2003
Genèses
Le fonctionnaire et la machine bureaucratique.
Contrôle biographique et construction des carrières dans l’appareil régional du SED
Florian Escudié
Les fonctionnaires du Parti communiste est-allemand ont souvent été décrits comme les simples exécutants d’une politique de domination. L’article se propose d’ouvrir la « boîte noire » et d’étudier le fonctionnement interne de son appareil bureaucratique. L’auteur analyse le rôle des dossiers personnels dans le contrôle des cadres territoriaux et l’usage détourné que ces derniers en font dans leur propre intérêt. Cette « résistance » des cadres agit comme une soupape de sécurité et assure leur loyauté envers le régime.
The functionaries of the East German Communist Party have often been described as merely implementing a policy of domination. This article proposes to open up the “black box” and study the internal operations of its bureaucratic machinery. The author analyses the role of personal files in controlling East German party cadres and how they deviated the use of these files to promote their own interests. This “resistance” on the part of party cadres played the role of a safety valve and ensured their loyalty to the regime.
Plus encore que d’autres démocraties populaires la République démocratique allemande a développé un impressionnant appareil bureaucratique. Le Parti socialiste unifié d’Allemagne (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, SED) en fut la pierre angulaire. Il reste pourtant à maints égards un objet historique inexploré. De nombreux travaux ont décrit, dès les années 1950, les structures institutionnelles du parti. Mais peu de chercheurs se sont intéressés à la matière sociale qui le composait : rien ou presque n’a été dit sur la cohésion interne qui régnait au sein du SED, c’est-à-dire sur les fondements de l’engagement des membres et des fonctionnaires et sur leurs interactions avec les structures dans lesquelles ils évoluaient
[1].
La théorie totalitaire, longtemps prédominante dans l’historiographie de la RDA, postulait un pouvoir absolu exercé par le Parti non seulement sur la société mais également sur son propre appareil
[2]. Cette approche a été remise en cause par la « révolution archivistique »
[3] des années 1990 : la fréquentation des archives, jusque-là inaccessibles, a permis de relativiser l’univocité du discours communiste. Plutôt que de décrire le Parti comme une entité monolithique, on s’est intéressé à la diversité et à la complexité des pratiques qu’il suscitait en son sein.
L’une des façons de mettre en question la prétention du SED à exercer un monopole de pouvoir et sa capacité à le mettre en œuvre efficacement, est de s’intéresser à ceux qui avaient pour mission de faire appliquer, à tous les niveaux, les décisions du parti. Ces « cadres » furent longtemps considérés comme des exécutants dociles et disciplinés. Soumis à une forte pression de la part de l’institution, ils se seraient contentés d’appliquer la « ligne ». Une telle lecture a deux limites. D’abord, elle ne donne aucune explication aux évolutions qu’on a pu déceler dans la discipline des cadres. Au début des années 1950, lors de la stalinisation du SED, les exemples d’écarts à la norme de conduite édictée par le parti sont encore nombreux. De même, l’absence de réaction, voire les sympathies réformatrices chez de nombreux cadres face aux évènements de 1989 montrent que leur soumission n’était pas assez forte pour qu’ils défendent le parti à tout prix. La deuxième limite est plus fondamentale : la théorie totalitaire présuppose que l’individu agit de façon mécanique dans le sens de l’injonction qu’il reçoit. Dans cette perspective, tout le système de domination repose sur les procédures de commandement et de contrôle mises en place par l’institution, sans que la réaction de l’individu ne soit prise en compte. Seuls les cas d’insoumission sont analysés, ne serait-ce qu’à travers la réponse répressive qu’ils provoquent. Or, la domination doit être analysée comme une relation certes déséquilibrée, mais dynamique et complexe. Le dominant (l’institution) n’impose pas unilatéralement un pouvoir exogène aux dominés (les cadres) : la prédisposition de ceux-ci est indispensable
[4].
Pour comprendre la complexité de cette interaction, il est utile de se référer à la « micro-physique du pouvoir » développée par Michel Foucault. Les « victimes » du pouvoir de domination sont partie prenante dans ce mécanisme, dès lors qu’il nécessite leur collaboration. Le système repose pour une part sur les pratiques des acteurs : les conduites qui s’accommodent de la domination contribuent à asseoir sa pérennité, sinon sa légitimité
[5].
Nous nous sommes intéressés au cas des cinquante-deux cadres membres de la direction de district du SED à Leipzig, de 1952 à 1989
[6]. Ces cadres intermédiaires
[7], chargés de prolonger l’emprise du pouvoir berlinois dans le territoire qui relève d’eux, font eux-mêmes l’objet d’un contrôle très strict. Un dossier personnel est établi et les suit durant toute leur carrière. C’est sur la base de ce dossier que sont prises toutes les décisions relatives à la carrière. Or, la constitution de ces dossiers produit des effets non voulus. Si l’individu est « saisi » comme un objet statistique par la machinerie administrative, la logique propre de celle-ci ne lui échappe pas, si bien qu’il peut à son tour développer des stratégies personnelles pour échapper à cette emprise, ou du moins s’en accommoder et remplir ses propres objectifs de carrière. S’il y a résistance des fonctionnaires contre le pouvoir, ce n’est pas dans la mesure où ils s’opposeraient à une politique décidée au-dessus d’eux, mais parce que leur comportement suit une logique différente de celle prônée par le parti. In fine, cette marge personnelle renforce la loyauté des cadres.
Ce jeu entre logique d’appareil et ambitions personnelles fonctionne bien durant les trois premières décennies du Parti. Les cadres acceptent de se plier à un contrôle biographique rigoureux non seulement parce qu’il est l’émanation du parti, dépositaire de la foi socialiste, mais également parce que c’est un moyen ou, du moins, une condition pour atteindre des objectifs personnels. Le jeu se dérègle pourtant au cours des années 1970 : l’absence de perspectives de carrière chez les jeunes fonctionnaires rend leurs stratégies vaines et remet en cause le modèle.
Le choix de Leipzig comme « observatoire » de ces mécanismes repose sur l’exemplarité du cas. Comme ailleurs, les cadres y sont sélectionnés prioritairement en fonction de critères sociaux (origine ouvrière) et politiques (participation à la « résistance antifasciste », fréquentation des écoles du Parti, etc.) dès les années 1950, puis à partir des années 1960 selon un critère complémentaire de qualification (diplôme en économie, agronomie… et/ou expérience dans l’appareil de l’État ou dans celui du SED). On retrouve, par ailleurs, dans ce district une forte longévité des cadres dirigeants (premiers et deuxièmes secrétaires). Le rôle particulier de Leipzig dans les évènements de l’automne 1989 met, enfin, bien en lumière des tendances (conflits générationnels) qui existaient ailleurs à l’état latent.
Les mécanismes de contrôle des cadres territoriaux
Le secrétariat de la direction de district : un organe stratégique
La réforme territoriale de 1952 remplace les cinq Länder de la République démocratique allemande par quinze districts (Bezirke). Dans chaque Bezirk, la réalité du pouvoir revient au Parti qui contrôle toutes les politiques publiques. L’appareil local est chapeauté par une direction de District (Bezirksleitung, désormais BL), elle-même soumise au pouvoir d’un secrétariat élu en son sein. Les cadres territoriaux qui composent le secrétariat jouent un rôle primordial puisqu’ils font office de courroie de transmission entre le centre (Berlin) et la périphérie du pouvoir. Forts de la proximité qu’on leur prête avec la population locale et les organisations de base du parti, ils sont chargés, d’une part, de donner le « pouls » de la société en faisant remonter l’information, d’autre part, de transmettre et d’appliquer les décisions du parti dans tous les domaines.
