Genèses
Belin

I.S.B.N.2701135281
176 pages

p. 139 à 153
doi: en cours

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no53 2003/4

2003 Genèses Document

Naissance de la santé publique

Deux descriptions de saturnisme infantile à Paris (1987-1989)  [*]

Didier Fassin
En février 1987, la Revue de Pédiatrie publie un article d’un jeune chef de clinique intitulé « L’intoxication par le plomb chez l’enfant » [1]. Il porte sur trois cas de saturnisme diagnostiqués à Paris au cours des années quatre-vingt et commence ainsi :
« L’intoxication par le plomb est connue depuis longtemps […] En France elle est très rare chez l’enfant. Par contre, aux États-Unis, au Japon et en Australie, les nombreux cas infantiles en ont fait un problème de santé publique qui a justifié une organisation nationale de détection des nouveaux cas. »
Minutieusement rapportées, les observations, dont une se termine par le décès d’un petit garçon de deux ans d’origine malienne, sont suivies du traditionnel commentaire de ce type d’étude. La physiopathologie de la maladie est rappelée avec force précisions sur les « niveaux d’inhibition enzymatique par le plomb ». Le tableau clinique est décrit en insistant sur le fait que « des troubles du comportement alimentaire tels que la “Pica” doivent faire évoquer le diagnostic » et que, par conséquent, « un interrogatoire minutieux permettra de trouver un aliment suspect », dont une liste est donnée en annexe. Après avoir indiqué ce que l’on peut attendre des examens complémentaires et quelles sont les mesures thérapeutiques à mettre en œuvre, mais sans référence à quelque prescription de nature collective que ce soit, l’auteur conclut :
« L’interrogatoire des parents, l’examen radiologique de l’abdomen sans préparation, le dosage de la plombémie sont les examens de base. Malgré un diagnostic rapidement porté, l’évolution peut être fatale. Le dernier point à retenir est que l’enfant est particulièrement sensible à l’intoxication par le plomb. Il est donc indispensable de tout faire pour la prévenir. »
En décembre 1989, la même Revue de Pédiatrie fait paraître, sous un titre presque identique : « Intoxication saturnine chronique du jeune enfant », une étude signée cette fois par un médecin de la Protection maternelle et infantile et un médecin biologiste du Laboratoire d’hygiène de la Ville de Paris [2]. L’article débute ainsi :
« L’intoxication saturnine chronique du jeune enfant par absorption de peintures vieillies toxiques est bien connue aux États-Unis […] En France nous avons mis en évidence que cette intoxication, jusque-là rapportée uniquement à l’occasion de quelques cas aigus sporadiques, existe de façon latente avec une fréquence non négligeable. Elle touche de jeunes enfants vivant le plus souvent dans des conditions socio-économiques modestes ou médiocres, habitant dans des logements anciens aux peintures écaillées et présentant parfois un syndrome de PICA. »
Une enquête auprès de cinq cent soixante-dix-sept enfants inscrits au centre de Protection maternelle et infantile a été conduite, explique-t-on. Un interrogatoire portant sur l’état des murs de l’appartement et les comportements d’ingestion d’écailles de peinture complété par un examen clinique à la recherche d’une symptomatologie évocatrice et une visite au domicile pour vérifier l’environnement résidentiel permet d’opérer un « repérage des enfants exposés », et d’effectuer sur eux un dosage du plomb dans le sang. Parmi les enfants testés, « 61,4 % ont une plombémie supérieure ou égale à 250 mg/l et doivent bénéficier d’une surveillance clinique et/ou biologique, d’une information sanitaire de leur famille et d’un examen attentif de leur environnement ». Après avoir indiqué les résultats de l’investigation du milieu familial, les auteurs recommandent des « mesures d’hygiène simples » qui, pour autant, « ne dispensent pas de rechercher avec vigueur, et de mettre en place les procédures d’assainissement de l’environnement qui supposent la suppression de la source de toxique » :
« C’est en effet la seule méthode radicale à opposer à la maladie, les autres n’étant que palliatives. La collaboration avec des médecins et des équipes sanitaires avec les équipes sociales locales semble en cette occurrence indispensable pour aider les familles à situer les zones à risque et à décider de la nature des actions à entreprendre (relogement, réhabilitation, changement d’un simple cadre de fenêtre…). »
Entre ces deux textes que seulement deux années séparent [3], on pourrait dire, paraphrasant la préface de la Naissance de la clinique, que « la différence est infime et totale ». Infime en ce qu’il est question de la même maladie dont tout de la physiopathologie et de la sémiologie est parfaitement connu dans les deux cas. Totale en ce qu’elle révèle deux mondes produisant des objets sans commune mesure appréhendés avec des instruments appartenant à des univers distincts. Différence de « regard », dirait Michel Foucault [4] : là où le clinicien hospitalier détaille la procédure diagnostique et thérapeutique de cas isolés, les spécialistes de santé publique produisent une connaissance épidémiologique et écologique sur une population reconstituée pour l’occurrence ; là où la clinique cherchait à reconnaître des signes évocateurs, la santé publique vise à repérer les cas asymptomatiques. Mais, du même coup, également différence de « réalité », pour parler comme Peter Berger et Thomas Luckman [5] : alors que l’on avait affaire à des observations exceptionnelles (deux publiées en cinq ans), on est maintenant confronté à une véritable épidémie (près des deux tiers des enfants testés dans un groupe à risque) ; alors que l’on décrivait une maladie clairement répertoriée dans une nosographie (avec ses symptômes, ses dosages et ses traitements), on s’alarme désormais d’un problème sanitaire qu’il s’agit d’inscrire sur un agenda politique (avec ses caractéristiques environnementales et ses déterminations sociales). En deux ans, un nouveau problème de santé publique est né. Une décennie plus tard, il sera le seul à se trouver inscrit dans la loi de prévention des exclusions.
Pour en arriver là, il aura donc fallu transformer le regard des médecins et faire exister une réalité jusqu’alors méconnue [6]. C’est à l’histoire de cette transformation que l’on s’attache ici. Mais pour qu’on en mesure la portée, il faut, comme le ferait un historien de l’épidémie de peste de 1348 ou de choléra de 1830, se transporter dans un temps où ce que l’on sait aujourd’hui du saturnisme n’était pas encore solidement établi en France, où la maladie était considérée comme exceptionnelle, où son étiologie était discutée, où le clinicien n’y pensait pas, où l’hygiéniste l’ignorait [7]. Ce temps, qui semble si lointain au spécialiste de santé publique, à l’urbaniste, au travailleur social, à l’étudiant en médecine même, devenus familiers de l’intoxication au plomb chez l’enfant, c’est la fin du xxe siècle, ou plus précisément la seconde moitié des années quatre-vingt.
 
