2004
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â– Cultures et conflits, n° 49, 2003, « La mise à l’écart des étrangers. La logique du visa Schengen » ; Cultures et conflits, n° 50, 2003, « La mise à l’écart des étrangers. Les effets du visa Schengen ».
En 2000-2001, l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure finançait une convention de recherche intitulée : « Le visa Schengen : rationalité, modalité et fonctions ». Parus au cours du printemps et de l’été 2003, les numéros 49 et 50 de la revue Cultures et conflits s’inspirent du contenu de ce travail mené collectivement et le complètent par des témoignages ainsi que par une vingtaine de documents officiels figurant en annexe. Jusqu’alors, personne n’avait jamais entrepris d’étudier le visa Schengen d’une manière systématique. Les auteurs montrent pourtant combien cet instrument, revêtant le plus fréquemment la forme matérielle d’une simple vignette apposée sur les passeports, renvoie à des enjeux politiques cruciaux sur lesquels il est indispensable de se pencher.
D’emblée, Didier Bigo et Elspeth Guild ont le mérite de pointer les limites de leur approche qui, reposant sur des investigations conduites dans un nombre par trop restreint de consulats, a aussi été contrariée par l’impossibilité de consulter des données chiffrées inaccessibles et des sources écrites confidentielles. Malgré ces insuffisances, leur analyse de la genèse du processus ayant, depuis le milieu des années 1980, conduit à l’adoption d’une politique commune en matière de visa Schengen éclaire une réalité que les déclarations d’intention des États et les discours officiels sur la construction européenne contribuent généralement à occulter : dans le domaine des contrôles aux frontières extérieures, l’application de la convention Schengen donne lieu à des pratiques qui varient fortement selon des logiques et des intérêts propres à chaque pays membre. Davantage mobilisé à des fins de contrôle des flux migratoires que de lutte contre le crime, un outil informatique comme le SIS (Système d’information Schengen) auquel ont recours l’ensemble des États Schengen permet certes d’améliorer la collaboration entre les services de police mais son exploitation engendre également des pratiques nationales non moins hétérogènes tant dans l’inscription que dans le traitement des données servant à l’alimenter. De même, D. Bigo et E. Guild démontrent que, présenté par la législation communautaire comme effectif sur l’ensemble du territoire européen en vue d’y favoriser la liberté de mouvement des étrangers, le visa Schengen uniforme ne saurait faire oublier la pluralité des formes qu’il est amené à revêtir, la disparité de ses modes de reconnaissance par les divers États ou encore la différenciation du champ territorial dont son application fait l’objet à cause de l’inadéquation existant entre le ressort spatial de l’Union européenne et celui de l’espace Schengen (dont l’Irlande et le Royaume-Uni sont exclus).
Loin de ne constituer qu’un instrument purement technique destiné à parfaire la gestion des frontières, le visa Schengen représenterait donc plutôt une des clefs de voûte d’un vaste dispositif fondé sur des « stratégies de police à distance » qui privilégient le contrôle d’individus stigmatisés comme menaçants ou indésirables en amont des frontières du territoire Schengen. C’est la principale thèse développée ici. Ne cherchant pas à nier l’importance des procédures de contrôle toujours mises en œuvre au niveau de ces frontières terrestres ou aéroportuaires, elle est davantage sous-tendue par l’idée selon laquelle ces procédures ne jouent plus qu’un rôle secondaire par rapport à celles qui, « délocalisées », ont pour conséquence d’interdire à certains individus tout départ à destination des territoires de l’Union et mettent en évidence l’ampleur des prérogatives dont disposent dorénavant les ministères des Affaires étrangères et les autorités consulaires préalablement à l’attribution du visa.
La démonstration est étayée par un examen détaillé du règlement (voir sur ce point l’article de Gérard Beaudu) et des instructions qui, au fondement des contrôles s’exerçant au sein de la coopération consulaire des quinze, conditionnent le classement de certains pays dans la liste de ceux dont les ressortissants sont obligatoirement soumis à la possession du visa pour pénétrer dans l’espace Schengen. On apprend que les critères retenus pour l’élaboration de ces textes trahissent une vision du monde amalgamant les peurs suscitées par les migrations, la criminalité ou encore la pauvreté et qui se focalise désormais surtout sur les menaces censées être générées par les flux de population. Le regard porté sur l’annexe 5B des instructions consulaires communes déterminant les minorités ou nationalités sur lesquelles se cristallisent toutes les méfiances ainsi que sur les modalités d’échange entre consulats de listes informelles qui établissent des « profils de personne à risque », renseigne encore plus précisément sur la manière dont certaines conceptions des questions de sécurité contribuent à façonner une nouvelle figure de l’ennemi à l’échelle européenne.
