Genèses
Belin

I.S.B.N.2701135281
176 pages

p. 178 à 184
doi: en cours

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Bibliothèque

no53 2003/4

â–  Claude Gauvard, Alain de Libera, Michel Zink (éd.), Dictionnaire du Moyen Âge, Paris, Puf, coll. « Quadrige », 2002, 1 548 p.

D’aucuns affirment que la rédaction d’un dictionnaire, surtout s’il a un caractère encyclopédique, est un signe de la mort d’une discipline. Cependant, le grand et ambitieux projet que fut déjà le Lexikon des Mittelalters (LexMA), dont les derniers fascicules ont été publiés il y a trois ans, a prouvé que ceux qui cultivent un tel scepticisme pouvaient avoir tort. Loin de paralyser les recherches des médiévistes, dès la parution de son premier volume, le LexMA est devenu un outil pratiquement indispensable, dont la connaissance fait partie des premiers pas de chaque étudiant en histoire médiévale dans les universités allemandes, mais dont profitent aussi les travaux des spécialistes, qui peuvent de la sorte renvoyer à un état du savoir de manière assez confortable, allégeant ainsi grandement leurs propres travaux.
Qu’il soit donc ici permis à un Allemand de faire quelques comparaisons en feuilletant le grand Dictionnaire du Moyen Âge – une approche qui semble d’autant plus justifiée que celui-ci se distingue profondément du Dictionnaire raisonné de Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt qui regroupait des entrées sous forme d’articles très étendus traitant des concepts clés de l’époque. Le Dictionnaire de Claude Gauvard, Alain de Libera et Michel Zink reprend lui aussi de telles notions abstraites, mais il ne se propose pas tant de présenter une introduction discursive aux grands complexes qui déterminent la culture d’une société ou d’une époque, puisqu’il se veut davantage un outil de familiarisation avec un objet à la fois différent de notre monde contemporain et pourtant si proche. Son intention vise donc à donner des définitions de sujets plus restreints, à offrir des descriptions historiques et biographiques. À cet égard, il paraît donc plus proche des encyclopédies dont l’avant-propos des directeurs évoque le souvenir : consacré au « Moyen Âge occidental », l’ouvrage se veut au carrefour entre différentes disciplines spécialisées pour aborder « la pluralité du Moyen Âge ».
À côté d’articles plus élaborés qui sont pour la plupart consacrés à des objets relativement abstraits, comme la noblesse, la papauté ou la philosophie, et qui fournissent des introductions parfois magistrales au lecteur, la majorité des 1 790 entrées présente ses sujets sur l’espace restreint d’une à deux colonnes, ce qui permet un choix plus étendu. À première vue, on aurait donc tendance à dire que les directeurs de ce projet ambitieux ont bel et bien relevé le défi que leur avait présenté le LexMA. Le lecteur qui consulte ce nouveau dictionnaire ne peut que se réjouir de l’abondance de savoir qu’une équipe illustre, de presque quatre cents contributeurs, a pu rassembler dans cet ouvrage, correspondant à des regards plus au fait des derniers courants de la recherche médiévistique que son équivalent allemand. À la place d’un choix d’entrées parfois un peu daté dans le LexMA, on trouve ici des articles sur des problématiques plus récentes, comme l’ami et l’amitié, abordés dans une perspective sociologique, ou l’infanticide et la souillure.
Il n’en demeure pas moins qu’on se serait attendu par moments à une présentation qu’on pourrait peut-être qualifier de plus traditionnelle, mais qui reste néanmoins essentielle pour une introduction à la culture médiévale. Ainsi le lecteur trouve-t-il encore le Nibelungenlied dans l’index (outil indispensable, puisqu’une grande quantité de sujets ne se trouve pas représentée au niveau des entrées principales), qui renvoie à folkevise, mais les neuf preux cependant n’y figurent apparemment plus – un lot qu’ils partagent avec d’autres notions dont l’absence paraît même encore plus étonnante : les gestes ou bien les émotions. À d’autres endroits la question se pose de savoir si l’équilibre entre les différents aspects que présente un sujet paraît bien établi. Ainsi, l’entrée consacrée au Charlemagne historique n’atteint-elle qu’à peine la longueur d’une colonne, ce qui paraît étonnant au vu des descriptions de sa carrière dans la littérature française et anglaise, qui occupent deux pages – abstraction faite de la question de la littérature allemande qui n’y figure pas du tout. À de tels moments, les différentes disciplines (histoire, littérature et philosophie) semblent effectivement plutôt « dos à dos », comme l’écrivent les directeurs dans leur avant-propos, qu’engagées dans un vrai discours interdisciplinaire.
