Genèses
Belin

I.S.B.N.2701134404
176 pages

p. 33 à 57
doi: en cours

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Dossier

no52 2003/3

2001 Genèses Dossier

Secret et public :

société et polices dans l’historiographie de la RDA

Thomas Lindenberger
Dans sa contribution, Thomas Lindenberger propose de dépasser la structuration duelle de l’historiographie de la RDA entre, d’une part, une histoire politique centrée sur l’appareil répressif et fondée sur les fonds du parti et de la police secrète et, d’autre part, une histoire sociale et culturelle fondée, elle, sur les fonds des « organisations de masse », des entreprises, etc. De fait, les approches qui tentent de réconcilier les deux grandes orientations se sont avérées les plus fructueuses pour la mise en place d’une histoire sociale du politique de la RDA. Ce choix implique, pour l’historien, le travail sur des fonds d’archives les plus diversifiés possibles qui ne sauraient se limiter aux legs de la Stasi. L’auteur développe ensuite l’exemple de l’appréhension de la jeunesse par le régime et démontre que celle-ci demeurerait biaisée sans l’apport des fonds de la « police populaire » (Volkspolizei) qui apportent un éclairage bien plus nuancé et différencié que ceux de la Stasi, aussi bien du point de vue répressif que de celui d’une histoire de la jeunesse en dictature. In his contribution, Thomas Lindenberger proposes to go beyond the dual structuring of GDR historiography caught between, on the one hand, a political history focused on the repressive machinery, based on party and secret police, and, on the other hand, social and cultural history based on documents pertaining to “mass organisations”, companies, etc. Indeed, approaches that attempt to combine these two general orientations have proved more fruitful for the actual writing of the social and political history of the GDR. For the historian, the choice implies working on as wide a variety of archive collections as possible, which must not be limited to the legacy of the Stasi alone. The author goes on to discuss the example of the regime’s fear of young people. He shows how this view would remain distorted without the contribution of the archives of the “popular police” (Volkspolizei), which provide a far more qualified, differentiated perception than those of the Stasi, not only from the standpoint of repression but also that of a history of young people under dictatorship.
Comment penser, du point de vue d’une socio-histoire du politique, le lien entre police et société dans une dictature de socialisme d’État [1] ? Pour aborder ce questionnement lié à la problématique des rapports entre police publique et police secrète et de leurs legs archivistiques, il est nécessaire, dans le cas de la RDA, de prendre en compte les éléments fondamentaux suivants : Le pouvoir du parti unique, le SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, Parti socialiste unifié allemand), garanti militairement par la puissance hégémonique soviétique ne fut à aucun moment légitimé par un processus plébiscitaire ou démocratique. Les intérêts matériels comme les idéaux du peuple et du régime étaient clairement antagonistes : les Allemands de l’Est désiraient entrer dans la sphère de l’économie de marché et de la démocratie alors que les dirigeants de leur État et du parti souhaitaient instaurer sur le sol allemand une économie planifiée et le « centralisme démocratique », et ce, quoi qu’il en coûte. Contrairement à la coterie nazie de la première « dictature allemande », le SED ne pouvait promettre à « sa » population aucun gain réalisable sur le dos de « tiers », mais contraignit au contraire la communauté à se serrer la ceinture, ce qui, en l’espace d’une génération, eut pour effet de déchirer le tissu matériel de la société moderne et industrielle. Le socialisme d’État exigeait des victimes sacrifiées au nom d’un ordre à venir moralement supérieur mais ne put, à aucun moment, offrir des compensations matérielles ou symboliques lui permettant de s’attirer des complicités actives.
Cette position en permanence défensive explique les coûts énormes dépensés par le régime pour la surveillance de sa propre population. « L’État-SED » devait bâtir et rebâtir, toujours et encore, son appareil secret de surveillance, et ce, au détriment de toutes les fonctions habituelles d’un État, car ses propres citoyens ne lui livraient le plus souvent, « spontanément », que des informations sans valeur. Cette indéniable réticence du peuple à l’encontre de ses dirigeants est à l’origine d’une perspective étroitement politique que l’historiographie de la RDA a adoptée il y a une dizaine d’années. Dans cette perspective, le MfS (Ministerium für Staatssicherheit, ministère de la Sécurité d’État appelé le plus souvent Stasi) représentait le côté « dur » et répressif de la dictature du SED, alors que les appareils d’État chargés de la production économique, des politiques d’assistance et de la culture incarnaient les techniques de domination « douce ». Les historiens du social travaillant à partir des sources des industries, des syndicats ou de l’appareil d’État étaient bien souvent soupçonnés de vouloir relativiser le caractère dictatorial du régime du SED. À l’opposé, les historiens du politique, arguant des stratégies de destruction psychologique et de liquidation des « ennemis » du régime, mettaient en valeur le noyau totalitaire de ce dernier [2].
Cette dichotomie entre une histoire politique « dure » et une histoire sociale « molle » a depuis fait son temps, aussi bien politiquement que scientifiquement. En effet, les pratiques de domination de la dictature est-allemande ne se laissent pas analyser exclusivement par l’entremise de l’histoire du MfS, pas plus que l’histoire sociale de la RDA ne peut se passer de l’histoire de son appareil de surveillance. À travers l’exemple de la Volkspolizei (police populaire) – la police publique de la RDA – je voudrais montrer ici comment une histoire de la répression politique et une histoire des rapports sociaux peuvent se fondre ensemble en une histoire sociale du politique en RDA. Afin de mieux comprendre les raisons d’un tel rapprochement, je m’arrêterai sur certaines conditions singulières pour la recherche créées par l’application de la loi sur les documents de la Stasi (StUG : Stasiunterlagen Gesetz) [3]. Fort logiquement, la société postdictatoriale dans laquelle nous nous trouvons est un champ traversé par des débats politiques et médiatiques extrêmement dynamiques rendus possibles, entre autres, par la consultation des documents hérités de la police secrète [4]. La recherche sur l’histoire de la RDA s’inscrit dans ce champ.
L’image dominante dans l’opinion publique d’une RDA considérée comme un État totalitaire fondé sur la surveillance et la répression, à laquelle les journalistes et les chercheurs ayant consulté les archives du MfS ont largement concouru, a contribué à faire émerger une attitude fortement polarisée à l’égard du passé est-allemand. Au début des années quatre-vingt-dix, s’imposa une geste triomphale qui illustrait l’effondrement honteux de la RDA en tant qu’alternative à la RFA et qui permettait également de régler des comptes avec des critiques du système venues de la gauche de l’ancienne République fédérale [5]. Aux côtés de ces interprétations s’établit un large spectre de recherches fondées pour l’essentiel sur les sources d’autres institutions parmi lesquelles figuraient les grandes organisations de masse comme les syndicats, les mouvements de jeunesse, les organisations féminines, etc., ou sur les archives de l’appareil d’État et de ses innombrables ministères, organes exécutifs, ou encore sur les sources judiciaires et administratives des échelons intermédiaires ou inférieurs. Ces documents sont consultables aux Archives fédérales à Berlin et dans les différentes Archives régionales des nouveaux Länder, quasiment sans aucune restriction. Un principe simple : sans consultation des procès-verbaux du Politbüro ou du secrétariat du Comité central, qui sont également accessibles aux Archives fédérales et régionales, il n’est pas possible d’aborder de manière sensée les nombreuses et passionnantes questions que pose l’histoire de la RDA.
Il n’est pas surprenant de constater que les approches en termes d’histoire sociale et culturelle au sens large se sont concentrées sur les archives héritées des organisations de masse et de l’appareil d’État. De ce fait, au mitan des années quatre-vingt-dix environ, un équilibre relatif entre deux grands paradigmes de recherche s’est établi : d’un côté, une histoire de l’opposition, de la répression et des appareils de domination [6] centrée sur les archives du SED et du MfS et de l’autre, une histoire sociale et culturelle fondée en premier lieu sur les fonds des partis [7], des organisations de masse, des appareils de l’État et des entreprises. Cette dualité s’est elle-même structurée de manière hétérogène en incluant aussi des éléments d’une vision « ostalgique » du passé [8]. Si, dans l’opinion publique, les sympathies des chrétiens-démocrates conservateurs semblaient aller plutôt largement à l’histoire politique et celles d’une partie des sociaux-démocrates à l’approche sociale et culturelle, de tels agencements ne se retrouvaient pas aussi simplement au niveau des chercheurs et des institutions de recherche. Bien au contraire, aujourd’hui de nouvelles recompositions semblent se dessiner. À l’encontre de la pression politique caractéristique du début des années quatre-vingt-dix, qui contribua largement à la polarisation de la recherche sur l’histoire de la RDA, les dernières années ont vu se développer des relations constructives qui contribuent à un enrichissement mutuel des différentes orientations en matière de recherche. Par ailleurs, des questions telles que les rapports entre la domination du Parti d’un côté et les structures et relations sociales de l’autre, figuraient, dès l’origine, au centre des préoccupations d’une partie des chercheurs en histoire sociale et culturelle. C’est parmi eux qu’émergèrent des concepts tels que « la société dominée de part en part » (durchherrschte Gesellschaft), les « limites de la dictature », les relations entre « domination et quant à soi » (Herrschaft und Eigen-Sinn) [9]. De ce point de vue, l’ironie de l’histoire est que l’un des enjeux de la discussion qui a le plus remis en cause la théorie du totalitarisme, à savoir la question de l’existence ou non, dans les conditions imposées par la dictature d’État socialiste, d’une « société » stricto sensu, s’est manifesté précisément suite à la réception des travaux de la sociologue Sigrid Meuschel qui s’inscrivaient pourtant justement dans la lignée des théories du totalitarisme [10].
Dans cette perspective, la nécessité du recours à l’héritage documentaire du MfS pour explorer « la domination en tant que pratique sociale » [11] faisait très largement l’objet d’un consensus. Cependant, des problèmes surgissaient lorsqu’on abordait la question des normes scientifiques satisfaisantes pour l’analyse de ces documents. La BStU (Bundesbeauftragter für die Stasi-Unterlagen der ehemaligen DDR : l’Institution fédérale chargée des archives de la Stasi) fut – et demeure – mal préparée aux besoins des chercheurs ce qui, en raison des fonctions originelles de l’institution, à savoir la réhabilitation des victimes de la dictature et la mise en lumière de cas individuels parmi les citoyens de la RDA, est compréhensible. Or, les historiens du social s’intéressent peu aux personnalités importantes ou aux cas particuliers porteurs d’une signification politique. Ils se concentrent plutôt sur les cas les plus communs ou les plus exemplaires qui, en tant que tels, ne se laissent apprécier que par la comparaison avec de nombreux cas beaucoup moins spectaculaires. De manière délibérée, les historiens du social ne se penchent pas sur les priorités affichées par l’appareil de domination mais ils tentent de reconstruire, en s’appuyant sur des faits en apparence « secondaires », les références latentes et les différents niveaux de représentations des acteurs qui leur échapperaient s’ils se contentaient d’analyser la seule manière dont ceux-ci s’auto-représentaient. Aux Archives fédérales, il est possible, grâce aux inventaires et aux fichiers, de se faire une idée précise des fonds des organisations de masse ou des différents ministères les plus adéquats pour entreprendre ce type de recherches. À l’inverse, l’état d’avancement du traitement et de l’inventorisation des fonds hérités du MfS – justement essentiels au travail de l’historien – ne le permet pas. Le chercheur doit, au sein de la BStU, soumettre sa problématique aux conceptions, à l’imagination, à la jalousie et aux disponibilités d’un employé généralement non qualifié, qui recherchera pour lui parmi les dossiers de la Stasi. Les résultats de ces recherches ne permettent pas de vérifier de manière incontestable qu’il n’y aurait pas, au sein même de l’institution, d’autres fonds relatifs au thème exploré ou si, auparavant, un matériau du même type n’avait pas, éventuellement, été déjà communiqué. Si, avec une distance de plus ou moins un an ou deux, on devait soumettre la même requête, on peut être certain que les documents présentés par les employés seraient alors différents de ceux obtenus lors de la première demande. Dans ces circonstances, il n’est donc guère étonnant que des documents cités dans des publications parues il y a quelques années ne soient plus en mesure de l’être aujourd’hui, tout simplement parce que les employés concernés ne sont plus capables de les retrouver.
Tels sont, rapidement évoqués, les problèmes posés à l’historien : il sera bien en peine de vérifier et de reproduire des résultats de recherche fondée sur les matériaux légués par le MfS. Si les recherches ne portent pas sur le cas concret de telle ou telle poursuite politique individuelle, si elles ne concernent pas les structures internes du MfS ou le contrôle exercé sur lui par le parti, alors, aussi longtemps que l’institution ne sera pas en mesure de satisfaire aux standards de l’archivistique [12], les résultats des recherches se fondant sur les sources de la Stasi resteront marqués du sceau du provisoire. Qu’il demeure toutefois possible, par un croisement avec des archives ordinaires, d’obtenir des résultats substantiels – même en histoire sociale – nous le démontrerons en nous fondant sur l’exemple des archives de la police est-allemande (öffentliche Polizei).
 