Les effets concrets d’un tel régime de suspicion qui affectent le droit à la libre circulation pourtant consacré par la construction européenne sont rigoureusement exposés. S’intéressant à la validité des décisions prises conformément aux dispositions de la convention Schengen et aux recours dont disposent les individus pour les contester, Claire Saas explique que celles impliquant le refus de délivrance d’un visa motivé par l’inscription d’un demandeur sur le fichier informatique du SIS posent avec acuité le problème du contrôle juridictionnel de cette Convention par la Cour de justice des communautés européennes. Quant à elles, Elena Jileva et Virginie Guiraudon insistent plus spécifiquement sur la pesanteur des contraintes auxquelles se heurtent des catégories particulières d’individus dans les démarches qu’elles doivent accomplir pour espérer obtenir le visa Schengen. Leurs interventions sont respectivement consacrées à l’examen du cas des ressortissants bulgares et à la description des garanties financières que les consulats italien, néerlandais, français et allemand réclament aux demandeurs indiens. Plus généralement, l’accent mis sur la question de la réceptivité des normes permet de souligner à quel point celles-ci nourrissent des incompréhensions, des vexations et des frustrations de la part de tous ceux qui sont confrontés à une logique de distinction et de catégorisation les stigmatisant comme suspects.
À l’heure où la biométrisation des visas est au cœur de vives controverses, on ne saurait que trop conseiller la lecture des deux numéros de cette revue qui développent des réflexions stimulantes sur les problématiques relatives à l’identité et à l’identification.
Pierre Piazza
â– Nicolas Bancel et Jean-Marc Gayman, Du Guerrier à l’athlète. Éléments d’histoire des pratiques corporelles, Paris, Puf, coll. « Pratiques corporelles », 2002, 385 p.
L’un des grands mérites du livre de Nicolas Bancel et Jean-Marc Gayman est de nous rappeler que les sports et, au-delà, les pratiques corporelles ont aussi une histoire et une historiographie. C’est en se fondant sur les principaux travaux de recherche menés en France et dans le monde anglo-saxon, que ces deux spécialistes de l’histoire du sport proposent un bilan des connaissances historiques des pratiques corporelles et des activités sportives. Entreprise audacieuse puisque cette synthèse commence avec la Grande Antiquité pour s’achever avec le régime de Vichy et la fin de la période coloniale.
Sans surprise, les deux premiers chapitres sont consacrés aux exercices corporels pratiqués dans l’Antiquité grecque et romaine. Dans la Grèce archaïque et classique domine le modèle homérique : il s’agit d’être le meilleur, le vainqueur. Les affrontements ludiques y sont des simulacres de guerre ; inversement, le combat guerrier est assimilable à un jeu. Les exercices corporels ont une finalité clairement civique et guerrière, et les enjeux de prestige et de prééminence des cités-États l’emportent sur les motifs d’ordre religieux. À Rome, au contraire, les ludi sont un moyen de vérifier si les dieux et les princes sont favorables à la plèbe. Sans que les compétitions athlétiques à la grecque y soient totalement inconnues, combats de gladiateurs et courses de chars (d’origine étrusque) demeurent les spectacles les plus prisés. Lieu de divertissement, l’arène est aussi le lieu du face à face entre la plèbe et le prince. Simulacres des conflits sociaux et politiques, les jeux romains sont offerts et contrôlés par le pouvoir. Ils servent d’exutoire aux frustrations populaires, au plus grand bénéfice du prince.
Plus décousu est le troisième chapitre intitulé « Le Chevalier et le vilain » ; cela est en partie à mettre au compte d’une bibliographie insuffisamment mise à jour ; ainsi, certains des travaux d’histoire médiévale les plus récents semblent ignorés (ceux de J.-C. Schmitt sur les gestes, ceux d’E. Van den Neste sur les tournois par exemple). Il reste que les pratiques corporelles les mieux connues sont bien celles des puissants, ainsi les tournois qui à partir de la fin du xiie siècle se transforment en joutes divertissantes ; selon les auteurs, cette mutation serait le signe de la disciplinarisation de la noblesse et d’une plus grande maîtrise de la violence. Aux xve- xvie siècles, ce mouvement d’euphémisation de l’affrontement aristocratique trouve son prolongement avec le jeu de paume. Les études consacrées aux milieux populaires sont plus rares ; la plupart se sont surtout intéressées à la soule pour en souligner sa fonction intégratrice, comparable à celle du Carnaval. Mais peut-on résumer les pratiques du corps à ce type d’exercice ? Les historiens ont ici de belles recherches à effectuer.
Pour l’essentiel, les chapitres suivants sont consacrés à l’apparition des sports modernes dans l’Angleterre des xviiie et xixe siècles, « véritable révolution sportive contemporaine de la révolution industrielle britannique », et à leur rapide diffusion dans le monde entier jusque dans les années 1950. Des pages passionnantes retracent la transformation du jeu de paume continental en tennis anglais, l’histoire du développement des sports « populaires » : on y apprend notamment que les combats de boxe, à l’instar des jeux romains « offerts » par les princes, sont patronnés par les gentlemen qui y voient un bon moyen de « pacifier les rapports sociaux » ; que « l’affluence est stimulée par les paris […]. L’appât du gain [étant] aussi un facteur de stabilisation sociale » ; que les Public Schools se sont donné la mission de « réguler l’énergie débordante des élèves » par l’éducation sportive, « par l’inscription corporelle de la loi » ; mais en même temps « le sport représente […] une admirable école de formation à la domination coloniale ».