On aurait peut-être mieux fait de fournir une introduction un peu plus détaillée, pour que le lecteur puisse se faire une meilleure idée de l’intention de l’ouvrage et des critères ayant présidé au choix des entrées. En l’état actuel, on a par exemple du mal à saisir pourquoi une discipline aussi importante que l’archéologie se trouve traitée seulement à la marge, ce qui entraîne la quasi-absence de beaucoup d’aspects de la vie matérielle. Ainsi ne trouve-t-on des informations sur le verre que dans une entrée consacrée aux vitraux, et le papier aurait de même sûrement mérité plus que les dix lignes qui lui sont accordées – de la sorte il se trouve en bon équilibre avec le parchemin, dont la description occupe le même espace. L’épée et l’écu, quant à eux se trouvent entièrement absents et il ne s’agit là que d’exemples parmi d’autres d’une liste aisée à allonger. Certes, ce projet qui se propose de présenter les aspects historiques (au sens restreint du terme), littéraires et philosophiques de toute une époque est déjà passablement ambitieux, d’autant que les contributions sont uniformément d’excellente qualité. En outre l’autorestriction se justifie certainement pour une bonne part par des exigences de place : le LexMA consistait en neuf volumes in quarto contre le seul volume in octavo du Dictionnaire et sa publication s’est étendue sur une bonne vingtaine d’années. Ces contraintes d’ordre pratique ont cependant également conduit à des solutions aux effets très convaincants comme la décision de ne donner qu’une seule entrée à des dynasties comme les Valois, les Capétiens ou les Staufen, ce qui permet de dresser une image d’ensemble de l’histoire de plusieurs rois, alors que le choix d’entrées individuelles aurait obligé à chercher ces informations à des endroits différents.
Ce qui ne manque néanmoins de rester quelque peu problématique me semble l’interprétation donnée au terme « occidental » qui figure aussi dans l’avant-propos déjà évoqué. Tout d’abord, il paraît significatif que ni l’Occident, ni l’Europe ne figurent parmi les entrées, bien qu’il y ait une multitude de publications récentes qui soulignent l’importance de ces deux notions pour l’époque concernée. De plus, même si les pays qui entourent la France actuelle ne sont pas sous-représentés, l’approche des articles individuels traitant de l’histoire des régions étrangères n’en demeure pas moins un peu sommaire par endroits. Mais le cœur du problème réside sans aucun doute dans la difficulté à intégrer les résultats de recherches en langue étrangère ou, plus précisément, qu’on me pardonne cette idiosyncrasie, celles en allemand. On rencontre bien sûr des exceptions méritoires, mais à maints endroits, la prise en compte de ces travaux récents aurait indéniablement influé de manière considérable sur la présentation des sujets. Ainsi, les travaux d’un Gerd Althoff n’auraient-ils pas dû être négligés dans l’article ami, ni ceux d’Otto G. Oexle pour l’entrée sur les confréries – les guildes n’ayant pas trouvé leur place dans l’ouvrage.
Cependant, étant données l’importance et l’envergure du projet, ces remarques ne soulignent que des péchés véniels négligeables à l’échelle de l’ensemble. Ils n’en renvoient pas moins à de réels problèmes de communication des résultats de recherche, symptomatiques d’un manque de contacts et d’échanges internationaux en dépit de tous les efforts entrepris ces dernières décennies. L’Europe contemporaine ne semble donc toujours pas avoir réussi à produire un Moyen Âge qui soit le même partout – situation qui pourtant comporte des différences d’approche pouvant s’avérer fascinantes et très éclairantes, à condition bien évidemment qu’on ait l’occasion de les comparer. Dans ce sens, on ne peut que souhaiter au Dictionnaire du Moyen Âge le succès qu’il mérite sans conteste – tout en espérant l’intensification des contacts internationaux au cours de la préparation des éditions futures qui ne manqueront pas de se présenter.
