Genèses
Belin

I.S.B.N.2701137276
176 pages

p. 126 à 145
doi: en cours

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Fenêtre

no55 2004/2

2004 Genèses Fenêtre

Un sociologue avec des « scientifiques durs » sur la toile.

Conditions de la recherche au CNRS pour la plus mal aimée des sciences et aperçu de ses relations avec certaines des plus légitimes

Bernard Zarca
Cet article rend compte des conditions de réalisation d’une enquête par questionnaire effectuée via internet auprès de mathématiciens et scientifiques des sciences connexes aux mathématiques et visant à caractériser l’ethos professionnel des mathématiciens. Les difficultés techniques rencontrées lors de la préparation de l’enquête et tout au long de son déroulement donnent à voir les mauvaises conditions du travail de recherche en sociologie au CNRS. Mais les réactions du milieu professionnel enquêté révèlent déjà, quant à elles, certains traits de son ethos. This article recounts a survey aimed at characterising the professional ethos of mathematicians conducted by sending a questionnaire over the Internet to mathematicians and researchers in math-related sciences. The technical problems encountered in preparing the survey and during the survey process give a clear idea of the poor conditions for under which sociological research is carried out at the CNRS. But the reactions of the professional milieu under study already revealed some of the features of its ethos.
C’est au printemps de l’année 2000, lors d’une discussion à déjeuner avec un collègue mathématicien ouvert aux sciences humaines, parce que je lui avais parlé de ma propre vision des mathématiques et de mon intérêt pour cette science, que surgit l’idée d’une collaboration entre nous pour étudier l’ethos mathématicien. De cet objet de recherche dont l’étude m’a conduit à réaliser une enquête sur la toile, il ne sera pas question ici sinon marginalement. Une fois n’est pas coutume, mon propos, des plus simples en l’occurrence, portera sur les conditions techniques et sociales du déroulement de cette enquête, lesquelles ne sont pas sans enseignement d’ordre sociologique. Nécessaire pour qui privilégie le principe de réflexivité en sociologie, cette seconde enquête (« qualitative ») sur l’enquête (« quantitative »), montrerait, s’il en était besoin, la complémentarité de ces deux modes d’approche du social.
Le sociologue sait d’expérience qu’il est plus difficile d’enquêter parmi les dominants que parmi les dominés. Ceux-ci peuvent y trouver une manière de reconnaissance sociale quand ceux-là y voient souvent une perte de temps. Lorsque, de par leur profession, les enquêtés regardent avec quelque suspicion ou quelque condescendance la sociologie, le sociologue enquêteur peut rencontrer des difficultés relationnelles et des résistances à son entreprise d’objectivation, laquelle n’est pas innocente en ce qu’elle risque de donner à voir ce que certains se refusent à voir ou à laisser voir. L’empathie nécessaire à la compréhension de la manière d’être des groupes humains qui est pour le sociologue sa propre raison d’être, ne saurait glisser vers la complaisance ni se confondre avec la dénonciation. Mais cette posture même, à la fois de proximité et de distance, peut lui être contestée par qui, de par sa position dominante, voire aristocratique, tient à conserver ses distances.
Le sociologue qui travaille au CNRS a très peu de moyens. Cela ne date pas d’hier. Un chercheur d’âge mûr a de longtemps intériorisé ses mauvaises conditions de travail. Mais la pénurie a des limites. Fût-on un très bon bricoleur, il est excessivement difficile, pour ne pas dire impossible, de réaliser une enquête extensive sans financement spécifique, correspondant à une demande finalisée. Voudra-t-on donc innover grâce à internet, et ainsi réduire les coûts au strict minimum, le manque d’assistance informatique se révélera un handicap majeur. L’artisan-sociologue, qui est son propre gestionnaire, son propre administrateur, son propre secrétaire de recherche, son propre assistant technique, son propre enquêteur, son propre statisticien, et qui n’a pas l’heur d’être son propre informaticien subira les terribles conséquences d’une division du travail dont la recherche scientifique est à l’origine, mais que paradoxalement les pouvoirs publics rechignent à reconnaître au moins aux sciences sociales : le manque de postes d’informaticien y est criant. Or, pour qu’une enquête soit réalisable, des compétences sont requises à chacun des maillons de la chaîne de travail. Un seul lâcherait-il et tout le reste de l’effort, long et coûteux, aurait été effectué en pure perte.
L'objet de l'enquête
Science éminnement légitime, dont la rigueur est allée en se renforçant au cours de ses vingt-cinq siècles d’histoire cumulative, la mathématique offre l’exemple quasi pur d’une profession par l’étude de laquelle il est possible d’éprouver la pertinence du concept sociologique de champ. S’il était un champ scientifique idéaltypique, ce pourrait bien être le « champ mathématique », l’autonomisation de son objet étant maximale, la dépendance par rapport à son extérieur, notamment par rapport aux champs économique et politique, autrement plus faible que pour d’autres sciences, la norme de la nécessité démonstrative l’unifiant en ce qu’elle est au fondement même de l’activité et est universellement partagée, le contrôle collectif de son respect demeurant strict bien que de plus en plus problématique – sorte de règle d’un jeu austère et pouvant cependant procurer des plus intenses plaisirs de l’esprit, réservé à des happy few parmi lesquels l’éventuel tricheur tenté de récidiver pour assurer son existence économique perdrait à ce point la face qu’il signerait sa mort sociale – à telle enseigne que la preuve mathématique en tant que telle est devenue, par un retour réflexif de l’activité mathématicienne sur elle-même, l’objet d’une théorie interne, obéissant à cette norme. On suppose que de par la nature de leur objet, leur disposition à l’abstraction, leur formation très sélective, les mathématiciens ont un ethos professionnel (rapport à leur métier, à leur communauté professionnelle et au monde en général) spécifique, qu’il s’agit de caractériser, dans sa forme la plus pure : une extrême exigence de vérité, et dans ses déclinaisons, et qui doit nombre de ses propriétés au niveau très élevé d’investissement dans le travail requis par la norme d’excellence qui prévaut dans la profession et à la grande distanciation au monde social que cela implique. Toutefois, les clivages intérieurs existent et doivent être mis en évidence et hiérarchisés : entre mathématiciens appliqués et mathématiciens purs, entre disciplines, entre genres, très inégalement représentés, etc. En quoi la structuration de la profession permettrait-elle de la caractériser comme champ ? Ce champ, s’il existe en tant que tel, est-il unique ou ne se décompose-t-il pas en sous-champs à ce point autonomes dans leur fonctionnement que l’entité englobante tendrait à perdre son unité ? Ce champ, s’il existe, peut-il être circonscrit à l’échelle d’un seul pays, là où se livre principalement la lutte pour l’accès aux postes qui permettent de jouer plus ou moins continûment à un jeu qui demande qu’on lui consacre beaucoup de temps, ou bien ne faut-il pas l’appréhender au niveau mondial, là où se définissent les enjeux de recherche, où ont lieu les échanges, où se situent les partenaires-adversaires travaillant dans le même domaine et avec le très petit nombre desquels il est parfois seul possible de communiquer sur son travail, tant est grande la spécialisation, qui est désormais le seul niveau où se reconnaît l’excellence ? Autant de questions auxquelles l’enquête doit nous aider à répondre, quitte à rectifier nos instruments d’analyse.
Outre des informations portant sur leur origine, leur formation initiale, leurs études supérieures, leurs différentes activités professionnelles et extra-professionnelles, leur position dans la profession (postes, responsabilités…), on demande aux enquêtés de s’exprimer sur leur rapport au travail, leur philosophie mathématique, leurs relations dans leur communauté professionnelle, leur manière de travailler (formes, étendue et nature des collaborations, échanges, partage entre enseignement, recherche et responsabilités administratives…), la valeur qu’ils accordent à différentes dimensions du métier, etc. La comparaison avec des scientifiques des sciences connexes aux mathématiques (physique théorique, mécanique, informatique) permet de déterminer les différences les plus saillantes.
Les mauvaises conditions de travail ne sont pas sans conséquences négatives sur les relations entre l’enquêteur et ses enquêtés, quels qu’ils soient : tout entravement de la communication affaiblit en effet la motivation à répondre des personnes sollicitées. On ne s’étonnera donc pas que les conditions à la fois sociales et techniques de mise en œuvre de la recherche se soient conjuguées pour rendre cette enquête via internet auprès de « scientifiques durs » particulièrement difficile.
 