Ces fonctionnaires font l’objet d’un processus de nomination et de contrôle particulièrement rigoureux. Soumis au principe de centralisme démocratique, officiellement instauré en 1948 lors de la transformation du SED en « parti de type nouveau », ils sont élus par la conférence des délégués de Bezirk sur « proposition » du secrétariat du Comité central. Pour préparer cette « proposition », qui vaut toujours obligation, ce dernier s’en remet au Département des cadres. Organe stratégique dans l’appareil du Parti, celui-ci formule des recommandations sur la base de l’ensemble de l’information dont il dispose au sujet des individus et des « collectifs » auxquels ils seront affectés. Tout au long de leur carrière, les cadres des Bezirke sont surveillés par diverses instances de contrôle telles que la police politique (Staatssicherheit) ou la Commission centrale de contrôle du Parti (ZPKK). Mais la surveillance passe également par d’autres canaux. Dans un parti où l’aptitude à la critique et à l’autocritique est fortement valorisée, chacun est amené à exercer un contrôle sur tous. Chaque cadre est ainsi « évalué » simultanément par ses supérieurs, ses collègues et ses subordonnés. Les commentaires recueillis sont consignés dans le dossier personnel du cadre.
Les instruments du contrôle
[8]
L’écrit possède une valeur spécifique dans la culture bureaucratique est-allemande : dans tous les domaines d’activité et à tous les niveaux de décision, les décideurs accompagnent leurs décisions d’un impressionnant corpus (Material) de documents et d’annexes (Beilage). Toute décision est théoriquement prise sur la base et/ou en application de ces annexes. Il existe deux catégories de documents relatifs à la politique des cadres : les documents à visée personnelle et les documents à visée générale.
Les documents à visée personnelle, préimprimés ou entièrement rédigés par l’individu, renseignent sur sa vie privée, politique et professionnelle. Chaque fonctionnaire doit ainsi répondre régulièrement à un questionnaire (
Fragebogen). Jusque dans les années 1980, la structure de ces documents restera plus ou moins la même. Une première série de questions concerne l’état civil et la situation sociale (origine sociale
[9], profession et situation politique des parents, enseignement suivi et apprentissage professionnel, trajectoire professionnelle). Il s’agit de situer l’individu sur une échelle de valeurs sociopolitiques où l’origine ouvrière, la socialisation politique au sein de la famille et une trajectoire professionnelle qui débute dans l’industrie et le travail manuel sont fortement valorisées. Viennent ensuite des questions ayant trait aux fonctions exercées dans diverses organisations communistes (KJVD,
rote Hilfe, KPD, SED, FDJ…)
[10] dans des cadres divers (organisation de quartier, cellule d’entreprise). Les questions suivantes renvoient aux formations reçues dans les « écoles de société » (
gesellschaftliche Schulen). Une question vise les éventuelles réprimandes et sanctions disciplinaires reçues par le cadre. D’autres concernent les décorations et distinctions, l’activité pendant la guerre (action clandestine, arrestation/déportation, Wehrmacht, prisonnier de guerre) et la situation politique et sociale de la famille. Certaines de ces questions se subdivisent en sous-questions visant à traduire en termes politiques les éléments d’une histoire qui pourrait apparaître comme banalement personnelle. C’est ainsi que le questionnaire précise l’;;investigation sur les prisonniers de guerre en interrogeant sur le lieu de la détention (pays capitaliste ou URSS ou les deux). De même, la situation familiale doit révéler si l’individu est apparenté à des Allemands qui ont fui à l’ouest (
Westverwandschaft).
Très fréquente dans les premières années du régime, l’autobiographie est directement rédigée par le militant selon un canevas qui reprend précisément les catégories du questionnaire. Par la suite, elle devient réservée aux vieux militants et vaut moins comme pièce administrative que comme élément de mémoire.
Les évaluations (
Einschätzungen), les portraits moraux (
Charakteristik) et les jugements (
Beurteilungen) sont rédigés par des tiers. Ces pièces administratives sont théoriquement libellées librement mais elles s’appuient toujours sur un modèle unique : une première partie reprend les informations contenues dans les questionnaires ; une seconde partie concerne l’évaluation proprement dite des qualités et défauts du cadre. Les qualités vont du plus général (attachement au Parti, conscience de classe…) au particulier et aux qualités dont le cadre fait preuve dans l’exercice de ces fonctions (sens de la direction politique, capacité à animer un travail collectif, modestie…). Les défauts reprennent de manière inversée ces qualités – au prix parfois de contradictions au sein de la même évaluation. On critique ainsi l’incapacité à effectuer son autocritique et à accepter les reproches constructifs, le manque de connaissances théoriques, l’absence de rigueur scientifique dans le travail… Les critiques explicitement politiques (accusations de titisme, fractionnisme…) sont rares
[11] dans l’échantillon étudié.
Les dossiers préparatoires des réunions contiennent également de nombreux documents à visée générale. Il s’agit principalement de tableaux récapitulatifs (Kaderspiegel) accompagnés de remarques et recommandations émanant du Département des cadres qui les a préparés. Ces tableaux permettent de rassembler des données correspondant à des variables présélectionnées et appliquées à un groupe de cadres. Chaque ligne renvoie à un cadre ; chaque colonne correspond à une variable (ancienneté, âge, « origine sociale », diplômes…) Ces tableaux sont notamment présentés au secrétariat du Comité central lors de l’examen des propositions pour la composition des secrétariats des BL, peu de temps avant l’élection effective par les conférences des délégués de district.
Fonctions
La politique des cadres se fonde sur un souci affiché de rationalisation de la gestion des carrières. Tout acte concernant un individu (attribution d’une décoration, réprimande, promotion, mutation…) doit être formellement motivé par un document (Begründung) qui s’appuie sur l’ensemble du dossier personnel. Dans le même temps, la connaissance précise du profil d’un candidat doit permettre de prendre la décision la plus efficace possible, compte tenu des priorités idéologiques et organisationnelles de l’appareil bureaucratique du parti. Ainsi la pratique du document annexe doit-elle servir autant comme aide à la décision que comme fondement administratif de celle-ci. Or, l’analyse du processus de décision montre que cette recherche d’efficacité est compromise par deux phénomènes.
D’abord, la lecture des dossiers personnels par les sélectionneurs ne met jamais en avant les qualités personnelles du cadre : l’originalité, l’esprit d’initiative n’ont pas droit de cité. Les qualités présentées sont abstraites et stéréotypées, si bien qu’elles ne permettent pas de choisir le meilleur candidat à un poste. La discrimination ne s’effectue pas sur la base des compétences réelles des cadres. En revanche, la structure même des annexes favorise un certain type de lecture qui élimine automatiquement tout écart à la norme. La lecture des questionnaires écartera, par exemple, tout individu porteur d’une sanction disciplinaire non effacée, apparenté à un Allemand ayant fui à l’Ouest ou ayant lui-même séjourné trop longtemps dans un camp de prisonniers occidental.