Le développement des activités de plein air, sous la forme du scoutisme notamment, est bien décrit ; la libre adhésion des enfants cohabite avec la prestation du serment d’adhérer à la doctrine. Première expérimentation du mouvement de jeunesse de masse ; première expérimentation de l’endoctrinement, de l’embrigadement de la jeunesse ?
Les auteurs décrivent ensuite les principaux projets éducatifs, suédois, allemand, suisse et français qui foisonnent à partir du xviiie siècle. En France, longtemps méprisée, la gymnastique devient sous le Second Empire à la fois un phénomène de mode et un enjeu politique et militaire. Les républicains l’utilisent pour associer patriotisme et République. Après la défaite de 1870, sous l’impulsion notamment des milieux militaires admiratifs des méthodes germaniques, les sociétés de gymnastique se multiplient. Les lois scolaires de Jules Ferry donnent l’impulsion décisive en institutionnalisant la gymnastique à l’école. Parallèlement, les conceptions d’une éducation physique devant préparer les masses à la productivité industrielle restent actives. Ainsi l’éducation des corps doit-elle façonner à la fois l’armée de la Revanche et la grande armée du Travail. Jusqu’à la période de Vichy comprise, les corps et les pratiques sportives sont d’ailleurs les lieux d’une âpre compétition politique entre la gauche et la droite. Ainsi, entre les deux guerres, dans le sillage des expériences soviétiques, les socialistes essaient d’imaginer et de développer une pratique sportive prolétarienne. Les associations sportives catholiques concurrencent les associations ouvrières.
Le rôle éminent joué par Pierre de Coubertin est fort justement relevé et parfaitement situé dans son contexte : le baron et ses émules discernent dans le système éducatif britannique l’un des fondements de la puissance impériale britannique. Toutefois, il est évident qu’en œuvrant au rétablissement des Jeux Olympiques, il donne « une ampleur planétaire aux sports britanniques ». Chez Coubertin, le développement du sport et la promotion de l’Olympisme ont deux visées principales : l’une est extérieure, il s’agit de rivaliser avec l’Empire britannique en reprenant ses méthodes d’éducation des corps. Les deux auteurs font bien de noter que l’apparition des sports modernes en France est « contemporaine de l’affirmation de l’impérialisme français et de l’expansion coloniale ». Cela est vrai aussi pour l’Angleterre.
L’autre visée est tournée vers l’intérieur et contemporaine de la peur de la guerre de classes : il s’agit de contribuer à apaiser les rivalités sociales. On retrouve ici l’idée des réformateurs occidentaux : le sport moderne est largement conçu comme un instrument de disciplinarisation de la société. L’éducation physique inculque l’obéissance aux ordres et à l’ordre. Voilà sans doute une piste à éclairer davantage pour qui cherche à mieux comprendre comment les combattants de 14-18 ont obéi si longtemps à des ordres suicidaires.
Cette remarque en appelle une autre : la référence explicite aux réflexions de Norbert Elias semble devoir être prolongée. Sans doute, l’apparition des sports modernes s’accompagne-t-elle d’une meilleure maîtrise de la violence, en la canalisant sur des aires clairement définies, en codifiant et en euphémisant les affrontements physiques. Mais on s’aperçoit, et c’est ce que le livre souligne à plusieurs reprises, qu’à l’heure de l’industrialisation, de la bureaucratisation et de la conquête du monde, le « procès de civilisation » s’accompagne d’un « procès de domination ». À ce titre, ce livre est aussi une invitaton à questionner plus largement l’exercice du pouvoir d’État.
Enfin, telle qu’elle nous est présentée, il s’avère que cette histoire de l’histoire des pratiques corporelles est essentiellement une histoire mâle, écrite par des hommes, sauf exceptions, et s’intéressant à des pratiques restées longtemps exclusivement masculines et à forte connotation virile. Le parcours de la bibliographie et du sommaire le confirme amplement. L’historiographie des pratiques corporelles pose clairement la question du genre. Il faudra dans l’avenir tenter d’y répondre.
Il reste que ces quelques lignes n’épuisent pas la richesse de cet ouvrage. Les pratiques corporelles offrent effectivement « un extraordinaire analyseur des spécificités politiques, éducatives et, plus largement culturelles » des sociétés. De beaux chantiers en perspective !
Frédéric Rousseau
â– Yves Delaporte, Les sourds, c’est comme ça. Ethnologie de la surdimutité, Paris, Mission du Patrimoine ethnologique-MSH, coll. « Ethnologie de la France », 2002, x-398 p.