Sciences « dures », communautés élitistes
 
 
J’avais pensé depuis longtemps faire une recherche sur l’ethos mathématicien, mais je n’avais pas osé l’entreprendre, crainte de ne pas être à la hauteur de l’entreprise, vu mon ignorance à peu près totale de la mathématique en train de se faire ; faute de contacts non marginaux dans ce milieu professionnel relativement fermé, où je risquais d’être accueilli narquoisement si ce n’était avec quelque mépris, étant donné la différence de prestige entre la reine des sciences et la « molle » sociologie. Je ne me trompais guère en supposant que le monde mathématicien tendait à percevoir négativement ma discipline d’observation et d’analyse du monde social, laquelle présentait toutes les chances, pour un esprit abstrait, de ne pas s’être écartée du sens commun véhiculé par les médias. J’avais raison de croire que les mathématiciens – « les » étant pris en un sens statistique – nourrissaient un préjugé ultracritique à l’égard de la prétention des sciences humaines à la scientificité, enclins qu’ils étaient à en mesurer le degré à l’aune de la mathématisation. Norbert Elias a écrit :
« Tout représentant d’une discipline scientifique spécialisée incline à considérer son propre champ de recherche comme un objet isolé et à lui conférer une autonomie absolue vis-à-vis des domaines d’investigation des autres sciences [1]. »
Imaginez alors qu’un sociologue veuille pénétrer le champ mathématique ! On peut supposer que ce champ est au mieux protégé « par des normes professionnelles bien établies et par d’autres mesures institutionnelles de sécurité contre l’intrusion de jugements de valeur hétéronomes » [2], que la distanciation par rapport au cours du monde social y est maximale. Le sociologue, qui doit constamment exercer sa vigilance pour se dégager de l’hétéronomie, risque de rencontrer quelque résistance à l’analyse de la part de ses agents. Si je tenais à un mathématicien le discours suivant de Pierre Bourdieu, qu’« une fois que l’on a accepté le point de vue constitutif d’un champ, on ne peut plus prendre sur lui un point de vue extérieur […] [que] le nomos n’a pas d’antithèse […], [qu’]il ne peut produire les questions propres à le mettre en question » [3], il me demanderait de démontrer ces propositions, d’en donner la preuve, soit par déduction à partir de postulats pour lui évidents, soit par leur confrontation aux faits réglée selon le canon de la science « dure », ce que les sciences humaines ont quelque mal à faire. Je citerai deux exemples d’une telle attitude qui, si elle n’est pas systématique et a été contredite par la réceptivité à mon initiative d’enquête d’autres agents occupant une position parfois centrale dans leur profession, n’en est pas moins révélatrice.
Le premier est celui d’une mathématicienne qui, en tant que femme, trouva cette initiative intéressante, mais qui, tout en voulant m’aider en faisant de la publicité autour d’elle, exprima son scepticisme quant à son succès : ce n’est pas de la science, argua-t-elle, en dépit de votre utilisation de la statistique, et donc, l’enquête sera mal reçue par le milieu. La manière dont la chose me fut dite signifiait que cette personne reprenait à son compte ce jugement. « La mesure » statistique des phénomènes sociaux n’assurerait nullement leur existence d’objets de science, car ces phénomènes ne sont pas constitués en tant que tels par la mathématisation ; ils demeurent donc hors champ scientifique, c’est à peine s’ils existent : ils relèvent de ce que les humains peuvent éprouver, subjectivement ; par exemple, pour les femmes : la domination masculine. À ce titre, ils peuvent intéresser une femme. Mais qu’une mathématicienne fasse un pas de plus en leur accordant un statut légitime d’objets de science, et elle risque de se discréditer. La pression collective est telle que ce serait déroger soi-même aux normes de rigueur et de précision qui font la valeur du groupe lorsqu’il se pense par rapport à son extérieur et la valeur de chacun de ses membres en son sein : le jugement individuel est nécessairement un jugement social ; il tend donc à être conformiste, et ce conformisme de bon aloi s’appuie en général sur une connaissance succincte des disciplines éloignées que l’on juge.
« D’ici un siècle, écrivait le mathématicien Moris Kline en 1980, il existera des laboratoires de plus en plus grands et de plus en plus d’experts pour la production de masse de faits. La question de savoir si ces faits resteront de simples faits ou deviendront de la science dépendra de la mesure dans laquelle ils seront mis en contact avec l’esprit des mathématiques [4]. »
Telle est sans doute la croyance minimale partagée par la grande majorité des mathématiciens. Et qu’un sociologue peut faire sienne dans la mesure où ces derniers accepteraient, quant à eux, que l’intuition physique aidée de l’intuition mathématique, et, mutatis mutandis, l’intuition sociologique, qui a plus de mal à l’être parce que la logique de la pratique n’est pas la logique scolastique, sont d’abord nécessaires à la production de faits pertinents dans leur domaine respectif.
Le second exemple est celui d’un président de société savante, rencontré par l’entremise du mathématicien avec lequel j’avais commencé de collaborer, qui, en réponse à notre sollicitation d’aide à la constitution d’un échantillon, au cours d’une entrevue où nous l’informâmes de notre projet, m’explicita avec une grande franchise et un non moins grand manque de tact, l’image qu’il s’était depuis longtemps formée de l’enquête sociologique, après qu’il m’eut écouté cinq minutes lui en détailler la méthodologie sans que je parvienne à perturber les principes de sa vision : un sien collègue américain avait été contacté par un sociologue quelques années auparavant pour participer à une enquête. Il n’avait pas répondu au questionnaire. Bien plutôt avait-il écrit un article pour démontrer que « la chose » n’avait rien de scientifique. J’étais par avance quasiment disqualifié. Et je ne fus pas aidé par lui, faute d’accepter que mon questionnaire fût évalué par le comité scientifique de la société qu’il présidait sans que je pusse le défendre devant celui-ci - comité au demeurant très honorable, je n’en doute pas un instant, mais ayant à l’évidence la sociologie infuse de surcroît, du moins dans l’esprit de son président. J’aurais conçu qu’une société savante ne souhaite pas m’aider à la réalisation d’une enquête auprès de ses membres réels ou potentiels sans avoir pris connaissance de la teneur « politique » du projet. Peut-être, en dépit de mes intentions affichées, pouvait-il aller à l’encontre des intérêts des mathématiciens, peut-être pouvait-il desservir leur « cause ». Mais rien ne me fut dit qui pût signifier que l’attitude réticente face à laquelle je me trouvais s’expliquait par une suspicion de cet ordre-là. Je n’obtins aucune sorte d’aide en dépit de l’envoi d’un texte présentant le projet et donnant quelques exemples des questions qui seraient posées. Il fallait que mon intérêt pour l’objet de mes investigations encore à venir fût aussi grand que la distance qu’il est nécessaire de prendre à son égard, pour ne pas me détourner d’un milieu professionnel à ce point inélégamment représenté qu’à un visiteur bien intentionné de l’une de ses vénérables instances il prend soudain l’envie de s’en aller.
