Genèses
Belin

I.S.B.N.2701134404
176 pages

p. 96 à 118
doi: en cours

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no52 2003/3

2001 Genèses

Pratique de l’enquête et construction du savoir statistique en Russie à la fin du xixe siècle

Martine Mespoulet
Les méthodes et techniques d’enquête utilisées dans les premiers recensements de l’État soviétique des années 1920 étaient un héritage direct de celles forgées par les statisticiens des institutions locales des zemstva au cours des années 1880 et 1890. Le processus collectif de leur élaboration et de leur apprentissage sur le terrain à cette époque explique la persistance de leur usage par des statisticiens de l’administration d’État soviétique qui, pour beaucoup, venaient des bureaux statistiques des zemstva. The survey methods and techniques used for the first population census operations in the Soviet Union during the 1920s were directly inherited from those developed by the statisticians in the local institutions of the zemstva in the decade between 1880 and 1890. The collective process of drawing up and learning how to conduct the surveys in the field at the time explains why they continued to be used by the statisticians of the Soviet state administration, who often came from the statistics offices of the zemstva.
« Au début du recensement d’un village, les paysans ont habituellement une attitude de méfiance […]. Modifier un tel état d’esprit dépend entièrement du tact (takt) du statisticien dès les premiers moments de l’enquête, de son exigence pour obtenir des réponses exactes et précises, et de sa capacité à montrer avec délicatesse (delikatno) aux paysans qu’il est conscient du caractère inexact de leurs réponses. »
Cette recommandation adressée à des enquêteurs fut formulée en Russie en 1888 par Sergueï A. Kharizomenov, directeur du bureau statistique du zemstvo du gouvernement de Saratov [1]. Dans la même province, plus de trente ans après, le statisticien responsable de la formation des enquêteurs du recensement démographique de 1920, au sein du bureau local de la Direction centrale de la statistique du nouvel État bolchevik, donnait comme consigne :
« Après avoir montré ce qu’il faut faire et comment, le chef adjoint du recensement de la ville invite chaque agent recenseur, l’un après l’autre, à recenser cinq à dix immeubles sous sa propre direction, bien en vue de tous, et, de cette façon, chemin faisant, toutes les questions délicates seront élucidées par la pratique [2]. »
Bien que formulées à deux périodes différentes de la statistique administrative russe, ces recommandations témoignent d’un même souci relatif à la manière de poser les questions aux personnes interrogées. De ce moment essentiel d’une enquête dépendait la qualité des informations recueillies. Pour cette raison, en 1920 comme en 1888, les statisticiens russes restaient attachés à une formation des enquêteurs par la pratique, au contact des difficultés du terrain.
IMGIMGIMGIMFFiche du ménage (recto) utilisée dans le gemstvo de Saratov en 1886, in S. A. Kharizomenov, Svod statistitcheskikh svedenii…, op. cit., p. 25.
Au premier abord, cette continuité des méthodes dans un contexte institutionnel et politique différent peut étonner. En réalité, elle traduit une particularité de la Direction centrale de la statistique de l’État soviétique dans les années 1920. Dirigée par une équipe de statisticiens issus, pour la plupart, des anciennes institutions de gestion locale des zemstva, cette administration a été organisée sur la base de l’expérience acquise au sein de leurs bureaux de statistique [3]. Aussi un retour en arrière, avant 1917, est-il nécessaire pour mieux comprendre les fondements méthodologiques des enquêtes et des recensements pratiqués en URSS dans les années 1920. En particulier, les méthodes et techniques d’enquête utilisées étaient un héritage direct de celles forgées par les statisticiens des zemstva au cours des années 1880 et 1890 pour effectuer les recensements par ménage dans les campagnes des différentes provinces de la partie européenne de la Russie.
La manière dont elles ont été élaborées et le processus de leur apprentissage expliquent cette continuité. La conception de ces méthodes a été intégrée dans un processus de construction collective du savoir qui a contribué à structurer tout un corps de statisticiens professionnels en voie de formation autour de normes et de valeurs communes. Parallèlement, leur expérimentation dans le cadre de la réalisation des recensements par ménage a servi de support à une socialisation professionnelle centrée sur un apprentissage du travail d’enquête sur le terrain, qui est restée inscrite dans les pratiques de ces statisticiens au-delà d’octobre 1917.
 
Une construction collective du savoir
 
 
Des enquêtes exhaustives à l’échelle d’une province
Du début des années 1880 au milieu des années 1890, les recensements par ménage ont constitué la première production d’envergure des bureaux statistiques des zemstva, institutions créées en 1864 [4], et chargées d’organiser et de financer à l’échelle locale certains services obligatoires, comme la prévoyance sociale, mais aussi des domaines pour lesquels elles bénéficiaient d’une plus grande liberté de décision, notamment la santé et l’éducation. À cette fin, leurs administrateurs eurent besoin de disposer rapidement d’un très grand nombre d’informations chiffrées.
Des dénombrements par feu avaient déjà été effectués en Russie, dès le début du xviiie siècle, dans les domaines fonciers de la noblesse. À partir de 1719, des révisions enregistraient périodiquement la population soumise à l’impôt, la dernière eut lieu en 1858 [5]. Enfin, des bureaux provinciaux du Comité central de la statistique de l’État tsariste organisèrent des enquêtes par feu dans les années 1860 et 1870 et, dès 1871, les premiers zemstva effectuèrent des enquêtes par feu à l’échelle de villages entiers.
Les recensements par ménage se différencièrent de tous ces travaux par l’ampleur de leur champ d’étude. Conduits district par district, ils s’étendaient sur plusieurs années pour couvrir in fine l’ensemble de la province administrative d’un zemstvo. Les premiers concernant une province tout entière furent terminés au milieu des années 1880, certains ne furent achevés qu’au début de la décennie suivante [6].
Ces vastes programmes d’observation étaient entrepris à la demande du conseil du zemstvo, composé de représentants de l’assemblée du zemstvo de la province, des nobles le plus souvent. Ceux-ci avaient besoin de données diverses sur le territoire et la population qu’ils devaient administrer, notamment pour fixer les prélèvements fiscaux. La volonté d’enregistrer tous les éléments de la vie quotidienne et de l’organisation de l’activité agricole de chaque commune rurale et de chaque foyer de paysans, qui caractérise ces recensements locaux, ne s’explique pas seulement ainsi. Elle est aussi l’expression de la démarche de connaissance développée par ceux qui furent recrutés comme statisticiens, désireux eux-mêmes de mieux comprendre l’économie et la société paysannes, qui demeuraient mal connues à cette époque [7].