Klaus Oschema

â–  Pierre Laborie, Les Français des années troubles. De la guerre d’Espa-gne à la Libération, Paris, Desclée de Brouwer, 2001, 266 p.

Ce dernier livre du spécialiste de l’opinion publique sous Vichy est un recueil de ses articles sur ce même sujet, parus presque tous dans les années quatre-vingt-dix. Cependant, l’intérêt du livre est autant dans sa préface, véritable manifeste qui justifie cette réédition, que dans ces études déjà classiques. Il y défend l’idée que, pour rendre à l’histoire contemporaine son honneur perdu, l’historien doit cesser de vivre cette contemporanéité sur le mode d’une complicité spontanée, mais factice, avec les événements et résister aux sollicitations de la société qui le somme de légitimer scientifiquement le consensus mémoriel. Il a des mots très durs envers une certaine histoire politique dont le lisse récit est complètement déconnecté de la complexité du réel. Il use de mille précautions pour légitimer une démarche scientifique qui doit se refuser aux jugements que lui intime cette histoire encore chaude. D’après lui, le meilleur moyen d’éviter ces écueils est de s’attacher au « rapport du mental au politique », aux représentations élaborées à partir des événements : « la prise en compte des modes de fonctionnement du mental-émotionnel est un des outils les plus efficaces pour éviter les pièges des fausses proximités, des reconstructions rétrospectives et des grilles de sens construites sur des catégories artificiellement plaquées » (p. 17).
La première partie réunit ainsi des textes programmatiques. L’auteur met en garde contre une appréhension naïvement intentionaliste d’une opinion publique, rationnelle et explicite, et prône le recours à des notions telles que l’ambivalence de la présence au monde des acteurs sociaux et de leur relation aux événements (p. 29). Il définit l’opinion comme un processus complexe, qui élabore des « représentations mentales » à partir du « réel social » en des configurations momentanées (p. 46). Élaboration qui peut aussi bien passer par le silence de la mémoire, lorsqu’il y a « incapacité à trouver les paroles du récit, à retransmettre un passé écrit dans une langue devenue incompréhensible » (p. 66). Manquent peut-être, pour que cette partie soit entièrement convaincante, des exemples précis des sources à inventer et des méthodes pratiques pour mener à bien de tels travaux qui se refusent aux facilités de l’étude de la presse et des rapports préfectoraux.
La seconde partie propose des études consacrées à des manifestations spécifiques d’opinion publique, en particulier à l’attitude envers la politique antisémite de Vichy. Si l’opinion « renvoie autant aux héritages de la longue durée et à la troublante complexité du culturel, qu’à la seule explication par l’idéologie et les stratégies de conquêtes de pouvoir » (p. 219), comment alors comprendre la rupture d’anciens consensus, par exemple l’abandon par les Français de leur complicité envers l’antisémitisme d’État à partir de 1942 ? L’auteur recourt très fréquemment à l’image du « miroir » pour expliquer le rôle de certains événements dans les mouvements de l’opinion. Il étudie aussi le rapport que les événements entretiennent avec leur mémoire, comme dans l’affaire du « tribunal populaire » de Pamiers en 1944 (épisode, « trouble » s’il en est, de l’épuration sauvage), et donc la relation délicate que l’histoire entretient avec cette même mémoire, autre leitmotiv de ces études : « le moment de l’événement n’est pas le temps de l’événement, l’événement, lui aussi, peut être structurant » (p. 235). Ce qui pourrait être la devise de l’histoire politique contemporaine que l’auteur appelle de ses vœux et qu’il contribue à honorer par ses propres travaux.
Bruno Goyet

â–  Stéphane Sirot, La grève en France, Une histoire sociale (xixe-xxe siècle), Paris, Odile Jacob, 2002, 306 p., â–  Christian Chevandier, Cheminots en grève, ou la construction d’une identité (1848-2001), Paris, Maisonneuve et Larose, 2002, 400 p.

« La grève est un bel objet historique : on y retrouve les hommes. Et le temps », écrivait Michelle Perrot en 1968, avant mai. Les deux ouvrages de Stéphane Sirot et de Christian Chevandier, qui paraissent simultanément, savent voir les hommes en action et réfléchir sur le rapport de la grève et du temps, temps court de la conjoncture, temps long de l’évolution générale de la société et du jeu des traditions et des représentations.
