- Construire un objet de recherche en histoire : le parti dévot au xviiie siècle
- Sacrum palatium et ecclesia
- L'histoire de Michelle Perrot
Recherches récentes Mes recherches
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Genèses Cairn.info respecte votre vie privéeConstruire un objet historique cohérent et structuré nécessite un long travail de réflexion préalable, que peut enrichir la confrontation de l’histoire avec les autres sciences sociales. Je me propose de montrer ici, à travers l’exemple du parti dévot au xviiie siècle, que les choix initiaux ne sont fruits ni du hasard, ni de la routine académique, ni de la polémique, mais découlent de l’analyse historiographique. Trois phases successives peuvent être identifiées dans la construction de l’objet historique « parti dévot ».
2 La première phase interroge l’écriture de l’histoire[1] [1] Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris,...
suite, saisit la manière dont les historiens ont, jusqu’alors, traité le sujet. L’historiographie du parti dévot se révèle paradoxale : certains historiens lui accordent un rôle prépondérant dans la vie politico-religieuse du royaume de France ; d’autres doutent de son existence même. La seconde phase analyse les problématiques explicites ou implicites, retrace les conditions de production des catégories. Cette étape est nécessaire pour mettre en évidence les présupposés et éviter ultérieurement les topoi. Les historiens du xixe siècle ont créé une entité, le « parti dévot », dans un contexte marqué par les polémiques autour des liens entre politique et religion. Mais cette entité reste floue, parce qu’elle n’a encore jamais vraiment été au cœur des recherches des historiens.
3 À partir des éléments dégagés dans ces deux premières phases, la dernière phase définit et délimite l’objet historique, en posant les hypothèses de recherche, en élaborant une méthode d’investigation, en constituant un corpus de sources.
4 L’historiographie du parti dévot est contradictoire. Nombre d’historiens le dépeignent ambitieux, combatif, puissant, acteur majeur dans les querelles politico-religieuses de la France du xviiie siècle, favorisant l’avènement de la Révolution. D’autres historiens, au contraire, le rangent au nombre des mythes politiques.
II) Je n’ai sélectionné que les histoires religieuses ou culturelles les plus récentes :
III) J’ai choisi des analyses d’événements précis attribuant une influence politique aux partis :
IV) J’ai retenu certaines biographies de rois qui multiplient les références aux affaires politico-religieuses de leurs règnes :
V) Les biographies des membres du parti dévot forment la dernière catégorie. J’ai limité mon étude à la famille royale sous Louis XV et aux ouvrages bouleversant récemment l’historiographie du parti dévot :
5 Le parti dévot, c’est l’adversaire du jansénisme et de la « philosophie ». Dans l’Histoire du christianisme, Bernard Dompnier s’interroge sur les liens entre politique et religion dans la France du début du xviiie siècle, évoquant à ce propos le parti dévot :
Cette définition corrobore celle d’Hervé Drévillon :
Cette sensibilité dévote incitait le parti à orienter la vie politico-religieuse du royaume de France au xviiie siècle. C’est lui qui réussit à convaincre Louis XIV de faire appel au pape contre les jansénistes, puis de promouvoir la bulle Unigenitus[4] [4] Voir par exemple J. Michelet, Histoire…, op. cit. , t. 18,...
suite, cette « terrible bombe à retardement »[5] [5] F. Bluche, Louis XV, op. cit. , p. 12. ...
suite. Le parti dévot fut donc à l’origine des conflits opposant jansénistes, constitutionnaires, parlementaires et gallicans, qui se déchirèrent durant tout le siècle. Farouche adversaire de la fraction janséniste qui animait les parlements, le parti dévot soutint tant l’archevêque de Paris Christophe de Beaumont dans l’affaire des billets de confession ou de l’Hôpital général, que le Grand Conseil[6] [6] J. Swann, Politics…, op. cit. , pp. 87-155. Déjà...
suite contre le parlement de Paris en 1755. Au milieu du siècle, il empêcha Louis XV et son contrôleur général, Machault d’Arnouville, de remédier aux problèmes financiers de la monarchie par l’instauration du vingtième[7] [7] Créé par l’édit de mai 1749, le vingtième était un...
suite, impôt pesant indistinctement sur les trois ordres, clergé compris. Par contre, durant la décennie 1760, il ne put éviter le bannissement de la Compagnie de Jésus hors du royaume. L’exil (des secrétaires d’État Maurepas en 1749 et d’Argenson en 1757) et la mort de ses plus hautes figures (dauphin en 1765, reine en 1768) le firent s’allier à la nouvelle maîtresse royale, la comtesse du Barry, pour jouer un rôle majeur sous le « triumvirat »[8] [8] Voir par exemple D. K. Van Kley, Les origines religieuses…,...
suite, soutenir le « coup de majesté » de Maupeou, la suppression des parlements et l’instauration d’un nouveau système judiciaire. Sous le règne de Louis XVI, le parti dévot épousait les velléités politiques de Mesdames Tantes, et se fit entendre dans la contestation de l’édit de tolérance de 1787 donnant aux protestants un état civil.
6 Selon la plupart des historiens, cette influence du parti dévot attisa les querelles politico-religieuses divisant le royaume de France et, en cela, favorisa la Révolution française. L’historien contemporain qui en expose la plus ample démonstration est Dale K. Van Kley[9] [9] D. K. Van Kley, Les origines religieuses…, op. cit. , pp. 28,...
suite. Dans son étude des « origines idéologiques de la Révolution française dans une perspective religieuse de longue durée, avec une attention toute particulière portée sur la conjoncture politique », D. K. Van Kley décèle dans le parti dévot du xviiie siècle le dernier avatar de la Ligue catholique et de la cabale des dévots du xviie siècle qui contribuait à désacraliser la monarchie. S’opposant à toute forme d’élargissement du pouvoir et à tout assouplissement des liens entre politique et religion, le parti dévot empêchait la monarchie d’épouser les bouleversements politiques, économiques, sociaux, religieux et culturels du siècle. D’un rigorisme religieux, il se caractérisait par son « ultramontanisme » « défi dévot à l’autorité royale », ainsi que par son « donatisme politique » dénonçant la morale relâchée du roi.