Dans un premier temps, beaucoup de ces hommes vinrent à la statistique des zemstva pour des raisons politiques. Condamnés à un exil forcé dans une ville de province après une arrestation, ils purent trouver ainsi un emploi pour vivre qui, de surcroît, leur donna le droit de circuler dans les campagnes pour réaliser leurs enquêtes [8]. Héritiers de l’esprit de la « marche vers le peuple » des populistes du début des années 1870 [9], ils purent mener, en toute légalité, des enquêtes qui fournirent un matériau riche pour l’analyse de l’économie et de la société paysannes à cette époque, et pour l’étude des différences sociales dans les campagnes, ce dont témoignent différents récits d’anciens statisticiens des zemstva, tel celui de Vladimir A. Obolenski [10] :
« […] ce qui nous avait amenés à la statistique des zemstva était la possibilité d’étudier la vie économique de la paysannerie, mais en aucun cas la tâche d’estimation des propriétés immobilières. Et, jouant de la complète ignorance dans ce travail de nos patrons des zemstva et des bureaucrates de l’État, parallèlement aux travaux à pur caractère d’estimation, nous collections et traitions, en contrebande, des données économiques extrêmement intéressantes et utiles qui n’avaient toutefois rien à voir avec la tâche qui nous était confiée [11]. »
À la découverte d’un monde paysan à peine libéré du servage [12], les statisticiens des zemstva développèrent un projet de connaissance qui élargit le champ d’étude des recensements par ménage. L’observation des exploitations agricoles servit de support à des travaux plus amples que les seules questions d’estimation fiscale. La physionomie générale de l’agriculture dans une région, le système de production, les relations réciproques entre ses différents éléments, les conditions de vie des familles paysannes, les différences économiques et sociales dans les campagnes constituèrent autant d’objets d’enquêtes. À visée exhaustive, ces recensements locaux ne négligeaient aucun détail susceptible d’éclairer le tout, constituant une sorte d’observatoire de la vie paysanne.
Une combinaison de méthodes
Observation empirique des faits, dans un premier temps, ces vastes programmes d’enquête ont très vite donné lieu à une démarche collective de construction critique des méthodes d’enquête utilisées, menée au contact du terrain et au rythme de la résolution des difficultés qu’il posait. « Il nous fallait élaborer les questionnaires, expérimenter différents procédés de questionnement, réfléchir à la forme des documents de calcul des données », écrivit Alekseï F. Fortounatov à propos des premiers recensements par ménage [13].
Comment les statisticiens concilièrent-ils les contraintes imposées par la demande des administrateurs d’un zemstvo et leur propre projet de construction d’un savoir économique et social sur les paysans ? Cette question se posait de manière particulièrement aiguë dans le cas des travaux d’estimation, à usage fiscal, de la valeur des terres et des biens immobiliers, prenant une dimension à la fois éthique et scientifique : « Les statisticiens non seulement ne sont pas obligés, mais n’ont pas non plus le droit de se limiter exclusivement à un point de vue d’estimation ; leur devoir est de conduire les travaux d’estimation de manière à ce qu’ils n’effacent pas un autre gros travail en particulier, l’étude des conditions économiques générales », jugeait Aleksandr A. Kaufman [14]. Les statisticiens devaient avant tout être au service du progrès économique et social. La nécessité de trouver un compromis entre les attentes des administrateurs et leurs propres objectifs fut à l’origine d’une combinaison de méthodes de collecte des données. Le procédé de l’enquête directe auprès des paysans, menée par les statisticiens eux-mêmes, fut articulé à l’utilisation de sources administratives appropriées pour obtenir l’information recherchée.
La fiche du ménage servait à rassembler des renseignements sur le fonctionnement de l’exploitation paysanne. Elle établissait un inventaire aussi exhaustif que possible des ressources humaines et matérielles, et des diverses formes de production de l’exploitation, combinant une méthode d’investigation minutieuse et très détaillée, empruntée à l’observation de type ethnographique, et l’introduction d’un questionnement standardisé à grande échelle, destiné à un traitement quantitatif des données, qui contribuait à la construction de nombreux tableaux croisés, appelés tableaux combinés [15].
Outre cela, dans chaque village, les statisticiens réunissaient les chefs d’exploitations qu’ils jugeaient les plus avisés pour établir la fiche du village à partir des informations fournies par les uns et les autres. L’objectif était de cerner la situation économique et les conditions de vie de chaque commune recensée. Les questions posées concernaient principalement la situation de la propriété, la répartition des terres entre les familles, le système des cultures, les transformations de l’agriculture locale depuis la suppression du servage en 1861, les activités non agricoles, la situation financière globale de la commune, l’organisation des services sociaux relevant de la compétence du zemstvo, à savoir l’instruction publique, l’assistance sociale et l’assurance contre l’incendie.
La précision et l’exactitude des informations recueillies étaient vérifiées sur place par confrontation avec celles contenues dans les documents administratifs, listes des familles de la commune et registres fiscaux pour les informations démographiques, plans des parcelles de terres et procès-verbaux des décisions de l’assemblée du mir pour vérifier le partage des terres. La diversité des sources était mobilisée pour compléter, mais aussi pour croiser et vérifier les informations obtenues par le questionnement direct de la population.
Dans certaines provinces, la réalisation d’études de budget en complément des recensements par ménage a élargi ce dispositif d’enquête dès la fin des années 1880. Fedor A. Chtcherbina a fortement influencé la méthodologie de celles qui furent conduites en milieu paysan [16]. Ces enquêtes visaient à reconstituer le système de production et de consommation des exploitations paysannes sur la base de l’étude systématique des dépenses et des revenus de chaque ménage observé. Lors du congrès des statisticiens des zemstva de 1894, Nikolaï A. Kabloukov, directeur du bureau statistique du zemstvo de Moscou, insistait, au-delà de l’objectif pur de connaissance, sur l’utilisation sociale du savoir accumulé de cette manière sur les conditions d’existence des paysans [17] : la meilleure connaissance des différents aspects de leur consommation apportée par ces enquêtes devait permettre d’améliorer leurs conditions de vie.
Trois grands groupes de questions visaient à effectuer l’inventaire des moyens de production, des recettes et des dépenses de l’exploitation étudiée, à estimer la valeur des différents biens possédés, et à évaluer la part respective de l’autoconsommation et des dépenses et revenus monétaires. L’enquête auprès d’un ménage paysan exigeait au moins quatre jours, à raison de huit à dix heures de questionnement par jour [18]. La lourdeur du travail explique que F. A. Chtcherbina et son équipe de statisticiens n’aient réalisé, entre 1886 et 1896, que deux cent quatre-vingt-dix-sept études de budget dans la province de Voronej.
Bien que fondées sur la méthode de la monographie des budgets de familles, les enquêtes de F. A. Chtcherbina se distinguent de celles pratiquées par Frédéric Le Play [19]. La principale différence réside dans la méthode utilisée pour choisir les familles observées. Alors que F. Le Play et ses enquêteurs avaient souvent recours à un informateur local, F. A. Chtcherbina et son équipe sélectionnaient les ménages paysans selon la méthode du choix d’une exploitation familiale type. Celle-ci était prise dans un village type, c’est-à-dire qui correspondait aux caractéristiques moyennes de l’aire d’enquête à laquelle il appartenait, calculées sur la base des données du dernier recensement effectué. Lors du congrès des statisticiens de 1894, Aleksandr I. Tchouprov, professeur d’économie politique et de statistique à l’université de Moscou, insista sur la nécessité de respecter l’usage de la moyenne pour choisir les familles étudiées, celles-ci ne devant être ni « trop riches », ni « trop pauvres » [20], et définit le caractère typique d’une famille ainsi : « les caractéristiques chiffrées des facteurs sociaux principaux (usage d’une parcelle de terre, d’une terre louée, possession d’un troupeau, etc.) sont proches de la moyenne arithmétique de ces facteurs, établie pour l’ensemble de l’aire étudiée [21] ». Les tailles de la famille, de l’exploitation et du troupeau devaient correspondre à chaque taille moyenne respective dans l’aire.
