Genèses
Belin

I.S.B.N.270113734X
176 pages

p. 90 à 111
doi: en cours

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Dossier

no54 2004/1

2004 Genèses

Identifier ou décrire les « quartiers sensibles » ?

Le recours aux indicateurs statistiques dans la politique de la ville

Sylvie Tissot
Nous nous intéressons ici à la genèse d’un outil statistique : le guide des tableaux de bord sociodémographiques des quartiers, publié en 1996 et censé permettre aux statisticiens de l’Insee d’étudier, avec des méthodes et des indicateurs standardisés, les quartiers dits sensibles de France. Il s’agit à la fois de comprendre les conditions sociales d’élaboration de cet outil technique, ses effets relatifs au regard porté sur la différenciation sociospatiale, et les difficultés rencontrées pour construire une catégorie nationale (les quartiers sensibles) d’une action publique qui porte sur des localités diversifiées (la politique de la ville). This article is concerned with the genesis of a statistical tool: the guide to the key socio-demographic factors in districts, published in 1996, which was supposed to enable Insee statisticians to study sensitive districts in France using standardised methods and indicators. The aim here is to understand the social conditions under which this technical tool was developed, its effects on the way of viewing socio-spatial differentiation, and the problems encountered in building a national category (sensitive districts) for public action that applies to diverse locations (city policy).
La date de naissance de la « politique de la ville » ne fait guère débat. Les conventions « Habitat et Vie sociale » mises en place à partir de 1977 sont généralement présentées comme les premiers dispositifs d’une politique publique qui vise à améliorer la situation des quartiers d’habitat social, par des opérations de réhabilitation mais surtout par une action « globale » favorisant la participation des habitants [1]. Les années 1988-1993 constituent cependant une étape tout aussi cruciale. Durant cette période, le nombre de quartiers en convention s’agrandit, les dispositifs changent de nom, un ministère de la Ville est créé. Mais surtout les discours, les déclarations et les textes s’accumulent ; des chercheurs, des experts, des chargés de mission se rencontrent et s’organisent, pour discuter et décrire avec plus d’exactitude le « problème des banlieues ».
Si les « quartiers sensibles » s’imposent, à cette époque, comme grille d’analyse de la question sociale, cela est dû, en partie, au travail des statisticiens. En 1991, la direction générale (DG) de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) lance la première enquête portant sur l’ensemble de ces territoires. Les résultats de l’enquête sont rendus publics en 1992, résumés par ce « chapeau » d’un article d’INSEE-Première :
« Plus de 500 quartiers font l’objet d’une convention entre les communes, l’État et les régions : ces contrats de trois ou cinq ans visent à améliorer la vie de leurs habitants. Trois millions de personnes sont concernées [2]. »
Quatre grands résultats se dégagent de l’article : il y a, sur ces territoires, plus de jeunes, d’étrangers, de chômeurs et de logements HLM (Habitations à loyer modéré) qu’ailleurs.
L’objet de la politique de la ville semble désormais plus clair. Pourtant, l’histoire de la rationalisation statistique de cette politique publique commence bien avant, et ailleurs. Dès le milieu des années 1980, plusieurs enquêtes sont lancées dans les directions régionales (DR) de l’Insee pour les besoins de l’action pilotée par les préfectures de région.
Cette demande de statistiques s’explique par l’émergence d’un nouveau « problème » investi par les pouvoirs publics. Toutefois, la production de chiffres, loin de ne faire que refléter la réalité, contribue à la définir, et, de ce fait, contribue à durcir le « problème social » qui se construit au fur et à mesure que la politique de la ville s’institutionnalise [3]. C’est pourquoi il importe de faire le détour par le monde des producteurs de chiffres. Là, des rencontres ont lieu, des méthodes sont échangées, et l’on voit apparaître une nouvelle manière d’étudier la différenciation sociospatiale, qui sera reprise par la Direction générale : celle qui se focalise sur des territoires spécifiques. Finalement, les chiffres qui sont produits fabriquent aussi une certaine représentation de la question des « quartiers ».
Néanmoins, la genèse de ces travaux dessine une histoire moins linéaire que ce court résumé peut le laisser croire. Les projets d’enquêtes sur les quartiers sont marqués par des tensions et des orientations parfois contradictoires, bref par des controverses. Des outils statistiques se mettent en place, se diffusent, et deviennent le support d’une description standardisée des « quartiers », comme les tableaux de bord sociodémographiques, dont l’objectif est de suivre et d’évaluer, par des critères homogènes, la situation de tous les territoires de la politique de la ville. Ces tableaux ne font cependant pas l’unanimité et resteront peu utilisés.
En revenant au moment où se décident les méthodes puis en suivant l’usage des outils statistiques, on aimerait souligner les étapes, mais aussi les obstacles, les conflits et les échecs, qui marquent la construction d’indicateurs statistiques sur une catégorie de l’action publique : les quartiers dits sensibles.
 