L’exemple de la police
 
 
L’écriture de l’histoire des dictatures modernes tend, traditionnellement, à considérer l’importance de la police « normale », c’est-à-dire celle qui porte uniforme et agit dans la sphère publique, comme négligeable par rapport à celle de la police politique secrète. À mesure que les problématiques sociales et culturelles trouvent un terrain dans la recherche sur les dictatures, l’intérêt se focalise sur les agences d’État et sur leurs prestations de services et d’assistance au quotidien, apparemment « apolitiques ». Ce type de recherche est fondé sur le présupposé que ce genre d’institutions reste à l’écart du conflit entre l’appareil de domination et la minorité oppositionnelle et que celles-ci sont en mesure de créer les potentialités d’un consensus entre le régime et de larges pans de la population [13].
Les intérêts, les questionnements, dont la destination est d’intégrer dans les problématiques les facteurs sociaux et culturels, se cristallisent autour de l’étude des pratiques de la « police publique » en tant qu’elle représente dans la sphère publique un poste-frontière entre l’État et l’individu. Ceci est d’autant plus vrai que la « police populaire » allemande (Volkspolizei ou VP) était, en RDA, chargée de tâches qui n’incombent pas à la police dans les pays occidentaux : celles des pompiers, la protection des entreprises, la police ferroviaire et le système pénitentiaire [14]. La police publique de RDA devait également accomplir tout ce qui incombe à une police moderne : dans la durée, elle ne pouvait remplir son rôle qui était de contribuer à la conservation de l’État en maintenant « l’ordre et la sécurité publique » que lorsque les besoins quotidiens en matière d’ordre et sécurité de la majorité des citoyens de RDA étaient pris en considération. Surveillance de la circulation routière, sécurité des biens et des personnes, diffusion de l’information, précautions dans l’utilisation des matières explosives et dangereuses, etc., dans tous ces domaines, les intérêts du SED en matière de domination et les sollicitations pratiques de la population de RDA se superposaient. Il s’agissait de créer les conditions d’une sphère publique sur laquelle on puisse compter et qui protège des dangers. Les habitants de RDA partageaient ainsi, dans les relations avec leur police, l’expérience ambivalente de citoyens modernes : elle était pesante lorsqu’on n’avait pas besoin d’elle et n’était jamais là lorsqu’on en avait effectivement besoin.
La contribution de la VP au maintien de l’État-SED ne se laisse bien entendu vraiment approcher et comprendre qu’à la condition de prendre en compte de manière satisfaisante les rapports ayant existé entre les deux polices, la secrète et la publique. Le MfS pouvait toujours, à tout moment, retirer des procédures en cours à la VP et il contrôlait celles-ci, au moins de manière inofficielle en usant de moyens secrets. La police secrète occupait par conséquent la position hiérarchique la plus élevée dans le cadre de ce partenariat. Mais elle devait également se conformer très exactement aux lignes directrices établies et aux décisions prises par le SED. Elle agissait au final, non pas pour son propre compte, mais en tant que « bouclier et glaive du Parti [15] ». Par conséquent, ce serait aussi une erreur de ne voir dans la VP qu’une prolongation du bras du MfS. Elle usait de méthodes de travail propres et poursuivait, dans le cadre des responsabilités qui lui incombaient, ses intérêts particuliers.
Ces méthodes de travail peuvent se résumer en une expression : « en étroite relation avec la population ». La Volkspolizei ne devait pas uniquement observer et prévenir mais également agir en étroite collaboration avec les citoyens afin de renforcer leurs liens à l’État. Une partie de ces citoyens, « les assistants volontaires de la Volkspolizei » aidaient celle-ci après leur travail dans le cadre de patrouilles, pour le contrôle de la circulation et dans les tâches administratives. Par ailleurs, dans chaque assemblée locale ou régionale siégeaient également, comme représentants élus, des membres de la VP. Ils pouvaient donner des conseils ou rédiger des arrêtés au niveau local, lorsque ces arrêtés concernaient les affaires « d’ordre et de sécurité publique ». Un autre champ d’intervention peut être mentionné ici : les « tribunaux populaires » dans les entreprises et les unités d’habitation. Il s’agissait d’instances de conciliation situées en amont des procédures pénales et dans lesquelles des policiers, en collaboration avec des fonctionnaires syndicaux, des activistes du Parti et de « simples » citoyens réglaient non seulement des conflits d’intérêts relevant du droit civil, mais également de petites transgressions de la loi comme des vols bénins, les troubles à l’ordre public par des mesures « éducatives ».
Officiellement, le MfS ne participait pas à ces activités mais, en pratique, il le faisait non officiellement, dans la mesure où, par exemple, il recrutait un policier ou un représentant élu comme espion. La collaboration étroite et officielle entre les deux polices se concentrait logiquement sur les formes de criminalité située à la charnière entre des crimes « normaux » et des crimes politiques et dont la poursuite requérait tout particulièrement sa coopération. Les délits les plus mineurs comme l’ivresse alcoolique ou le dénigrement de l’État dans des plaisanteries de jeunes restaient le plus souvent du domaine de compétence de la police criminelle de la VP. Les crimes de sang « conventionnels » – comme ceux commis par jalousie ou par envie – demeuraient également clairement sous sa compétence. Il en allait autrement avec la criminalité économique à grande échelle ou avec les délits commis par des fonctionnaires politiques. En règle générale, ils étaient traités par la Stasi, tout comme les crimes politiques graves tels que les actions clandestines, les affaires d’espionnage, les délits d’opinion ou la propagande.
Au regard de l’énormité et de la diversité des champs de compétence de la VP, les fonds d’archives hérités du ministère de l’Intérieur qui était la tutelle administrative de la VP nous livrent des témoignages riches, de détails et de nuances, du quotidien en RDA. À la différence du legs documentaire de la Stasi, il s’agit là de fonds dont la conservation, l’inventorisation, l’accessibilité et la disponibilité, pour la période allant des origines jusqu’au milieu des années soixante-dix, doivent être considérés comme des modèles. Cela est dû notamment aux chercheurs internes à la VP elle-même qui, dès le milieu des années soixante, soucieux de leur tradition, ont conservé les fonds des origines de l’institution selon des standards de l’archivistique moderne. Ils ont établi des inventaires, aussi bien au niveau central et ministériel, qu’au niveau des arrondissements et des cantons.
Si l’on travaille de manière détaillée avec ces matériaux dans le but de parvenir à établir les rapports entre l’État-SED et ses citoyens, on prend rapidement conscience que certaines des spécificités attribuées aux archives du MfS doivent être relativisées. Au sein d’instances spécialisées dans le contrôle des comportements [16], des policiers de la VP notaient également, comme leurs collègues du MfS, jusque dans les moindres détails – et les plus intimes – tout ce qui concernait la vie quotidienne de leur « clientèle ». Un exemple parmi d’autres : lors de la campagne de collectivisation de l’agriculture à la fin des années cinquante, les policiers de la VP rédigèrent des « analyses de villages » exhaustives qui peuvent aujourd’hui servir de photographie de la situation économique, sociale et politique du monde rural à ce moment précis. Un « rapport de brigade » rédigé par des officiers de la VP chargés d’un village de quatre mille habitants, Dallgow près de Nauen, à environ cinquante kilomètres de Berlin, ne recense pas seulement les nombres d’hommes, de femmes et d’enfants mais dresse également la répartition de la population par catégorie sociale (ouvriers, agriculteurs intégrés aux coopératives, exploitants privés, employés, « travailleurs intellectuels », artisans et retraités) [17]. La « vie culturelle » est aussi observée avec une attention particulière. Dallgow ne possédait pas de lieu central dévolu à la culture. Trois fois par semaine le « cinéma au village » projetait son programme, alternativement dans chacune des trois parties de la commune [18]. En outre, l’une des unités d’habitation possédait une salle destinée à accueillir les clubs, salle « qui pouvait être qualifiée de principal foyer d’attraction pour les jeunes de la LPG » (Landwirtschaftliche Produktionsgenossenschaft, coopérative de production agricole) :
« La “vie culturelle” se manifeste essentiellement en soirée lorsque les jeunes se retrouvent dans les bars pour jouer au billard ou aux cartes. Il est à noter que, dans tous les débits de boissons, on peut trouver deux tables de billard qui, tous les soirs, sont sans interruptions prises d’assaut par des jeunes qui s’attroupent autour d’elles. Du côté des activités culturelles féminines, on peut noter la faiblesse de l’action du DFD [Deutscher Frauenbund : Union des femmes allemandes]. Seule une chorale de quinze femmes est active. Ses représentations sont très espacées dans le temps. Bien que la plupart des jeunes de la LPG se retrouvent dans le “local télé”, l’encadrement culturel est insuffisant. Certes, certains de ces jeunes sont bien membres de la FDJ [Freie Deutsche Jugend, Jeunesse allemande libre : principale organisation de jeunesse encadrée par le Parti], mais celle-ci n’a pas de direction permanente au niveau local. Il en va de même pour les enseignants ou du côté de la direction de la résidence des apprentis : ils ont trop peu d’influence dans l’éducation des jeunes. »
Plus loin, le rapport des officiers de police contient une présentation précise du nombre de membres des différents partis et organisations de masse, des structures de l’économie rurale, des graffitis politiques occasionnels et pour finir, un survol des « centres de gravité des cercles de personnes surveillées ». À cette dernière catégorie appartenait le fils d’un receveur de l’impôt de l’Église qui, en tant que membre actif de l’association des jeunes diffusait, entre autres, des billets d’entrée pour des manifestations organisées par des organisations évangéliques mais aussi pour la Waldbühne [19] à Berlin-Ouest. Toujours dans cette catégorie, on trouvait deux adultes soupçonnés de faire des trafics et de la contrebande à Berlin-Ouest ainsi qu’une femme « connue sous le surnom de SENSE et réputée pour être l’une des pires “coucheuses” (HWG) (Häufig wechselnde Geschlechtspartner, individu changeant fréquemment de partenaire sexuel) du canton » et son partenaire du moment. On retrouvait aux côtés de ces personnes la mention nominale des membres de la secte des témoins de Jéhovah. D’autres paragraphes concernaient le travail du pasteur et le problème des « travailleurs frontaliers » se rendant régulièrement à Berlin-Ouest [20].
De telles « analyses de village » et autres « rapports de brigade » brossent justement le tableau, non seulement des opinions politiques et de la vision du monde des habitants, mais également des relations familiales, des réseaux sociaux, des rapports professionnels et économiques, des forces et des faiblesses des individus. Ils le font avec une précision et une exhaustivité dont le MfS lui-même n’aurait pas été capable à cette époque car il souffrait, à ce moment encore, de manque de personnel. Pour le SED, ces informations étaient capitales pour mener sa politique de collectivisation forcée ; aujourd’hui, en mettant en œuvre une prudente critique des sources, on peut y lire de véritables protocoles d’enquêtes ethnographiques.
Pour l’histoire sociale de la RDA, ce type de documents est doublement significatif : non seulement, ils peuvent servir de matériau brut pour des « descriptions serrées » de la vie quotidienne (dans ce cas, celle de la société rurale), mais ils offrent également un point de vue bien plus nuancé que les archives de la Stasi – obnubilée par l’opposition politique et les actions de résistance – sur les interactions entre l’État et la société [21]. La Volkspolizei devait, au quotidien, enregistrer et « comprendre » tout le spectre des réactions possibles des citoyens à l’égard des représentants de la force publique : de la collaboration « librement consentie » au refus d’obtempérer aux ordres policiers, voire à la résistance active, en passant par l’acceptation indifférente des ordres. Le but de cette observation était de mettre en place une « gestion » de l’ordre et de la sécurité publique adaptée à chaque situation. Celle-ci impliquait le recours à un répertoire gradué de mesures d’abord « éducatives », puis « punitives ». Pour chaque cas particulier, il s’agissait de trouver la voie médiane royale entre ce que le pouvoir qualifiait souvent « d’opportunisme libéral ou social-démocrate » d’un côté et « l’outrance gauchiste sectaire » de l’autre.
Contrairement à ce qui prévaut dans le cas du MfS, on ne trouve, dans les archives de la VP, au niveau le plus bas des procédures judiciaires, que rarement des documents tels que des rapports d’enquêtes et d’observation, des rapports d’espionnage ou d’écoutes ou d’autres matériaux ayant servi de preuves à la police [22]. C’est là la principale différence entre les deux héritages archivistiques, le revers de la médaille de l’entreprise d’archivage précoce de la VP : le tri a fait disparaître une grande partie des « archives intermédiaires ». Elles ne furent conservées que dans les cas les plus spectaculaires ou significatifs sur le plan criminel. Contrairement à la Stasi, la VP renonça à se constituer une mémoire globale, toujours disponible et consultable sans limites temporelles, de tous les faits et de toutes les personnes qu’elle avait enregistrés ou « traités » à un moment donné. Comme dans le cas des forces publiques d’autres pays, l’archivage s’est traduit, au fil du temps, par la destruction de montagnes d’informations relatives à des cas individuels s’étant produits des décennies auparavant. On ne conservait que les cas spéciaux, riches d’enseignements, ainsi que les rapports finaux d’enquête dans lesquels, cependant, les cas individuels étaient présentés et évalués avec une certaine exhaustivité [23].
La police secrète avait un rapport différent à ses documents : dès qu’il s’agissait du cœur de son travail, à savoir l’identification et la lutte contre des opposants politiques, elle devait conserver toutes les informations ad hoc collectées. Celles-ci devaient demeurer disponibles afin de pouvoir être réactivées à tout moment. Ce fonds « opérationnel », conservé intact jusqu’à présent, est désormais à la disposition des chercheurs. Mais justement, cet état de fait réduit d’une manière spécifique la focale et les perspectives d’approche de la réalité passée. La façon de voir de la police secrète est, dans une certaine mesure, reproduite par le chercheur. Cela est en particulier dû aux règles d’accès qui, sans la mise à disposition des chercheurs d’inventaires et de bordereaux de versement établis selon les règles de l’archivistique, rendent impossible une évaluation critique autonome du matériau. C’est seulement à la faveur d’une « contextualisation des archives de la Stasi » nourries de la consultation d’autres fonds d’archives que la véritable place de la police politique est-allemande se laisse appréhender dans une perspective d’histoire sociale. La consultation de ces autres fonds permet, notamment, d’apprécier la manière dont la Stasi recueillait de l’information auprès des instances avec lesquelles elle coopérait, de qui elle recevait des consignes (naturellement du SED), à qui elle-même transmettait des consignes, dans quelles occasions elle s’immisçait dans le travail d’autres institutions pour tenter « inofficiellement » de le diriger. Sans cette « contextualisation », la description se limite à une perspective vue « d’en haut », apparemment satisfaisante par elle-même, privilégiant l’analyse de l’appareil de domination. Celle-ci risquerait de réduire l’histoire de la RDA à celle d’un conflit permanent entre deux minorités : les citoyens de RDA actifs dans l’opposition et ceux qui les poursuivent, y compris les « collaborateurs inofficiels » de la Stasi (IM, Inoffizielle Mitarbeiter).
Il ne faudrait pas pour autant diminuer l’intérêt légitime à porter à cette histoire. Cependant, tout nécessaire et justifié qu’il soit, cet intérêt doit s’inscrire dans le cadre des règles du travail scientifique avec lesquels on ne doit pas transiger. Un regard posé sur des fonds parallèles à celui de la Stasi – comme ceux de la VP – montre à quel point une histoire de la domination politique en RDA fondée uniquement sur des sources du MfS ou du SED serait incomplète. Le combat de l’État-SED contre les « sous-cultures » de la jeunesse, offre, dans cette perspective, un exemple éloquent [24].
 