Les statisticiens russes justifiaient cette procédure par le souci de généraliser les résultats, ce qui n’était pas une préoccupation chez F. Le Play [22]. En cela résidait, à leurs yeux, la principale différence entre les enquêtes de budget pratiquées dans leur pays et les monographies leplaysiennes [23]. Autre distinction, au contraire de celles de F. Le Play, les monographies de budget effectuées en Russie dans les années 1880 et 1890 étaient intégrées dans la statistique administrative, ce qui explique leur diffusion rapide après les enquêtes pionnières de F. A. Chtcherbina. En tout, selon S. A. Klepnikov, sept mille neuf cent quatre-vingt-quatorze études de budgets paysans auraient été réalisées, sous différentes formes, dans les bureaux statistiques des zemstva avant 1915 [24].
Des statisticiens face aux difficultés du terrain
Quelle que soit leur forme, les différentes enquêtes effectuées par les statisticiens des zemstva les confrontèrent à diverses difficultés liées aux particularités du terrain. Allant à la découverte d’un monde paysan qui souvent se dérobait face aux enquêteurs, ils durent imaginer des méthodes d’enquête appropriées. Les solutions élaborées pour résoudre les différentes difficultés posées par le terrain furent à l’origine d’un certain nombre d’innovations méthodologiques, dans la manière d’interroger les individus comme dans la conception des outils utilisés, le questionnaire notamment. Méthodes et techniques d’enquête furent perfectionnées petit à petit, par tâtonnements successifs, au contact du terrain, en réponse également parfois à sa résistance.
Une attention particulière fut portée à la rédaction des questionnaires destinés aux paysans. Les statisticiens s’efforcèrent d’améliorer la formulation des questions en acquérant une meilleure connaissance des pratiques de leurs enquêtés dans la vie quotidienne. À cette fin, certains d’entre eux partirent à la campagne observer la vie des paysans et l’organisation de leurs exploitations. Ils apprirent ainsi le vocabulaire utilisé pour désigner les différents éléments de leur activité [25]. Dans certains cas, ils comprirent que des questions qu’ils jugeaient essentielles étaient en réalité inutiles, et les supprimèrent. Cette première étape d’observation sur le terrain leur permit de mettre à l’épreuve leur regard sur le monde paysan ainsi que l’outil forgé pour « appréhender » le questionnaire.
Ils se rendirent compte, par exemple, que demander à un paysan son âge ou celui d’un membre de sa famille n’apportait pas de réponse précise. Dans certains zemstva, à partir du milieu des années 1880, ils élaborèrent une méthode pour réduire la marge d’imprécision de cette question [26]. Après avoir interrogé individuellement les différents membres d’une famille, ils essayaient ensuite de reconstruire, par recoupements, l’information recherchée. Outre cela, ils posaient à chaque paysan plusieurs questions successives sur l’âge des différents membres de sa famille de manière à faire remonter à sa mémoire l’ordre des naissances. Ils avaient remarqué en effet que, dans les familles de petite taille, les paysans comptaient les membres en commençant le plus souvent par le chef de famille, puis en énumérant tous les hommes par ordre décroissant et, ensuite, toutes les femmes en partant de l’épouse du chef de famille.
Outre ce procédé de remémoration, si la personne interrogée avait du mal à retrouver l’information demandée, ils lui posaient des questions sur des événements repères de sa vie : son mariage, son départ à l’armée, les différents partages de terre familiaux, les périodes de « grands malheurs », principalement famine et épidémie dans le troupeau. L’aide des voisins et des parents les plus proches était également sollicitée pour reconstituer et vérifier ces faits. Pour les statisticiens, qui étaient conscients du fait que les informations obtenues conservaient une part d’approximation, l’essentiel était de reconstituer l’histoire d’une famille pour mieux comprendre celle de l’exploitation.
Ces différentes questions de méthode étaient examinées et discutées dans le bureau statistique de chaque zemstvo, mais aussi au sein des congrès nationaux de statisticiens et des réunions des sociétés de statistique.
Discussions sur les méthodes
Dès les années 1880, les sociétés de statistique et de nombreux congrès offrirent des espaces de discussion à la communauté des statisticiens des zemstva. Leur action et leurs débats contribuèrent à diffuser un savoir théorique et à construire une pratique professionnelle commune. Dans la première moitié du xixe siècle, deux sociétés avaient abrité deux sections de statistique particulièrement actives, la Société impériale russe de géographie (IRGO), fondée en 1845, et la Société impériale libre d’économie (IVEO), créée en 1765. À partir des années 1860, leurs travaux, notamment ceux de l’IRGO, furent fortement liés à la statistique administrative de l’État russe et à son Comité central de la statistique. En revanche, la création en 1882 d’une section de statistique au sein de la Société juridique de Moscou, fondée en 1863, est indissociable de l’histoire de la statistique des zemstva [27]. La forte personnalité et l’autorité scientifique de son premier président, A. I. Tchouprov, influencèrent fortement ses travaux [28].
Celui-ci insista d’emblée sur la nécessité d’homogénéiser le cadre méthodologique et les outils des enquêtes organisées dans les différents bureaux statistiques des zemstva. Une commission, composée de représentants des douze bureaux les plus importants à cette époque [29], fut créée à cette fin en décembre 1886. Ses décisions les plus élaborées concernèrent la conduite des recensements par ménage, et fixèrent notamment les différentes étapes d’une démarche commune. En particulier, une description générale des conditions de vie dans chaque village devait compléter l’enquête exhaustive effectuée auprès de chaque ménage paysan. La fiche du ménage devait être composée au minimum de questions sur la population (nationalité, religion, niveau d’alphabétisation, occupations), les bâtiments, le troupeau, la forme de la propriété de la terre (lopin issu du partage des terres, terre achetée, fermage) et sa mise en culture [30]. Une fiche du village devait être également établie pour « caractériser le village du point de vue de sa topographie, de ses particularités naturelles et démographiques, des conditions de son activité économique et de sa vie sociale » [31]. Outre la fixation du cadre global des programmes d’enquête, des indications précises étaient données pour traiter chaque question posée, mais aussi pour réduire les risques d’écart d’interprétation entre bureaux de statistique. Ainsi, des exemples étaient fournis pour éclairer l’usage de certains termes. L’ensemble de ces diverses indications constitua les premières instructions pour la conduite ces recensements par ménage. D’autres recommandations suivirent, notamment à propos de la nécessité de pratiquer des enquêtes partielles sur des villages types pour approfondir l’observation de certains éléments de l’organisation des exploitations paysannes [32].
Les débats de la section de statistique de la Société juridique de Moscou ne se limitèrent pas aux questions méthodologiques posées par les enquêtes des zemstva. Les enquêtes et recensements effectués à l’étranger y étaient également exposés et discutés, ainsi que les résolutions prises par l’Institut international de statistique (IIS) [33]. A. I. Tchouprov, membre de celui-ci dès sa création en 1885, fit des comptes rendus de ses différentes sessions, qui furent retransmis ensuite dans les bureaux des zemstva par leurs représentants à la section. Cette circulation de l’information contribua à irriguer ces bureaux de province d’informations sur les méthodes statistiques appliquées à l’étranger et à enrichir d’apports extérieurs la réflexion menée par leurs statisticiens à l’échelle locale. Par exemple, A. I. Tchouprov joua un rôle essentiel pour faire connaître les travaux d’Anders Nicolai Kiaer en Russie après l’exposé sur la notion de représentativité que celui-ci fit à la session de l’IIS de 1897 qui se tint Saint-Pétersbourg [34].
