Genèses
Belin

I.S.B.N.2701134404
176 pages

p. 152 à 168
doi: en cours

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no52 2003/3

2001 Genèses Bibliothèque

Lectures

 
Revues
 
 
â–  Cahiers du Genre, n° 33, 2002, Françoise Gaspard, Jacqueline Heinen (éd.), « L’égalité, une utopie ? ».
Malgré le retard accumulé par la France en ce domaine et l’insuffisance des moyens institutionnels mis en place pour le pallier, on a pu observer, ces dernières années, un développement des recherches en sciences sociales et enseignements prenant en considération la dimension du genre [1]. Cet essor a coïncidé avec la mise en place de réseaux formels et informels, l’organisation de colloques de plus en plus nombreux ainsi que l’apparition de nouvelles revues spécialisées sur le thème.
Les Cahiers du Genre, revue associée au Gers (anciennement Gedisst) [2] sont nés en 1992. La publication, éditée par L’Harmattan et qui paraît à un rythme semestriel, entend mettre l’accent sur les débats théoriques relatifs aux rapports sociaux de sexe et sur la promotion de nouveaux outils conceptuels et analyses dans le champ des sciences sociales. Au-delà, elle a pour ambition avouée d’éclairer un public désireux de comprendre les fondements et les évolutions des sociétés contemporaines à l’aune des relations hommes-femmes ; voire de les changer, défiant ainsi le soupçon particulier qui pèse sur la notion de « recherche engagée » dans notre pays. L’approche se veut pluridisciplinaire et confère une large place aux comparaisons internationales autour de thèmes aussi divers que le travail, la technique, la famille, la ville ou le politique.
L’égalité des femmes et des hommes constitue-t-elle une utopie ? Telle est la question soulevée par le numéro 33 des Cahiers du Genre, dont la lecture nous conduit plutôt à une réponse affirmative.
L’énigme qui donne son titre à l’ouvrage suppose que l’on appréhende la pluralité des dimensions/acceptions de l’égalité. Elle sous-tend par ailleurs, nécessairement, d’autres interrogations : égalité et différence sont-elles conciliables ? L’égalité existe-t-elle dans les représentations mentales, les règles de droit et/ou les pratiques sociales ? Peut-on envisager une convergence dans la réalisation de ces différents volets, à l’échelle planétaire, dans un avenir plus ou moins proche ? Quels sont les procédés, les ressources et les obstacles qui déterminent cette avancée ?
Deux types de contributions tentent de guider notre réflexion. Les premières, à caractère théorique, reviennent sur les controverses intellectuelles qui ont accompagné l’expansion des politiques identitaires dans les sociétés occidentales depuis le début des années 1980. Les secondes, plus factuelles, traitent des aléas de la mise en œuvre des politiques d’égalité à travers l’étude de cas nationaux.
Si les politiques les plus volontaristes (actions positives passant, par exemple, par l’introduction de quotas) semblent les seules à avoir fait leurs preuves en termes de résultats dans la lutte contre les discriminations fondées sur le sexe (comme sur la couleur de peau, la religion ou l’orientation sexuelle), elles alimentent encore de nombreuses critiques. Au rang des objections majeures, leurs détracteurs affirment souvent qu’elles opèrent des regroupements factices, figent des identités hybrides et fluctuantes et enferment les individus dans des identités inadéquates. L’article de Joan Scott, spécialiste américaine de l’histoire française et théoricienne du concept de genre parmi les plus reconnues, démontre cependant qu’égalité et différence de même que droits individuels et identités de groupes, loin d’être antinomiques, sont des couples de concepts interdépendants, coexistant dans une tension aussi insoluble que nécessaire.
Anne Phillips propose également un argumentaire original : les politiques identitaires, qui tendent à substituer une problématique de la reconnaissance à celle de la redistribution, risquent de contribuer au déplacement des inégalités en favorisant une dissociation entre pouvoir politique et pouvoir économique et social.
Pour sa part, Virginia Ferreira se penche sur le phénomène de la « mondialisation des politiques d’égalité » et sur la place que celle-ci occupe dans le passage du réformisme social au réformisme d’État. L’auteur insiste d’abord sur l’influence croissante des organisations internationales et des ONG transnationales dans l’avènement des politiques d’égalité. Cependant, elle met aussi au jour les problèmes d’application que ces politiques rencontrent, en raison notamment de leur mode d’instauration ambigu (dit mainstreaming, qui vise à intégrer les actions positives aux politiques générales), de la faiblesse des moyens consentis, et de résistances au changement émanant des élites gouvernementales et des bureaucraties étatiques… D’où l’importance de stratégies d’empowerment qui feraient des femmes non plus seulement les victimes ou les bénéficiaires du changement mais les actrices principales de leur devenir. L’empowerment, notion très à la mode sur le terrain des politiques communautaires, est défini ici précisément comme « processus qui conduit les populations et les femmes en particulier, que ce soit individuellement ou collectivement, à prendre conscience de l’existence, dans leur vie, des rapports de pouvoir et à développer leur capacité à les affronter ainsi que leur confiance en elles-mêmes » (p. 70).
Deux articles viennent ensuite accréditer la thèse d’un manque d’efficacité des politiques d’égalité – concomitant d’un déficit de participation des femmes – concernant des pays pourtant présentés comme très avancés sur la route de l’égalité.
Alisa Del Re évoque ainsi les paradoxes propres à la représentation politique des femmes en Italie, où la prolifération des institutions d’égalité des chances contraste singulièrement avec la maigre intégration des femmes dans les instances de décision politique (un bilan similaire vaudrait d’ailleurs pour la France car la loi sur la parité du 3 mai 2000 n’a apparemment permis qu’une représentation supérieure des femmes dans les assemblées municipales).
Quant à Éléonore Lépinard, elle atteste du détournement dont font l’objet les politiques de « bureaux des temps » expérimentées dans l’hexagone depuis quelques mois, censées impulser un réaménagement des services urbains vers une plus grande flexibilité et une meilleure intégration des femmes dans la ville, tenant compte des contraintes spécifiques de leur « double journée ».
Concluant sur une note un peu plus positive, Farhad Khosrokhavar, Nadine Puechguirbal et Jules Falquet soulignent le rôle effectif essentiel (à la fois dynamique, critique et novateur), joué par les mouvements de femmes dans les processus de paix et de démocratisation, respectivement en Afghanistan, en Iran et (surtout) au Salvador.
Il est devenu banal d’imputer au féminisme la responsabilité d’une « crise de la masculinité » qui exercerait actuellement ses ravages. Cet ouvrage nous invite donc à reconsidérer l’apport des féministes au débat démocratique depuis trois décennies, autour du constat suivant : aux quatre coins du monde, même si elle emprunte aujourd’hui des formes moins explicites, la « domination masculine » (entendue comme relation asymétrique assignant aux femmes des statuts et des rôles infériorisés, tant dans la sphère publique que dans la sphère privée) continue globalement de structurer les rapports sociaux de sexe.
Cécile Chartrain
 
Livres
 
 
â–  Annie Schnapp-Gourbeillon, Aux Origines de la Grèce (xiiie-e siècles avant notre ère). La genèse du politique, Paris, Les Belles Lettres, 2002, 325 p.
« Aux origines de la Grèce » y aurait-il autre chose qu’un « trou noir », béance du savoir, le nôtre, mais aussi noirceur de l’époque, entre la fin du xiiie et le début du viiie siècle avant notre ère ? De ces siècles obscurs (Anthony Snodgrass, The Dark Ages of Greece, Edimbourg, 1971), laminés par une dépopulation globale, on ne retient souvent que « l’avant », soudain disparu, le monde mycénien avec ses forteresses et ses tablettes inscrites en linéaire B, une écriture syllabique pour une langue qui est déjà du grec, et « l’après », le monde de la polis dont la « naissance » est identifiée par l’adoption de l’écriture alphabétique, la colonisation et la révolution de l’armement qui épaulerait la révolution de l’isonomie, partage égal du pouvoir et/ou égalité devant la loi.
Spécialiste d’Homère et de l’archéologie de ces siècles dits « obscurs », l’auteur confronte les explications générales, souvent globalisantes, de ces ruptures fondamentales (en réalité surtout de la première) ainsi que de cet incroyable saut dans le vide que constituent ces quatre siècles, avec les résultats des recherches menées ces trente dernières années notamment par les archéologues. La part qui leur revient est évidemment énorme pour une période dénuée de sources écrites et l’ouvrage témoigne de l’intérêt à concilier une ambitieuse lecture historique avec une connaissance précise des sites et des méthodes d’analyses des fouilles. Le matériau accumulé, considérablement renouvelé, permet à Annie Schnapp de défendre avec la même hardiesse que celle qu’elle admirait chez son maître Henri Van Effenterre (La cité grecque et la défaite de Marathon, Paris, 1985), la thèse d’une émergence très ancienne de la polis archaïque et donc d’une continuité, culturelle, des Mycéniens aux Grecs dits « historiques ».
