore :
« Tous les contacts de la famille Poppe avec le domaine d’opération (Operationsgebiet) [17] doivent être identifiés et vérifiés. On prendra, en fonction des besoins opérationnels, des mesures différenciées de contrôle ou d’interdiction d’entrée sur le territoire. »
Et aussi :
« En accord avec la section centrale XX/4, on réalisera des mesures politico-opérationnelles visant à limiter les activités des Poppe sur la scène ecclésiastique, à discréditer ces activités en les faisant passer pour politiquement réactionnaires, et enfin à les contenir par l’intermédiaire des personnes occupant des postes à responsabilité. »
En outre, il fallait, à l’intérieur du groupe de femmes, « mettre au point des bases destinées à créer de l’insécurité et de la méfiance au sein du groupe dirigeant
[18] ».
Ces plans d’action indiquent quels sont les domaines de la vie individuelle que le MfS a cherché à influencer. Ils permettent ainsi de mesurer si des amitiés perdues, des échecs professionnels ou encore des périodes difficiles n’ont effectivement tenu qu’à soi-même ou bien si, au contraire, ces phénomènes furent liés à des stratégies poursuivies par le MfS (Zersetzung). L’efficacité de ces dernières ne figure pas explicitement dans les dossiers eux-mêmes qui ne fournissent que des appréciations indirectes ; c’est à la personne concernée d’en évaluer les conséquences.
Rapports de mesures opérationnelles
Enfin, en septième et dernier lieu, il existe dans les dossiers de la Stasi des rapports relatifs à des mesures « opérationnelles », concernant, par exemple, des discussions avec des personnes qui n’étaient pas directement au service du ministère mais qui, par leur fonction dans le Parti ou dans certaines institutions, étaient tenues de collaborer avec lui. Dans mes dossiers, j’ai ainsi trouvé beaucoup de rapports concernant des discussions entre des officiers du ministère, mes supérieurs hiérarchiques et la directrice de l’école où mes enfants étaient scolarisés. Dans le premier cas, mes supérieurs recevaient des instructions sur la manière dont la « collègue Poppe » devait être traitée et contrôlée sur son lieu de travail et sur la façon dont la direction de l’entreprise devait se comporter avec moi sur certaines questions politiques. La directrice de l’école où venaient d’être inscrits mes enfants fut mise en garde contre ma personne et invitée à m’empêcher de faire partie de tout collectif au sein de l’école. Les dossiers personnels permettent ainsi de voir comment le MfS influençait ces institutions mais aussi, au-delà, dans quelle mesure les personnes y occupant des postes à responsabilité étaient disposées à coopérer avec le MfS.
Plus généralement, les dossiers personnels nous renseignent sur les domaines que la Stasi a influencés et manipulés, sur ses méthodes de travail, sur les individus qui ont accepté de travailler pour le ministère et ceux qui ont refusé de le faire. Ils aident à reconstituer les événements de son propre passé et à surmonter les expériences de la répression. De manière inattendue, ils donnent aussi une étonnante leçon sur le souvenir et la mémoire sélective. La confrontation entre le contenu des dossiers et la mémoire individuelle révèle en effet combien l’homme tend à oublier les événements sans conséquence sur sa vie, ainsi que les détails qui lui sont trop désagréables ou qui ne sont pas compatibles avec l’image qu’il a de lui-même
[19].
Traduction Agnès Bensussan
Opération Cercle : extraits des dossiers personnels d’Ulrike Poppe [313]
DOCUMENT 1
Enregistrement a posteriori dans l’OV/4703/77, OV Zirkel, HA XX/2, 14.12.83
Section centrale XX/2
[2], lieutenant-Colonel Kuschel.
Berlin, le 14 décembre 1983
Poppe, Ulrike – née le 26.1.1953 – doit être enregistrée a posteriori dans le cadre de l’opération (operativer Vorgang, OV) ci-dessus.
Ses activités négatives ennemies (negativ feindliche Aktivitäten) ont pris une telle ampleur qu’elle doit désormais être suivie (bearbeitet) dans le cadre d’une opération spécifique.