Après la fermeture, en 1899, de la section de statistique, suite à l’interdiction d’activité de la Société juridique de Moscou pour raison politique, la Société libre d’économie poursuivit son travail, notamment pour rassembler les enquêtes des zemstva et diffuser leurs résultats. Après la première conférence nationale des statisticiens des zemstva, réunie en 1887 par la Société juridique de Moscou, de nombreux congrès professionnels servirent de relais à l’action de ces deux sociétés de statistique. Les plus importants furent convoqués à l’initiative de la Société des naturalistes et des médecins. Ils offrirent aux statisticiens des zemstva un espace pour confronter leurs méthodes, rapporter et comparer les procédés et les résultats des enquêtes menées dans leurs différentes provinces. Dans un objectif de généralisation des acquis, le bilan des méthodes d’observation et de traitement des données recommandées au cours d’un congrès était fait à l’occasion du suivant.
Les sections de statistique des congrès de la Société des naturalistes et des médecins traitèrent des questions méthodologiques essentielles à cette époque. En 1894, de longs débats furent consacrés à l’usage de la monographie dans les enquêtes statistiques. Des exemples de son utilisation dans des pays étrangers furent présentés et discutés [35]. Son application aux enquêtes de budget donna lieu à une dizaine de communications. Il y eut également des exposés sur les méthodes d’enregistrement de la population et les recensements démographiques en un jour. En 1901, de larges discussions furent consacrées aux critères utilisés pour construire les catégories de classification de la paysannerie. Le congrès qui se tint fin décembre 1909-début janvier 1910 examina, entre autres, les méthodes d’échantillonnage utilisées dans les enquêtes par sondage effectuées dans différents zemstva [36].
Les méthodes d’enquête et les outils d’observation des statisticiens des zemstva furent construits ainsi, dans le cadre d’une démarche collective et d’un processus de va-et-vient entre une réflexion théorique, menée au sein d’instances scientifiques et professionnelles réunies périodiquement à l’échelon national, et une réflexion sur la pratique conduite au contact du terrain.
 
Apprentissage de l’enquête et socialisation professionnelle
 
 
Les comptes rendus d’enquêtes laissés par les statisticiens des zemstva offrent la possibilité d’analyser ce moment précis du processus d’apprentissage de leur pratique professionnelle. Ils aident également à mieux comprendre comment se sont construites les normes d’un corps de professionnels en formation à partir de la réflexion de ses membres sur leur travail quotidien de collecte et de traitement des données.
Face à un besoin élevé d’informations chiffrées, les zemstva recrutèrent un nombre croissant de statisticiens à partir de la seconde moitié des années 1880. À la veille de 1917, le groupe de ces statisticiens comptait plus de mille deux cents hommes et femmes [37]. Dans les années 1880 et 1890, les directeurs de bureaux, et dans certains cas leurs adjoints, avaient déjà une expérience de statisticien, acquise le plus souvent dans un bureau de zemstvo. En revanche, si la plupart de ceux qu’ils recrutèrent avaient suivi des études supérieures, ils découvraient le travail statistique. La formation sur le terrain auprès des plus expérimentés fut donc la principale voie d’apprentissage de leur métier.
Ceci peut expliquer la précision de l’exposé des méthodes employées qui accompagne un certain nombre de comptes rendus d’enquêtes à cette époque. Instrument de connaissance, les recueils de présentation des données d’un recensement par ménage devaient être aussi un outil de formation. Les comptes rendus placés en introduction de certains de ces volumes constituent de véritables manuels de méthodologie des enquêtes. Le plus connu, celui de N. A. Kabloukov, rédigé à la fin des années 1890 [38], a d’ailleurs fait l’objet d’un tirage à part [39]. Celui de S. A. Kharizomenov, qui date de 1888 [40], a souvent été cité en exemple dans les ouvrages de statistique russes [41] pour la richesse de ses remarques.
Normes et usages d’une profession
Les qualités d’un enquêteur
Selon S. A. Kharizomenov, quelles qualités pouvait-on exiger d’un enquêteur ? En premier lieu, celui-ci devait être capable de travailler vite et bien : « Un recensement doit être mené rapidement et bien [42]. » Quand il réunit les personnes en groupe pour les interroger, « le statisticien doit, pour lui-même et le groupe, soutenir en permanence un certain tonus [tonus] nerveux » [43]. Ici, perce le souci de ne pas lasser les personnes interrogées, celui aussi vraisemblablement de prévenir l’enquêteur contre sa propre lassitude : « La fatigue et l’impatience sont les pires ennemies d’un recensement ».
À cette fin, l’enquêteur doit être attentif au contexte même de la situation d’enquête et s’y adapter. Il doit, en particulier, saisir les moments opportuns pour poser les questions :
« Il est souvent nécessaire d’utiliser une attitude bien disposée du groupe que l’on a repérée et alors de procéder au recensement sans aucune interruption, 8 à 10 heures d’affilée, parfois plus, jusqu’à minuit [44]. »
Dans ce cas, le « bon » enquêteur est aussi celui qui peut faire preuve d’une certaine résistance physique et nerveuse : « C’est, bien sûr, très pénible pour des gens nerveux ». Dans de telles conditions, les enquêteurs doivent donc être des personnes expérimentées et « pénétrées de la conscience de l’importance de leur travail ». Un enquêteur ne pouvait pas être un travailleur occasionnel. Bien au contraire, le recensement par ménage était le domaine du statisticien « professionnel ».
En soulignant les défauts des enquêteurs non professionnels, S. A. Kharizomenov suggère en filigrane les qualités attendues d’un enquêteur professionnel :
« Les statisticiens non professionnels [ne professionalnye] ne mettent pas tout leur cœur dans le travail du recensement, les fiches qu’ils ont remplies frappent par leur aspect administratif ; les colonnes à remplir de manière obligatoire le sont, mais les annotations, non obligatoires, qui témoignent d’un intérêt personnel de l’enquêteur pour un phénomène donné, sont complètement absentes. Parfois ces enquêteurs effectuent le recensement plus rapidement que des statisticiens professionnels car ils n’adoptent pas une attitude critique vis-à-vis des réponses et notent tout ce qui peut leur être dit [45]. »
Pour S. A. Kharizomenov, faire preuve de discernement, cela s’apprend. Dans cette optique, seul compte l’apprentissage par la pratique sur le terrain, sous l’œil vigilant de statisticiens plus expérimentés. Toutefois, cela ne se résume pas à apprendre l’art de questionner. Pour acquérir du savoir-faire, il est nécessaire à l’enquêteur d’avoir une connaissance précise des objectifs de l’enquête et des raisons pour lesquelles les questions ont été rédigées d’une certaine manière. Seule l’acquisition préalable de cette maîtrise du questionnaire peut garantir que les questions soient posées correctement. L’enquêteur doit être capable d’inciter les personnes interrogées à répondre avec le plus de précision possible et de venir à bout de leur crainte ou de leur réticence à répondre :
« Celui qui ne connaît pas le but et la signification d’une question non seulement n’insistera pas pour obtenir des réponses précises, mais en outre partagera, de manière involontaire, le doute des paysans sur l’utilisation de la question posée [46]. »
Ces considérations suggèrent une forme de condamnation d’une stricte division du travail entre des statisticiens qui concevraient, dans leur bureau, l’outil d’enquête, le questionnaire, et des enquêteurs qui seraient chargés uniquement de la collecte des informations. En réalité, dans les années 1880 et 1890, tout le fonctionnement du bureau de statistique d’un zemstvo allait contre une telle conception de la production des données. Les enquêteurs récemment recrutés n’étaient autres que les futurs statisticiens expérimentés qui, à leur tour, formeraient plus tard de nouveaux statisticiens. Effectués par des équipes de deux à quatre statisticiens possédant des niveaux d’expérience différents, les recensements par ménage servirent de terrain d’apprentissage pour les nouvelles recrues. Auparavant, l’élaboration des formulaires d’enquête au sein du bureau du zemstvo avait déjà constitué un temps de formation.