Contrairement à la majorité de mes collègues qui ne se sentent pas concernés par ce que précisément les mathématiciens valorisent, j’ai toujours été intéressé par les mathématiques, je pense être susceptible d’un peu comprendre ce qui fait courir un mathématicien, son illusio. Je ne fus donc pas surpris de la réaction d’un statisticien après qu’il eut lu le questionnaire de l’enquête que j’étais alors en train de tester : « Tu as fait des maths ? », m’interrogea-t-il en ne doutant pas de ma réponse. Il en était persuadé non pas parce que mes questions révélaient des connaissances plus qu’élémentaires en mathématiques, mais parce qu’elles lui « parlaient ». J’avais, sociologue, « le loisir de [m’]arracher aux évidences de l’existence ordinaire pour poser des questions extra-ordinaires » [5], mais je savais que je les adressais à un groupe d’agents peu ordinaires, que n’auraient pu interroger des enquêteurs ordinaires. Cette implication a pu agacer des personnes appartenant à la communauté mathématique ou à son voisinage immédiat, auxquelles mes questions ne « parlaient » pas, non que leur sens leur échappât, bien au contraire, mais parce que le seul fait de les poser actualisait des rapports de domination symbolique entre groupes voisins (tels qu’un autre statisticien n’aurait jamais osé, m’affirma-t-il lors d’un entretien seul à seul, se dire mathématicien, sauf « dans un contexte très grand public »). Ces personnes se sentirent en quelque sorte prises au piège par ces questions et ne voulurent pas y répondre, préférant préserver une identité professionnelle qu’elles estimaient ainsi menacée ou du moins non respectée dans sa différence spécifique. On m’a envoyé des courriels où j’ai pu lire, par exemple :
« J’ai effectivement commencé à répondre à votre questionnaire. Mais la nature des questions qui ne me paraissaient pas pertinentes (du moins à mes yeux de mathématicien appliqué) m’a découragé d’aller plus loin… et j’ai renoncé. J’espère pour vous que la communauté des mathématiciens sera plus coopérative que moi. […] »
ou encore ces propos beaucoup moins courtois, voire scandalisés :
« […] questions tordues (où l’on devine ce que vous voulez essayer de nous faire dire) […] »
« Scandaleux d’être aussi intrusif ! »
ou enfin, ce métajugement radical, sur le contenu du questionnaire, alors qu’il eût pu être formulé en tant que simple jugement, mais dans le cadre du questionnaire :
« Je n’ai rien à faire de la beauté des maths. »
Était ainsi délégitimée ma toute première question [6], qui portait sur ce thème et à laquelle il était possible de donner une réponse précisément équivalente à celle-ci, le choix de la réponse codée 0 signifiant qu’on n’accordait aucune valeur à cette « vertu » supposée des mathématiques. Mais en jouant le jeu de l’enquête plutôt que de protester contre son principe même en sortant de son cadre, on se fût positionné par rapport à des mathématiciens « purs » qui valorisent cette « beauté ». La réaction à l’enquête qui consiste à « botter en touche », à refuser par exemple, pour un mathématicien appliqué, l’idée que des jugements esthétiques puissent être comparés, parce que très probablement l’échelle des valeurs esthétiques doit sa force axiologique à son appui sur l’échelle des valeurs sociales que le groupe accorde à ses différents membres, est révélatrice du fonctionnement du « champ mathématique français » ; car au pays de Descartes, la tentation est forte pour ceux qui logent dans les cieux des idéalités les plus abstraites de regarder avec condescendance ceux qu’ils ne considèrent que comme des techniciens. Gageons qu’en ce pays les mathématiques appliquées sont aux mathématiques pures ce que les sciences humaines sont à la philosophie.
Vouloir caractériser l’ethos des mathématiciens en essayant, entre autres, de les comparer à leurs voisins immédiats ne pouvait que susciter la méfiance, voire l’agacement de plusieurs de ces voisins qui, bien qu’utilisateurs plus ou moins assidus des outils mathématiques, étaient prédisposés à ne pas jouer le jeu de la partie de l’enquête qui les interrogeait sur leur rapport aux maths, sans qu’il leur fût aussi précisément demandé quel était leur rapport à leur propre objet de science, quelque structuré que soit celui-ci par sa mathématisation. Aussi, certains des scientifiques non mathématiciens sollicités ont vu à tort dans ma démarche l’intention de « défendre une cause » [7] qui n’était pas la leur.
Mon collègue matheux et moi avons eu, à l’automne 2000, quelques séances de travail. Je soumettais à sa critique mes questionnements en vue de préparer une série d’entretiens que j’ai eus au cours du premier semestre 2001 avec une dizaine de personnes auprès desquelles il m’a introduit et qui m’ont réservé le meilleur accueil : des mathématiciens purs ou appliqués, des deux sexes, de statuts et d’âges différents et de diverses disciplines, mais aussi un informaticien théoricien et une historienne des mathématiques. Certaines de ces personnes furent plus intéressées que d’autres par mes questions, mais toutes se montrèrent cordiales. La plus sympathique image du microcosme des mathématiciens me fut donnée par un chercheur en logique mathématique qui d’emblée, et avec une simplicité communicative, me tutoya comme on tutoie une vieille connaissance, car telle est la norme d’adresse entre pairs dans un monde professionnel où la recherche de l’universel ferait de tout alter ego un semblable qui ne se distinguerait que par la singularité et la force de sa pensée en quête d’universel, où donc les différences statutaires seraient mises entre parenthèses, quand bien même elles existeraient avec tous leurs effets sociaux, parce que l’on y serait pris dans un jeu dont les règles, elles et elles seules, valent pour tous absolument, chaque pair valant, quant à lui, en fonction seulement de sa plus ou moins grande maîtrise du jeu – transparente cité de l’esprit dont les citoyens se connaîtraient sans gêne du fait d’y appartenir, étant entendu qu’ils ont tous été préalablement autorisés à en franchir le seuil gardé par la sévère devise antique : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre. »
J’ai ensuite élargi par des canaux différents ces contacts et ai également interviewé des physiciens théoriciens et des mécaniciens. Il m’est arrivé d’être une fois moins bien reçu. Disons simplement que les « communautés » scientifiques étant relativement fermées, l’intrusion d’un sociologue en leur sein est loin d’être un phénomène neutre : on ne dialogue pas avec lui seul, mais en s’adressant aussi aux agents de sa propre science, qui sont des interlocuteurs potentiels de ce perturbateur et qui sont présents sur un mode imaginaire lors de l’entretien. En général, les dominants, sûrs de leur légitimité et de la reconnaissance dont ils bénéficient, sont accueillants, sans avoir conscience du degré auquel leur posture tient à leur position. À l’inverse, il arrive aux dominés dans leur groupe d’exprimer leur contestation des hiérarchies qui y prévalent et leur difficulté à y être reconnus à la hauteur de leur prétention, par l’accueil embarrassé qu’ils réservent à qui est susceptible d’objectiver leur positionnement identitaire.
Jusque-là nul problème majeur, sinon celui de la gestion de la relation d’entretien qui, en la circonstance, est plus délicate du fait de la distance vicariante entre ses protagonistes, à la fois petite (du fait de la proximité des statuts socioprofessionnels) et grande (ne fût-ce que par la différence d’ancienneté et donc de légitimité existant entre les sciences pratiquées par chacun). Les mathématiciens, en France du moins, ont tendance à considérer qu’ils occupent le sommet d’une pyramide scientifique à la base de laquelle seraient les sciences humaines si elles n’en étaient pas exclues. Mais en dépit de cette hiérarchie de prestige, les hiérarchies statutaires sont équivalentes à tous les étages, les difficultés rencontrées dans le travail de recherche et d’enseignement scientifiques sont générales sinon identiques, le manque d’avenir des doctorants est partout dramatique.
 