La rupture fondamentale, celle de la chute des palais, entre 1300 et 1220 environ, est reconsidérée au vu de la géographie des destructions : les sites non palatiaux semblent intouchés ce qui plaide en faveur d’une transformation ciblée du mode de vie mycénien, celui de l’organisation palatiale. L’auteur tente alors une interprétation qui ne peut rester qu’hypothétique, celle d’un affranchissement de nobles guerriers d’abord enrôlés par les rois mycéniens, qui, se retournant contre leurs anciens maîtres, auraient constitué des micropouvoirs, structurellement en conflit car appuyés sur des armées de mercenaires. Cette interprétation permettrait de rendre compte de la transformation majeure observée par les archéologues, celle du régionalisme qui s’affirme au détriment de l’homogénéité de la koinè mycénienne. Comme Snodgrass naguère, A. Schnapp rejette donc l’historicité des prétendus envahisseurs doriens qui seraient venus en hordes déferler sur la civilisation mycénienne et ruiner pour plusieurs siècles la péninsule balkanique. Une lecture contextuelle des mythes postérieurs (rédigés à partir du viie siècle) lui permet de lire avec une certaine vraisemblance le mythe des conquérants doriens comme une construction idéologique des viiie-viie siècles, propre à Sparte et plus particulièrement à la dynastie dite des Héraclides, à ses besoins de légitimation territoriale, et à l’affirmation de sa spécificité politique face notamment à Athènes qui développe alors le mythe de son autochtonie. Les Âges obscurs, issus de la transformation interne et progressive (sur cinquante à cent ans) du monde mycénien, seraient donc l’œuvre des Mycéniens eux-mêmes, seulement « transformés » par leur propre histoire. Dès lors la continuité culturelle, repérée malgré de nombreuses difficultés d’interprétation, dans l’examen des sanctuaires, est tout à fait plausible. Divers éléments plaident en faveur d’une continuité cultuelle entre l’époque mycénienne et celle de la cité, notamment les pratiques rituelles et, parmi elles, le mode de partage des viandes. D’autres éléments apparaissent plus tardivement, comme la pratique du dépôt d’offrandes puis l’édification de temples construits (à la fin du ixe siècle). Plus étonnant, les travaux des archéologues de « l’école de Cambridge », notamment ceux de Catherine Morgan dans le sanctuaire d’Isthmia à côté de Corinthe, incitent à reculer la date d’apparition des lieux de culte. Les sanctuaires, qui servent grâce à leur position de carrefour, à organiser des rassemblements régionaux, sont liés à l’émergence de la forme politique de la polis. Leur apparition, entre le xiie et le xie siècle, témoignerait que, dès cette époque, s’opérait un investissement communautaire de l’espace, mouvement inséparable, dit-elle, de la souveraineté politique. Faudrait-il désormais dater la « naissance » de la polis des xiie-xie siècles ? Le titre de l’ouvrage le suggère : la « genèse du politique » se situe aux « origines », dans ces siècles malheureusement peu bavards. Et pour A. Schnapp la question de l’« invention » de l’alphabet est révélatrice des fausses nouveautés attribuées au viiie siècle, siècle qui constitue la seconde « rupture » traditionnelle qu’elle s’attache à critiquer. L’écriture alphabétique, voilà une révolution intellectuelle dont on ne peut nier la radicale originalité, mais qui trouve, semble-t-il, ses racines dans les Âges obscurs. D’abord parce que l’on peut supposer, avec un certain bon sens, que les premiers écrits ont été réalisés sur des supports mous et périssables, ce qui ferait remonter en amont la date de l’usage de l’écriture (ixe, voire fin xe siècle), ensuite parce que cette innovation sert, avant tout, à fixer les éléments d’une culture proprement liée à cette période : celle des seigneurs de la guerre, compagnons d’armes, de chasse et de banquets. La géniale invention d’Homère, à la fin du ixe ou au début du viiie siècle, aurait été justement d’adapter l’alphabet, d’origine phénicienne, aux besoins de l’épopée, afin de transcrire sa propre version de la Guerre de Troie et des Retours des guerriers, ceci à partir de la matière épique transmise par la tradition orale.
L’hypothèse d’une continuité culturelle entre le monde mycénien et celui de la cité, autorisée par la réelle continuité archéologique des sites et des pratiques relevées sur ces sites, aboutit à rendre moins nets les contours de la polis naissante. En reliant les Grecs de l’époque archaïque à leurs ancêtres mycéniens, en reculant les frontières temporelles de la polis, le livre d’A. Schnapp démontre que la genèse du politique est l’aboutissement de processus lents et diffus qui s’expriment d’abord sur le plan culturel. Ce faisant ce livre participe au questionnement contemporain sur le politique. En 1962, Jean-Pierre Vernant publiait Les Origines de la pensée grecque. La polis y apparaissait liée à l’émergence de la philosophie ionienne et de la pensée rationnelle. Cette mutation décisive, des viiie-vie siècles, élargissait déjà le champ du politique à ses conditions intellectuelles. Le livre d’A. Schnapp, en laissant de côté ce qui fait sans doute la profonde originalité de la polis, l’expérience du partage « égal » du pouvoir et la promotion de la loi, abstraite, que se donnent les citoyens, mais ceci seulement à partir du vie siècle, met l’accent sur des conditions d’émergence beaucoup plus concrètes : la participation aux fêtes des sanctuaires, le partage des activités de chasse, de banquets, ou de guerre, illustrant ainsi la réflexion menée ces dernières années par les historiens de l’Antiquité grecque dans ce domaine, notamment en France, François de Polignac avec La naissance de la cité grecque (Paris, 1984), et Pauline Schmitt Pantel avec La Cité au banquet (Rome, 1992).
Violaine Sebillotte Cuche
â–  Annie Duprat, Les rois de papier. La caricature d’Henri III à Louis XVI, Paris, Belin, 2002, 367 p.
Dans ce livre, l’historienne Annie Duprat reprend son cheval de bataille qui anime ses recherches depuis plusieurs années : approcher les imaginaires collectifs des sociétés et les phénomènes d’opinion qui les traversent à partir d’une sémiotique de l’image. Après sa belle Histoire de France par la caricature, publiée chez Larousse en 1999, l’auteur nous invite ici à une mise en perspective de deux crises politiques aiguës (1588-1589 et 1791-1793) pendant lesquelles les rois de France, Henri III et Louis XVI, deviennent les cibles privilégiées des quolibets et des sarcasmes publics. En dépit de contextes particuliers rappelés par l’auteur dans les chapitres i, ii et iv, de « troublantes similitudes » entre ces deux règnes forcent le pas de la chronologie : à deux siècles d’intervalle, le dernier des Valois et Louis Capet voient leur autorité contestée par une propagande antiroyaliste virulente, prenant souvent les contours d’une caricature calomnieuse, littéraire ou graphique.
L’intérêt de ce livre réside surtout dans les chapitres iii et v qui analysent la nature et les fondements culturels de la caricature politique. Gravures à l’appui, l’auteur nous montre qu’Henri III, ce roi « tyran » tant fustigé par ses contemporains, était souvent dépeint sous les traits d’une harpie ou d’une chimère. Cette iconographie polémique de la première modernité participait d’un attrait répandu pour le monstrueux dans la culture religieuse et profane de l’époque, en même temps qu’elle l’entretenait et la rénovait. Le mouvement s’estompera aux xviie et xviiie siècles pour mieux ressurgir à la veille de la Révolution française contre Marie-Antoinette, mais cette fois sous une forme plus laïcisée et triviale.
De même, dans ce langage politique qu’est la caricature, Henri III et Louis XVI ont été, tour à tour, associés à des figures animales. A. Duprat rappelle que les bestiaires médiévaux et l’iconologie humaniste furent des sources d’inspiration intarissables pour les caricaturistes du xvie siècle, qui savaient manipuler habilement ce riche fonds d’images et de textes pour fustiger le pouvoir en place. Henri III fut surtout vilipendé par le zoomorphisme textuel. Les pamphlets le comparaient volontiers au renard ou à des animaux dotés des mêmes attributs : le loup, le lion, le tigre ou le serpent, autant de bêtes sauvages, réputées dans l’imaginaire collectif de l’époque pour leur cruauté, leur ruse ou leur hypocrisie.
À la fois plus perfide, plus cocasse mais non moins acerbe que celle de la Renaissance, l’iconographie révolutionnaire préférait assimiler Louis XVI aux animaux familiers de la basse-cour : la volaille, le dindon, l’âne et surtout le cochon, une image d’autant plus forte et symbolique qu’elle anticipait la mise à mort du roi sur l’échafaud. Mais, si la caricature est un art dont on pressent la redoutable efficacité, « il n’est pas toujours aisé, reconnaît l’auteur, d’en mesurer l’impact ». On touche là, à n’en pas douter, aux limites du travail de l’historien, à son désarroi aussi face à des sources insaisissables, dont on ne pourra jamais vraiment apprécier la portée réelle.
Il y a à lire et à voir dans cet ouvrage, ce à quoi A. Duprat nous avait déjà habitués dans ses précédents écrits. On pourra regretter cependant que le livre, au titre ambitieux, n’évoque finalement qu’une partie du sujet, aux dépens parfois de quelques longueurs inutiles sur la contextualisation des deux régimes. Qu’en était-il de la caricature politique au temps de Mazarin, du Roi-Soleil ou de Louis XV en France mais aussi à l’étranger ? Rappeler, approfondir ou développer certains aspects intermédiaires du thème, insister davantage sur les flux et les reflux de ce type de propagande politique à l’époque moderne, auraient permis de gagner en cohérence générale et d’éviter peut-être ainsi certains allers-retours chronologiques parfois déroutants. Cet objectif n’est finalement atteint que dans une conclusion un peu hâtive qui, par son caractère synthétique, soulève autant de questions qu’elle n’en résout. Cependant, ces remarques ponctuelles n’enlèvent rien à l’intérêt d’un livre richement documenté de plusieurs annexes et de près d’une soixantaine d’illustrations, qui place l’image au cœur de l’interrogation de l’historien sur les cultures et les imaginaires politiques.
Benoist Pierre
â–  Sylvain Venayre, La gloire de l’aventure. Genèse d’une mystique moderne, 1850-1940, Paris, Aubier, coll. « Collection historique », 2002, 350 p.
Quelle est la légitimité d’un discours historique sur l’aventure ? C’est par cette mise en cause a priori que débute l’ouvrage de Sylvain Venayre. Sédentaire, en général à l’abri dans les bibliothèques ou les salles de lecture, l’historien peut-il parler de l’aventure ? D’accord avec l’auteur, on répondra positivement. S. Venayre se définit en « historien du désir d’aventure, qui monte et se propage de 1850 à 1940 » (p. 14). Le lecteur est donc convié à une histoire-problème de l’idée d’aventure, projet qu’une introduction concise et dense éclaire fort bien. Comment faire de l’aventure un objet d’histoire ? Comment, déjà, définir ce qu’est l’aventure ? Ici l’auteur répond en se plaçant dans le champ de l’histoire culturelle. À la suite de Georg Simmel, il faut partir de l’idée suivante : « est “aventure”, d’abord, ce qui est ressenti comme tel » (p. 15). Il ne faut ainsi pas chercher à définir avec une improbable objectivité ce qu’est de façon générique l’aventure à telle ou telle époque, mais bien plutôt épouser les sensibilités et perceptions des contemporains pour les interpréter, autrement dit en suivre les évolutions et en déchiffrer les ramifications.
