2004
Genèses
Document
Des législateurs-enquêteurs au début du xxe siècle
Francine Soubiran-Paillet
Une grève de tisseurs éclate à Armentières en septembre 1903. Jean Jaurès interpelle le gouvernement sur ce conflit. La Chambre décide alors de créer une commission d'enquête sur les conditions de travail dans l'industrie textile. La commission prépare un questionnaire et l'adresse à une série d'acteurs (syndicats, inspecteurs du travail, chambres de commerce, conseils de prud'hommes, etc.). Elle enquête également dans les principaux centres de l'industrie textile. L'article relate la mise en forme du questionnaire et analyse les façons d'enquêter des députés, les questions posées aux divers protagonistes et leurs manières de se positionner face aux députés.
A weaver’s strike broke out in Armentières in September 1903. Jean Jaurès questioned the government concerning the conflict. At the time, the Chamber decided to set up a commission to carry out an inquiry on the working conditions in the textile industry. The commission prepared a questionnaire and sent it to a series of actors (trade unions, work inspectors, chambers of commerce, industrial tribunals, etc.). It also extended its inquiry to the main centres of the textile industry. This article describes how the questionnaire was drawn up and analyses how the deputies carried out their inquiry, the questions raised by the various protagonists and how they positioned themselves in the face of the deputies.
Une grève de tisseurs éclate à Armentières en septembre 1903. Les grévistes revendiquent l’élaboration de nouveaux tarifs dans l’industrie textile, avec unification des salaires. Ils veulent également que ces derniers soient établis sur la base de la journée de dix heures, correspondant à l’application de la législation sur la durée du travail
[1], sans abaissement de leur rémunération. Une commission mixte se réunit et trouve un certain nombre de points d’accord. La question de savoir quand débutera une augmentation de tarifs demeure en litige et le préfet propose de recourir à un arbitrage
[2]. En novembre 1903, Jean Jaurès, député de Carmaux, interpelle le gouvernement sur ce conflit à la Chambre des députés
[3]. La Chambre décide d’instituer une commission d’enquête parlementaire sur l’état de l’industrie textile qui devra étudier les salaires des ouvriers du textile et les conditions de travail dans le secteur. Une telle nomination est à mettre en relation avec la sensibilisation de l’opinion à la condition des ouvriers du textile. Une série d’articles publiés dans
Le Temps, en novembre et décembre 1903, dresse en effet le tableau de la situation lamentable des tisseurs d’Armentières
[4].
La commission parlementaire chargée de procéder à une enquête sur l’état de l’industrie textile, relève d’un ensemble d’outils considérés comme constitutifs d’« une véritable pédagogie politique » par ceux qui en usent. Et Georges Clemenceau écrit en 1895 qu’on inculque « par ce grand exemple de l’enquête parlementaire, à la masse populaire, le sentiment que le Gouvernement de la République entre dans ses intérêts »
[5]. Quelles que soient les visées du pouvoir, les enquêtes ont en tout cas un caractère normatif, le savoir acquis sur une situation donnée autorisant des propositions de solution
[6], notamment législatives.
L’enquête de 1903 sur le textile
[7] est à replacer dans la mouvance des grandes enquêtes menées au cours du siècle précédent. Une enquête parlementaire est en effet réalisée dans les années 1870 sur les conditions de travail en France. Elle combine questionnaire et enquête orale. Mais seuls les patrons y seront consultés, pas les ouvriers
[8]. Le rapport Spuller de 1885 sera la première publication officielle à relayer le point de vue de ces derniers
[9]. Rien d’étonnant puisque les associations ouvrières avaient simplement été tolérées auparavant, et cela jusqu’à la reconnaissance du syndicat en 1884.
Ci-contre et pages suivantes :Commission d’enquête sur l’industrie du textile. Document conservé au Centre historique des Archives nationales, cote C 7318. © Atelier photographique, Archives nationales.
Marc Bloch écrit :
« Dans beaucoup de sociétés, l’application et, dans une large mesure, l’élaboration même des règles de droit ont été l’œuvre propre d’un groupe d’hommes relativement spécialisé et, dans ce rôle (que ses membres pouvaient naturellement combiner avec d’autres fonctions sociales) suffisamment autonome pour posséder ses traditions propres et, souvent, jusqu’à une logique de raisonnement particulière. L’histoire du droit, en somme, pourrait bien n’avoir d’existence séparée que comme l’histoire des juristes : ce qui n’est pas, pour une branche d’une science des hommes, une si mauvaise façon d’exister. Entendue en ce sens, elle jette sur des phénomènes très divers, mais soumis à une action humaine commune, des lueurs forcément incomplètes, mais, dans leurs limites, très révélatrices. Elle donne un point de vue sur le réel [10]. »
Reprenant à mon compte le point de vue de l’historien, je voudrais montrer ici comment, au début du siècle, des législateurs préparent dans des conditions bien identifiées (une enquête), une réponse (une loi éventuelle) destinée à résoudre un problème spécifique (un conflit entre ouvriers et patrons du textile). Je m’attacherai tout particulièrement aux façons de faire des députés-enquêteurs.
Préliminaires de l’enquête
La commission comprend trente-trois membres. Les juristes de formation y sont très actifs. Deux de ses vice-présidents sont en effet avocats, la plupart des secrétaires de la commission le sont aussi
[11].
La Commission d’enquête sur l’industrie textile
On retiendra parmi les membres de la commission parlementaire chargée de procéder à une enquête sur l’état de l’industrie textile et la condition des ouvriers :
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Gustave Dron (1856-1930), président de la commission, est médecin. Républicain, il est longtemps membre de la commission du travail de la Chambre des députés qu’il préside en 1905. Il est très actif en matière de législation du travail. Membre également de la Commission supérieure du travail.
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Jules Dansette (1857-1917), juriste de formation, appartient à une famille de grands filateurs d’Armentières. Élu député de la quatrième circonscription du Nord, il est inscrit au groupe des Républicains indépendants. À la Chambre, il s’opposera à J. Jaurès à propos de la genèse de la grève d’Armentières en 1903.
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Gustave Delory (1857-1925), ouvrier, est à l’origine du mouvement syndical dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais. Il est l’un des fondateurs du Parti ouvrier français, avec Jules Guesde. Il sera également député du Nord, de 1902 à 1925.