L’idée principale qui structure le livre de S. Sirot est que l’histoire de la grève passe par trois époques. Il s’agit, certes, d’un mouvement séculaire, progressif, mais il est fortement marqué par des dates : la suppression de la notion de délit pour le simple fait de participer à une grève (loi de 1864) ; la reconnaissance du droit de grève dans la Constitution (à partir de la IVe République). Le premier âge est celui de l’interdiction et de la répression par les pouvoirs publics, pratique qui, avec la loi Le Chapelier de 1791, ne fait que poursuivre celle de l’Ancien Régime. Les prolétaires peuvent à juste titre se considérer comme des exclus du corps social. Mais l’industrialisation fait croître leurs effectifs et les concentre davantage en usines. Le nombre de grèves augmente. La loi de 1864 et l’effort du pouvoir et de la société pour mieux connaître les grèves amorcent le processus de banalisation de cette forme d’action. Le développement du mouvement syndical, même s’il est plus faible en France que dans des pays voisins, va dans le même sens, sous le mythe de la grève générale. Dans la deuxième moitié du xxe siècle, la grève, institutionnalisée, est devenue un instrument légitime de régulation sociale. Elle évolue aussi de l’usine au bureau, du privé au public ; elle concerne les femmes et les immigrés. « Cette chronique de deux siècles, écrit S. Sirot, est celle du passage progressif d’un acte répréhensible à un fait social majeur progressivement intégré à la société industrielle et salariale. » La grève intègre les immigrés au monde du travail. Elle intègre finalement les grévistes à une société de négociation.
Ce cadre historique défini et jalonné, S. Sirot donne alors la synthèse d’une importante bibliographie. À chaque âge, mais avec la persistance de traditions, correspondent des visages de la grève, des pratiques, des comportements spécifiques des acteurs, syndicats, patronat, État. On ne peut résumer ici les nombreuses entrées. Notons, rapidement, la réflexion sur les rapports entre grève et conjoncture économique, entre grève et politique ; les permanences et les évolutions dans les types de revendications ; la complémentarité – et non l’opposition – entre lutte et fête, le rôle de la convivialité festive pour renforcer la solidarité et permettre de tenir, voire de gagner ; le poids des organisations dans le déclenchement, l’accompagnement, la gestion, le dénouement du conflit.
Les dimensions du livre ne permettaient pas de tout développer. Selon ses propres centres d’intérêt, tel chercheur pourra regretter l’absence de tel aspect. Il me semble qu’on pouvait utiliser les intéressantes représentations que sont les cartes postales de grèves du début du xxe siècle. Les importantes séries réalisées dans le bassin de Longwy, à Limoges, Fougères, Méru, Graulhet, Mazamet, montrent notamment deux pratiques de résistance dans la solidarité, « les soupes communistes » (mentionnées ici rapidement p. 139) et « l’exode des enfants » vers des villes voisines où ils seront accueillis dans des familles. Maxime Leroy avait fait le point là-dessus en 1913 dans son livre La coutume ouvrière. Sur le terrain, Victor Griffuelhes, à qui il aurait fallu donner une place, était un tacticien reconnu de la grève, et il avait su remarquer, selon sa propre formule, qu’elle « peut davantage que tout le contenu des bibliothèques ; elle éduque, elle aguerrit, elle entraîne et elle crée ».