Les résultats de cette approche empirique se gardant de tout anachronisme quant à la définition de son objet sont assez étonnants. Non, l’aventure et ceux qui la pratiquent ne sont pas des modèles positifs et « glorieux » – en référence au titre du livre – depuis toujours.
Au xive siècle, l’aventurier est un mercenaire. Aux xvie-xviie siècles, la figure évolue sous l’influence des faits et gestes des conquistadors et corsaires. Durant la première moitié du xixe siècle, l’aventurier est défini comme un intrigant (référence à Giacomo Casanova), un trafiquant ou une sorte d’intrus (John Law).
Ce sont des thèmes issus du romantisme, et exprimés avec force par François René de Chateaubriand, qui vont installer les fondements de la nouvelle perception de l’aventure, mettre en place les contenus de sa « mystique ».
L’aventure nouvelle va progressivement se construire en réaction au rationalisme des Lumières, à l’esprit scientifique qui pousse à cartographier les contrées éloignées, amenant ainsi la destruction – au figuré – de l’espace, la volatilisation des confins mystérieux.
Un monde balisé, colonisé, civilisé ou en passe de l’être tel que celui de la fin du xixe siècle n’est plus une immensité propice à la rêverie. Pourtant, de multiples personnages, acteurs ou écrivains, ou les deux (André Malraux et Antoine de Saint-Exupéry), vont faire exister l’aventure dans les décennies suivantes. Celle-ci apparaît alors élitiste, en butte au tourisme, au voyage confortable, à l’expérience du lointain appréhendée de façon collective. Il est ici possible toutefois de se demander si les couches sociales peu à même de connaître l’aventure ainsi envisagée n’en avaient pas une autre définition. Au seuil du xxe siècle, les lecteurs de Jules Verne ou de la grande presse illustrée pensent-ils vraiment du grand voyage en paquebot ce qu’en dit Jack London en 1906 : « le paquebot n’était pas un bateau en pleine mer, mais un hôtel à maints corridors, qui s’avançait vite et placide ; il écrasait les vagues et les subjuguait de sa masse colossale, au point que la mer n’était plus qu’un étang, monotone et calme » (cité p. 157) ? Si l’on part du principe, fort juste, que l’aventure c’est ce que l’on appelle ainsi, il aurait été intéressant de voir si le niveau social ou le capital culturel influaient sur la représentation. Ceci dit, il est certain qu’avec les transatlantiques, on est loin de Moby Dick… Et la problématique de l’ouvrage est de toute façon axée sur le champ littéraire.
C’est avec Arthur Rimbaud que le modèle de la grande aventure trouve son expression la plus aboutie, bien distincte des péripéties d’autres voyageurs de ce temps, tels que les missionnaires ou les chercheurs d’or, vus d’abord comme des gens intéressés. Ils quittent leur environnement familier avec un but bien précis à atteindre au terme de leur voyage, tandis que l’aventurier, lui, « part pour partir » (formule à rapprocher de « l’art pour l’art »), il a « soif », il répond à un appel (Call of the Wild). Le temps fort est pour lui le départ, bien plus que l’arrivée. Le romantisme fondamental de ces définitions est l’objet d’une analyse approfondie au sein du chapitre « La poésie en actes ».
Étudiant aussi les contours politiques de son objet, S. Venayre dit que les aventuriers ainsi redéfinis sont peut-être des « anarchistes qui ne croiraient pas à l’anarchie », en partance – malgré une antinomie évidente – pour une utopie individuelle. L’auteur montre encore que l’aventure a pu être plus ou moins instrumentalisée à des fins d’éducation : Robinson Crusoé a aussi vocation à édifier sur les « bienfaits de la civilisation et du christianisme » (p. 62). Le scoutisme de Baden-Powell, autre exemple, vise lui à circonscrire l’aventure dans un autre cadre, assez strict, modelé par les vertus morales de la vie au grand air, de l’attitude de pionnier.
L’aventurier est une figure bien implantée, et positive, de l’Occident contemporain. Le livre de S. Venayre a le mérite de montrer que la « gloire de l’aventure » ne remonte cependant pas aux temps immémoriaux, qu’elle peut au contraire être finement historicisée.
François Bouloc
â–  John Horne, Alan Kramer, German Atrocities, 1914. A History of Denial, New Haven et Londres, Yale University Press, 2001, 608 p.
Avec German Atrocities, 1914, John Horne et Alan Kramer couronnent une longue enquête par un livre exceptionnel. Son apparente spécialisation ne doit pas tromper : bien au-delà du champ de la Première Guerre mondiale, il résout avec une réussite éclatante des problèmes essentiels pour l’écriture même de l’histoire. L’ouvrage est ainsi un modèle d’étude d’un événement, événement inséré et éclairé dans le temps plus long des mémoires dont il se nourrit et qu’il génère lui-même. Analysant avec sûreté et finesse les liens complexes entre mémoire, mentalités, idéologie et violence réelle, en somme entre représentations et pratiques, leur livre, qui construit des savoirs positifs là où s’opposaient des mémoires déformées et irréconciliables, est aussi une réflexion profonde sur l’administration de la preuve.
Le point de départ est donc l’étude précise d’un événement, les destructions et les exécutions de civils belges et français par l’armée allemande lors des deux premières semaines d’invasion en 1914, vite dénommées « atrocités allemandes » par les contemporains. Ces faits constituent une matrice à partir de laquelle se construisent des représentations opposées du conflit. Car cette violence, intense, brève, et aux causes complexes qu’éclairent les auteurs, est aussitôt dénoncée et condamnée par les Alliés, tandis qu’elle est justifiée et minimisée par les Allemands. L’ouvrage est donc double, comme son objet : l’histoire de l’événement se trame en même temps que l’histoire de son déni. Si l’événement fait sens en lui-même, en ce qu’il révèle de la violence de guerre et des représentations de l’armée d’invasion, la manière dont il est perçu est tout aussi importante. L’étude de la guerre réelle est inséparable de celle de la guerre de mots qui lui donne son sens.
Cette reconstruction des enjeux culturels et des représentations est fondée sur l’établissement des faits. Avec une grande précision et une remarquable mise en œuvre des sources, les auteurs montrent que l’invasion allemande a entraîné au moins six mille quatre cent vingt-sept morts civils, et des destructions systématiques, les épisodes les plus importants ayant eu lieu à Dinant, Tamines, Louvain et Andenne, avec plus de deux cents morts dans chaque ville. Au-delà des chiffres, ils mettent en évidence que ces violences répondent à un modèle : loin du combat, des troupes épuisées et prises de panique croient être attaquées par des francs-tireurs. Cette croyance est absolument infondée, mais se diffuse massivement. En réaction, ces troupes détruisent les bâtiments et la population de villes et de villages entiers, prennent et exécutent des otages, utilisent enfin les civils comme boucliers humains.
Sur cette assise solide, intervient une reconstruction subjective de l’expérience des soldats allemands. Ici, en ayant recours aux analyses de Marc Bloch et Georges Lefebvre, dans la lignée du sociologue belge Fernand van Langenhove qui, dès 1915, y voyait un « cycle de légendes », les auteurs montrent que ces représentations d’une « levée en masse » de francs-tireurs belges et français relèvent d’un « complexe de mythes » cohérent et rapidement diffusé. Son efficacité tient à sa dynamique interne : le franc-tireur est une image synthétique de la déloyauté et de l’ennemi, inversant les catégories guerrières, comme lorsque des prêtres catholiques ou des enfants sont accusés de mutiler des soldats allemands. Elle tient plus encore à la situation militaire et aux représentations préexistantes du commandement allemand. La vitesse prévue par le plan Schlieffen, donc la fatigue et la désorientation qui en découlent, ajoutées à la frustration d’un ennemi qui se dérobe, conduisent des troupes imprégnées de la mémoire de la guerre de 1870 et de ses francs-tireurs, à assigner aux civils les pertes qu’elles subissent ou les coups de feu qu’elles entendent, dans de révélateurs moments de panique.
En réalité, un tel complexe de mythes permet de combler le gouffre entre anticipations de la guerre et réalité du combat, en expliquant, en apparence, les blessures inattendues causées par la violence nouvelle de la guerre. Il est paradoxalement accrédité par la brutalité même des représailles, qui semble « prouver » l’existence des francs-tireurs.
Les auteurs démontrent ensuite l’instrumentalisation de ces mythes à tous les échelons du commandement allemand, à des fins de mobilisation et de légitimation de la guerre, et bien entendu de contrôle social des zones occupées. Plus profondément, J. Horne et A. Kramer révèlent à travers les « atrocités » l’importance de la question des francs-tireurs dans la définition de l’identité nationale et de la culture politique allemandes. Leur reconstruction du débat juridique d’avant-guerre sur le statut des combattants civils montre que si l’Allemagne s’oppose à leur reconnaissance, c’est autant en raison des souvenirs de 1870 que des débats des années 1810, lorsque l’ennemi napoléonien fut combattu par le peuple en armes, souvenir abhorré par une hiérarchie militaire prompte à y voir un danger républicain ou révolutionnaire. Elle formule donc un ethos guerrier paradoxal où la brutalité envers les civils est la seule manière de s’assurer que la guerre reste une activité professionnelle où la compétence militaire supérieure de l’Allemagne pourra prévaloir.
J. Horne et A. Kramer étudient ensuite les représentations des « atrocités » du côté allié, où elles jouent un rôle symétrique de définition de l’ennemi, à partir d’un noyau réel cette fois. Les stéréotypes des petites filles aux « mains coupées » sont mis en place afin de permettre aux victimes de faire sens de leur expérience, et, plus largement, de désigner définitivement l’Allemagne comme barbare. Au passage, il faut dire que ce thème permet en fait à l’opinion belge d’affronter, en la déplaçant vers l’ennemi, la brutalité de sa propre politique coloniale, des mains ayant effectivement été coupées, mais au Congo en 1903-1908. On voit par là ce qu’une prise en compte d’un temps plus long apporte à la compréhension de la guerre. En observant ces stéréotypes et leur circulation, les auteurs analysent avec finesse les réalités complexes désignées par le terme de propagande et expliquent pourquoi la métaphore de la mutilation put fournir le langage adéquat pour exprimer la violence réelle de l’invasion.