L’efficacité des annexes comme aide à la décision souffre ensuite d’un mode d’utilisation qui empêche toute prise en compte des besoins réels de l’appareil administratif en ressources humaines. Il y a une déconnexion quasi complète entre les organes chargés de proposer des listes de personnels et ceux qui auront à collaborer avec ces personnels. Le Département des cadres à Berlin consulte les secrétariats de
Bezirk, mais les éventuelles remarques sont rarement prises en compte. Par ailleurs, les secrétaires de
Bezirk ont tendance à s’autocensurer. C’est ce que critique Siegfried Wagner, secrétaire à la Culture, lors d’une réunion
[12] du secrétariat de la BL de Leipzig en janvier 1954 :
« Nous avons pris position [sur des mesures concernant les cadres]. L’erreur est ailleurs. Le fondement [Begründung, préparé par le Département des cadres de la BL ou du Comité central et annexé aux propositions de décision] des décisions nous a dit de quel genre de camarades il s’agit. Sur chaque cas, on a discuté. Ce qui a été dit ici au secrétariat n’a pas été ajouté comme remarque. Nous avons eu une discussion approfondie sur chacun. Ce point n’a pas été communiqué au Comité central. C’est cela, l’erreur. »
Du reste, l’inflation des annexes et la centralisation croissante de la prise de décision va conduire à la réduction du temps consacré au commentaire des dossiers de cadres pendant les réunions. Il semble qu’à partir des années 1960 et surtout 1970 la plupart des mesures n’aient pas fait l’objet de discussions
[13].
La fonction d’aide ponctuelle à la décision n’est toutefois pas unique. La production de documents remplit également une fonction rituelle
[14] : il s’agit d’objectiver à travers cette pratique la domination exercée par l’appareil du parti sur les cadres. La politique des cadres ne produit pas seulement des annexes à la demande : biographies, questionnaires, évaluations sont aussi réalisés de façon mécanique et viennent alimenter les dossiers personnels (
Kaderakten). Cette pratique a deux conséquences : d’une part, elle permet un travail statistique qui aboutit à la « saisie » de l’individu dans les termes d’un code et donc à son instrumentalisation au profit du parti ; d’autre part, elle matérialise le déséquilibre qui est imposé au cadre par l’appareil et qu’il ne peut qu’accepter.
L’efficacité de l’entreprise de domination repose sur la récolte et le traitement statistique des informations personnelles. Mais, celles-ci doivent être ramenées au langage développé par l’institution. C’est pourquoi le questionnaire comme la biographie doivent donner de l’individu une image simple, unifiée et qui puisse être traduite rapidement en termes politiques. Grâce à cette opération tant politique que cognitive de classement
[15], les cadres peuvent ainsi être catégorisés et leurs profils uniformisés peuvent être traités comme des objets statistiques. Cet usage des outils statistiques est motivé à la fois par des considérations pratiques (il s’agit de traiter rapidement des dossiers au cours des procédures bureaucratiques) et par une raison plus essentielle, à savoir l’affirmation de la maîtrise totale des individus par l’institution. On peut ainsi parler d’« obsession de savoir biographique total
[16] ». Tous ces documents ont pour effet une classification plus ou moins simplificatrice des cadres selon un code qui définit un certain nombre de profils. Le profil est la résultante d’une composante objective (caractéristiques moyennes observées chez un groupe d’individus regroupés notamment par génération) et d’une composante idéologique, abstraite, généralisante et le plus souvent déconnectée de la réalité. Les tableaux panoptiques constituent une sorte d’apogée de l’opération de classement des individus puisqu’ils aboutissent à la comparaison d’individus standardisés, selon un nombre restreint de critères statistiques et idéologiques. Ce faisant, ils révèlent un besoin de maîtriser au maximum l’appareil et sa composition. Obligés de composer avec des individus réels et différenciés socialement et psychologiquement, les responsables de la politique des cadres doivent renoncer à s’appuyer sur des fonctionnaires idéaux qui préfigureraient l’homme nouveau communiste. L’examen biographique est alors un moyen de contrôler la différence en la ramenant à des catégories idéologiques préétablies.
Le rituel des annexes permet, par ailleurs, de souligner devant l’individu le déséquilibre existant entre lui et l’institution. La répétition quasi incantatoire des mots et des formules a pour objet de rappeler la présence de l’institution et le fait que c’est elle qui définit le cadre idéologisé de l’action des individus. Le rite a ainsi une fonction d’objectivation symbolique d’une réalité abstraite, à savoir la domination de l’individu par l’institution. Il s’agit de rendre manifeste la soumission des cadres à des enjeux qui les dépassent. La pratique du contrôle biographique établit, autant qu’elle le révèle, un déséquilibre entre l’institution et l’individu qui est sommé de se rendre aux injonctions du code, de se livrer. Dans ces conditions, la pratique du questionnaire ou de l’autobiographie apparaît comme :
« l’une des modalités de l’intériorisation [d’une] remise de soi. Pour l’individu, cela signifie que la totalité de son histoire est désormais sous le regard de l’institution. Ce don de soi […] commence par le don de son histoire racontée [17] ».
Seule l’institution maîtrise la production du code, de la grille du document (questions dans le questionnaire, critères de jugement dans le cas des Beurteilungen). L’individu ne peut que très difficilement se soustraire à l’inquisition du code : cacher une information ou se contredire dans ses affirmations au fil des Fragebogen est extrêmement dangereux dans la mesure où tout doute sur ses informations amènera une enquête de vérification de la commission de contrôle du parti ou d’un autre service.
Les tentatives de contournement sont d’ailleurs rares tant les injonctions du code sont intégrées par les cadres. Il ne faut pas sous-estimer l’effet psychologique de la redondance des questionnaires sur les individus qui les remplissent : ceux-ci s’approprient les catégories qui sont répétées d’un exemplaire à l’autre, d’une année à l’autre, si bien qu’ils en viennent à s’identifier au portrait que les questionnaires dressent d’eux-mêmes.
L’intériorisation par le fonctionnaire de la relecture idéologique de sa propre vie passe par un travail d’expression dans le cadre fixé par le parti. Pour l’institution, elle participe du processus de standardisation qui permet de rapprocher les individus réels des modèles idéaux.
Le corpus des annexes et la protection des individus
Le corpus des annexes assure tout à la fois la sélection de profils conformes à l’idéal-type préétabli, l’alignement des cadres sur ce modèle au cours de leur carrière et le contrôle biographique des individus. L’écart est sanctionné selon sa gravité (non sélection, sanction disciplinaire, révocation, etc.). L’individu semble donc se trouver démuni face à l’institution. Ne maîtrisant ni tous les éléments de son dossier, ni l’ensemble des critères d’évaluation, il doit faire face à l’arbitraire des décisions le concernant.
En réalité, la constitution des dossiers personnels obéit, dans le même temps, à une autre logique qui justement protège le cadre contre cet arbitraire. Les conditions mêmes de production et d’usage de ces documents contribuent à une certaine inertie de la politique des cadres. Le conformisme induit par le fonctionnement de l’appareil bureaucratique peut être ainsi analysé comme un élément qui protège les individus et non seulement comme un frein à l’évolution du système vers plus d’efficacité. Ce conformisme repose sur deux mécanismes qui opèrent simultanément : la reproduction des documents à tous les niveaux de la chaîne de décision et le conformisme propre à la langue.