Le vingt-troisième volume de la collection « Ethnologie de la France » vient enrichir la liste des travaux d’ethnologie du présent consacrés aux différentes formes de la marginalité sociale de la France d’aujourd’hui, dont certains ont déjà été publiés dans la même collection. Contre les approches dominantes en termes de désordre social ou d’exclusion sociale, il s’agit en effet pour Yves Delaporte de rendre compte de la « réalité » des sourds. L’ouvrage est tiré d’une longue enquête ethnographique ayant amené l’auteur à vivre parmi les sourds « signeurs », c’est-à-dire non pas les individus malentendants, mais ceux que l’on a longtemps appelés les « sourds-muets » (terme toujours le plus explicite pour le sens commun), et plus précisément parmi les individus ordinaires passés par les institutions éducatives spécialisées, membres actifs des lieux de sociabilité du « monde sourd » (associations, foyers, etc.), et, surtout, locuteurs de langue des signes.
Le premier apport de l’enquête réside sans doute dans la mise en valeur de la langue des signes française par un de ses locuteurs. Y. Delaporte a acquis la maîtrise de cette langue, et, après quelques pionniers (François-Xavier Nève, Christian Cuxac), entend en restituer toute la richesse et la spécificité (voir, par exemple, les développements sur les métaphores originales dans le chapitre xi, les histoires drôles dans le chapitre ix, ou les noms dans le chapitre vii). Il sème ainsi sa démonstration de très nombreux exemples et illustrations (transcriptions par dessins, traduction littérale de discours signés), malgré les limites inhérentes au support écrit : en raison du sens porté dans la communication en signes par l’orientation du regard ou par l’expression faciale, le documentaire filmé s’avère, sur ce (seul) point, nettement plus approprié que le livre. Enjeu principal des affrontements avec la société entendante, la langue des signes est ici scientifiquement consacrée comme une vraie langue, ou, pour reprendre les termes de l’auteur, comme une « production culturelle » exprimant la voie propre suivie par les sourds « pour accéder à la symbolisation ».
L’ambition de l’auteur est cependant plus large : elle est de montrer, d’une part que loin d’être des « handicapés » selon la vision commune assimilant surdi-mutité et déficience, les sourds constituent un groupe culturel et linguistique (c’est-à-dire doté d’une identité collective et de cette forme centrale de production culturelle qu’est une langue propre), et que, d’autre part, l’étude de ce groupe, dans ses relations internes et externes, enrichit considérablement la connaissance de notre société « entendante ». Elle permet en effet de revisiter des thèmes anthropologiques classiques comme la parenté ou le système nominal.
Organisé schématiquement en deux parties (les sourds en interaction avec les entendants dans les trois premiers chapitres ; les différentes dimensions de « l’être-sourd au monde » dans les huit chapitres suivants), l’ouvrage démontre que les sourds constituent un groupe culturel, construit linguistiquement, politiquement et historiquement comme tel. Les sourds pensent que le monde est divisé en deux (« sourds »/« entendants », ou plutôt « parlants »), vision d’autant plus légitime que leur caractéristique distinctive centrale (communiquer en langue des signes) leur a été interdite en France dans les lieux mêmes de leur formation (les écoles spécialisées) pendant plus d’un siècle au nom de la supériorité absolue du français parlé. Ils ne se pensent cependant pas comme une minorité et ne réclament aucun droit à la différence : signer que les sourds sont « comme ça », c’est précisément construire le groupe sur un rapport d’altérité, et ce de manière plus ou moins radicale. L’entendant peut en effet prendre le visage de l’oppresseur (instituteur oraliste, orthophoniste, médecin prothésiste) qui « s’intéresse » aux sourds, sur fond « d’ignorance agissante ». Il est aussi plus généralement perçu comme la source des difficultés des sourds en cela que, de manière générale, il ne les comprend pas.
Si Y. Delaporte soutient largement le point de vue sourd en soulignant « l’audiocentrisme » inconscient des entendants qui les empêche de comprendre cet Autre qu’est le sourd – point de vue réaliste (les entendants sont un groupe qui existe sans le savoir) qui mériterait d’être nuancé et enrichi, notamment en examinant les moments historiques ayant vu la constitution de catégories « entendants-parlants » chez les non-sourds – c’est sans doute en partie pour mieux donner à voir le « paradoxe anthropologique » attaché à la condition de sourd. Les sourds vivent, et doivent vivre, dans un monde qu’ils ne ressentent pas comme le leur : le plus souvent enfants et parents d’entendants, ils sont dispersés dans le vaste monde social, contraints de vivre dans les « interstices » d’un monde entendant en soi difficilement compréhensible, et de faire l’expérience quotidienne de l’altérité, synonyme le plus souvent d’humiliations plus ou moins marquées. D’où l’importance, dans la socialisation de l’enfant, du moment de la découverte de l’existence d’autres sourds, et de ces lieux proprement sourds que sont les institutions spécialisées (malgré l’enseignement prodigué !) ou encore, à l’âge adulte, les innombrables lieux de convivialité où, à côté du monde ordinaire ou plutôt en parallèle avec lui, se construit le pays des sourds autrefois appelé « nation sourde-muette ». D’où aussi la force du clivage sourd/entendant et des catégorisations afférentes, culturellement plutôt que physiologiquement fondées (un « malentendant » n’est qu’un entendant, mais un « faux sourd » est un sourd ayant adopté les valeurs des entendants), même si certains entendants-locuteurs de signes se voient reconnaître la capacité de comprendre les sourds (ils ont « un cœur sourd »). D’où encore le prestige des grandes lignées sourdes où reproduction biologique et transmission culturelle vont de pair. La question des enfants est d’ailleurs significative de l’enjeu que constitue la transmission de la culture pour ce groupe en immersion dans un monde autre : les enfants entendants de parents sourds appartiennent en partie au monde sourd (en tant que locuteurs de signes), tout comme les enfants sourds de parents entendants, sur lesquels les sourds adultes estiment avoir un droit de regard.