7 D’autres historiens insistent sur la responsabilité du parti dévot dans l’éducation surannée de Louis XVI, trop dévote pour épouser les changements de mentalités du peuple, trop obtuse pour lui permettre de réagir aux événements, trop imbue des théories féneloniennes pour lui donner le goût du pouvoir. À la suite des travaux de Pierrette Girault de Coursac, François Furet affirme dans son Dictionnaire critique de la Révolution française :
L’influence religieuse du parti dévot affaiblissait la monarchie, accentuait les clivages dans la société d’Ancien Régime et contribuait donc à l’avènement de la Révolution française. Mais il la favorisa également par son insertion dans le jeu des partis, qui, par leur rivalité, entravaient la pratique d’une politique cohérente.
8 Jusqu’au milieu du xixe siècle au moins, « le terme de parti évoquait presque uniquement des images de querelles de pouvoir et de rivalités personnelles […] Le pluralisme des partis […] n’est que le signe d’une concurrence stérile et néfaste entre des coteries, la marque d’une perturbation profonde du social, la preuve d’une corruption de la vie politique. Les partis ne font que perpétuer une “guerre intestine” au sein de l’État, ils sont le signe d’un archaïsme et constituent une pathologie qu’une “bonne politique” pourrait soigner en ramenant la société à l’amitié »[11] [11] Pierre Rosanvallon, Le Peuple introuvable. Histoire de la...
suite.
9 Ce topos de l’histoire politique, que Pierre Rosanvallon rappelle ici, influence l’écriture de l’histoire du parti dévot par les historiens du xixe siècle, pour lesquels l’atomisation du pouvoir en partis empêchait le roi de contrôler sa cour, son gouvernement, son administration et l’opinion publique. Dès le début du xixe siècle, Charles de Lacretelle déplorait « cette étonnante multiplicité des partis qui se formèrent dans l’État. Il n’y avait point de centre commun pour des cabales qui, de moment en moment, se sous-divisaient et ne se rencontraient jamais dans un but. Ceux qui attaquaient la religion n’avaient point de plus arden[t]s ennemis que ceux qui attaquaient la cour de Rome »[12] [12] Ch. de Lacretelle, Histoire de France…, op. cit. , t. 2,...
suite. Ce topos se perpétue tout au long du xixe siècle : Honoré Bonhomme évoquait le parti dévot comme une « faction turbulente qui acquérait chaque jour plus d’importance et qui commençait à troubler sérieusement le royaume »[13] [13] H. Bonhomme, Louis XV et sa famille, op. cit. , pp. 132-133. ...
suite et, deux décennies plus tard, Marcel Marion dépeignait l’influence néfaste des luttes entre le parti de la Pompadour et le parti de la famille royale (alias parti dévot) :
Cette explication politique de l’avènement de la Révolution française trouve un regain de faveur dans l’historiographie britannique actuelle. Influencés par les travaux de Sir Lewis B. Nammier[15] [15] Lewis Berstein Nammier, The Structure of Politics at the...
suite sur la naissance des whigs et des tories dans l’Angleterre de George III, ces historiens estiment que les partis et les ambitions personnelles déstabilisèrent le régime. En 1989, Peter R. Campbell propose une nouvelle interprétation des causes de la Révolution française centrée sur les partis à la cour et au gouvernement, mettant l’accent sur les luttes entre condottieri rivaux, sur les « machinations de groupes de familles rivales » et sur les « stratégies d’ambition ».
Suivant cette problématique, Julian Swann analyse l’ascension du duc de Choiseul en termes de « conséquences désastreuses pour les ambitions personnelles et familiales ». L’hostilité qu’il suscitait à la cour incita certains mécontents, tels le duc de Richelieu ou son neveu le duc d’Aiguillon, à se rallier au parti dévot. Sous le triumvirat, l’historien constate donc :
La plupart des historiens du xviiie siècle présente donc le parti dévot comme un parti dont l’influence se manifesta à maintes reprises dans des événements précis, dans des luttes entre partis rivaux, dans des alliances avec d’autres groupes. Bien ancrée dans l’historiographie, cette vision du parti dévot pesant sur la vie politico-religieuse de la France du xviiie siècle a cependant été contestée tout récemment par certains historiens.
10 L’appartenance au parti dévot de deux de ses figures emblématiques a été réévaluée : le dauphin fils de Louis XV par Bernard Hours et le comte d’Argenson par Yves Combeau. Premier argument : comment des individus non « dévots » pouvaient-ils appartenir à un parti dévot ? Le dauphin fils de Louis XV soutenait Machault d’Arnouville, l’homme du « vingtième », jusqu’à le recommander à son successeur. D’un point de vue spirituel, c’était « un catholique éclairé qui recherche incontestablement un accord entre foi et raison, sui[van]t avec attention la production intellectuelle »[18] [18] B. Hours, Le dauphin caché…, op. cit. , p. 202. ...
suite. Le comte d’Argenson est encore moins « dévot » que le dauphin : il vivait maritalement avec la comtesse d’Estrades et l’Encyclopédie lui fut même dédiée. Y. Combeau rappelle d’ailleurs un paradoxe fréquemment énoncé par les historiens :
Second argument de ces historiens : le dauphin et le comte n’appartenaient pas à un « parti » opposé à Louis XV ou à sa politique. Loin d’être un fantoche animé par le parti dévot, le comte d’Argenson, selon Y. Combeau, a toujours suivi les injonctions de Louis XV :
B. Hours conclut son étude du dauphin fils de Louis XV :
Si deux des membres les plus emblématiques du parti dévot ne peuvent être qualifiés de dévots et qu’ils ne formaient pas un parti opposé à Louis XV, il faut s’interroger sur l’existence même du parti dévot. C’est B. Hours qui a multiplié les arguments pour prouver que le parti dévot est « plus fantasmé qu’identifié avec rigueur »[22] [22] B. Hours, « Carrière et ambition… », op. ...
suite, dans sa thèse d’habilitation à diriger les recherches Le dauphin caché, dont de nombreux éléments ont été repris dans Louis XV et sa cour (consacré en fait aux années 1747-1763). Contestant un lieu commun de l’histoire de la cour sous Louis XV, B. Hours attribue les modifications dans la distribution des appartements versaillais proches du roi à d’autres facteurs que les luttes d’influence entre partis auliques visant à orienter la politique de Louis XV par un harcèlement quotidien. Il insiste également sur la grande stabilité et des familles et de la sociabilité, qui facilitait la construction d’une véritable société de cour et qui empêchait la constitution de « partis » idéologiques tel le parti dévot.