La tentation et le prix de l’innovation
 
 
J’aurais pu multiplier ce type d’entretien et en dégager la substance d’un essai. Mais je suis un sociologue soucieux d’établir et d’analyser statistiquement certains faits pertinents, relatifs à l’objet que j’étudie, tout en sachant que les sciences humaines sont vouées à l’interprétation comme à la réflexivité. Le souci de comprendre, qui ne se confond nullement avec celui de la quantification, n’exclut pas la mise en relation méthodiquement contrôlée. Je fus donc immédiatement réceptif à l’idée que suggéra un mathématicien que je rencontrai de réaliser une enquête sur internet. C’était une excellente idée. Pour trois raisons.
Parce que la population concernée semblait s’y prêter parfaitement, les « scientifiques durs » étant les premiers à avoir navigué et communiqué sur la toile.
Parce qu’il y aurait là une innovation dans la recherche sociologique en France, sur le plan technique du recueil et de l’enregistrement de l’information, mais aussi du fait que la situation d’enquête serait originale : un enquêteur unique serait en contact potentiel avec de nombreux enquêtés par la médiation de courriels, lesquels ont pour norme une certaine concision, tout en permettant la levée, limitée, des censures propres à l’échange parlé face à face ou au téléphone.
Enfin et surtout parce que cela annulerait quasiment le coût d’une enquête par la voie classique (disons postale, puisqu’on peut supposer que les agents appartenant à la population concernée se débrouilleraient seuls en face d’un questionnaire, que les malentendus sur le sens des questions seraient réduits, que l’intervention d’enquêteurs formés à l’exercice de l’explicitation orale des questions écrites ne serait pas en ce qui les concerne absolument requise, qu’il y aurait d’ailleurs quelque difficulté à recruter de tels collaborateurs dans toutes les villes universitaires de France, à les former et, n’en déplaise à ceux qui ne fréquentent que les concepts, à les payer). Utiliser internet impliquerait en somme la réduction du travail administratif, l’absence de frais de papier, d’envoi et de retour des questionnaires par la poste, de saisie informatique des données recueillies, puisqu’elles le seraient automatiquement, et économiserait le temps nécessaire à chercher quelque cinquante mille euros pour payer tout cela ainsi que les salaires et charges de collaborateurs temporaires (les collaborateurs statutaires permanents n’existant que dans un monde scientifique idéal, très étranger à la sociologie).
Repérer une base d’adresses électroniques, contacter un échantillon représentatif de personnes et mettre un questionnaire sur un site internet, ce ne devait pas être une entreprise techniquement insurmontable ni d’un coût prohibitif. Mon collègue matheux m’assurait que le projet intéressait le directeur de son département universitaire auquel il en avait parlé et que ce dernier était prêt à nous procurer les moyens de le réaliser. Il devenait possible de le formuler précisément, car vouloir faire une enquête coûteuse sur un tel sujet, c’est désirer qu’elle soit impossible : allez donc trouver le mécène ! Aussi, des remarques analogues à la suivante, reçue par courriel, révèlent-elles une totale méconnaissance de mes conditions concrètes de travail et une grossière erreur de jugement sur mes investissements professionnels :
« Une telle enquête devrait être faite par des enquêteurs qui se déplaceraient pour des interviews. Cela serait beaucoup plus long et coûteux pour vous ; mais cela prouverait votre réelle implication dans cette enquête. »
On peut interpréter de telles réactions comme un signe de l’existence d’un hiatus, qui va sans doute grandissant, entre la valeur qu’ont à leur propres yeux des « scientifiques durs » et celle que la société civile et l’État, plus préoccupés de problèmes économiques et sociaux, leur reconnaissent : c’est comme s’il était dit au sociologue, qu’on conçoit souvent comme un serviteur de tel ou tel pouvoir, qu’il fallait que ces pouvoirs paient enfin pour connaître, et donc reconnaître, cette élite de l’intelligence un peu trop oubliée.
À tort ou à raison, je me suis lancé dans cette aventure. Au cours de l’année universitaire 2000-2001, je commençai à rédiger un questionnaire dont la thématique s’enrichit au fur et à mesure de mes entretiens avec des membres de la population concernée. Certainement à tort, penseront des collègues qui n’auraient pas franchi ce pas, ayant raisonnablement opté pour des méthodes d’investigation en harmonie avec les moyens que leur institution de recherche leur offre parcimonieusement. Il est certes possible d’effectuer des exploitations secondaires des enquêtes nationales réalisées par les grands instituts publics et dont les données sont mises à la disposition des chercheurs en sciences sociales, mais en ce qui concerne les enquêtes portant sur des populations spécifiques, qu’il y a lieu d’entreprendre soi-même, on ne dispose en général d’aucun moyen conséquent. Il faut être candide pour écrire que : « Les professeurs d’université disposent du travail des étudiants, les chercheurs du CNRS du travail d’enquêteurs […] » [8] pour réaliser des enquêtes par questionnaire. Quand on est chercheur en sociologie au CNRS, on sait qu’on ne dispose de rien à cette fin. Qu’il faut d’abord signer de très gros contrats pour engager temporairement et en nombre ce type de personnel. Et que, si des compromis sont possibles, la recherche contractuelle implique tout de même que le financeur soit intéressé par l’objet de la recherche et qu’il l’ait lui-même délimité lorsque des sommes importantes sont en jeu. Aussi, « l’enquête qualitative » est-elle la norme largement majoritaire – ceci étant dit sans déprécier implicitement l’approche ethnographique, que j’utilise, quant à moi, en interaction avec l’enquête par questionnaire et dont, bien sûr, il existe des exemples remarquables. S’il est économique de penser dans son fauteuil, comme ce à quoi semble réduire l’activité d’un chercheur en sciences humaines Svetan Todorov, pour qui statistique et platitude vont nécessairement de pair, comme seraient intrinsèquement liées, dans son esprit, pensée en chambre et vérité scientifique relative aux humains [9], s’il est relativement facile, pour qui possède le métier, de réaliser des entretiens permettant d’élucider ou d’approfondir une question, l’enquête sociologique par questionnaire auprès d’échantillons importants, constitue, quant à elle, une procédure longue, ingrate, coûteuse et exigeante sur le plan méthodologique. Si l’on désire apporter une preuve empirique tant soit peu rigoureuse à certaines propositions sociologiques, comme les instances de contrôle du travail scientifique sont censées l’exiger, le détour par la statistique, et donc par l’enquête extensive, est opportun. Il était jusqu’ici très coûteux. Grâce à internet, ce coût peut être considérablement réduit. Encore conviendrait-il que les chercheurs disposent des collaborations techniques nécessaires à une telle opération.
Les deux principaux problèmes qu’il fallait résoudre étaient de trouver une base d’adresses des membres des professions concernées par l’enquête et de mettre le questionnaire sur un site internet auquel un échantillon représentatif de ces membres, lui et lui seul, aurait un droit d’accès.
Le souci d’opérer comparativement afin de repérer des traits spécifiques m’a conduit à faire entrer dans le champ de l’enquête, outre les mathématiciens institutionnels, travaillant dans le cadre de l’université ou des organismes publics de recherche, des doctorants, postulants potentiels à l’entrée dans la profession, ainsi que des scientifiques des sciences ayant des rapports étroits avec les mathématiques : mécanique, physique théorique, informatique. Cette idée relevait d’une stratégie de recherche délibérée, que j’avais déjà expérimentée avec succès dans un autre domaine : analyser le bord pour mieux pénétrer le centre. Pour constituer un échantillon représentatif de l’ensemble de ces agents, je pensais au fichier « labintel » du CNRS. Je pus disposer d’une copie de ce fichier pour les mathématiciens et les physiciens théoriciens ; mais je m’aperçus que les adresses électroniques étaient le plus souvent manquantes.
L’idée de contacter les directeurs d’unités d’enseignement et de recherche ou de laboratoires de recherche par l’intermédiaire de leur responsable scientifique au CNRS put être mise en œuvre pour la mécanique, laquelle dépend du département des sciences physiques de l’ingénieur. La grande majorité de ces directeurs m’adressèrent la liste des noms et adresses électroniques de leurs collaborateurs concernés par l’enquête. Cette procédure ne fut pas généralisée, les responsables des autres départements ou leurs adjoints consultés refusant de s’y engager ou craignant qu’elle ne fût mal reçue : que l’on assimilât une enquête conçue en toute indépendance par un chercheur du CNRS à une démarche administrative ayant quelque visée cachée auprès de personnels jaloux de leur autonomie. Cet argument était perspicace, si j’en juge par les messages que j’ai reçus de la part de personnes qui m’ont demandé avec inquiétude quelle institution dont je leur avais dissimulé l’identité et le dessein avait commandité l’enquête que je réalisais pour son compte.
