Genèses
Belin

I.S.B.N.2701137281
176 pages

p. 2 à 3
doi: en cours

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Introduction

no56 2004/3

2004 Genèses Introduction

Espaces de l’activité économique

Pierre-Paul Zalio
Par la variété des terrains, des objets et des dispositifs d’enquête, ce dossier donne à lire quelques-unes des questions que se posent les sciences sociales quand elles s’interrogent sur les dimensions spatiales de l’activité économique. En définissant cette dernière comme un ensemble d’activités situées et finalisées sur des produits et en envisageant la multiplicité de leurs dimensions territoriales (repérables par des processus de qualification de produits, des stratégies de localisation, des dispositifs juridiques de définition des espaces, etc.), chacun de ces textes cherche, à sa manière, à dépasser une conception de l’espace comme simple facteur de différenciation des producteurs pour aller vers une conception plus large des espaces comme véritables ressources productives.
Dans le cas du vin, l’internationalisation des échanges, la modification de l’offre (croissance des vins du Nouveau Monde) et la restructuration de la demande (attente de vins identifiables par le cépage) conduisent Marie-France Garcia à analyser les enjeux qui entourent les principes de jugement et d’appréciation des vins. En comparant les stratégies des producteurs de deux régions, elle identifie deux usages radicalement différents des dispositifs de valorisation attachée au territoire d’origine : d’un côté les acteurs d’une appellation d’origine contrôlée (AOC) montante, le Chinon, jouent la conformité aux valeurs dominantes à l’échelle nationale en adossant leur stratégie sur la valorisation par l’AOC ; de l’autre, la reconversion d’une viticulture de masse conduit certains producteurs languedociens, peu favorisés par les institutions et les croyances instituées, à jouer de la mondialisation pour s’ajuster à la demande internationale en dehors des critères français, adoptant ainsi des règles du jeu qui vont à l’encontre de celle de la rareté instituée par l’AOC.
Dans le cas du commerce des fruits et légumes, l’objet d’Antoine Bernard de Raymond est d’étudier la formation d’un marché national français au xxe siècle en évaluant l’impact du droit sur les processus de qualification institutionnelle de l’espace. Ces marchés s’ancrent dans des lieux physiques, en particulier les halles centrales de Paris, et la question de leur définition juridique permet de montrer comment les acteurs se servent des normes comme repères pour fixer leurs anticipations. Celles-ci produisent des effets économiques parfois contraires aux intentions du législateur. Dans un cas, le désajustement entre la définition juridique de l’espace (les pavillons des halles de Paris) et le périmètre réel du marché conduit au développement d’activités échappant aux contrôles que la loi entendait instaurer. La mise en place des marchés d’intérêt national dans les années 1950 entend remédier à cette lacune par l’adoption d’un périmètre de protection. Censé être l’instrument de la modernisation du commerce des produits alimentaires, cette réforme contribue en définitive à la constitution d’espaces de protection des secteurs les plus traditionnels des filières agricoles.
Pour sortir de l’alternative entre analyse microéconomique de la localisation et déterminisme structural d’un espace construit par des enjeux sociaux déjà constitués avant l’action, l’enquête doit référer les stratégies des acteurs à leur conception des espaces dans lesquels ils agissent. Une telle approche peut conduire à considérer que chaque agent est, par la perception singulière de sa localisation et son horizon économique propre, porteur d’un espace. La compétence de l’entrepreneur, comme acteur situé, est alors d’utiliser l’ensemble des ressources que lui donne à envisager sa position pour apporter une solution pertinente à un problème productif, imaginer de nouveaux produits, accéder à de nouveaux marchés. Ainsi, l’approche spatiale des dynamiques économiques en Chine a longtemps fait référence aux effets de la planification régionale dans une économie socialiste, mais le passage à une économie de marché conduit Gilles Guiheux à les rapporter à la multiplicité des trajectoires des nouveaux entrepreneurs privés. Alors que, sur fond de faillite des entreprises d’État, se développe une rhétorique de la valorisation des spécialisations productives locales, l’enquête doit suivre au plus près les trajectoires des nouveaux entrepreneurs pour comprendre la genèse d’un district de petites entreprises du textile où sont mobilisés des héritages productifs (des compétences, une histoire, des marques, etc.). Dans un espace économique chinois différencié et entre les zones duquel l’ancienne salariée devenue entrepreneur se déplace, se mettent en place des configurations d’échanges et de relations favorables à l’activité économique, configurations où sont mobilisées des relations familiales lointaines et redéfinis les rapports entre des zones de production rurales dynamiques et des économies urbaines en pleine restructuration.
Au fond, l’attention aux ressorts territoriaux de l’activité économique est, plus largement, une attention à la différenciation des mondes et des scènes sociales auxquels se réfèrent les acteurs. Elle est particulièrement féconde dans le cas des entrepreneurs dans la mesure où une des dimensions constitutives de leur activité est précisément de jouer sur l’hétérogénéité de l’espace. Ainsi une analyse lexicale d’entretiens avec des chefs d’entreprise de la région marseillaise permet à Pierre-Paul Zalio d’interpréter les registres mobilisés comme autant de modalités du rapport à l’espace, où, en chaque cas, la localisation est moins affaire de distance (à des ressources ou à des marchés) ou d’appartenance (à un territoire ou à un espace local) que de perceptions variées des opportunités territoriales. La position dans l’espace est une ressource, plus ou moins mobilisable, qui participe d’une tension que vit l’entrepreneur, dans le déroulement de sa carrière, entre son couplage à un environnement et son nécessaire découplage propre à le connecter à d’autres espaces et à le dégager des entraves éventuelles d’un ancrage trop fort. Dans leur diversité, ces contributions esquissent donc les contours d’un cadre d’analyse de l’espace comme dimension à part entière de l’activité économique. Ce faisant, ce dossier voudrait, plus largement, contribuer à un renouvellement de l’analyse des dimensions spatiales des activités sociales [*].
 
NOTES
 
[*]Ce dossier est le prolongement d’une journée d’études de la filière « Territoires, espaces, sociétés » de l’EHESS et du programme de recherches interdisciplinaires « Études urbaines » qui s’est tenue le 25 novembre 2002 à la Maison des sciences de l’homme à Paris.
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