2004
Genèses
Bibliothèque
Livres
â– Edmond Lévy, Sparte. Histoire politique et sociale jusqu’à la conquête romaine, Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 2003, 364 p.
Dans la très sérieuse collection « Points histoire » des Éditions du Seuil, Edmond Lévy offre aux étudiants, aux enseignants et aux chercheurs, un outil extrêmement utile qui vient très justement concurrencer les synthèses habituellement utilisées, toutes rédigées en langue anglaise, sur Sparte. Cette cité énigmatique, qui a laissé les autres écrire sur elle et ne propose que de très maigres vestiges comparés à ceux de sa rivale Athènes, a, dès l’Antiquité, fasciné à tel point que l’on parle à l’égard de tout ce qui la concerne de « Mirage spartiate ». Adoptant une méthode résolument positive et critique, E. Lévy examine un à un, et dans une perspective chronologique, les paradoxes de cette cité. Ni cité homogène, puisque la plupart des habitants de son territoire ne sont pas des citoyens et sont considérés comme des indigènes asservis (les hilotes) ou comme des inférieurs juste bons pour l’armée (les périèques), ni empire territorial puisque le pouvoir spartiate, malgré l’extension des alliances entretenues dans le Péloponnèse, ne se partage pas et reste centré sur la ville de Sparte, sa forme politique semble unique. La société des citoyens, ces Homoioi que l’on a longtemps voulu prendre pour des « Pairs » et qui ont séduit certains Modernes en quête d’héroïsme et d’égalité, se révèle une société de haute compétition, de fortes hiérarchies, construite sur des mécanismes très contraints d’intériorisation des normes collectives. L’harmonie du régime, à la fois démocratique, oligarchique et royal, puisque tel il paraissait à Aristote puis à Polybe, pourrait aussi bien être le signe d’une difficulté à faire évoluer des institutions, par une société qui semble se crisper sur elle-même et son passé en refusant l’ouverture du corps des citoyens. C’est finalement le thème de la décadence, qui, comme traditionnel dans une historiographie orientée vers l’explication de la conquête romaine, est soupesé, entre l’impérialisme triomphant du tout début du ive siècle et les révolutions sociales du iiie siècle. L’argumentation d’un déclin dû à l’enrichissement, lui-même conséquence de victoires militaires conduisant à l’ouverture vers d’autres modes de vie que ceux prônés à l’époque classique de l’apogée, semble difficile à dépasser, même si le thème de la désunion du corps civique peut apparaître parfois plus pertinent. Il fallait toute l’érudition issue d’une longue fréquentation des sources anciennes pour, non pas percer le mystère de cette cité, mais exposer les questions et confronter les nombreuses interprétations dans un impressionnant travail de regroupement de données, qui, s’il n’apporte pas de révélations fracassantes, produit un incontestable outil de référence.
Violaine Sebillotte-Cuchet
â– Thierry Dutour, La ville médiévale, Paris, Odile Jacob, 2003, 215 p.
L’histoire urbaine demeure d’actualité. Cette préoccupation est bien compréhensible dans un monde au sein duquel le fait urbain devient plus que jamais le théâtre et l’enjeu des évolutions sociales et culturelles des sociétés contemporaines. Il ne fait aucun doute que l’origine majeure de ce blanc manteau de villes qui a fini par couvrir toute l’Europe doit être cherchée dans les siècles médiévaux.
Pour partir en quête de la « dimension urbaine des activités sociales », objet premier de ce livre riche et stimulant, Thierry Dutour adopte des partis pris revendiqués déjà dans sa thèse parue en 1998 sur les notables de Dijon à la fin du Moyen Âge : une démarche qui doit beaucoup à la sociologie contemporaine, une analyse de la réalité sociale conçue comme construction et comme représentation, un choix qui fait parler de la ville médiévale au singulier. L’entreprise est ardue autant que salutaire : elle signale la volonté de produire une théorie de la ville médiévale qui puisse traquer « l’essence du phénomène urbain ». Ce faisant, l’auteur entend inscrire l’analyse dans une démarche comparable, quoique différente, à celle qui avait animé Max Weber dans le chapitre posthume de sa Wirtschaft und Gesellschaft, improprement appelé « la Ville » : quels sont les caractères spécifiques de la ville en tant que phénomène sociologique historiquement constitué ? On pourrait également penser à l’essai si suggestif et si irritant d’Yves Barel, La ville médiévale. Système social, système urbain (Grenoble, 1975) que l’on s’étonne de ne pas retrouver cité en bibliographie. Une telle approche contraint à faire des choix. Ainsi T. Dutour abandonne-t-il en chemin l’analyse wébérienne au seul motif (p. 25) que ville et communauté ne se confondent pas. Ainsi focalise-t-il le regard sur l’interdépendance entre les hommes (p. 24), là où personnellement nous préférerions voir une cohabitation de groupes – et pas seulement d’individus – liés par les multiples formes horizontales et verticales du lien social. Ainsi ne veut-il parler que de valeurs sociales là où, Jacques Le Goff l’a assez montré, les valeurs culturelles de la ville médiévale doivent intervenir et là où les valeurs juridiques (et pas seulement le « régime juridique »), comme les travaux de Claude Gauvard l’ont souligné, introduisent à une meilleure intelligence de la spécificité de la vie urbaine. Ce ne sont donc pas les choix de T. Dutour qui parfois appellent à discussion, mais bien plutôt la manière dont ils semblent s’imposer sans justifier la mise à l’écart d’autres approches globales du fait urbain médiéval. Autant peut-on, par exemple, souscrire aux développements proposés par l’auteur sur la cohésion des sociétés urbaines (mais quid de l’incohérence et du conflit ?) ou bien sur les comportements et les stratégies qui en découlent ou les orientent ; autant se montrera-t-on plus réservé sur le traitement rapide réservé à l’espace urbain : « coquillage vide » peut-on lire sous la plume de T. Dutour, « illusoire continuité » un peu plus loin. Peut-être, mais c’est également un support puissant des identités sociales, des relations inscrites sur le sol pour se l’approprier, pour y « adhérer » comme l’écrivait Maurice Halbwachs, autre oublié de la pourtant si riche bibliographie.