Genèse des enquêtes statistiques sur les quartiers de la politique de la ville
 
 
Les méthodes scientifiques engagent toujours un certain point de vue sur l’objet étudié. Les enquêtes sur les quartiers de la politique de la ville reposent sur une même approche de la ségrégation sociospatiale : mesurer l’écart entre des quartiers où se concentreraient des problèmes spécifiques, et le reste du territoire. Pour comprendre pourquoi cette perspective est adoptée, il faut opérer un double mouvement : entrer dans l’objet technique et dans le cours de sa fabrication, et en même temps revenir au contexte dans lequel les enquêtes sont menées ainsi qu’aux propriétés sociales des statisticiens qui s’intéressent aux « quartiers ».
Mettre à jour une situation spécifique
Trois statisticiens ont joué un rôle important dans l’histoire des tableaux de bord sociodémographiques. Le premier à Lyon, le second à Reims et le troisième à Orléans. Statisticiens des directions régionales, ils occupent tous les trois des positions relativement moins prestigieuses et moins bénéfiques en termes de carrière que les postes de direction générale. Ils se penchent en outre sur un objet peu légitime dans l’institution. L’Insee a en effet été défini, depuis les années 1940, par une mission : faire tourner des modèles économétriques pour guider les politiques macroéconomiques. La traditionnelle subordination du social par rapport à l’économie, ajoutée à la faible autonomie des directions régionales depuis leur création en 1941, explique que les quartiers populaires ou défavorisés soient un objet d’étude peu investi.
L’intérêt pour les quartiers de la politique de la ville dits « en difficulté » s’explique donc par un facteur a priori étranger au monde des chiffres : la fibre « sociale » de certains de ses agents. Les trois statisticiens sont tous (ou ont été) engagés dans des organisations politiques ou associatives. Le Lyonnais est bénévole dans le milieu associatif catholique, d’abord auprès des détenus, puis au sein d’Aide à toute détresse-Quart-Monde (ATD-Quart-Monde). Le Rémois est un militant du Parti socialiste. Enfin, l’Orléanais est engagé dans l’action en faveur des détenus, puis des illettrés.
Réaliser des travaux sur les quartiers, cela va être un moyen d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur des situations de pauvreté qui sont, selon eux, méconnues. C’est d’abord le cas de celui qui est considéré par ses collègues comme le pionnier des statistiques sur les quartiers : le statisticien chargé des questions démographiques et sociales à la direction régionale de Lyon. Ce dernier est partie prenante d’une mission régionale d’information sur la grande pauvreté, créée en 1984 à l’initiative de l’association ATD-Quart-Monde. L’objectif de la mission est d’analyser plus finement la « pauvreté » ou la « nouvelle pauvreté », thème sur lequel ATD-Quart-Monde organise régulièrement des forums pour alerter les pouvoirs publics. En 1991, la mission est financée par l’État et la région.
Ce statisticien participe, en tant que représentant de l’Insee, au groupe de travail mis en place avec les différentes administrations de l’État et ATD-Quart-Monde, et impulse, dans le cadre de cette mission d’information sur la grande pauvreté, une enquête sur deux quartiers. Ce faisant, il apporte à l’opération les ressources que lui procure son statut d’administrateur (qui est le grade le plus élevé des statisticiens de l’Insee). Il obtient le soutien financier de la Caisse d’allocations familiales (Caf), du Commissariat général au plan et de la Direction départementale de l’Équipement. Mais il apporte surtout une méthodologie avec laquelle il s’est familiarisé au sein d’un groupe de travail organisé par le Conseil national de l’information statistique (Cnis) [4], qui prolonge les réflexions sur la grande pauvreté impulsées, dès les années 1970, par des associations comme ATD-Quart-Monde et par des organismes comme l’Insee, le Commissariat général au plan et le Conseil économique et social. À cette époque, comme le montre Hélène Thomas, l’analyse statistique des inégalités se transforme radicalement : au lieu de mesurer les inégalités en comparant des entités identiques (des individus ou des territoires), les chercheurs vont progressivement s’attacher à décrire des situations de « cumul de handicaps » [5].
Ce qui s’invente alors, c’est une analyse de la pauvreté qui consiste à produire une série d’indicateurs sur un groupe ciblé. Ainsi, en 1975, un groupe intitulé « Hauts et bas revenus » se réunit dans le cadre du CNS, le Conseil national des statistiques, l’ancêtre du Cnis. Il préconise de « recueillir des indications de mauvaises conditions de vie dans à peu près tous les domaines (santé, conditions de travail, habitudes alimentaires, isolement social ou familial, etc.) de façon notamment à savoir dans quelle mesure les diverses “pauvretés” se cumulent sur les mêmes personnes [6] ».
Quelques années plus tard, André Villeneuve utilise l’enquête « Situations défavorisées » de 1978-1979 pour mettre au point, à partir de plusieurs variables, un indicateur de précarité économique et sociale [7]. Cette manière de mesurer la pauvreté se développe aussi à partir de travaux locaux. En 1978, Michèle Dubonneuil analyse la pauvreté dans la ville de Reims à partir du cumul de situations négatives (du point de vue des ressources financières, mais aussi du travail et de la formation) [8]. On voit alors se mettre en place ce qui va s’imposer comme la manière standardisée d’étudier les « quartiers sensibles » : l’auteure utilise des sources administratives diversifiées à l’échelle de l’agglomération, et déjà, elle emploie un terme qui fera fortune, celui de « ghettos de pauvres ».
L’enquête réalisée à Lyon répond à la demande d’ATD-Quart-Monde : étudier la pauvreté. Le titre, à cet égard, est clair : « Pauvreté : Observation et suivi statistique. Deux monographies locales [9] ». Et la pauvreté est analysée dans cette même perspective : l’évaluation du cumul de situations négatives à l’aide d’indicateurs variés, comme l’insertion économique, le niveau d’instruction, les revenus, l’endettement, les conditions de logement, la protection sociale, la scolarité (voir, dans le sommaire reproduit ci-après, les sous-parties de la deuxième partie de l’article).
Mais cette enquête sur la pauvreté comporte une autre originalité : elle porte sur deux quartiers. Pourquoi, pour étudier la pauvreté, se centrer sur des territoires spécifiques ? Parce que les études statistiques sur la pauvreté se heurtent à un obstacle majeur : le recensement de la population, source principale pour les statisticiens, ne comporte pas de données sur les revenus. Or, comme l’explique la présentation de l’enquête, l’approche territoriale permet de « cibler une population pauvre a priori » en menant « une enquête exhaustive sur des aires géographiques » [10]. Ces aires sont, en l’occurrence, Mermoz-Sud et la Croix-Rousse, deux quartiers de la politique de la ville. Pourquoi ces quartiers ? Ce sont, poursuit l’auteur, des « aires géographiques choisies en fonction de la connaissance des partenaires locaux », c’est-à-dire des administrations de l’État qui financent l’enquête. Or, ces administrations sont partie prenante de la politique de la ville, qui se définit comme une action transversale sur des territoires précis, et qui, à ce titre, mobilise plusieurs ministères.
Document 1
IMGIMGIMGIMFSommaire du n°40 des Dossiers de l’Insee, Rhônes-Alpes, décembre 1990.
Le rôle joué par ces partenaires institutionnels explique qu’à Reims aussi, les enquêtes ont été menées sur des quartiers en convention de la politique de la ville. La configuration est cependant différente. Celui qui est alors responsable de la division sociale, mais qui a le grade d’attaché (inférieur à celui d’administrateur), répond à une commande politique venue de la préfecture. Celle-ci qui, à l’époque, gère les conventions dites de Développement social des quartiers, décide, en 1986, de mener une première évaluation du dispositif, et s’adresse pour cela à la division des Études sociales de la direction régionale de l’Insee.
Au départ, l’entrée par le quartier est donc un moyen d’aborder la question de la pauvreté. Cette dernière entrée est ensuite progressivement remplacée par la catégorie de quartier sensible. L’objet de l’action publique devient ainsi un objet d’étude statistique. Le déplacement des problématiques (de la pauvreté au territoire) et, corrélativement, la construction du quartier sensible comme catégorie statistique, se lisent dans l’évolution de l’intitulé des fonctions. Si les trois statisticiens sont affectés à des postes du « social » (chargé des questions démographiques et sociales pour l’un, responsable de la division sociale pour l’autre), à Orléans, un service Développement social urbain (du nom même qui est donné à la politique de la ville) se met en place.
Mesurer des écarts