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Jean-Honoré Audiffred (1846-1917), vice-président de la commission, fait partie de la Gauche républicaine. Il est président de la commission d’assurance et de prévoyance sociale de la Chambre des députés et siège à la Commission d’hygiène publique. Il est membre du Musée social.
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Iriart d’Etcheparre (1859-1945) est vice-président de la commission. Avocat, il appartient au Parti républicain.
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Louis-Lucien Klotz (1868-1930), vice-président de la commission, est républicain et avocat. En 1899, il réclame une stricte réglementation du travail des femmes et des enfants.
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Louis-Antoine Buyat (1875-1963) est secrétaire de la commission. Avocat, il appartient à la Gauche radicale. Il est membre de la commission du travail de la Chambre des députés, ainsi que du Comité consultatif des assurances contre les accidents du travail.
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Laurent Bonnevay (1870-1957), avocat, est secrétaire de la commission. Républicain, il appartient à la commission du travail de la Chambre des députés et au Conseil supérieur des retraites ouvrières. Très préoccupé par les questions sociales et ouvrières, il laisse son nom à la première loi sur les habitations à bon marché de 1912.
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Albert Dormoy (1862-1941) est secrétaire de la commission et appartient au Groupe de l’union démocratique. Polytechnicien, il dirige une fonderie de bronze et des ateliers mécaniques créés par son père.
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Fernand Engerand (1867-1938), secrétaire de la commission, est avocat. Inscrit à l’Union républicaine, il est membre du Musée social.
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Marc Réville (1863-1920), secrétaire de la commission, est avocat. Républicain radical, il participe à l’amélioration de la législation du travail. Il préside la Commission du commerce et de l’industrie.
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Léon Mirman (1865-1949) est socialiste. Il deviendra directeur de l’Assistance et de l’Hygiène publique au ministère de l’Intérieur en octobre 1905. Il est rapporteur de la commission.
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Pierre Baudin (1863-1917) est avocat au barreau de Paris. Il sera ministre des Travaux publics de 1899 à 1902, dans le gouvernement Waldeck-Rousseau.
-
Jean Morel (1854-1927) est inscrit au groupe de la gauche démocratique radicale et radicale-socialiste. Il appartient à de nombreuses commissions de la Chambre des députés. Il est, comme L. Mirman, rapporteur de la commission.
Débats en commission
La commission se réunit à partir de la fin du mois de novembre 1903 pour déterminer la façon dont elle va travailler
[12]. La question centrale est celle des modalités de l’enquête in situ : la commission se déplacera-t-elle dans son ensemble ou se scindera-t-elle en sous-commissions ?
Un projet d’itinéraire va être établi par l’Office du travail
[13]. Le principe adopté est celui de la réunion générale des membres de la commission sur les lieux les plus sensibles et de l’envoi de sous-commissions dans les centres secondaires. La commission au complet se rendra dans trois régions : Roubaix, Tourcoing, Lille, Armentières ; Lyon et Saint-Étienne ; Rouen et la Normandie. Des sous-commissions visiteront des centres producteurs de laine, de coton et de lin, pour chacune de ces trois régions
[14]. Les auditions auront lieu dans l’ordre suivant : chambre de commerce, conseils de prud’hommes, syndicats ouvriers et syndicats patronaux, juges de paix et inspecteurs du travail
[15]. Les propositions d’audition transiteront par le préfet.
J. Morel est nommé rapporteur général de la situation de l’industrie. L. Mirman est chargé d’étudier la condition ouvrière et les rapports des ouvriers et des patrons
[16]. Il sera procédé au relevé des salaires ouvriers sur les livres de paie patronaux. Le 22 février 1904, L. Mirman rend compte à la commission de l’état de l’enquête sur les salaires dont il a été chargé. À Armentières, il a pu faire porter son regard sur huit tissages de toiles
[17]. La vérification des salaires aura lieu plus tard, avec deux employés de la préfecture du Nord qui effectueront le travail matériel de relevé. D’autres contrôles du même type se dérouleront à Lille, Roubaix, Tourcoing et dans d’autres centres
[18].
Les aides extérieures apportées à la commission
La commission reçoit avant tout l’appui de l’Office du travail, qui lui remet une série de documents, et la collaboration d’un enquêteur de l’Office aux investigations des députés. Le Musée social fournit à la commission une bibliographie, le ministère des Affaires étrangères un dossier sur l’état de l’industrie textile en Belgique. Enfin, les parlementaires entendent une communication d’un professeur de la faculté de droit de Lille – constitutive d’une sorte d’expertise – lors de leur passage dans cette ville.
L’Office du travail, créé en 1891, est rattaché au ministère du Commerce. Maître d’œuvre de la plupart des enquêtes faites au sein de l’État sur les lieux de production et les conditions de travail dans les années 1900
[19], il fournit les données d’enquêtes statistiques disponibles sur l’industrie textile
[20] ; un ensemble de cartes des industries textiles par spécialité
[21]. L’Office relaie les travaux de la commission en publiant dans son bulletin le questionnaire accompagné d’une lettre explicative des buts de l’enquête
[22]. Pierre du Maroussem, enquêteur de l’Office, est également mis à la disposition de la commission. Il doit l’aider dans ses travaux et l’accompagner dans ses voyages
[23]. P. du Maroussem, leplaysien qui a « retravaillé » l’héritage de Frédéric Le Play, s’essaie à marier l’enquête monographique avec la statistique. Il écrit : « La statistique est le travail d’arpentage et l’enquête monographique est le coup de sonde »
[24].
-
Fernand Engerand, l’un des secrétaires de la commission, lui fournit une bibliographie sur l’industrie textile
[25], préparée par le Musée social. F. Engerand appartient au Musée social où il siège dans la section agricole
[26]. Le Musée suit de près l’enquête de la commission et s’en fait l’écho dans son bulletin
[27].
Le ministère des Affaires étrangères transmet à G. Dron les résultats d’une enquête effectuée en Belgique sur l’industrie textile
[28]. Il faut se souvenir qu’Armentières, où a éclaté le conflit à l’origine de la nomination de la commission, se situe sur la frontière belge. La commission s’est aussi procuré des documents relatifs à l’industrie textile dans d’autres pays
[29].