Étudiant enfin le combat rhétorique, fondé sur des rapports officiels et des enquêtes, mené afin d’emporter la conviction du « tribunal de l’opinion mondiale », ils montrent en quoi l’administration de la preuve devient un enjeu de la guerre elle-même, l’Allemagne peinant à rendre compte de manière vraisemblable des atrocités. Mais l’impossibilité, en temps de guerre, d’un accord sur la réalité et le sens des événements désintègre les « communautés de vérité », socialistes, catholiques et intellectuels, seules à même d’opposer aux lignes de partage créées par les atrocités leurs réseaux internationaux et leurs systèmes de valeur. Cet échec montre l’ampleur des processus de mobilisation culturelle et de constitution de « cultures de guerre », où la violence de l’invasion joue un rôle central en fournissant une « représentation condensée de l’ennemi » (p. 295) donnant un sens au conflit.
La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux usages et aux appropriations contradictoires des « atrocités » après la guerre. Ici se construisent des mémoires inconciliables et faussées. L’échec d’un règlement juridique de la question des atrocités, l’impossibilité, en Allemagne, d’y voir des crimes de guerre, la persistance, dans les régions envahies, de vives mémoires locales, attestent de la permanence des représentations générées par le conflit. Mais l’essentiel est ailleurs : si elles demeurent un point d’achoppement, les atrocités en viennent à symboliser, par un significatif déplacement, les mensonges et la propagande d’une guerre inutile. Le symptôme de la mobilisation en est vu comme la cause. La démobilisation culturelle et l’essor d’un pacifisme militant, ainsi que les précautions d’une diplomatie soucieuse de ne pas altérer l’ordre de Versailles, font que l’écho des événements diminue sans que soit tranchée la question de leur véracité. Cela permet aussi d’expliquer avec quel scepticisme les opinions et les dirigeants accueillirent les informations sur le sort des Juifs dans la Seconde Guerre mondiale, alors que le régime nazi prenait soin de ne pas répéter les brutalités de 1914 lors des invasions à l’ouest en 1940. Dernier enjeu, ou dernier oubli, dans la mémoire des « atrocités », le débat historiographique sur le Sonderweg de l’Allemagne au xxe siècle évitera soigneusement d’y faire référence.
Cette « Histoire du déni » est aussi, on l’a vu, une histoire positive. Mais si le problème initial, la mesure et l’explication des événements de l’été 1914, est définitivement résolu, l’enquête reste ouverte. Elle l’est d’abord par la démarche, qui croise autour d’un objet d’une exceptionnelle valeur heuristique les approches de l’histoire militaire, politique, culturelle, des mentalités et de la mémoire. À ce décloisonnement méthodologique salutaire répond une seconde ouverture, peut-être plus importante. En inscrivant les événements de 1914 dans la durée, comme un élément significatif de l’histoire européenne, J. Horne et A. Kramer mettent en œuvre un désenclavement chronologique seul à même de donner sens au problème étudié. L’emboîtement des phénomènes mémoriels, la lente mise en place des rapports entre droit et guerre (l’échec de l’après-Première Guerre mondiale dessinant en creux les évolutions menant aux procès de Nuremberg), la recherche permanente et paradoxale de règles, ainsi que l’application de normes morales à la violence, sont autant de processus que leur travail exemplaire éclaire d’une vive lumière. Il offre les clefs d’un regard véritablement critique sur la construction des informations, des mythes et des identités en temps de guerre. Il identifie, enfin, un basculement dans l’histoire du xxe siècle : les « atrocités allemandes » sont, en elles-mêmes et dans les discours qu’elles génèrent, le signe d’un rapport nouveau à la violence de guerre, devenue une réalité inévitable autant qu’un problème moral.
André Loez
â–  Nicoletta F. Gullace, « The Blood of Our Sons », Men, Women, and the Renegotiation of British Citizenship During the Great War, New York et Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2002, 284 p.
Nicoletta F. Gullace révèle dans cet ouvrage les ressorts culturels d’un profond changement politique et social : la loi de 1918 accordant un droit de vote partiel aux femmes britanniques. Rompant avec une histoire féministe généralement arrêtée en 1914 et avec l’histoire politique classique, elle utilise les outils de la gender history pour comprendre les redéfinitions des identités masculines et féminines provoquées par le premier conflit mondial.
L’auteur montre en quoi l’irruption de la guerre met en crise le modèle réservant le suffrage aux hommes : c’est le patriotisme, et non la masculinité ou la propriété, qui devient l’élément constitutif de la citoyenneté. Ce passage d’une définition sexuée à une dimension idéologique et patriotique, lent et complexe, sous-tend la loi sur le suffrage de 1918 dont N. F. Gullace restitue la « construction culturelle ».
Pour comprendre cette évolution, elle retrace le déplacement que connaît le statut des femmes dans l’imaginaire et la société. D’abord, en l’absence d’une armée de conscription, les hommes sont conduits à se porter volontaires dans une guerre pensée, à la lumière des « atrocités allemandes », en termes de protection des corps féminins et des familles. Les femmes, elles, sont incitées à faire preuve de patriotisme et doivent convaincre leurs compagnons de s’engager. La pression sociale immense à laquelle sont exposés les jeunes hommes ouvre une brèche dans la domination masculine, puisque les femmes sont exhortées à rechercher les « embusqués » et à leur faire honte. Les analyses de l’auteur sont ici fort originales, mettant l’accent sur le jeu des émotions et la ritualisation des comportements : de nombreuses femmes tendent une plume blanche, symbole de la lâcheté, à de jeunes hommes en civil. Cette histoire des gestes visant à susciter la honte révèle aussi la structuration particulière de l’espace public en temps de guerre, où la visibilité du courage masculin tient avant tout à l’uniforme, ce qui provoque des incidents quand des femmes prétendent humilier des soldats convalescents, au patriotisme « invisible ».
Sur le plan politique, les groupes féministes comprennent vite quel profit peut être tiré d’une démonstration du patriotisme féminin. Au cœur d’un conflit qui redéfinit les identités en fonction de la participation à l’effort de guerre, les « suffragettes », à l’instar d’autres groupes (en France, la mouvance de Gustave Hervé), s’aperçoivent que leur espoir de transformation politique et sociale ne passe plus par un pacifisme militant mais par l’exaltation passionnée de la nation. Cette volte-face, rapide et totale, leur confère une soudaine respectabilité. Leurs revendications sont renforcées par l’emploi des femmes dans les usines de munitions qui renverse, en exposant les corps féminins à la pénibilité sacrificielle de l’effort de guerre, l’argument jusqu’alors imparable d’une moindre force physique qui fondait leur exclusion du suffrage.
La variété des sources utilisées (de la presse aux journaux intimes) et la finesse des analyses emportent dans l’ensemble la conviction, même si l’auteur bute parfois sur les limites d’une telle étude culturelle. La grande difficulté est d’analyser un discours dominant, ici patriotique, sans tomber dans deux travers symétriques, soit l’imputer aux « autorités » et à leur « propagande », concepts dont les défauts sont aujourd’hui bien connus ; soit en constater la diffusion générale sans en pouvoir bien connaître l’origine ni la réception.
Au total, l’entreprise de N. F. Gullace est toutefois féconde, révélant l’ampleur des reclassements provoqués par la guerre. Au moment où est discutée une nouvelle loi d’affranchissement, les revendications féministes sont légitimées par le basculement des représentations : il n’est plus concevable, en 1918, que des hommes pacifistes puissent voter, et que les femmes, héroïques et patriotiques, soient privées de ce droit.
Paradoxe longtemps refoulé par une historiographie décrivant le triomphe conjoint de leurs valeurs et de leur combat, c’est bien à la faveur d’un retournement suscité par le conflit, en assumant la violence de la guerre ou en dénigrant des objecteurs de conscience « féminisés », que les femmes britanniques purent accéder à une citoyenneté dont leur investissement patriotique avait modifié les contours.
André Loez
â–  Nicolas Hatzfeld, Gens d’usine. 50 ans d’histoire à Peugeot-Sochaux, Paris, Éditions de l’Atelier, 2002, 598 p.
Encore une monographie d’usine ! Et encore sur Peugeot ! L’éventuel lecteur, qui craint que l’habitude n’émousse l’émotion, peut être tenté de laisser là ce gros volume, ne serait-ce que parce que les travaux d’Yves Cohen, de Stéphane Beaud, de Michel Pialoux lui ont déjà beaucoup appris sur cette usine, sur ses ouvriers. Il aurait tort. La qualité de l’histoire sociale s’explique en grande partie par les apports des nombreuses thèses monographiques, de ces travaux qui par leur réflexion s’alimentent, se construisent mutuellement.
C’est donc l’entreprise de Nicolas Hatzfeld que d’aller à l’usine, d’y retourner puisqu’il fut ouvrier chez Peugeot lors d’une jeunesse où il croyait que les lendemains allaient chanter, pour une « double redécouverte ». La redécouverte de l’histoire de Sochaux, du site industriel, de la production, du travail, des ouvriers. La redécouverte des ateliers, afin de comprendre quelle société « s’y tisse, comment s’organisent et s’ajustent les liens entre les gens au fil de la production ». Profitons de ces métaphores textiles pour souligner le caractère plaisant du style, qui joue sans doute un grand rôle dans le bonheur que l’on se surprend à éprouver à la lecture de cette thèse, un ouvrage qui de prime abord semblait ardu. Ce livre est donc le produit d’un va-et-vient entre le présent, que l’auteur explore en une fort subtile observation participante, et le passé interrogé à l’aide de sources certes habituelles mais, là encore, ingénieusement sollicitées. Les gens d’usine sont ceux de l’usine de la Carrosserie, car à Sochaux on appelle « usine » l’ensemble du site tout comme ses différentes subdivisions. La Carrosserie, où l’on habille et équipe la caisse encore nue pour en faire l’automobile qui peut démarrer, marginale d’abord, n’a cessé, tout au long du siècle, d’acquérir une importance croissante.