Entre l’étude des deux quartiers lyonnais qui date de 1990, et le travail réalisé deux ans plus tard par le même statisticien, un changement s’opère. En 1992, l’ambition est plus grande : non plus travailler sur des localités particulières, mais donner une image de l’ensemble des quartiers en Développement social des quartiers (DSQ) de l’agglomération de Lyon. Le titre de l’article est éloquent puisque l’enquête porte sur « les “quartiers sensibles” de l’agglomération lyonnaise » [11]. La définition même de l’objet étudié, mais aussi la méthode adoptée, renforcent la catégorie de « quartier sensible ». En effet, l’utilisation des données du recensement à différentes échelles (quartier, agglomération) fait apparaître systématiquement l’écart qui existe, du point de vue des différents indicateurs, entre la moyenne sur les quartiers et la moyenne sur l’agglomération. La spécificité de certains territoires est du même coup soulignée.
La mise en évidence de l’écart entre ces quartiers et le reste du territoire est désormais posée comme modèle de description. Dans le travail sur l’ensemble des quartiers DSQ de Lyon, (mais aussi dans l’article d’INSEE-Première publié après la grande enquête nationale en 1992), on retrouve la matrice de ce que seront les documents statistiques utilisés par la politique de la ville. Il s’agit de tableaux de moyennes, avec en colonne (ou en ligne), différents indicateurs qui sont autant de « handicaps », et en ligne (ou en colonne), les différents niveaux géographiques à comparer : les quartiers, l’ensemble des « quartiers », l’agglomération ou l’ensemble de la France (voir document ci-dessus).
Document 2
IMGIMGIMGIMFExtrait des Notes et documents de l’Insee, Rhônes-Alpes, n° 102, décembre 1992.
C’est le statisticien d’Orléans qui formalise la démarche initiée à Lyon. Lui aussi applique, pour la région Centre, les données du recensement de 1990 aux quartiers en convention de la politique de la ville. Il obtient une série d’indicateurs sur chaque quartier, qu’il peut comparer au chiffre sur l’ensemble de l’agglomération. L’article qui résume l’enquête a un titre révélateur : « Les quartiers… au-delà des clichés ». Le terme est désormais synonyme de « quartier en convention » ou « quartier sensible » [12]. Dans le même temps, il bâtit une typologie à l’intérieur de la catégorie de quartier, en fonction des écarts plus ou moins grands qui séparent chacun d’entre eux du reste de l’agglomération. Il s’agit déjà là, dans une logique d’expertise, d’évaluer l’ampleur du problème.
Le statisticien orléanais s’engage avec enthousiasme dans ce travail. Plus réticent à parler d’engagement ou de militantisme, il est surtout désireux de mettre les statistiques au service de l’action publique. De fait, le registre militant se confond chez lui avec celui de l’efficacité, dans un vocabulaire plus économique que politique : « Je voulais faire, dit-il, du marketing public, repérer d’autres cibles, identifier des publics [13]. » Pour réaliser son projet, il profite du contexte créé en 1992 par une réforme menée au nom de la « modernisation des services publics » qui vise à cadrer plus étroitement le travail des directions régionales sur les besoins de clients potentiels [14]. Pour ce faire, les services Études des DR, qui, jusque-là, choisissaient de manière relativement autonome leurs objets, sont fusionnés avec les services « Diffusion auprès du public ». Avec une optique nouvelle : adapter la production statistique de l’Insee à la demande du public.
Ce statisticien se reconnaît immédiatement dans les mots d’ordre de la modernisation des services publics : l’utilité et le service au client. Son désir de produire des statistiques pour les acteurs de la politique de la ville profite directement de cette réorganisation. Après la fusion des deux services, le nouveau directeur, qui cherche à établir le bien-fondé de la réforme, l’aidera à mener à bien son projet.
Le travail que réalise le statisticien d’Orléans est décisif. Avec cette approche, les quartiers eux-mêmes sont devenus des objets de connaissance. L’ampleur de l’écart entre ces quartiers et tout le reste du territoire est devenue la question qui motive les enquêteurs. Et cet écart est évalué à partir d’indicateurs qui vont progressivement se fixer. Autrement dit, les manières de décrire les quartiers dessinent déjà des formes d’interprétation, de diagnostic et d’action sur ces territoires.
Pour autant, cette vision ne s’impose pas de manière unanime. Tandis que les premiers tableaux de bord régionaux sont élaborés à Orléans, une enquête est menée à Reims pour étudier les deux quartiers de la politique de la ville, mais sur la base d’une enquête d’opinion, accompagnée d’une série d’entretiens. Contre la logique des tableaux de bord, le statisticien qui pilote l’enquête avance un autre principe de légitimité. Rejetant l’usage technocratique des chiffres, soucieux de donner la parole aux habitants, il valorise le contact avec le terrain :
« Alors, moi, je pense que la question de l’évaluation à partir d’indicateurs statistiques est une dérive. Elle résulte du dysfonctionnement entre l’appareil d’État et le local. En Champagne-Ardennes, c’est assez visible, il y a des problèmes entre le niveau préfecture régionale, le niveau sous-préfecture départementale et les municipalités. Une espèce de coupure. Et moi, il me semble que l’État s’y est engouffré. N’ayant plus suffisamment de sensibilité, d’appréhension de ce qui se passait au niveau terrain, devant ce vide finalement, il a foncé en termes d’évaluation, mais d’évaluation indirecte. Car on peut tout dire sur la statistique, elle est sans doute très utile, mais c’est quand même de l’indirect [15]. »
Sa réticence par rapport à ce produit standardisé que constitue le tableau de bord, auquel il oppose la diversité de la réalité, traduit une réticence par rapport à la catégorie même de quartier sensible. C’est la même attitude que l’on retrouve chez son collègue de Lyon. Ce dernier souligne, dans un entretien, la difficulté qu’il y a à cerner la catégorie des « pauvres », tant il est malaisé de repérer, par les chiffres, un groupe clairement délimité (et ce malgré l’expression « quart-monde » dont il perçoit l’usage militant). De la même manière, il reste méfiant par rapport à la catégorie de quartier sensible, dont il est soucieux de montrer la diversité, à l’encontre des discours trop caricaturaux.
Dans l’article où il restitue les résultats de la deuxième enquête menée à Lyon, il prend soin d’entourer l’expression de quartier sensible par des guillemets ; il insiste sur leur diversité, marquant ainsi sa distance par rapport au nouveau sens commun sur la « dégradation des banlieues » :
« En réalité derrière une même procédure se cachent des quartiers très différents aussi bien par leur parc de logements que par leur structure démographique et la position de leurs habitants face au marché de l’emploi. Le recensement de 1990 met en lumière des évolutions contrastées qui ne rejoignent pas toujours le sentiment diffus que “tout se dégrade dans les banlieues” [16]. »
Cette méfiance explique sans doute qu’il ait poursuivi sa carrière à la Mission régionale d’information sur l’exclusion, créée à Lyon dans la suite du groupe de travail sur la pauvreté, tandis que le statisticien de Reims (comme celui d’Orléans) part à la Caisse d’allocations familiales, où il continue à travailler sur ce thème dans lequel il se reconnaît davantage : les « questions sociales ». Les trois statisticiens font finalement le chemin inverse de celui parcouru initialement : du territoire, ils retournent au social. Car s’ils ont territorialisé l’analyse statistique, c’était pour mettre en évidence des situations de pauvreté. Or tout semble s’être passé comme si le fait de se focaliser sur des territoires précis, pour en faire ressortir les « problèmes » spécifiques, avait, selon eux, conduit à une sorte d’effet pervers : occulter la parole des principaux intéressés sur leur situation au profit d’une vision standardisée du problème.
À l’inverse, cette manière d’étudier la différenciation sociospatiale s’impose au niveau de la direction générale de l’Insee. Elle est en effet reprise par l’équipe de la mission « Villes » créée en 1991 sur la demande du délégué interministériel à la Ville, qui lance l’enquête sur l’ensemble des quartiers de la politique de la ville. Et, à cette échelle, l’effet d’unification induit par cette approche est plus puissant encore.
Pour réaliser cette enquête, une série de cartes est d’abord produite. Sur chacune d’entre elles, un trait rouge délimite les frontières du quartier, et la liste des voies limitrophes est établie. Mais surtout, la même approche méthodologique est reprise. Des territoires spécifiques sont agrégés dans une entité qui fait l’objet d’un traitement de données spécifique, avec une analyse reproduite à différentes échelles : l’agglomération, voire la société française dans son ensemble. Dès lors que la composition de tous les quartiers en îlots Insee est disponible, l’addition des données du recensement sur tous les îlots de tous les quartiers sensibles permet d’obtenir le nombre total d’habitants : trois millions. La simple production des deux nombres (celui des quartiers et celui de leurs habitants) permet d’unifier des réalités singulières qui n’avaient jusque-là de commun que la dénomination administrative et les discours médiatiques. À cette dénomination (« quartiers en convention ») s’ajoute désormais l’abstraction de la catégorie statistique.
 