-
Albert Aftalion, professeur d’économie politique à la faculté de droit de Lille, est reçu par la commission le 20 janvier 1904, au cours de son enquête à Lille. C’est un spécialiste de l’industrie textile
[30]. Il appartient au comité de la section du Nord de l’Association nationale française pour la protection légale des travailleurs (ANPLT). G. Dron, président de la commission et député du Nord, est également membre de ladite section de l’ANPLT. Il est possible qu’il ait proposé le concours d’Aftalion à la commission. Mais le contact peut aussi avoir été établi par P. du Maroussem ou par le Musée social qui possède les travaux d’Aftalion. De toutes les façons, à travers l’ANPLT, A. Aftalion appartient à un réseau de réformateurs sociaux actifs dans la production d’une législation industrielle ; un réseau où il est mis en relation avec toutes les structures où se discute la législation industrielle en gestation
[31].
Rédaction et envoi d’un questionnaire
Le 18 novembre 1903, la commission charge le bureau de la préparation d’un questionnaire
[32]. Elle l’adoptera le 26 novembre. La rédaction en est fortement inspirée par un autre questionnaire, mis au point précédemment dans une commission parlementaire qui a eu également G. Dron pour président : la Commission d’enquête sur les mines, nommée en 1902. Les deux questionnaires sont constitués de quatre rubriques réparties sur deux pages et adoptent exactement la même présentation. Certaines rubriques sont identiques
[33] et d’autres diffèrent, à cause de la nécessité de s’adapter aux buts recherchés.
Les destinataires des deux questionnaires ne sont pas les mêmes. Celui sur l’industrie textile est envoyé à une liste de personnes dont certaines sont les destinataires réguliers des questionnaires élaborés par l’Office du travail. On y trouve en particulier, les chambres de commerce et les conseils de prud’hommes, les syndicats ouvriers, les bourses du travail, les syndicats patronaux, les juges de paix et les inspecteurs du travail des régions textiles
[34]. L’Office du travail a remis à la commission des modèles de lettres-circulaires, assortis de questionnaires envoyés par ses services à divers destinataires, afin d’alimenter plusieurs rubriques du
Bulletin qu’il publie. Les questions adressées régulièrement par l’Office aux syndicats ouvriers et patronaux portent en particulier sur l’abondance du travail et sa durée, comparées à celles de l’année précédente à la même époque, le niveau d’activité, l’évolution des cours des produits et le niveau des salaires. Des questionnaires du même type sont eux aussi adressés régulièrement aux conseils de prud’hommes. La lettre qui les accompagne souligne la situation spécifique des conseillers prud’homaux par rapport aux informations dispensées par les syndicats. L’Office rappelle quels sont les termes de la demande adressée à ces derniers et ajoute que
« pour être concluante, cette enquête permanente auprès d’associations dont les appréciations sont susceptibles de différer sur certains points doit être complétée par les observations des conseils de prud’hommes. Ceux-ci, en effet, par leurs fonctions d’arbitres entre patrons et ouvriers, par la compétence professionnelle de leurs membres […] sont à même de fournir des indications impartiales et sûres. »
La même démarche est adoptée vis-à-vis des chambres de commerce.
Le questionnaire sur l’état de l’industrie textile sera envoyé par la commission de façon systématique aux destinataires ciblés, sans distinguer régions visitées et régions non visitées. Il transitera par le préfet.
Les réponses fournies suivent fidèlement l’ordre prescrit par le questionnaire. La majorité en est manuscrite, quelques-unes sont imprimées
[35]. Les circuits de transmission sont parfois complexes. Ainsi le juge de paix d’Alençon adresse-t-il simultanément deux réponses au questionnaire : une qui lui est propre, une autre qui émane du directeur d’un établissement textile de la ville d’Alençon. Et même s’il a d’abord été transmis au préfet, le questionnaire peut aussi avoir transité par l’inspecteur du travail : l’inspecteur du travail de Caen centralise ainsi, en 1904, les réponses de plusieurs conseils de prud’hommes du Calvados.
Façons d’enquêter et mise en forme d’une expertise
Parmi les nombreuses villes et régions où la commission mène ses investigations, nous la suivrons dans quatre lieux :
- Armentières, centre linier où débute le conflit ;
- Lille, où les enquêteurs cherchent des compléments d’information pour mieux cerner la situation d’Armentières très proche géographiquement ;
- Épinal où se pratique une tout autre activité textile : le filage et le tissage du coton ;
- Caudry, arrondissement de Cambrai où les députés se déplacent non pas en commission complète, comme pour les trois lieux précédents, mais en sous-commission.
La commission auditionne à Armentières et à Lille, au tout début de son enquête en janvier 1904 ; à Épinal en juin 1904 et à Caudry, en octobre 1904. Neuf mois séparent la visite d’Armentières de celle de Caudry. Si Armentières correspond à un temps d’essai, à Caudry la commission bénéficie de l’expérience que lui procure la déposition de nombreux acteurs de l’industrie textile
[36].
Si l’on privilégie ici les dépositions reçues par la commission, il faut souligner cependant que les députés effectuent de nombreuses visites de fabriques, lors de leurs déplacements
[37].
Recueillir des dépositions
Les dépositions sont toujours reçues à l’hôtel de ville de la localité où se rendent les députés. Pour l’ensemble des quatre centres retenus, la commission a effectué vingt-deux auditions
[38].