Du cas à la population
 
 
Soit l’observation du petit Sylla B., rapportée dans le premier article (encadré 1). Il s’agit de l’un des deux cas mortels connus de l’épidémie française de saturnisme. À ce titre, il présente un double caractère d’exception et d’exemplarité. Dans le prolongement du programme de recherche engagé par l’ethnométhodologie pour saisir le raisonnement médical à travers les entretiens et les dossiers [8], une attention particulière doit être portée à la présentation des observations cliniques dans les revues médicales. Ces observations reflètent moins la réalité des séquences d’événements que leur mise en forme, résultant d’un double travail visant à rendre les cas « intéressants » et à en présenter une version « épurée » [9], deux éléments nécessaires à leur passage sous une forme publiée.
Dans le cas du petit enfant malien, l’intérêt du lecteur est mobilisé à la fois par le ressort émotionnel, notamment dans les moments précédant l’hospitalisation et la conclusion tragiquement sobre, et par la procédure d’enquête, qui élimine au fur et à mesure les diverses hypothèses pour aboutir à un diagnostic et un traitement que de nouvelles investigations conduiront trop tard à récuser : narration et instruction, temporalité rapide de la succession des événements et suspension du temps dans l’élaboration du diagnostic, alternent efficacement dans le récit. Parallèlement, l’épurement du texte procède d’un souci d’éliminer les faits et les résultats inutiles à la présentation et, dans le même temps, conduit à gommer les errements diagnostiques que le délai de plus d’un mois pour l’identification de la cause du coma laisse supposer : le texte publié restitue artificiellement la cohérence d’une démarche clinique idéal-typique, respectant le double principe de la construction du diagnostic différentiel, qui procède par élimination des autres causes de coma (traumatisme crânien, trouble biologique, septicémie), et du diagnostic positif, qui amène les éléments permettant de conclure à l’intoxication par le plomb (opacités radiologiques, interrogatoire, dosage). Au bout du compte, on aboutit, par ce mélange de mise en récit et de mise en diagnostic, à ce qu’en médecine on qualifie volontiers de « beau cas [10] », même si, en l’occurrence, il est peu probable que cette expression ait été employée, compte tenu de l’issue fatale.
Encadré 1 : Styles
Une histoire clinique
« L’enfant Sylla B. âgé de 2 ans et 3 mois est amené le 7 mars 1986 aux urgences en état de coma profond. Ses parents sont d’origine malienne.
En décembre 1984, il est traité pour une anémie ferriprive. On note par ailleurs une cassure de la courbe staturo-pondérale à l’âge de douze mois avec un retard à moins 3 D.S. au moment de son hospitalisation. Quelques douleurs abdominales modérées sont notées dans les jours précédents. Mais la veille de l’hospitalisation des pleurs inhabituels avec des vomissements incoercibles inquiètent les parents. À 6 heures du matin, la mère le trouve inanimé dans son lit et l’amène aux urgences. À l’interrogatoire on ne trouve pas de notion de fièvre, ni de traumatisme crânien. À l’examen on note un coma stade 3, la température à 35°2, il existe une déviation oculaire vers la droite avec diminution du tonus du même côté. Le ionogramme, la calcémie, les hémocultures, les radiographies pulmonaires, abdominales et du crâne sont normaux à l’exception d’une glycémie à 7,9 mmol/l. La ponction lombaire montre une hyperprotéinorrachie à 0,9 g sans élément. Il y a une anémie à 8,6 g, un VGM à 62, une réticulocytose à 490 000. Un dosage à la recherche de toxiques revient négatif. À 13 heures un scanner montre un œdème cérébral diffus. Le diagnostic d’encéphalite est retenu et l’enfant reçoit un traitement par Zovirax. Il est mis en observation dans un service de réanimation. Mais sur les données d’un nouvel examen radiologique de l’abdomen sans préparation qui montre des micro-opacités dans le rectum, l’interrogatoire est repris. On apprend que depuis un mois l’enfant absorbe des écailles de peinture d’une fenêtre de l’appartement. La plombémie est à 372 microg/100ml (N : inf. à 35). On découvre en outre une protéinurie avec des hématies. Malgré un traitement par chélateurs entrepris le 9.4.1986 comprenant BAL 4 mg/kg et EDTA 12,5 mg/kg toutes les quatre heures, le coma s’aggrave et la mort survient dans la même journée. »
Extrait de R. Cohen, « L’intoxication par le plomb chez l’enfant… », op. cit.
Un rapport de santé publique
« D’octobre 1985 à avril 1986, six cas de saturnisme du jeune enfant sont diagnostiqués dans un service hospitalier. Le médecin de PMI de secteur propose alors une étude concertée impliquant la PMI, le service hospitalier et le Laboratoire d’hygiène de la Ville de Paris. C’est ce travail que nous présentons ici. Il comporte trois étapes :
  • Une première enquête, menée en juillet 1986, a déterminé la population exposée et mis en évidence la source d’intoxication. Il s’agit d’enfants de 1 à 6 ans, vivant dans des habitats vétustes voire insalubres, et absorbant des écailles de peinture plombifère.
  • Une deuxième enquête, menée en février et mars 1987, a cherché à évaluer la fréquence des intoxications et le niveau de gravité dans la population exposée, à confirmer les sources du plomb absorbé et à comparer cette étude au groupe témoin.
Au-delà de cette enquête que l’on peut qualifier de recherche-action, les équipes de PMI, bien informées de la nature du risque, ont continué leur travail de dépistage systématique.
À propos du bilan de ce travail, dont nous présentons les résultats sur la période du 19 mai au 31 décembre 1987 dans un centre de PMI, nous avons élaboré un protocole de dépistage, des grilles d’interrogatoire et d’évaluation du risque et une prise en charge médico-sociale des familles exposées visant à prévenir les récidives et à assainir l’environnement toxique. »
Extrait de M. Delour et F. Squinazzi, « Intoxication saturnine chronique du jeune enfant… », op. cit.