L’étude de ce site, qui date de 1912, commence en 1948, lorsque la firme se lance pour la « 203 » dans la production de masse, et se poursuit jusqu’aux années 1990. Peugeot, dans la seconde moitié du siècle, apparaît comme un patronat à la politique agressive, appuyée sur des hommes de main recrutés parmi les voyous. La réputation n’est certes pas usurpée, mais en ces « Niçois » l’auteur voit avant tout un épiphénomène et nous livre une réalité bien plus complexe. Ainsi, l’ingénieur Noël Duclos, qui dirige de 1961 à 1971 l’usine de Carrosserie, est un ancien militant de la CGT. Ainsi, l’activité politique et syndicale n’est pas véritablement entravée : dans l’après soixante-huit, on vend La Vie ouvrière et l’Humanité sur les chaînes, on y diffuse des centaines de Programme commun. Complexité également des itinéraires ouvriers, celui notamment des travailleurs immigrés, lorsque les parcours, mais aussi la vie à l’usine et hors de l’usine diffèrent fortement. Les Marocains, les plus nombreux, ont été recrutés dans leur pays. Les Algériens, quant à eux, se sont embauchés individuellement et sur place. Sorts différents encore des Yougoslaves ou des Turcs, moins communément victimes du racisme. Complexité également des représentations, lorsque la mémoire ouvrière regrette les cadences d’autrefois, celles qu’alors on qualifiait d’infernales. Là encore, l’auteur met en garde contre des interprétations sans doute simplistes : il n’est pas raisonnable de tenter de mesurer l’intensification du travail, tant les éléments du processus mais aussi de son contexte sont nombreux, complexes, malaisés à véritablement mettre en perspective. À quelques années ou décennies de distance, même au sein d’un commun domaine, les risques d’anachronisme sont trop forts.
Il est malaisé de rendre compte de la richesse d’un tel ouvrage, qui nous permet d’appréhender l’identité ouvrière et tout ce qui la construit : la mémoire, les discours, la sociabilité, le temps, les lieux. La mémoire de 1968 par exemple, si forte après les affrontements du 11 juin, lorsque deux ouvriers ont été tués par la police, s’estompe très vite : une grève suivie par un quart du personnel, un tiers des ouvriers en 1969, une moindre participation l’année suivante, puis plus de débrayage. Le discours des monteurs sur la chaîne, qui devient sans concession dès qu’ont été énoncés les propos liminaires et volontaristes de la réhabilitation de leur travail. La sociabilité qui, des années plus tard, s’étaye sur des expériences partagées, sur des positions communes lors de conflits sociaux. Le temps, dont la densification paraît bien réelle à l’auteur, qui à de nombreuses reprises revient sur le combat livré par les ouvriers pour en conserver la maîtrise. Les lieux que l’on désinvestit lorsque reprend le travail, que l’on investit lors de la pause (l’analyse de ce moment est un véritable chef-d’œuvre, tant de méthode que d’interprétation). Ces deux éléments sont loin d’être secondaires, lorsque dans l’usine l’opinion que l’on porte sur une fonction prend largement en compte la disponibilité du temps et la possibilité de se déplacer dans l’usine qu’elle assure. Malgré les murs de l’usine, l’identité ouvrière, c’est peut-être, d’abord, n’être pas enfermé.
L’ouvrage présente un cheminement qui, en trois parties, met en perspective une observation du travail et des éléments identitaires des ouvriers, un retour sur les années de développement de l’usine jusqu’en 1970, alors qu’elle est le seul site de construction automobile de Peugeot, puis une interrogation sur les méthodes qui parviennent à un changement si profond que, pour la conception d’un nouvel atelier, « Habillage Caisse », l’auteur évoque « l’invention d’une usine ». Dans le dernier quart du siècle, l’informatique est devenue hégémonique pour parvenir à « refabriquer le travail ». Les ouvriers en chaîne en sont les premières victimes, qui y demeurent alors qu’une telle immobilité se révélait auparavant impossible. Les ouvriers qualifiés également, qui ne sont pas devenus « les bergers des machines » que l’on pressentait au début des années 1950. « Sur ce plan, les monteurs sont les héritiers ruinés des ébénistes, des tapissiers et autres ajusteurs d’autrefois. » Ruinés, mais bien vivants, tout comme ce monde de l’atelier, ce monde de l’usine dont N. Hatzfeld, à plusieurs reprises, souligne la vitalité. Nous sommes là bien loin des représentations les plus communes, et tandis que l’image de la classe ouvrière s’imposait alors qu’étaient bien fortes les mobilités sociales et professionnelles, elle se décompose lorsque ces dynamiques sont contenues. Une fois de plus, c’est aux mobilités que nous ramène une grande étude d’histoire sociale.
Christian Chevandier
â–  Olivier Dumoulin, Le rôle social de l’historien. De la chaire au prétoire, Paris, Albin Michel, 2003, 347 p.
Cet ouvrage s’appuie sur les nombreuses recherches qu’Olivier Dumoulin a consacrées depuis vingt ans à l’histoire des historiens français. Il commence par une évocation du rôle majeur qu’ont joué certains d’entre eux lors du procès Papon, que ce soit en tant que témoins appelés à la barre par les juges ou en tant que commentateurs appelés dans leurs colonnes par les journalistes. O. Dumoulin montre que l’importance récente qu’a prise ce type d’expertise résulte, pour une bonne part, de l’autonomisation d’un nouveau domaine de recherche : l’histoire du « temps présent ». Cette autonomisation a débuté dans les années 1980 avec la mise en place d’un nouveau laboratoire du CNRS (l’IHTP) et une nouvelle revue : Vingtième siècle. Les « pères fondateurs » de ce nouveau courant d’études, principalement René Rémond et François Bédarida, ont multiplié les interventions publiques pour justifier ce qui fait sa principale originalité : la prise en compte de la « fonction sociale » de l’histoire, dans les missions assignées à l’historien. Ce travail de légitimation a été renforcé par les réflexions sur l’histoire développées par des historiens de la génération suivante, principalement Henry Rousso. Dès 1984, dans le premier numéro de la revue Vingtième Siècle, celui-ci plaide pour l’introduction en France de ce qu’on appelle aux États-Unis la « public history ». L’historien est invité à sortir de sa tour d’ivoire pour répondre à la demande sociale, qu’elle provienne des entreprises, des partis, des associations, etc. Comme le souligne à juste titre O. Dumoulin, H. Rousso défend ce nouveau profil de l’historien-expert en critiquant non seulement l’histoire « positiviste », mais aussi l’histoire militante qui avait eu le vent en poupe dans les années 1970. L’argument central qui structure le discours des partisans de cette histoire du « temps présent » est le suivant : l’historien est en mesure de dire le Vrai sur le passé proche parce qu’il connaît les archives et qu’il est impartial, n’ayant pas été lui-même impliqué dans les problèmes qu’il analyse. Paradoxalement, les historiens du « temps présent » justifient donc leur combat contre l’histoire « positiviste » en renouant avec le discours de la méthode historique mis en circulation à la fin du xixe siècle par les historiens « positivistes ». O. Dumoulin montre bien la fragilité de cette position. Dès que la « demande sociale » s’oriente vers des questions sur lesquelles les historiens du « temps présent » ont eux-mêmes des opinions politiques différentes (comme le communisme), les clivages internes apparaissent au grand jour. À coup de pétition dans le Monde, ils s’opposent alors entre eux pour savoir qui détient les clés de la bonne expertise. Fort logiquement, O. Dumoulin prolonge son enquête en opérant un retour sur le moment fondateur de l’historiographie républicaine (entre les années 1880 et la Première Guerre mondiale) pour mieux comprendre comment s’est posée à l’époque la question de la fonction sociale de l’historien. Il revient sur la haute figure de Gabriel Monod, fondateur de la Revue Historique en 1876, en s’intéressant plus particulièrement aux notices nécrologiques que celui-ci a consacrées, pendant toute sa vie, à ses collègues disparus. Ces notices reflètent et fixent les normes de la profession historienne, en valorisant à la fois le savant, le professeur et le citoyen. L’affaire Dreyfus conforte l’idée que par le simple exercice de sa méthode, l’historien peut remplir sa mission civique. Pour Lavisse et Seignobos, c’est l’enseignement qui constitue le vecteur principal de cette fonction civique. Celle-ci se transforme en fonction patriotique, voire nationaliste, pendant la Première Guerre mondiale. La troisième partie du livre, centrée sur la période 1920-1970, décrit le processus qui a conduit la très grande majorité des historiens à se replier de plus en plus dans leur tour d’ivoire, à mesure que la professionnalisation de la discipline se renforçait (surtout après la création du CNRS qui popularise une nouvelle figure : l’historien-chercheur). L’engagement des historiens dans le débat public s’effectue désormais par « sursaut », lorsque la conjoncture politique les pousse dans ce sens (au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ou juste après Mai 68). Mais après chacune de ces poussées de fièvre (qui n’agitent de toute façon qu’une petite fraction de la profession), tous reviennent au bercail. Même si O. Dumoulin ne l’écrit pas explicitement, on peut conclure de son analyse que l’apparition d’une histoire du « temps présent » se donnant explicitement comme but de répondre à la « demande sociale » marque un tournant dans l’histoire de la discipline parce que cette fonction est institutionnalisée. Alors qu’auparavant, elle était tributaire de la conjoncture (affaire Dreyfus, Première Guerre mondiale, etc.), désormais cette fonction se stabilise, devenant un enjeu de lutte interne à la profession.