Il n’est pas toujours aisé de savoir dans quel ordre les déposants ont été entendus. On sait cependant que le 14 juin 1904, à Épinal, sont recueillis d’abord les propos de la chambre de commerce, ensuite ceux d’un syndicat patronal et en dernier lieu ceux d’un syndicat ouvrier. En revanche à Caudry, les syndicats patronaux sont entendus les derniers. La commission ne respecte pas forcément l’ordre indiqué dans la circulaire accompagnant son questionnaire, et n’auditionne pas toujours les personnes dont elle annonçait la déposition. Elle se déplace le plus souvent au complet. Le déroulement des séances de déposition s’apparente à la citation des parties devant un tribunal, certains des protagonistes étant appelés à jouer le rôle de témoins. Ainsi les membres des conseils de prud’hommes et les inspecteurs du travail. D’où la délicate mise en confiance de certains des acteurs entendus. Comme le note Gérard Mauger, « lorsque l’enquêteur se situe aux antipodes des enquêtés dans l’espace social, le recours à un “intermédiaire” s’impose »
[39]. L’intermédiaire idéal sera le détenteur d’une double appartenance – et au monde des enquêteurs et au monde des enquêtés. Si la commission n’utilise pas à proprement parler des intermédiaires, certaines auditions ont lieu en présence d’un tiers. Ainsi, un inspecteur du travail qui fera le lien entre les parlementaires et un syndicat ouvrier
[40], ou le maire dont les déclarations seront très favorables aux syndicalistes enquêtés
[41]. Mais la commission ne dispose pas toujours d’un intermédiaire lors des dépositions. En particulier, celles de représentants de syndicats ouvriers. Certains de ses membres s’appliquent alors à mettre en confiance les interlocuteurs, à se présenter comme « de leur bord ». Ainsi, on retiendra à Armentières le propos de L. Mirman sur la mise à disposition de la commission des livres de paie d’un patron. L. Mirman qui demande aux représentants du Syndicat des ouvriers de l’industrie textile d’Armentières : « Dans quel sens [nos recherches], à votre avis, doivent-elles être dirigées de façon à atteindre la vérité, ce qui est notre désir commun ? »
[42]. Il est à remarquer que cet entretien avec des syndicalistes ouvriers se situe au début de l’enquête, à un moment où les façons de faire des députés ne sont pas encore bien rodées.
Le contexte dans lequel se déroulent les investigations des parlementaires explique aussi pourquoi elles s’apparentent au travail d’une juridiction. La plupart des enquêtés cherchent en effet à persuader les députés que « leur » version de la situation de l’industrie textile est la bonne et, simultanément, à disqualifier la version de protagonistes qui ont un point de vue différent du leur
[43]. De leur côté, les membres de la commission cherchent à renvoyer l’image d’un groupe d’élus capables de rassembler sans discrimination des opinions différentes sur l’industrie soumise à l’enquête, tant auprès de leurs pairs
[44] que des personnes entendues
[45].
Certains représentants institutionnels questionnés peuvent endosser plusieurs rôles. Ainsi le député Henry Boucher, président de la chambre de commerce d’Épinal, est-il également membre de la commission parlementaire. Sa déposition appelle quelques remarques. La commission prend la peine de se mettre en situation d’audition à la mairie d’Épinal
[46], afin d’officialiser sa déclaration. Or, elle aurait pu se contenter de lui demander un rapport écrit, faisant état de son point de vue. Il s’agit ici de dissocier deux rôles sociaux, de mettre exlusivement en scène le président de la chambre de commerce, tandis que le député, membre de la commission parlementaire, s’efface. En agissant ainsi, la commission entoure d’objectivité la collecte des informations fournies par un de ses membres. En retour, les députés apparaissent comme de vrais professionnels de l’enquête
[47].
Tirer le meilleur parti de l’expérience des déposants
Rien ne permet de penser que les questions posées ont été minutieusement préparées. L’exercice paraît d’ailleurs difficile, à partir du moment où une trentaine de personnes se réunissent, chacune d’entre elles étant susceptible de poser « sa » ou « ses » questions. De fait, lors de chaque audition, un petit groupe de députés interroge : G. Dron, J. Jaurès, L. Mirman, J. Morel. Quelques satellites gravitent autour de ce noyau
[48]. G. Dron, en sa qualité de président, a, en quelque sorte, le rôle d’entraîneur de « l’équipe »
[49], posant presque toujours la première question, en début d’audition, mettant en route la machine. Les députés qui se partagent les seconds rôles donnent à voir un ensemble homogène, où les questions sont complémentaires. Il n’y a pas entre eux d’échanges de nature à faire apparaître désaccords et connivences. Le groupe est tout entier tourné vers les déposants.
Répertoire des questions posées par les députés aux déposants
Les questions posées aux chambres de commerce et aux syndicats patronaux portent sur :
- le régime douanier dans le domaine des textiles et la situation internationale (la production des pays étrangers) ;
- les modes de fabrication dans les tissages et les filatures, la fabrication des toiles ;
- les conséquences de la crise du secteur ;
- l’éventuelle mise à la disposition de la commission de leurs livres de paie par les patrons du textile.
Auprès des syndicats ouvriers, la commission cherche à savoir en particulier :
- si l’ouvrier a les moyens de vérifier ce qui équivaut aujourd’hui à une fiche de paie ; s’il peut faire contrôler la mesure des pièces de tissu qu’il fabrique ;
- ce qu’il en est de la conduite simultanée de plusieurs métiers, de ses conséquences sur le travail des femmes ;
- si un ouvrier qui porte un conflit devant les prud’hommes et un ouvrier syndiqué sont exposés au renvoi ;
- quels problèmes posent les économats.
Les conseillers prud’homaux sont interrogés sur :
- la nature des litiges portés devant eux ;
- le risque d’être congédié par son patron, pour un ouvrier qui devient conseiller prud’homal ;
- leur expérience quant à la liberté des ouvriers de porter une réclamation devant leur juridiction.
Quant à l’inspection du travail, il lui est demandé d’informer la commission sur :
- la façon dont les patrons s’y prennent éventuellement pour anticiper la visite d’un inspecteur du travail dans leur établissement ;
- la collaboration – ou le refus de collaborer – des tribunaux à l’activité de l’inspection du travail en cas de constatation d’infractions ;
- le travail illégal des enfants de moins de treize ans.
Une série de questions est posée à tous les acteurs. Elles portent sur :
- le pourquoi des différences de salaires et de tarifs d’un établissement à l’autre pour une même catégorie de travailleurs, le calcul des salaires ;
- le pouvoir d’achat des ouvriers (mise en relation des salaires et du coût de la vie, évolution des deux paramètres) ;
- le passage à la journée de dix heures en 1904 dans les ateliers mixtes et les problèmes qu’elle pose ;
- les conséquences des progrès du machinisme ;
- les conditions d’hygiène ;
- l’existence de pratiques confessionnelles dans les établissements et leurs conséquences (discrimination à l’embauche, renvoi de certains ouvriers). Ce problème préoccupe particulièrement le noyau des députés qui posent des questions pendant les dépositions. Il n’est pas rare qu’une importante partie de l’audition y soit consacrée – par exemple, l’audition de la chambre de commerce d’Armentières. Archives nationales (AN), C 7321.