L’analyse de la circulation de certains documents à travers les différents échelons du SED montre que l’appareil est incapable d’échapper à une certaine routinisation de la politique des cadres. S’il existe une relative distance entre les hommes du centre et ceux de la périphérie, si les fonctionnaires de régions différentes n’ont guère l’occasion de se rencontrer
[18], il n’en va pas de même pour les documents écrits. Ceux-ci sont l’objet d’une circulation intense entre services, entre Berlin et les
Bezirke, voire entre
Bezirke. C’est ainsi qu’un service pourra demander un extrait de dossier concernant un cadre susceptible de l’intéresser. Par ailleurs, dans la mesure où le dossier suit le cadre durant toute sa carrière, les services dans lesquels il est en fonction peuvent y avoir accès facilement. C’est en particulier le cas au moment des évaluations. Selon toute vraisemblance, l’évaluateur consulte le dossier du cadre, notamment les évaluations précédentes, avant de rédiger son
Einschätzung, si bien qu’il est amené à reprendre (souvent mot à mot) de larges extraits des textes produits auparavant. Cette circulation spatiale aboutit à un phénomène de reproduction. On peut ainsi reconnaître dans chaque nouveau document des strates d’écriture héritées de documents plus anciens : éléments biographiques et mention des qualités des individus sont repris automatiquement et, le plus souvent, sans contrôle de leur validité. La masse des documents faisant référence aux qualités du cadre (évaluation mais également proposition pour une décoration, voire message de félicitations à l’occasion d’un anniversaire) provoque ainsi un effet d’inertie et un décrochage entre le discours tenu sur le cadre et l’évolution qui a pu se produire dans son caractère, dans son travail, etc.
Une telle routinisation dans la production des documents personnels conduit à une persistance de catégories de jugement qui théoriquement n’ont plus lieu d’être au regard des inflexions des orientations générales de la politique des cadres. Or, si l’évaluation continue à reconnaître au cadre certaines qualités, il sera plus difficile de légitimer sa mise à l’écart, bien que ces qualités ne soient plus considérées comme décisives. C’est ainsi que la notion de « bon contact avec la population laborieuse » (
gute Verbindung zur werktätige Bevölkerung) constamment mise en avant dans les années 1950 perd de son sens après les tentatives des années 1960 visant à transformer l’appareil dirigeant du parti en structure technocratique. Pourtant, de nombreux cadres continuent de se voir reconnaître cette qualité et parviennent à se maintenir en place grâce à elle, alors même qu’elle ne constitue plus un critère objectif de la politique des cadres telle qu’elle est décidée à Berlin. Il y a un décalage entre les principes généraux de la politique des cadres et la persistance chez les évaluateurs de certaines catégories de jugement. Fritz Beier, Premier secrétaire du SED pour la ville de Leipzig de 1953 à 1960 et membre du secrétariat de la
Bezirksleitung de 1956 à 1963, se voit ainsi confirmer dans ses fonctions sur la base de qualités qui ne sont théoriquement plus des priorités et malgré des critiques assez virulentes sur son caractère impulsif, son style de travail « sporadique » ou l’autosatisfaction qu’il manifeste auprès de ses collaborateurs
[19].
Cette protection de l’individu par un système « routinisé » est cependant moins paradoxale qu’il n’y paraît. Le conformisme consacré par l’appareil est moins le résultat d’une sorte de paresse intellectuelle que d’une certaine forme de représentation de l’individu, qui a cours dans l’appareil du SED. Ce qui a été déjà écrit possède un statut que n’a pas ce qu’il veut écrire. L’information ou le jugement passés déterminent la perception des éventuels éléments nouveaux. Ce qui a déjà été écrit sur l’individu est d’autant plus liant que tout s’organise autour d’un substrat supposé stable, à savoir l’individu. Le caractère central de la biographie dans les dossiers personnels n’est à cet égard pas un hasard. L’individu est déterminé par les indications données par sa biographie (origine sociale, relation à la classe ouvrière…) et objectivées dans une action qui sera évaluée administrativement. Cette réalité « objective » est perçue comme indépassable.
Outre les conditions de production et d’usage des documents relatifs aux cadres, la conformité repose également sur une langue particulière. La répétition rituelle de noms de héros communistes, d’instances ou de formules stéréotypées et euphémisées (« le bureau politique recommande » pour « le bureau politique ordonne ») constitue un écran qui isole le discours de la réalité. La fréquence de certaines structures grammaticales (formes nominales, tournures passives) « fait disparaître le sujet de l’action, voire l’action elle-même et in fine la réalité
[20] ». Cet usage ritualisé de la langue contribue à la stagnation dans la mesure où il reconduit une certaine représentation du monde qui est toujours assimilée au monde lui-même. Or, cette stagnation bénéficie aux cadres en place. On peut ainsi dire avec Ralph Jessen que :
« les actions et les intérêts des instances de la domination et des destinataires de celle-ci s’amalgament dans la pratique communicative et développent de manière paradoxale une dynamique propre aboutissant à la stagnation et dans laquelle la “soumission” aux exigences de la domination et aux normes langagières attaque involontairement et insidieusement les fondations même du système de domination [21] ».
Parce que les termes répétés sans cesse sont vidés de leur sens pour s’inscrire dans un rituel, ils perdent leur fonction discriminante.
Il serait faux néanmoins de croire que cette logique de protection inconsciente de l’individu par la conformité prime la logique de l’arbitraire. Il existe au moins deux « limites à la limite ». D’abord, il est assez peu probable que les documents soient lus de façon égale par ceux qui les utilisent. La structure de ces écrits étant toujours la même, le lecteur sait toujours où se trouve l’information dont il a besoin et peut sauter les paragraphes inutiles. La langue de bois idéologique n’est donc pas prise en compte au même titre que les informations plus personnelles
[22]. Ensuite, il ne faut pas oublier qu’en montant dans la hiérarchie les décisions sont prises par un nombre de plus en plus réduit de personnes. Au sein des BL, il faut faire une distinction entre le poste, éminemment politique, de Premier secrétaire, et les postes de secrétaires ou de membres ordinaires du secrétariat. Si tous sont nommés selon la même procédure, ils ne sont pas pour autant soumis à la même influence de la part des plus hauts hiérarques du parti. Le poids relatif de logiques d’appareil par rapport aux préférences et inimitiés personnelles de Walter Ulbricht ou Erich Honecker est beaucoup plus grand dans le cas des nominations des premiers secrétaires de district que dans celui des simples secrétaires. Ainsi la décision de remplacer Konrad Naumann par Günter Schabowski comme Premier secrétaire du district de Berlin en 1985 est-elle le fruit de la volonté d’E. Honecker. Cette décision étonne d’ailleurs l’entourage du Secrétaire général du SED car la nomination d’un ancien journaliste va à l’encontre de la logique d’appareil.
Le dossier personnel est donc un élément central de la politique des cadres. Il sert de base à toute décision concernant le parcours professionnel d’un fonctionnaire. Mais si la pratique du dossier peut apparaître comme un symbole de la frénésie d’une bureaucratie cherchant à tout voir et tout savoir, il ne faut toutefois pas sous-estimer le rôle des cadres dans la constitution de leur propre dossier. Celui-ci représente un levier efficace pour qui veut influencer le déroulement de sa propre carrière. De nombreux cadres cherchent ainsi à agir sur le contenu de leur dossier.