L’outil d’une évaluation standardisée : les tableaux de bord sociodémographiques des quartiers
 
 
L’entreprise d’homogénéisation et de rationalisation de la politique de la ville par le chiffre se poursuit. Les travaux menés de façon dispersée dans différentes directions régionales vont en effet déboucher sur une autre production : le guide méthodologique des tableaux de bord sociodémographiques des quartiers [17].
De l’expérimentation à l’outil national
Dès 1991, le statisticien qui dirige la mission « Villes » a une ambition claire. Loin de cantonner les statistiques dans un simple rôle de comptage et de description d’un objet déjà circonscrit, la structure qu’il dirige a, selon lui, vocation à devenir l’instance d’évaluation d’une politique publique conçue, de manière classique, comme portant sur un objet homogène, justiciable d’outils d’analyse standardisés. En 1992, il écrit dans un rapport d’étape :
« La demande qui s’adresse à l’INSEE […] porte aussi un besoin d’évaluation des politiques, à laquelle la connaissance statistique peut apporter des éclairages utiles. »
Pour ce faire, il pense déjà aux tableaux de bord et écrit dans le rapport :
« En réponse à une demande de la DIV [Délégation interministérielle à la Ville] qui souhaite créer un observatoire des quartiers, il s’agit de produire sur un ensemble de quartiers des données permettant d’éclairer les situations. »
Comment procède-t-il ? Les tableaux de bord sont déjà en germe dans les travaux des DR. Il s’agit maintenant de franchir une étape : passer d’études de localités à un outil standardisé, autrement dit routiniser l’innovation. Cela, seul peut le faire un acteur suffisamment légitime dans l’institution statistique, disposant d’une surface sociale plus grande, c’est-à-dire à cheval entre les DR et la DG. C’est le cas du statisticien qui est recruté pour animer la mission « Villes ». Administrateur, partageant les mêmes dispositions militantes que ses collègues des DR – il a été membre du Parti socialiste unifié (PSU) et permanent de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) – il est féru de recherche et dans le même temps familier du monde des administrations centrales (il a travaillé au ministère de l’Équipement). C’est lui qui va mettre en place simultanément un réseau d’alliances et un outil statistique.
Il réussit d’abord à donner une existence à un réseau qui n’existait jusque-là que de manière informelle. Après avoir « fait le tour des DR », comme il le dit, pour repérer tous les statisticiens qui ont travaillé sur cette question, il crée un groupe d’action régionale [18]. Il y convie les trois statisticiens des DR dont il consolide ainsi les liens d’interconnaissance déjà existants. Y participent aussi deux statisticiennes de la DG de l’Insee, spécialistes de la différenciation sociale du territoire [19].
La force de l’animateur de la mission « Villes » consiste à formaliser ce réseau, mais aussi à mettre en place une structure susceptible de prendre en charge la fabrication des tableaux de bord : ce sera un pôle de compétence régional dit de « Développement social urbain ». Celui-ci est créé à Orléans. D’abord parce que le responsable de la mission « Villes » y retrouve un ancien collègue ; mais surtout parce qu’existe dans cette ville un réseau dont les ramifications partent de la préfecture de région pour aller jusqu’aux institutions centrales de la politique de la ville, et notamment la Délégation interministérielle à la ville, qui procure les ressources financières nécessaires au projet.
Ce type de structures, le pôle de compétence, dont les missions sont nationales mais qui sont rattachées aux directions régionales, s’avère particulièrement adapté au projet de la mission « Villes » : la mise en place d’un outil d’évaluation qui fonctionne de façon indifférenciée pour l’ensemble du territoire, mais qui prend pour cible des localités spécifiques. Dans la progressive mise en place d’une politique publique sur les « quartiers sensibles », ces jeux entre le local et le national sont décisifs. Pendant que, à partir de travaux dits « locaux », un objet « national » est mis en forme, se renforce et s’élargit le réseau des acteurs qui s’engagent dans la réforme des « quartiers ».
Homogénéisation des sources, homogénéisation de l’analyse
Le guide des tableaux de bord qui est élaboré à Orléans se présente comme « un instrument mis à disposition des directions régionales, devant donner aux statistiques les moyens de jouer un rôle nouveau : guider la politique de la ville, par la production de connaissance adaptée à son action ». Il s’agit d’appliquer, à l’ensemble des « quartiers sensibles », le même traitement de données issues des mêmes sources, en utilisant les mêmes indicateurs. Grâce aux tableaux de bord, toutes les directions régionales doivent être en capacité de mobiliser un certain nombre de sources pour produire des statistiques sur les quartiers, à la fois sur le long terme dans un objectif d’évaluation de la politique publique, et à différentes échelles dans un objectif de diagnostic du « problème ».
L’ambition est tout à fait différente de celle qui guidait les premiers travaux, et elle implique un certain nombre de contraintes. Les sources susceptibles d’alimenter ce travail sont d’abord fixées en amont dans la mesure où elles sont, comme les indicateurs, subordonnées aux impératifs de l’évaluation. Ces sources doivent d’autre part être renouvelables dans le temps, rapidement, et permettre de comparer les résultats à différentes échelles. Comme le souligne le guide :
« Seuls les indicateurs pouvant être calculés de manière strictement identique sur l’ensemble des sites seront retenus, afin d’autoriser différents niveaux de comparaison (entre quartiers, des quartiers avec l’agglomération…). »
Pour cela, comme l’avait déjà noté le statisticien de Lyon, les données des Caisses d’allocations familiales sont précieuses. Ce statisticien innove en effet en appliquant, sur des quartiers de la politique de la ville, le modèle du cumul de handicaps, mais aussi en expérimentant l’utilisation des données administratives, recommandées par le groupe du Cnis auquel il a participé. Son travail sur les quartiers de la politique de la ville de Lyon est d’ailleurs publié dans un numéro spécial de la revue de la Cnaf (Caisse nationale d’allocations familiales), Recherches et prévisions, consacré à l’utilisation, au niveau local, des informations contenues dans les fichiers des Caf [20].