Un apprentissage sur le terrain
En quoi consistait cette formation sur le terrain ? Il s’agissait, tout d’abord, d’initier l’apprenti statisticien à l’analyse de la situation d’enquête. Instaurer la relation enquêteur-enquêté devait être son premier souci, apprendre à poser les questions le second. Pour partie, ces deux apprentissages étaient liés. À l’enquêteur revenait le soin de faire le tri entre les questions et de ne poser que celles qui concernaient la situation de la personne qu’il avait en face de lui :
« Un statisticien expérimenté ne présentera jamais toutes les questions de la fiche dans l’ordre et sans en omettre. Inversement, un novice tourmentera un paysan sans terre avec un très grand soin et avec toute une série de questions inappropriées. Tout en faisant traîner l’enquête, de telles questions inutiles provoquent de l’embarras dans la population et entament la confiance dans le recensement [47]. »
Gagner la confiance des personnes interrogées était présenté comme la condition première et indispensable de la réussite d’une enquête. Face à la méfiance des paysans, face à leur peur d’un nouvel impôt, l’enquêteur devait faire preuve de patience et d’habileté pour les amener à donner des réponses précises et exactes :
« Se fâcher, accuser de mensonge de manière abrupte est, sans aucun doute, mauvais pour l’enquête – cela peut mener à une attitude négative systématique. Exprimer une confiance totale dans les réponses est le meilleur moyen d’obtenir des réponses honnêtes [48]. »
Être un bon observateur de la vie paysanne, voilà une autre qualité qui ne pouvait s’acquérir que sur le terrain. Pour les hommes de la génération de S. A. Kharizomenov, sensibles aux idées populistes, il n’y avait pas d’enquête statistique possible sans cette attitude empruntée à l’ethnographie. L’observation était utilisée pour venir au secours du questionnement dans la recherche d’informations :
« Un enquêteur expérimenté, familiarisé avec la vie paysanne, peut, déjà en un seul coup d’œil, déterminer la situation d’un chef de ménage d’après son costume, sa manière de se tenir et dire, d’après les mains et le visage, quel métier il exerce et à quelle catégorie il appartient : riche, pauvre ou moyennement aisée [49]. »
La pratique du recours à l’observation pour estimer a priori les caractéristiques d’un individu, qui serait rejetée aujourd’hui, doit être replacée dans le contexte de la société rurale russe des années 1880-1890, dans laquelle les signes de différenciation sociale étaient encore peu nombreux et pouvaient autoriser cette forme de repérage. Dans une société rurale régie par un système d’ordres, statuts et rôles sociaux étaient codifiés. Toutefois, il ne s’agissait pas de substituer cette méthode à l’enquête par questionnaire elle-même, mais plutôt d’utiliser un moyen de contrôle supplémentaire des déclarations individuelles pour inciter les personnes interrogées à ne pas dissimuler certaines informations. Observateur du social avant de le mettre en tableaux, le statisticien était donc bien plus qu’un simple technicien des chiffres. Néanmoins, il ne pouvait acquérir cette connaissance du milieu de l’enquête qu’en vivant un certain temps sur place. Ceci explique l’attachement des statisticiens des zemstva à l’organisation d’expéditions de petites équipes de statisticiens sur les lieux mêmes des enquêtes et leur refus de laisser ce travail à des enquêteurs occasionnels ou à des employés administratifs.
Cette formation par la pratique des plus jeunes auprès des plus anciens rappelle par bien des côtés des formes du compagnonnage : formation d’un apprenti auprès d’un maître, acquisition d’un savoir-faire et réflexion sur les méthodes au contact direct de la pratique. L’apprentissage des techniques et des méthodes d’enquête est affaire de temps. Le cadre des recensements par ménage répondait à cette exigence puisque les expéditions obligeaient maîtres et apprentis à résider ensemble dans un district rural pendant trois à quatre mois. La proximité ainsi créée dans le travail et dans la vie quotidienne contribuait en outre à tisser des liens serrés et durables entre eux. Ce mode de socialisation professionnelle était commun à l’ensemble des statisticiens des zemstva, le mode de formation de tout une communauté professionnelle. Il contribua à constituer et cimenter l’éthos professionnel de ses membres.
Formés par Vassili I. Orlov [50] ou ses disciples, les statisticiens des zemstva ont ainsi construit progressivement tout un réseau d’hommes sensibilisés aux mêmes questionnements et aux mêmes approches, pratiquant les mêmes méthodes, partageant les mêmes références scientifiques, les mêmes valeurs professionnelles [51]. Dès lors, il n’est pas étonnant que celles-ci aient survécu à la révolution d’Octobre et nourri les pratiques d’enquête des statisticiens de l’administration statistique du nouvel État bolchevik, nombreux à être issus des bureaux des zemstva. Ceux-ci avaient encore en tête les consignes d’enquête données par leurs aînés dans les années 1880 et 1890.
Conseils à l’usage d’un enquêteur
Comment faire pour obtenir les réponses les plus précises possibles ? Comment réduire les risques d’erreurs dès la collecte des données ? Face à ces incertitudes de l’enquête, S. A. Kharizomenov recommande d’analyser les caractéristiques sociales de la situation d’enquête elle-même et les interactions entre les participants, afin de mieux prendre en compte leurs conséquences éventuelles sur le degré de précision et d’exactitude des réponses. Ensuite, l’enquêteur s’efforcera d’adapter son comportement à la situation. Dans cet objectif, S. A. Kharizomenov insiste sur la distinction qui doit être opérée entre les « erreurs involontaires » d’une personne interrogée et les réponses intentionnellement erronées.
– Les « erreurs involontaires »
Sa présentation des « erreurs involontaires » prend la forme d’une analyse sociologique des conditions d’énonciation d’une opinion [52]. La source d’erreur la plus fréquente réside, juge-t-il, dans le degré de capacité à répondre des personnes interrogées. Ainsi en est-il de la compétence linguistique des enquêtés appartenant à des minorités ethniques. La difficulté créée par leur faible connaissance de la langue russe pourrait être résolue par le recours à un interprète. Toutefois, S. A. Kharizomenov estime qu’une telle solution pose un autre problème, celui du degré de confiance que l’on peut accorder à la traduction des questions et des réponses. Par ailleurs, l’appel à un médiateur linguistique lui paraît être en contradiction avec le principe du questionnement direct qui est à l’origine de l’organisation des expéditions de statisticiens sur les lieux mêmes des enquêtes. Il juge préférable, dans ce cas, de recruter un enquêteur parlant russe au sein des minorités ethniques concernées, et de le former.
IMGIMGIMGIMFFiche du ménage (verso) utilisée dans le gemstvo de Saratov en 1886, in S. A. Kharizomenov, Svod statistitcheskikh svedenii…, op. cit., p. 26.