On ne rendra pas compte ici des développements d’Y. Delaporte sur les particularités anthropologiques des sourds qui remettent en cause certains invariants anthropologiques. Si la dimension historique de l’analyse mériterait des précisions (construction de la catégorie « entendants » et histoire de l’éducation spécialisée au xixe siècle), l’enquête ethnographique d’Y. Delaporte contribue brillamment à (r)établir les sourds comme catégorie anthropologique.
François Buton
â– Antonio Elorza, José Maria Garmendia, Gurutz Jauregui, Florencio Dominguez et Patxo Unzueta, ETA ; Une histoire, Paris, Denoël, 2002, 472 p.
La question basque, qui prend la forme du terrorisme ethnonationaliste sous l’action des tueurs de l’ETA, reste assez mal connue en France, pourtant voisine et touchée à la marge par un conflit militarisé de plus de quarante ans. Si l’ambition des éditions Denoël était de réparer cette lacune en offrant au lecteur français un ouvrage de référence sur le sujet, voilà chose faite. En trois chapitres chronologiques, précédés d’une introduction dense, c’est toute l’histoire et l’évolution idéologique et militaire de l’ETA qui est décrite au lecteur, offrant un portrait saisissant d’une lutte aux finalités paradoxales, celle d’une violence née du combat contre la dictature franquiste, devenue au fil des ans, le principal obstacle à l’épanouissement démocratique de l’Espagne.
Le récit de l’ETA commence avant même sa création officielle en 1959, pour remonter aux divers groupes qu’alimente plus ou moins officiellement le vieux parti nationaliste basque en exil sous la dictature. C’est de la fusion de ces groupuscules militants, d’origine étudiante ou religieuse, que va naître l’ETA. La genèse du mouvement et son passage à la lutte armée, qui donnera lieu à de nombreux débats internes, sont fort bien expliqués. Si la répression franquiste, en rendant crédible le thème de l’oppression coloniale, sert les ambitions bellicistes de la jeune ETA, c’est le recours à des modèles étrangers de lutte (algérien et israélien) et le travail de rénovation idéologique entrepris pour se distinguer du nationalisme organique du PNV, qui assoie l’usage de la violence. C’est là un des points forts de l’analyse : lier la violence politique aux discours de légitimation qui l’autorisent. Les auteurs insistent avec intelligence sur le rôle déterminant de Frederico Krutwig et de son livre Vasconia qui saura marier ethnisme et socialisme et rompre ainsi avec l’anticommunisme raciste traditionnel du nationalisme basque. Véritable référence pour toute une génération militante, Vasconia, œuvre théorique, sera plus tard complétée par un deuxième texte, aux accents nettement plus militaires, directement inspiré des luttes anticolonialistes du Tiers-Monde, La insurection en Euskadi (1964). Véritable manuel de subversion, cet opuscule marquera durablement la culture politique des jeunes rebelles basques, non pas tant par son apport théorique ou même stratégique mais bien plutôt en raison du mysticisme guerillero qui s’en dégage « qui confine au messianisme » (p. 122). Ce texte éclaire encore actuellement la dérive d’une organisation, déconnectée de toute réalité sociale et même tactique (la guérilla rurale de type foquiste semble bien utopique au regard des moyens de l’ETA), usant d’une violence devenue la seule référence d’un ethos nationaliste. Les auteurs nous emmènent ensuite à la découverte de l’histoire mouvementée de l’organisation, multipliant les assemblées internes qui aboutissent à un cycle de scissions et de divisions. Cette longue plongée dans l’histoire intime du mouvement abertzale (nationaliste radical) a deux mérites principaux. Le premier est de rappeler la grande richesse doctrinale de la première ETA confrontée au franquisme. Au regard de ce qu’est devenu le mouvement terroriste basque, engagé dans une voie sans issue où seule la violence sert de grammaire intellectuelle à la lutte indépendantiste, le lecteur sera surpris de constater la richesse des débats internes opposant culturalistes, tiers-mondistes et militaristes pour la définition même de l’abertzalisme. L’origine sociale souvent aisée et la grande religiosité des militants de cette première période servent un fonctionnement interne encore démocratique où la parole précède l’usage des armes, toujours rare et empreint de mille précautions et justifications. Le second mérite de cette plongée dans les débats internes à l’ETA est de confirmer ce que suggérait déjà en 1906 Georg Simmel dans son analyse sur le conflit et que reprendra plus tard Irvin Janis dans son étude sur la pensée de groupe (victims of groupthink) : le débat au sein des petits groupes de nature clandestine débouche systématiquement sur l’adoption de la posture la plus radicale, laissant dans l’ombre les voix du compromis. Cette dynamique de