Implicitement, cette réflexion d’un ancien secrétaire général de la CGT sous-tend le livre de S. Sirot, comme celui de C. Chevandier. Les deux ouvrages ont d’autres points communs : l’étude sur une longue période (C. Chevandier a même pu consulter les archives les plus récentes des Renseignements généraux) ; le souci de faire leur place aux pratiques concrètes et aux représentations (dans le cas des cheminots, le cinéma est largement évoqué, mais aussi la carte postale des années 1900-1910, lors de la « grève de la thune ») ; le rôle de la grève dans la construction d’une identité. Cette dernière expression est prise par C. Chevandier avec les précautions qui s’imposent et les nuances les plus fines. La construction est loin d’être linéaire. Les cheminots sont vus par l’opinion comme une corporation combative. Mais il y a aussi chez eux, à l’origine, une identité bâtie sur des éléments qui s’opposent à la grève : fierté technologique, sens du service public, des responsabilités concernant la sécurité, et même la bonne marche de l’économie nationale. Il y eut également des échecs dans les mouvements des cheminots, et ils apportaient, régulièrement, de fortes divisions en leur sein. Les grèves réellement constitutives de l’identité cheminote, en 1940-1944, avaient la dimension nouvelle d’être dirigées contre l’occupant nazi. Si la grève contribue à construire l’identité du groupe, celle-ci donne à la grève des cheminots ses formes originales. Au total, écrit C. Chevandier : « C’est bien la tradition, la tradition identificatrice, qui porte le mouvement social des cheminots et qui leur donne cette place dans la France du tournant du siècle. Qui en construit les représentations, qui en fait cette réalité. »
S’appuyant sur la reproduction d’un fameux dessin de Plantu, publié pendant la grève du printemps 2001, C. Chevandier termine en posant la question des rapports entre grévistes et opinion publique. Cruciale pour les cheminots d’aujourd’hui, elle s’est toujours posée, avec plus ou moins d’intensité, pour les grévistes au cours des deux siècles industriels. C’est une des réflexions sur le long terme, parmi bien d’autres, que fournit la synthèse de S. Sirot.
Rémy Cazals

â–  François Dosse, Michel de Certeau. Le marcheur blessé, Paris, La Découverte, 2002, 655 p.

Cette biographie de Michel de Certeau apparaît d’emblée comme une œuvre nécessaire. À l’image de la vie de l’intellectuel, l’ouvrage est d’une grande richesse, et tente d’articuler les très nombreuses dimensions de cette personnalité si complexe. L’auteur associe alors la biographie classique, la critique de l’œuvre et l’histoire de sa genèse, et de nombreuses parenthèses biographiques consacrées aux personnes de l’entourage de M. de Certeau (théologiens, historiens…) voire aux hommes auxquels il a consacré ses recherches (le père jésuite mystique du xviie siècle, Jean-Joseph Surin), et des mises au point historiographiques ou épistémologiques sur certains mouvements intellectuels importants (École freudienne de Paris par exemple).
La vie de M. de Certeau est ici divisée en deux périodes, celle de la « vocation » et celle de la « modernité », que sépare la grande rupture de 1967-1968, marquée par la contestation sociale certes, mais également par la mort de la mère de M. de Certeau, événement qui, selon François Dosse, « a pu d’une certaine manière le rendre plus libre par rapport à ses attaches institutionnelles ». Né en Savoie en 1925, M. de Certeau a très tôt l’intuition de sa vocation religieuse et s’engage dans le cursus pour devenir prêtre dès 1944, avant d’entrer dans la Compagnie de Jésus en 1949. Ces longues et riches années de formation renforcent encore l’érudition d’un homme doté d’immenses capacités de travail. Proche des milieux de la « nouvelle théologie » de Fourvière, M. de Certeau reçoit des influences intellectuelles nombreuses. La plus importante est sans doute celle d’Henri de Lubac, dont le rôle sera fondamental pour sa formation, même si le père s’éloigne considérablement par la suite de son disciple, dont il critique ouvertement les prises de position. Devenu prêtre M. de Certeau collabore à la revue Christus, en même temps qu’il participe à de nombreux séminaires, et qu’il commence ses travaux d’érudition. C’est en 1960 que paraît son ouvrage consacré à Pierre Favre, l’un des premiers compagnons d’Ignace de Loyola, et l’année suivante, M. de Certeau débute son travail de thèse – la publication critique de l’œuvre de Surin – qui inaugure ses recherches sur la mystique. Installé à partir de 1967 rue Monsieur, dans la communauté la plus prestigieuse de la Compagnie en France, et nouveau collaborateur de la revue Études, M. de Certeau donne à ses recherches une sensible réorientation. S’il n’abandonne pas son engagement religieux – il ne renoncera jamais aux ordres – c’est de ce moment que datent son progressif éloignement des institutions religieuses et ses prises de parole souvent hostiles aux autorités ecclésiastiques et dès lors réprouvées.