Le repérage systématique de la population concernée par l’enquête et le relevé des noms et adresses postales et électroniques ont été possibles grâce aux sites internet des différents laboratoires de recherche et équipes d’accueil universitaires. L’aide que le collègue matheux devait indirectement apporter à la réalisation du projet ne se manifestant toujours pas à l’automne 2001, et moi-même ne disposant d’aucune assistance technique ni administrative dans mon laboratoire, mais l’entreprise étant désormais trop engagée pour que je renonce à un projet dans lequel je m’étais beaucoup investi, j’ai dû effectuer entièrement moi-même ce travail de relevé. Un très long pensum. D’ailleurs, ce collègue qui n’avait apparemment rien obtenu (et dont je doute qu’il eût fait sérieusement les démarches correspondantes) disparut dès l’instant où je lui demandai de me donner un coup de main pour ce travail qu’il jugea certainement indigne d’un universitaire. Notre collaboration s’est arrêtée là.
On peut estimer que de l’ordre de 95 % de la population ont été repérés par la procédure utilisée [10]. La population est définie comme celle des mathématicien(ne)s, mécanicien(ne)s, physicien(ne)s théoricien(ne)s, informaticien(ne)s ou assimilé(e)s – dont en particulier les historien(ne)s, les philosophes et les didacticien(ne)s des mathématiques – censé(e)s appartenir à un laboratoire de recherche public ou à une équipe d’accueil universitaire relevant de l’une de ces sciences [11], à la date du relevé (soit octobre 2001-février 2002), de l’un des statuts suivants : chercheur ou enseignant-chercheur (éventuellement retraité car les émérites apparaissent dans la liste des membres des laboratoires ou équipes, éventuellement invité temporaire), post-doctorant, doctorant ; ou encore ayant un statut particulier : professeurs agrégés détachés dans l’enseignement supérieur, enseignant de classe préparatoire, enseignant du secondaire, etc.
L’enquête s’est déroulée en trois phases, 20 % de la population étant contactés dans un premier temps, en octobre 2002 [12]. Outre qu’il montra ce qui n’allait pas du point de vue informatique en dépit des contrôles préalables, ce test en vraie grandeur permit d’évaluer le taux de réponse : deux mois après le premier contact, par courrier postal et/ou électronique, d’un échantillon de 1 360 personnes dont certaines ne furent pas atteintes, 396 étaient entrées sur le site au moins une fois (soit 33,5 % des personnes qui avaient effectivement reçu le courriel de contact et donc les messages suivants de relance, ce qui est un bon score), mais 184 avaient terminé de répondre, soit 46 % seulement des entrants (et 15,5 % des personnes qui avaient effectivement reçu le courriel de contact). Il est vrai que le questionnaire est long et que la plupart des « scientifiques durs » assimilaient a priori un questionnaire sociologique à celui d’une enquête par sondage n’exigeant au plus que de distraire dix minutes pour y répondre. Beaucoup me firent savoir qu’ils manquaient de temps. La possibilité de répondre en plusieurs fois n’ayant apparemment pas été perçue, mes messages ultérieurs insistèrent sur ce point.
La fausse image d’un CNRS riche existe toujours : une personne qui alla jusqu’au bout du questionnaire ajouta un commentaire suggérant que le temps qu’elle y avait consacré eût normalement dû lui valoir une rémunération, d’autant que ce temps que j’avais soustrait à son propre travail accroissait mes chances de travailler moi-même. Le désintéressement du scientifique ne fait que traduire l’intérêt intellectuel qu’il trouve à faire son métier ; non à le connaître autrement qu’en le faisant. Mais qu’une jeune chercheuse ait une conception si désenchantée des relations que pourraient entretenir les mathématiques avec la sociologie en dit long sur la prégnance croissante de l’idéologie marchande jusque dans les milieux dont on pouvait croire qu’ils en étaient encore un peu préservés, et sur le malaise des jeunes entrant dans une activité que l’on ne choisit pas parce qu’elle est lucrative, mais qui, relativement à d’autres professions supérieures, est de moins en moins rémunératrice. Cette idéologie qui objective toute relation humaine en termes monétaires gagne du terrain : un autre jeune m’écrivit que la meilleure manière d’obtenir un échantillon conséquent de répondants eût été de rémunérer les personnes sollicitées, comme tel est effectivement le cas aux États-Unis. Faute d’être américain, j’ai donc volé du temps à des collègues plus « durement » scientifiques que moi en me justifiant par la croyance, peut-être prétentieuse, qu’ils seraient intéressés par mes questions. J’ai reçu plus de messages me signifiant cet intérêt que de messages où l’on m’avouait s’être ennuyé(e) à répondre à un questionnaire jusqu’au bout duquel on n’avait pas pu se traîner. Je sais gré à cette personne qui, bien qu’ayant eu les pires difficultés informatiques pour participer à l’enquête, n’en conclut pas moins le message qui m’en informait par une phrase d’espoir, espoir qui s’est heureusement réalisé :
« J’ai été très sensible à la qualité de l’enquête que vous menez, et je me doute que préparer la partie purement informatique du questionnaire n’a pas été simple non plus. J’espère donc pour vous que suffisamment de collègues réussiront à arriver au bout de ce parcours du combattant. »
(Malgré ses interrogations justifiées, cette personne ne pouvait pas savoir combien elle disait vrai sur la partie purement informatique…)
La deuxième phase a commencé à la mi-janvier 2003, visant à contacter 40 % de personnes supplémentaires, mais, l’objectif intermédiaire d’au moins 600 réponses complètes n’ayant pas été atteint au bout de deux nouveaux mois, malgré les relances mensuelles de l’ensemble des personnes jointes depuis le début de la première phase, l’ensemble des 40 derniers pour cent ont été contactés au cours d’une troisième et dernière phase initiée à la mi-mars 2003. L’enquête s’est terminée le 30 septembre suivant, les relances ayant concerné les trois échantillons successifs. Ce jour-là, 921 personnes étaient arrivées à la fin du questionnaire [13] sur les 2 300 qui étaient entrées sur le site au moins une fois, soit 40 %. En pourcentage du nombre des personnes atteintes par courriel, ces chiffres absolus correspondent à 16 % et 40 %. Toutes les personnes (dont l’adresse électronique était correcte) avaient été systématiquement relancées, qui pour commencer, qui pour terminer de répondre, le logiciel distinguant collectivement celles qui étaient déjà entrées sur le site des autres. Les relances, inutiles et inopportunes pour les personnes qui avaient terminé de répondre, ne pouvaient leur être évitées que si ces personnes s’étaient nominativement manifestées par courriel pour demander à être informées des résultats de l’enquête, cela leur ayant été suggéré sur une fenêtre du site apparaissant juste après l’envoi de l’information relative à la toute dernière partie du questionnaire. En ce cas, leur nom était supprimé de la liste d’envoi collectif des messages de rappel. J’ai reçu 353 courriels de ce type, soit 38 % des personnes qui étaient arrivées la fin du questionnaire.
J’avais obtenu ce résultat, pas tout à fait définitif, hélas ! non sans avoir dépensé beaucoup de temps et d’énergie, relancé plusieurs fois les personnes concernées, importuné ainsi une partie d’entre elles, reçu quelques messages de soutien et d’encouragement et davantage de contestations diverses et variées, messages rarement discourtois, exprimant le plus souvent un légitime agacement face aux problèmes techniques rencontrés : par exemple, non sans humour,
« Bonjour,
Il faut être victime d’une forme de masochisme pour faire une démarche qui va m’obliger ensuite à remplir un questionnaire pendant deux heures. Le temps est une denrée trop rare. Bref, j’ai tenté de me connecter sur le site pour l’enquête CNRS maths… À chaque tentative, je boucle sur la page d’accueil sans autre message… J’ai essayé en mémorisant, sans mémoriser le mot de passe
j’avoue avoir même essayé avec un mot de passe complètement faux
Rien !
J’utilise une machine sous linux. »
On m’a parfois demandé de rayer de la liste le nom d’un destinataire de mes propres messages ou, exceptionnellement, manifesté la très mauvaise humeur d’une personne indignée que je lui vole deux minutes par mois en l’obligeant à lire mes « spams ». Seule une petite minorité s’est ainsi exprimée.
Empêché d’utiliser un rapide et peu coûteux courriel pour contacter les personnes auxquelles s’adressait l’enquête par la responsable du réseau de mon institut – au motif qu’il ne fallait pas fournir, via internet, login et mot de passe autorisant l’accès au site – il m’a fallu envoyer moi-même un courrier postal [14], réaliser le mailing personnalisé avec un matériel d’impression qui m’a fait perdre des journées entières, sans compter la mise sous enveloppe… Mais soyons reconnaissants : l’affranchissement a été effectué automatiquement par les services de l’institut, le pliage de la lettre aussi, le tout gratuitement, mais… sous ma surveillance, car si une négligence avait rompu la correspondance ordinale entre lettre et enveloppe (toutes deux personnalisées) j’aurais perdu quelques jours de plus ! Ayant vécu ces avatars, je suis mûr pour trouver les sciences humaines en chambre fort attrayantes et, cela va sans dire, intellectuellement beaucoup plus excitantes que les enquêtes de terrain par la voie des ondes, frayée par le service de la poste… Les conditions matérielles de la recherche dans nos sciences ne contribuent pas peu, on l’aura compris, aux orientations méthodologiques.
 