Rowdy et Beatfans entre répression et surveillance
 
 
Les concepts de Rowdy et de Beatfan
En Allemagne, environ depuis le début du xxe siècle, on nommait « Rowdys » ou « demi-durs » (Halbstarke) des jeunes hommes aux comportements plus ou moins violents. À partir des années cinquante, à l’Ouest on désigna couramment ces jeunes gens, en rapport avec la vague rock’n roll de l’époque, « rocker » ou « demi-durs » alors qu’à l’Est, le concept de « Rowdy » issu de la langue familière et quotidienne fut repris dans le langage criminologique puis juridique. Il devint par là un équivalent direct de l’anglicisme soviéto-russe chuliganov (d’après hooligan) [25]. Les Beatfans étaient quant à eux, tout simplement des fans de la musique « beat » de l’époque (Les Beatles, les Stones, les Who…).
De prime abord, le traitement de la délinquance juvénile était naturellement et exclusivement entre les mains des criminologues et des procureurs. Mais, avec l’apparition, à la fin des années cinquante, de bandes de « jeunes demi-durs » sur le modèle occidental – ceux qu’on appelait alors les Rowdys – les politiciens de RDA, spécialistes de la sécurité, développèrent en très peu de temps un scénario hautement politisé dans lequel la jeunesse était considérée comme un « ennemi intérieur [26] ». Selon ce scénario, l’ennemi de classe à l’Ouest, par le truchement des mass médias audiovisuels, se livrait à une véritable guerre psychologique visant à jeter la jeunesse dans l’opposition à l’État socialiste et à la gagner à la cause de la résistance contre-révolutionnaire. En 1960, un rapport de l’administration centrale de la VP résumait ainsi cette vision des choses :
« Le phénomène Rowdy […] n’est pas seulement gros d’un danger de blessures physiques et de dégradations contre les biens, il fait également courir le grave danger d’une criminalité ciblée contre l’État et l’ordre social. Les forces impérialistes agressives pourraient instrumentaliser les groupes existants pour mettre en scène des provocations antiétatiques. Le phénomène Rowdy et celui des bandes de jeunes renforceront l’indiscipline et le pouvoir de l’anarchie petite-bourgeoise et affaibliront les forces et l’autorité des organes de l’État de RDA et la relation de confiance entre ces organes de l’État et la population de RDA [27]. »
Dans la mesure où les unités de la Volkspolizei étaient sans cesse confrontées à des actes de délinquance et à des bagarres rangées lors de fêtes populaires et qu’elles s’avéraient incapables d’enrayer efficacement le phénomène, les dirigeants de la police interprétèrent le potentiel contre-révolutionnaire des Rowdys en termes de stratégie et de tactique militaire. L’escalade typique de la violence – d’une petite bagarre à une action policière massive contre la foule – était, selon eux, l’illustration d’une « utilisation des fêtes populaires » par l’ennemi de classe. Le « lien politique » entre de tels événements et les « conceptions du militarisme allemand », pour reprendre les termes d’une intervention lors d’un colloque de chefs de la police en juillet 1960, « est très clair. […] L’ennemi met en scène de telles provocations pour tester la force de frappe et la capacité de réaction des organes de sécurité ainsi que pour vérifier le comportement du peuple à l’égard des forces armées [28] ».
Par-delà cette interprétation politico-militaire du phénomène Rowdy, le triste quotidien des poursuites pénales offrait également à l’interprétation une dimension juridico-criminologique :
« Le phénomène Rowdy trouve ses raisons, […] dans le cas de ces comportements criminels, dans le fait que le coupable commet de tels actes dans le but d’exprimer ainsi intentionnellement qu’il méprise les fondements de la discipline sociale et étatique, qu’il ne la reconnaît pas et par conséquent, qu’il porte atteinte à l’ordre et la sécurité publics [29]. »
En s’exprimant ainsi, dès 1956, un jeune procureur introduisait dans le droit pénal de RDA une grille de lecture en vigueur en URSS depuis les années vingt. Dès lors, l’expression « phénomène Rowdy » ne désignait pas des comportements concrets, qui auraient par ailleurs pu être punis en mobilisant d’autres concepts (coups et blessures, vandalisme, injures, troubles à l’ordre public, etc.). Elle servait à désigner une attitude délibérément dirigée contre l’État et la société avec une intention démonstratrice dans le cadre de laquelle de tels délits étaient commis. Cette manière de voir situait le « phénomène Rowdy » à la frontière du crime politique alors même qu’en soi, ces comportements n’étaient pas explicitement politisés.
Aussi longtemps que les frontières berlinoises étaient restées ouvertes, le « phénomène Rowdy » avait pu être très largement attribué à une influence directe de l’ennemi de classe. Dès lors, les experts en sécurité et en éducation prônaient en premier lieu la répression directe pour combattre cette forme de délinquance juvénile. Après l’érection du mur de Berlin, les choses changèrent. Comme l’influence occidentale était désormais réduite à la radio et à la télévision, l’État-SED plaçait ses espoirs en une disparition naturelle de la délinquance et ce, dans tous les groupes sociaux, et pas uniquement parmi les jeunes. La politique générale de lutte contre la criminalité faisait désormais la nuance entre une masse de délinquants plus ou moins inoffensifs et un petit groupe de criminels politiques et capitalistes demeurés en RDA. Ces derniers devaient être punis avec toute la sévérité du droit socialiste. En revanche, il convenait d’appliquer aux premiers des peines plus « douces » à vertu éducative, dans le but de les intégrer à la société.
Et effectivement, la criminalité recula en RDA – quoique de manière différenciée. Si les délits commis par les jeunes ne connurent pas des taux de croissance comparables à ceux des sociétés occidentales, ils restèrent importants [30]. Après le recul d’une criminalité résiduelle dans l’immédiat après-guerre, parallèle à celui de la population adulte, les taux de délinquance juvénile se stabilisèrent « fermement » à partir de la fin des années cinquante, à l’encontre de la tendance générale. Ainsi, entre 1963 et 1969, la délinquance des quatorze-dix-huit ans oscillait autour d’un taux de trois mille cas pour cent mille, alors que pour l’ensemble de la population elle n’atteignait pas le quart de ce taux [31]. Ainsi, si la criminalité des adultes baissa effectivement, celle des jeunes se cristallisa au fil des années à un niveau nettement supérieur. Année après année, ce phénomène résista fermement à toutes les mesures éducatives avant de disparaître avec l’entrée dans l’âge adulte.
Cette persistance incompressible de la délinquance juvénile était pour le SED une véritable provocation, car elle remettait de facto en cause les perspectives d’avenir qu’il offrait et, par conséquent sa prétention à diriger la société tout entière. Dans le même temps, le comportement de groupe des jeunes, de plus en plus influencé par l’industrie de divertissement et les modes occidentales, démontrait de manière criante à quel point l’État-SED ne parvenait pas à influer sur les cœurs, les esprits et les corps. Afin de ne pas criminaliser en bloc tous les loisirs des jeunes se distanciant de ceux des adultes, les spécialistes de la police criminelle développèrent une criminologie empirique apte à livrer une image nuancée des différents dangers encourus. Un rapport consacré à la délinquance juvénile en 1963 concernant l’arrondissement de Potsdam nous le montre bien.
Les activités des « cliques » et des « groupes » de jeunes telles qu’elles sont décrites pour la période en question recouvrent deux dimensions : des agissements typiquement rowdy dans la sphère publique – dégradation de biens, insultes et bagarres – d’une part et l’organisation de « fêtes » privées ou semi-publiques, comme dans les clubs de jeunes, d’autre part.
Dans le premier cas, il est en fait question de groupes où se concentrent de jeunes récidivistes. Pour le premier trimestre de l’année 1963, deux exemples allant dans ce sens sont proposés dans le rapport. Chacun des deux groupes – de Rathenow et de Brandebourg – compte sept membres. Ces groupes profitèrent de la projection du film de la DEFA (Deutsche Film AG) [32], La bande des crânes rasés, pour « imiter les comportements décrits dans le film et arborer le même type de coiffure. Ces deux groupes n’avaient pas de contacts entre eux et c’est bien le film qui les inspira tous deux comme cela put être établi par la suite. Dans les deux groupes, de jeunes récidivistes étaient de véritables provocateurs. Par des moyens de pression sociale, les jeunes furent persuadés que leurs réactions après le film ne correspondaient pas à notre manière de concevoir la vie en société [33] ».
Si on regarde aujourd’hui ce « film de rock » à la mode au moment de la RDA et la manière dont les personnages et le déroulement de l’action sont présentés, l’identification des jeunes avec ces voyous semi-criminels qui, par jeu, se rasent la tête et tyrannisent de braves touristes n’étonne guère. Aussi réussis que soient certaines scènes et certains passages du film, son message est très clair : il condamne ceux qui refusent de se conformer à la société d’opulence de RDA, décrite à moult renfort d’images. Mais, dans le même temps, en mettant en scène les comportements déviants, il offre, bien involontairement mais non sans succès, un potentiel d’identification et d’imitation [34].