Après la « rupture instauratrice » de 1968, M. de Certeau s’engage pleinement aux côtés des étudiants et dans les luttes pour l’Amérique latine, alors que les débats se poursuivent autour de la redéfinition du lien entre les chrétiens et l’Église, en particulier à l’occasion de la parution en 1974 du Christianisme éclaté, en collaboration avec Jean-Marie Domenach, le directeur d’Esprit. À cette époque également, son engagement historiographique prend une importance accrue. F. Dosse rappelle ici avec utilité la genèse du groupe de La Bussière à l’origine d’une nouvelle histoire religieuse, ou encore les débats acérés à propos de l’« histoire des mentalités », à la suite de la publication de la thèse de Robert Mandrou (Magistrats et sorciers en France au xviie siècle : une analyse de psychologie historique, Paris, Plon, 1968). C’est en 1974 que paraît l’article « L’opération historique », contribution majeure de M. de Certeau au fameux Faire de l’histoire dirigé par Jacques Le Goff et Pierre Nora. Ce dernier édite, l’année suivante, dans la « Bibliothèque des histoires », l’un des livres phare de M. de Certeau, L’Écriture de l’histoire, largement commenté par F. Dosse. Enfin, ayant participé à la création de l’École freudienne de Paris aux côtés de Jacques Lacan, M. de Certeau est l’un des premiers à engager le débat entre histoire et psychanalyse.
Malgré son succès intellectuel et la reconnaissance de nombre de ses pairs, M. de Certeau collabore longtemps à plusieurs institutions universitaires (Institut catholique de Paris, EPHE, CNRS…), sans y obtenir la légitimation d’un véritable statut. C’est seulement en 1983 qu’il connaît une consécration tardive à l’EHESS, après un long exil américain, notamment en Californie (San Diego).
F. Dosse insiste sur les apports épistémologiques majeurs qu’ont représenté, à partir de la fin des années 1970, les enquêtes menées par M. de Certeau sur les pratiques culturelles des Français. Il le présente également comme l’un des grands instigateurs du retour à l’acteur, à l’origine du tournant pragmatique que prendront les sciences humaines dans la décennie suivante. Plus généralement, il fait le point sur ses nombreuses contributions dans le domaine de l’histoire religieuse, grâce non seulement à ses travaux sur la mystique mais aussi à l’introduction de l’anthropologie historique. F. Dosse revient sur ses propositions en matière d’« herméneutique » de l’autre ou ses réflexions fondamentales sur le rapport entre pratique et écriture. La mise en perspective de ces avancées scientifiques déterminantes avec leur réception en Europe ou en Amérique permet de compléter le tableau déjà très riche de cette œuvre fondamentale. On ne peut que regretter, dès lors, l’absence d’une bibliographie.
De ce récit biographique émerge donc le portrait d’un intellectuel « au travail », autour duquel s’articulent de grandes figures intellectuelles des années 1960-1980 et d’importants courants de pensée. F. Dosse, en faisant un large usage des témoignages oraux, rapporte les mots des compagnons de route de M. de Certeau, et offre un compte rendu original des grands débats épistémologiques de l’époque. Il paraît toutefois éprouver certaines difficultés à garder la distance nécessaire vis-à-vis de l’admiration manifestée par les proches de M. de Certeau, admiration qu’il semble partager. Mais peut-être est-ce là le risque inhérent à toute biographie davantage axée sur le récit que sur l’analyse critique de l’écriture biographiques. Ce travail considérable resitue néanmoins une figure majeure de la fin du xxe siècle, dont l’empreinte intellectuelle apparaît comme l’une des plus importantes du siècle passé.
Claire Judde de Larivière

â–  Pierre Lascoumes, Daniel Borrillo, Amours égales ? Le Pacs, les homosexuels et la gauche, Paris, La Découverte, coll. « Sur le vif », 2002, 141 p.