En conséquence, son identification dans les fichiers doit être modifiée au profit de l’OV XV/4703/77.
DOCUMENT 2
Plan de mesures pour la poursuite du travail sur l’opération « Cercle », OV Zirkel, HA XX/2, 27.1.1984.
Dans l’OV « Cercle », Numéro de registre XV/4703/77, les citoyens de RDA suivants sont suivis opérationnellement (
operativ bearbeitet) en vertu d’un soupçon d’activité ennemie conformément aux §§ 100, 106, 219 du Code pénal
[3] :
| Poppe, GerdNé le 25 mars 1941 à RostockRésidant 1055 Berlin, 28 rue RykeEmployé comme machiniste à la piscine du peuple, Berlin, rue Thomas Mann | Poppe, Ulrike, née WickNée le 26 janvier 1953 à RostockRésidant 1055 Berlin, 28 rue RykeEmployée comme Assistante au Musée d’histoire allemande |
Le suivi opérationnel de l’opération « Cercle » est maintenu avec l’objectif suivant :
- Constat, éclaircissement et documentation des activités ennemies de Poppe et de sa femme avec la prise en compte de l’amende infligée à Poppe, Ulrike dans la procédure d’instruction la concernant et de la discussion de mise en garde menée avec Poppe, Gerd le 16.12.1983.
- Preuve et documentation de leurs contacts avec des personnes et des organisations ennemies du domaine d’opération.
- Limitation pas à pas de leurs activités ennemies en RDA.
- À travers des mesures adéquates de confrontation offensive et croissante avec des organes de l’État et avec des forces sociales de même qu’à travers l’application du droit socialiste, leur faire prendre conscience de l’inanité de leurs plans et buts subversifs et provoquer les bases d’une certaine résignation.
Afin d’atteindre cet objectif, on mettra en œuvre les mesures politiques-opérationnelles suivantes :
- Mobilisation d’IM disponibles et recrutement (Schaffung) de nouveaux IM
- Mobilisation d’IM disponibles
- IM « Karin Lenz »
- L’IM entretient des contacts étroits avec les personnes suivies opérationnellement, et en particulier avec Poppe, Ulrike et elle participe aux activités de cette dernière au sein du groupe « Femmes pour la paix ».
L’IM reçoit les missions principales suivantes
- Identification dans le temps des plans et des intentions de P.
- Élaboration de preuves relatives aux activités ennemies orientées contre l’État (staatsfeindlich) de Poppe et de sa femme
- Contrôle et documentation des activités de Poppe, Ulrike dans le cadre du groupe « Femmes pour la paix »
- Identification des contacts dans le domaine d’opération, ou plus exactement issus du domaine d’opération
Délai : Continu
Responsable : Lieutenant Jäger
- IM « Martin »
- […]
[4]
- IM « Zimmermann »
- […]
- IM « Basel »
- L’IM entretient actuellement des contacts sporadiques avec les personnes suivies dans le cadre de l’opération. On mettra au point et on décidera avec lui de mesures à l’aide desquelles il pourra stabiliser et renforcer ces contacts.
Délai : 16.03.1984
Responsable : Lieutenant Zönnchen
- IM « Conrad »
- […]
- Les IM « Schröter » et « Heinz Kern » de la section XX/2 seront introduites dans le champ de vision des personnes suivies dans le cadre de l’opération afin de les inclure dans cette opération.
Délai : 30.05.1984
Responsable : Commandant Rudolph, capitaine Krowirando
- Pour attirer davantage d’IM vers les personnes suivies dans le cadre de l’opération, on vérifiera s’il existe des IM disponibles dans la section qui disposent des conditions requises ou chez lesquels on pourra créer les conditions requises.
Délai : 30.08.1984
Responsable : Commandant Rudolph, Lieutenant Zönnchen
2. Mobilisation de techniques opérationnelles de la section 26
- La réalisation de la mesure « B »
[5] dans l’appartement des Poppe doit être faite conformément à la demande déjà existante et confirmée, et après accord de la section 26.