Bien différent est, à cet égard, le résumé du second article (encadré ci-contre). Il s’agit ici de présenter un ensemble d’enquêtes par lesquelles se trouvent établies les preuves d’une épidémie de saturnisme et affirmés les moyens de sa gestion. De manière à montrer le déplacement proposé dans la démarche, l’existence des six premiers cas rapportés dans la littérature médicale est présentée comme un point de départ de l’investigation ultérieure. Trois moments en sont indiqués, mais c’est le troisième, l’enquête dans le centre de PMI (Protection maternelle et infantile), qui constitue l’objet principal de l’article. Ici encore, il ne s’agit pas de considérer la présentation comme un reflet fidèle de la succession des étapes de l’identification du problème de santé publique, mais bien comme une mise en forme visant à donner une présentation adaptée à l’attente d’une revue médicale et surtout une représentation conforme à l’idée que l’on veut donner d’une démarche [11] de santé publique.
Au-delà de l’impression d’à plat que suscite ce texte, la lecture en fait apparaître une double dimension, argumentative et démonstrative. En premier lieu, le texte développe méthodiquement l’argumentaire de l’épidémie : les « six cas » ne sont pas isolés ; la « population exposée » se compose des « enfants de 1 à 6 ans, vivant dans des habitats vétustes, voire insalubres » et la « source d’intoxication » est constituée « des écailles de peinture plombifère » (première enquête) ; le saturnisme se présente avec une « fréquence » et une « gravité » bien plus importantes que ce que l’on croit et seuls les résidents du parc immobilier dégradé sont concernés puisqu’une « population témoin » n’est pas affectée (deuxième enquête) ; le « dépistage » en est possible et la « prise en charge » réalisable, grâce à des mesures individuelles « médico-sociales » et collectives visant à « assainir l’environnement toxique » (troisième enquête). En second lieu, l’article cherche à faire la démonstration d’une démarche et à prouver la santé publique en la faisant, selon l’adage fameux sur la preuve du pudding : l’objet n’est pas l’individu, mais des « populations » ; l’activité ne se confine pas dans un lieu, mais associe trois institutions, « la PMI, le service hospitalier et le Laboratoire d’hygiène de la Ville de Paris » ; le travail ne relève pas seulement d’une logique scientifique, mais de la « recherche-action » ; l’exercice ne procède pas de l’art, mais d’une formalisation en « protocole de dépistage », « grille d’interrogatoire » et « évaluation du risque » ; sur chacun de ces points il s’agit de se démarquer de la clinique. Dans une période où la santé publique s’efforce de se renouveler, en France, sous le coup de la révélation de ses défaillances, avec la crise inaugurale du « sang contaminé », mais aussi sous l’impulsion de praticiens formés à l’étranger, en rupture avec la vieille « hygiène sociale », il s’agit en somme de produire un discours performatif [12] : en construisant le problème sanitaire, on construit dans le même mouvement la santé publique.
Entre l’article de 1987 et la publication de 1989, entre les observations cliniques et les enquêtes épidémiologiques, on est ainsi passé d’une analyse individuelle à une approche populationnelle. On s’intéressait à des cas, on parle désormais d’échantillons. « Nous rapporterons ici trois cas récents », écrit Régis Cohen. « La détermination de l’échantillon des enfants exposés a reposé sur la convergence d’un interrogatoire, d’un examen médical, d’un examen à domicile », indiquent Marcelle Delour et Fabien Squinazzi. Trois enfants qui représentent la plus importante série clinique française, d’un côté ; cinq cent soixante-dix-sept enfants auprès desquels une enquête a été conduite dans le cadre de la première étude épidémiologique de cette ampleur en France, de l’autre. Pour présenter les enfants, on utilise le terme « observations » dans le premier article ; on parle de « matériel » dans le second. On ne parle plus de « diagnostic », mais de « fréquence ». Aux histoires ont succédé les chiffres [13]. La singularité est remplacée par la probabilité.
En traitant de population et en recourant à la statistique, un fait troublant apparaît, que ne dévoilaient pas clairement les observations cliniques : les enfants contaminés par le plomb sont de familles étrangères, et même, pour l’essentiel, d’origine africaine. Dans les trois histoires cliniques rapportées par R. Cohen, les enfants s’appellent Mohamed, Jalila et Sylla ; les quelques autres cas de la littérature médicale française ont également des prénoms évocateurs d’une origine étrangère. Mais rien n’est mentionné de cette récurrence : il est encore possible de la méconnaître. Au contraire, avec les enquêtes épidémiologiques, le fait ne peut plus être ignoré [14]. Mais comment le dire ? Ici, la tradition française d’évitement de la question des origines, avec ce qu’elle est susceptible de porter de simplification ethniciste et de stigmatisation raciste, joue à plein. Dans l’article de M. Delour et F. Squinazzi, aucun chiffre n’est présenté sur la nationalité des parents à partir des données de l’étude elle-même. Ce n’est que dans le commentaire que les faits apparaissent, quoique non documentés statistiquement, et surtout doublement relativisés. Il y est question de « la prédominance massive des enfants de migrants dans la série présentée », mais les auteurs ajoutent immédiatement que, d’une part, cette tendance « sera probablement atténuée lorsque les services de PMI ne seront plus les seuls à prendre le problème en charge » (autrement dit, il existe un « biais de recrutement »), et que, d’autre part, la réalité première est celle de familles « vivant dans des appartements vétustes et appartenant à des milieux socio-économiques défavorisés » (c’est dire qu’on a affaire à un problème de logement et non d’origine) [15]. Il s’agit clairement de se défendre des interprétations qui, insistant sur la spécificité de la « population exposée », tendent à minimiser le rôle de l’habitat. C’est que la question de la source de la contamination est encore, dans la seconde moitié des années quatre-vingt, âprement débattue.
 