La suite du livre reste fidèle, mais on ne peut que s’en féliciter, au titre de la démarche globale retenue, aux ambitions affichées dès le départ : souci de comprendre une évolution d’ensemble des villes d’Occident, sensibilité aux rapports entretenus entre continuités et changements dans l’évolution sociale, intérêt enfin porté à ce qui distingue la ville médiévale de la cité antique et de la métropole moderne. En termes de rupture et de chronologie, ou plutôt de changement, on saura gré à T. Dutour de ne pas centrer l’analyse sur le débat, souvent stérile, attaché à la rupture de l’an mil. En faisant la part des transformations déjà amorcées dès la fin de l’Antiquité, et en puisant dans les études conduites en Allemagne à la suite des travaux d’Edith Ennen qui, la première, a nuancé les effets de la prétendue désertion urbaine du haut Moyen Âge, l’auteur refuse de brader l’héritage urbain des cinq premiers siècles du Moyen Âge. Il montre bien l’apparition d’un nouveau type de regroupement urbain, la ville épiscopale, dont il faudra suivre en effet l’évolution au moins sur deux plans, qui auraient pu être annoncés plus tôt : le plan religieux, qui a tant marqué l’origine des premiers regroupements autonomes au sein de la ville (conjurations, confréries et jusqu’aux communes) ; et le plan juridique que l’auteur tend à trop exagérément inclure dans le fait social (nous le tenons personnellement pour une logique propre et efficace du droit, précisément en ville).
La partie la plus riche du livre se trouve dans les chapitres centraux qui retracent le processus conduisant à un « retour » des élites sociales en ville. Là encore, le diagnostic porte loin au sens où il soulève immanquablement la question de savoir si les élites ont jamais quitté la ville, si elles sont exogènes à l’urbain ou si la ville est de nature à en produire de nouvelles. La réponse à une telle question ne peut être univoque. Comme le souligne T. Dutour, le lien entre ville et campagne, sur le plan des activités du moins, est trop étroit pour ne pas voir que les élites urbaines proviennent en grande partie du pays, des terres, des villages et des voisinages seigneuriaux chargés de les encadrer. En même temps, et c’est l’évolution que suit au plus près l’auteur, l’élément endogène prime à mesure que l’on avance vers la fin de la période. Le tour de force que réalise la ville tient dans l’affirmation d’une « centralité » (p. 177), dont nous poussons la définition jusqu’au sens moderne de la prestation de services, car si la ville ne se substitue pas à toutes les fonctions de la société médiévale, loin s’en faut, une part de plus en plus grande des richesses, des renouvellements, des innovations tant techniques que culturelles passe par elle, quitte à en repartir, mais transformée.
Dans ce domaine, on lira avec bonheur des pages lumineuses, sur la mobilité, et des pages nouvelles, sur le « rurbanisme » par exemple (pp. 196-200), terme dont l’auteur perçoit bien l’audace pour la période, mais dont il expose aussi tous les ressorts en matière culturelle entre autres.
L’avant-dernier chapitre tente de prendre la mesure de la longue histoire de la ville médiévale sur dix siècles : c’est la nouveauté qui l’emporte, nouveauté des créations urbaines (la moitié centrale et orientale de l’Europe se couvre de villes avec deux à trois siècles de décalage sur la vieille façade, constat qui eût peut-être exigé de rééquilibrer le chapitre viii), nouveauté des valeurs et des institutions sociales, nouveauté des solidarités, des savoirs, des activités. Reste la question, à notre sens trop escamotée, des statuts, des droits et des privilèges. Car la ligne de défense de l’auteur demeure à peu près inchangée : la différence entre la ville et ce qui n’est pas elle tient aux activités, génératrices de valeurs et de comportements individuels (p. 144). On ne le contredira pas sur ce point. Mais c’est faire bien rapidement un sort au droit urbain médiéval, dont une partie de la recherche actuelle (nous songeons aux travaux de Gerhard Dilcher outre-Rhin, inconnu semble-t-il de la bibliographie citée) pense qu’il constitue précisément le facteur le plus puissant et le plus porteur d’avenir (car la principauté et la royauté y ont puisé sans vergogne). Si la ville du Moyen Âge devient et constitue à juste titre le lieu original qui reconnaît le caractère pluriel des individus (p. 230), qui affirme et installe l’échange et le consensus (p. 255), une organisation sociale ne peut reconnaître et garantir cette même pluralité que par une forme spécifique d’organisation juridique, de droits et de justices qui sont bien éloignés d’en être seulement la transcription ou l’émanation… Une telle interrogation aurait pu justifier, par exemple, que surgisse si significativement mais si brusquement la référence à la Constitution américaine de 1776 (p. 236) dans le droit fil d’une étude de la ville médiévale (et 1789 ?). Il nous paraît bien en effet que, par une histoire du droit en plein renouveau, on pourrait prolonger l’une des réflexions très stimulantes de l’auteur : si l’on s’accorde à penser que « la ville médiévale existe sans que rien ne l’impose » (p. 255), comment celle-ci s’impose- t-elle aux autres acteurs de ce jeu à trois pouvoirs des rois, des princes et des villes ? Ce pourrait être le sujet d’un autre livre, sachant que seuls les bons ouvrages en appellent de nouveaux : manière de dire que l’histoire de la ville médiévale s’est enrichie, avec la présente étude, d’une pierre neuve et indispensable.