Avec les tableaux de bord, l’option défendue par le statisticien de Reims se trouve de fait invalidée. Aux enquêtes sur des lieux particuliers, ponctuelles et renouvelables, est préféré le traitement secondaire, à partir de données administratives issues notamment du recensement de la population. Les exigences de l’expertise ne sont pas sans incidence non plus sur le regard qui est posé sur les quartiers. À travers ces indicateurs standardisés, des problématiques désormais communes s’imposent.
Le statisticien de Reims dénonce vigoureusement cette évolution. D’abord parce que, selon lui, la logique des sources, essentiellement quantitative, conduit à effacer la spécificité des quartiers. Derrière cette affirmation, on voit poindre une défense de la démarche monographique, celle qu’Alain Desrosières oppose à la logique de l’enquête statistique. Par son « refus des vastes totalisations et un souci de coller à l’expérience immédiate de contact entre enquêteur et enquêté, en restituant de façon de plus en plus détaillée et critique, les conditions mêmes de l’enregistrement », le statisticien s’oppose en réalité à la démarche consistant à « compter ensemble des choses qui sont “en fait” différentes » [21]. Mais s’il s’insurge contre les tableaux de bord, c’est aussi parce qu’il perçoit la menace qu’ils font peser sur les statisticiens. Avec les tableaux de bord, le rôle de ces derniers se réduit en effet considérablement, puisque le choix même des indicateurs tend à leur échapper. Pas seulement parce qu’il faut se contenter des sources disponibles, mais aussi parce que, dès lors que la production de chiffres sur les quartiers est subordonnée à la production de connaissance pour les acteurs de la politique de la ville, les problématiques administratives s’imposent. En refusant que son travail devienne une production mécanique et proliférante de chiffres, il défend l’intervention des statisticiens, notamment des directions régionales, dans la problématisation de la question des « quartiers ».
Or, cette problématisation devient de plus en plus tributaire de la vision du « problème » sur laquelle repose la politique de la ville : à savoir la représentation de ces territoires comme lieux de cumul de « handicaps ». Les différentes parties du guide, qui correspondent aux diverses composantes des tableaux de bord à réaliser, découlent des multiples sources administratives, qui, elles-mêmes, traduisent les problèmes auxquels la politique de la ville entend s’attaquer : « population et peuplement » ; « pauvreté et précarité » ; « habitat et marché du logement » ; « scolarité et formation » ; « emploi et chômage » ; « vie civique ». On voit ici listés les problèmes que cumuleraient les quartiers, à un degré plus ou moins élevé : jeunesse, mono-parentalité, pauvreté, habitat HLM, échec scolaire, chômage, abstention aux élections, mais aussi immigration.
Parmi les critères établis par le guide méthodologique, le taux d’étrangers s’impose en effet comme une variable clé. Dans le document, cette variable est systématiquement introduite au sein de chaque thématique (pour l’échec scolaire est indiqué le pourcentage d’enfants dont les parents sont étrangers). Toutefois, la prise en compte, par les statisticiens, de l’immigration comme composante du « problème des quartiers » est progressive. Dans le travail réalisé en 1990 sur les deux quartiers de Lyon, la proportion d’étrangers dans la population ne figure pas parmi les « handicaps » (voir le sommaire, document 1, p. 95). Dans l’annexe de l’article de 1992, en revanche, après différents tableaux consacrés au taux de chômage, une dernière page est centrée sur cet indicateur. Cette page est intitulée « Part des ménages étrangers dans les sites DSQ ». On y lit, pour l’année 1990, le taux d’étrangers sur les différents sites DSQ, la moyenne sur l’ensemble des sites DSQ (17 %), et immédiatement en dessous la moyenne pour le département du Rhône (8,5 %). On voit aussi, dans ce tableau, la variation du pourcentage du taux d’étrangers : il est en augmentation de 2 % de 1982 à 1990 sur l’ensemble des sites DSQ, il baisse de 0,4 % sur le département du Rhône. La différence de proportion d’étrangers est ainsi mise en évidence, et érigée en indice du problème des quartiers DSQ. Il faut souligner l’impact induit par l’introduction progressive de cet indicateur dans les statistiques de la politique de la ville : à la fois sur la représentation des étrangers dont la présence est érigée en « problème », et sur la représentation des « quartiers sensibles » et de leurs habitants, l’immigration figurant désormais en bonne place parmi les « handicaps » qui s’y accumulent.
Ce document indique les critères qui vont être progressivement utilisés de façon standardisée dans la production statistique sur les « quartiers ». Aussi divers que soient les critères du recensement utilisés par l’enquête de 1992, quatre indicateurs principaux se dégagent de l’article d’INSEE-Première : résidence en HLM ; taux de chômage ; taux d’étrangers et taux de jeunes. Ainsi on peut lire, en tête de l’article :
« La plupart de ces quartiers se trouvent dans les banlieues des plus grandes villes. Les populations qui y vivent habitent souvent des HLM et sont très touchées par le chômage, elles sont jeunes et la proportion d’étrangers y est forte [22]. »
Au-delà de l’enquête de 1992, ces critères forment le socle des tableaux (là encore avec les indicateurs statistiques en ligne, et les niveaux du quartier et de l’agglomération en colonne) figurant dans les documents qui sont produits, à partir de 1996, à la DIV, pour toutes les Zones urbaines sensibles [23].
La stabilisation et l’uniformisation des indicateurs statistiques redéfinissent sur d’autres bases le travail des statisticiens. Plus fondamentalement encore, elles contribuent à durcir le « problème des quartiers », en fixant dans des documents standardisés et reproductibles ses caractéristiques majeures, et en pointant, à l’intention des animateurs de la politique de la ville, les différents axes de leur action.
 