La quête de la source
 
 
Lorsque les premiers cas de saturnisme infantile sont identifiés, les pédiatres, tant à l’hôpital Trousseau pour les observations de 1985 qu’à l’hôpital Necker pour celles de 1986, semblent évoquer presque immédiatement les peintures au plomb. À en croire les dossiers médicaux, les observations publiées et les entretiens réalisés, le lien est d’emblée fait entre la pathologie et la source. Une fois le diagnostic évoqué, au vu d’opacités abdominales à la radiographie ou simplement à défaut d’autre explication des symptômes observés, l’interrogatoire des parents s’enquiert des conditions de logement, de l’état des peintures et des comportements des enfants, apportant des éléments d’orientation avant même le retour des résultats biologiques [16]. Certes, depuis une loi de 1948, l’utilisation de la céruse est interdite en France, mais les médecins savent que les logements vétustes ont conservé leurs vieilles peintures. Dès lors, il entre dans la « bonne pratique clinique » d’établir par la seule anamnèse un diagnostic probable que confirmeront les dosages. C’est du reste sur la base de cette intuition que les premières investigations sont faites au domicile des enfants, par une assistante sociale hospitalière qui ne peut que constater l’extrême dégradation de l’habitat et plus particulièrement des murs des appartements. Les choses auraient donc pu être relativement simples dans la reconnaissance de la source de contamination.
Tel n’a pourtant pas été le cas et, contrairement à ce qui paraît avoir été la première orientation des enquêtes, les travaux initiaux ont, de fait, servi à démontrer ce que l’on connaissait déjà depuis longtemps, à savoir que le saturnisme était bien dû aux peintures anciennes dans l’habitat insalubre : pour ce faire, il fallut notamment, puisque l’on avait affaire essentiellement à des enfants africains, écarter la responsabilité du khôl des mères, de l’encre des marabouts et des fonds de poteries mal cuites [17]. Tout comme le diagnostic clinique avait procédé par tâtonnements avant que ne soit établie l’intoxication par le plomb, de même l’investigation épidémiologique semble avoir erré quelque temps avant de se stabiliser sur la source du saturnisme. En témoignait déjà, dans l’article clinique, la liste des produits susceptibles d’être en cause (encadré 2) qui, à bien des égards, rappelle par son hétérogénéité et, plus encore, par son étrangeté, l’encyclopédie chinoise des animaux dont parle Borges. Le souci d’exhaustivité rivalise avec la quête d’insolite. Le rappel de sources vagues (« eau et air ») ou professionnelles (« journaux et matériel d’imprimerie ») jouxte avec l’évocation d’accidents singuliers rapportés dans la littérature médicale (« incendie de casier de batterie ») ou de pratiques culturelles supposées spécifiques à certaines populations (« fard pour les yeux venant d’Afrique ou d’Asie »). Il est à cet égard remarquable que la peinture soit reléguée au dernier rang de la liste, après le « cuir verni blanc » et le « matériel culinaire peint », et de surcroît assortie d’une parenthèse qui semble en faire une réalité résiduelle qu’on « retrouve encore dans les habitations d’avant 1940 ». Cette énumération traduit bien non seulement les hésitations quant au rôle exact des peintures dans l’intoxication, mais peut-être plus encore le caractère anecdotique de la recherche de l’origine de la contamination : « un interrogatoire minutieux permettra de découvrir un “aliment suspect” », note l’auteur en renvoyant à sa liste. En fait, cette recherche étiologique ne débouche sur aucune mesure particulière, puisque l’enfant, s’il survit à la maladie, est renvoyé chez lui.
Par contraste, dans la présentation de l’enquête épidémiologique (encadré 2), il n’est plus guère question que de peinture et de la meilleure manière d’en attester le rôle. Si le dosage du plomb dans l’eau est pratiqué, c’est plus parce qu’il relève de la routine du Laboratoire d’hygiène de la Ville de Paris et permet, au passage, d’écarter définitivement une hypothèse considérée comme peu crédible. L’investigation vient prouver ce dont on est maintenant convaincu : constatation de « traces de grattage », présence de plomb dans les « écailles de peinture », concentration du problème parmi les « enfants de milieux défavorisés », avec déjà une explication avancée, reposant à l’évidence plus sur une projection que sur une observation : « les fréquents séjours » près des fenêtres, « en regardant à l’extérieur, car c’est souvent leur principale occupation distrayante ». Ainsi l’enquête semble-t-elle s’être resserrée autour d’une source unique. Les résultats de l’étude toxicologique confirment le bien-fondé de cette hypothèse, puisqu’en l’absence de toute manifestation clinique, sur « le seul critère “environnement à risque” », les auteurs montrent que 55 % des enfants testés présentent une plombémie supérieure à 250 µg/l, soit un niveau de contamination aujourd’hui considéré comme très élevé. Ce constat n’a pas seulement une valeur descriptive. Désormais, il a une implication décisive : le signalement d’une intoxication au plomb déclenche une enquête au domicile. Il faudra encore quelques années avant que cette enquête ne débouche à son tour sur des propositions de relogement ou de réhabilitation de l’appartement – le temps que, de sanitaire le problème devienne politique.
Encadré 2. Origines
Liste des produits contenant du plomb et susceptibles d’intoxiquer l’enfant
« Capsules de produits alimentaires soudées au plomb
Eau et air
Poussière et boue dans les zones polluées
Fumée et cendre provenant de l’incendie de casier de batterie
Jouets recouverts de peinture au plomb
Journaux et matériel d’imprimerie
Revêtement de stylo, mine de crayon rouge, jaune, orange
Poterie artisanale émaillée
Emballage de métal par tube (dentifrice)
Cuir verni blanc
Fard pour les yeux venant d’Afrique ou d’Asie Matériel culinaire peint
Peinture (la réglementation a interdit son utilisation depuis le début du siècle, mais on en retrouve encore dans les habitations d’avant 1940). »
Extrait de R. Cohen, « L’intoxication par le plomb chez l’enfant… », op. cit.
Enquête au domicile à la recherche des sources de contamination
« Cinq appartements ont été analysés.
a. Les dosages de plomb dans l’eau pratiqués par spectrométrie d’absorption atomique n’ont jamais montré de concentration dépassant les seuils maximaux admissibles.
b. Les fragments de peinture, par contre, sont minéralisés. La constatation de traces de grattage sur les murs et sur les bords de fenêtre confirme le pica. Une écaille de peinture récente contient 0,5 mg de plomb total/g. À titre d’exemple, les peintures prélevées contiennent des concentrations de plomb total allant de 16,4 mg/g à 107 mg/g de peinture sèche. Les zones les plus à risque sont les huisseries métalliques des fenêtres et les bords de fenêtres. D’une part les concentrations y sont élevées, d’autre part les enfants de ces milieux défavorisés y font de fréquents séjours, en regardant à l’extérieur, car c’est souvent leur principale occupation distrayante. »
Extrait de M. Delour et F. Squinazzi, « Intoxication saturnine chronique du jeune enfant… », op. cit.
Passée d’accessoire à essentielle, la question de l’origine de la contamination en appelle immédiatement une autre : comment se contamine-t-on ? Si l’on sait avec quoi, il faut en effet comprendre de quelle manière. C’est ici qu’intervient l’une de ces « curiosités » dont le « cabinet » médical a le secret : le pica [18]. Dès les premières observations de saturnisme infantile, à la fin du xixe siècle en Australie, les auteurs décrivent des conduites compulsives poussant les enfants à gratter et manger les écailles de peinture des barreaux de leur lit, des boiseries des fenêtres ou tout simplement des murs dégradés de leur logement. Le terme pica est très tôt utilisé par les médecins qui s’y réfèrent comme à une possible étiologie, puisque le geste de mettre à la bouche des objets est considéré comme un trouble psychologique en soi, mais qui parfois s’en servent aussi comme d’un marqueur de la maladie, la seule déclaration de ce comportement par les parents étant considérée comme un symptôme d’alerte invitant à des prélèvements sanguins [19]. De cause, le pica peut donc devenir signe.
On retrouve, clairement différenciés, ces deux usages dans les deux articles médicaux français des années quatre-vingt. L’un et l’autre mettent le terme en avant dans leur interprétation. Mais pour R. Cohen, si « des troubles du comportement alimentaire tel que la “Pica” doivent faire évoquer le diagnostic », on ne saurait en rester à ce constat : « une surveillance psychiatrique est nécessaire » ; alors que, pour M. Delour et F. Squinazzi, « ce signe a priori doit entraîner un dosage », puisque « 75 % des enfants testés présentant un PICA ont une intoxication » (on notera les variations de genre et d’écriture du mot selon les auteurs). Différence significative : pour le clinicien, le pica chez l’enfant que l’on pense intoxiqué confirme la suspicion et oriente vers le psychiatre ; pour la santé publique, le pica recherché de façon systématique dans une population d’enfants exposés suggère une forme grave de contamination et appelle une mesure de la plombémie. D’outil de diagnostic, il devient instrument de dépistage. Quant à la connotation psychopathologique, si elle leur est commune, on ne saurait en confondre les usages : le pédiatre l’inscrit simplement dans les « indications » du traitement à côté des « chélateurs, molécules qui se lient de façon non covalente au plomb pour donner des complexes stables qui seront éliminés dans les urines » ; ses deux collègues, en revanche, la remettent en perspective dans une lecture sociale où « la pauvreté des stimulations, l’absence de jouets, la rareté des sorties, l’espace restreint, les mères débordées sont les traits marquants de la vie de ces enfants », parmi lesquels prédominent, on l’a vu, les enfants d’origine africaine [20]. Là encore, la santé publique se démarque de l’approche clinique.
 