Déboires informatiques
 
 
Le deuxième problème à résoudre pour réaliser l’enquête était donc de mettre le questionnaire sur un site dont je ne permettrais l’accès qu’aux seules personnes concernées. Je n’avais au départ aucune idée de ce en quoi ce travail consisterait. J’estimais raisonnable qu’on puisse répondre à un questionnaire relativement long en plusieurs fois. Cela me semblait incompatible avec l’exigence d’anonymat formulée par la Commission nationale informatique et libertés. La difficulté consistait en ce que si l’on n’associait pas un numéro d’observation à un couple de login et de mot de passe que l’on attribuait à une personne pour qu’elle ait accès, elle et elle seule, à un questionnaire, alors il était impossible de fusionner en un seul vecteur d’information ses réponses faites au cours de sessions successives.
Il s’est avéré très important que les personnes enquêtées puissent répondre en plusieurs sessions. Parmi les 921 personnes ayant atteint la fin du questionnaire, 55 % l’ont fait en deux sessions ou plus. 189 personnes, soit 8 %, sont entrées sur le site, ont créé un couple de login et de mot de passe anonymes, mais n’ont envoyé aucune information additionnelle. Il est probable que beaucoup d’entre elles ont eu des problèmes techniques dès leur tentative d’envoi de leurs réponses aux questions de la première fenêtre. Mais d’autres ont dû découvrir que l’enquête ne les intéressait pas ou, exceptionnellement, qu’elle ne les concernait pas ou encore que les questions posées étaient à leur sens trop « intrusives ». Il n’est pas possible de caractériser ces personnes puisque précisément, elles n’ont donné aucune information sur elles-mêmes. Par contre, on peut contraster les personnes qui n’ont pas terminé de répondre avec celles qui l’ont fait, puisque des renseignements de nature démographique et socioprofessionnelle étaient demandés sur la première fenêtre du questionnaire.
Les mathématiciens sont plus souvent allés jusqu’au bout du questionnaire (48 %) que leurs collègues des sciences connexes aux mathématiques (33 %). Hommes et femmes (42 % dans les deux cas), chercheurs et enseignants-chercheurs (47 % et 45 %) ont été aussi relativement nombreux à terminer de répondre. Par contre les doctorants et les postdoctorants l’ont été moins (37 %), comme si, conformément à ce que certains m’ont écrit, la question de leur avenir statutaire les préoccupait trop pour qu’ils aillent au bout d’une enquête qui ne faisait qu’aborder cette question, tandis qu’elle explorait différents autres aspects moins terre-à-terre du métier. De même l’ont été moins (31 %) les personnes ayant un statut particulier et qui, si j’en juge par la teneur des courriels que certaines d’entre elles m’ont adressés, ne se sont pas toujours senties légitimées à répondre.
De nombreux scientifiques, n’ayant aucune gêne à afficher leurs idées, auraient accepté un protocole d’enquête nominative. Certains d’entre eux, surtout agacés par la lourdeur de la procédure destinée à rendre anonymes leurs réponses, m’ont écrit qu’ils étaient indifférents à ce qu’on les identifiât, qu’ils n’avaient rien à cacher de leurs opinions et pratiques professionnelles et que j’aurais pu leur éviter de perdre du temps. Ce message, par exemple :
« Cher collègue,
[…] je me fiche pas mal de savoir si mes réponses vont rester anonymes. Donc si vous trouvez un moyen un peu moins compliqué, notamment sans cette procédure d’identification bizarroïde, je suis tout à fait prêt a reprendre le questionnaire là où j’en étais. Je trouve que c’est vraiment dommage, car plusieurs personnes m’ont dit tout le bien qu’elles pensaient de votre enquête.
Cordialement. »
Je crains que beaucoup d’autres n’auraient pas répondu à l’enquête s’ils n’avaient pas eu l’assurance de l’anonymat des réponses [15].
Des suspicions se sont en effet exprimées, en dépit de l’introduction d’une procédure contrôlable par la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés) pour garantir l’anonymat. Des personnes qui, après avoir cliqué sur l’adresse du site, ont vu s’afficher un certificat les prévenant que ce site n’était pas sécurisé, m’ont écrit qu’elles n’iraient pas plus loin. D’autres, que l’origine de l’information pouvant être identifiée lors de sa transmission, elles ne répondraient pas. D’autres encore, qu’il fallait que l’on soit sûr que je faisais bien ce que je disais faire pour assurer l’anonymat et que l’on n’était pas obligé de me croire. En effet. La seule garantie que je pouvais donner était que les chercheurs avaient une déontologie professionnelle qu’en général ils respectaient. Vu les soucis de différents ordres que j’ai eus à l’utilisation de cette procédure, j’aimerais dire que je m’en serais bien passé. Mais, c’était la solution sage qu’il fallait mettre en œuvre en dépit de sa lourdeur. En vérité, vu le spectre des réactions possibles, dont chacune est le plus souvent peu soucieuse des autres – contrairement à la posture du sociologue auquel l’enquête doit permettre de saisir la diversité réglée d’un ensemble de dispositions et de prises de position pour ensuite en rendre raison dans sa structure propre – la prudence s’imposait, celle-ci me valût-elle de nombreux messages sarcastiques.
S’oppose dans un premier temps à l’anonymat la tendance des producteurs intellectuels à se vivre comme inclassables. Ils sont prêts à accorder au sociologue un entretien « personnalisé », mais non à répondre à une enquête qui substituera à leur ego un simple point dans un espace de relations. On résiste à la sociologie objectivante – laquelle n’est qu’un moment de la démarche sociologique – parce qu’elle relativise l’image de soi en insérant chaque agent fort de son unicité dans un faisceau de relations qui nécessairement la lui fait perdre en ne retenant pas tout de lui : terrible et dernière atteinte au narcissisme, après celles infligées aux humains par Copernic, Darwin et Freud, surtout quand la valeur individuelle est principalement fondée sur le jugement exigeant des pairs. À l’inverse, l’anonymat est revendiqué ex-post, en n’acceptant pas que l’analyste nomme les points représentant des individus sur quelque graphe. Je trouve, quant à moi, cette revendication justifiée, car la publication de ses analyses risque d’entraîner des effets sociaux pervers dans le champ même que le sociologue étudie, s’il nomme les protagonistes d’un jeu à enjeux multiples, dont le moindre n’est pas de garder la face. Se soumettre à cette contrainte, c’est respecter les personnes tout en essayant d’expliquer les phénomènes sociaux.
Le principe de la procédure adoptée pour rendre les réponses anonymes est simple. Le couple des login et mot de passe fournis personnellement permet uniquement d’accéder à la deuxième page du site. On en crée alors un nouveau, qui n’est pas mis en correspondance avec le précédent (il faut m’en croire) et qui est donc connu de soi seul comme étant le sien. Étant mis en relation avec un numéro d’observation, il permet seul d’éventuels accès ultérieurs au questionnaire auquel on a commencé ou non de répondre lors de la connexion où il a été créé.