Comparant les intrigues auliques décrites par le marquis d’Argenson entre 1747 et 1757 aux témoignages de Luynes ou de Croÿ, B. Hours conclut à propos du parti dévot :
Les conclusions de B. Hours et d’Y. Combeau ont emporté la conviction de certains historiens. Étudiant le jansénisme au xviiie siècle et côtoyant donc fréquemment son adversaire le parti dévot, Catherine Maire[25] [25] C. Maire, De la cause de Dieu…, op. cit. , p. 374. ...
suite estime qu’« il n’existe pas, selon nous, la moindre trace de l’existence réelle d’un parti “dévot” », que « parti dévot » et « parti janséniste » étaient de « prétendus partis ». Alors que son érudite biographie de Louis XV précise à maintes reprises l’influence politique du parti dévot, Michel Antoine souligne dix ans plus tard l’apport majeur de la thèse d’Y. Combeau :
D’autres historiens restent plus dubitatifs, à l’instar de Didier Masseau qui prend acte de la question : « Existe-t-il néanmoins à la Cour, dans les années 1750, un parti dévot, autrement dit un groupe organisé faisant pression sur les pouvoirs publics, pour discréditer les mouvements philosophiques et empêcher la diffusion de leurs écrits ? » D. Masseau cite en note un article de B. Hours, concluant néanmoins :
Une vision contrastée du parti dévot ressort ainsi de l’analyse de l’historiographie. Dans une perspective souvent téléologique centrée sur la Révolution française, certains historiens mentionnent son implication en tant que « parti » ou en tant que parti « dévot », et soulignent les moments où son influence pesa sur les décisions politico-religieuses. D’autres, au contraire, le présentent comme un mythe, dans une vie politique où les partis au sens actuel du terme n’existaient pas, où les sensibilités religieuses ne créaient pas de partis. Pour expliquer ce clivage, il est nécessaire de considérer le parti dévot d’une manière plus analytique, d’expliciter les problématiques et les présupposés des historiens qui l’évoquent.
11 Existence ou inexistence ? Ce n’est pas la première fois qu’une catégorie de sciences sociales soulève ce type de problème. Songeons aux difficultés auxquelles se heurte le sociologue Luc Boltanski :
Sans prétendre appliquer des problématiques sociologiques contemporaines à une société d’Ancien Régime fondamentalement différente, je me suis inspirée des méthodes avancées par ce sociologue pour construire son objet, les cadres. Pour évacuer le dilemme existence/non existence, le sociologue a déconstruit son sujet en interrogeant l’origine et la formation de la catégorie « cadre ».
12 Je considérerai donc le parti dévot non plus comme un simple sujet à l’historiographie discordante, mais comme une catégorie, dont on peut retracer les conditions de production et d’emploi. Cet angle de vue souligne l’hétérogénéité de la catégorie « parti dévot », pourtant fort utilisée par les historiens. Ce succès peut s’expliquer par la genèse d’une entité « parti dévot », créée par des historiens de la seconde moitié du xixe siècle et du début du xxe siècle dans une problématique d’apologie de la séparation des sphères politiques et religieuses. Cette problématique a été remplacée tout récemment par une autre : la réhabilitation des règnes des derniers rois de l’Ancien Régime et tout particulièrement de Louis XV, ce qui explique l’attention nouvelle portée au parti dévot.
13 Rencontrée dans la plupart des histoires de la France du xviiie siècle, la catégorie « parti dévot » masque de multiples acceptions, comme l’illustre l’exemple de sa composition sous le règne de Louis XV. Dans le tableau de l’encadré (p. 115), la confrontation des trois premières colonnes fait apparaître que ses membres ne sont pas clairement identifiés. Sur les vingt-cinq historiens retenus, si tous ont évoqué le dauphin fils de Louis XV, quatorze seulement l’ont classé dans le parti dévot. Les diverses définitions de ce dernier ne coïncident pas avec les traits caractéristiques des individus considérés pourtant comme les principaux acteurs de ce parti. Rares sont les personnes qualifiées de « dévotes » à s’opposer à la fois aux jansénistes, aux philosophes et aux parlementaires, à soutenir le clergé et la Compagnie de Jésus. Tous appuient la famille royale, le plus souvent par hostilité envers d’autres partis de cour : ceux des maîtresses royales, particulièrement de la Pompadour, ceux des ministres, notamment de Machault et de Choiseul.
14 Le flou dans la composition du parti dévot s’explique par le processus argumentaire employé. Après avoir cité des exemples typiques (dauphin, reine Marie, filles de Louis XV), les historiens mentionnent les individus qui servent leur argumentation : La Vauguyon pour dénoncer les ambitions politiques de ces dévots « inféodés » aux jésuites, Tencin pour montrer l’antijansénisme, Beaumont ou Boyer pour illustrer « l’intransigeance » ou le « fanatisme », Maupeou ou d’Aiguillon pour traduire l’importance des intérêts stratégiques.
15 D’après la colonne « expression proche » du tableau, le flou historiographique atteint la dénomination même du groupe. Dans la première moitié du xixe siècle, Ch. de Lacretelle n’utilise qu’une seule fois l’expression « parti dévot », Capefigue et Tocqueville jamais, alors que tous trois utilisent les expressions « parti philosophique » et « parti janséniste »[29] [29] Ch. de Lacretelle, Histoire de France…, op. cit. , t. 2,...