L’ouvrage qui se présente d’emblée comme « un effort de théorisation d’une lutte en cours » constitue une forme originale d’intervention savante dans l’espace public. Réunissant un juriste et un sociologue, tous deux membres du groupe juridique de l’association Aides, ce livre s’inscrit en effet dans les controverses autour de la reconnaissance juridique et politique des droits des couples homosexuels telles qu’elles se sont développées tout au long de la dernière décennie. C’est d’ailleurs l’intention première du livre que de contribuer à réouvrir complètement un débat public en la matière dont les auteurs estiment avoir été privés lors des discussions sur le Pacs. La cible choisie peut paraître de prime abord paradoxale : loin de se concentrer sur les mobilisations anti-Pacs et sur les coalitions hétéroclites qui ont pu se former au cours des années 1997-1999 autour de ce thème, c’est plutôt le camp des partisans du Pacte et singulièrement la gauche plurielle qui est principalement visée par la critique : à rebours de la thèse qui ferait de l’adoption du texte de loi en la matière l’indice du courage politique de la gauche gouvernementale, les deux auteurs soulignent au contraire l’extrême prudence voire l’hypocrisie qui aurait caractérisé son engagement dans cette réforme. Refusant de tirer toutes les conséquences de la remise en cause des discriminations à l’égard des homosexuels, la gauche politique aurait – sous couvert d’une politique de « tolérance » et de reconnaissance de droits – contribué en fait à naturaliser davantage encore une hiérarchie des sexualités déjà fermement établie et une inégalité de fait entre les couples. Mais la gauche n’est pas seule visée. C’est d’une manière générale l’incapacité présente du politique à fonder ses arbitrages sur une complète mise à plat de l’espace des positions – savantes ou profanes – et des acteurs intéressés qui est en cause (voir Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain, Seuil, 2001). Cette critique des conditions mêmes dans lesquelles sont menées les controverses publiques contemporaines pour lesquelles ne sont en fait sollicités qu’un nombre restreint d’associations et d’experts, trouve assurément dans la reconnaissance juridique du couple homosexuel et de ses droits un exemple emblématique.
Comment est-il possible, s’interrogent ainsi d’emblée D. Borrillo et P. Lascoumes, que la réforme tant débattue du Pacs ait pu à ce point faire une telle impasse sur la question de l’égalité des couples hétérosexuels et homosexuels pour consacrer au contraire une forme hybride d’association de ces derniers par le biais de la loi adoptée en octobre 1999 ? Une occultation d’autant plus paradoxale qu’une forme de consensus semblait s’être constituée pour rejeter la logique communautariste et privilégier à l’inverse une approche universaliste du problème. Pourtant, c’est détachée du mariage et, d’une manière générale, du droit de la famille (adoption, filiation), puis rattachée à d’autres formes d’union (aussi différentes entre elles que les fratries, le concubinage, etc.) qu’apparaît la question de la consécration juridique du couple homosexuel. Tout se passe en fait comme si le consensus politique minimal qui s’est formé progressivement autour de la nécessité de mettre fin à certaines inégalités patentes (notamment en matière de succession, de baux de location…) par le biais d’ajustements techniques (voir sur ce point la proposition de Pacte d’intérêt commun proposé par le juriste Jean Hauser à la demande du ministre de la Justice de l’époque, Jacques Toubon) n’avait pu s’opérer qu’à la condition d’exclure la question plus vaste de l’égalité des couples. Celle-ci ne fera en réalité qu’une apparition tardive et marginale dans le débat public.
C’est précisément sur les conditions mêmes de ce rétrécissement rapide de l’espace des possibles de la réforme que se concentre l’ouvrage. Sa richesse est de considérer pour ce faire l’ensemble des groupes et lieux où s’opère cette clôture du débat, c’est-à-dire non pas simplement les interventions directement politiques mais aussi la contribution spécifique des différentes formalisations savantes de la question, qu’elles soient juridiques, sociologiques ou anthropologiques. La thèse défendue ici soutient que la réduction des termes mêmes de la controverse s’opère en fait dès la mise sur l’agenda politique et se trouvera avalisée et naturalisée par les différentes formes d’expertise sollicitées par le politique.