À l’encontre de tels groupes constitués de récidivistes et de « travailleurs occasionnels », la police criminelle instruisait des dossiers sous les motifs de « préparation de passage illégal de frontière », cambriolage, coups et blessures, voire brigandage. Il n’est pas difficile de reconnaître derrière ces descriptions l’image, typique pour la RDA, de « l’asocial » qui permet de présenter le refus de travailler ou les motivations « apolitiques » comme de véritables atteintes aux règles égoïstement motivées et comme une marginalité sociale [35].
Dans le second cas d’activités des groupes et des cliques de jeunes, toujours évoqué par les criminologues, celui de l’organisation de fêtes, les choses s’avéraient plus compliquées. Ces fêtes n’avaient pas uniquement lieu dans l’espace privé des appartements ou des maisons : dans nombre de cas, c’étaient les « maisons des jeunes » officielles ou les locaux des organisations de masse qui servaient de bases d’opérations pour des comportements idéologiquement déviants. Dans le rapport pour le troisième trimestre de l’année 1963, on trouve la description suivante d’un rassemblement de quatorze jeunes à Gross-Ziethen dans l’arrondissement de Königs-Wusterhausen :
« Il [le rassemblement] avait lieu – et ce n’était pas là une exception – dans les locaux de la Croix-Rouge allemande et, sous ce camouflage, il visait à glorifier et à imiter de manière organisée la manière de vivre occidentale. Les membres du groupe, ensemble ou isolément, n’écoutaient presque exclusivement que les radios de l’Ouest et adulaient les hits occidentaux. Grâce à une action concertée de toutes les forces de l’État et de la société, on a pu de manière positive réorienter ces jeunes et prévenir des comportements condamnables en formant à partir de ce rassemblement un club de jeunes [36]. »
À d’autres endroits, ce fut justement au sein des clubs de jeunes officiels que se développèrent, à la faveur de leurs structures autogérées, des sociabilités indésirables : à Eichwalde près de Berlin, la Volkspolizei était confrontée à un groupe de jeunes qui « influaient et dirigeaient dans leur optique propre le conseil d’administration du club. Ainsi se développa dans ce club une vie sociale proche de celle d’un bar de nuit », ce qui annonçait tout simplement sa mort prochaine du fait des organes et des organisations de masse du lieu [37]. Derrière le concept codé « bar de nuit » se dissimulait en fait un aspect particulièrement condamnable de la décadence occidentale, à savoir des relations sexuelles dans des lieux semi-publics, qui dans l’un des cas se déroulait dans ce que les jeunes avaient nommé leur distrayant « caveau de jazz ». Les « fêtes » organisées dans les appartements étaient souvent qualifiées par les spécialistes – dans un souffle de voix – « fêtes avec débordements sexuels » ou des concepts équivalents comme « fêtes avec détournements de mineures » ou avec « échanges de littérature pornographique ». Le concept très souvent utilisé de « glorification des danses à la mode occidentale » était porteur de cette même connotation sexuelle [38]. Certes, les mesures prises à l’encontre de cette « culture de teenagers » [39] passaient rarement le seuil de la procédure policière en bonne et due forme comme c’était par ailleurs le cas pour les bandes de Rowdys. Cependant, la Volkspolizei travaillait systématiquement à « éclaircir » tous les cas et prenait des mesures « éducatives » visant à la « dissolution » de ces groupes de jeunes.
L’ensemble de ces rapports de la VP sur la situation de la délinquance juvénile pour les années soixante donne une image de la menace graduée représentée par les manières de se comporter de la jeunesse. Le comportement jugé le plus inoffensif était celui de ces groupes de jeunes passionnés de deux-roues qui se rassemblaient régulièrement au coin d’une rue. Les unités de la VP étaient chargées de les persuader de bien vouloir exercer leurs activités dans l’un des cadres prévus à cet effet : par exemple dans l’un des clubs encadrés par la FDJ ou dans un groupe local agréé du « club des motards de RDA » ou bien encore de l’organisation de masse, la « société des sports et des techniques » (GST : Gesellschaft für Sport und Technik) dont le but était en fait de dispenser une « initiation à la défense ». À l’autre extrémité du spectre des comportements, figuraient les « bandes » prêtes aux délits les plus « graves », tels que la « violation des frontières » ou autres « crimes capitalistes ». Ces « bandes » rassemblaient « récidivistes » et autres « asociaux » et devaient être « durement » réprimées. Les « bandes » étaient tout particulièrement ciblées et systématiquement liquidées une fois qu’on avait identifié le « meneur » et qu’on l’avait condamné à une peine de plusieurs années de travaux forcés. Les autres membres du groupe étaient placés sous surveillance permanente et remis entre les mains d’entreprises d’État pour être rééduqués par le travail. Les comportements situés entre ces deux extrêmes étaient également jugés dangereux. Ils concernaient les hédonistes décadents imprégnés de culture occidentale, les fans de rock et de Beat-music (Beatfans), les babas cool et autres hippies, qui, eux, se retiraient dans une sphère semi-privée et étaient par conséquent les plus difficiles à contrôler.
Si l’on abordait cette problématique par le biais des archives de la Stasi, on serait amené, en l’état actuel de disponibilité et d’ouverture des archives, à voir au premier abord dans ce phénomène de véritables bandes organisées de jeunes ayant des intentions clairement criminelles et politiques. La Stasi coopérait en effet étroitement avec la Volkspolizei à la surveillance des groupes de jeunes jusqu’au plus bas niveau de hiérarchie des cantons : ils échangeaient des rapports d’observation et mettaient en place des fichiers communs. Dans ce cadre, c’était bien entendu le MfS qui décidait que tels cas étaient « non politiques », donc moins graves et destinés à être traités par la police et que tels autres devaient être pris en charge par la Stasi elle-même. Par conséquent, dans les archives de la Stasi, on retrouve surtout des documents relatifs à ceux qui étaient considérés comme de véritable « bandes » – au sens juridique de l’époque – et qui étaient observées et poursuivies. Ainsi, au MfS, les rapports se concentrent essentiellement sur les délits comme la « violation de frontière », le port d’armes prohibées et surtout la résistance contre les forces de l’ordre, comme cela arrivait souvent en marge des grandes manifestations organisées et des fêtes populaires. Comme dans le cas des criminologues de la Volkspolizei, les tchékistes de la Stasi faisaient appel à des stéréotypes pour expliquer ces comportements. Ils évoquaient l’influence occidentale démoralisante pour la jeunesse, le dramatique échec des responsables éducatifs. Cette explication visait d’un côté le « milieu négatif » représenté par des parents irresponsables et, de l’autre, l’indifférence reprochée aux enseignants et aux responsables des organisations de masse [40].
En revanche, dans les rapports – plus circonstanciés – de la VP, on trouvera des informations bien plus détaillées que celles de la Stasi, relatives aux catégories de jeunes jugés encore « inoffensifs » et à leurs comportements de groupe. Ainsi, en 1967, les policiers de Potsdam avaient pu mettre le doigt sur un nouveau phénomène pour le moins paradoxal :
« L’influence trop faible et les efforts insuffisants de la FDJ et des organes étatiques dans l’organisation du temps libre entraînaient toujours davantage de jeunes ayant les mêmes centres d’intérêt à se regrouper et à installer eux-mêmes des lieux – des caves – pour s’y retrouver sans cesse pour danser au rythme de la musique occidentale. […] Il est à noter que ces regroupements organisés par les jeunes sont la marque de leur esprit d’initiative et le résultat d’un gros travail, lorsqu’il s’agit de l’aménagement de tels lieux de rencontre. Les jeunes font également preuve d’une grande richesse d’idées et d’une véritable abnégation que l’on ne retrouve pas lorsque ce sont les organisations de jeunesse ou les organes de l’État qui tentent de mobiliser ces jeunes pour un travail collectif. Bien qu’il s’agisse, lors de ces regroupements, d’un mélange hétérogène de jeunes, nous n’avons pas constaté, par exemple dans le groupe de Treuenbrietzen dans le canton de Jüterborg, de tendance à des comportements illégaux. Au contraire, il règne dans ce groupe un ordre strict et ils ont affirmé qu’ils ne se rendaient pas dans les locaux des clubs existants car dans ces endroits, des bagarres éclatent régulièrement et qu’on y boit de l’alcool au-delà du raisonnable, ce qui fait qu’ils ne s’y sentent pas à l’aise. »
Dans la ville de Potsdam, les observateurs de la VP étaient tombés sur une « association allemande des amis de la Beat-music » (Bund deutscher Beat-Freunde) qui se réunissait dans une cave privée. Le premier point du statut de l’association était rédigé ainsi : « Seules les personnes menant une vie correcte seront acceptées dans l’association. » Aucun comportement illégal ne put être constaté parmi ces « amis de la Beat-music ». Si ces fans n’avaient pas grand-chose à voir avec l’image du Rowdy inculte qui régnait parmi les experts en sécurité, ils étaient néanmoins naturellement placés sous surveillance [41].