l’extrémisme, marginalisant les plus libéraux et renforçant le pouvoir des va-t-en-guerre, ressort clairement de la démonstration. Au moment de l’instauration de la démocratie, l’ETA a déjà opéré sa mutation, rigidifiant sa structure interne et abandonnant tout droit à la pluralité. L’ouvrage se poursuit de façon chronologique mettant l’accent sur la transformation de l’environnement politique auquel est confronté le mouvement basque. L’intelligence des auteurs est ici de prendre en compte la multiplicité des acteurs de la configuration terroriste dans un univers changeant pour décrire les choix de l’organisation. L’analyse est à la fois chronologique et thématique. Sont ainsi interrogés les liens entre l’ETA et le vieux parti nationaliste basque au pouvoir à Vitoria, longtemps ambigu dans sa dénonciation des « enfants égarés ». Les rapports avec les forces de l’ordre, déterminants pour comprendre l’orientation de la violence font aussi l’objet d’habiles analyses (pp. 298 et suiv.) de même que l’évolution de la politique pénitentiaire du gouvernement, confronté à la politisation entretenue des prisonniers basques (p. 303). De la même façon l’évolution de la position française sur la question basque est bien décrite, passant d’une coupable indifférence – les auteurs montrent même comment l’ETA va se pérenniser grâce à l’aide indirecte des allocations familiales ! (p. 305) – à une prise de conscience, encouragée par l’activisme des GAL (commandos de la mort antiterroriste qui opéreront sur le territoire français) et l’échec de nombreuses tentatives d’approches diplomatiques (p. 323). Enfin, l’analyse s’attarde sur la densité organisationnelle du mouvement abertzale, s’appuyant sur un réseau d’organisations et de lieux de socialisation permettant l’émergence d’un discours de violence qui pousse dans l’indignité morale quiconque s’oppose au nationalisme guerrier. L’intériorisation par les proches des victimes de l’ETA d’un fort sentiment de culpabilité en atteste (p. 287). Utilisant une documentation méconnue (sources policières ou documents internes à l’organisation), les auteurs nous offrent aussi une plongée saisissante dans l’univers clandestin. L’appel désespéré d’une ETA aux abois après le démantèlement de Bidart en 1992, à certains régimes latino-américains, atteste l’existence de réseaux internationaux de soutien. De la même façon, les auteurs portent un regard documenté sur la matérialité de la violence terroriste, s’intéressant au registre des attentats et son évolution, au type de matériel militaire utilisé et sa provenance (p. 322) ainsi qu’au travail de formation des commandos de l’ETA (p. 273).
En dépit de sa richesse, l’analyse n’est pas exempte de toute critique. On pourra regretter certains oublis ou un manque de précisions concernant en particulier les motivations de l’engagement dans l’ETA, qui appellent le sociologue à interroger les rétributions du militantisme au sein de ce type de structure où les coûts de l’activisme sont extrêmement élevés. On regrettera aussi l’oubli de certains événements comme l’assassinat de Pertur, chef historique du mouvement, tué par les siens (dont Artapalo, peu évoqué dans l’ouvrage) ou le total désintérêt des auteurs pour la situation basque française. L’assimilation quelque peu hâtive entre la stratégie française de mise au banc du Front national (a-t-elle vraiment fonctionnée ?) et l’absence de semblable tactique pour venir à bout en Espagne de Batasuna, nous semble peu convaincante (p. 67). Formellement, le lecteur sera parfois las de certaines répétitions factuelles (entre la première et la deuxième partie) qui tiennent bien souvent à la structure même du livre, résultat de la mise en commun de différents articles. Mais le principal écueil réside, à nos yeux, dans l’absence d’explication convaincante concernant la recrudescence de la violence étarra lors de la transition démocratique. Ce paradoxe tocquevillien d’une subite explosion de violence au moment même où l’ouverture du système politique semble condamner moralement l’usage de la force, est central dans l’analyse du terrorisme en Espagne et permet de comprendre les bases de la culture de la violence mise en œuvre par l’ETA. Les auteurs ne creusent guère l’interrogation se contentant d’évoquer « l’air du temps », celui des années de plomb. L’explication, dans sa généralité, est trop pauvre pour emporter la conviction et vient ternir quelque peu l’effort d’analyse jusqu’alors entrepris.
Au-delà de ces quelques réserves, la publication de ETA ; une histoire, constitue un événement pour qui s’intéresse aux logiques du terrorisme nationaliste et plus précisément à la question basque. Question qui, à la lecture de ces pages, semble encore loin de relever du passé.
Xavier Crettiez
â– François Lalliard, La fortune des Wagram. De Napoléon à Proust, Paris, Perrin, 2002, 492 p.