Pierre Monnet
â– Anne Verjus, Le cens de la famille. Les femmes et le vote (1789-1848), Paris, Belin, 2002, 255 p.
La Révolution française de 1789 a placé les femmes dans la sphère civile des individus libres et égaux en droit sans toutefois les inclure dans la sphère civique des électeurs. C’est ce paradoxe qui constitue le point de départ du livre d’Anne Verjus. Plus exactement, c’est le fait que ce qui nous apparaît aujourd’hui comme une évidente contradiction n’est pas pensé comme tel par les contemporains de la Révolution. La nuance n’est pas anodine. Car en centrant sa problématique de recherche sur ce qui ne fait pas problème, A. Verjus entend remettre en cause cette autre évidence contemporaine selon laquelle l’exclusion des femmes du droit de vote serait le produit d’une discrimination sexuelle durant la première moitié du xixe siècle.
Pour elle, en effet, cette explication ne tient pas, puisque tous les individus de sexe masculin ne peuvent prétendre au droit de vote. Bien plus, elle est anachronique : elle s’inscrit dans un cadre de pensée qui n’est pas celui des révolutionnaires dès lors qu’il n’y a pas à cette époque de pensée de la femme (ou de l’homme) « en soi ». Il y a certes une pensée de l’individu mais qui n’a rien à voir avec la nôtre dans la mesure où celui-ci est avant tout perçu comme membre d’une famille, elle-même conçue comme une unité hiérarchisée, composée d’êtres différents par nature et par destination. Et c’est ce cadre conceptuel, celui du « fonctionnalisme sexuel » caractéristique de la société holiste d’Ancien Régime, qui est en fait à l’œuvre dans la construction politique de la citoyenneté. En d’autres termes, le modèle politique de la famille, tel qu’il existe alors, est le chaînon qui nous manque aujourd’hui pour penser la situation politique des femmes (mais aussi des hommes) sous la Révolution. Aussi, si paradoxe il y a, n’est-il pas dans l’exclusion de la sphère civique d’un groupe social pourtant doté de droits civils. Il est dans la prégnance d’un modèle familial du politique qui continue de structurer les esprits par-delà 1789, alors même qu’il s’oppose à la société individualiste que les révolutionnaires tentent de mettre en place.
Et de fait, jusqu’à la monarchie de Juillet, la famille reste l’unité fondamentale, élémentaire, à partir de laquelle on pense l’individu et son rôle dans la société. C’est ainsi que « le sexe masculin n’est pas en soi, porteur de responsabilité et d’indépendance, de liberté et d’autorité : il lui faut s’inscrire dans la communauté socio-naturelle des pater familias pour correspondre à ce qu’on attend de lui, politiquement » (p. 193). C’est donc moins de son appartenance à « la classe des êtres de sexe masculin » que de sa « vocation de pater familias » que provient, selon l’auteure, « l’autorité naturelle de tout homme » d’élire un représentant et d’exprimer la volonté générale. La preuve, A. Verjus entend nous l’apporter en reconstituant les modalités de calcul du cens électoral. Car loin de comptabiliser les seules contributions du citoyen, les lois électorales de la première moitié du xixe siècle permettent à d’autres membres de sa famille (hommes, femmes, mais aussi mineurs) de lui déléguer leurs contributions pour l’aider à atteindre le seuil des trois cents francs. C’est dire si l’unité de famille n’est pas qu’une catégorie implicite de la pensée politique révolutionnaire puisque le lien familial fait alors partie des catégories explicites du droit électoral. Et l’on comprend ainsi que le passage au suffrage dit « universel » ne peut entièrement s’expliquer qu’une fois rapporté à l’évolution concomitante du modèle politique de la famille. La rupture de 1848 se situe en effet au mitan d’un processus d’« individualisation » de la famille qui commence bien avant cette date – avec l’apparition d’un modèle concurrent dans lequel la famille n’est plus pensée comme une unité mais comme une addition d’individus – et s’accélère ensuite, lorsque le décret du 5 mars 1848 fait accéder les domestiques de sexe masculin à la citoyenneté, enfonçant du même coup un coin dans la conception familialiste du suffrage.