- Délai : 02.03.1984
- Responsable : Section 26, Lieutenant Zönnchen
- L’évaluation de la mesure « A »
[6]déjà réalisée doit être faite du point de vue suivant :
- quelles sont les activités et les actions politiques opérationnelles dont il est pris connaissance ?
- Identification et contrôle de toutes les personnes qui apparaissent
- Élaboration d’informations significatives d’un point de vue opérationnel et allant dans le sens des objectifs de la surveillance
Délai : Continu
Responsable : Lieutenant Zönnchen
- Les mesures techniques-opérationnelles « A » et « B » de la section 26 sur le lieu de travail de Poppe, Gerd devraient être mises en œuvre s’il devait exister des indications selon lesquelles celui-ci y organisait et y mettait en place des rencontres illégales dans le cadre de ses activités politiques souterraines (politische Untergrundtätigkeit).
Délai : en fonction des indications opérationnelles existantes
Responsable : Lieutenant Zönnchen
3. Mesures en collaboration avec d’autres unités de service du MfS et coopération (Zusammenwirken) avec des unités de service de la Police du peuple
- Coopération avec l’administration du canton de Berlin, section XX En collaboration avec la section XX de l’administration du canton de Berlin, on s’arrangera pour influencer la direction étatique du Musée d’histoire allemande et de la piscine de la rue Thomas Mann, afin que, sur leur lieu de travail, les deux personnes soient placées sous haute surveillance, afin d’empêcher toute activité négative, ou plus exactement ennemie de leur part et afin de renforcer le travail politico-idéologique mené avec eux.
Délai : Continu
Responsable : Lieutenant Zönnchen
- Coopération avec le service des autorisations de la Police du peuple-Inspection de Prenzlauer Berg. La coopération aura pour objectif de limiter tous les plans du couple Poppe en relation avec des activités pouvant avoir le caractère d’une manifestation, telles que des lectures, des rencontres illégales (illegale Zusammenkünfte) et de finaliser les deux procédures d’amende engagées à l’encontre de Gerd Poppe (lecture illégale le 16.09.1983 et occupation illégale d’un appartement).
Délai : Continu
Responsable : Lieutenant Zönnchen
4. Mise en place de mesures de surveillance par la section VIII
[7]
- Les mesures de surveillance de la section VIII devront être mises en place s’il apparaît que Poppe et sa femme ont pour intention de participer à des rencontres illégales pour lesquelles des contacts issus du domaine d’intervention ont en vue d’entrer sur le territoire de la RDA.
Délai : Continu
Responsable : Lieutenant Zönnchen
- On mettra en place le point d’observation déjà défini en face de la maison du couple Poppe dès que les mesures de travaux sur les bâtiments seront terminées.
Délai : dès la fin des travaux
Responsable : Lieutenant Zönnchen
5. Mesures de contrôle et de limitation des contacts entretenus avec des personnes du domaine d’opération
- Tous les contacts de la famille Poppe avec le domaine d’opération doivent être identifiés et clarifiés. En fonction des besoins opérationnels, on prendra des mesures différenciées de contrôle ou d’interdiction d’entrée sur le territoire.
Délai : Continu
Responsable : Lieutenant Zönnchen
6. Mise en place de mesures de destruction et de déstabilisation psychologiques (Zersetzung)
- Les amendes prononcées par le ministère public à l’encontre du couple Poppe de même que les mises en garde exprimées par les organes de sécurité constituent la base à partir de laquelle le ministère public, le MfS ou la Police du peuple pourront, en cas de nouvelles actions illégales du couple Poppe, mener de nouvelles discussions de mise en garde.
Délai : en fonction des décisions prises par le niveau dirigeant
Responsable : Chef de la section.