La construction d’une épidémie
 
 
Pendant longtemps, les pédiatres se sont étonnés de l’exception française en matière de saturnisme, sans pourtant en tirer toutes les conséquences. Toutes les publications constatent cette remarquable singularité : « Bien connue aux États-Unis, l’intoxication saturnine secondaire aux habitudes de pica chez l’enfant est peu fréquente en France ». Ce que confirme R. Cohen : « Deux cas ont été rapportés au cours des 5 dernières années ». Et les toxicologues de proposer leur interprétation :
« S’il est certain que, dans les pays anglo-saxons la présence de peintures à la céruse est très largement répandue dans les habitations même de construction récente, ce n’est pas le cas dans la majorité des pays d’Europe continentale. »
Le groupe de travail sur les intoxications saturnines de l’enfant résume la situation :
« Les cas français rapportés sont très rares : une dizaine en 30 ans. De ce fait, il est généralement admis que le saturnisme infantile est exceptionnel dans notre pays » [21].
L’affaire semble donc entendue : comme le nuage de Tchernobyl, le saturnisme épargne la France. Le contraste est grand avec le discours tenu une décennie plus tard. Ainsi, peut-on lire, dans la synthèse de l’expertise collective conduite par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) :
« En France, l’imprégnation des populations par le plomb est en régression, mais reste supérieure à celle estimée en Amérique du nord. »
Certes, les données statistiques concernent tous les âges. Néanmoins, même parmi les jeunes enfants, la proportion de plombémies supérieures à la norme internationale désormais établie à 100 µg/l est de 1,94 %, « ce qui représenterait environ 85 000 enfants de 1 à 6 ans au total » [22]. On est loin de la rassurante dizaine de cas en trente ans.
Comme le notait déjà en 1959 un célèbre neuropédiatre américain :
« La fréquence de l’intoxication au plomb semble être parallèle à l’intérêt et à la publicité autour de la maladie [23]. »
Il suffirait donc d’en parler, ou tout au moins d’y songer. D’ailleurs, pour être juste, il faut dire que les pédiatres français du début des années quatre-vingt commençaient à en avoir l’intuition et même si l’on ne parlait pas encore, comme aux États-Unis, d’épidémie silencieuse [24], les articles se terminaient généralement par une invite, certes convenue, à rechercher plus activement le saturnisme infantile. Ainsi R. Cohen conclut-il :
« Comme le montrent ces trois observations, l’intoxication par le plomb est toujours un problème d’actualité. Il faut savoir y penser, même devant des signes peu spécifiques ou devant un tableau d’encéphalopathie. »
C’est pourtant bien là que se situe la limite de l’entreprise : tant qu’il faut des symptômes, même minimes, même atypiques, on demeure dans les formes graves d’intoxication, puisque l’accumulation du plomb dans les organes demeure longtemps asymptomatique (encadré 3). Rien d’étonnant toutefois à ce que le clinicien s’en tienne à ce qu’il lui est donné de voir dans l’exercice de son métier, c’est-à-dire des malades qui consultent avec des signes pathologiques. Mais ce n’est pas suffisant. Depuis les années trente, on sait, au moins aux États-Unis, que, même asymptomatique, l’intoxication, attestée par les dosages de plomb dans le sang, peut avoir un pronostic défavorable. C’est donc avant l’apparition des manifestations cliniques qu’il faut la déceler.
Il faut mettre en œuvre une autre procédure. Les enquêtes américaines ont conduit l’autorité mondiale en matière d’épidémiologie, les Centers for disease control, à proposer une classification reposant sur les seuls dosages de plombémie et de protoporphyrine érythrocytaire. De cette classification découle une attitude pratique de surveillance ou de traitement (encadré 3). L’enquête parisienne découvre ainsi, dans la population exposée, « 18,4 % en classe III et IV, soit des enfants présentant une intoxication grave » et « 41,5 % en classe I b et II, soit des enfants contaminés ou en début d’intoxication modérée ». C’est par conséquent une majorité d’enfants qu’il s’agit de traiter ou de suivre : dans le groupe des deux à quatre ans, la proportion atteint près des trois quarts des enfants. Il n’est plus ici question de « tableau clinique » : les caractéristiques de l’habitat et, éventuellement, la déclaration de comportements d’absorption des écailles de peinture dessinent la population à risque ; et les examens biologiques déterminent les groupes effectivement intoxiqués.
Encadré 3. Définitions
Le tableau clinique de l’intoxication par le plomb chez l’enfant
« Le tableau clinique est en général longtemps méconnu, les premiers signes sont peu évocateurs : trouble du caractère, irritabilité, douleur abdominale, diarrhée ou constipation.
À la phase d’état survenant 6 à 8 semaines après le début de l’intoxication, on note dans environ 10 % des cas, des signes cliniques et biologiques. Il s’agit de vomissements répétés ou épisodiques, souvent incoercibles accompagnées de douleurs abdominales (coliques de plomb). On peut déceler sur les muqueuses le liseré de Burton mais il est inconstant. L’hémogramme montre une anémie faite d’hématies ponctuées avec une réticulocytose élevée. Parfois, on note une hypertension artérielle, une myocardite, une hépatomégalie, une protéinurie tubulaire, voire une insuffisance rénale.
À un degré de plus, mais ceci peut être la première manifestation, chez l’enfant, existent des signes neurologiques. Il s’agit tout d’abord d’une grande lassitude avec une ataxie. Parfois une convulsion, voire un état de mal témoigne d’une encéphalopathie. Les signes objectifs d’hypertension intracrânienne (coma, torpeur, exagération des réflexes, tremblements, signe de Babinski) s’observent surtout chez les enfants entre 1 et 3 ans. Des troubles à type de retard mental sont également retrouvés. La mort survient dans 5 à 30 % des cas ceci malgré un traitement rapidement mis en œuvre. »
Extrait de R. Cohen, « L’intoxication par le plomb chez l’enfant… », op. cit.
Classification des risques d’intoxication d’après les Centers for disease control
« Classe I (Plombémie<250 et PE<350) : Ces enfants n’ont pas de signes d’exposition au plomb ou de déficit en fer.
Classe I a (Plombémie<250 et 350<PE<2500) : Ces enfants ont le plus souvent une anémie ferriprive et leur statut en fer devrait être déterminé.
Classe I b (250<Plombémie<500 et PE<350) : Ces enfants ont besoin d’être retestés. Il peut s’agir d’une imprégnation transitoire, stable, croissante ou décroissante en plomb. Ils devraient être suivis.
Classe II (250<Plombémie<500 et 350<PE<1100) : Ces enfants présentent un risque modéré. Un traitement par chélateurs n’est généralement pas requis, mais des efforts doivent être faits pour éliminer les sources de plomb dans l’environnement de l’enfant.
Classe III (250<Plombémie<500 et PE>1100 ou 500<Plombémie<700 et 350<PE<2500) : Ces enfants présentent un haut risque et doivent subir l’épreuve de plomburie pour savoir si le traitement par chélateur est nécessaire. Ils doivent être suivis soigneusement.
Classe IV (500<Plombémie<700 et P>2500 ou Plombémie>700 et PE>2500) : Ces enfants présentent un risque urgent et doivent être traités quelle que soit la clinique, comme s’ils présentaient des troubles neurologiques. Un traitement par les chélateurs doit être effectué immédiatement. »
Extrait de M. Delour et F. Squinazzi, « Intoxication saturnine chronique du jeune enfant… », op. cit.
Évolution significative dans la description du saturnisme infantile. Les données cliniques, qui constituaient la pierre de touche de la présentation médicale, avec ses signes rares (« liseré de Burton » sur les gencives) ou banals (« troubles du caractère, irritation, douleurs abdominales, diarrhée ou constipation »), correspondant à des formes avancées de la maladie, sont certes encore mentionnées dans les enquêtes épidémiologiques, mais de manière accessoire (« l’absence de signes cliniques évocateurs est la règle chez la plupart des enfants testés »), car ce qui compte désormais, c’est l’interrogatoire à la recherche de facteurs rendant probable l’exposition au plomb (« trouble du comportement alimentaire » ou « environnement à risque ») et suffisant à conduire aux explorations complémentaires (« les enfants reconnus exposés ont subi un dosage de la plombémie »). Avec cette nouvelle approche, désormais fondée sur le risque, s’ouvre la possibilité de construire l’épidémie de saturnisme [25] là où il n’était jusqu’alors question que de cas isolés.
Dans cette construction, un fait va s’avérer décisif : c’est l’abaissement du seuil de plombémie tolérée. En France, à la fin des années quatre-vingt, le « seuil pathologique » était encore de 250 µg/l, comme il apparaît dans l’étude discutée ici. Quelques années plus tard, le ministère de la Santé fixe le seuil à 150 µg/l, alors que les Centers for disease control l’établissent à 100 µg/l. Cette évolution est liée à la découverte par des épidémiologistes nord-américains que, même à des niveaux compris entre 100 et 200 µg/l jusqu’alors considérés comme non pathogènes, des conséquences néfastes existent sur les fonctions cognitives et donc sur les capacités d’apprentissage des enfants, avec une traduction ultérieure en termes de retard scolaire [26]. L’implication pratique de ces résultats qui ont eu un retentissement considérable dans les milieux de la santé publique est que le nombre d’enfants concernés par l’intoxication au plomb est désormais bien plus élevé. Selon l’expertise de l’Inserm, avec un seuil à 250 µg/l, on estime que huit mille deux cents à onze mille six cents sont contaminés ; avec un seuil à 100 µg/l, leur nombre passe à quatre-vingt-cinq mille environ. La taille de l’épidémie est décuplée et, avec elle, l’importance des moyens à mettre en œuvre pour la contrôler.
 
