2004
Genèses
Dossier
Démocratiser les honneurs
Médailles, prix, croix, rubans : qui n’a jamais été intrigué par ces marques de grandeur censées exhiber le mérite ou proclamer la vertu ? Longtemps cantonnées aux milieux aristocratiques, elles participent d’une mise en scène désormais inscrite au cœur de ces communautés d’égaux que sont réputées former les démocraties nées de l’industrialisation ou de la parlementarisation de l’État. Comme si le simple jeu des intérêts et des renommées ne pouvait, par lui-même, remplacer ou disqualifier les dignités qui ont fait les grandes heures des cours d’Ancien Régime. Dans les sociétés contemporaines, ces « distinctions » sont distribuées à profusion : par les entreprises, les administrations, les sociétés savantes, l’école, l’armée… Au point de paraître dévaluées ou anecdotiques. Elles forment, pourtant, une technique de gouvernement à part entière.
Synonymes d’élévation sociale, les honneurs constituent d’abord des récompenses. À ce titre, ils entretiennent une émulation au sein de certains groupes sociaux. Et participent de véritables compétitions qui classent, partagent, hiérarchisent. Destinés à exemplariser certaines conduites, les honneurs indexent ensuite des manières de penser et d’agir. Ils solennisent des poses sociales. Et les imposent au plus grand nombre : bravoure militaire, abnégation familiale, ingéniosité commerciale, altruisme charitable… Chaque consécration ratifie comme une sorte de conversion : celle par laquelle un geste, une prouesse, une vie se transforme en modèle de comportement. Connu et reconnu. C’est pourquoi avec les honneurs se découvre une autre face de l’exercice de la puissance. Son vocabulaire ? Non pas la menace mais la promesse. Non pas la punition mais la gratification. Ce n’est pas pour rien si, depuis le début du xixe siècle, les bureaucraties européennes sont l’atelier d’innombrables récompenses honorifiques. Dans une société où la grandeur passe, non plus par la naissance ou la sainteté mais par le mérite, certifié sinon assigné, les honneurs sont considérés comme une forme spécifique de sanction. Celle, positive, d’une reconnaissance sociale à laquelle est associé l’hommage de l’Empire, de la nation, du prolétariat, de la République…
En prendre acte, c’est problématiser le constat d’une démocratisation des honneurs. L’attachement à ces marques de grandeur ? Il est souvent décrit comme une survivance. Comme l’empreinte d’une noblesse qui, ayant disparu comme ordre, continuerait à imposer ses usages. Or – et l’ensemble du dossier plaide en ce sens – cette démocratisation est loin de n’être qu’une habitude culturelle. L’effet, pour le dire vite, d’une fascination de l’Europe bourgeoise pour le style de vie aristocratique. Il s’agit d’une réalité politique. D’une technique de gestion des conduites qui s’est bureaucratisée et professionnalisée. Cotation hiérarchisée et fonctionnelle dont l’État se porte garant, celle-ci est un moyen de réglementer les formes de l’estime sociale. C’est justement à en explorer les conditions d’invention et d’emploi qu’est consacrée cette nouvelle livraison de Genèses.
Revenant sur les premières rationalisations savantes de ce qu’il faut bien appeler un gouvernement par les honneurs, Olivier Ihl en interroge l’une des étapes essentielles : celle par laquelle les traditionnelles grâces royales ont été transformées, sous la bannière d’une économie politique servante des Princes, en un dispositif redouté : celui des organisations hiérarchiques et des firmes industrielles. Dans l’Europe de la fin des Lumières, cet avènement s’est produit dans le mouvement même par lequel la récompense, se distinguant de la libéralité et de la faveur, est devenue l’objet d’une « science » définie comme l’objectivation rationalisée et sécularisée des « bienfaicts » d’État. Prenant l’exemple de l’usage de la Médaille de Sainte-Hélène, sous le Second Empire, Sudhir Hazareesingh montre, quant à lui, comment une telle marque de grandeur parvient concrètement à élever ceux qu’elle distingue. Comment notamment elle « travaille » à enrôler chacun par une scénographie spécifique : celle d’une déférence d’État solennisant ici la figure charismatique de Napoléon III.
Et si les bénéficiaires de ces honneurs n’étaient pas tant ceux qui les reçoivent que ceux qui les attribuent ? C’est dans la Russie soviétique que Polly Jones retrouve cette question en observant la façon dont le système des distinctions a pu y forger un régime d’incitations particulièrement efficace. Établissant une hiérarchie d’égaux tout en étant subordonnées au culte de la personnalité de Staline, les décorations y avaient aussi une vocation internationale : concurrencer, pour les plus prestigieuses d’entre elles, un prix Nobel dénoncé comme un « honneur capitaliste ». Enfin, examinant l’institutionnalisation depuis 1953 du prix Israël, la plus haute distinction accordée par l’État hébreu, Avner Ben Amos revient sur les cérémonies organisées pour l’occasion. Retransmises sur les grandes chaînes de télévision, ces dramaturgies y suscitent régulièrement leur lot de controverses. Comme si, assimilé à une technique managériale, le gouvernement des honneurs demeurait finalement une ingénierie contestée. Celle de « distinctions » qui, pour s’être démocratisées, n’en peinent pas moins – par le rôle qu’y tiennent toujours groupes d’intérêts et attendus politiques – à mériter le qualificatif de démocratiques.
Olivier Ihl