- Les premiers éléments présents relatifs aux intentions du couple Poppe, de mener l’ensemble de leurs futures activités antisocialistes dans le cadre des Églises évangéliques, doivent être suivis de près et documentés de façon appropriée et authentique. Étant donnée cette situation, en accord avec la section centrale XX/4, on prendra des mesures politiques-opérationnelles visant à limiter les activités des Poppe sur la scène ecclésiastique, à discréditer ces activités en les faisant passer pour politiquement réactionnaires, et enfin à les contenir par l’intermédiaire des personnes occupant des postes à responsabilité.
Délai : Continu
Responsable : Chef de la section en accord avec la section XX/4
- Les éléments rassemblés durant la période d’emprisonnement de Poppe quant à une activité ultérieure et une future direction politique du groupe « Femmes pour la paix » devront être testés et analysés de manière à mettre au point des bases destinées à créer de l’insécurité et de la méfiance au sein du groupe dirigeant.
Délai : 09.02.1984
Responsable : Commandant Salatzki
7. Si des indications opérationnelles apparaissent qui le justifie, on réalisera une fouille conspiratrice des lieux de travail de Poppe, Gerd et Ulrike.
Délai : en fonction de la nécessité opérationnelle
Responsable : Lieutenant Zönnchen
8. Réalisation d’un rapport et d’un nouveau plan de mesures valant comme base décisionnelle pour la poursuite de la surveillance opérationnelle de l’opération « Cercle » dès que les mesures indiquées auront été réalisées.
Délai : 10.05.1984
Responsable : Lieutenant Zönnchen
Signé par le commandant Rudolph et par le lieutenant Zönnchen
Visé par le lieutenant-colonel Kuschel
DOCUMENT 3
Information relative à une apparition d’Ulrike Poppe face au directeur de sa section au Musée d’histoire allemande.
Section Centrale XX/2, lieutenant-Colonel Kuschel
L’administration cantonale de Berlin, section XX, a transmis l’information selon laquelle la direction étatique du Musée d’histoire de Berlin avait elle-même transmis l’information suivante et demandait à être orientée :
Poppe a appelé après sa sortie de prison le 24 janvier 1984, le directeur de sa section, le camarade F, pour lui dire qu’elle allait reprendre son travail au sein du Musée d’histoire allemande.
Elle a demandé deux jours de congé qui lui ont été accordés.
Lors d’une seconde discussion, le 25.01.1984, Poppe a annoncé au camarade F que le ministère public lui avait dit qu’elle allait être complètement réhabilitée et qu’elle pouvait déposer une demande de dédommagements.
De l’avis du camarade du Musée d’histoire allemande, il est nécessaire que lui soient donnés des arguments qu’il puisse défendre vis-à-vis des collègues quant à la libération de prison de Poppe.
Les camarades partent de l’idée que Poppe va se présenter comme une personne innocente qui a été emprisonnée. En raison des difficultés idéologiques qui existent déjà au sein du collectif de travail de Poppe, il est nécessaire de pouvoir défendre une ligne politique claire face à Poppe et aux propos qu’elle peut tenir.
Suite à une discussion avec la section centrale IX/2 et à une discussion de cette dernière avec le procureur de la République compétent, le camarade Dr. G, le directeur du Musée d’histoire allemande pourra se tourner vers le camarade Dr. G et être reçu par lui à tout moment. Le directeur adjoint de la section XX de l’administration cantonale de Berlin en a été informé.
DOCUMENTS 4
Proposition de suivi d’un envoi postal d’Ulrike Poppe
Section centrale XX/2, Capitaine Jäger
Berlin, 16 mai 1988
Dans le but de convoquer Poppe à un interrogatoire et de lui donner une leçon (
Belehrung), et dans le but de prendre le matériel repéré par la section M
[8], on propose les mesures suivantes de suivi de l’envoi postal :
- En coopération avec la section centrale IX
[9] et avec la section M, on testera s’il est juridiquement possible, en accord avec la réglementation en vigueur sur le courrier postal, d’exclure le matériel imprimé de l’acheminement et de le transmettre aux organes de sécurité.