Les questions ne sont pas standardisées, comme dans le questionnaire envoyé par la commission, mais la thématique est la même. Les parlementaires cherchent à tirer le meilleur parti du champ d’activité et de l’expérience des déposants, à partir de la représentation qu’ils s’en font, pour élargir à travers eux leur connaissance du problème posé. Un certain nombre de questions sont donc adaptées à chaque type d’interlocuteurs, d’autres traversent l’ensemble des auditions.
En règle générale, les députés se livrent à un jeu de questions-réponses. Quelques déposants n’y sont cependant pas soumis : les syndicats patronaux, notamment à Lille. On assiste régulièrement au cours des auditions à des déclarations spontanées des individus entendus. Chez les syndicats patronaux, elles tournent autour d’une application plus souple de la loi de 1900 sur la journée de dix heures et d’un sentiment de trop grande sévérité des inspecteurs du travail.
Les syndicats ouvriers font spontanément état de mauvaises conditions d’hygiène, de pratiques confessionnelles obligatoires, de pressions exercées sur les ouvriers pour qu’ils se fournissent dans les économats patronaux. Ils déclarent vouloir l’affichage obligatoire des horaires de travail dans les ateliers, afin de faciliter le contrôle exercé par l’inspection du travail. Très préoccupés par l’introduction de nouveaux modes de fabrication, ils demandent à la commission de venir vérifier la pénibilité du travail liée à la conduite simultanée de plusieurs métiers.
Les députés conservent une distance courtoise dans leurs questionnements. La courtoisie s’accompagne parfois d’empathie, ainsi à propos de la mortalité infantile, qui touche personnellement les membres du syndicat ouvrier de l’industrie textile d’Armentières, entendus par la commission. Question de J. Jaurès :
« Je m’excuse de poser cette question qui peut vous être pénible, mais dites-moi, vous qui êtes ici, avez-vous perdu des enfants ?
– R1 : J’en ai perdu quatre ; il m’en reste quatre.
– R2 : J’en ai perdu deux sur trois […]
– J. Jaurès : Il est très douloureux de vous poser ces questions, mais il y a un tel intérêt à voir les choses dans leur réalité que j’ai cru pouvoir me le permettre. »
Façons de relayer un questionnement
Les auditions de conseils de prud’hommes où sont entendus simultanément conseillers patrons et conseillers ouvriers montrent que « l’offre de parole » de l’enquêteur
[50] n’est pas reçue uniformément par les enquêtés. Elle se voit, sinon confisquée, du moins empêchée, lorsque l’enquêteur s’adresse à des individus entre lesquels sont à l’œuvre des rapports hiérarchiques
[51]. Plus précisément, à une question portant sur le risque couru par un ouvrier devenu conseiller prud’homal d’être congédié par son patron, on aura deux types de réponse. La question étant posée à des prud’hommes ouvriers et patrons entendus simultanément, le président du conseil de prud’hommes rétorque que le problème ne s’est jamais posé. En revanche, des conseillers ouvriers entendus séparément des conseillers patrons, répondent qu’ils ont presque tous été obligés de quitter leur emploi
[52], pour pouvoir assurer leur fonction juridictionnelle.
Il arrive qu’une des personnes auditionnées adopte une posture savante. Ainsi à Lille, le président du Syndicat des filateurs de lin se déclare très favorable à l’enquête de la commission. Il appartient, dit-il, à l’école de Le Play, « qui se documente surtout au moyen d’en-quêtes et de monographies »
[53].
Les auditionnés se situent principalement sur deux registres : celui de la description objective des faits, position adoptée principalement par les syndicats patronaux, qui va de pair avec l’acceptation de ces faits ; celui de la description de l’inacceptable, avec une tonalité revendicative forte, porteuse de changement, position des syndicats ouvriers.
Après certaines auditions, des documents demandés par la commission lui sont adressés. Ils émanent surtout des chambres de commerce et des patrons, sachant que l’enjeu pour les employeurs est de justifier des salaires bas dans leur entreprise. Les acteurs entendus savent que la « valeur » qui sera accordée à leur réponse dépend de leur capacité à imposer des critères d’appréciation favorables à leurs arguments. Comme le rappelle G. Mauger, « la situation d’enquête doit être analysée comme une situation d’examen, une sorte de procès où les enquêtés sont et se savent toujours mesurés à une norme »
[54].
Exploitation du matériau recueilli par la commission
La commission rédige un rapport dont une première partie concerne les régions qu’elle n’a pas visitées
[55], une seconde, les régions où elle s’est rendue. Cette partie-là comporte des divisions correspondant aux problèmes traités. Le matériau recueilli dans un lieu peut être intégré dans des subdivisions différentes. Et l’enquête menée à Armentières est dispersée en trois endroits du rapport
[56]. Les comptes rendus d’audition sont noyés parmi un ensemble de données dont le poids n’est pas hiérarchisé
[57].
Les positions extrêmes des enquêtés sont gommées. Ainsi, de longs passages de la réponse au questionnaire de l’inspecteur de la 4
e circonscription des Vosges
[58] sont-ils supprimés. En particulier les critiques très vives formulées sur le patronat vosgien et la classe politique dont certains membres iraient jusqu’à faire casser les procès-verbaux de l’inspection du travail. La commission, à travers son rapport, semble désireuse de demeurer hors des polémiques à caractère politique, de restituer une enquête marquée au coin de la modération.
Le rapport reflète l’importance accordée par les députés à la thématique des salaires versés aux ouvriers. Il s’agit du cœur de leur enquête et ils multiplient les outils d’information sur ce point : questions lors des dépositions, documents remis par les auditionnés, investigations spécifiques menées par L. Mirman qui se rend dans les fabriques pour se faire remettre les livres de paie. Une partie du rapport centralise les relevés des salaires effectués. On aurait attendu une note de synthèse, nécessaire à une mise en forme des éléments rassemblés. Il n’en est rien.