Dès le Premier Empire, de nouvelles lignées familiales apparaissent. Malgré la Révolution, la logique dynastique continue à fournir un moyen de légitimation des positions dominantes. La genèse de la fortune des Wagram en fournit un exemple. Louis-Alexandre Berthier, ingénieur-géographe, après avoir mis ses compétences au service des armées de la République, s’illustra dans celles de Napoléon. Il est élevé en 1804, à la dignité de maréchal d’Empire, prince de Neuchâtel et de Wagram, devenant le second personnage de l’État. L’Empereur le dote d’une fortune colossale, constituée de domaines confisqués au roi de Prusse et de biens aussi prestigieux que le château de Chambord ou celui de Grosbois, à proximité de Paris.
Il s’agissait de construire les bases économiques et légales d’une nouvelle élite. Fondée sur le mérite, cette autre noblesse devait y trouver de quoi légitimer sa domination de façon pérenne. Le code civil de 1804 avait aboli le droit d’aînesse. Les dispositions juridiques du majorat, adopté en 1808, permettaient au chef de famille de constituer une dotation, liée au titre héréditaire et réversible « à ses descendants en ligne directe, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture » (p. 61). Un avantage pour le fils aîné, et aussi une disposition pour pallier les risques inhérents aux inconséquences de certains héritiers. Mais c’était aussi, comme l’écrivit Karl Marx, faire du premier-né « la propriété de la propriété foncière » (p. 61). « Napoléon, tout en prétendant récompenser des individus selon leurs mérites, avait fait en sorte […] d’assurer un avenir à leur lignage » (p. 15). Le majorat fut supprimé au grand regret des familles fortunées en 1905.
François Lalliard analyse dans cet ouvrage, tiré d’une thèse de doctorat en histoire économique, l’histoire d’une famille suivie sur sept générations et la diversité de sa richesse, à la fois économique, sociale et culturelle. La fortune est au départ constituée de biens fonciers et immobiliers. Au fil des générations, le portefeuille de valeurs mobilières s’est étoffé. Une mutation essentielle, la valeur du foncier ne cessant de diminuer.
L’auteur s’est plongé dans la masse des quatre cent quarante-neuf cartons déposés par les descendants du maréchal d’Empire aux Archives nationales en 1963. Il remonte à l’arrière grand-père du héros, un modeste paysan protégé par un seigneur qui devint le parrain du grand-père de Louis-Alexandre. Ce grand-père fut charron, métier de la construction et de la réparation des voitures hippomobiles. Son fils obtint un emploi dans le corps des ingénieurs-géographes fondé par Vauban. Il quitta la province pour Versailles où naquit Louis-Alexandre dont la promotion sociale s’explique donc aussi par le travail des trois générations précédentes. « L’échelon familial est certainement l’observatoire le plus adapté. La famille n’est-elle pas, en effet, la cellule élémentaire où, tout naturellement, se mettent en place les systèmes de la reproduction sociale ? » (p. 17). Ainsi se justifie la démarche monographique.
Le capital social participe à la construction de la lignée. Tel descendant du premier prince de Wagram confiera à ses cousins Rothschild et Lambert, éminents banquiers, la gestion d’un confortable portefeuille. Réceptions, parties de chasse, bals et fêtes ont assuré un train de vie fastueux, mais ruineux : la fortune se trouva parfois en difficulté. L’ancienneté faisait défaut et les Berthier ne furent jamais pleinement acceptés au faubourg Saint-Germain. Ainsi la famille du prince de Wagram se cantonna dans une « portion hybride de l’aristocratie cosmopolite, libérale et cultivée » (p. 389), ce qui n’est déjà pas si mal.
L’intérêt de cette saga est de montrer, d’une écriture claire et précise, la capacité d’invention des familles de la haute société pour se maintenir au sommet de la pyramide, dans un renouvellement permanent. Le modèle aristocratique est réinventé au xixe siècle par la nouvelle noblesse impériale.
Michel Pinçon
Monique Pinçon-Charlot
â– Jean-Marc Olivier, Une industrie à la campagne. Le canton de Morez entre 1780 et 1914, Salins-les-Bains, Musées des techniques et cultures comtoises, 2002, 131 p.
Ce livre, magnifiquement illustré et mis en pages, représente la version vulgarisée (sans nuance péjorative, de façon fort pédagogique) d’une thèse de doctorat désormais publiée par le Comité des travaux historiques et scientifiques. L’ouvrage, qui donne les références archivistiques et bibliographiques essentielles, mérite d’être lu par les chercheurs autant qu’il peut l’être par des étudiants : l’auteur, certes à partir d’un terrain géographiquement réduit, y présente des hypothèses à valeur générale, autour du concept d’« industrialisation douce ». Le lecteur intéressé pourra consulter sur le web, en complément, la position de thèse de l’auteur et un article synthétique paru en 1999 dans
Ruralia
[1].