Cet ouvrage est le premier qui aborde en « longue durée » la question de la fonction sociale de l’histoire (en France). Il apporte une contribution importante à la réflexion sur la discipline qui concerne l’ensemble des historiens, et pas seulement ceux qui sont directement concernés par les enjeux du temps présent. L’ouvrage a aussi le mérite de placer sur le terrain de la discussion scientifique des questions qui sont le plus souvent abordées de façon polémique. Ceci étant dit, force est de constater que la problématique qui sous-tend cette étude reste très éloignée des préoccupations de la socio-histoire. C’est une contribution à l’histoire intellectuelle de l’histoire. Ce domaine s’est beaucoup développé depuis un vingtaine d’années, notamment grâce aux efforts de la revue EspaceTemps à laquelle O. Dumoulin collabore régulièrement. L’histoire intellectuelle (ou culturelle) et la socio-histoire divergent parce que les problèmes qu’elles étudient ne sont pas les mêmes. La première s’intéresse aux discours et aux acteurs collectifs, alors que la seconde privilégie l’étude des activités et les acteurs individuels. La critique majeure que l’on peut adresser au livre de Dumoulin (et, au-delà, au courant de recherche qu’il représente), c’est de ne pas suffisamment distinguer les discours et les pratiques. Plus que le rôle social de l’historien, ce sont les points de vue des historiens sur ce rôle qui sont étudiés ici. La confusion entre analyse de discours et analyse des activités explique les incompréhensions tenaces de l’histoire intellectuelle à l’égard de la socio-histoire de l’histoire. Les partisans de cette dernière s’efforcent de décrire les activités sociales inhérentes au « métier » qu’exercent les historiens. Comme tous les universitaires, dans le cas français en tout cas, ce sont des fonctionnaires rémunérés par l’État pour accomplir trois types de tâches : la recherche, l’enseignement, et l’administration de leur propre univers professionnel (recrutements, jury de thèse, etc.). Écrire, enseigner, juger sont des activités communicationnelles qui présupposent un (ou des) langage(s) commun(s). En partant de cette description élémentaire du « métier d’historien », la socio-histoire peut ensuite étudier la façon dont les uns et les autres se positionnent (dans les discours et dans la pratique) face aux nécessités inhérentes à ce métier. On constate que la façon de l’exercer varie selon l’origine sociale, le parcours scolaire, l’âge et le sexe des historiens. En règle générale, ce sont ceux qui sont en haut de la hiérarchie qui s’affranchissent le plus facilement des contraintes qui pèsent sur l’exercice de la profession pour se livrer à d’autres activités (littérature, journalisme, politique…). Involontairement sans doute, O. Dumoulin récuse ce type d’approche socio-historique en le présentant comme un discours normatif sur l’histoire. Il y aurait ceux qui défendent l’expertise et ceux qui plaident pour un « retour à la communauté ». Envisager les choses ainsi, c’est confondre deux questions fort différentes. Affirmer : « Pour comprendre quels sont les problèmes auxquels se heurtent aujourd’hui les historiens, il est préférable d’étudier leurs activités empiriques plutôt que les discours qu’ils tiennent sur elles », ce n’est pas du tout comme de proclamer : « il faut que les historiens se replient au sein de leur communauté professionnelle » ou bien : « il faut que l’historien devienne un expert ». La première proposition est un choix scientifique, qu’il n’appartient pas à l’histoire intellectuelle de récuser, sauf à retomber dans les querelles sur les critères de « vraie » science historique. La seconde proposition est un enjeu de politique scientifique sur lequel tous les historiens peuvent se prononcer.
Gérard Noiriel
â–  Jacques Roux (éd.), Gilbert Simondon, une pensée opérative, Saint-Étienne, Publications de l’université de Saint-Étienne-Cresal, coll. « Sociologie, matières à penser », 2002, 330 p.
Le philosophe Gilbert Simondon (1924-1989) est une référence obligée pour les sociologues et ethnologues travaillant sur le fait technique ou sur ce qu’il est devenu courant d’appeler la « culture matérielle ». Son ouvrage Du mode d’existence des objets techniques (publié pour la première fois par Aubier en 1958, réédité plusieurs fois depuis) fait partie de la bibliographie incontournable de tout chercheur engagé dans une réflexion sur les objets dans la société, le machinisme, l’innovation, etc. Le premier mérite de la publication du Cresal [1] est de faire connaître – ou découvrir – au lecteur l’ensemble de l’œuvre de G. Simondon, et principalement ses deux autres livres, tirés de sa thèse, L’individu et sa genèse physico-biologique (1964) et L’individuation psychique et collective (1989) [2]. Des sociologues, des anthropologues, des philosophes et des économistes, proposent ici à la fois une réflexion sur l’œuvre elle-même et sa confrontation à des sujets contemporains – les OGM ou les Hackers (pirates informatiques), par exemple. L’ensemble n’a rien d’une hagiographie, pas même d’un hommage, comme en témoignent les foisonnantes pages de débat intercalées entre chaque article. Une approche critique de l’œuvre est revendiquée à plusieurs reprises, ainsi synthétisée par Jacques Roux : « S’approprier oui, s’affilier aveuglément non » (p. 12). Forts de ce programme, les « simondoniens » – tel est le nom que se donnent ces exégètes – vont jusqu’à admettre, sur certains points précis, le caractère « sommaire » (p. 31) ou inachevé de la pensée de G. Simondon, concernant l’inconscient, la culture – autre que technique – et le langage par exemple. Aussi Isabelle Stengers, tout en reconnaissant la séduction suscitée par une certaine « magie simondonienne » née en partie de l’originalité stylistique de l’auteur, n’hésite-t-elle pas à qualifier d’échec la tentative de G. Simondon d’appuyer sur les sciences de son époque une philosophie de la nature (p. 307). Finalement, c’est la difficulté à saisir, à cerner sa pensée qui est à l’origine de ces multiples réserves : « La pensée de Simondon ressemble à une œuvre d’art », souligne encore J. Roux, et en tant que telle, « peut susciter un certain trouble ». Elle « est de celles qui portent avec elles leur propre mystère », et qui « résistent à la première lecture ». Mais au-delà de l’exercice critique, indéniablement sain et salutaire dès qu’il s’agit de revisiter l’œuvre d’un penseur, les quatorze articles de ce livre nous proposent d’explorer la richesse conceptuelle de G. Simondon, dans toute la variété des champs abordés.
Plusieurs intervenants s’attachent à mesurer la portée politique de cette pensée, tel Daniel Colson (pp. 63-82) qui rapproche la conception simondonienne de l’individu et du transindividuel des écrits anarchistes du début du xixe siècle – ceux de Bakounine et Proudhon notamment. André Micoud interroge G. Simondon sur les OGM (organismes génétiquement modifiés), question d’une grande complexité ontologique aujourd’hui au cœur d’enjeux passionnés, générant des notions neuves et inconnues du philosophe. Plutôt que de s’appuyer sur la traditionnelle dichotomie naturel/artificiel, selon lui peu opératoire, A. Micoud propose d’avoir recours aux notions antagonistes d’objets techniques abstraits et objets techniques concrets, outils théoriques chers à G. Simondon. Ce rapprochement permet d’envisager les OGM comme les « résultats d’une construction technique qui intervient derechef sur l’histoire future de la tonalité du vivant » (p. 201), les fruits d’une évolution dirigée par l’homme, à opposer à la sélection orientée pratiquée depuis des millénaires et à ce titre, perçue comme « naturelle ». Avec ces nouveaux organismes, c’est du rapport entre le vivant et le temps dont il est question, et du contrôle de toute forme de vie par l’être humain – question politique s’il en est.
G. Simondon est principalement reconnu pour sa réflexion sur les techniques, née de son rejet de « l’opposition dressée entre la culture et la technique, entre l’homme et la machine. […] La culture se conduit envers l’objet technique comme l’homme envers l’étranger quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme orienté contre les machines n’est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère [3] ». « Encyclopédiste de l’âge cybernétique » selon Pascal Chabot (p. 153), G. Simondon serait-il un précurseur, ayant mis en évidence avant d’autres le « tissu sans couture des natures-cultures » de Bruno Latour [4] en reconnaissant la qualité de « médiateurs entre la nature et l’homme » des objets techniques ? Il fut en tout cas un partisan déterminé de la prise en compte de la technique par les sciences humaines : « Ainsi l’homme a pour fonction d’être le coordinateur et l’inventeur permanent des machines qui sont autour de lui. Il est parmi les machines qui opèrent avec lui [5]. »
Le texte d’Étienne de Banville sur la perruque illustre parfaitement cette perspective. Les objets de perruque – ou perruques – se caractérisent par leurs conditions de fabrication et de distribution non commerciale. Ils sont produits « sur le lieu de travail, sur le temps de travail, avec les matières et les équipements de l’entreprise, mais en dehors des prescriptions hiérarchiques. Objet personnel, [la perruque] est gardée pour soi ou sa maison, elle est donnée aux amis, voisins ou parents » (p. 92). La fabrication de perruque implique un ensemble de connaissances techniques, relationnelles et pratiques qui donnent à l’objet une épaisseur biographique, le dotent d’une histoire singulière ; c’est ce que G. Simondon définissait comme le halo enveloppant l’objet technique, celui-ci n’étant pas exclusivement définissable au sein de ses limites matérielles et fonctionnelles. Les objets de perruque apparaissent dans les interstices de l’univers industriel, ils sont hors catégorie, ni strictement utilitaire et technique, ni seulement esthétique et artistique. Les théories de G. Simondon établissent des ponts entre ces champs et situent bien la place des perruques dans l’usine, au carrefour de multiples relations sociales, hiérarchiques, amicales et familiales.
« Comment hériter ? » se demande en conclusion I. Stengers, qui interroge le rôle de la philosophie à notre époque et suggère que la pensée de G. Simondon permettrait de surmonter les divisions qui l’opposent aux sciences. Elle préconise un usage nomade de l’« outil-Simondon » et prévient contre le risque de considérer tout phénomène comme « compatible avec la pensée de Simondon ». Cet ouvrage parvient finalement à nous donner l’envie de nous intéresser de plus près à l’œuvre, y compris sur des thématiques a priori peu familières, nous incitant à revenir à G. Simondon et à nous replonger dans une pensée véritablement fondamentale. À peine regrettera-t-on l’obscurité de certaines interventions et des débats qui s’ensuivent, visiblement réservés, par le vocabulaire et les concepts utilisés, à des spécialistes (philosophie des sciences principalement) et limitant le profit intellectuel que pourrait en tirer d’autres disciplines. Mais cette critique, heureusement, est loin de viser la majorité des articles qui sont non seulement « lisibles », mais fort enrichissants pour la réflexion des sciences sociales.