Cette faculté des fonctionnaires territoriaux à agir dans le sens de leur intérêt en « construisant leur carrière » n’entre pas, pour eux, en contradiction avec les objectifs du SED. La poursuite d’un but personnel et la mise en œuvre de stratégies visant à atteindre ce but est tout à fait compatible dans leur esprit avec leur adhésion aux principes du parti, quand bien même celui-ci développerait une politique du personnel contraire à leurs intérêts.
On s’intéressera ici à deux exemples de stratégies mises en œuvre par les cadres territoriaux : la construction du personnage et l’expression des vœux.
Construction du personnage
Se construire un personnage fait partie d’une stratégie de communication avec l’appareil et les collaborateurs. Le personnage permet, d’une part, de réintroduire une distance entre sa personnalité intime et le rôle joué au sein du parti. Il a, d’autre part, pour fonction de mettre en valeur, de façon organisée, certaines qualités jugées nécessaires pour l’activité politique. La perception de ce personnage par les autres influence tout ce qui peut être écrit sur le cadre et annexé à son dossier.
L’échantillon étudié recèle plusieurs exemples de stratégies de construction d’un personnage. Nous nous proposons d’en analyser trois. Paul Fröhlich se construit un personnage de cadre paternaliste. Premier secrétaire de la BL de Leipzig (1954-1970), il cultive un style simple et convivial. Bon orateur, il s’adresse à tous, avec des mots simples et dépourvus d’une trop grande connotation idéologique. Intervenant à l’occasion du dixième anniversaire de la RDA, lors d’une cérémonie organisée par le Conseil de district, il lance un chaleureux « chers amis » (
Liebe Freunde) au lieu du traditionnel « Camarades » (
Genossen)
[23]. Plus haut représentant du SED dans le district, P. Fröhlich entend s’adresser à l’ensemble de la population et non aux seuls ouvriers. Il met en scène avec précision ses rencontres sur le terrain dans les usines, coopératives agricoles, écoles… et fait appel aux journaux pour en rendre compte. Ce travail de représentation fait certes partie des tâches normales pour un Premier secrétaire de
Bezirk. À travers sa personne, il s’agit de susciter dans la population un attachement au régime. Mais P. Fröhlich, qui « surjoue » son rôle, en tire aussi un bénéfice personnel. Son personnage jovial et la popularité qu’il fait naître sont un moyen d’asseoir son autorité à l’intérieur de l’appareil du parti et de s’y protéger contre les frondes. Car sa convivialité s’accompagne du rappel ferme de sa prééminence sur l’exécutif du
Bezirk. En ce sens, il joue le rôle du chef paternaliste. Il ne perd d’ailleurs pas une occasion de rappeler son emprise personnelle sur l’appareil. Ainsi, absent de la conférence des délégués de
Bezirk de 1964 pour raison de santé, il envoie une lettre aux participants pour préciser qu’il est le principal rédacteur du rapport officiel qui doit être présenté par le Deuxième secrétaire
[24]. Confronté à une fronde de la part d’une partie des secrétaires du
Bezirk, il rejette la critique, jugée illégitime, et rappelle comment les secrétaires qui étaient attachés à son prédécesseur, Karl Schirdewan, et qui l’avaient vu prendre ses fonctions avec une grande méfiance en sont venus à lui reconnaître beaucoup de qualités et à l’« adopter »
[25].
Otto Heckert, Deuxième secrétaire de 1954 à 1962, s’abrite, quant à lui, derrière le masque du vieux sage. Tout concourt d’ailleurs à valoriser cette image : son âge
[26], son allure austère, son passé prestigieux dans la résistance communiste du camp de Buchenwald, sa modestie aussi. Il fait office de caution morale tant à l’intérieur du parti que dans des pans plus larges de la société. Ainsi joue-t-il de son aura d’ancien résistant pour tirer d’affaire un homme, August Wellershaus, accusé d’avoir sciemment laissé un agent de la Gestapo infiltrer le groupe communiste clandestin auquel il appartenait
[27]. C’est précisément la respectabilité ou la sagesse reconnue à O. Heckert qui lui permettent de prendre le risque d’agir en faveur de personnes qui sont déclarées suspectes par le régime. À l’inverse, ce type d’action renforce sa réputation d’équité, de modération et de magnanimité – réputation qui peut être appréciée dans un milieu où la surenchère idéologique n’est pas toujours bien acceptée.
Horst Schumann, enfin, Premier secrétaire de 1971 à 1989, cultive le style du dirigeant discret et attentif à chacun. Dès sa scolarité dans les cours de perfectionnement du Parti, il met en avant ces qualités. Ainsi se fait-il remarquer, lors d’un cours de russe, en 1956, en dirigeant un « collectif d’apprentissage » et en « soutenant dans leur travail, avec succès, des camarades en difficulté »
[28]. Cette image de modestie et d’engagement renvoyée par le jeune homme fait écho aux attentes d’une bonne partie des cadres communistes, tant ceux chargés du recrutement que ceux qui seront simplement amenés à travailler avec lui. Toutefois, l’effet recherché est parfois interprété dans un sens totalement contraire. Un évaluateur de la FDJ estime ainsi au début des années 1950 que la discrétion de Schumann reflète en fait un manque de personnalité :
« Dans une certaine mesure, il est influençable sur les questions idéologiques […] Ensuite, un certain sentiment d’infériorité vient chez lui d’une connaissance politique incomplète. Ce trait de caractère est favorisé par une modestie prolétaire déplacée [29]. »
Les dossiers personnels sont un lieu privilégié pour la mise en œuvre de ces stratégies de constitution du personnage. Les entretiens d’évaluation notamment permettent au cadre de présenter une image de lui-même. Cette image est rendue cohérente par son inscription dans le parcours social, professionnel et politique. Ce travail de présentation de soi est rendu d’autant plus aisé qu’il fait écho à une préoccupation des responsables qui mènent l’entretien
[30].
L’expression des vœux
Pour arriver à leurs fins, les cadres peuvent également faire usage d’une possibilité qui leur est directement offerte par le régime : l’expression de vœux de carrière. Le cadre territorial n’est pas le simple instrument d’une politique des ressources humaines qui ne se soucierait pas de ses envies. Théoriquement soumises à la seule exigence d’efficience, les décisions qui affectent les carrières sont un objet de négociation entre l’individu et sa hiérarchie. L’expression des vœux est pour le cadre un moyen de pratiquer à moindres frais un double jeu : sans que son comportement ne puisse apparaître comme contraire à la ligne du parti – puisqu’il ne s’agit que de répondre aux questions posées par celui-ci – il peut tenter d’orienter sa carrière dans un sens convenable, au regard de ses propres critères, distincts de ceux de l’appareil.