C’est donc d’industrie rurale qu’il est question, en trois parties bien charpentées : la technique d’abord, avec la présentation des trois cycles successifs des clous, des horloges et des lunettes, le passage réussi de l’un à l’autre constituant une originalité forte de la région étudiée ; le travail et la société ensuite : enracinement local, avec une véritable « conscience de place », pluri-activité rurale et absence de contrôle urbain extérieur (la ville venant tard et les donneurs d’ordres restant ruraux) forment un système qui intéresse au premier chef l’auteur ; la commercialisation enfin, peut-être la partie la plus originale, tant l’exportation française au xixe siècle, en particulier celle des « articles de Paris », souvent fabriqués en province, reste relativement ignorée des historiens. Du roulage des fromages au commerce mondial des lunettes, en passant par des exportations d’horloges surtout en direction du bassin méditerranéen, on retrouve, pour le commerce comme pour la fabrication, une grande capacité de réinvestissement de savoir-faire de l’élevage à l’industrie, puis d’une industrie à l’autre. Dépôts-vente, adaptation de l’horloge comtoise au client, premières publicités : ces techniques sont aussi évoquées de façon stimulante.
Histoire totale et longue durée ne sont pas ici de vieilles lunes historiographiques : l’auteur tente réellement, et souvent avec succès malgré l’ampleur de la tâche, de lier industrie, commerce, agriculture, mobilité sociale (à travers la reconstitution de nombreuses généalogies) voire mentalités, et de retrouver sous l’Ancien Régime des racines des comportements. La restriction de l’étude à un espace réduit (vingt mille habitants environ) et cohérent autorise ce traitement d’ensemble. On regrettera toutefois, mais c’est peut-être charger la barque, le manque d’intérêt pour tout ce qui est politique, administratif ou étatique. La société morézienne apparaît comme un monde à part : si c’est effectivement le cas, on aimerait savoir comment les administrations françaises la considèrent ; les courts passages sur l’arrivée du train, sur les droits de douane ou sur les problèmes posés, au xxe siècle, par le droit du travail donnent envie d’en savoir plus. De même, ce xxe siècle qui voit l’effondrement tardif d’un système si performant (il connaît son apogée vers 1900) intrigue forcément – d’autant, et c’est le défaut principal de l’édition ici présentée, que l’iconographie y date souvent, cartes postales obligent, d’une période bien plus récente que celle qu’évoque le texte. Mais il s’agit là moins de faiblesses que d’appels à de nouvelles recherches. La thèse de l’auteur est fortement structurée et appelle la discussion : même si l’on n’en partage pas tous les attendus, on se réjouira de cette volonté de modéliser pour ouvrir le débat.
Le modèle de Jean-Marc Olivier se distingue de la vision classique de la proto-industrie en ce que les paysans-ouvriers moréziens ne sont nullement soumis à des ordres extérieurs venant de marchands-fabricants urbains. Fabrication et commercialisation apparaissent intégrées au sein d’un même système social. Pour l’auteur, cela s’explique par un lien sentimental à la terre (avec une faible émigration) et par l’existence d’une société à la fois fermée et compétitive (chacun souhaitant fournir le meilleur travail), qui permet l’ascension sociale en son sein et évite toute prolétarisation. Ces éléments sont à leur tour éclairés par une histoire plus ancienne (avec notamment la mainmorte), elle-même en grande partie déterminée par la géographie, celle de la « montagne à vaches ». L’auteur, ici, n’échappe pas toujours au déterminisme, physique (même s’il montre bien la transformation de contraintes en atout) ou des mentalités : souhaitant faire dépendre l’économique d’un idéal social, plutôt que l’inverse, il se montre parfois excessif et surtout moins convaincant pour trouver des sources attestant des sentiments. On a ainsi du mal à adhérer à la vision d’une société sans conflits (commerciaux, politiques ou autres) qui se dégage de l’ouvrage.
Le terrain de prédilection de J.-M. Olivier reste en revanche la description du circuit économique local, dont on se fait une idée très claire et précise alors que, là encore, l’exploitation des sources n’était pas évidente. L’auteur fait feu de tout bois : micro et macro, quantitatif et qualitatif, sources publiques, privées, imprimées ou non… et cette variété de méthodes paye, du fait de la précision de la problématique. On apprécie particulièrement la reconstitution de chaque « passe » de la fabrication d’une horloge ou de lunettes, donnée non pour l’amour de la technique, mais pour répondre à une interrogation sur la rationalité des choix économiques locaux. L’auteur a donc traité systématiquement et avec talent d’un cas bien particulier de réussite économique à long terme : on pourra l’excuser d’extérioriser son « admiration », avouée en conclusion, ou sa préférence pour cette douce industrie par rapport à une ville dépeinte comme bien artificielle et dangereuse. J.-M. Olivier travaillant actuellement sur d’autres terrains géographiques, on ne peut qu’attendre avec impatience une grande synthèse sur ces industries rurales bien particulières, qui, après l’accent mis depuis vingt ans sur d’autres formes de « districts industriels », achèverait de donner un panorama nuancé de l’industrialisation.
Claire Lemercier
[1]
http:// ruralia. revues. org/ document73. html
http:// ruralia. revues. org/ document84. html