Thierry Bonnot
â–  Michel Chauvière et Virginie Bussat, Famille et codification. Le périmètre du familial dans la production des normes, Paris, La Documentation française, coll. « Perspectives sur la Justice », 2000, 208 p.
Pour les chercheurs, sociologues, historiens ou économistes, qui travaillent aujourd’hui sur les politiques de la famille, et plus généralement sur les politiques sociales, ce petit livre sera précieux. Il offre en effet un panorama bien informé des quatre moments de la « codification » de ce que les auteurs nomment « le familial » en France. Le Code de la famille de 1939, d’abord, est analysé dans son contexte d’élaboration, comme aboutissement des mobilisations en faveur des familles nombreuses depuis le début du xxe siècle. Les trajectoires de quelques-uns des acteurs principaux de la période aident à comprendre une conjoncture à la fois nataliste et familialiste, dans laquelle des juristes et des démographes innovent en matière institutionnelle, réforment le droit successoral (la fameuse loi dite « du salaire différé » en agriculture) et créent des prestations familiales assorties d’un encadrement légal de la grossesse. La période troublée de Vichy et de la Libération, ensuite, est restituée avec ses principaux changements administratifs qui mèneront à une seconde codification familiale, moins instituée mais cependant pérenne, où, dans le contexte de la naissance de la Sécurité sociale, les allocations familiales sont gérées de façon autonome. Une partie des acteurs familialistes d’avant-guerre a survécu, ils sont à présent soutenus par un catholicisme retrempé dans la Résistance. Troisième moment, la rédaction d’un Code de la famille et de l’aide sociale en 1956 entérine la définition du « familial » – entendez maternité et prime enfance – comme une catégorie de l’aide sociale issue de l’assistance. Dernier moment, les débats contemporains autour d’une recodification difficile sont rapidement évoqués, tant il est difficile d’accéder aux sources lorsque l’enjeu est d’actualité.
Armés des outils de la sociologie politique, les auteurs nous fournissent des éléments d’information précieux, en particulier des tableaux de la structure de ces différents « codes » dont le statut juridique et les conséquences politiques sont bien analysés. Ils aident à percevoir les connotations négatives et, surtout, extrêmement restrictives, du terme « familial » dans le champ des politiques sociales françaises : aide sociale et non Sécurité sociale, c’est-à-dire assistance aux pauvres et non droit à une redistribution plus équitable des revenus par tête ; focalisation sur l’enfance et la maternité puis la parentalité, qui exclut les liens de parenté entre adultes ; opposition séculaire entre personnalisation juridique de la famille et suffrage universel. On comprend mieux, à la lecture de cet ouvrage, le décalage entre un univers politico-administratif héritier de cette longue histoire idéologique et les questions familiales contemporaines, qui en sont totalement absentes : boom des naissances hors mariage ; chômage des jeunes ; reprise de la natalité ; adoption internationale ; revendications d’accès des homosexuels à la parentalité ; accès d’une partie croissante des « mères de famille » à des carrières professionnelles ininterrompues ; conciliation difficile entre vie professionnelle et charges familiales ; (ré)apparition de la charge des vieux parents concurremment à celle des jeunes enfants ; revalorisation du cadre familial de prise en charge des malades chroniques voire en fin de vie, etc. Les quelques extraits d’entretiens auprès des acteurs de la recodification en cours laissent perplexe quant à leur capacité à se saisir de ces enjeux contemporains.
Florence Weber
â–  Bruno Latour, La fabrique du droit. Une ethnographie du Conseil d’État, Paris, La Découverte, coll. « Armillaire », 2002, 320 p.
Bruno Latour, connu pour son œuvre d’anthropologue – notamment des sciences – a été admis à titre d’observateur dans le Saint des Saints de la fabrique du droit administratif – le Conseil d’État. Il a ainsi pu assister pendant deux périodes de six mois aux travaux et réunions du Conseil d’État. Il a également participé durant deux mois aux sessions de formation des futurs magistrats des tribunaux administratifs. Enfin, il a conduit des entretiens avec des conseillers. Tel est le matériau empirique qui lui permet d’initier ses lecteurs à la prise de décision judiciaire. Et ceci constitue l’essentiel de son propos, occupant trois chapitres sur les six que contient l’ouvrage. B. Latour décortique les différentes opérations accomplies par les membres de la section contentieuse du Conseil, saisis d’une requête. Les principaux protagonistes – rapporteur, réviseur, commissaire du gouvernement – sont mis en scène, le temps de jouer leur rôle dans un cadre où rien n’est laissé au hasard. Tout commence, nous dit B. Latour, par un dossier, matérialisation de chaque affaire destinée à être jugée au Conseil d’État. Dans un premier temps, les pièces d’un dossier sont examinées par un conseiller rapporteur. Sa tâche ? Relier les « moyens » du dossier (entendez : les fondements juridiques des prétentions d’un plaideur) à d’autres textes (lois, décisions judiciaires antérieures) constitutifs de ce qu’on appelle le droit. Vient alors le temps de la rédaction de la note et des visas. Ceux-ci signalent « la totalité des textes auxquels s’accroche très littéralement le projet ainsi que les documents qui ont servi, de l’autre côté, à inclure la requête dans le réseau des textes de droit » (p. 100). À ce stade, le rapporteur élabore un dispositif que l’on peut voir comme un projet de la décision judiciaire à venir. Le mot projet est essentiel. Car reste à éprouver collectivement ce dispositif. Et le réviseur va être chargé par le président de la sous-section qui s’est vue attribuer le dossier, d’en réexaminer le contenu. Une opération menée oralement devant les autres membres de la sous-section, y compris le rapporteur. Les éléments du dossier sont donc disséqués, triturés, jusqu’au moment où les conseillers estiment possible d’inscrire au « rôle » (donc de juger), l’affaire. Le commissaire du gouvernement peut alors intervenir. Il fait connaître ses conclusions à l’audience, suivi ou pas par ses collègues conseillers lorsqu’ils rendent leur jugement. B. Latour parle joliment d’un « contrôle-qualité de forme particulière » à propos des conclusions du commissaire du gouvernement à qui il est demandé « de refaire l’ensemble du chemin déjà parcouru par les requérants, avocats, juges de première instance, rapporteur et réviseur, et d’aller refaire ensuite tout le chemin – deux fois centenaire – du droit administratif et de son vaste corpus, pour voir si tout cela se tient et se relie » (p. 229). À partir de son observation du travail des conseillers, B. Latour sait bien montrer en quoi le droit n’est ni un « emballage des relations de pouvoir », ni une simple énonciation de telle ou telle règle (pp. 152-153). Mettant à profit son expérience d’anthropologue des sciences, il interroge longuement dans son cinquième chapitre les deux postures – celle du scientifique et celle du juge – et montre en quoi elles diffèrent.
Le sixième chapitre de l’ouvrage est sans doute le plus important au regard du projet de l’auteur qui entend réfléchir à la façon dont se fabrique le droit. Plusieurs points de ce chapitre méritent discussion. Ainsi, partant de l’idée que le droit « mouline à lui tout seul plus de social que la notion de société dont il n’est d’ailleurs en aucun cas distinct », B. Latour conclut un peu vite que « le principal programme de recherche de la sociologie du droit, selon lequel il faudrait établir une relation entre le corpus de règles d’un côté et la société de l’autre ne résiste pas à l’examen » (p. 281). Or, les auteurs de ce programme, sans doute pris à contresens, ont bien montré que les règles juridiques sont avant tout des ressources mobilisables par des acteurs. Et que, pour avoir un effet sur la société, une règle de droit se doit d’être invoquée dans un procès par un des membres (voir Pierre Lascoumes et Évelyne Serverin, dans Actualité de Max Weber pour la sociologie du droit, 1995). B. Latour ne les contredit pas dans le fond, puisque pendant près de trois cents pages, il met en relation des requêtes de plaigants (membres de la société civile) et des textes juridiques. Et il le dit lui-même à propos d’une affaire de pantouflage jugée par le Conseil d’État, où le requérant invoque l’article 423-13 du code pénal pour faire tomber la nomination d’un fonctionnaire à la direction d’une banque : « ce qui scandalise la sous-section, désespère les avocats de la défense et inquiète les présidents du Contentieux n’a donc aucunement le caractère d’une obligation causale qui entraînerait la conformité du comportement de tous ceux qui rentrent en contact avec elle, mais plutôt celle d’une assise, d’une garantie, d’une possibilité dont l’efficace doit être sans cesse rafraîchie et qui serait tombée dans un oubli complet sans l’action opiniâtre d’un requérant procédurier » (p. 170).
Une seconde observation concerne les modes de production du droit. Ce qui fonctionne dans l’analyse de B. Latour, fonctionnerait-il dans un autre cadre ? Fort des observations des séances de travail des membres du Conseil d’État, il évoque le brassage de considérations politiques, économiques, de préoccupations d’opportunité, de justice, révélé par ces séances de travail. Tout cela ne suffit pas à faire du droit, dit-il. Arrive un moment où le droit doit prendre « en remorque » le « véhicule juridique » (p. 281). Autrement dit, les conseillers doivent pouvoir appuyer leur décision sur des textes juridiques préexistants. Cette analyse n’est pas généralisable à toutes les formes de production du droit, et notamment au mode législatif. En particulier lorsque les cadres juridiques disponibles ne permettent pas d’accueillir de nouvelles interactions sociales. La création du droit du travail du début du xxe siècle, en fournit plusieurs exemples. Ainsi pour la réglementation de la convention collective qui n’est pour les députés, ni une forme de stipulation pour autrui, ni de gestion d’affaire, ni de mandat – catégories auxquelles la très savante Société d’études législatives a essayé de la ramener au cours de ses travaux – mais « un contrat nouveau correspondant à des besoins nouveaux » (Rapport présenté par Chambon au nom de la Commission du travail en 1908, à la Chambre des députés).