La majorité des enquêtés n’est pas retournée sur le site bien qu’elle n’ait pas terminé de répondre au cours de la première connexion. Certes, le contenu ou la longueur du questionnaire ont souvent été dissuasifs. Mais beaucoup ne l’ont pas fait parce qu’ils avaient égaré le login et/ou le mot de passe qu’ils avaient créés… et que je ne pouvais associer à leur nom. J’ai pourtant reçu de nombreux messages où on me les demandait, comme si ce que j’avais précisé sur l’anonymat dans ma lettre de contact et dans mes messages de rappel, et qui était rappelé sur le site, n’avait nullement été perçu ! Avant le lancement de la deuxième vague d’enquête, l’étudiant en informatique qui avait construit le site a fait en sorte que puissent apparaître à l’écran la liste des couples de login et mot de passe créés. Ainsi, lorsqu’une personne se souvenait vaguement du couple qu’elle avait créé et me fournissait une indication, je pouvais essayer de retrouver ce couple en recherchant tous ceux qui comprenaient une même sous-chaîne de caractères et en en privilégiant un et un seul qui était associé à une date d’entrée sur le site et à une année de naissance. J’ai ainsi permis à quelques personnes de bonne volonté de continuer de répondre, tout en oubliant aussitôt de qui il s’agissait, car l’anonymat était en principe levé en ce qui les concerne [16].
La mise sur site du questionnaire et l’écriture du logiciel de suivi de l’enquête ont été réalisées avec un an de retard sur la date prévue. Dès le début de l’année 2001, je m’étais adressé avec mon collègue matheux à des informaticiens de son département universitaire pour les interroger sur la faisabilité de l’entreprise et pour avoir une idée de son ampleur, avec l’espoir qu’une collaboration serait suscitée par le responsable de ce département. Ces informaticiens estimèrent, avant de voir le questionnaire qui n’était pas encore rédigé, que ce travail prendrait environ deux semaines [17] ; mais ils me renvoyèrent à l’informaticienne responsable du réseau de mon institut. Il se trouve qu’ils l’informèrent, je ne sais en quels termes, de l’existence du projet et du travail informatique qu’il impliquait ; mais en des termes tels qu’elle me proposa spontanément de s’en charger. N’ayant pas alors le premier euro, j’acceptai avec gratitude une telle marque de solidarité professionnelle sur un lieu de travail d’environ trois cents personnes où les informaticiens sont une espèce rare. Elle me demanda de lui remettre le questionnaire au mois de mai 2001 – ce que je fis en temps voulu. Elle m’en promit le résultat pour septembre. Septembre venu, elle m’annonça que le travail n’avait pas été fait par le stagiaire à qui, en réalité, elle s’était proposé de le confier et que, celui-ci s’en allant, il ne le serait pas sinon peut-être par elle-même… sans qu’elle pût me fixer quelque délai que ce soit.
Échaudé par cette expérience, je me suis adressé en octobre au journal du CNRS pour y publier une petite annonce dans le but d’entrer en contact avec un informaticien salarié de l’institution, qui, intéressé par mon projet, eût pu au moins m’éclairer sur la réelle ampleur du travail à faire et éventuellement m’aider. Le journal refusa, de peur que cela ne donnât des idées à d’autres chercheurs aussi pauvres que moi en collaboration informatique. On parla de mes soucis au service informatique de l’administration centrale. Ce qui me valut, après bien des hésitations de sa part, la visite d’un informaticien de ce service, qui m’expliqua qu’en effet, il me fallait créer une base de données sur un serveur, et que la solution serait… de sous-traiter le travail à l’extérieur du CNRS. Merci pour ces conseils judicieux !
Ainsi la seule solution qui s’offrait à moi était d’engager moi-même un stagiaire auquel mon laboratoire paierait une modique indemnité. L’étudiant engagé a fait le travail en un peu plus de deux mois, entre avril et juin 2002 [18]. Je l’ai félicité pour son sérieux et je maintiens mon appréciation favorable, en dépit des bugs qui se sont produits et même si certains enquêtés m’ont fait savoir avec la morgue du nanti que mon instrument de travail n’était à leurs yeux avertis qu’« une usine à gaz ». Il est vrai que plusieurs personnes ont rencontré des difficultés techniques en répondant à l’enquête ; mais pour la réaliser, mon propre parcours du combattant fut particulièrement long. Je n’ai pas su expliquer pourquoi certains enquêtés étaient renvoyés en boucle à la première page du site, alors qu’à partir de mon propre poste de travail, j’arrivais à passer ce cap avec leurs login et mot de passe. J’ai reçu plusieurs messages m’annonçant des abandons de la part de personnes rebutées par des échecs réitérés et dont la complaisance avait forcément des limites. Certes cet étudiant n’a pas fait un travail de professionnel chevronné, et le déroulement de l’enquête n’a pas été sans problèmes informatiques, loin de là. Mais cette façon artisanale de la réaliser avec sa seule aide, indispensable, était le mieux que je pusse espérer. Il faut rendre hommage à ce stagiaire qui a accepté de revenir travailler une journée pour régler nombre de problèmes qui demeuraient en suspens et rendaient excessivement pénible, sinon impossible, le suivi de l’enquête. J’ai pu continuellement communiquer par courriel avec lui pour qu’il essaie d’en résoudre d’autres – toutes choses qui bien sûr n’étaient pas incluses dans la convention de stage. Malheureusement, il n’a pas su résoudre d’autres problèmes, qui demeurent à ce jour une énigme.
Ainsi, plusieurs personnes ont été éjectées du site au moment où elles envoyaient l’information relative à une fenêtre. Y revenant, elles s’apercevaient que leurs réponses n’avaient pas été enregistrées et qu’il leur fallait recommencer. Ce bug face auquel j’étais totalement impuissant, aura, plus que tout autre problème, contribué à faire des dix mois d’enquête une période de forte tension et d’inquiétude. Il m’aura privé d’au moins une bonne trentaine d’observations. J’ai craint chaque matin de trouver des messages m’informant qu’il s’était produit. Le dernier message de ce type que j’ai reçu, venait d’un informaticien. Je le priai de m’excuser et lui demandai s’il avait quelque lumière sur l’origine possible d’un tel bug. Il me répondit qu’étant informaticien théoricien, il ne pouvait pas m’éclairer, mais aussi que l’informatique n’était pas une science exacte. Que pouvait donc faire seule, face au bug, la bien moins exacte encore sociologie ?
J’ai dû constater, une fois l’enquête terminée, qu’un bug plus « pervers » que le précédent s’était produit plus fréquemment. J’étais conscient qu’il se produisait, trois personnes m’ayant signalé qu’elles avaient été propulsées à la fin du questionnaire au moment où elles envoyaient l’information relative à la deuxième fenêtre. Je ne pouvais qu’espérer qu’il ne se produirait pas souvent. Il a pu se faire, en effet, que l’information relative à la fenêtre i ne me soit pas parvenue, la personne enquêtée étant directement passée de la fenêtre i-1 à la fenêtre i+1, sans pouvoir s’en rendre compte. Il est même arrivé qu’un tel saut se répète pour une autre fenêtre, voire que plusieurs fenêtres adjacentes soient sautées toutes à la fois. J’ai dénombré 69 cas où ce bug s’est produit pour les personnes qui étaient arrivées au bout du questionnaire. J’ai dû éliminer de l’échantillon sur lequel portera l’analyse ces observations très incomplètes.
Ces bugs se fussent-ils répétés avec une plus grande fréquence, c’eût été la catastrophe. Ils m’auraient fait perdre deux ans de travail.
Je ne crois pas être le seul chercheur du CNRS à déplorer la misère informatique de notre institution de recherche. Et l’absurdité économique à laquelle conduit le manque de compétences et de moyens. Ces carences m’ont contraint à effectuer pendant trois ans des tâches ne relevant pas de mes fonctions et le plus souvent ingrates. Mais peut-être était-ce là la preuve qu’il fallait donner de ma réelle implication dans l’enquête…
 