- La section centrale IX élabore une évaluation juridique du contenu de la « déclaration » contenue dans la lettre de même que de sa tentative de distribution.
- Dans la mesure où il est possible d’officialiser la procédure, la section centrale IX convoquera Poppe à un interrogatoire judiciaire relatif à la paternité de la « déclaration » et aux personnes auxquelles elle a été envoyée, la soumettra à une leçon juridique et l’informera de l’exclusion de cette lettre du processus d’acheminement traditionnel.
- Si une officialisation de la procédure s’avérait impossible, on exclura le courrier de l’acheminement traditionnel.
1.
Tous les documents sont issus de Matthias Domaschk Archiv, OV Zirkel, XV/4703/77
2.
La section XX désigne la section chargée de la surveillance de l’appareil d’État, des Églises, du champ culturel et de ladite « activité politique souterraine » [NDT].
3.
Il s’agit respectivement des « contacts avec l’ennemi » (staatsfeindliche Verbindungen), de la « provocation ennemie » (staatsfeindliche Hetze) et enfin de la « prise de contact illégale » (Ungesetzliche Verbindungsaufnahme) [NDT].
4.
Les crochets indiquent qu'un passage du document original a été volontairement ignoré dans cette traduction [NDT].
5.
Mise sur écoute téléphonique [NDT].
6.
Installation de microphones dans une pièce [NDT].
7.
Section chargée des « observations » et de diverses procédures d’instruction dans des procédures opératives en rapport avec l’Ouest [NDT].
8.
Section chargée du contrôle de la poste [NDT].
9.
Section chargée de mener toutes les procédures d’instruction relevant du domaine de compétence du MfS [NDT].
[1]
Sur l’institution chargée d’administrer les dossiers de la Stasi de même que sur la réglementation relative à l’ouverture des fonds, voir l’article d’Agnès Bensussan, Dorota Dakowska et Nicolas Beaupré dans ce même numéro [NDT].
[2]
La « procédure opérationelle » est le nom porté par toute procédure d’enquête ouverte par le MfS à l’encontre d’une ou de plusieurs personnes soupçonnées d’avoir commis des actions condamnables pénalement – du moins est-ce la définition qui est donnée par le MfS lui-même. La « procédure opérationelle centralisée », quant à elle, consistait à enquêter dans le cadre d’une seule et même procédure sur des réseaux d’individus plus larges mais imbriqués les uns dans les autres [NDT].
[3]
BStU, XV/4113/85.
[4]
Le groupe
Frauen für den Frieden a été fondé à l’occasion de l’adoption en 1982 de la nouvelle loi sur le service militaire. Celle-ci prévoyait de rendre le service obligatoire, également pour les femmes. Le groupe en tant que tel était en fait composé de plusieurs groupes de femmes entendant lutter contre la militarisation de la société et, plus tard, exiger un droit à la parole en matière de politique. L’attention se tourna tout d’abord vers la question du pacifisme pour ensuite se concentrer, de plus en plus, sur des problèmes de droits démocratiques et d’émancipation. (Le groupe FfF est avant tout le premier groupe est-allemand à avoir disposé en même temps d’un nom, de membres stables et d’un objectif défini [NDT]).
[5]
J’ai passé, en 1983-1984, six semaines en détention provisoire pour avoir été soupçonnée de « Trahison d’État » (§ 99). (Ce paragraphe du Code pénal est-allemand concerne plus spécifiquement la transmission d’informations à l’ennemi. Il permettait de condamner aisément, lorsque cela s’avérait nécessaire, tout citoyen est-allemand ayant des contacts ou des liens en RFA [NDT]).
[6]
BStU, XV/4703/77.
[7]
La BStU dispose d’un groupe d’employés chargés de « recoller » des papiers, des dossiers du MfS ayant été, au moment de la
Wende, déchirés en vue d’être détruits [NDT].
[8]
En RDA, les personnes qui travaillaient dans une même unité de production ou dans un même département d’entreprise étaient intégrées à une « brigade socialiste », ou plus exactement à un « collectif de travail socialiste » [NDT].