Conclusion : Le regard, une connaissance comme pratique
 
 
Dans l’introduction d’un ouvrage classique des « science studies », Andrew Pickering [27] oppose deux approches de la science qui se sont succédé historiquement : « science-as-knowledge », qui s’intéresse à la production conceptuelle en termes de théories et de résultats ; « science-as-practice », qui porte son attention aux conditions concrètes de réalisation de l’activité scientifique. L’analyse des deux descriptions du saturnisme infantile telle qu’elle vient d’être présentée, sans réfuter cette opposition désormais validée par une production sociologique considérable, se situe dans cet entre-deux de la connaissance comme pratique. Il ne s’agit en effet d’appréhender ni le savoir de la santé publique (des écrits épidémiologiques sur l’intoxication au plomb, voire les controverses qu’ils ont suscitées feraient alors mieux l’affaire [28]), ni les actions de la santé publique (les programmes de dépistage et de prévention devraient alors être considérés en tant qu’accomplissements effectifs de la lutte contre cette pathologie environnementale [29]), mais bien la connaissance pratique telle qu’elle s’exprime dans l’écriture de textes qui reflètent des transformations dans l’abord des réalités sociales et sanitaires.
Les personnages choisis ne sont pas des autorités de la santé publique, non plus du reste que de la clinique pédiatrique ; les articles retenus ne sont pas publiés dans les grandes revues de leur spécialité, qui seraient évidemment anglo-saxones. Ils sont des héros ordinaires, en ce que, sans occuper des positions institutionnelles fortes ou des espaces scientifiques légitimes, ils ont le mérite d’avoir participé les uns et les autres à l’identification d’un problème jusqu’alors ignoré. Leurs écrits appartiennent à la littérature médicale commune, pas même référencée dans les systèmes internationaux de cotation des journaux scientifiques, et pourtant c’est en s’appuyant sur ce corpus que les pouvoirs publics vont mettre en œuvre leur politique de lutte contre le saturnisme. Bien plus que le monde académique français qui s’est secondairement mobilisé autour du problème, ces artisans de la santé publique ont écrit une page de son histoire. Médecin de protection maternelle et infantile, biologiste spécialisé en toxicologie, mais aussi assistante sociale, membres d’associations humanitaires, responsables de services municipaux d’hygiène, ils témoignent de la diffusion d’une connaissance pratique de la santé publique en dehors des cercles officiels. En cela, l’article de 1989, surtout lorsqu’on le met en regard de celui de 1987, atteste une « mutation du discours » comme celle que décelait M. Foucault entre les descriptions de méningite par P. Pomme et A. L. J. Bayle à un demi-siècle de distance.
Mais cette mutation ne se situe pas seulement dans l’ordre discursif. Elle a des effets concrets : tant que l’approche de l’intoxication au plomb restait clinique, les enfants une fois provisoirement débarrassés d’une petite partie du métal nocif, celle qui circule dans le sang, étaient renvoyés chez eux jusqu’à une consultation ultérieure de surveillance où l’on devait souvent constater une nouvelle aggravation de leur état ; à partir du moment où l’on commence à faire du saturnisme infantile un problème de santé publique, on se pose la question de soustraire les enfants à leur environnement pathogène, on négocie des relogements et des réhabilitations des appartements avec les services municipaux. Entre les deux articles, la médecine est ainsi sortie de l’hôpital, elle a commencé à dépister l’intoxication en dehors de toute symptomatologie, elle a découvert les conditions de vie de ses jeunes patients, elle a compris que traiter le saturnisme c’était traiter l’habitat [30]. C’est dire que si, dans cette naissance de la santé publique rapportée ici, « il est question du regard », pour reprendre la formule de M. Foucault, il est aussi question du geste que cette transformation du regard rend possible.
 