L’usage des indicateurs ou l’incomplète rationalisation statistique
 
 
Le rôle de la quantification ne doit pas seulement se mesurer à l’aune de l’homogénéité que prend la catégorie. Elle doit aussi s’apprécier au niveau des usages, variables, des chiffres dans le processus d’institutionnalisation de la politique de la ville.
La difficile évaluation locale
Le pôle de compétence d’Orléans prétend assurer un véritable rôle d’expertise de la politique de la ville. En 2000, il est animé par un directeur dont le langage est proche de celui de son prédécesseur, avec cependant une tonalité plus commerciale. Statisticien attaché de l’Insee, il est passé par le service Études de la direction régionale du Centre, y a travaillé sur des thèmes économiques, sur « commande », pour des « clients », selon ses propres termes. Converti au discours managérial qui tend à pénétrer les organismes publics au fur et à mesure qu’ils sont invités à se « moderniser », il stigmatise le fonctionnement antérieur reposant sur l’« auto-saisine ». Il explique lors d’un entretien :
« Le mieux, c’est de travailler avec une commande. On sortait des choses qui servaient à rien pour un grand nombre de gens. On préfère sortir des choses qui servent à quelque chose pour des publics particuliers [24]. »
Pourtant, le prosélytisme du pôle de compétence d’Orléans va avoir peu d’écho dans les directions régionales. Ceci peut s’expliquer par une résistance à la réforme de 1992 : nombre de statisticiens des services Études des DR ont sans doute gardé l’habitude de travailler de façon autonome plutôt que directement pour les utilisateurs de statistique.
La production des tableaux de bord rencontre d’autres obstacles, liés notamment à la difficulté d’utiliser, au niveau des quartiers de la politique de la ville, des données de l’Insee ou des administrations. Des demandes d’assouplissement sont adressées au Conseil national de l’information statistique (Cnis) et à la Commission nationale informatique et libertés (Cnil) pour que les résultats du recensement concernant des zones urbaines de moins de cinq mille habitants puissent être diffusés. Par ailleurs, des démarches sont lancées pour unifier le système de collecte de données locales, qui n’aboutissent qu’en 1999 à la délimitation de quartiers propres à l’Insee.
Surtout, loin de s’arroger le monopole de la coordination des données sur les quartiers, les directions régionales de l’Insee se retrouvent en situation de concurrence avec d’autres producteurs de données, susceptibles eux aussi d’assurer leur collecte. Les directions régionales de l’Équipement, par exemple, gèrent les données fournies par les organismes HLM. Les agences d’urbanisme peuvent également prétendre à un rôle de coordination. Elles se procurent aisément des données à l’îlot, dont les collectivités locales, auxquelles elles sont rattachées, disposent de droit.
De plus, la logique de la rentabilité qui tend à s’imposer à la même époque à tous les organismes publics rend plus difficile la collecte des fichiers informatiques nécessaires à l’élaboration des tableaux de bord. Les Caisses d’allocations familiales, qui se dotent à partir de 1993 d’un système statistique plus sophistiqué, sont réticentes à livrer leurs données : elles procèdent désormais elles-mêmes à l’îlotage des fichiers que leur proposaient de réaliser les DR en échange de ces derniers. L’animateur du pôle de compétence d’Orléans se retrouve ainsi à déplorer l’apparition de comportements marchands, au détriment de la logique du « service public » :
« Les Caf, à l’heure actuelle, sont en train de dire : “Nous, on en a marre de filer l’info, on aimerait bien la diffuser nous-mêmes carrément, et même la vendre. Donc on ne voit pas trop l’intérêt de vous la fournir, si les gens la veulent, ils viennent chez nous.” C’est un peu intolérable pour un service public, mais on en est à une discussion de marchands de tapis. »
En fait, les statisticiens se retrouvent face à un système d’information local qui permet d’étudier des territoires particuliers, mais qui reste non standardisé. La fabrication d’outils d’analyse à la fois locaux et centralisés aurait nécessité l’action d’une administration centrale à laquelle la politique de la ville, née avec la décentralisation, n’a jamais donné naissance.
Finalement, les chiffres restent en retrait dans le choix des quartiers. Les statisticiens des directions régionales, loin de se limiter aux diagnostics, devaient, conformément à l’esprit des tableaux de bord, faire intervenir la statistique au niveau du choix même des quartiers sensibles en introduisant des critères qui seraient nationaux dans le choix de localités particulières. Or la politique de la ville a toujours pour objet des localités particulières, choisies selon des modalités locales.
Comment en effet les quartiers sont-ils choisis dans la réalité ? Le pôle de compétence d’Orléans se propose par exemple de produire une série d’indicateurs permettant de distinguer, sur critères, les territoires en difficulté dont on estime qu’ils nécessitent une action spécifique. En réalité, la préfecture s’adresse aux communes en leur demandant de leur soumettre le ou les quartiers qu’elles estiment « sensibles ». Dans les DR, les statisticiens produisent ainsi un certain nombre de chiffres, généralement à partir des mêmes indicateurs : proportion d’étrangers, taux de chômage, taux de jeunes, et indicateurs de pauvreté fournis par les données des Caf. En Champagne-Ardennes, chaque quartier reçoit une « note » pour chaque indicateur. Dans la région Centre, une moyenne est obtenue à partir de tous les quartiers proposés par les communes, sur chaque indicateur, et l’on élimine ceux qui se situent en dessous de la moyenne.
Mais les entreprises de rationalisation scientifique ne cessent de se heurter aux intérêts politiques. En Champagne-Ardennes, la préfecture attribue, à chaque indicateur, une certaine pondération. C’est une fois menée cette opération politico-arithmétique que les quartiers sensibles sont définitivement sélectionnés, puis classés par ordre décroissant. En outre, les collectivités locales peuvent toujours intervenir pour réclamer le classement d’un quartier ne répondant pas aux critiques statistiques.
On voit bien, dans les propos des statisticiens, les limites de la rationalisation statistique du choix des « quartiers ». Le statisticien rémois parle de « tripatouillage ». Et le rire gêné qui accompagne ces propos du directeur du pôle de compétence d’Orléans est significatif :
« Et puis après, il y a des considérations un peu politiques. Il y a eu une commune qui propose un quartier, je devrais pas vous le dire… Et puis tiens, il tombe en dessous du seuil, on ne va pas le retenir, mais alors attendez, le maire, il va pas être content. Donc il y a des ajustements au feeling, qui, moi, me regardent pas. »
Les chiffres et la promotion de la cause des « quartiers »
Si elles manquent un de leurs objectifs – l’identification rationalisée des territoires bénéficiant d’une convention – la production d’indicateurs statistiques, et plus généralement la description unifiée des « quartiers », n’en restent pas moins une ressource décisive, et ce, pour de nombreux acteurs de la politique de la ville. Les statistiques s’offrent en effet comme un levier (souvent mobilisé à côté d’autres ressources argumentatives) dans la montée en généralité nécessaire à toute entreprise d’affirmation d’un « problème social ».