[9]
L’Université est-allemande était caractérisée par un système de tutorat largement développé. La population étudiante était ainsi divisée en groupes de 10 à 15 étudiants, formés selon une logique disciplinaire. Chacun de ces groupes était accompagné, tout au long des années d’université, par un étudiant plus avancé dans ses études ou par un membre de l’institution universitaire [NDT].
[10]
Wolf Biermann est né à Hambourg en 1936. En 1953, il émigre en RDA où, fidèle à l’idée socialiste, il devient rapidement l’un des chanteurs dissidents les plus renommés de sa génération. En 1976, il est privé de sa nationalité est-allemande par les dirigeants du SED et contraint d’émigrer en Allemagne de l’Ouest [NDT].
[11]
Amie d’Ulrike Poppe, membre du groupe FfF de même que, plus tard, de l’
Initiative Frieden und Menschenrechte (Initiative pour la paix et les droits de l’homme). Bärbel Bohley est également connue pour avoir été, en septembre 1989, l’une des co-initiatrices du
Neues Forum [NDT].
[12]
À cette époque, soit de manière officielle grâce aux « vérifications » d’hommes politiques en poste (comme Ibrahim Böhme ou encore Wolfgang Schnur), soit de manière officieuse par des membres des
Comités de citoyens.
[13]
Tout « collaborateur inofficiel » était suivi par un officier du MfS en poste à l’intérieur du ministère, chargé d’organiser les rencontres, de mener les discussions, d’évaluer le travail effectué, etc. C’est cet officier que l’on appelle « l’officier directeur » [NDT].
[14]
Le parti social-démocrate (SDP) de RDA fut fondé le 7 octobre 1989, près de Berlin. Le parti comptait environ dix mille membres à la fin du mois de novembre 1989, et plus de cent mille à la fin du mois de février 1990. Entre-temps, I. Böhme en fut tout d’abord l’un des membres fondateurs, avant d’en être élu premier secrétaire. En mars 1990, ses anciennes activités de « collaborateurs officieux » sont mises à jour : il démissionne. Le parti social-démocrate de RDA s’est entre-temps, en janvier 1990, renommé parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). Plus tard, en septembre 1990, il fusionnera avec son homologue ouest-allemand [NDT].
[15]
Je travaillais moi-même au Musée d’histoire allemande tandis que mon mari, Gerd Poppe, était employé dans ladite piscine.
[16]
Le travail politico-idéologique désigne, dans ce cadre, l’ensemble des discussions à caractère politique menées avec U. Poppe ou avec son mari. Comme on le voit dans cet exemple, celles-ci n’étaient pas nécessairement le fait des institutions politiques (au sens strict) du régime du SED, ni même celui des institutions policières. Elles pouvaient être également menées, entre autres, sur le lieu de travail [NDT].
[17]
C’est ainsi que l’on désignait, dans le langage du MfS, la partie ouest de Berlin de même que le reste de la République fédérale allemande.
[18]
Toutes les citations sont extraites du « Plan de mesures pour la poursuite du travail de la procédure opérative “Cercle” », OV Zirkel, Tome 29, HAXX/2, 27.1.1984.
[19]
Autre facette de cette « leçon sur le souvenir et la mémoire sélective » : on observe, chez certaines personnes ayant fait l’objet de mesures de répression des services de sécurité est-allemands et ayant lu leurs dossiers personnels, une tendance à reconstruire les événements du passé à partir du contenu de leurs dossiers. Le processus se manifeste aussi, comme c’est parfois le cas ici, au niveau de la langue : les personnes anciennement visées par la répression reprennent à leur compte la langue de l’institution qui fut chargée de les mettre au pas. Si ce phénomène rend l’exercice de traduction difficile, il donne aussi au texte d’U. Poppe un statut de « double document » : document sur ce que fut le travail de la Stasi en tant que tel, mais aussi document sur les usages que les victimes de cette dernière font, au présent, des documents qu’elle a légués [NDT].