suite. Ces historiens ont recours à d’autres dénominations : en 1842, Capefigue mentionne un « parti aux pieuses pensées » entourant le dauphin, le comte de Tocqueville un « parti du Dauphin ». La dévotion d’un individu et les mentions à un parti comprenant des dévots (le « parti des dévots, des jésuites, de la famille royale » du marquis d’Argenson ou le « parti des prêtres et des faux dévots » du duc de Choiseul) se muent sous la plume des historiens de la seconde moitié du xixe siècle en une entité (le parti dévot). Or, l’expression « parti dévot » accole deux noms particulièrement péjoratifs : « parti » (synonyme d’entrave à la cohérence politique) et « dévot ». Ce dernier terme joue sur quatre acceptions. Au sens usuel, est dévot celui qui pratique avec outrance la dévotion. Si le comte de Tocqueville est hostile aux jansénistes et aux philosophes (ces « hommes, éclairés d’une fausse lumière, [ayant] travaillé avec ardeur à l’anéantissement de ces croyances » et favorisé ainsi l’avènement de la Révolution), il déplore aussi la fin du règne de Louis XIV, marquée par « une dévotion mesquine et pédante [qui] diminue les proportions sous lesquelles avait apparu le christianisme. Elle opprime, fatigue, ennuie »[30] [30] Comte de Tocqueville, Histoire philosophique…, op. cit. ,...
suite. Un deuxième sens de dévot est synonyme de tartufe. Dans le portrait brossé par Jules Michelet, le duc de La Vauguyon apparaît comme un « dévot scrupuleux, [qui] se démasquera en se faisant compère et patron de la Du Barry »[31] [31] J. Michelet, Histoire…, op. cit. , t. 18, p. 215. ...
suite. Un troisième sens de dévot, plus politique, rappelle le dessein d’appliquer les préceptes catholiques à la politique et à la société, symbolisé par la Compagnie de Jésus, la Compagnie du Saint-Sacrement et la cabale des dévots du xviie siècle[32] [32] Georges Mongrédien, La journée des dupes 10 novembre 1630,...
suite. Un dernier sens renvoie à la vie politique du xixe siècle : jusqu’au toast d’Alger, les dévots sont les ennemis de la République (ils sont « ultramontains »), de la tolérance (ils sont « fanatiques »), de la laïcité et du suffrage universel (ils détiennent un pouvoir occulte et favorisent l’infantilisation du peuple), ils attisent donc les divisions politiques et sociales.
16 En jouant sur les différentes acceptions de « parti » et de « dévot », les historiens du xixe siècle ont créé une catégorie « parti dévot » qui remporta un vif succès, parce qu’elle s’adaptait à leurs problématiques.
17 Par « parti dévot » interposé est visée la menace que les dévots du xixe siècle font peser sur leur propre temps. Les historiens émaillaient leurs textes de remarques établissant des liens entre passé et présent. Certaines formules le révèlent clairement, comme cette invocation des mânes de l’avocat janséniste Adrien Le Paige par Jules Flammermont :
Certaines généralisations montrent aussi le dialogue que les historiens établissent entre passé et présent. J. Michelet multiplie dans son Histoire de France les remarques incisives contre les jésuites, contre les dévots et leurs aspirations politiques, contre la suprématie du pape, contre les violences exercées au nom de la religion, contre l’éducation teintée par la religion. Présenter le duc de Bourgogne (disciple de Fénelon, partisan des jésuites selon Michelet) comme « prince des dévots », « idéal de la cour dévote », lui permet d’alimenter une polémique qui lui est chère :
Mais le parti dévot servait aussi à nourrir la problématique de l’illégitimité politique des individus et des groupes prônant une interaction entre politique et religion. Ernest Lavisse, « l’instituteur national » auteur de « l’évangile de la République », déplore le manque de vigilance de Louis XIV :
C’est que le parti dévot est animé d’ambitions toutes temporelles. Lacretelle explique ainsi l’engagement du dauphin fils de Louis XV aux côtés du clergé dans l’affaire du « vingtième » :
Les dévots soutiennent également les pernicieux desseins d’un clergé plus soucieux de sa puissance politique que du soin des âmes. M. Marion critique le clergé lors de l’affaire du « vingtième » :
Un quart de siècle après la loi de décembre 1905 séparant l’Église et l’État, Pierre Gaxotte s’indigne toujours du pouvoir revendiqué par le clergé lors de la crise de Metz en 1744 :
Pour étayer leurs argumentations d’un parti dévot néfaste, ces historiens du xixe et du début du xxe siècle utilisent des sources hostiles aux « dévots », aux « jésuites », aux « cabales » et aux « partis » : certains diaristes et mémorialistes (comme Saint-Simon, le marquis d’Argenson et le duc de Choiseul), certains fonds issus des jansénistes (tel le fonds A. Le Paige conservé à la bibliothèque de Port-Royal), des parlementaires et des philosophes.
18 Le problème des liens entre politique et religion s’estompe au cours du xxe siècle, mais les historiens conservent les caractéristiques de la catégorie : « parti-prêtre » à la solde du clergé, le parti dévot prône « un absolutisme plus absolutiste que celui du roi »[40] [40] Citations extraites de P. del Perugia, Louis XV, pp. 95,...
suite. Le poids de la catégorie, de la dénomination et de la définition floue du « parti dévot » pèse jusque sur ses détracteurs, puisque les historiens partisans de la non-existence du parti dévot montrent que ses membres n’étaient pas dévots et qu’ils ne formaient pas un parti. C’est la réhabilitation de Louis XV et de son règne qui est ici défendue.
19 À la suite de P. Gaxotte s’est engagé un processus de réhabilitation de Louis XV et de son règne, fondé sur une vive critique des sources[41] [41] M. Antoine, Louis XV, op. cit. , pp. 8, 925. F. Bluche,...
suite utilisées jusqu’alors dans l’historiographie. Dès les années 1930, P. Gaxotte s’insurge contre cette « détestable méthode de faire l’histoire d’une cour avec les souvenirs de gens qui n’y sont point allés »[42] [42] P. Gaxotte, « Préface », in J. -B. Ebeling,...
suite. Il déplore l’utilisation massive du Journal du marquis d’Argenson, poursuivant certaines critiques émises dès les années 1870[43] [43] H. Bonhomme, Louis XV et sa famille, op. cit. , pp. 24-25,...
suite :
Cette critique des sources est reprise par les historiens qui, à l’instar de C. Maire et de B. Hours[45] [45] B. Hours, « Entre tradition et Lumières, l’infortune...
suite, se penchent actuellement sur l’histoire politico-religieuse de la France du xviiie siècle. Dans la conclusion de Louis XV et sa cour, B. Hours explique son choix d’un corpus de sources quasi exclusivement fondé sur des diaristes et des mémorialistes (à l’exception de quatre recueils de correspondances) :
En critiquant les sources, B. Hours[47] [47] Ibid. , pp. 278-279. ...