Autre remarque, B. Latour rappelle le conflit fort ancien opposant deux points de vue dans l’observation du droit : le point de vue interne, plutôt attribué aux juristes, qui prétend étudier le droit de l’intérieur – c’est-à-dire à partir de règles de droit – et le point de vue externe, plutôt attribué aux sociologues, attaché à analyser le droit de l’extérieur. Latour décide de se ranger du côté des internalistes car, dit-il, « dans l’intrication des concepts juridique et des faits scientifiques […] on découvre une construction de société plus complète que dans l’ensemble des facteurs explicatifs mobilisés par les externalistes » (p. 278). Or, la posture de Max Weber me semble plus fertile que celle-ci, pour toute recherche menée à partir d’un matériau juridique. M. Weber, à propos du droit, des règles de droit, distingue dans Économie et Société, les points de vue juridique et sociologique. « Le juriste se demande, écrit M. Weber, ce qui a valeur de doit du point de vue des idées, c’est-à-dire qu’il s’agit pour lui de savoir quelle est la signification, autrement dit le sens normatif qu’il faut attribuer logiquement à une certaine construction de langage donnée comme norme de droit. Le sociologue se demande en revanche ce qu’il en advient en fait dans la communauté » (voir Genèses, n° 15, 1995, p. 150). Pourquoi pratiquer l’exclusive quand la combinaison de deux postures permet d’en savoir plus sur un objet de recherche ?
Francine Soubiran-Paillet
â–  Pierre Merle, La démocratisation de l’enseignement, Paris, La Découverte, coll. « Repères», 2002, 123 p.
Consacrer un ouvrage de synthèse à la démocratisation de l’enseignement peut paraître étonnant. Cette thématique se suffit-elle à elle-même, est-elle ni trop restreinte, ni trop vaste pour cerner des traits pertinents des systèmes scolaires ? S’agit-il de prendre distance avec une expression fort usitée en mettant en évidence ses usages politiques et scientifiques, voire de dresser un bilan des politiques de démocratisation ?
Pour construire son propos centré sur la France, l’auteur distingue deux dimensions de la démocratisation dont l’amalgame fréquent brouille selon lui l’analyse du phénomène : d’une part l’extension, la diffusion de l’enseignement à un nombre de plus en plus important de scolarisés (aspect « quantitatif »), d’autre part la réduction des inégalités au sein des institutions scolaires (aspect « qualitatif »). À partir de cette clarification, il revient sur le développement historique des structures scolaires en trois étapes —Ancien Régime et Révolution/IIIe République/Vichy et période actuelle. Pour chacune d’elles, Pierre Merle brosse les différenciations de filières ayant rythmé l’ouverture progressive des biens scolaires à des groupes sociaux jusque-là exclus. Ce rappel, qui s’attache aux débats, aux réformes, aux individus ayant marqué les conceptions scolaires et s’appuie sur des études classiques répertoriées dans la bibliographie, est utile en ce qu’il montre que la logique de démocratisation est un processus de longue durée. En revanche, il ne met peut-être pas assez en évidence qu’elle est inhérente aux buts contradictoires assignés aux systèmes d’enseignement dans des sociétés démocratiques, entre l’élévation du niveau de formation et le maintien des modalités de sélection sociale et économique. La « démocratisation » fait ici office de grille de lecture historique relativement efficace même si on n’aperçoit pas toujours la problématique sociologique à son fondement.
La deuxième partie de l’ouvrage aborde de façon plus frontale les inégalités d’origine sociale et de genre ; elle se concentre donc sur la démocratisation « qualitative ». Les lignes de discrimination subsistant dans les différents niveaux et filières du système d’enseignement sont passées en revue. Afin d’expliquer leur persistance, l’auteur montre, à l’exemple des zones d’éducation prioritaires, que les politiques éducatives ont des objectifs loin d’être uniquement orientés par des perspectives égalitaristes, ainsi que des effets difficilement maîtrisables ou évaluables par les acteurs sociaux et les recherches sociologiques. Cédant la place à des aspects généraux parfois un peu répétitifs, les éclairages intéressants sur les écarts régionaux dans l’offre et le « succès » scolaires, sur les inégalités liées à l’immigration ou sur les perceptions enseignantes de la démocratisation se trouvent « relégués » dans des encadrés.
Si l’ouvrage signale bien que l’appréhension de la démocratisation de l’enseignement pose problème, il développe ce constat dans une optique de sociologie de l’éducation plutôt que dans une perspective de sociologie politique qui tenterait d’expliquer pourquoi ce thème fait périodiquement débat en politique. Il se centre sur une approche descriptive et claire du processus, dont le cœur reste les constats chiffrés. Ainsi, les débats sociologiques des années soixante-dix sont évoqués brièvement, de même que les travaux récents qui proposent une approche ethnographique et qualitative des logiques d’orientation ou d’autoexclusion. La perspective retenue démontre en tout cas qu’on ne peut pas s’en tenir à des jugements à l’emporte-pièce, positifs ou négatifs, sur l’élargissement de l’accès à l’offre scolaire, vision dichotomique à laquelle il est parfois difficile d’échapper vu les enjeux sociaux impliqués dans le thème. Mais de cela les familiers du problème étaient certainement déjà convaincus…
Muriel Surdez
â–  Bernard Lahire, Portraits sociologiques. Dispositions et variations individuelles, Paris, Nathan, 2002, 431 p.
Deux modes d’explication coexistent en sociologie : aux modèles individualistes de l’action plaçant les préférences et les choix des acteurs au fondement de l’explication s’opposent des modèles dispositionnels qui ancrent l’action des agents dans des systèmes d’attitudes cohérents acquis durant le processus de socialisation. Le livre de Bernard Lahire procède de cette dernière tradition et constitue une tentative d’objectivation des dispositions à travers l’identification de régularités de comportement des individus. Cependant, B. Lahire entend montrer que ces dispositions ne présentent pas l’ensemble des propriétés que Pierre Bourdieu attribuait aux habitus. Pour B. Lahire, les schèmes d’attitude ne sont pas homogènes et transposables (la socialisation ouvrière se révélant par exemple de façon systématique dans l’ensemble des comportements de ceux qui en sont issus) mais peuvent au contraire être segmentés et contradictoires en fonction des secteurs d’engagement des agents et des rôles sociaux qu’ils endossent. P. Bourdieu inférait l’habitus de la similarité des attitudes et de la cohérence des éthos entre individus de même catégorie sociale : le concept d’habitus permettait de rapprocher de grandes catégories de socialisation et il s’agissait toujours d’un habitus de « catégorie sociale » ou de « classe ». La notion de transférabilité des dispositions d’un domaine social à un autre en découlait : les habitus des agents, parce qu’ils étaient déduits de leur position et de leur trajectoire, étaient considérés comme globalement cohérents puisque les différents comportements qu’ils commandaient présentaient davantage de similarités que de différences. P. Bourdieu ne précisait pas si, au sein de chaque individu, des expériences sociales successives et hétérogènes pouvaient conduire à des dispositions segmentées. Au contraire, B. Lahire, pour observer l’individualisation des dispositions, s’attache à en identifier les contradictions éventuelles, c’est-à-dire non pas l’incohérence ou le caractère aléatoire, mais la pluralité des régularités dans le comportement des agents produite par l’alternance de phases de socialisation constitutives de strates successives ou juxtaposées de dispositions.
Pour mettre au jour le caractère récurrent de certaines attitudes, B. Lahire interroge longuement huit personnes en leur demandant de raconter leurs relations familiales, leur cursus scolaire, leur expérience professionnelle, etc. L’enquête est souvent captivante et met en évidence les différentes phases de formation sociale des personnalités. Deux cadres de formation apparaissent prédominants : les expériences de la famille et celles du parcours scolaire. Ainsi B. Lahire va-t-il identifier durant l’enfance d’un de ses sujets, Sébastien Seyvoz, deux modes de socialisation familiaux, un cadre ascétique (entraînement sportif, engagement du père dans le travail pour acheter une maison, application dans le bricolage) et un cadre hédoniste (fête entre amis, etc.). B. Lahire va ensuite interpréter la suite des expériences scolaires et professionnelles de Sébastien en montrant comment les dispositions hédonistes vont s’imposer plus fréquemment que les dispositions ascétiques sans toutefois en rendre impossible la mobilisation dans certaines configurations. Dans un autre cas, l’entretien montre comment l’opposition à sa mère va durablement structurer chez Léa Cantelli certains traits dispositionnels–dispositions antiformalistes et antihiérarchiques, intransigeance et agressivité dans les relations sociales, dispositions « ascétiques et rationnelles » ou au contraire « spontanéistes et improvisatrices ». L’auteur montre comment des attitudes qui semblent adoptées durant l’adolescence par emprunt familial (disposition « hygiéniste ») ou en opposition à la mère (antiautoritarisme, énervement contre ce qui est ressenti comme des injustices) vont pouvoir se retrouver dans d’autres situations de la vie familiale et professionnelle de Léa et comment ces dispositions vont pouvoir être réactivées, conciliées ou mises en sommeil par les circonstances.
Bien que passionnante, la tentative de B. Lahire soulève pourtant un certain nombre de questions. À quelles conditions le sociologue peut-il nommer « disposition » une série d’attitudes « similaires » ou une « même » motivation avancée lors de plusieurs anecdotes par les personnes interrogées ? Dans cette recherche, B. Lahire ne résout jamais complètement cette difficulté : il suffit que S. Seyvoz indique que 1) son père était sévère ; 2) qu’il s’entraînait pour des compétitions sportives ; 3) qu’il travaillait intensément pour accéder à la propriété et 4) que la pratique du bricolage était considérée comme sérieuse au point de ne pouvoir faire de pause ou écouter de la musique avant la fin du travail pour que l’auteur identifie une « disposition familiale à l’ascétisme » qui va ensuite être réputée canaliser une grande partie des comportements de Sébastien. Le lecteur a parfois le sentiment d’une surinterprétation des réponses des gens questionnés sans doute parce que la forme même de la relation d’entretien n’est pas susceptible de servir de base unique à l’identification des dispositions. En effet, l’approche par entretien biographique a pour effet de laisser à la discrétion de l’interviewé l’évocation des situations sociales dans lesquelles vont être appelées à jouer les dispositions. En conséquence, B. Lahire est amené à interpréter en termes de dispositions des attitudes qu’une information plus complète aurait pu conduire à analyser comme le produit comportemental des interactions d’agents, certes dotées de dispositions mais au sein de configurations particulières structurant les attitudes et les atten