L’histoire de l’espace public apparaît donc ici indissociable de celle qui a trait à l’espace domestique. Et ce n’est pas le moindre intérêt du livre que de nous montrer combien les représentations de la famille ont pu être constitutives des figures successives – du pater familias à l’« homme en âge viril », puis à l’adulte majeur – du citoyen. On peut bien sûr regretter que l’auteure n’aille pas plus loin dans son projet en ne faisant que peu de place à la sociologie des acteurs – ceux qui mobilisent ce modèle familial du politique et ceux qui, comme Olympes de Gouges, Sieyès ou Condorcet (pour ne citer que les plus connus), défendent dès 1789 une autre vision de la division sexuelle du travail. Une telle dimension aurait en effet permis d’affiner la thèse en soulignant les ressorts sociaux de cette façon de penser la place des femmes à l’époque révolutionnaire. Mais la problématique elle-même – comprendre la logique intellectuelle d’une situation a priori paradoxale – voire les sources mobilisables – pour l’essentiel celle des élites cultivées – rendaient sans doute la tâche difficile. On peut en revanche davantage discuter cette conclusion d’A. Verjus selon laquelle la domination masculine de 1789 à 1848 « n’est pas l’élément explicatif de la situation politique des femmes » et « ne joue qu’à la marge » (p. 192). Il y a là en effet une ambiguïté qui n’enlève rien à la qualité de l’ouvrage mais vient en troubler la lecture. Car comment ne pas penser qu’existe un lien fort entre fonctionnalisme sexuel et domination masculine ? Comment ne pas voir, par ailleurs, que si le sexe n’est pas le critère premier d’attribution du pouvoir politique à cette époque, il reste cependant déterminant dans la vocation de l’homme à être le pater familias ? En somme, n’y a-t-il pas dans cette conclusion une confusion entre un fait de domination et ses formes de justification ? On est en droit de le penser dès lors qu’est d’emblée souligné que l’enquête se situe au niveau théorique d’un modèle qui plus est idéal de la famille. Ce sont donc bien des modes de légitimation – de l’organisation politique de la société, mais aussi, et de manière indissociable, de la domination masculine puisque la famille est au cœur de cette organisation – qui sont étudiés ici. Et de ce point de vue, en nous montrant l’évolution des façons de concevoir l’organisation du politique dans ses rapports avec celles qui concernent la famille entre 1789 et 1848, la recherche d’A. Verjus n’en est pas moins une démonstration magistrale et minutieuse de ce que, loin d’être une structure inamovible et insensible au temps, la domination masculine est avant tout une construction sociale et historique.
Delphine Dulong
â– Antoine Picon, Les saint-simoniens. Raison, imaginaire et utopie, Paris, Belin, coll. « Histoire et société », 2002, 381 p.
C’est autant une brillante synthèse qu’un ouvrage ouvrant de multiples pistes de réflexion qu’offre Antoine Picon. Une synthèse tout d’abord qui, en s’appuyant à la fois sur une imposante bibliographie (recension d’ouvrages, mais aussi articles) – véritable instrument de travail en soi – mais en s’appuyant aussi sur une relecture des sources primaires (notamment les archives de l’Arsenal), offre, y compris et surtout aux non-spécialistes de la période ou du mouvement, une prise de contact des plus solidement organisée avec le premier xixe siècle. L’analyse de la pensée saint-simonienne, après un bref retour sur celle de Saint-Simon, est interrogée à l’aune d’un contexte, les années 1825-1835, dont la richesse n’est plus à démontrer ; l’étude des structures du mouvement saint-simonien, interclassistes, attirant des intellectuels, des polytechniciens et autres ingénieurs jusqu’aux fractions les plus dominées de la société, les ouvriers et les femmes, structures par là même soumises à la tension permanente de l’organisation hiérarchique sur le modèle ecclésial et l’organisation horizontale, organisée en réseau (concept central dans la pensée saint-simonienne) conduit à voir dans ce phénomène une expression à la fois spécifique et en même temps parfaitement immergée dans ce large courant des utopies si caractéristique du premier xixe siècle. Du reste, les rapports, les contacts et même les passages de certains vers d’autres pensées utopiques sont bien mis en valeur, notamment avec le fouriérisme. À cet égard cependant, une comparaison plus systématique du saint-simonisme avec d’autres courants, et notamment la pensée positiviste, aurait sans doute aussi permis de mieux cerner quelques aspects de la configuration utopique de cette période en quête d’elle-même : la conception d’un temps articulé soit en cycles soit en périodes successives mais dans laquelle l’idée d’une progression eschatologique vers l’harmonie mais aussi et surtout le rapport à la chrétienté scolastique du xiiie siècle, temps béni pour ses saint-simoniens (comme pour Auguste Comte), où le monde des idées et celui des choses terrestres s’accordaient justement si harmonieusement ; même chose à propos des interrogations sur la science dont A. Picon montre toute l’importance pour les saint-simoniens : peut-être aurait-il été bon, pour le lecteur néophyte, d’insister sur l’importance de ce qui la lie alors à la religion, avec le positivisme certes mais aussi avec la recherche d’une science catholique par exemple, autour de Félicité de Lamennais ou de l’abbé Migne (et la convocation des travaux fondamentaux de François Laplanche auraient été ici fort utiles).