suite veut prouver que Louis XV ne vida pas de son sens les cérémonies auliques, mais poursuivit la politique de distinction, de contrôle de la cour et de maintien de son autorité « en bon élève et digne héritier » de Louis XIV. Démontrer que le dauphin fils de Louis XV n’était pas la figure de proue du parti dévot, contester l’existence du parti dévot à la cour constituent autant d’arguments décisifs pour prouver que les partis auliques n’influençaient pas les décisions de Louis XV. Y. Combeau, quant à lui, entend démontrer que le comte d’Argenson appartenait non pas au parti dévot, mais au « parti Louis XV » qu’il définit dans les derniers mots de sa thèse :
Des deux premières phases de construction d’un objet historique émergent certains risques : se laisser piéger par une expression polysémique et par des présupposés négatifs qu’impliquent les termes « parti » et « dévot » ; adopter une perspective téléologique, en stigmatisant l’implication du parti dévot dans le déroulement de la Révolution française ; considérer le parti dévot comme simple élément d’une démonstration plus vaste ; entrer dans la polémique dichotomique de l’existence ou de la non-existence du parti dévot ; se laisser abuser par certaines sources. Cette analyse historiographique animée d’une exigence de réflexivité ouvre la voie à une troisième phase de travail : construire l’objet historique « parti dévot au xviiie siècle ».
20 En 1997, un an après la publication de son ouvrage sur les Origines religieuses de la Révolution française, qui accorde au parti dévot un rôle majeur, D. K. Van Kley reconnaît l’existence d’une lacune historiographique :
Ce « manque d’intérêt » explique sans doute les nombreuses difficultés mentionnées précédemment, le flou historiographique, la reprise d’une catégorie créée dans la polémique. Il montre la nécessité d’une étude centrée sur le « parti dévot », en le considérant comme un objet historique à part entière. Mais, pour construire cet objet historique sur des fondements solides, il faut choisir et justifier les hypothèses de recherche retenues, déterminer une méthode d’analyse et constituer un corpus de sources renouvelé.
21 Les analyses des partis du xviie siècle, et tout particulièrement du parti de Condé sous la Fronde étudié par Katia Béguin, ont montré qu’un parti était « une coalition composite », un « assemblage instable », une « fédération provisoire d’appartenances multiples, de mécontentements, mais aussi de prétentions, d’ambitions que des redditions permirent souvent de satisfaire », dans lesquelles les affaires ponctuelles (ici l’hostilité à Mazarin) n’exerçaient « qu’une force fédératrice momentanée »[50] [50] Katia Béguin, Les princes de Condé. Rebelles, courtisans,...
suite. Étendre cette définition au xviiie siècle se justifie par le fait que, selon P. Rosanvallon, une telle définition d’un « parti » se perpétua jusqu’au milieu du xixe siècle : un parti « désigne de façon relativement floue toutes sortes de regroupements aux frontières sociopolitiques peu définies. […] la notion de parti s’apparente à celle de clan, de groupe de pression ou de mouvement d’opinion, sans référence à une structure régulière. Envisagée dans des termes aussi vagues, elle est aussi vieille que celle de politique »[51] [51] P. Rosanvallon, Le Peuple introuvable…, op. cit. , pp. 227-228. ...
suite.
22 Ma première hypothèse est la suivante : il existe un parti au xviiie siècle répondant à ces définitions, qui a été appelé par les historiens de manière polémique et impropre « parti dévot ». Je suppose le polymorphisme d’un groupe qui s’agrégeait ou se désagrégeait selon des modalités qui restent à préciser. Cette hypothèse privilégie une approche dynamique du parti dévot, constitué de réseaux qui se construisent, se déconstruisent, s’associent ou s’opposent en fonction des événements ou des personnes. Elle tient donc compte de la définition formulée par H. Drévillon : « Au xviiie siècle, le terme “parti” désigne un ensemble souvent mal défini de solidarités familiales, féodales, idéologiques et/ou institutionnelles. »[52] [52] H. Drévillon, « La monarchie des Lumières… »,...
suite
23 Ma recherche se concentre sur les mécanismes de regroupement, sur les liens entre les individus du parti : liens politiques (hostilité à toute sécularisation de l’État ou à toute dérive vers un « joséphisme », défense de l’absolutisme puis de la monarchie), liens religieux (lutte contre le jansénisme ou contre « l’impiété », dévotion au Sacré-Cœur, défense des jésuites et de leur spiritualité), liens sociaux (familiaux, clientélaires, réticulaires, institutionnels), liens économiques (compétition pour accéder aux charges lucratives ou honorifiques). En filigrane se dessine une histoire sans doute moins religieuse du parti dévot, qui insiste sur les conceptions et les pratiques du pouvoir, sur le travail de mobilisation, dans un siècle marqué par l’apprentissage du débat politique.
24 Ma deuxième hypothèse est qu’il ne faut pas isoler le parti dévot de son milieu aulique. Certains historiens le qualifient de « parti de cour »[53] [53] Tel Y. Combeau, Le comte d’Argenson…, op. cit. , p. 12. ...
suite comme l’indiquent la dernière colonne du tableau du deuxième encadré (p. 115). D’autres historiens le considèrent comme un parti d’obédience nationale, à l’instar de Paul del Perugia qui décrit de « solides ramifications politiques, aussi diversifiées que celles des loges maçonniques qui commençaient à proliférer. Les dévots possédaient en effet leurs centres de récollection, leurs prédicateurs, leur presse, leurs milieux de retraite et touchaient, à Paris et en Province, un public façonné à la docilité, prêt à tout croire pourvu qu’on affirmât parler au nom de l’Église »[54] [54] P. del Perugia. Louis XV, op. cit. , p. 92. ...
suite. Une telle approche à l’échelle du royaume plaquerait sur le xviiie siècle la conception contemporaine d’un « parti », masquant les interactions, les interrelations, les rivalités entre individus, familles, « partis ». Au contraire, vue sous l’angle de la cour, l’étude du parti dévot peut permettre d’éclaircir certains pans obscurs de l’histoire politique[55] [55] H. Drévillon, « La monarchie des Lumières… »,...
suite : fonctionnement de la cour au xviiie siècle, praxis de la vie politique, rôle des structures partisanes ou familiales et des sensibilités religieuses sur les options politiques.