Questionnement en guise de conclusion
 
 
Le bricolage artisanal serait-il le moyen le mieux adapté à la conduite d’une investigation sociologique ? On peut tolérer qu’un chercheur en fin de carrière ait la lubie d’enquêter sur la mathématique, cette activité de l’esprit hautement désintéressée, mais alors : qu’il se débrouille avec les moyens du bord !
Dès sa prise de fonctions, le directeur actuel du département des sciences humaines et sociales du CNRS insistait sur « l’implication des ITA [19] dans le dispositif scientifique » et rappelait ce que chacun sait parfaitement depuis toujours : que « la recherche ne peut se développer dans les laboratoires sans la contribution d’ingénieurs, de techniciens et d’administratifs » [20]. À quand donc une urgente décision relative à l’informatique ? On ne saurait vouloir que tout laboratoire se voie affecter un informaticien polyvalent… et compétent. Mais enfin, qu’un institut regroupant une bonne dizaine de laboratoires ou groupements de recherche ne dispose pas d’un service informatique susceptible de résoudre les multiples problèmes de fonctionnement des ordinateurs et de répondre à la demande de travaux spécifiques, qu’on soit renvoyé au marché pour des tâches de cet ordre, voilà une aberration dont il serait éclairant de chiffrer le coût. Les restrictions de moyens, lorsqu’elles touchent à ce qui, cinquante ans en arrière, eût concerné le papier, les crayons et la calculatrice électrique, engendrent des pertes d’argent immédiates correspondant à du temps de recherche gaspillé. Elles risquent aussi de brider la motivation de jeunes chercheurs en sciences humaines et sociales, pourtant sévèrement sélectionnés et dont on ne stimulera ainsi ni la créativité ni la productivité. À moins qu’on ne désire les contraindre à penser dans un fauteuil, sinon, comme on a pu le dire il y a un quart de siècle, en chaise longue…
Maintenant que l’enquête est close, que ce témoignage et ces réflexions sont couchés sur le papier, commence une autre histoire, qu’il me faudra conter plus tard, dans un langage différent.
 
NOTES
 
[1]Norbert Elias, Du temps, Paris, Fayard, 1999, pp. 97-98.
[2]N. Elias, Engagement et distanciation, Paris, Fayard, 1993, p. 14.
[3]Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1999, p. 117.
[4]Moris Kline, Mathématiques, fin de la certitude, Paris, Christian Bourgois, 1987 [Mathematics : the loss of certainty, Oxford New York N Y, Oxford University Press, 1980], p. 530 (c’est moi qui souligne).
[5]P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 73.
[6]Donnons, en guise d’exemple de la manière dont le questionnaire était conçu, le libellé de cette question : Veuillez indiquer quelle valeur relative vous accordez vous-même aux « vertus » suivantes des mathématiques, sur une échelle de 0 à 5. Choisir le même nombre, quel qu’il soit, pour deux items différents signifie que vous accordez la même valeur aux « vertus » correspondantes ; choisir un nombre plus élevé pour l’un que pour l’autre, signifie que vous valorisez davantage la « vertu » correspondant au premier. Le choix de 0 signifie que vous n’accordez aucune valeur à la « vertu » correspondante ; le choix de 5 signifie, d’une part que vous lui accordez une très grande valeur, au moins égale à celle que lui accordent les scientifiques que vous connaissez professionnellement et qui, selon vous, lui accorderaient la valeur la plus grande, d’autre part que vous ne sauriez accorder une valeur plus grande à quelque autre « vertu » des mathématiques que ce soit :

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à leur utilité	-	-	-	-	...IMGIMF
0 1 2 3 4 5 à leur utilité - - - - - - à leur beauté - - - - - - au plaisir artisanal d'en faire - - - - - - à la compréhension du monde qu'elles donneraient - - - - - -

[7]Telle est l’expression qu’a employée un informaticien qui, après avoir commencé de répondre au questionnaire sur le site internet créé à cette fin, m’écrivit qu’il ne poursuivrait pas parce que le logiciel lui refusait de passer d’une fenêtre à la suivante sans avoir répondu à des questions qui ne lui parlaient pas. Ce n’est pas comme cela que j’arriverais à œuvrer pour la cause que je défends, me précisa-t-il. Il est vrai que le logiciel ne permettait de passer d’une fenêtre à la suivante qu’après avoir répondu à un minimum de questions, afin d’éviter prématurément un tel passage, irréversible, par inadvertance ou par erreur. Mais ce refus de répondre quasi systématique (puisque le minimum n’avait pas été atteint) est révélateur d’une volonté un peu crispée de signifier qu’on a pris ses distances par rapport aux mathématiques. Attitude sociologiquement compréhensible de la part d’un informaticien, dont la science a dû se démarquer des mathématiques sur le plan institutionnel il n’y a pas si longtemps.
[8]L’enquête par questionnaire, Genèses, n° 29, 1997, p. 99. Cette introduction à un dossier sur le thème n’est pas signée.
[9]Voir Sciences humaines : une mauvaise politique, article paru dans Le Monde du 7 octobre 2002.
[10]Il est possible qu’une petite unité n’ait pas de site ou qu’un site ait échappé au recensement ou que les noms des personnels d’un laboratoire ne soient pas mentionnés sur son site. Certaines adresses électroniques ont dû être reconstituées, avec un risque d’erreur. D’autres ont changé entre le moment du relevé et l’enquête, notamment du fait de la mobilité des agents. D’autres encore se sont avérées fausses du fait d’une absence de mise à jour du site, etc.
[11]On manque ainsi ceux de ces scientifiques qui collaborent à titre individuel dans des collectifs relevant d’autres disciplines scientifiques ; mais leur repérage eût été extrêmement long et difficile, alors qu’ils doivent être une très faible minorité de l’ensemble de leur population professionnelle.
[12]Je remercie les différentes sociétés savantes et les différentes personnalités scientifiques qui m’ont aidé, d’une manière ou d’une autre, à sa réalisation : SMAI, SFS, SFP, AFM, AFIT, ASTI et Louis Bompunt, Jean-Pierre Bourguignon, Michel Broué, Victor Sanchez, Bernard Tessier.
[13]Certaines malgré elles, sans avoir répondu aux questions de certaines fenêtres, suite à un bug.
[14]Il est vrai que j’ai obtenu de mon laboratoire enveloppes et papier à en-tête et de mon institut, qui bénéficiait de quelques crédits exceptionnels au moment opportun, 2 000 euros, qui me permirent d’envoyer quelque quatre mille lettres !
[15]Il s’agit bien de l’anonymat des réponses, car je peux savoir, pour une personne donnée, si elle a eu accès ou non au questionnaire. Je n’ai pas cherché à acquérir une telle information, très inutile à mon travail. Au contraire, dès que j’ai pris conscience du problème, j’ai supprimé de la base d’échantillonnage les noms des quelques personnes avec lesquelles j’avais eu un entretien lors de la préparation de l’enquête et qui n’ont donc pas été sollicitées pour y répondre. Je l’ai fait en pensant que je n’introduirais pas ainsi de biais de représentativité des échantillons, vu le faible nombre de ces personnes.
[16]Dernier problème à signaler par un chercheur qui a essuyé les plâtres pour un nouveau genre de terrain : il faut éviter, en fabriquant des login et des mots de passe, certains caractères susceptibles d’être mal lus, notamment le l, minuscule de L, que l’on confond avec le I, majuscule de i ou avec le chiffre 1 (I et 1 qu’il faut évidemment éviter tout autant). J’ai reçu de nombreux courriels me disant que les login et mot de passe attribués n’avaient pas été acceptés. Je les testais moi-même avec succès et répondais en levant l’ambiguïté fatale, laquelle m’aura coûté beaucoup de temps.
[17]J’estimai prudent de doubler ce temps et d’y ajouter deux semaines pour l’écriture des scripts de suivi de l’enquête (entrée des adresses électroniques et envoi de messages de rappel collectifs, statistiques relatives au nombre d’entrants sur le site, au nombre de connexions de chaque entrant, au nombre de fenêtres pour lesquelles l’information avait été envoyée, etc.). Bien plus tard, je consultai un informaticien auquel j’exposai mon problème en lui montrant le questionnaire, parce qu’il avait déjà fait ce genre de travail. Il me dit qu’en effet il serait capable de le refaire pour mon enquête en un mois, mais qu’un étudiant stagiaire aurait, quant à lui, besoin du double de ce temps. Il ne se trompait guère. Cependant, plus d’un an s’était écoulé avant que je n’obtienne cette précieuse information…
[18]Les stages ont lieu au printemps.
[19]Ingénieur-technicien-administratif.
[20]Voir l’éditorial du bulletin d’information du département des sciences humaines : Sciences de l’homme et de la société, n° 64, 2002, p. 2.
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P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 73. Suite de la note...
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