La question du rapport au temps et de la construction d’un langage du monde renvoie à l’analyse de la religiosité du saint-simonisme qu’opère A. Picon : entre « rationalisation et réenchantement du monde » (p. 297). On ne peut ici faire l’économie du romantisme comme nouvelle forme de rapport au monde, comme spiritualité d’un monde désenchanté, pour reprendre le titre d’un colloque tenu à Strasbourg en 1998, et l’on doit s’interroger sur la pertinence de ce lien qu’à l’évidence A. Picon se refuse à mettre en avant. Sans prétendre trancher la question, sans doute eût-il été important d’y consacrer plus de place dans l’ouvrage en un temps ou l’historiographie du xixe siècle insiste beaucoup sur le rapport du siècle à lui-même, dans sa capacité à se dire, se représenter, se poser à la fois comme sujet et objet. Et l’on est presque frustré, ici, des trop courts développements que l’auteur consacre, sous le titre « Un mausolée de papier », à l’archivage des écrits saint-simoniens par les contemporains eux-mêmes (pp. 172-174). Mais, à côté de ces quelques regrets, en ce sens que l’historien demande au lecteur un gros effort pour poursuivre les pistes ainsi ouvertes, c’est à un véritable plaisir que le lecteur est convié dans la troisième partie, consacrée à l’espace – et l’on sent bien là la formation d’architecte et la sensibilité urbaniste de l’auteur. Les trois chapitres consacrés au territoire, à la ville et au monde sont en effet d’une grande richesse et d’une parfaite maîtrise. Car si le premier xixe siècle est marqué par la recherche de la normalisation des temporalités, il est aussi celui de la découverte du monde et de la ville. Sans doute la révolution des transports n’est-elle encore qu’amorcée ; sans doute la ville reste-t-elle encore structurée à l’image du Paris balzacien, mais justement, A. Picon montre ici toute la richesse de pensée saint-simonienne et sa place au principe de la modernité d’un second xixe siècle qui voit parmi ses principaux promoteurs de nombreux anciens saint-simoniens « reconvertis » dans le monde des affaires et devenus les défenseurs de la pensée entrepreneuriale. Cette pensée qui synthétise à la fois le point, la ville, et l’espace, le territoire, voire le monde, est à l’origine des réalisations grandioses que sont le percement des isthmes de Suez, et beaucoup moins directement, de Panama. Au chapitre sur la pensée urbaine, considérablement développé, et où A. Picon analyse cette fois clairement le lien entre la question d’ingénierie urbaine et la question littéraire répond un chapitre beaucoup plus court, et qu’on aurait aimé voir développé, sur la pensée géopolitique qui se dégage des réflexions d’un Michel Chevalier et qui conduit à une très stimulante idée (et là encore on aurait pu lire plus longuement A. Picon) d’un saint-simonisme matrice d’un « imaginaire de la finitude spatiale et de l’ouverture du présent sur un avenir différent » (p. 296).
Dans l’alpha et l’oméga de notre architecture intellectuelle, Les saint-simoniens d’Antoine Picon, ouvrage stimulant s’il en est, et important à bien des égards, est sans doute un peu déséquilibré entre la cohérence et la force de ses études et de ses réflexions sur l’espace et l’aspect, passionnant mais souvent plus diffus de ses analyses du temps et des temporalités. Plutôt que de le regretter, il faut savoir gré à l’auteur d’avoir su, tout au long des trois cents pages de texte, maintenir l’attention critique du lecteur perpétuellement en éveil.
Thomas Loué
â– Vincent Berdoulay, Paul Claval (éd.), Aux débuts de l’urbanisme français. Regards croisés de scientifiques et de professionnels (fin xixe-début xxe siècle), Paris, Budapest, Turin, L’Harmattan, coll. « Géographie et cultures », 2001, 256 p.
Depuis les années 1980, de nombreux travaux, relevant de diverses disciplines, étudient l’émergence au tournant du xxe siècle des concepts, des techniques et des actions spécifiques visant l’aménagement des villes. L’ouvrage dirigé par Vincent Berdoulay et Paul Claval, issu d’un colloque tenu à l’initiative notamment de géographes, entend « éclairer sous un jour nouveau la pensée […] en matière d’urbanisme » durant la IIIe République. Il met tout particulièrement l’accent sur les rapports de l’urbanisme avec, d’une part les diverses disciplines et professions qui ont pris comme objet l’espace urbain et, d’autre part, les préoccupations pratiques qui ont motivé l’aménagement des villes. Outre cette interrogation très pertinente sur les relations entre science et action pour l’étude de l’émergence d’une nouvelle profession, le livre se distingue par la richesse thématique de ces vingt et une contributions qui se penchent sur certains aspects jusqu’à présent inexplorés. La plupart d’entre elles sont centrées sur l’œuvre des acteurs, sur les proposi- tions et sur les exemples d’aménagement, mais nous trouvons aussi des études de cadrage, et des analyses relevant de l’histoire des idées. À côté des études sur l’incontournable exemple parisien, d’autres, comme celle des Jean-Pierre Augustin et Jean-Pierre Bériac sur l’aménagement du « Système des Parcs » de Bordeaux, permettent de mieux mesurer le rôle expérimental qu’ont joué certaines villes de province. L’étude de la « circulation des idées » étant un des objectifs du livre, certains de ces chapitres traitent par ailleurs des contextes autres que la France (Espagne et États-Unis ; Montréal et Amsterdam). L’œuvre de Lyautey au Maroc permet à Rémi Baudouï d’analyser une expérience coloniale capitale et de mesurer les implications des enjeux politiques et administratifs sur l’aménagement des villes.