25 Ma troisième hypothèse est qu’il est nécessaire d’adapter l’échelle temporelle pour appréhender la dynamique du parti dévot. Considérer une période courte ou un événement précis, ce serait mettre l’accent sur le rôle de la conjoncture ou des manœuvres politiciennes, l’influence des crises et des rivalités de partis. Un laps de temps multiséculaire, au contraire, donnerait l’illusion d’une stabilité tant de l’organisation que de la pensée de ce parti et de ses « membres ». J’ai opté pour une période d’analyse de l’ordre du siècle. Cette durée séculaire permet de dissocier l’existence du parti dévot de sa finalité uniquement contestataire et conjoncturelle apparue avec la bulle Unigenitus, l’édit du « vingtième » (moment auquel l’expression apparaît sous la plume du marquis d’Argenson) ou les attaques des philosophes contre les dévots. Elle permet d’appréhender le parti, que par commodité nous continuerons à appeler dévot, dans son essence et dans son mode d’administration spécifique, loin des crises, des disparitions et des résurgences. Prendre en compte les deux dimensions, l’une durable, l’autre éphémère, c’est enrichir l’analyse, en considérant tout à la fois la stabilité de certains de ses réseaux et le rôle de la conjoncture à certaines périodes. Pour ces raisons, les assertions des historiens partisans d’un parti dévot moteur de la vie politico-religieuse du royaume, de J. Michelet[56] [56] J. Michelet, Histoire…, op. cit. , t. 16, pp. 299-301,...
suite à D. K. Van Kley, m’ont amenée à choisir pour point de départ de mon étude la « cabale » organisée autour du duc de Bourgogne, aîné des petits-fils de Louis XIV, père de Louis XV, disciple de Fénelon, et pour point d’arrivée la constitution civile du clergé, adoptée durant l’été 1790, qui a bouleversé les rapports entre politique et religion au sein du royaume.
26 Ces trois hypothèses de recherche étant posées, il faut déterminer une méthode d’investigation permettant d’analyser l’objet historique « parti dévot à la cour de France au xviiie siècle ».
27 Les historiens partisans de l’influence du parti dévot au xviiie siècle ont identifié les événements dans lesquels il intervint : commande, réception et soutien de la bulle Unigenitus, réaction face aux convulsionnaires, attitude lors de la crise de Metz et plus généralement envers les maîtresses royales, prise de position dans l’affaire du « vingtième » ou dans celle des sacrements, hostilité envers les prétentions parlementaires, soutien apporté à la Compagnie de Jésus et aux jésuites au moment des procédures de bannissement, lutte contre l’Encyclopédie, l’impiété, la « philosophie ». Pour changer l’angle de vue, les actions des individus et du groupe doivent être analysées en termes d’objectifs, de moyens, de mécanismes et de contraintes qui favorisent un choix plutôt qu’un autre, prenant en compte un large éventail de possibilités, intégrant la pluralité des contextes. C’est dire l’utilité de reconstituer les potentialités qu’avaient alors et le groupe et certains individus, de montrer les raisons qui les poussaient à adopter une solution plutôt qu’une autre. Cette démarche microhistorique restaure les modalités effectives, mais insiste également sur l’impact de la perception des événements qui, par ricochet, peut inciter le groupe ou les individus à modifier alliances, projets politiques, pratiques de pouvoir.
28 À la suite de ces observations chronologiquement bien déterminées, une méthodologie issue de l’histoire sociale utilise les potentialités offertes par la prosopographie. S’inspirant de la méthode mise en œuvre par Robert Descimon[57] [57] Robert Descimon, Qui étaient les Seize ? Mythes et...
suite à propos des ligueurs, une étude prosopographique des membres du parti se fonde sur des critères « forts » (prise de position dans les événements) et sur des critères « faibles » donnant des « indices dont la conjonction forme des présomptions convaincantes » (comme la lutte contre Machault ou Choiseul, l’hostilité à l’égard des maîtresses royales ou la dévotion). À l’intérieur du fichier prosopographique ainsi construit sont retenus certains individus ou certaines familles étudiés de manière intensive : cette méthode a l’avantage de montrer les régularités dans les comportements collectifs d’un groupe, sans gommer ce que chaque cas a de singulier, sans s’illusionner sur une trajectoire moyenne. Suivant la pratique chère à la microhistoire, elle permet de comprendre, à partir des représentations partagées à l’intérieur d’un groupe, comment se construisent les liens qui unissent les individus.
29 Cette démarche historique centrée sur le dialogue entre les échelles macrohistorique et microhistorique[58] [58] J. Revel (éd. ), Jeux d’échelles. La micro-analyse à...
suite s’appuie sur un entrecroisement de différents types de sources.
30 Une analyse précise des événements et anecdotes concernant « les dévots » révèle le fonctionnement du parti dévot, ses alliances parfois tactiques et conjoncturelles, la modification de sa composition au gré des événements. Les diaristes et les mémorialistes, les documents émanant des jansénistes, des parlementaires et des philosophes constituent autant de sources primordiales, permettant en outre d’appréhender la construction de la représentation du parti dévot à la lumière du questionnement renouvelé que nous suggérons. « Ce qui est cru est plus important que ce qui est vrai » disait Talleyrand. Leur témoignage peut être complété par les correspondances laissées par les ambassadeurs, qui se concentrent souvent sur l’univers de la cour.
31 Rares sont les historiens à avoir tenté de faire appel à des sources moins « fréquentées », à l’exception notable d’Y. Combeau qui a bénéficié de l’ouverture aux chercheurs des archives du comte d’Argenson à la bibliothèque universitaire de Poitiers. Je me propose donc d’exploiter les traces (correspondances, notes, mémoires, inventaires après décès, contrats de mariage, testaments, fondations de messes ou de séminaires, conseils de tutelle) laissées par les courtisans retenus dans mon étude prosopographique.
32 Pour éviter l’écueil dénoncé par D. K. Van Kley d’archives privées qui donnent un poids excessif aux ambitions individuelles, je propose de « créer » un corpus de sources autour des œuvres liées au mécénat, dont K. Béguin a montré toute la richesse. En effet, les activités de mécénat étaient au cœur des préoccupations et des querelles de la Cour, et reflètent parfois les identités politico-religieuses, dans les dédicaces des livres de dévotion, dans l’encouragement à certains sujets picturaux[59] [59] Christine Gouzi, « François Boucher, peintre religieux »,...
suite ou musicaux par exemple.