NOTES
 
[*]Cette enquête s’inscrit dans un programme de recherche conduit depuis cinq ans sur l’histoire du saturnisme en Île-de-France, en collaboration avec Anne-Jeanne Naudé, dans le cadre de l’Action concertée Ville du ministère de la Recherche.
[1]Régis Cohen, « L’intoxication par le plomb chez l’enfant. Un problème toujours actuel », Revue de pédiatrie, 1987, vol. 23, n° 2, pp. 83-89.
[2]Marcelle Delour et Fabien Squinazzi, « Intoxication saturnine chronique du jeune enfant. Dépistage et prise en charge médico-sociale. Proposition de protocole », Revue de pédiatrie, 1989, vol. 25, n° 1, pp. 38-47.
[3]Le choix de ces deux textes peut sembler arbitraire. Il est cependant facile de le justifier d’un triple point de vue d’homogénéité, de signification et d’exemplarité. Premièrement, ils appartiennent au même corpus, puisqu’ils sont extraits de la même revue, au cours de la même période. Deuxièmement, ils marquent pour l’un, la fin d’une époque, le temps de la clinique du saturnisme, et pour l’autre, le début d’un nouvel âge, avec la reconnaissance du fait épidémique. Troisièmement, ils illustrent assez bien la teneur des articles publiés dans les années quatre-vingt dans le domaine de la médecine, pour le premier, et de la santé publique, pour le second.
[4]Michel Foucault, Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical, Paris, Puf, 1963. Il s’agit de deux descriptions, la première par le médecin P. Pomme, en 1769, se référant à un « dessèchement du système nerveux », la seconde par le psychiatre A. L. J. Bayle, en 1825, rapportant une « méningite chronique ». Entre les deux, la clinique médicale moderne est née.
[5]Peter L. Berger et Thomas Luckmann, The Social Construction of Reality. A Treatise in the Sociology of Knowledge, New York, Anchor Books, Doubleday, 1966.
[6]Le saturnisme infantile est une intoxication par le plomb due à l’ingestion d’écailles ou à l’inhalation de poussières de peintures contenant des sels de plomb. Dans la mesure où ces peintures sont interdites en France depuis 1948, les cas rapportés correspondent aux situations de familles vivant dans un habitat vétuste et insalubre. Les manifestations de la maladie sont dominées par les complications neurologiques, multinévrites et encéphalopathies, parfois mortelles, mais on sait depuis une vingtaine d’années qu’à des niveaux faibles de contamination chronique, les enfants présentent également des déficits cognitifs et des retards scolaires. Il n’existe aucun traitement curatif, puisque le plomb s’accumule irréversiblement dans les tissus. La prévention repose sur des mesures concernant l’habitat : relogement ou réhabilitation.
[7]Pour une inscription de cette épidémie dans une histoire plus longue de la santé publique, je me permets de renvoyer à mon article : « Les scènes locales de l’hygiénisme contemporain. La lutte contre le saturnisme infantile, une bio-politique à la française », in Patrice Bourdelais (éd.), Les Hygiénistes. Enjeux, modèles et pratiques, Paris, Belin, pp. 447-465.
[8]Aaron V. Cicourel, Le raisonnement médical. Une approche socio-cognitive, textes réunis par Pierre Bourdieu et Yves Winkin, Paris, Seuil, 2001.
[9]Dans la tradition de la spécialité reine de la clinique hospitalière : la médecine interne. L’ouvrage de référence en la matière est celui du grand interniste français Noël Fiessinger, Diagnostics difficiles, Paris, Masson, coll. « Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu », 1943. Dans son introduction, l’auteur évoque la véritable initiation au diagnostic que fut, au début de sa carrière, la reconnaissance d’un « magnifique tabès avec lésion aortique ».
[10]Le parallèle mériterait évidemment d’être fait avec l’anthropologie en tant que sa mise en forme écrite consiste également à rendre intéressant, souvent par un effet d’exotisation plutôt que de dramatisation, et à épurer, en ne gardant que les faits saillants recueillis sur des terrains souvent monotones, le résultat étant là encore la production de beaux cas. Dans « Being There. Anthropology and the Scene of Writing », in Works and Lives. The Anthropologist as Author, Stanford, Stanford University Press, 1988, pp. 1-24, Clifford Geertz invite à un travail similaire d’attention à l’écriture de l’anthropologie.
[11]Plutôt qu’une discipline, la santé publique est souvent présentée comme une démarche. Une illustration en est donnée dans la thèse de l’une des autorités françaises en la matière, William Dab, La décision en santé publique. Surveillance épidémiologique, urgences et crises, Rennes, École nationale de santé publique, 1993. L’auteur se propose de combler partiellement le « fossé existant entre les connaissances et les pratiques ».
[12]Le discours de la santé publique est porteur d’une dimension fortement performative, comme j’ai essayé de le montrer dans « Au cœur de la cité salubre. La santé publique entre les mots et les choses », in Jean-Pierre Dozon et Didier Fassin (éd.), Critique de la santé publique, Paris, Balland, 2002, pp. 47-73.
[13]La distinction entre ces deux formes de pensée médicale est fondatrice de l’hygiène publique au xixe siècle. Comme le montre Alain Desrosières dans La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993, pp. 106-107, l’acceptation des méthodes quantitatives est, à cette époque, loin d’être « évidente en matière de clinique médicale » et les tenants de la « méthode numérique », tel le docteur Louis, se heurtent aux défenseurs de la « médecine de famille » d’un Amador et de la « méthode expérimentale » de Claude Bernard. Dans le cas de l’épidémie de saturnisme infantile cependant, les deux approches, clinique et statistique, si elles occupent des espaces professionnels et scientifiques différents, apparaissent désormais omplémentaires, et non opposées, aux acteurs qui les mobilisent.
[14]L’enquête publiée un peu plus tard sur les 313 cas diagnostiqués en PMI entre 1987 et 1989 révèle que « les enfants dont la famille est originaire d’Afrique subsaharienne représentent 85 % des enfants “positifs” », selon Alain Fontaine, Q. Xu, Marc Brodin et al., Bulletin épidémiologique hebdomadaire, 1992, vol. 2, n° 5-7. Du reste, dans un article publié au même moment dans une revue non médicale, l’un des deux auteurs de l’étude s’interroge cette fois très explicitement : M. Delour, « Une nouvelle pathologie pour l’enfant migrant ? Le saturnisme infantile chronique », Migrations Santé, 1989, vol. 59, n° 3-7.
[15]L’association entre habitat insalubre et population étrangère n’est du reste pas nouvelle, comme le rappelle opportunément Yankel Fijalkow dans La construction des îlots insalubres. Paris 1850-1945, Paris, L’Harmattan, pp. 167-172. Au début du xxe siècle, ce sont les Italiens, les Belges, les Polonais, les Russes qui « surpeuplent » les quartiers défavorisés de Paris et le « fléau » épidémique est la tuberculose.