Quelques jalons pour une mise en contexte
La façon dont la commission travaille est à replacer dans le contexte des modes de recueil de données ayant cours au
xixe siècle, dont on sort à peine en 1903
[59].
Laporte, inspecteur divisionnaire du travail, est entendu par la commission du travail de la Chambre en 1890, à propos des méthodes les plus adéquates en matière d’enquête. Il préconise une méthode plus monographique que statistique, ce qui permet de se rapprocher des ouvriers
[60].
Dans les années 1900, la tendance des enquêtes étatiques – en particulier celles de l’Office du travail – est d’intégrer à la fois des formes de recueils destinées à produire des statistiques, telle la méthode des circulaires accompagnées de questionnaires
[61] et des formes comme l’enquête monographique leplaysienne dont se rapprochent les savoir-faire mobilisés par la commission lors de ses déplacements
[62].
Les monographies figurent en bonne place dans les enquêtes de l’Office du travail
[63], inspirées des travaux de Le Play. On a vu que le leplaysien P. du Maroussem, adjoint aux parlementaires-enquêteurs, importe cette démarche dans l’Office, tout en cherchant à l’améliorer. Du Maroussem se pose le problème de l’échantillonnage, à l’inverse de Le Play. Or ici, l’enquête est menée dans tous les centres qui sont représentatifs de l’industrie textile, prise dans ses diverses spécialités.
L’enquête leplaysienne symbolise en France un courant catholique plutôt hostile à l’intervention de l’État, en particulier quand il est républicain
[64]. Et certains des membres actifs de la commission, comme le député Engerand, connaisseur par ailleurs des travaux sur les conditions de vie de familles ouvrières, puisqu’appartenant au Musée social, auront probablement intégré une démarche en phase avec un discours à la fois conservateur et social.
La seconde modalité de l’enquête – le questionnaire – est en général utilisée pour obtenir du quantitatif, comme des séries de chiffres sur les salaires, le temps de travail, la durée de l’apprentissage. Le questionnaire est parfois détourné de cette fonction première et recueille des renseignements qualitatifs, avec des questions ouvertes et des réponses variables selon les enquêtés. C’est le cas du questionnaire mis en œuvre ici.
Les réponses au questionnaire de la commission ne donneront pas lieu à l’élaboration de statistiques, alors que, à titre de comparaison, les trois quarts des enquêtes réalisées par l’Office du travail entre 1891 et 1914 font appel aux statistiques
[65]. La dimension « enquête monographique » l’emportera ici très largement sur la dimension quantitative. Mais si les volumes du rapport sont à tendance monographique
[66], ils s’en écartent cependant lorsqu’ils traitent de régions non visitées. Sur vingt-huit enquêtes menées par l’Office du travail, deux seulement utilisent simultanément les recherches bibliographiques, l’envoi de questionnaire et les visites sur place. Parmi ces deux enquêtes, l’une est dirigée par P. du Maroussem
[67]. Or le travail de la Commission d’enquête sur l’industrie textile à laquelle il participe, combine justement ces trois aspects.
Il ne sera finalement pas rapporté sur l’enquête relative à l’état de l’industrie textile à la Chambre des députés
[68]. Mais elle servira cependant de support à la prise de décision, le 6 décembre 1904. Ce jour-là, G. Dron attire l’attention du ministre du Commerce et de l’Industrie sur les abus qui se produisent dans le tissage à main, notamment à Bailleul dans le Nord. Il déclare :
« L’enquête à laquelle nous nous livrons en ce moment sur la situation des industries textiles, conformément au mandat qui nous a été donné par la Chambre, nous a révélé ces abus [69]. »
Le ministre du Commerce annonce alors le dépôt d’un projet de loi destiné à remédier à la situation
[70]. L. Mirman intervient à son tour. Il souligne que si le projet de loi déposé à l’instant par le gouvernement doit suffire à atténuer dans une large mesure « le mal existant aujourd’hui en ce qui concerne le tissage à la main, il est encore d’autres mesures à prendre pour l’industrie textile en général »
[71]. L. Mirman s’appuie sur son expérience d’enquêteur, en particulier dans le Nord, pour convaincre les députés que le gouvernement doit s’engager plus avant. Non seulement assurer l’application de la loi du 7 mars 1850, mais déposer un second projet « donnant aux ouvriers des filatures comme aux ouvriers des tissages toutes garanties au point de vue de la détermination des éléments sur lesquels leurs salaires sont basés et aussi, au point de vue de la vérification permanente des méthodes et des instruments de mesure dont on se sert pour déterminer la quantité de travail produit et, par conséquent, la quotité des salaires »
[72]. La Chambre vote alors une
résolution qui presse le gouvernement de présenter un projet de loi allant dans le sens indiqué par L. Mirman.
On notera la conjonction spécifique mise en place, au moment où la commission parlementaire sur l’industrie textile enquête : l’activité de députés, dont un certain nombre sont des juristes, croise celle de l’Office du travail dont les membres ont une approche scientifique des problèmes posés. On retrouve au même moment une configuration semblable dans une association comme l’Association internationale pour la protection légale des travailleurs, acteur collectif engagé dans l’édification de la législation du travail. Sa branche française s’insère dans un ensemble de commissions d’experts, de commissions de parlementaires et de sociétés savantes qui figurent les contours d’une méta-organisation consacrée à la production de ce qui deviendra le droit du travail. Les professeurs de droit, les parlementaires, y sont nombreux. Mais on y trouve aussi des membres de l’Administration du travail – ingénieurs comme Arthur Fontaine, enquêteurs comme P. du Maroussem et François Fagnot
[73]. Il s’y élabore des rapports sur des questions spécifiques et certains d’entre eux donnent lieu à des enquêtes
in situ.
Des professeurs de droit et d’économie politique débattent également de législation industrielle au sein de la Société d’études législative (SEL)
[74]. Société savante, la SEL est majoritairement formée de professeurs des facultés de droit. Mais on retrouve certains d’entre eux à l’ANPLT – les plus actifs – sur les questions dédiées aux lieux de travail. Ainsi Paul Cauwès, Ambroise Colin, Raoul Jay, Camille Perreau… En définitive, la démarche de parlementaires comme ceux composant la Commission d’enquête sur l’industrie textile, voisine avec celle de ces professeurs. Rien d’étonnant, car ils appartiennent souvent aux mêmes réseaux
[75]. Professeurs de droit et d’économie politique, mais aussi parlementaires, concourent à l’élaboration d’une législation industrielle. Et l’enquête y est considérée comme une étape préparatoire à la mise en forme législative.