C’est ce que montrent les efforts mis en œuvre par les défenseurs de la politique de la ville pour imposer la question des « quartiers » dans l’agenda politique et dans l’organigramme de l’administration au début des années 1990. Cette opération est d’autant plus décisive à cette époque que, à la visibilité médiatique acquise par les « quartiers sensibles » après l’émeute de Vaulx-en-Velin d’octobre 1990, le gouvernement entend substituer une autre forme de légitimité. Jean-Marie Delarue, énarque et conseiller d’État, est ainsi nommé délégué interministériel à la Ville en 1991 pour rationaliser l’action sur les « quartiers », et dans cette entreprise, les chiffres vont jouer un rôle important. Les résultats de l’Insee lui permettent en effet d’opposer aux représentations médiatiques, une vision objective des territoires qui sont véritablement concernés par le problème, autrement dit, de dire, dans un langage autre que le sensationnalisme, la nécessité de s’occuper des « quartiers ».
C’est J.-M. Delarue qui demande à l’Insee de créer la mission « Villes » et de réaliser l’enquête sur tous les quartiers en convention. En 1992, suite à l’enquête de l’Insee, il tente même d’établir un classement entre les différents territoires en convention. Si ce classement n’est finalement pas diffusé, il fournit au délégué interministériel à la ville un argument face à ses interlocuteurs dans le monde politico-adminitratif, ceux qu’il faut convaincre de l’importance et de la réalité du problème, comme du sérieux de la démarche, c’est-à-dire les membres des cabinets ministériels. C’est à eux qu’il présente le classement, qu’il prend soin de distinguer des « hit-parades » galvaudés des médias. Nous sommes bien ici, selon lui, en présence d’un document « objectif » :
« Moi, je me souviens de réunions interministérielles à Matignon où ces chiffres avaient été posés sur la table, où nous avions opéré une espèce de classement des cités, qui consistait à pondérer différents critères : taux de chômage, nombre de jeunes et un certain nombre d’indicateurs très, très sociaux pour aller vite qui consistait, non pas à donner des nombres de points comme on le fait pour n’importe quel collège ou hôpital aujourd’hui dans le journal du soir, mais à donner une espèce de classement, aussi raisonnable… je n’ose pas dire objectif, raisonnable que possible sur la réalité telle qu’elle était. Autrement dit, là, j’avais clairement un objectif, qui était : ne pas céder à l’image. L’image des cités, c’est les quartiers de la banlieue parisienne, singulièrement la Seine-Saint-Denis. Tout le monde connaît les Francs-Moisins, tout le monde connaît les Bosquets, tout le monde connaît les Minguettes, parce que c’est parti de là. Je me rappelle très, très bien, celui qui arrivait en queue du confort urbain si je puis dire, on peut appeler ça comme ça, c’était un quartier de Pau qui s’appelle L’Ousse-des-Bois. Moi, j’ai été le voir. Qui ne s’était pas signalé à l’attention de l’opinion publique nationale, jamais, et peut-être même pas des Palois. […] Qui ne s’était pas signalé, sauf le meurtre d’un malheureux Marocain en 1992. Il y avait eu une manifestation qui avait d’ailleurs été contenue par miracle par la communauté marocaine. C’est le seul moment où l’Ousse-des-Bois est sorti de l’ombre. Mais c’est là où selon un certain nombre de critères que je relativise tout à fait, on vivait vraiment pas bien, pas bien. Il y avait aussi tous les quartiers du Nord de la France, qui étaient de la région de la Sambre, Maubeuge, toutes ces horreurs, auxquels il fallait venir en aide. Ces quartiers-là on n’en parle jamais, pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas eu la chance, si je puis dire entre guillemets, d’avoir une émeute urbaine. Et finalement les quartiers de Paris et de Lyon que tout le monde a en tête, enfin l’opinion un peu éclairée, c’est pas du tout les quartiers les plus misérables, alors au sens un peu dix-neuvième siècle. Donc au fond, mes critères, dans mon esprit, ça servait à ça [25]. »
Gage de sérieux et d’exactitude, les statistiques (synthétisées dans un document facilement lisible : le classement) sont un outil précieux pour le haut fonctionnaire soucieux d’établir le bien-fondé de la cause qu’il défend au sein de l’administration et du monde politique. Les statistiques peuvent toutefois fournir aux réformateurs des points d’appui pour construire d’autres langages que celui de la rationalité. En témoignent les discours de ceux qui préfèrent, à l’alignement parfois austère des statistiques, les chiffres « ronds » et leurs puissants effets de conviction. La présence, dans le titre de l’article d’INSEE-Première, de l’expression « plus de 500 quartiers » (alors que le nombre exact, 546, figure dans le corps de l’article) participe de cette stratégie et nourrit du coup un discours à tonalité plus sensationnaliste. Ce type de chiffres produit ainsi un effet d’unification doublé d’un effet de dramatisation particulièrement efficace. Évoqués seuls, évacuant ainsi toute comparaison diachronique et synchronique, ils viennent renforcer l’urgence et l’ampleur du problème.
On trouve un exemple de cet usage des chiffres dans un rapport du Commissariat général au plan paru en 1993 et consacré à la politique de la ville. François Geindre, qui impulse et coordonne les groupes de travail [26], est maire d’Hérouville-Saint-Claire, où, depuis la fin des années 1970, il expérimente les dispositifs de la politique de la ville. Président de la Commission nationale de développement social des quartiers de 1985 à 1986, il espérait, en 1991, être nommé délégué interministériel à la Ville. Plus loin des sphères de décision que celui qui a été effectivement choisi, il n’en joue pas moins un rôle important dans la plus grande visibilité qu’acquiert la question des « quartiers » à l’époque : ce rapport du Commissariat au plan y participe, en effet, directement. Or là encore, les chiffres occupent une place tout à fait importante. Plusieurs statisticiens sont membres de l’équipe de travail, ou sont auditionnés. Dans le document, une partie entière est consacrée aux résultats de l’enquête de l’Insee, tandis que l’introduction s’ouvre par ces mots :
« Trois millions de personnes, 7 % de la population urbaine, vivent aujourd’hui dans 500 quartiers où se creuse l’écart avec le reste du pays et où se constituent des poches de pauvreté, terreau des inégalités et des handicaps. […] Ces quartiers peuvent devenir le tiers-monde de la société française, le sous-développement guette aux portes de nos cités [27]. »
Quel rôle joue la citation de ces trois chiffres ? Le même que les termes « choc » qui suivent (« tiers-monde », « sous-développement ») : rendre incontestable le diagnostic proposé, en jouant cette fois-ci sur l’affect plus que sur l’analyse.
*
* *
Cette enquête souligne que les rôles que joue la quantification sont variables dans le temps et dans l’espace. L’incomplète rationalisation statistique dont témoigne le sort des tableaux de bord montre que, loin d’être l’histoire d’une rationalité toujours plus grande, le succès des catégories de l’action publique passe aussi par le flou des définitions et l’incertitude des délimitations [28]. Sans doute le manque d’accord formalisé sur les critères exacts de ce qu’est un quartier sensible, et sur le moment où tel territoire en devient un, ou n’en est plus un, est-il une condition de son usage plus large. Car n’est-ce pas finalement cette incertitude qui permet à des acteurs divers, aux motivations différentes, d’investir le langage de la nouvelle réforme urbaine ?
Néanmoins, cette incertitude n’est possible que parce que, parallèlement, la catégorie de « quartier sensible » s’incarne dans des pratiques de plus en plus routinisées et professionnalisées, et dans des réseaux progressivement intégrés à l’action publique. Or tout cela n’aurait pu se consolider sans les statistiques. D’abord parce que, en produisant des chiffres sur l’ensemble des quartiers, celles-ci ont pour effet d’unifier, sous une seule bannière, une réalité hétérogène. Ensuite parce que les documents statistiques et la stabilisation des indicateurs fournissent les supports d’une action standardisée. Enfin, parce qu’ils produisent des outils de justification et de conviction pour promouvoir la nouvelle réforme urbaine, que seule la dramatisation des « émeutes », quel que soit son écho médiatique, n’aurait pu apporter.
 