C’est uniquement en ayant connaissance de tels rapports qu’il est possible d’estimer dans quelle mesure les experts en sécurité du SED et les politiques spécialistes des questions de la jeunesse pouvaient évaluer les « risques résiduels » des subcultures jeunes dans les années qui suivirent : une routine discrète dans la gestion des groupes de jeunes « en danger » s’établit ainsi peu à peu. Une attention pédagogique, des mesures éducatives, et une offre en loisirs intégrateurs devaient assurer le calme. L’enthousiasme pour la mode et la musique occidentale était même toléré dans certaines limites, et celles-ci furent même assimilées, autant que les moyens matériels le permettaient, dans la propre production de RDA, dans le but de contenir les jeunes [42]. Cela ne changea rien au fait que tous les groupes de jeunes créés en dehors de la « vie des jeunes » officielle de la FDJ demeurèrent minutieusement espionnés et surveillés. Le savoir accumulé lors de ces observations n’était toutefois utilisé de manière préventive qu’à certaines occasions : à chaque fois qu’une grande fête était prévue, comme le vingtième anniversaire de la République, le centième anniversaire de Lénine ou d’autres, comme le Xe festival mondial de la jeunesse et des étudiants, qui devaient rester pour longtemps dans les mémoires, les organes de sécurité compulsaient leurs listes et leurs fichiers et empêchaient, par des menaces, des interdictions de séjour ou de voyage, des emprisonnements, que des citoyens de RDA indésirables, parfois tout simplement du fait de leur coupe de cheveux ou de leur style vestimentaire, ne dégradent l’image d’une communauté ordonnée et homogène qu’ils souhaitaient donner du socialisme [43].
En revanche, ce que l’on trouve dans les archives de la Stasi pour ce champ de recherche, ce sont essentiellement des procédures et des poursuites pénales individuelles. Par conséquent, il faudrait, pour y accéder, compter sur des cas particuliers déjà connus par des recherches ou dont on se souvient du fait de leur caractère d’injustice criante, car il est nécessaire d’avoir les noms des personnes pour déposer un formulaire de recherche auprès de la BStU. Il faudrait également obtenir l’accord des personnes concernées par ces dossiers. Une image construite uniquement de cette manière serait influencée par la manipulation notoire des déclarations par le MfS en tant qu’organe instruisant les procédures pénales, manipulation qui avait lieu dès que les employés avaient décidé de mettre sous les verrous leurs victimes. Inge Bennewitz, à l’appui de documents relatifs au groupe de jeunes vacanciers tels qu’il est présenté comme « authentique » dans le film déjà mentionné, La bande des crânes rasés, a pu détailler l’impudente manipulation des faits mise en place par la Stasi dès que les jeunes tombèrent sous le coup d’une procédure politique. Une partie des jeunes poursuivis fit pour la première fois connaissance pendant l’instruction et ne pouvait donc par conséquent aucunement former un groupe et encore moins une « bande ». Seule une partie d’entre eux se faisait remarquer avec leur crâne rasé. Ils devaient leur statut de menace au fait qu’ils avaient, indignés par le ravitaillement lamentable, tenté de prendre d’assaut le poste de police de leur lieu de villégiature à l’été 1961. Les entretiens qu’a menés I. Bennewitz avec ces victimes de la justice montrent que certaines d’entre elles n’ont pas encore, jusqu’aujourd’hui, très bien compris pourquoi elles étaient tombées dans le filet des poursuites politiques. Le scénario du film évoqué maquilla, au nom de l’authenticité, davantage encore la réalité des faits. Les jeunes gens étaient présentés comme de mauvais ouvriers du bâtiment et des anciens de la Légion étrangère sans scrupule. Ce faisant, ils avaient dépassé les bornes : en réalité, ces stéréotypes abstraits excitèrent en retour l’imagination des jeunes, invités ainsi indirectement à s’identifier aux « méchants » du film [44].
Un tel matériau archivistique nous en dit beaucoup sur la manière de marginaliser des jeunes de RDA, à l’aide de montages grotesques, des « crimes politiques ». L’enquête visait à reconstruire les trajets de vie des accusés de telle manière qu’ils apparaissent comme des délinquants actifs et coupables. L’arbitraire avec lequel les relations sociales, qui justement intéressent au premier chef l’historien du social, étaient tues, orientées à dessein ou manipulées, ne connaissait pas de limite. Sans la correction apportée par les rapports émanant d’autres sources, animées par d’autres motivations et donc témoignant d’un autre point de vue, il n’est pas possible d’aboutir à des conclusions rassemblant toutes les garanties possibles sur la réalité des tenants et aboutissants des faits dans lesquels les jeunes sont, d’une manière ou d’une autre, toujours impliqués.
Dans les archives de la Stasi, on ne trouve qu’un faible nombre de rapports nuancés, saisissant les comportements des jeunes dans toutes leurs différences. C’est en premier lieu aux criminologues et aux juristes que l’on doit ce profit douteux d’avoir, environ à partir de 1960, mené des recherches criminologiques sur le « phénomène juvénile Rowdy ». Le résultat de leurs recherches se trouve dans les fonds de la Volkspolizei, du ministère de la Justice, du ministère de l’Éducation populaire, de la FDJ et des départements concernés du Comité central du SED. C’est seulement grâce à ces fonds qu’il est possible de reconstruire dans toutes ses dimensions la « pédagogie noire » de l’État-SED à l’égard de sa jeunesse : cette contrainte éducative totalitaire flairait, dans chaque forme de sociabilité des jeunes propre à leur âge, donc avant tout autonome, le germe d’un comportement remettant en cause le système. Suivant scrupuleusement ce scénario menaçant, génération après génération, les autorités surveillèrent les jeunes de RDA dans leur temps libre, les enregistrèrent, les catégorisèrent, puis lorsqu’ils avaient atteint « l’âge de raison », les supprimaient des fichiers. La minorité parmi ces Rowdys, qui ne parvenaient pas à se transformer en citoyens moyens, qui restaient sans formation, sans travail fixe, sans relation familiale « convenable », terminait dans la catégorie des « asociaux ». À ces adultes inadaptés, il était reproché, selon le droit pénal en vigueur, d’avoir des sentiments antiétatiques latents, dans la mesure où « l’asocialité » était comprise comme un choix de vie non conforme au socialisme [45]. Le traitement sécuritaire et pénal de ce type de clientèle incombait, tant qu’il s’agissait de missions de police, non pas à la Stasi, mais en premier lieu à la Volkspolizei – sauf quand le qualificatif d’asocial était utilisé comme couverture pour cibler en fait des citoyens inadaptés particuliers comme, par exemple, ceux qui dans les années quatre-vingt déposaient des demandes pour quitter le territoire [46].
Ces sources ne sont toutefois pas seulement indispensables pour apprendre de manière plus précise quels étaient les conflits entre les jeunes de RDA et le monde des adultes. Elles contiennent également nombre d’informations détaillées sur la manière dont le SED essayait, au plus bas niveau des structures politiques, d’intégrer massivement les citoyens adultes à sa politique « éducative » et « disciplinaire » à l’égard des jeunes « en danger ». Les forces publiques, en coopération avec les organes de la justice et de l’État organisèrent l’« éducation sociale » dont le but était de renforcer le sens de l’ordre de ces citoyens et d’inciter à l’intégration sociale des citoyens « ayant fait un faux pas ». L’éducation sociale devait, de manière clairement visible, activer les mécanismes d’un consensus et d’un lien fort entre l’État et les citoyens, consensus qui était par ailleurs jugé insuffisant dans d’autres champs. Le SED était parfaitement conscient de la distance, qui tenait parfois du réflexe, entre les citoyens de RDA et « leur » État. En conséquence, le Parti essayait d’autant plus d’utiliser la mince communauté de valeurs et d’aspirations en une certaine normalité, telles que la paix, la sécurité et le devoir de tout citoyen de travailler. Cette régulation quotidienne et paternaliste minimale des conflits culturels et juridiques et ses fonctions – le SED entendait par là établir une communication « positive » avec la majorité de la société – échapperait à une étude fondée uniquement sur les sources du MfS car celles-ci furent émises dans une perspective paranoïaque : chaque cas était sérieux et les communications entre personnes nécessairement conspiratrices. Pour autant, il ne faudrait pas sous-estimer la pertinence de ces sources, notamment dans le cas des dernières années du régime. L’exemple de la lutte contre le « phénomène Rowdy » montre clairement que les fonctions du contrôle et le traitement des comportements des jeunes qui avaient attiré sur eux l’attention des services peut être reconstruit du fait même de la « coopération opérationnelle » (operatives Zusammenwirken) entre les deux polices et les autres appareils « civils » de domination.
 