[16]Dans l’observation clinique généralement considérée comme la première aux États-Unis, le diagnostic est évoqué sur la présence du liseré gingival, mais la source de la contamination apparaît évidente aux pédiatres après la découverte de l’enfant dans son lit le visage blanchi par les traces de la peinture qu’il a rongée sur le pourtour de son lit. La description, au demeurant étonnamment similaire à celle rapportée ici, en est faite par Henry N. Thomas et Kenneth D. Blackfan, dans un article intitulé : « Recurrent Meningitis, Due to Lead, in a Child of Five Years », American Journal of the Diseases of Children, n° 8, 1914, pp. 377-380.
[17]Sur les dispositifs d’enquête mis en œuvre pour établir des faits connus pour la plupart depuis plusieurs écennies, on pourra se reporter à D. Fassin et A.-J. Naudé, « Plumbism reinvented. The Early Times of Childhood Lead Poisoning in France, 1985-1990 » (à paraître).
[18]Selon Le Robert (1977) : « (xvie s. ; mot lat. signifiant “pie” ; par allus. à la voracité de cet oiseau). Méd. Dépravation de l’appétit, goût morbide pour des substances non comestibles. » On la trouve mentionnée et discutée encore aujourd’hui dans des ouvrages de pédiatrie, tel que le fameux Pierre Mozziconacci et Jean-Marie Saudubray, Pédiatrie, Paris, Flammarion, 1982, p. 584, parmi les « troubles simples du comportement » dans la partie consacrée à la « Neuropsychiatrie infantile ».
[19]R. B. Mellins, C. D. Jenkins, « Epidemiological and Psychological Study of Lead Poisoning in Children », Journal of the American Medical Association, vol. 158, n° 1, 1955, pp. 15-20 ; J. J. Chisolm, H. E. Harrison, « The Exposure of Children to lead », Pediatrics, n° 18, 1956, pp. 943-958.
[20]Alors que les Américains avaient mis en avant des interprétations psychopathologiques du pica, les Français vont se passionner pour les explications culturalistes, faisant même appel à des ethnologues pour comprendre les « facteurs socioculturels » susceptibles de rendre compte des « pratiques traditionnelles de géophagie en Afrique de l’ouest » : Nadia Rezkallah et Alain Epelboin, Chroniques du saturnisme infantile 1989-1994. Enquête ethnologique auprès de familles parisiennes originaires du Sénégal et du Mali, Paris, L’Harmattan, 1997. On peut se référer, pour une discussion de cette approche, à l’article d’A.-J. Naudé, « Le saturnisme, une maladie sociale de l’immigration », Hommes et migrations, n° 1225, 2000, pp. 13-22 et, pour une critique plus générale du culturalisme commun, à mon texte « Culturalism as Ideology », in Carla Makhlouf Obermeyer (éd.), Cultural Perspectives on Reproductive Health, Oxford, Oxford University Press, 2001, pp. 300-317.
[21]M. P. Cordier, P. Gillet, M. Boucherat, et al., « Intoxication par le plomb révélée par une encéphalopathie sévère. Un cas français de pica », Archives françaises de pédiatrie, n° 38, 1981, pp. 609-611 ; M. Joly, Y. Ballet, C. Boudène et al., « Les dérivés du plomb dans la peinture et la diversité de leurs impacts toxicologiques », Journal de toxicologie clinique et expérimentale, vol. 7, n° 5, 1987, pp. 309-322 ; Groupe de travail sur les intoxications saturnines chez l’enfant, Robert Garnier et D. Chataignier rapporteurs, « Intoxications saturnines de l’enfant. Étude de 95 dossiers d’enfants hospitalisés en Île-de-France entre janvier 1986 et octobre 1987 », Journal de toxicologie clinique et expérimentale, vol. 9, n° 5, 1989, pp. 345-349.
[22]Inserm, Plomb dans l’environnement. Quels risques pour la santé ?, Paris, Inserm, coll. « Expertise collective », 1999, pp. 347-348.
[23]R. K. Byers, « Lead Poisoning. Review of the Literature and Report on 45 Cases », Pediatrics, 1959, pp. 585-603. Il cite entre autres la ville de New York qui a vu le nombre de cas annuellement déclarés au bureau de Santé passer de 1 à 80 en quatre ans à la suite de la reconnaissance du problème et de la réalisation de dosages.
[24]Elisabeth Fee, « Public Health in Practice : An Early Confrontation with the “Silent Epidemic” of Childhood Lead Paint Poisoning », The Journal of the History of Medicine and Allied Sciences, n° 45, 1990, pp. 570-506.
[25]On sait la critique salutaire d’Ian Hacking, dans The Social Construction of What ?, Cambridge, Ms., Harvard University Press, 1999, sur les dérives constructivistes en sciences sociales. En montrant le double mouvement de construction de l’épidémie en lieu et place d’une représentation de cas isolés et de construction de la santé publique comme alternative à la domination clinicienne, il ne s’agit pas de céder à ces dérives, mais de montrer comment ce qui nous apparaît comme une réalité allant de soi – un problème de saturnisme dans les quartiers pauvres, des politiques sanitaires locales dans les villes – procède en fait d’un travail de mise en chiffres, en discours et en actes par des hommes et des femmes s’efforçant de les faire exister contre d’autres représentations et d’autres interprétations ; en somme de lier constructivisme et réalisme, comme I. Hacking le fait probablement lui-même à propos des statistiques, de la maladie mentale ou de la maltraitance infantile.
[26]L’étude princeps est celle d’Herbert Needleman, Charles Gunnoe, Alan Leviton et al., « Deficits in Psychologic and Classroom Performance of Children with Elevated Dentine Lead Levels », New England Journal of Medicine, n° 300, 1979, pp. 689-695. Sur le sujet, on pourra se reporter à la synthèse de Marjorie Smith, « Recent Work on Low Level Lead Exposure an Dits Impact on Behavior, Intelligence and Learning : A Review », Journal of the American Academy of Child Psychiatry, vol. 24, n° 1, 1985, pp. 24-32.
[27]Andrew Pickering, « From Science as Knowledge to Science as Practice », in A. Pickering (éd.), Science as Practice and Culture, Chicago et Londres, Chicago University Press, 1992, pp. 1-26.
[28]Au cours de la période récente, on peut penser à la controverse entre épidémiologistes sur la nécessité d’un dépistage généralisé du saturnisme chez les enfants aux États-Unis, telle qu’elle est rapportée par Christian Warren dans Brush with Death. A Social History of Lead Poisoning, Baltimore et Londres, The Johns Hopkins University Press, 2000.
[29]Pour une histoire longue de ces accomplissements, on peut se référer par exemple à l’ouvrage de Dorothy Porter, Health, civilization and the State. A history of public health from ancient to modern times, Londres et New York, Routledge, 1999.
[30]Qu’on l’ait compris n’implique pas qu’on le fasse. Le 11 décembre 2001, Le Monde annonce que « la Ville de Paris lance un plan de dépistage du saturnisme chez les enfants » : « le budget 2002 qui doit être débattu par le Conseil de Paris devrait consacrer 600 000 francs au dépistage de la maladie en milieu scolaire », apprend-on ; mais la journaliste ajoute : « au-delà de ces moyens nouveaux de dépistage, la Ville va toutefois se trouver confrontée au problème de la prévention, or c’est un problème autrement difficile à résoudre dans la mesure où le seul moyen d’endiguer la progression de la maladie est d’extraire l’enfant du milieu contaminant. » Quelques mois plus tard, en effet, le 11 mai 2002, le même journal dénonce, en s’appuyant sur un rapport qui vient d’être remis au ministre de la Santé, « le peu d’actions engagées ».
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