NOTES
 
[1]Sur l’histoire des dispositifs et la chronologie de la politique de la ville, voir Christian Bachmann et Nicole Leguennec, Violences urbaines. Ascension et chute des classes moyennes à travers cinquante ans de la politique de la ville, Paris, Albin Michel, 1996.
[2]Michel Castellan, Marie-Françoise Goldberger et Maryse Marpsat, « Les quartiers prioritaires de la politique de la ville », INSEE-Première, n° 234, 1992.
[3]Alain Desrosières, « Refléter ou instituer : l’invention des indicateurs statistiques », in Élisabeth Dupoirier et Jean-Lous Parodi (éd.), Les indicateurs socio-politiques aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 1997, pp. 15-33. Voir aussi les Journées de la sociologie de la quantification (et notamment la journée Sociologie de la statistique du 23 mai 2002), organisées par Ève Chiapello, A. Desrosières, Fabrice Bardet et Carlos Ramirez, et notre intervention : « La contribution des directions régionales de l’Insee à la création d’indicateurs de diagnostic et d’évaluation des politiques de la ville ».
[4]Créé en 1984, le Cnis est un forum de rencontre entre les statisticiens du système public de statistiques et ses utilisateurs (administration, chercheurs, syndicats).
[5]Voir l’analyse détaillée de cette évolution dans Hélène Thomas, La production des exclus, Paris, Puf, 1997.
[6]Cité dans M. Marpsat et Jean-Marie Firdion, La rue et le foyer. Une recherche sur les sans-domicile et les mal-logés dans les années 1990, Paris, Ined-Puf, 2001, p. 6.
[7]André Villeneuve, « Construire un indicateur de précarité. Les étapes d’une démarche empirique », Économie et statistique, n° 168, 1984, pp. 93-108.
[8]Michèle Debonneuil, « Les familles pauvres d’une ville moyenne », Économie et statistique, n° 105, 1978, pp. 25-37.
[9]« Pauvreté : observation et suivi statistique. Deux monographies locales », Les dossiers de l’INSEE Rhône-Alpes, n° 40, 1990.
[10]Ibid., p. 13.
[11]Alberto Lopez, « Les “quartiers sensibles” de l’agglomération lyonnaise face à la montée du chômage », Notes et documents de l’INSEE Rhône-Alpes, n° 102, 1992, pp. 1-5.
[12]Stéphane Portier, « Les quartiers… au-delà des clichés », Indicateurs de l’économie du centre, n° 4, 1993.
[13]Entretien téléphonique du 28 décembre 2000.
[14]Sur cette réforme, voir Cinquante ans d’INSEE… ou la conquête du chiffre, Paris, Insee, 1996.
[15]Entretien à la Cnaf, 15 décembre 2000.
[16]A. Lopez, « Les “quartiers sensibles” de l’agglomération lyonnaise face à la montée du chômage », Notes et documents… », op. cit., p. 1.
[17]INSEE-Guides, n° 4, 1996, Pascal Oger, François Bigot (éd.), « Tableaux de bord socio-démographiques des quartiers. Guide méthodologique ».
[18]Une vingtaine de groupes de ce type existent à l’Insee. Leur fonction est de permettre à des statisticiens travaillant dans des DR de se rencontrer et d’échanger sur des thèmes précis.
[19]Il s’agit de Nicole Tabard et de Maryse Marpsat.
[20]A. Lopez, « Les “quartiers sensibles” de l’agglomération lyonnaise face à la montée du chômage », Recherches et prévisions, nÅŸ 29-30, 1992, pp. 31-44.
[21]A. Desrosières, « L’opposition entre deux formes d’enquête : monographie et statistique », Cahiers du centre d’études de l’emploi, n° 33, 1989, Luc Boltanski et Laurent Thévenot (éd.), « Justesse et justice dans le travail », p. 2.
[22]M. Castellan, M.-F. Goldberger, M. Marpsat, « Les quartiers prioritaires… », op. cit.
[23]Ces territoires forment le nouveau zonage des quartiers en convention défini par le pacte de relance pour la ville de 1996.
[24]Entretien à la direction régionale de l’Insee de la région Centre, Orléans, 1er mars 2001.
[25]Entretien au ministère de l’Intérieur, 29 mars 2000.
[26]Trois groupes sont constitués à partir de trois thématiques : Villes, Politiques locales de l’habitat et Transports urbains.
[27]Villes, démocratie, solidarité : le pari d’une politique, Groupe « Villes », Paris, La Documentation française, 1993.
[28]Sur ce point, voir la conclusion (intitulée « La cohésion d’un ensemble flou ») de l’ouvrage de L. Boltanski, Les cadres, la formation d’un groupe social, Paris, Minuit, 1982.
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