Produit de l’habitus, la compétence à répondre des personnes appartenant à des minorités ethniques pouvait varier selon leurs pratiques. Ainsi S. A. Kharizomenov expliquait-il, par exemple, l’imprécision des réponses des Tatars aux questions concernant l’évolution de la superficie de leurs terres suite aux différents partages familiaux. À ses yeux, le manque de précision, voire les erreurs, étaient « la conséquence d’une attitude légère » dans la gestion de leur exploitation agricole :
« Les Tatars mesurent rarement leur parcelle de terre à différentes reprises dans le temps et, dans la majorité des cas, ne sont pas capables de faire cela eux-mêmes ; c’est pourquoi il n’est pas facile de trouver parmi eux des individus capables d’indiquer de manière judicieuse et précise la répartition de la terre entre les exploitations, capables également d’éclaircir les raisons de l’écart entre les chiffres au moment de l’enquête et les données des documents antérieurs [53]. »
Les différences de compétence à répondre entre les sexes n’ont pas échappé non plus au statisticien. Il les analysait comme l’effet de pratiques sociales différenciées et estimait que, selon les sujets abordés, la capacité à apporter des réponses précises dépendait du rôle assumé par chaque sexe dans l’exploitation agricole familiale. Ainsi reconnaissait-il aux femmes une connaissance plus précise de la composition du groupe familial. En revanche, il les soupçonnait d’être moins « compétentes » [kompetentnye] que les hommes quand il fallait donner des informations sur le bail de la terre et les surfaces cultivées.
Les usages différents selon les régions de certaines techniques agricoles étaient jugés influencer aussi le niveau de précision des réponses des paysans [54]. Dans ce cas comme dans les autres, il était recommandé à l’enquêteur de tenir compte des différences dans les pratiques pour ne choisir, dans le questionnaire standardisé du bureau du zemstvo, que les questions concernant réellement les personnes interrogées.
– De l’intérêt ou pas à répondre
Il était également rappelé que la réussite d’une enquête dépendait de l’intérêt ou pas des individus à répondre. Les statisticiens des zemstva furent d’autant plus confrontés à cette contrainte première du travail d’enquête que les recensements par ménage étaient pour partie effectués à des fins fiscales. « Les réponses les plus embrouillées et les plus inexactes sont données par les possesseurs de terres et par les propriétaires de maisons », constatait S. A. Kharizomenov [55]. Certains, poursuivait-il, peuvent même donner des réponses exactes pour certaines catégories de leurs biens, et inexactes pour d’autres.
Aussi invitait-il l’enquêteur à faire une analyse sociologique de la composition de la population de l’enquête afin de mieux évaluer les sources d’erreurs possibles selon l’activité exercée :
« Les paysans des steppes, qui sont occupés exclusivement à la culture du blé, donnent les réponses les plus dignes de confiance et les plus détaillées. Les marchands, les koulaks, les industriels, qui sont experts en débrouillardise, les paysans ruinés, qui sont habitués à donner des réponses évasives et à se lamenter sur leur pauvreté dans leurs discussions avec les fonctionnaires et avec les tribunaux, ne peuvent pas rompre avec leurs procédés habituels, même à l’occasion d’un recensement [56]. »
– Situation d’enquête, situation sociale
Outre les effets d’interaction entre enquêteur et enquêtés, S. A. Kharizomenov incitait l’enquêteur à prendre en compte l’effet du regard des autres membres de la communauté villageoise sur la construction du comportement et des réponses des enquêtés. Ainsi, « un prolétaire sans terre, en particulier parmi les Tatars, est parfois enclin, par fausse honte, à décrire sa situation économique sous de meilleures couleurs qu’elle n’est en réalité. Un artisan miséreux déclare un gain extrêmement élevé » [57].
Afin de repérer les erreurs ou imprécisions dans les réponses, les statisticiens des zemstva avaient pour habitude de poser des « questions de contrôle » et d’opérer des recoupements entre les réponses à différentes questions. En plus, ils utilisaient une méthode de questionnement en groupe qui consistait à réunir tous les chefs de ménage d’un village pour les interroger. Outre le gain de temps obtenu, rassembler les paysans pour poser à chacun d’entre eux des questions sur la composition de son foyer et la situation de son exploitation leur permettait d’utiliser une forme de contrôle mutuel opéré par les membres du groupe lui-même sur les réponses apportées par chacun d’entre eux :
« Habituellement ces réponses inexactes sont décelées tout de suite, d’abord grâce à un simple regard jeté sur la personne interrogée, mais aussi grâce aux exclamations et aux remarques ironiques que les paysans ne manquent pas de faire, et qui attirent l’attention du statisticien [58]. »
Point n’était besoin de dénonciation ouverte, l’attitude seule du groupe pouvait servir de révélateur au statisticien observateur. Le mode de questionnement devient ici une situation sociale à part entière dans laquelle le groupe joue un rôle aussi important que chaque individu. Se retrouvant en position d’observateur du groupe et des réactions de ses membres pour en tirer une interprétation, le statisticien n’est plus seulement celui qui se contente de consigner les réponses des individus. Il s’efforce, en même temps, d’en évaluer le degré de fiabilité en interprétant le regard du groupe sur l’individu qui répond, et se réserve ainsi la possibilité de demander des précisions. Restait toutefois une inconnue : le groupe pouvait être solidaire pour taire certains faits. Pour circonscrire ce risque, les statisticiens apprenaient à gagner la confiance de ses membres, mais aussi à leur montrer qu’il n’était pas facile de les duper :
« Quelques enquêteurs ont réussi, après avoir interrogé environ deux cents chefs de ménage dans le village et obtenu des informations sur la composition de leur famille, à déterminer de manière correcte le nombre de têtes de bétail de trait, la surface des emblavures et le nombre de dessiatines [59] de terres avant d’avoir recueilli les réponses à ce sujet. De pareilles conjectures ont produit de l’effet sur la population et l’ont incitée à fournir des indications précises [60]. »
Interroger les chefs de ménage d’un village en groupe permettait également de profiter d’une forme d’entraide entre voisins pour établir des réponses plus précises :
« Le procédé habituel pour aider ceux qui étaient embarrassés pour répondre consistait à les interroger en groupe. Parfois, le paysan ou la paysanne qui se préparaient à répondre comptaient sur leurs doigts la composition de la famille, le nombre de têtes de bétail et autres éléments. Si elles peinaient dans tel ou tel cas, ces personnes s’approchaient de voisins plus ou moins réfléchis pour leur demander leur avis […] ; ils commençaient alors à compter ensemble les éléments de l’exploitation, un voisin éclaircissait les points qui posaient problème, comptait les données disparates et finalement donnait une réponse [61]. »
Soucieux de s’adapter au contexte et aux contraintes d’une société rurale fortement dominée par la culture orale, les statisticiens des zemstva ont délaissé le procédé du questionnaire imprimé, qui était déjà utilisé dans certains pays d’Europe de l’Ouest et dans lequel l’ordre des questions et la place pour noter les réponses étaient fixés à l’avance [62]. Ils ont opté pour un questionnement conduit par les enquêteurs selon le principe d’une grille d’entretien constituée de nombreuses questions [63], qui leur donnait plus de souplesse pour s’adapter à la population interrogée, et pour un questionnement en groupe, qui leur permettait de mieux contrôler les imprécisions et les erreurs dans les réponses, liées à une mémoire défaillante ou à une volonté de dissimuler la réalité. À cette occasion, l’enquêteur pouvait même faire preuve de pédagogie pour amener les paysans à formuler des réponses correctes :