Les cinq parties du livre, ordonnées d’une façon à la fois thématique et chronologique, proposent une certaine périodisation. La première partie, « L’urbanisme après Haussmann : effacement et maturation », est consacrée à la période qui précède la professionnalisation de l’urbanisme, période très importante pour comprendre les conditions qui ont permis l’émergence de celui-ci. Le rôle des ingénieurs et des architectes, ainsi que des préoccupations hygiénistes et esthétiques sont ici au cœur des diverses contributions. Les deux parties suivantes étudient la professionnalisation opérée entre le début du siècle et la fin de la Grande Guerre. La deuxième partie aborde la construction de l’urbanisme comme objet scientifique – fortement motivé cependant par l’action sociale – se focalisant sur trois apports, considérés comme fondamentaux et repris par d’autres contributions du livre : de la pensée leplaysienne, de la géographie et de l’écologie urbaine. La troisième partie étudie certains « Acteurs et options » de la professionnalisation à travers quatre figures (Georges Hottenger, Léon Jaussely, Donat Alfred Agache et Louis Hubert Lyautey). La quatrième partie se focalise sur « Le tournant des années 1920-1940 », période durant laquelle la pensée urbanistique s’affirme et se renouvelle : sur fond de préoccupations communes, des langages architecturaux et urbains divergents prennent corps, comme le montre, par exemple, Patrick Aubry à propos de deux cités édifiées à Bordeaux durant les années trente. L’avènement du mouvement moderne prépare, selon l’expression de V. Berdoulay, « l’hégémonie, après la Seconde Guerre mondiale, de l’urbanisme à la Le Corbusier, c’est-à-dire celui promu par les congrès internationaux d’architecture moderne », quoique l’assertion d’une telle hégémonie mériterait une discussion plus approfondie. Enfin, la dernière partie, « Prolongement et résurgences de réflexions antérieures », reprend deux préoccupations centrales de l’ouvrage : d’une part « l’héritage » que le questionnement sur la ville du début du siècle a laissé sur l’action urbaine actuelle et, d’autre part, les enseignements que les acteurs d’aujourd’hui pourraient dégager de l’étude de cette période.
En dépit de l’intérêt indéniable de l’ouvrage, nous souhaitons attirer l’attention sur quelques limites. Les différentes contributions sont ainsi fortement inégales quant à la nouveauté des apports, la rigueur méthodologique, voire la qualité de leurs interprétations. Plusieurs d’entre elles adoptent un regard rétrospectif, évaluant les démarches et les conceptions non pas à partir des conditions de possibilité de leur époque, mais à partir de notre connaissance actuelle : l’utilisation constante des notions de « précurseur », de « retard » ou de « progrès » en témoigne, ainsi que l’application du terme « urbanisme » à la pensée et à l’intervention urbaines de la fin du xixe siècle, lorsque ni le terme ni le savoir qu’il désigne n’étaient constitués. Le souci de contribuer à l’amélioration des techniques d’aménagement contemporaines se traduit ainsi par une considération téléologique et positiviste des processus historiques, en termes, par exemple, de « prise de conscience » de la part des acteurs, de « demande sociale » ou de « besoins ».
Enfin, nous regrettons l’absence, dans certaines contributions, de contextualisation des phénomènes étudiés, ce qui n’est peut-être pas sans lien avec la rareté d’analyses portant sur les institutions ou sur les réseaux liés à l’urbanisme. Si les auteurs privilégient l’étude des acteurs et de leurs œuvres, celles-ci sont souvent analysées en tant qu’« exceptions », là où une approche plus contextuelle et une connaissance plus large auraient permis de les situer dans les mouvements, les générations et les préoccupations plus générales, mesurant mieux leur originalité éventuelle et les raisons de celle-ci. Mentionnons en revanche, entre autres travaux qui, en offrant une analyse historiquement située et approfondie, échappent à ces critiques, les contributions de Sabine Barles sur « la difficile application » des principes forgés par les ingénieurs en vue de l’assainissement du bassin parisien, d’Antoine Savoye sur la façon dont la question urbaine se présente dans la revue leplaysienne La Réforme sociale et de Catherine Bruant sur une figure importante de l’urbanisme français, Donat Alfred Agache.
Efi Markou
â– Frédéric Rousseau, Le Procès des témoins de la Grande Guerre. L’affaire Norton Cru, Paris, Seuil, 2003, 319 p.
La Guerre de 14-18 fait aujourd’hui débat entre historiens et la question du témoignage est au cœur de ce débat. Faut-il faire confiance aux témoins pour décrire l’expérience du combattant ? Comment utiliser l’énorme masse de papier consacrée depuis la guerre elle-même au témoignage de ceux qui l’ont vécue ? Le « petit livre » – pour reprendre les termes de l’auteur – que Frédéric Rousseau consacre au monumental ouvrage de Jean Norton Cru est une contribution importante et constructive à ce débat.
Les premiers chapitres du livre sont consacrés à la genèse de Témoins, un gigantesque travail de lecture et de critique des récits de combattants commencé dès la guerre par un obscur professeur d’origine cévenole, revenu combattre en 1914 depuis les États-Unis où il exerçait son métier. Grâce aux archives de la Dotation Carnegie qui devait à l’origine publier l’ouvrage, F. Rousseau reconstitue le parcours du manuscrit. On y voit les réticences des éditeurs devant un texte qui fait problème par sa prétention à juger et à séparer « le bon grain de l’ivraie », entre les bons et les mauvais témoignages. La correspondance de J. N. Cru éclaire la généalogie de son livre, l’héritage dreyfusard de celui qui veut servir la cause de la paix par la vérité et sa foi dans l’enseignement de l’école historique positiviste. On y comprend aussi l’intransigeance d’un homme dont l’ouvrage est l’œuvre d’une vie, et son refus de composer devant les inévitables susceptibilités qu’il se fait un devoir de froisser. Lorsqu’il aborde l’ouvrage lui-même, sa conception et sa méthode, F. Rousseau commence déjà l’examen critique des objections faites à J. N. Cru, examen dont il va suivre le fil jusqu’à la fin de son livre. C’est une invitation à bien lire J. N. Cru et à ne pas s’en tenir à l’usage pointilliste auquel Témoins semble pourtant inviter par sa composition (une succession de fiches par auteurs et par ouvrages). Outre sa lecture attentive et précise de J. N. Cru, ce qui fait la richesse du Procès des témoins de la Grande Guerre est le volumineux dossier reconstitué par l’auteur à l’appui de sa démonstration. Défenseur d’un point de vue, F. Rousseau donne au lecteur les pièces pour juger et notamment celles du virulent débat public (une soixantaine d’articles entre 1929 et 1931) qui accompagne la publication de Témoins à compte d’auteur en août 1929.