33 Deux historiographies du parti dévot au xviiie siècle peuvent donc être nettement distinguées. Étayée principalement par des sources polémiques exaltant le rôle des dévots et du parti dévot (fonds A. Le Paige, écrits polémiques des philosophes et des parlementaires, journal du marquis d’Argenson), la première historiographie lui accorde un rôle politique majeur, parfois crucial, dans la lutte contre les jansénistes, les philosophes ou les prétentions de certains parlementaires. Empêchant le gouvernement d’adopter les réformes indispensables, il bouscule les sensibilités par son rigorisme religieux et politique, favorisant l’avènement de la Révolution française. Soucieuse de réhabiliter la vie politique de l’Ancien Régime et de ne pas se laisser leurrer par l’imaginaire politique des hommes du xviiie siècle, la seconde historiographie critique le parti pris des sources mobilisées jusqu’alors dans l’historiographie et doute de l’existence même du parti dévot.
34 Toutefois, maintes zones d’ombre obscurcissent l’histoire du parti dévot au xviiie siècle, sa composition, son influence, ses temporalités, ses caractéristiques, ses objectifs. C’est que la catégorie a été forgée par les historiens du xixe siècle pour dénoncer l’ingérence de la religion dans la politique et dans la société. Ce parti rassemblerait des tristes sires, des faux dévots, des faibles d’esprit dominés par les jésuites et soumis à un clergé plus soucieux de sa prééminence que du soin des âmes. Victime de son succès, cette entité « parti dévot » a progressivement gommé les individus, si bien que les historiens s’intéressant à certains de ses membres constatent une distorsion entre sources et historiographie et contestent l’existence même du parti dévot au xviiie siècle.
35 Le considérer comme un objet historique à construire, c’est l’envisager dans ses interactions avec les autres forces politiques et sociales du siècle, à la lumière d’un corpus de sources varié et sur une durée suffisamment longue pour superposer ses aspects éphémères et durables. À condition de l’entourer de précautions méthodologiques et sémantiques, l’étude du parti dévot permet de comprendre les rapports entre l’individu et le groupe, d’estimer le poids respectif de la religion et de la politique, de cerner les interactions entre réalité, pratique et imaginaire politiques.
[ 1] Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1993 [1975].
[ 2] M. Vénard, L’âge de raison…, op. cit., p. 138.
[ 3] H. Drévillon, « La monarchie des Lumières… », op. cit., p. 306.
[ 4] Voir par exemple J. Michelet, Histoire…, op. cit., t. 18, p. 300, ou Dale K. Van Kley, Les origines religieuses…, op. cit., chap. i.
[ 5] F. Bluche, Louis XV, op. cit., p. 12.
[ 6] J. Swann, Politics…, op. cit., pp. 87-155. Déjà dans J. Michelet, Histoire…, op. cit., t. 19, p. 91.
[ 7] Créé par l’édit de mai 1749, le vingtième était un impôt permanent de 5 % sur tous les revenus (fonciers, mobiliers, créances, offices, industrie…) connus d’après une déclaration des contribuables.
[ 8] Voir par exemple D. K. Van Kley, Les origines religieuses…, op. cit., pp. 371-446 ; J. Swann, Politics…, op. cit., pp. 284-368.
[ 9] D. K. Van Kley, Les origines religieuses…, op. cit., pp. 28, 31, 59, 95, 97, 109, 125, 188, 207, 252, 258, 278-281, 285, 337.
[ 10] François Furet, « Louis XVI », in F. Furet, Mona Ozouf (éd.), Dictionnaire critique de la Révolution française, t. 2 « Acteurs », Paris, Gallimard, 1992 [1988], p. 166. Pierrette Girault de Coursac, L’Éducation d’un roi : Louis XVI, Paris, Gallimard, 1972. L’accusation est déjà dans J. Michelet, Histoire…, op. cit., t. 19, p. 176 ; dans É. Lever, Louis XVI, op. cit., pp. 29-59 ; ou dans F. Bluche, Louis XV, op. cit., p. 155.
[ 11] Pierre Rosanvallon, Le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, 1998, pp. 226-228.
[ 12] Ch. de Lacretelle, Histoire de France…, op. cit., t. 2, p. 167.
[ 13] H. Bonhomme, Louis XV et sa famille, op. cit., pp. 132-133.
[ 14] M. Marion, Machault d’Arnouville…, op. cit., p. 310.
[ 15] Lewis Berstein Nammier, The Structure of Politics at the Accession of George III, Londres Macmillan, 1929, 2 volumes ; Personalities and Powers, Londres, Hamilton, 1955. Sur l’influence de cet historien, voir D. K. Van Kley « Pure Politics in Absolute Space : the English Angle on the Political History of Prerevolutionary France », Journal of Modern History, n° 69, 1997, pp. 754-784.
[ 16] Peter R. Campbell, « Old Regime Politics and the New Interpretation of the Revolution », Renaissance and Modern Studies, n° 33, 1989, pp. 12-14.
[ 17] J. Swann, Politics…, op. cit., pp. 214-215.
[ 18] B. Hours, Le dauphin caché…, op. cit., p. 202. Voir aussi comte de Tocqueville, Histoire philosophique…, t. 2, p. 83, n. 1 et p. 312 ; B. Hours, Louis XV et sa cour…, op. cit., p. 236 ; M. Marion, Machault d’Arnouville…, op. cit., p. 308.
[ 19] Y. Combeau, Le comte d’Argenson…, op. cit., p. 163. Idée similaire dans Ch. de Lacretelle, Histoire de France…, op. cit., t. 4, p. 320. P. Gaxotte, Le siècle…, op. cit., p. 306. P. del Perugia, Louis XV, op. cit., pp. 232-233 ; M. Antoine, Louis XV, op. cit., p. 627.
[ 20] Y. Combeau, Le comte d’Argenson…, op. cit., p. 459.
[ 21] B. Hours, Le dauphin caché, op. cit., p. 483.
[ 22] B. Hours, « Carrière et ambition… », op. cit., p. 141.