Résultats
 
 
Que nous enseigne la comparaison entre les sources de la Volkspolizei et celles de la Stasi ? Tout d’abord, nous en apprenons davantage sur les spécificités des pratiques de domination du socialisme d’État en général et sur ses différents organes. Dans les deux cas, on peut également noter une personnalisation conséquente de chaque comportement déviant, qu’il soit jugé de nature politique ou non. Que ce soit dans les rapports du MfS, dans ceux de la commission de contrôle du Parti ou encore dans ceux des criminologues, il s’agit toujours d’une observation totale des personnes dans leur dimension sociale et leur sensibilité personnelle. Les déductions et les attributs politico-psychologiques tirés par la suite de ces observations préliminaires produisent avec le recul un effet grotesque [47].
Le « savoir » ainsi gagné était cependant doublement important pour la pratique de la domination : lorsqu’il s’agissait de la « clientèle politiquement dangereuse » de la police secrète, il permettait d’esquisser des stratégies de destruction et de déstabilisation des personnalités [48]. Dans le même temps, il offrait un point de départ pour une assistance et une mise sous la tutelle paternaliste de l’État et consolidait sa compétence de dictature éducative et assistante (Erziehungs- und Fürsorgediktatur).
Le regard du MfS se distinguait toutefois de celui des autres instances de contrôle. Dans le traitement de ce « savoir », il se caractérisait par un horizon interprétatif obligatoirement et exclusivement marqué par une vision du monde militaire et binaire de type ami/ennemi. C’est seulement en tenant compte de ce présupposé que l’on est à même de saisir le paradoxe suivant : la capacité de la Stasi à collecter des informations empiriques valides sur la réalité intérieure de la RDA a pu croître en proportion de l’augmentation quantitative de ses moyens et de son personnel dans les années soixante-dix et quatre-vingt ; mais dans le même temps, sa compréhension de cette réalité et sa capacité – ainsi que celle du Parti – à diriger les processus politiques et sociaux en cours diminuaient drastiquement. Plus on compare les sources du MfS – notamment celle des années quatre-vingt – avec d’autres documents, moins on aura tendance à considérer le développement de cet appareil comme un signe de la puissance de la domination du SED. Au contraire, dans cette expansion quantitative sans limites, on peut voir les symptômes de son échec et les signes avant-coureurs de sa fin [49].
Dans le même temps, la prise en compte d’un fonds qui répond aux règles de l’archivistique, comme celui de la Volkspolizei, permet de compenser au moins en partie les points faibles – dus à des problèmes politiques – dans l’accès actuel aux sources du MfS. Pour ce qui est des sources disponibles, nous sommes en mesure d’évaluer de manière systématique des séries de rapports avec un minimum de prétention à l’exhaustivité. Il est également possible d’adopter des perspectives dans lesquelles on peut décrire de manière nuancée, en lisant entre les lignes d’une vision officielle manichéenne et orientée par des rapports axe ami/ennemi, des territoires significatifs entre la dissidence politique minoritaire et la conformité apparente de la majeure partie de la population. Dans ce contexte, les scénarios des poursuites politiques engagées à l’encontre de certains individus, accompagnés de leurs « mesures de destruction psychologique » et de leurs « procédures opératives » gagnent une dimension sociale qui permet de dépasser l’image d’un conflit permanent agitant une petite partie de la population de la RDA. Une utilisation univoque de sources de la police secrète, qui réduirait toute l’histoire de la RDA à ce conflit, manquerait toutefois l’expérience de la majorité des gens, qui n’ont pas nécessairement directement pris part à ce conflit. Les prétentions à l’omnipotence de la police secrète ne doivent pas, rétrospectivement, nous aveugler, car ces prétentions étaient conditionnées par leur environnement tout autant qu’elles le conditionnaient. Sans la prise en compte de cet environnement qui est aussi le résultat d’un processus disciplinaire porté par d’autres appareils de l’État comme la police et la justice, il n’est pas possible de rendre compte des effets sociaux de la domination dans le système du socialisme d’État.
Traduction Nicolas Beaupré
 