Les questionnaires et les entretiens d’évaluation donnent l’occasion au cadre de révéler ses préférences en matière de carrière. À la question « Pour quel travail avez-vous un intérêt particulier ? », H. Schumann répond dans les questionnaires des années 1950 : « Travail en relation avec les pionniers, la jeunesse et l’éducation des enfants », « travail politico-organisationnel », « continuer ce que je fais ». Ces réponses qui montrent une certaine cohérence ne sont pas lancées en vain, puisqu’il effectuera effectivement toute la première partie de sa carrière (1945-1969) à la FDJ, dans des fonctions de direction administrative et politique, tant à Leipzig (Premier secrétaire à la direction de district de la FDJ) qu’à Berlin (chef de service puis Premier secrétaire au Conseil central de la FDJ). Militant encore jeune, personnalité très timide, H. Schumann trouve dans le travail d’encadrement idéologique de la jeunesse un terrain où il peut s’affirmer sans avoir à faire face aux confrontations violentes qui existent pour ceux qui exercent des responsabilités plus exposées au sein du SED (agriculture, économie, etc.). Cette stratégie s’avère d’ailleurs payante puisque sa carrière dans la FDJ sera pour lui un tremplin qui le fera accéder au poste de Deuxième (1969) puis Premier secrétaire (1970) du SED dans la BL de Leipzig.
O. Heckert fait également usage des possibilités existantes pour faire valoir ses souhaits de carrière : dans ses autobiographies, il présente habilement ses vœux en les traduisant dans le langage de l’institution. Décrivant les étapes de sa carrière, il cherche à montrer combien elles l’ont intéressé sans toutefois que le Parti n’ait tiré un avantage satisfaisant de son travail. Ainsi écrit-il en 1953 :
« Bien que je préférasse naguère les fonctions organisationnelles et politiques (je n’ai pas complètement abandonné cette nostalgie), le travail au sein du Département de l’agitation m’a apporté de nombreuses joies tout en enrichissant mon expérience politique et mes connaissances, notamment sur le plan du travail idéologique […] En tant qu’instructeur dans des brigades, je suis resté constamment en liaison avec la vie du parti à la base, ce que je considère comme un gros avantage ; d’un autre côté pourtant, cette activité a montré que je ne pouvais pas toujours garantir au secteur dont j’étais responsable une initiative créatrice et une direction stricte. J’en étais désolé et je m’en suis fait souvent l’écho auprès de la direction du Département et auprès du camarade Hermann Axen. Je voulais enfin me consacrer totalement au travail pour lequel je me sens responsable, où je peux apporter une initiative créatrice et qui de surcroît m’intéresse. »
Très habilement, O. Heckert présente donc ses vœux en faisant une relecture critique de sa carrière telle que pourraient la faire ceux qui vont décider de son sort. En suggérant un axe de lecture, il prédispose la décision dans un sens qui doit lui être le plus favorable. Il mêle ici son propre point de vue à celui qu’il prête à l’institution. Sous un air d’autocritique, il met en avant la cohérence de sa carrière et les bénéfices qu’il en a retirés tout en pointant l’inadéquation de son profil au poste qu’il occupe actuellement. Induisant un raisonnement qui suit la logique d’efficience du parti, il tend à prouver que ses vœux, qu’il mentionne à peine, se confondent avec l’intérêt du SED. Là aussi, la stratégie s’avèrera payante puisqu’Otto Heckert quittera ses responsabilités berlinoises pour retrouver un travail plus proche du terrain, dans sa Saxe natale. Il est nommé, en 1954, Deuxième secrétaire à Leipzig.
Dès la fin des années 1950, les questions concernant les souhaits de carrière disparaissent des questionnaires. À une époque où la politique des cadres n’est censée être guidée que par des impératifs de productivité de l’activité de direction, cela semble cohérent. Il n’existe alors, dans l’esprit de ses concepteurs aucun lien entre la productivité d’un cadre et la satisfaction personnelle qu’il éprouve à effectuer un travail. Toutefois, il semble que les cadres aient conservé une certaine marge de manœuvre. Walter Kresse, revenant dans un texte écrit en 1974, sur les conditions dans lesquelles il est devenu maire de Leipzig écrit ainsi :
« En 1959, la direction du Parti du district s’en remit à moi pour occuper la fonction de maire de Leipzig. Après une hésitation initiale, car j’avais présenté d’autres propositions, je fus élu maire de Leipzig le 5 décembre 1959 à l’assemblée des députés municipaux sur la base d’une décision du Parti [31]. »
W. Kresse semble donc indiquer qu’il a accepté le poste après s’être réservé le droit de le refuser et d’en proposer un autre. Président du Conseil économique du district et membre du secrétariat de la BL du SED, il visait peut-être des fonctions plus élevées (la présidence du Conseil de district était sur le point d’être laissée vacante). Toujours est-il qu’il semblait alors concevable qu’un cadre territorial de haut niveau marque un temps d’hésitation avant d’accepter la proposition qui lui était faite, voire qu’il la refuse.
Face à l’appareil de contrôle biographique mis en place par le Parti, le cadre n’est donc pas dépourvu de ressources. Il sait utiliser les instruments de la domination dans son propre intérêt. Or, ce faisant, il ne combat pas l’entreprise de domination : bien au contraire, il la renforce en rendant acceptables, voire utiles, les moyens de pression employés à son encontre. C’est à travers cette relation complexe entre l’individu et l’appareil bureaucratique que l’on peut comprendre la domination comme une pratique sociale. Le cadre autoritaire dans lequel s’inscrit la politique des cadres ne doit pas amener à dénier à ces derniers la qualité de sujet. Le pouvoir de domination dont ils font l’objet et dont ils sont parfois aussi les vecteurs n’empêche pas qu’ils agissent aussi en fonction d’intérêts et de représentations propres qui ne sont pas entièrement déterminés par l’institution mais doivent, en revanche, être pris en compte par elle. Thomas Lindenberger
[32] souligne ainsi que tout individu dispose de moyens à mettre en œuvre dans ce champ social de la domination où les marges de manœuvre sont nécessairement réduites. L’individu peut moduler son action vis-à-vis du régime : approuver, obéir, se taire, refuser, contredire sont diverses manières de répondre aux manifestations du pouvoir de domination. Dès lors, les acteurs, « dominants » et « dominés », se trouvent pris dans un processus d’échange, de recherche de compromis, de compensation. Dans le cas des cadres régionaux du SED, les dossiers personnels constituent un support privilégié de l’échange.
Le dérèglement du jeu et le biais générationnel
De la fin des années 1950 aux années 1980, le régime de Berlin-Est a pu bénéficier de l’appui de fonctionnaires extrêmement disciplinés et loyaux
[33]. La RDA fait à cet égard figure d’exception au sein du bloc communiste : les moments de doute qui touchèrent leurs homologues tchèques ou polonais ne les effleurèrent jamais. Les élites régionales n’échappèrent pas à cette discipline. La possibilité pour le cadre de concilier son obéissance avec la poursuite d’objectifs carriéristes est l’une des explications de la stabilité du régime : la loyauté des fonctionnaires du SED doit beaucoup à cette marge d’autonomie individuelle qui rend la discipline plus supportable. Toutefois, ce jeu se dérègle peu à peu. Même si elle ne prend pas, avant 1989, la forme d’une opposition politique organisée, une distance se creuse entre l’appareil et une partie des cadres les plus jeunes.