La violente réaction des auteurs mal classés dans l’échelle de valeur du témoignage (Henri Barbusse outré, Roland Dorgelès beaucoup plus politique en organisant une véritable contre-campagne) est facile à comprendre : le journaliste pacifiste Gabriel Reuillard en donne la clé lorsqu’il pointe le choc de se voir assimilé à la « littérature d’embusqués » de la part de ceux dont la réputation fut justement construite sur l’idée qu’ils décrivaient la vérité des tranchées contre le « bourrage de crâne ». Depuis les insultes (« pion américain ») et les railleries (« l’eusses-tu-cru ») jusqu’aux raisonnements moins sommaires, tous les arguments de la polémique sont intéressants. On y voit le choc frontal entre la vérité du créateur (affranchie du détail, plus globale, supérieure ?) et celle de l’historien. Alors que les romans ne constituent qu’une petite minorité des ouvrages examinés par J. N. Cru (au titre – pleinement justifié – de leur prétention au « témoignage »), c’est à leur propos que se concentre l’essentiel de la polémique. Elle se nourrit aussi d’un débat sur la juste manière de servir la cause de la paix, entre ceux qui défendent la nécessité de toucher le plus grand nombre (encore les romans) et ceux qui s’en tiennent à « la vérité, rien que la vérité ». Se révèle ici la concurrence générale pour une cause, la paix, où – au-delà des positions idéologiques – chacun défend la légitimité des ressources propres qu’il a pour la servir. Cette polémique est déjà un succès pour un ouvrage aride que ses conditions de publication auraient pu condamner à passer inaperçu. On relèvera au passage que F. Rousseau passe rapidement sur le contexte bien particulier des années 1929-1931 et le retour spectaculaire de la littérature de guerre sur le devant de la scène, sous le double aiguillon du succès mondial de À l’Ouest rien de nouveau et de la disparition des grands acteurs de la guerre (Foch, Clemenceau…). Mais, pour revenir au succès de Témoins, il est parachevé par le « ralliement des historiens » (Charles Delvert, Jules Isaac, Septime Gorceix) qui saluent cet ouvrage au point de lui donner le statut d’une œuvre décisive dans l’écriture de l’histoire de la guerre. Les « universitaires » en question représentent d’ailleurs surtout le versant de l’enseignement secondaire et c’est à ce titre que la polémique autour de Témoins peut être considérée comme une excellente illustration du clivage structurant entre les « créateurs » et les « professeurs ».
Après les années 1929-1931, F. Rousseau passe ensuite directement à la période actuelle, laissant de côté l’analyse qui reste à faire des effets concrets de Témoins sur l’écriture de l’histoire de la guerre. L’auteur du Procès des témoins s’en tient à la question qui structure l’ensemble de son livre et à laquelle il répond positivement : oui ou non, l’ouvrage de J. N. Cru est-elle une œuvre d’histoire sur laquelle il reste possible de s’appuyer ? La question se pose en effet à nouveau depuis sa réédition de 1993 qui relance le débat à son propos. F. Rousseau insiste sur le fait que les termes et l’environnement du débat diffèrent de l’entre-deux-guerres, mais on peut au contraire pointer de fortes continuités. Non pas tant, bien sûr, du côté du possible rapprochement – contre lequel il s’insurge – de J. N. Cru et des négationnistes de la Shoah qui s’en réclament, que de celui de l’éventuelle subjectivité qui serait à l’œuvre dans Témoins au point d’imposer une « norme du discours combattant ». C’est qu’en 1929 comme aujourd’hui, se pose la même question du statut de l’œuvre d’un témoin jugeant les témoignages. À lire le dossier de F. Rousseau, on se demande s’il ne faut pas renverser la question en partant du constat que dans les années vingt, seul un combattant pouvait sans doute se permettre de faire entrer avec une telle violence le critère de la méthode historique au cœur du témoignage des poilus et l’arracher ainsi à sa prison d’évidence (le vague « accent inimitable de vérité » qu’évoquait G. Reuillard). La question reste ouverte du degré de représentativité des témoignages publiés par rapport à l’ensemble de l’expérience combattante et si elle alimente régulièrement le débat historique, il faut constater qu’elle attend depuis 1929 le travail qui rendrait dépassé celui de J. N. Cru. Sans clore cette dernière question, Le Procès des témoins est une contribution importante à l’historiographie de la Grande Guerre. Au-delà, l’ouvrage sera utile à tous ceux qui s’intéressent à la vie intellectuelle de l’entre-deux-guerres et qui savent combien les polémiques sont un outil privilégié pour appréhender les structures du champ intellectuel d’une époque. Utile aussi à ceux qui se penchent sur l’histoire des catégories du discours et notamment sur ce qui se joue à cette époque autour de la définition de la littérature avec l’émergence des catégories nouvelles du « document » et du « témoignages ».
Philippe Olivera
â– Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis d’Amérique de 1492 à nos jours, Marseille, Agone, 2002, 811 p.