[1]
On est parvenu à la dernière échéance de la loi du 30 mars 1900 qui fixe à dix heures la journée légale dans les ateliers mixtes et qui est déclarée applicable en avril 1904 (Norbert Olszak,
Histoire du droit du travail, Paris, Puf, 1999, p. 55).
[2]
Bulletin de l’Office du travail, 1903, p. 892.
[3]
Annales de la Chambre des députés, session ordinaire, 1903, p. 192. Jean Jaurès appartiendra à la commission et jouera un rôle actif au cours de ses déplacements.
[4]
En ce sens, voir le rapport présenté à l’Association nationale pour la protection légale des travailleurs sur la durée légale du travail : François Fagnot,
La durée légale du travail, des modifications à apporter à la loi de 1900, Paris, Alcan, 1905, p. 36.
[5]
La mêlée sociale, cité par Alain Dewerpe,
Le monde du travail en France, 1850-1950, Paris, Armand Colin, 1989, p. 132.
[6]
Jean-François Germe,
Emploi et main-d’œuvre au xixe siècle en France, thèse de 3
e cycle, université de Paris I, 1978, p. 17.
[7]
Enquête qui semble tout à fait méconnue. Elle représente pourtant une source d’information précieuse sur les façons de travailler dans l’industrie textile au début du
xxe siècle et sur les relations de travail dans les fabriques. Elle met longuement en scène des parlementaires tels que Dron, Jaurès, Mirman.
[8]
Rapport fait au nom de la commission d’enquête parlementaire sur les conditions de travail en France,
Annales de l’Assemblée nationale, 1875, pp. 251-335.
[9]
Michelle Perrot,
Enquêtes sur la condition ouvrière en France au xixe siècle, Paris, Hachette, 1972, p. 18.
[10]
Marc Bloch,
Apologie pour l’histoire, Paris, Armand Colin, 1993, pp. 162-63.
[11]
On notera la place prise par les avocats dans la commission, sans pourtant prétendre extrapoler sur l’importance des avocats au sein du personnel politique du début du
xxe siècle. Sur ce point, voir Laurent Willemez, « La « République des avocats ». 1848 : le mythe, le modèle et son endossement »,
in Michel Offerlé (éd.),
La profession politique xixe-xxe siècle, Paris, Belin, 1999.
[12]
Les comptes rendus des réunions de la commission ont été consultés aux Archives nationales (AN), C 7318.
[14]
À titre d’exemple, pour la laine : Fourmies, Sedan, Reims, la région d’Amiens, le Cambrésis (AN, C 7319).
[15]
Contrairement à l’ordre annoncé dans la lettre accompagnant le questionnaire.
[16]
Il est indiqué en marge des travaux de la commission : « rapporteur général des relations entre le capital et le travail » (AN, C 7318).
[17]
Quatre étant indiqués comme « à bas salaires » ; quatre comme « à hauts salaires ».
[18]
Sur ces vérifications de salaires, l’Union des syndicats patronaux de l’industrie textile demandera à être entendue par la commission. Elle indiquera qu’il ne faut pas s’en tenir à un seul bulletin de paie d’un ouvrier, mais qu’il est nécessaire de faire la moyenne de ceux qu’il a reçus. Car l’ouvrier conduit en général deux métiers, l’un qui fabrique des articles communs, l’autre qui fait des articles difficiles. D’où des bulletins de paie d’un montant très différent. Voir
Les Annales du Musée social, 1904, p. 86.
[19]
Voir Alain Faure, « Bibliographie des enquêtes et publications officielles sur les questions ouvrières et sociales (1891-1914) »,
Bulletin du Centre d’histoire de la France contemporaine, n° 8, 1987.
[20]
Ainsi le décompte d’individus employés par secteur et par ville selon le sexe.
[21]
Lin, coton, laine, etc. (AN, C 7318).
[22]
Voir
Bulletin de l’Office du travail, novembre 1903, p. 892. Le bulletin est largement diffusé parmi les destinataires du questionnaire de la commission.
[23]
On notera, parmi les activités de Pierre du Maroussem, un enseignement à la faculté de droit de Paris et son appartenance au Musée social.
[24]
P. du Maroussem,
Enquêtes, pratiques et théorie, Paris, Alcan, 1900 (cité par Isabelle Moret-Lespinet, « L’Office du travail, le Conseil supérieur du travail et l’Inspection : trois composantes réformatrices au sein du futur ministère du Travail (1891-1914) »,
in Jean-Louis Robert (éd.),
Inspecteurs et inspection du travail sous la IIIe et la IVe République, Paris, La Documentation française, pp. 180-189. Sur P. du Maroussem, voir Frédéric Audren et Antoire Savoye, « Index des juristes de l’école de Le Play »,
Les Études sociales, n° 135-136, 2002, pp. 215-232.
[26]
Le député Audiffred, autre membre de la commission, appartient lui aussi au Musée social.
[27]
Annales du Musée social, 1903, pp. 358-368 ; 1904, pp. 86-87.
[29]
Italie, Suisse, Allemagne, Angleterre. Voir AN, C 7320.
[30]
Il est l’auteur de
La crise de l’industrie linière et la concurrence victorieuse de l’industrie cotonnière, Paris, Larose, 1904.
[31]
Sur Albert Aftalion, voir Lucette Le Van-Lemesle, « L’institutionnalisation de l’économie politique en France au
xixe siècle »,
in Yves Breton et Michel Lutfalla (éd.),
L’économie politique en France au xixe siècle, Paris, Economica, 1991, pp. 355-388 ; Christian Topalov,
Naissance du chômeur, Paris, Albin Michel, 1994, p. 406.
[33]
Condition des ouvriers ; questions de prévoyance (AN, C 7322).
[34]
Le questionnaire de la Commission des mines avait été adressé aux syndicats ouvriers, aux délégués mineurs, aux ingénieurs du contrôle et aux directeurs des mines.