« Posez à un paysan une question générale sur la qualité de ses terres et leur fertilité et vous entendrez que, dans une commune donnée, les paysans “n’ont pas de terre” et que les moissons sont si faibles que, chaque année, les paysans ne récoltent même pas de grains pour la semence… Mais, essayez de poser la question de manière plus concrète, alors vous obtiendrez un résultat complètement différent : il apparaîtra que la terre de première qualité a été affectée à une autre utilisation. […] Le paysan annonce volontiers le nombre de meules de blé moissonné et le nombre de sagènes [64], ainsi que le rendement d’une meule [65] ; de telle manière, un simple calcul arithmétique montre un volume de récolte qu’habituellement toute l’assemblée des chefs de ménage et chacun de ses membres refuse d’admettre quand on pose la question de manière générale. […] Grâce à cette relation faite entre les différents phénomènes, les paysans se rappellent plus facilement les éléments dispersés issus de leur pratique sur leur exploitation et – ce qui est essentiel – ont une attitude plus réfléchie vis-à-vis du recensement : dans certains cas, il est impossible de ne pas dire la vérité, dans d’autres cas, les réponses ineptes se dévoilent d’elles-mêmes. […] De cela même découle un contrôle des indicateurs les uns par les autres, qui oblige autant l’enquêteur que le paysan qui répond à prendre soin de noter tout avec la précision la plus grande et à mentionner les menus objets et détails [66]. »
À la découverte du social, et de la société rurale en particulier, les statisticiens des zemstva ont construit tout un savoir sur le monde paysan russe de la période prérévolutionnaire qui fut particulièrement utile à ceux d’entre eux qui, après octobre 1917, travaillèrent à la Direction centrale de la statistique de l’État bolchevik. Les méthodes d’observation et les outils qu’ils avaient forgés et perfectionnés depuis les années 1880 leur permirent, en particulier, d’organiser de manière efficace les nombreux recensements et enquêtes qu’ils eurent à mener dans les conditions difficiles de la guerre civile, dans des campagnes en proie à la désorganisation et à la violence [67], et auprès de paysans qui voyaient, derrière chaque enquêteur, un agent potentiel de la politique de réquisitions des récoltes de l’État. Dans un tel contexte, leur parfaite connaissance du terrain et des habitants fut un atout pour les statisticiens des bureaux régionaux qui étaient déjà en poste avant la Révolution dans le bureau du zemstvo local. Le socle commun de leurs méthodes d’enquête et d’analyse du social les aida à effectuer leurs enquêtes dans les régions tout en respectant les programmes standardisés de la statistique d’État, au sujet desquels bien souvent ils n’avaient pas reçu beaucoup de directives en raison des difficultés techniques de communication à cette époque. Ces méthodes ont continué à servir de support à leur étude de l’économie et de la société paysannes pendant les années 1920. Quand, à la fin de cette décennie, au début de la collectivisation, leurs analyses de la paysannerie firent l’objet d’attaques politiques virulentes de la part des dirigeants bolcheviks ou de leurs relais dans l’administration statistique, il n’est guère étonnant que les méthodes et outils d’enquête qui leur étaient associés aient été également contestés [68]. La construction de la réalité socialiste par les chiffres exigeait de nouvelles formes de la production statistique et de nouveaux outils.
 
NOTES
 
[1]Sergueï A. Kharizomenov, Svod statistitcheskikh svedenii po Saratovskoi goubernii (Recueil des données statistiques sur le gouvernement de Saratov), Saratov, 1888, p. 29. Un zemstvo était l’institution de gestion locale d’une province, appelée goubernia ou gouvernement. Saratov se trouve dans la région de la Moyenne Volga.
[2]Archives régionales d’État de l’oblast’ de Saratov (GASO), fonds R-1, inventaire 1, dossier 77, feuilles 12-12ob.
[3]Sur l’organisation de la Direction centrale de la statistique soviétique au lendemain d’octobre 1917, voir Martine Mespoulet, Statistique et révolution en Russie. Un compromis impossible (1880-1930), Rennes, Pur, 2001.
[4]Les zemstva étaient des assemblées territoriales élues à deux niveaux, le district rural et la province. Les assemblées des districts élisaient leurs représentants à l’assemblée de la province. Sur l’organisation institutionnelle d’un zemstvo, voir Robert Philippot, Société civile et État bureaucratique dans la Russie tsariste : les Zemstvos, Paris, Institut d’études slaves, 1991.
[5]Sur les révisions fiscales et autres formes de dénombrements pratiqués en Russie jusqu’au xixe siècle, voir Alexandre Avdeev, Alain Blum, Irina Troitskaja, « Démographie historique de la Russie », Histoire & Mesure, vol. 8, n° 1-2, 1993, pp. 163-180.
[6]Nikolaï A. Svavitski, Zemskie podvornye perepissi (Les recensements par ménage des zemstva), Moscou, Gosstatizdat, 1961, pp. 41-66.
[7]Sur la vie des paysans et d’une commune rurale à la fin du xixe siècle, voir Ivan Stoliaroff, Un village russe. Récit d’un paysan de la région de Voronej. 1880-1906, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 1992.
[8]Sur le rôle de l’exil intérieur dans la formation du groupe professionnel des statisticiens des zemstva, voir M. Mespoulet, Statistique et révolution en Russie…, op. cit.
[9]On désigne ainsi le mouvement qui, en 1873-1874, poussa des jeunes révolutionnaires à aller découvrir le monde des campagnes, les paysans et leur mode de vie pour en tirer une réflexion politique et sociale. Sur cet épisode du populisme, voir Franco Venturi, Les intellectuels, le peuple et la révolution : histoire du populisme russe au xixe siècle, Paris, Gallimard, 1972, t. 2, pp. 935-943.
[10]Vladimir A. Obolenski fut statisticien des zemstva entre 1896 et 1903. Après avoir travaillé dans les bureaux de Smolensk et de Pskov, il devint directeur de celui d’Orel.
[11]V. A. Obolenski, Moia jizn’. Moi sovremmeniki (Ma vie. Mes contemporains), Paris, YMCA-Press, 1988, p. 152.
[12]Le servage fut aboli en 1861 par le tsar Alexandre II.
[13]Cité dans Aleksandr A. Kaufman, Statistitcheskaïa naouka v Rossii. Teoria i metodologia, 1806-1917 (La science statistique en Russie. Théorie et méthodologie, 1806-1917), Moscou, TsSOu, 1922, p. 56.
[14]Ibid.
[15]Le principe de construction de ces tableaux fut largement repris ensuite dans la statistique soviétique des années 1920.
[16]Fedor A. Chtcherbina (1849-1936) avait fait ses études à l’Académie d’agriculture Petrovski. Directeur du bureau de statistique du zemstvo de Voronej de 1884 à 1903, il fut élu, en février 1907, à la deuxième Douma d’État. Après avoir émigré de Russie en 1920, il fut professeur de statistique à Prague, d’abord à l’Université libre ukrainienne, puis à l’université de Prague.
[17]Aleksandr E. Lossitski, « Obsledovanie pitania nasselenia », Vestnik statistiki, n° 10-12, 1925, p. 92.
[18]Les dernières enquêtes effectuées pouvaient comprendre jusqu’à 677 questions.
[19]Sur les monographies leplaysiennes, voir « Les monographies de familles de l’École de Le Play », Les Études Sociales, n° 131-132, 2000. Pour une présentation commentée d’une monographie de budget, voir Alain Chenu (éd.), Frédéric Le Play, Les Mélouga. Une famille pyrénéenne au xixe siècle, Paris, Nathan, 1994.
[20]A. E. Lossitski, « Obsledovanie pitania nasselenia », op. cit., p. 92.