[ 23] B. Hours, Louis XV et sa cour…, op. cit., p. 165.
[ 24] Ibid., p. 252.
[ 25] C. Maire, De la cause de Dieu…, op. cit., p. 374.
[ 26] M. Antoine, « Préface », in Y. Combeau, Le comte d’Argenson…, op. cit., pp. VII-VIII.
[ 27] D. Masseau, Les ennemis des philosophes…, op. cit., pp. 75-77.
[ 28] Luc Boltanski, Les cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Minuit, 1982, p. 48.
[ 29] Ch. de Lacretelle, Histoire de France…, op. cit., t. 2, p. 72 ; t. 4, pp. 5, 6, 21, 28, 113, 126, 275, 336. J.-B.-H.-R. Capefigue, Louis XV et la société…, op. cit., t. 1 p. 403 ; t. 2 p. 146 ; t. 3, p. 13 ; t. 4, pp. 40, 136, 140 ; Louis XVI, son administration…, op. cit., t. 1, p. 196. Comte de Tocqueville, Histoire philosophique…, op. cit., t. 1, pp. 7, 517 ; t. 2, pp. 74, 220, 330, 366, 528.
[ 30] Comte de Tocqueville, Histoire philosophique…, op. cit., t. 1, pp. II, 33, 317.
[ 31] J. Michelet, Histoire…, op. cit., t. 18, p. 215.
[ 32] Georges Mongrédien, La journée des dupes 10 novembre 1630, Paris, Gallimard, 1961 ; Louis Châtellier, L’Europe des dévots, Paris, Flammarion, 1987 ; Alain Tallon, La Compagnie du Saint-Sacrement (1629-1667). Spiritualité et société, Paris, Le Cerf, 1990.
[ 33] François Hartog, Jacques Revel (éd.), Les usages politiques du passé, Paris, EHESS, 2001.
[ 34] Jules Flammermont, 
[ 35] J. Michelet, Histoire…, op. cit., t. 26, pp. 249-250.
[ 36] E. Lavisse, « Louis XIV, la fin du règne… », op. cit., p. 279. Pierre Nora, « Le Petit Lavisse, évangile de la République », Lieux de mémoire, t. 1, La République, Paris, Gallimard, 1986, pp. 247-289.
[ 37] Ch. de Lacretelle, Histoire de France…, op. cit., t. 3, p. 149.
[ 38] M. Marion, Machault d’Arnouville…, op. cit., pp. 328, 338.
[ 39] P. Gaxotte, Le siècle…, op. cit., p. 163.
[ 40] Citations extraites de P. del Perugia, Louis XV, pp. 95, 97, 122 (parti prêtre) et de D. K. Van Kley, Les origines religieuses…, op. cit., pp. 190-191.
[ 41] M. Antoine, Louis XV, op. cit., pp. 8, 925. F. Bluche, Louis XV, op. cit., pp. 9-13. P. Gaxotte, Le siècle…, op. cit., pp. 8-10, 369, 487.
[ 42] P. Gaxotte, « Préface », in J.-B. Ebeling, Louis XV. Extraits des mémoires du temps, Paris, Plon, 1938, t. 1, p. XII.
[ 43] H. Bonhomme, Louis XV et sa famille, op. cit., pp. 24-25, 62. Ou M. Marion, Machault d’Arnouville…, op. cit., pp. XV-XVI.
[ 44] P. Gaxotte, « Préface », op. cit., p. XIV.
[ 45] B. Hours, « Entre tradition et Lumières, l’infortune historiographique d’un prince chrétien : le Dauphin fils de Louis XV », Homo religiosus. Autour de Jean Delumeau, Paris, Fayard, 1997, pp. 476-482 ; C. Maire, De la cause de Dieu…, pp. 370-371 ; D. Masseau, Les ennemis des philosophes…, op. cit., p. 77.
[ 46] B. Hours, Louis XV et sa cour…, op. cit., pp. 252, 275.
[ 47] Ibid., pp. 278-279.
[ 48] Y. Combeau, Le comte d’Argenson…, op. cit., pp. 459.
[ 49] D. K. Van Kley, « Pure Politics… », op. cit., p. 767.
[ 50] Katia Béguin, Les princes de Condé. Rebelles, courtisans, mécènes dans la France du Grand Siècle, Seyssel, Champ Vallon, 1999, pp. 113, 131.
[ 51] P. Rosanvallon, Le Peuple introuvable…, op. cit., pp. 227-228.
[ 52] H. Drévillon, « La monarchie des Lumières… », op. cit., p. 306.
[ 53] Tel Y. Combeau, Le comte d’Argenson…, op. cit., p. 12.
[ 54] P. del Perugia. Louis XV, op. cit., p. 92.
[ 55] H. Drévillon, « La monarchie des Lumières… », op. cit., p. 301.
[ 56] J. Michelet, Histoire…, op. cit., t. 16, pp. 299-301, t. 19, pp. 199-200.
[ 57] Robert Descimon, Qui étaient les Seize ? Mythes et réalités de la Ligue parisienne (1585-1594), mémoires publiés pour la Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Paris et de l’Île-de-France, 1983, t. 34, p. 77.
[ 58] J. Revel (éd.), Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard-Seuil, 1996.
[ 59] Christine Gouzi, « François Boucher, peintre religieux », Chrétiens et sociétés, Bulletin du centre André Latreille et de l’IHC, n° 9, 2002, pp. 35-57.
À travers l’étude du parti dévot dans la France du xviiie siècle, cet article expose la construction d’un objet historique. Il interroge l’écriture de l’histoire, puis explique la genèse et les utilisations de la catégorie « parti dévot » par les historiens. Fondé sur l’analyse historiographique, un objet historique peut se construire, à l’aide d’une méthode d’investigation et d’un corpus de sources adéquats.
This article sets out to show how an historical object is constructed through the study of the dévot party in 18th century France. First, it examines how the party’s history has been written, then explains how the category of “dévot party” came into existence and has been used by historians. Based on historiographical analysis, an historical object can be constructed using an investigative method and a body of adequate sources.
Agnès Ravel « Construire un objet de recherche en histoire : le parti dévot au xviiie siècle », Genèses 2/2004 (no55), p. 107-125.
URL : www.cairn.info/revue-geneses-2004-2-page-107.htm.