Voici la traduction en langue française d’un manuel classique d’histoire américaine, A People’s History of the United States, dont la première édition américaine remonte à 1980. Dans les éditions suivantes, Howard Zinn a progressivement ajouté quatre chapitres relatifs aux deux dernières décennies du xxe siècle, mais l’essentiel de son opus magnum est fondé sur des travaux historiens des années 1960 et 1970. À ce titre, cet ouvrage de synthèse fournit un instantané assez net de quelques-uns des traits les plus notables de cette historiographie, en faisant malheureusement l’impasse sur ce qui a été publié depuis. Il convient donc, en lisant ce livre élégamment traduit, de garder à l’esprit son ancienneté relative, qui permet d’en comprendre ses caractéristiques, notamment l’engagement militant de l’auteur, vétéran des mouvements de gauche américains.
L’ouvrage déroule un récit chronologique, depuis les premiers massacres d’Indiens Arawaks en 1492 jusqu’à la « catastrophe humanitaire provoquée par les bombardements américains en Afghanistan ». D’un ton dont la véhémence ne se dément pas, H. Zinn instruit minutieusement un procès à charge contre les puissants et les bourreaux, et il entend se faire le porte-parole des gens ordinaires : « la plainte du pauvre n’est pas toujours juste, mais si vous ne l’entendez pas, vous ne saurez jamais ce qu’est la justice » (p. 16). Chaque chapitre présente une galerie souvent saisissante de héros et de vilains. Les noms changent, mais c’est toujours la même histoire. En voici les grandes lignes : 1. les Indiens, les Noirs, les miséreux, les ouvriers, la multitude des gens de peu, sont les victimes de l’histoire américaine. 2. Il faut leur donner une parole confisquée par les élites, non seulement pour leur rendre justice mais aussi pour faire prendre conscience aux Américains « des moyens les plus appropriés de s’accorder avec le reste de la communauté humaine partout dans le monde » (p. 770). 3. Les élites disposent de la quasi-totalité des pouvoirs politique, économique et judiciaire. Le gouvernement sert systématiquement les intérêts des plus riches (sauf quand il cède à une pression populaire irrésistible). 4. Les principes de démocratie, de liberté ont servi de paravents idéologiques aux puissants pour masquer la réalité des rapports de classe. 5. Malgré tout, les dominés se sont courageusement battus pour défendre ou conquérir des droits. Vingt-quatre chapitres, de qualité inégale, sont au service de cette thèse. Certains souffrent moins que d’autres de l’appareil idéologique de l’auteur. Ainsi celui sur l’esclavage (« esclavage sans soumission, émancipation sans liberté »), qui bénéficie des publications majeures et toujours actuelles des années 1970, quitte à les interpréter de manière parfois caricaturale. Par exemple, à propos de la religion des esclaves : un paragraphe (p. 206) la présente comme ayant servi « au contrôle des Noirs ». Si, en effet, l’instruction religieuse et les prêches dispensés par les maîtres avaient cet objectif, les esclaves n’en développèrent pas moins des formes d’expression religieuses propres qui ne participaient pas de l’ordre esclavagiste. H. Zinn le reconnaît d’ailleurs discrètement lorsqu’il fait référence à un ouvrage de Lawrence Levine (p. 208), sans pour autant s’appuyer dessus pour nuancer la thèse première. D’autres chapitres sont franchement datés. Voyez, par exemple, celui sur l’entre-deux-guerres, qui fait pratiquement l’impasse sur les mutations sociales, celles liées notamment à l’arrêt de l’immigration, à l’essor de la consommation de masse ou au « réalignement politique » du New Deal, pour leur préférer une chronique répétitive des grèves ouvrières et des conseils de chômeurs, comme si la résistance ouvrière résumait à elle seule l’histoire sociale américaine du moment. On apprend tout des grèves du textile de Caroline du Nord ; rien, par exemple, des conséquences culturelles de l’apparition des produits de consommation de masse à partir du milieu des années 1920. Le parti pris ouvriériste de Zinn donne une coloration univoque et monochrome à l’histoire américaine. D’autres chapitres souffrent simplement de leur ancienneté : ainsi celui sur le mouvement pour les Droits civiques, pas retouché depuis 1978 : l’analyse des oppositions trop nettes tracées entre les Noirs modérés (Martin Luther King) et radicaux (Carmichael), ou bien la prédiction d’un mouvement noir à venir auraient pour le moins mérité un dépoussiérage. Bref, Une histoire populaire des États-Unis, chronique minutieuse des malheurs des gens de peu, gouvernée par des mécanismes explicatifs simplistes et datés, illustre presque jusqu’à la caricature les impasses de l’histoire ouvrière des années 1960 et 1970. Que ce type d’ouvrage ait été nécessaire, il y a vingt ans, pour corriger une histoire officielle qui était trop souvent celle des puissants, on l’admettra aisément. Mais le livre de Zinn néglige trop de grands problèmes (pour le xxe siècle, on mentionnera l’histoire de la classe moyenne, l’essor et le déclin de l’État comme puissance régulatrice, le racisme de la classe ouvrière) pour être nécessaire aujourd’hui. En dépit de l’empathie qu’il manifeste pour le « peuple », cet ouvrage manque de nuance, d’attention aux débats, aux interrogations, et, au fond, de générosité intellectuelle. Tout entier pénétré de sa mission politique de porte-parole des victimes, H. Zinn brosse un tableau misérabiliste, plutôt que populaire, de l’histoire américaine.
Pap Ndiaye