[21]Ibid. Les travaux d’Adolphe Quetelet et sa théorie d’un « homme moyen » étaient connus des statisticiens russes. Certains de ses ouvrages avaient été traduits en russe. Aleksandr I. Tchouprov faisait partie des défenseurs des idées de Quetelet.
[22]A. E. Lossitski, « Obsledovanie pitania nasselenia », op. cit., p. 93.
[23]Voir A. A. Kaufman, Teoria i metody statistiki (Théorie et méthodes de la statistique), Moscou, Éd. Sytin, 1912, pp. 449-450 ; P. V. Makhevski, « Dve novye raboty chkoly Le-Ple » (Deux nouveaux travaux de l’école de Le Play), Rousskoe Bogatstvo, n° 7, 1895.
[24]S. A. Klepnikov, Pitanie rousskogo krestianstva. Normy potreblenia glavneïchikh pischtchevykh prodouktov (La situation alimentaire de la paysannerie russe. Les normes de consommation des principaux produits alimentaires), Petrograd, VSNKh, 1920.
[25]N. A. Svavitski, Zemskie podvornye perepissi, op. cit., p. 72.
[26]Ibid.
[27]Zinaida M. Svavitskaïa, « Moskovskii universitet i zemskaïa statistika » (L’université de Moscou et la statistique des zemstva), in Otcherki po istorii statistiki (Essais sur l’histoire de la statistique), Moscou, Gosstatizdat, 1957, pp. 61-135.
[28]A. I. Tchouprov (1842-1908) était professeur d’économie politique et de statistique à l’université de Moscou. Membre de l’Institut international de statistique à partir de 1885, il a contribué à établir le lien entre la statistique universitaire et la statistique administrative des zemstva, et à faire connaître en Russie l’expérience statistique des autres pays européens. Professeur réputé de l’université de Moscou, il était aussi une figure centrale du monde intellectuel russe à son époque.
[29]Il s’agit des bureaux des zemstva de Koursk, Moscou, Nijni Novgorod, Orel, Riazan’, Samara, Saratov, Smolensk, Tauride, Tambov, Tver’ et Tchernigov.
[30]Voir Z. M. Svavitskaïa, « Moskovskii universitet… », op. cit., pp. 90-91.
[31]Ibid.
[32]M. Mespoulet, « Du tout à la partie. L’âge d’or du sondage en Russie (1885-1924), Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 31, n° 2, 2000, pp. 5-49.
[33]Voir les « Protokoly zassedanii Statistitcheskogo otdelenia Moskovskogo Iouriditcheskogo obchtchestva » (Procès-verbaux annuels des réunions de la section de statistique de la Société juridique de Moscou), Moscou.
[34]Sur les travaux d’Anders Nicolai Kiaer, voir Einar Lie, « The Rise and Fall of Sampling Methods in Norway, 1875-1906 », Science in Context, vol. 15, n° 3, 2002, pp. 385-409.
[35]Z. M. Svavitskaïa, « Moskovskii universitet… », op. cit., pp. 95-98.
[36]Voir M. Mespoulet, « Du tout à la partie… », op. cit.
[37]Vitali F. Abramov, « Zemskaïa statistika : organizatsia i praktika » (La statistique des zemstva : organisation et pratique), Voprossy statistiki, n° 3, 1996, pp. 65-72.
[38]Nikolaï A. Kabloukov (éd.), Moskovskaïa goubernia po mestnomou obsledovaniou 1898-1900gg (Le gouvernement de Moscou d’après l’enquête locale des années 1898-1900), t. 1, Moscou, 1903, introduction.
[39]N. A. Kabloukov, Possobie k oznakomleniou s ousloviami i priemami sobirania i razrabotki svedenii pri zemskikh statistitcheskikh issledovaniakh (Manuel sur les conditions et les procédés de collecte et de traitement des données des enquêtes des statisticiens des zemstva), Moscou, Leman, 1912.
[40]S. A. Kharizomenov, Svod statistitcheskikh svedenii…, op. cit.
[41]Voir notamment A. A. Kaufman, Teoria i metody statistiki, op. cit., et Sergueï N. Veletski, Zemskaïa statistika (La statistique des zemstva), 2 t., Moscou, izd. Sabachnikovykh, 1899, 1900.
[42]S. A. Kharizomenov, Svod statistitcheskikh svedenii…, op. cit., p. 30.
[43]Ibid.
[44]Ibid.
[45]Ibid.
[46]Ibid., p. 29.
[47]Ibid.
[48]Ibid.
[49]Ibid.
[50]Vassili I. Orlov (1848-1885) est considéré comme le père fondateur de la statistique des zemstva. Il fut le premier directeur du bureau du zemstvo de Moscou, créé en 1875.
[51]Voir M. Mespoulet, Statistique et révolution en Russie…, op. cit.
[52]S. A. Kharizomenov, Svod statistitcheskikh svedenii…, op. cit., p. 27.
[53]Ibid.
[54]Ibid.
[55]Ibid.
[56]Ibid., p. 28.
[57]Ibid.
[58]Ibid.
[59]Une dessiatine équivalait à 1,09 hectare.
[60]S. A. Kharizomenov, Svod statistitcheskikh svedenii…, op. cit., p. 28.
[61]F. A. Chtcherbina, Svodnyi sbornik po 12 ouezdam Voronejskoi goubernii (Recueil de données sur les 12 districts du gouvernement de Voronej), Voronej, 1897, introduction.
[62]A. A. Kaufman, Statistitcheskaïa naouka…, op. cit., p. 68.
[63]Pour exemple, la fiche du village seule pouvait compter jusqu’à cent questions.
[64]La sagène était une unité de mesure de 2,13 mètres.
[65]Traduction choisie pour le mot russe kopna, qui était une meule équivalente à 60 gerbes de blé de printemps et à 80 gerbes de blé d’hiver.
[66]F. A. Chtcherbina, Svodnyi sbornik…, op. cit., introduction, cité dans A. A. Kaufman, Statistitcheskaïa naouka…, op. cit., p. 69.
[67]Sur les campagnes pendant la guerre civile, voir notamment Orlando Figes, Peasant Russia, Civil War : The Volga Countryside in Revolution (1917-21), Oxford, Oxford University Press, 1989.
[68]Voir A. Blum et M. Mespoulet, L’anarchie bureaucratique. Statistique et pouvoir sous Staline, Paris, La Découverte, 2003.
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Il s’agit des bureaux des zemstva de Koursk, Moscou, Nijni ...
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[30]
Voir Z. M. Svavitskaïa, « Moskovskii universitet… », op. ci...
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[31]
Ibid. Suite de la note...
[32]
M. Mespoulet, « Du tout à la partie. L’âge d’or du sondage ...
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[33]
Voir les « Protokoly zassedanii Statistitcheskogo otdelenia...
[suite] Suite de la note...
[34]
Sur les travaux d’Anders Nicolai Kiaer, voir Einar Lie, « T...
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[35]
Z. M. Svavitskaïa, « Moskovskii universitet… », op. cit., p...
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[36]
Voir M. Mespoulet, « Du tout à la partie… », op. cit. Suite de la note...
[37]
Vitali F. Abramov, « Zemskaïa statistika : organizatsia i p...
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[38]
Nikolaï A. Kabloukov (éd.), Moskovskaïa goubernia po mestno...
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[39]
N. A. Kabloukov, Possobie k oznakomleniou s ousloviami i pr...
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[40]