[35]
Notamment des réponses de chambres de commerce.
[36]
Les dépositions y sont relativement nombreuses, mais en retour très rapides, beaucoup plus que dans les trois autres centres.
[37]
Ainsi dans la région d’Épinal, en juin 1904, la commission visite quatorze établissements : filatures, tissages de coton, blanchisserie, crèche. Tout cela en quatre jours, ajouté à des auditions (AN, C 7320).
[38]
Elles se décomposent ainsi : deux auditions de chambre de commerce, trois de conseils de prud’hommes, six de syndicats patronaux, dix de syndicats ouvriers et une d’un inspecteur divisionnaire du travail.
[39]
Gérard Mauger, « Enquêter en milieu populaire »,
Genèses, n° 6, 1991, pp. 125-143.
[40]
Par exemple à Caudry. Voir AN, C 7318.
[41]
À Le Coteau, près de Caudry. Voir encore AN, C 7318.
[43]
D’où sans doute la bonne volonté montrée par les protagonistes pour venir déposer devant la commission. Je n’ai malheureusement pas trouvé d’éléments sur des refus de déposer opposés par tel ou tel protagoniste. On peut constater cependant que la commission avait prévu d’entendre une série d’acteurs dans chaque localité visitée (d’après la circulaire). Or, à chaque fois, tel ou tel manque à l’appel.
[44]
Voir le point fait par Léon Mirman sur l’enquête en cours à la Chambre des députés, le 22 mars 1904 :
Annales de la Chambre des députés, session ordinaire 1904, p. 1066.
[45]
Gustave Dron, à l’Association des syndicats des ouvriers de l’industrie textile d’Armentières : « Nous ne négligerons rien pour faire la lumière complète en nous renseignant auprès des patrons comme auprès de vous » (AN, C 7321).
[47]
Sur l’étiquette professionnelle, voir Erving Goffman citant Everett C. Hugues dans
La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1979 [
The Presentation of Self in Everyday Life, Garden City, New York, Doubleday, 1959] p. 91.
[48]
Principalement Jean-Honoré Audiffred, Jules Dansette, Gustave Delory, Albert Dormoy, Iriart d’Etcheparre, Marc Réville.
[49]
Sur la notion d’équipe, voir E. Goffman,
La mise en scène…, op. cit., pp. 79 et suiv.
[50]
G. Mauger,
Enquêter…, op. cit., pp. 125 et suiv.
[51]
Un patron, président d’un conseil de prud’hommes, entendu en même temps qu’un conseiller ouvrier. On rapprochera de cette situation, celle où le rapport enquêteur-enquêté est parasité par la patronne de l’enquêté (Céline Bessière et Frédérique Housseaux, « Suivre des enquêteurs »,
Genèses, n° 29, 1997, pp. 100-114).
[54]
G. Mauger,
Enquêter…, op. cit., pp. 125 et suiv.
[55]
Il est le fruit de l’assemblage des réponses au questionnaire de la commission.
[56]
Dans une partie relative à des généralités sur l’état de l’industrie textile ; une partie consacrée aux salaires ; une partie centrée sur la région du Nord.
[57]
Réponses au questionnaire – et notamment réponses au questionnaire des auditionnés – documents remis par certains des déposants.
[59]
Michelle Perrot,
Enquête sur la condition ouvrière…, op. cit.
[60]
Denis Barbet, « Travail en commission et Commission du travail »,
in Jean Luciani (éd.),
Histoire de l’Office du travail, Paris, Syros, 1992, pp. 301-337, en particulier p. 329.
[61]
Comme les lettres-circulaires de l’Office du travail remises à la commission (AN, C 7319).
[62]
Sur la mise en relief du développement de ces deux types de procédés au
xixe siècle, voir J. Luciani et Robert Salais, « Matériaux pour la naissance d’une institution : l’Office du travail (1890-1900) »,
Genèses, n° 2, 1990, pp. 83-108 ; Alain Desrosières, « Du singulier au général »,
Raisons pratiques, n° 8, 1997, p. 272.
[63]
Isabelle Moret-Lespinet,
Théories et pratiques républicaines de la réforme sociale : l’Office du travail 1891-1914, thèse de 3
e cycle, université de Paris X-Nanterre, 1997, t. 1, p. 369.
[64]
A. Desrosières, « Du singulier… »,
op. cit.
[65]
D’après I. Moret-Lespinet,
Théories et pratiques…, op. cit., t. 1, p. 375.
[66]
Subdivision par régions, puis à l’intérieur des régions par secteurs.
[67]
Sur le vêtement à Paris (d’après I. Moret-Lespinet,
Théories et pratiques…, op. cit., t. 1, p. 364).
[68]
Même si le rapport de la commission est déposé et annexé à la séance de la Chambre du 12 juillet 1904 (
Annales de la Chambre des députés, 1904, Document parlementaire, n° 1922, p. 105).
[69]
Annales de la Chambre des députés, session extraordinaire, 6 décembre 1904, pp. 1 040 et suiv.
[70]
Il s’agit de charger les inspecteurs du travail d’assurer l’application de la loi du 7 mars 1850, texte qui oblige les industriels à payer leurs ouvriers en fonction du nombre de mètres de pièces de tissu tissées.
[71]
Annales de la Chambre des députés, session extraordinaire, 6 décembre 1904,
op. cit.
[73]
Francine Soubiran-Paillet, « L’Association internationale pour la protection légale des travailleurs et la construction en France de la notion de durée journalière de travail (1901-1914) », in
Cahiers de L’Institut régional du travail, numéro spécial consacré aux actes du colloque « Construction d’une histoire du droit du travail », avril 2001, pp. 85-97.
[74]
Sur cette société, consulter Marc Milet, « La fabrique de la loi. Les usages de la légistique sous la III
e République (1902-1914) »,
in Olivier Ihl, Martine Kaluszynski, Gilles Pollet,
Les sciences de gouvernement, Paris, Economica, 2003, pp. 123-141. La SEL se situe dans la lignée de la Société générale des prisons et de la Société de législation comparée. Le président de cette dernière, Baudouin, devient aussi président de la SEL en 1903.
[75]
F. Soubiran-Paillet, « L’Association internationale… »,
op. cit., notamment p. 96.