À partir des années 1970, les perspectives de carrière s’obscurcissent, rendant inopérantes les stratégies individuelles de certains cadres. Les postes de Premier secrétaire et Deuxième secrétaire de Bezirk sont alors occupés par des hommes de la deuxième génération, celle des édificateurs du socialisme (Aufbaugeneration) qui a succédé à la génération des fondateurs de la RDA (Gründergeneration). Ces hommes, âgés de cinquante à soixante ans, sont arrivés relativement jeunes à la tête des Bezirke, à la faveur de la nomination à Berlin ou de la mort de leurs aînés. Ils connaissent une certaine longévité dans leurs fonctions et ils ne sont pas prêts à les quitter. L’appareil a avec ces cadres des relations beaucoup plus « paisibles » qu’avec leurs prédécesseurs. Ces derniers étaient pour la plupart des adhérents récents du SED : ils n’avaient rejoint le mouvement communiste qu’après la guerre et avaient atteint des postes de direction dans les Bezirke à la faveur des besoins de l’appareil suite au départ des militants « historiques » pour Berlin. Les cadres régionaux de la deuxième génération possèdent, quant à eux, une expérience du Parti et des compétences techniques acquises dans les écoles de formation de ce dernier ou à l’Université. Leur qualification, attestée au moins formellement par les évaluations, tranche avec l’incompétence flagrante de leurs prédécesseurs et explique leur maintien en place.
Cette situation fait naître une forte frustration chez les plus jeunes : cette troisième génération, celle des cadres nés dans les années 1940, voit son ascension bloquée. Alors qu’ils avaient gravi rapidement les premiers échelons de la hiérarchie communiste, ils restent cantonnés dans les postes de Premier secrétaire d’arrondissement ou de simples secrétaires de
Bezirk. Le contrat implicite entre le cadre et le parti, qui impose sa domination tout en laissant à l’individu une marge de manœuvre dans la construction de sa propre carrière, est rompu. La frustration née du sentiment qu’ils n’ont plus de prise sur leur carrière, d’une part, et l’impression
[34] que la RDA d’E. Honecker va à sa perte en refusant de suivre l’exemple de l’URSS de Mikhaïl Gorbatchev, d’autre part, contribuent, à la fin des années 1980, à un détachement croissant de ces cadres de la troisième génération, dont certains en viennent à prôner une réforme du SED.
L’exemple de Roland Wötzel est, à cet égard, significatif. Ce fonctionnaire, né en 1938, accomplit un début de carrière rapide dans l’appareil d’État, puis au sein du SED. Il fait partie du secrétariat de la BL de Leipzig à divers titres : Président du comité du Plan du Bezirk (1971-1978), Premier secrétaire de l’arrondissement de Leipzig (1978-1984) et secrétaire à la Culture de la BL (1984-1989). Pourtant, son ascension semble se terminer à ce dernier poste, la place de Premier secrétaire étant occupée par l’inamovible H. Schumann (1970-1989). C’est en 1989 que le désaccord entre les deux hommes éclate : lors des manifestations de septembre-octobre à Leipzig, R. Wötzel prône le dialogue avec les manifestants, contre l’avis de son supérieur, partisan de la répression. À la mi-octobre, comme une réponse tardive aux évènements de Leipzig, le Politbüro du SED remplace H. Schumann par R. Wötzel à la tête de la BL. Après la chute du Mur, ce dernier devient membre du groupe de travail sur la réforme du parti.
Le SED a souvent été décrit comme une « boîte noire » : organisation clé du régime dictatorial que fut la RDA, ses mécanismes internes sont passés sous silence. S’il est admis que son fonctionnement reposait sur une allégeance de ses membres et de ses fonctionnaires à la direction centrale du Parti, les rapports de domination au sein de l’appareil du parti n’ont jamais été précisément étudiés.
L’étude du cas des élites territoriales membres des exécutifs des districts permet de mettre à jour le rôle particulier des dossiers personnels. Instrument de gestion des carrières, ces documents doivent permettre de sélectionner les cadres les plus aptes à exercer des fonctions importantes. Mais ils ont une autre fonction : ils servent à contrôler non seulement l’activité professionnelle de l’individu mais également toute sa personnalité. Sommé de tout dire sur lui-même, le cadre est comme « saisi » par l’appareil administratif du parti.
Toutefois, le fonctionnaire n’en est pas réduit à une soumission passive et consentie. Il exerce au contraire une forme de résistance à l’entreprise de domination en continuant à agir selon son propre intérêt
[35]. Cette résistance s’appuie sur les instruments mêmes du contrôle des cadres : ces derniers se servent de leurs dossiers personnels pour arriver à leurs fins en termes d’avancement de carrière. Loin de gripper les mécanismes de la domination, ces comportements viennent les renforcer : la possibilité pour les cadres de participer à la « construction » de leur parcours professionnel fonctionne comme une soupape de sécurité en assurant leur loyauté envers le régime.
[1]
L’histoire sociale de la RDA a pris pour objet d’étude des groupes divers : les professeurs d’université les professions libérales, la police populaire… Sur l’historiographie récente de la RDA, voir en français le numéro spécial consacré par les
Annales à ce sujet :
Annales HSS, n° 1, 1998. Le SED n’a été en revanche que peu étudié sous un angle sociohistorique. On peut néanmoins citer les travaux de Sandrine Kott et de Christian Michel sur les cellules du Parti dans les entreprises. Voir S. Kott,
Le communisme au quotidien. Les entreprises d’État dans la société est-allemande, Paris, Belin, coll. « Socio-Histoires », 2001 ; C. Michel,
Les organisations de base du SED : le Parti dans les entreprises est-allemandes (1961-1965), mémoire de maîtrise, université de Paris I, 2000.
[2]
L’une des « limites » de la dictature réside dans l’ambiguïté fondamentale née de la volonté de tout dominer : le nombre de personnes impliquées dans la « machinerie de la domination » croît à tel point qu’une large part de la population est à la fois partie de cette machinerie et partie de la société à contrôler. Voir Richard Bessel, Ralph Jessen, « Einleitung »,
in R. Bessel, R. Jessen (éd.),
Die Grenzen der Diktatur. Staat und Gesellschaft in der DDR, Göttingen, Vandenhoeck, 1996.
[3]
Sur les limites de cette « révolution », voir Étienne François, « Les “trésors” de la Stasi ou le mirage des archives »,
in Jean Boutier, Dominique Julia (éd.),
Passés recomposés. Champs et chantiers de l’Histoire, Autrement, n° 150-151, 1995, pp. 145-151.
[4]
Max Weber,
Économie et société, Paris, Pocket, 1995 [1
re éd. allemande 1921], t. 1, chap.
iii, § 1, p. 285. « Tout véritable rapport de domination comporte un minimum de volonté d’obéir, par conséquent un intérêt, intérieur ou extérieur, à obéir. »
[5]
Michel Foucault,
Surveiller et punir, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1975, p. 35. « Le pouvoir prend appui [sur les individus], tout comme eux-mêmes dans leur lutte contre lui, prennent appui à leur tour sur les prises qu’il exerce sur eux. »
[6]
Cet article a été rédigé à partir de mon mémoire de maîtrise intitulé
Les élites territoriales du SED. La construction des carrières au sein de l’appareil régional du parti communiste est-allemand, de 1952 aux années 1980, université de Paris I, 2002. Les archives dépouillées comprennent les dossiers personnels des cadres, conservés à Leipzig ou Berlin, ainsi que les comptes rendus des réunions du secrétariat du Comité central et du secrétariat de la direction du district de Leipzig au cours desquelles des décisions concernant les cadres ont été prises.