NOTES
 
[1]Gérard Noiriel, « Une histoire sociale du politique est-elle possible ? », Vingtième Siècle, n° 24, 1989, pp. 81-96.
[2]Voir le panorama d’Alf Lüdtke, « La République démocratique allemande comme histoire. Réflexions historiographiques », Annales HSS, vol. 53, n° 1, 1998, pp. 3-39.
[3]Sur l’histoire de cette loi et ses conséquences, voir l’article d’Agnès Bensussan, Dorota Dakowska et Nicolas Beaupré dans ce même numéro.
[4]À ce sujet, voir les autres articles de ce dossier.
[5]Le « Forschungsverbund SED-Staat » (Pôle de recherche sur l’État-SED) dirigé par Manfred Wilke à l’Université libre de Berlin (FUB) s’est spécialisé peu à peu, en dehors de ses travaux de recherche en science politique tout à fait honorables, dans ce type d’« histoire-révélation » : voir par exemple : Klaus Schroeder (éd.), Geschichte und Transformation des SED-Staates. Beiträge und Analysen, Berlin, Akademie-Verlag, 1994.
[6]Les meilleurs travaux répondant aux standards scientifiques dans cette direction proviennent, entre autres, du département de recherche de la BStU. Voir par exemple : Jens Gieseke, Die hauptamtlichen Mitarbeiter der Staatssicherheit. Personalstruktur und Lebenswelt 1950-1989/90, Berlin, Ch. Links, coll. « Analysen und Dokumente », 2000 ; J. Gieseke, Mielke-Konzern. Die Geschichte der Stasi 1945-1990, Stuttgart-München, DVA, 2001.
[7]Aux côtés du SED dirigé par les communistes, on trouvait une série de petits partis bourgeois (pour les chrétiens, les libéraux, les nationaux et les paysans qui formaient ensemble avec le SED le « bloc démocratique ». De ce fait, on les nommait les « partis du bloc » (Blockparteien). Politiquement, ils n’avaient qu’une autonomie d’action très étroite. À ce sujet, voir : Gerd-Rüdiger Stephan (éd.), Die Parteien und Organisationen der DDR : ein Handbuch, Berlin, Dietz, 2002.
[8]Thomas Heimann (éd.), Forschungsprojekte zur DDR-Geschichte : Ergebnisse einer Umfrage des Arbeitsbereiches DDR-Geschichte im Mannheimer Zentrum für Europäische Sozialforschung (MZES) der Universität Mannheim (Stand : Dezember 1993), Bonn, Dt. Bundestag, Enquete-Kommission « Aufarbeitung von Geschichte und Folgen der SED-Diktatur in Deutschland », 1994. Cet ouvrage offrit le premier panorama extensif de près de neuf cents projets de recherches en cours alors et dont, probablement seulement une partie a réellement été terminée. Depuis cette publication, la commission d’enquête du Bundestag qui s’est transformée en « fondation pour la mise à plat de la dictature du SED » (Stiftung Aufarbeitung der SED-Diktatur) continue de susciter des projets sur l’histoire de la RDA et publie leurs résultats sur sa page web : URL : hhttp:// www. stiftung-aufarbeitung. de Le néologisme exprimant une nostalgie pour la RDA, très fréquemment employé, formé à partir de « Ost » (l’Est) étant intraduisible, nous avons choisi de le transposer tout simplement en français [NDT].
[9]Hartmut Kaelble (éd.), Sozialgeschichte der DDR, Stuttgart, Klett-Cotta, 1994 ; Richard Bessel, Ralph Jessen (éd.), Die Grenzen der Diktatur. Staat und Gesellschaft in der DDR, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, coll. « Sammlung Vandenhoeck », 1996 ; voir les contributions du dossier « Histoire sociale de la RDA », Annales HSS, vol. 53, n° 1, 1998 ; Thomas Lindenberger (éd.), Herrschaft und Eigen-Sinn in der Diktatur. Studien zur Gesellschaftsgeschichte der DDR, Köln-Wien-Weimar, Böhlau, coll. « Zeithistorische Studien », 1999.
[10]Sigrid Meuschel, Legitimation und Parteiherrschaft. Zum Paradox von Stabilität und Revolution in der DDR 1945-1989, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1992 ; S. Meuschel, « Überlegungen zur einer Herrschafts und Gesellschaftsgeschichte der DDR », Geschichte und Gesellschaft, vol. 19, n° 1, 1993, pp. 5-14 ; R. Jessen, « Die Gesellschaft im Staatssozialismus. Probleme einer Sozialgeschichte der DDR », Geschichte und Gesellschaft, vol. 21, n° 1, 1995, pp. 96-110 ; T. Lindenberger, « Die Diktatur der Grenzen. Zur Einleitung », in T. Lindenberger (éd.), Herrschaft und Eigen-Sinn…, op. cit., pp. 16-20.
[11]A. Lüdtke, « Einleitung : Herrschaft als soziale Praxis », in A. Lüdtke (éd.), Herrschaft als soziale Praxis. Historische und sozial-anthropologische Studien, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, « Veröffentlichungen des Max-Planck-Instituts für Geschichte », 1991, pp. 9-63.
[12]C’est là l’une des principales revendications des milieux scientifiques et des cercles issus de l’opposition agissant dans le domaine du travail sur le passé de la RDA (Aufarbeitung) Elle fut adressée à nouveau à la BStU à l’occasion du renouvellement de la StUG (loi sur les archives de la Stasi). L’institution mit en place un forum de discussion pour les usagers. Ce débat est documenté sur le site web du Comité citoyen de Leipzig pour la dissolution de l’ancienne Stasi (Bürgerkomitee Leipzig e.V. für die Auflösung der ehemaligen Staatssicherheit (MfS)) hhttp:// www. runde-ecke-leipzig. de/ html/ index. htm>Aufarbeitung >StUG-Debatte ainsi que sur le site web de la BStU. hhttp:// www. bstu. de/ rechtl_grundl/ aktenstreit/ index. htm
[13]Voir en ce sens, l’état des recherches sur la police dans R. Jessen, « Polizei und Gesellschaft. Zum Paradigmenwechsel in der Polizeigeschichtsforschung » in Gerhard Paul, Klaus-Michael Mallmann (éd.), Die Gestapo – Mythos und Realität (préface de Peter Steinbach), Darmstadt, Primus-Verlag, 1995.
[14]Sur l’histoire de la VP de RDA en général, voir T. Lindenberger, « Die Deutsche Volkspolizei (1945-1990) », in Torsten Diedrich (éd.), Im Dienste der Partei. Handbuch der bewaffneten Organe der DDR, Berlin, Ch. Links, « Forschungen zur DDR-Gesellschaft », 1998, pp. 97-153, ainsi que T. Lindenberger, Volkspolizei. Herrschaftspraxis und öffentliche Ordnung im SED-Staat, 1952-1968, Köln-Wien-Weimar, Böhlau, coll. « Zeithistorische Studien », 2003.
[15]« Schild und Schwert der Partei » était la devise du MfS [NDT].
[16]Hormis pour quelques exceptions, nous faisons ici référence aux activités de la « commission de contrôle du SED », qui en tant que « police du Parti » était non seulement en charge des déviances politiques et idéologiques mais aussi de toutes les autres formes de comportement fautif : des comportements immoraux à la corruption et aux crimes. Voir pour l’essentiel : Thomas Klein, « Für die Einheit und Reinheit der Partei ». Die innerparteilichen Kontrollorgane der SED in der Ära Ulbricht, Köln-Wien-Weimar, Böhlau, « Zeithistorische Studien », 2002, ainsi que mon chapitre sur le contrôle de la Volkspolizei par le SED : T. Lindenberger, Volkspolizei…, op. cit.
[17]À propos de la brigade d’instruction (Instruktionsbrigade) en tant qu’instrument de domination, voir T. Lindenberger, « Creating State Socialist Governance : The Case of the German Volkspolizei », in Konrad H. Jarausch (éd.), Dictatorship as Experience. Towards a Socio-Cultural History of the GDR, New York, Berghahn, 1999, pp. 125-141.
[18]Le film au village (Landfilm) était un département du distributeur étatique de films Progreß directement dirigé par le département « Agitation » du Comité central et dont le but était de faire de l’agit-prop dans les campagnes au moyen du cinéma.