Sans doute, le succès d’une telle conception étroite du Pacs (distinct du mariage hétérosexuel et dépourvu des droits qui y sont attachés en matière de filiation et d’adoption) doit-il beaucoup au fait qu’elle rencontre la conviction largement partagée par les élus de la gauche plurielle, socialistes en tête, qu’il est politiquement impossible d’aborder frontalement la question de l’égalité des couples homosexuels et hétérosexuels ; une prudence qui se trouvera d’ailleurs confortée par la réaction extrêmement virulente de la droite (obstructionnisme parlementaire, construction d’une coalition anti-Pacs qui manifeste de manière spectaculaire le 31 janvier 1999). L’analyse des débats parlementaires est ici particulièrement édifiante. Elle montre le registre de justification considérablement appauvri sur lequel se fonde le soutien des socialistes et tout particulièrement de la ministre de la Justice Élisabeth Guigou au projet (non-discrimination, solidarité, simplification de la vie des couples…) et, à l’inverse, l’extrême richesse des arguments défensifs qui soulignent tout ce que le Pacs ne saurait jamais être : « une institution », un équivalent du mariage, un pan du droit de la famille voire une voie d’accès à la filiation, à l’adoption ou à la procréation médicalement assistée pour les couples homosexuels. Mais ces éléments propres à la compétition politique elle-même ainsi qu’à la conjoncture particulière (marquée par une radicalisation de la droite qui trouve là l’occasion de refaire son unité) ne doivent pas faire oublier ce qui relève des conditions mêmes dans lesquelles ces questions ont pu finalement accéder à l’arène politique après des années d’ignorance. L’analyse en termes de politiques publiques (mise sur agenda, coalitions d’acteurs…) est ici particulièrement utile et montre en quoi le travail même de formulation de l’enjeu, loin de relever de simples spéculations intellectuelles, est indissociable de la désignation des acteurs et des groupes autorisés à des titres divers à prendre complètement leur part au débat. Ainsi, dans un contexte où la politique familiale ne fait pas l’objet d’investissements continus de la part des partis de gauche et constitue d’une manière générale un objet politique délaissé, l’activisme d’un nombre réduit d’acteurs semble ici avoir suffi à imposer progressivement non seulement une vision étroite de la réforme mais aussi la marginalisation des partisans d’une égalité juridique des couples. C’est un processus de ce type qui est ainsi décrit à travers l’histoire du collectif pour le Contrat d’union civil dirigé par Jean-Paul Pouliquen qui défend, depuis sa fondation en octobre 1991, l’inscription des couples homosexuels dans un cadre juridique permettant des types d’association les plus divers (duos, paires, couples…). La définition particulière que cette association donne de la réforme apparaît rapidement d’autant plus prégnante qu’elle peut s’appuyer sur de solides relais politiques auprès de parlementaires du Mouvement des citoyens notamment Jean-Yves Autexier et Jean-Pierre Michel, eux-mêmes membres du collectif, et qui déposent dès 1992 une première proposition de loi en ce sens. C’est bien cette approche qui sera finalement consacrée par la loi du 15 novembre 1999. Dans ce processus qui permet à la question de faire irruption dans le champ politique, c’est en fait aussi tout un ensemble d’acteurs et de groupes qui, de l’association Aides en passant par Act-up ou la Ligue des droits de l’homme, défendaient l’accès au mariage et se trouvent renvoyés dans une marginalité politique dont ils ne parviendront à sortir que tardivement.
Il reste que cette clôture du débat doit aussi beaucoup aux formes les plus diverses d’expertise qui ont contribué, par les théorisations proposées, à occulter l’horizon d’une égalisation possible des situations des différents types de couple. Divers spécialistes – juristes, sociologues, anthropologues – ont offert les fondements théoriques de cette exclusion. La méthode même employée par P. Lascoumes et D. Borrillo pourra ici choquer car elle envisage dans un même chapitre consacré à la rhétorique anti-homosexuelle des positions extrêmement éloignées sur le fond comme sur la forme. Pourtant, la succession des déclarations des plus euphémisées aux plus outrancières (rassemblées à la fin de l’ouvrage en forme de « bêtisier » ou, pour le dire avec les auteurs, de « best of homophobe ») met en évidence un même travail de distinction entre une normalité hétérosexuelle et une exception voire une anomalie homosexuelle. Les interventions d’Irène Théry soulignant l’incompatibilité d’une pleine reconnaissance juridique du couple homosexuel avec les fondements anthropologiques du droit ou les expertises juridiques diverses tendant à offrir un certain nombre de solutions techniques ponctuelles (notamment en matière patrimoniale) apparaissent alors comme autant de formes d’une dépolitisation d’ensemble des enjeux de la réforme, à l’exact opposé du présent ouvrage qui apparaît comme un plaidoyer vers une pleine réouverture du débat public en la matière.
Antoine Vauchez
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