[7]
Helga Welsch s’est intéressée spécifiquement au groupe formé par les secrétaires de district du SED. Voir H. Welsch, « Kaderpolitik auf dem Prüfstand : Die Bezirke und ihre Sekretäre 1952-1989 »,
in Peter Hübner,
Eliten im Sozialismus, Cologne, Böhlau, 1999, pp. 107-129. Les travaux de Jay Rowell abordent ce groupe de fonctionnaires sous l’angle de l’élaboration des politiques publiques au niveau local. Voir J. Rowell,
L’État totalitaire en action. Les politiques du logement en RDA (1945-1989), thèse de sciences sociales, EHESS, 2000.
[8]
Pour une étude similaire du contrôle biographique des cadres du Parti communiste français, voir Julian Mischi, « Le contrôle biographique à l’échelon fédéral. Le Bourbonnais (1944-1962) »,
in Claude Pennetier, Bernard Pudal (éd.),
Autobiographies, autocritiques, aveux dans le monde communiste, Paris, Belin, coll. « Socio-Histoires », 2002, pp. 157-188.
[9]
L’origine sociale (
sozialer Herkunft) est distincte de la position professionnelle à l’entrée dans le Parti (
Tätigkeit beim Eintritt in der Partei) et de la position actuelle (
jetztige Tätigkeit).
[10]
La KJVD (
Kommunistische Jugendverband Deutschlands) était l’organisation de jeunesse du parti communiste d’Allemagne (KPD) sous la république de Weimar. La
rote Hilfe (« secours rouge ») est une organisation d’entraide communiste à la même époque. La FDJ (
Freie Demokratische Jugend) est l’organisation de jeunesse de la RDA.
[11]
Cette remarque doit être relativisée par la faiblesse numérique et la circonscription géographique et fonctionnelle de l’échantillon. Elle corrobore cependant les conclusions d’H. Welsch qui souligne que les sanctions disciplinaires à l’égard des cadres se fondent plus sur des critères d’ordre technique que sur une critique idéologique. Voir H. Welsch, « Kaderpolitik auf dem Prüfstand… »,
op. cit.
[12]
Archives de l’État de Saxe à Leipzig (
Sächsische Staatsarchiv Leipzig, désormais StAL) SED-BL/IV/2.3/155.
[13]
Il est cependant difficile d’en être sûr car les comptes rendus de séance ne font plus apparaître le détail des discussions mais seulement les décisions prises accompagnées des pièces justificatives.
[14]
C. Pennetier, B. Pudal, « Écrire son autobiographie (les autobiographies communistes d’institution, 1931-1939) »,
Genèses, n° 23, 1996, pp. 53-75. Le développement qui suit doit beaucoup à la lecture de cet article.
[15]
Voir Alain Desrosières, Laurent Thévenot,
Les catégories socio-professionnelles, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 1996, pp. 33-53.
[16]
Alain Dewerpe,
Espion. Une anthologie historique du secret d’État contemporain, Paris, Gallimard, 1995, p. 193.
[17]
C. Pennetier, B. Pudal, « Écrire son autobiographie… »,
op. cit.
[18]
Ils se rencontrent certes dans certaines occasions (scolarité, réunion de cadrage au Comité central, congrès du Parti…), mais jamais dans un cadre bilatéral.
[19]
StAL IV 2 novembre/V/696, dossier personnel Fritz Beier.
[20]
S. Kott,
Le communisme au quotidien…, op. cit., p. 45.
[21]
Ralph Jessen, « Diktatorische Herrschaft als kommunikative Praxis. Überlegungen zum Zusammenhang von “Bürokratie” und Sprachnormierung in der DDR-Geschichte »,
in Peter Becker, Alf Lüdtke (éd.),
Akten, Eingaben, Schaufenster. Die DDR und ihre Texte. Erkundungen zu Herrschaft und Alltag, Berlin, Akademie Verlag, 1997, pp. 57-75, ici p. 75.
[22]
Matthias Judt, « “Nur für den Dienstgebrauch”-Arbeiten mit Texten einer deutschen Diktatur »,
in P. Becker, A. Lüdtke (éd.),
Akten…, op. cit., pp. 29-38.
[23]
StAL, archives audiovisuelles, dépôt des Archives municipales de Leipzig, 72b.
[24]
StAL SED-BL IV/A/1/001.
[25]
StAL SED-BL IV/2.3/159, réunion du secrétariat de la BL de Leipzig, 20 février 1954.
[26]
Otto Heckert a 49 ans lorsqu’il devient Deuxième secrétaire de la BL et 58 ans lorsque la mort interrompt son mandat de chef de la Commission de contrôle du
Bezirk. Il est l’un des membres les plus âgés du secrétariat.
[27]
StAL SED-BL V/6/9/02, correspondance d’Otto Heckert, lettre du 27 décembre 1946. O. Heckert est alors enseignant à l’École supérieure du SED.
[28]
Fondation pour les archives du parti et des organisations de masse abritée par les Archives fédérales à Berlin (
Stiftung Archiv der Partei und Massenorganisationen im Bundesarchiv), DY30/IV 2 novembre/v.394, dossier personnel Horst Schumann.
[30]
Ce mécanisme est à rapprocher de celui décrit par Pierre Bourdieu à propos des entretiens ethnologiques. Voir P. Bourdieu, « L’illusion biographique »,
in P. Bourdieu,
Raisons pratiques, Paris, Seuil, 1994. « Cette inclination à se faire l’idéologue de sa propre vie en sélectionnant, en fonction d’une intention globale, certains évènements significatifs et en établissant entre eux des connexions propres à les justifier d’avoir existé et à leur donner une cohérence, comme celle qu’implique leur institution en tant que causes ou, plus souvent, en tant que fins, trouve la complicité naturelle du biographe que tout, à commencer par ses dispositions de professionnel de l’interprétation, porte à expliquer cette création de sens. »
[31]
StAL SED-BL/2 novembre/V/776, dossier personnel Walter Kresse.
[32]
Thomas Lindenberger, « Die Diktatur der Grenzen. Zur Einleitung »,
in T. Lindenberger,
Herrschaft und Eigen-Sinn in der Diktatur : Studien zur Gesellschaftsgeschichte der DDR, Cologne, Böhlau, 1999, pp. 13-44.
[33]
Mary Fulbrook, « Herrschaft, Gehorsam und Verweigerung – Die DDR als Diktatur »,
in Jürgen Kocka, Martin Sabrow (éd.),
Die DDR als Geschichte. Fragen, Hypothesen, Perspektiven, Berlin, Akademie Verlag, 1994, pp. 77-85. Voir également Mary Fulbrook,
Anatomy of a dictatorship, Oxford, Oxford University Press, 1995.
[34]
Sur l’ambiance qui règne au sein de l’appareil du SED dans les années 1980, voir Hans Modrow (éd.),
Das grosse Haus, Berlin, ost, 1994.
[35]
M. Foucault,
Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1994, p. 425. « […] il n’y a pas de relations de pouvoir sans résistances ; celles-ci sont d’autant plus réelles et plus efficaces qu’elles se forment là même où s’exercent les relations de pouvoir ; la résistance au pouvoir n’a pas à venir d’ailleurs pour être réelle, mais elle n’est pas piégée parce qu’elle est la compatriote du pouvoir. Elle existe d’autant plus qu’elle est là où est le pouvoir ; elle est donc comme lui multiple et intégrable à des stratégies globales. »