[19]La Waldbühne de Berlin est un vaste amphithéâtre de verdure dans lequel, en été, sont organisés de grands concerts [NDT].
[20]Brandenburgisches Landeshauptarchiv (BLHA : Archives du Land de Brandebourg), Volkspolizei-Kreisamt Nauen, Rep. 404/15-25, pp. 367-382. Einsatzbrigade, 2.10.58, Dorfanalyse Gemeinde Dallgow, Brigadeeinsatz 21.9.-1.10.58 (Analyse de village réalisée en 1958 dans le canton de Nauen).
[21]Arnd Bauerkämper, Gesellschaftskonstruktion und Herrschaftsaneignung in der kommunistischen Diktatur. Wandel und Tradition in der ländlichen Gesellschaft in Brandenburg von 1945 bis zu den frühen sechziger Jahren, Köln-Wien-Weimar, Böhlau, coll. « Zeithistorische Studien », 2001 ; T. Lindenberger, « La police populaire de la RDA de 1952 à 1958. Une micro-étude sur la gouvernementalité de l’État socialiste », Annales HSS, vol. 53, n° 1, 1998, pp. 119-152. Ces études se fondent essentiellement sur les archives de la Volkspolizei.
[22]Ce manque rend plus difficile aujourd’hui le travail d’identification par la police criminelle ou les procureurs des condamnés – particulier dans le cas des crimes ou des délits sexuels – dans les nouveaux Länder. Voir Werner van Bebber, « Mörder ohne Akten », Frankfurter Allgemeine Zeitung v. 3.4.2001.
[23]De fait, on peut penser que des informations concernant des cas individuels, contenues dans les rapports d’enquête, pourraient être transmises en théorie aux tribunaux et procureurs. Pour autant, cette transmission n’est pas soumise aux mêmes règles que celles qui s’appliquent aux archives des autres types d’institutions. Pour faire simple, les archives des tribunaux sont soumises aux dispositions légales relatives à la protection de la vie privée et ne sont donc théoriquement pas accessibles aux chercheurs contrairement aux documents de la Stasi qui bénéficient, eux, d’un régime dérogatoire. Une heureuse exception cependant : les archives complètes d’un tribunal de canton utilisées par Inga Markowits, « Der Handel mit der sozialistischen Gerechtigkeit. Zum Verhältnis zwischen Bürger und Gericht in der DDR », in T. Lindenberger (éd.), Herrschaft und Eigen-Sinn… op. cit., pp. 315-347.
[24]Pour de plus amples informations sur ce sujet, voir T. Lindenberger, Volkspolizei…, op. cit. Pour trouver l’essentiel sur l’histoire de la jeunesse en tant qu’ennemi intérieur de l’État-SED, voir Dorothee Wierling, « Jugend als innerer Feind. Konflikte in der Erziehungsdiktatur der sechziger Jahre », in H. Kaelble (éd.), Sozialgeschichte der DDRop. cit., pp. 404-425.
[25]T. Lindenberger, Volkspolizei… op. cit., p. 382.
[26]Voir D. Wierling, « Jugend als innerer Feind… », op. cit.
[27]Stiftung Archiv der Parteien und Massenorganisationen der DDR (SAPMO), Dy 30 IV 2/16-90, p. 53 : Hauptverwaltung Deutsche Volkspolizei (HVDVP), Januar 60, Bericht über die Jugendkriminalität und das Rowdytum (Rapport sur la criminalité juvénile et le phénomène Rowdy de janvier 1960).
[28]Bundesarchiv Berlin (BarchB), DO 1, 11-84, pp. 73-75. S. n., 21.7.60, Referat für die Konferenz mit den Chefs der Bezirke, den Leitern der Politabteilungen und der Parteisekretäre der Grundorganisationen der BDVP (Bezirksbehörde der Deutschen Volkspolizei) und Trapo (Transportpolizei). Sur ce thème précis, voir Dir. 4/60 (Interventions lors d’un colloque des polices en 1960).
[29]Karl-Heinz Speckhardt, Horst Luther, « Eine gefährliche Form des Verbrechens. Gedanken zur Überwindung des Rowdytums », VP 9, n° 20, 1956, pp. 17-19 ici p. 17.
[30]Arnold Freiburg, Kriminalität in der DDR. Zur Phänomenologie des abweichenden Verhaltens im sozialistischen deutschen Staat, Opladen, Westdeutscher Verlag, 1981, pp. 262-278.
[31]BArchB, DO-1, 5.0-215/2 (non paginé), Ber. n. Abt. Statistik (Département central de la police criminelle de RDA), 22.4.70, Statistische Information zu einigen Problemen der Jugendkriminalität und ihrer Bekämpfung im Jahre 1969 (Statistiques sur la criminalité juvénile et sa répression de 1969).
[32]L’entreprise étatique de production cinématographique [NDT].
[33]BDVP Potsdam, K, Dez. K, 24.4.63, Einschätzung Jugendkriminalität […], 1. Quartal 1963, p. 186.
[34]Die Glatzkopfbande, DDR 1963, scénario : Lothar Creutz, Richard Groschopp, mise en scène : R. Groschopp, Caméra : Siegfried Hänicke, Acteurs : Ulrich Thein, Erik S. Klein, Rolf Römer, Version VHS de Icestorm Entertainment GmbH. Le film prétendait présenter le cas authentique d’un groupe de Rowdys de l’année 1961.
[35]Sur l’importance du discours autour de « l’asocialité politico-sociale » en RDA, voir T. Lindenberger, « Das Fremde im Eigenen des Staatssozialismus. Klassendiskurs und Exklusion am Beispiel der Konstruktion des “asozialen Verhaltens” », in Jan C. Behrends, T. Lindenberger, Patrice G. Poutrus (éd.), Fremde und Fremd-Sein in der DDR. Beiträge zu den historischen Ursachen der Fremdenfeindlichkeit in Ostdeutschland, Berlin, Metropol, 2003, pp. 179-191.
[36]BLHA, Rep. 404/15.1-344, p. 232. Staatsanwaltschaft (StA) Bezirk Potsdam/ K, 23.10.63, Einschätzung Jugendkriminalität […] 3. Quartal 1963. (Rapports d’évaluation de la criminalité juvénile par le procureur de Potsdam en 1963).
[37]BDVP, K, Dez. AK, 17.1.63, Einschätzung Jugendkriminalität […] 2. Halbjahr 1962, p. 147 (Rapports d’évaluation pour 1962).
[38]BDVP Potsdam, K, Dez. K, 24.4.63, Einschätzung Jugendkriminalität […] 1. Quartal 1963, p. 186.
[39]Voir Kaspar Maase, Bravo Amerika. Erkundungen zur Jugendkultur der Bundesrepublik in den fünfziger Jahren, Hamburg, Junius, 1992.
[40]Voir BStU, HA IX-11794, -11 926 -11 948, -11 956/9, -11 989, années 1964-1966 « Berichte der Hauptabteilung IX des MfS » (Rapports de la Stasi).
[41]BLHA, Rep. 404/15.1-345, pp. 214, 222-225. StA der Stadt Potsdam, 17.7.67, Einschätzung der Jugendkriminalität sowie der Kriminalität junger Täter bis 25 Jahre im Stadtgebiet Potsdam für das 1. Halbjahr 1967 (Rapport d’évaluation pour 1967).
[42]Michael Rauhut, Beat in der Grauzone. DDR-Rock 1964 bis 1972 – Politik und Alltag, Berlin, Basisdruck, 1993, pp. 235-298.
[43]T. Lindenberger, Volkspolizei…, op. cit., pp. 435-441.
[44]Inge Bennewitz, « Die Glatzkopfbande. DEFA-Spielfilm und Realität », Deutschland-Archiv, n° 34, 2001, pp. 67-76 ; extraits des entretiens avec les victimes dans Revolte am Ostseestrand : Die wahre Geschichte der Glatzkopfbande, film documentaire du Mitteldeutschen Rundfunks de Jürgen Ast et I. Bennewitz, 2002.
[45]T. Lindenberger, « Das Fremde im Eigenen… », op. cit.
[46]Bernd Eisenfeld, « Macht und Ohnmacht. Ausreise aus der DDR », in Hans-Herman Hertle, K. H. Jarausch, Christoph Kleßmann (éd.), Mauerbau und Mauerfall. Ursachen – Verlauf – Auswirkungen, Ch. Links, Berlin, 2002, pp. 223-236, p. 225.
[47]C’est également valable pour la surveillance des « propres » membres de l’appareil de domination. Sur l’exemple des policiers, voir T. Lindenberger, « La police populaire… », op. cit.
[48]Sandra Pingel-Schliemann, Zersetzen. Strategie einer Diktatur, Berlin, Robert-Havemann-Gesellschaft, coll. « Schriftenreihe des Robert-Havemann-Archivs », 2002.
[49]À ce propos, voir les tentatives déployées par la Stasi pour tenter de contrôler la scène littéraire des années quatre-vingt dans J. Gieseke, Mielke-Konzern…, op. cit., p. 155.
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Gérard Noiriel, « Une histoire sociale d