Genèses
Belin

I.S.B.N.2701137281
176 pages

p. 4 à 27
doi: en cours

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Dossier : Espaces de l'activité économique

no56 2004/3

2004 Genèses Dossier : Espaces de l’activité économique

Territoires et activités économiques

Une approche par la sociologie des entrepreneurs

Pierre-Paul Zalio
À partir d’entretiens biographiques auprès de chefs d’entreprise de la région marseillaise, l’article examine les dimensions spatiales dans l’activité et dans la trajectoire des dirigeants économiques. Une analyse lexicale du corpus ainsi constitué permet d’identifier une pluralité de rapports entre l’activité économique et sa localisation. En référant ces rapports aux déroulements des carrières, quelques séquences dans la mobilisation par les acteurs des ressources territoriales dans la gestion de leur capital professionnel sont identifiées. L’article souhaite ainsi contribuer à une sociologie de la consistance sociale des activités entrepreneuriales. The article uses biographical interviews with company heads in the Marseille region as the basis for his examination of the territorial dimension of the activities and careers of economic leaders. Through lexical analysis of the corpus, the author is able to identify various connections between economic activities and their location. By referring these relationships to the career paths of the company heads, he identifies serial occasions when they mobilised regional resources to manage their professional capital. The article thus hopes to contribute to a sociology of the social component of entrepreneurial activities.
Avec l’ouverture des économies locales à la concurrence internationale, la restructuration des tissus productifs et les reconversions sociospatiales des lignées patronales, l’étude des mutations des patronats régionaux est désormais indissociable d’une réflexion sur les ressorts territoriaux des activités économiques. Cette question a été peu soulevée par la sociologie qui s’est surtout intéressée à la construction de la représentation patronale [1] ou à l’étude des dirigeants des grands groupes [2]. Pourtant, alors que la crise économique remettait en cause l’inéluctabilité du modèle de la production de masse, les sciences sociales se sont intéressées aux expériences des territoires productifs, soit dans le cadre d’une nouvelle géographie économique [3], soit pour décrire la diversité des expériences productives [4], soit encore pour s’intéresser aux formes de régulations sociales locales [5]. Ces travaux, en allant à l’encontre de l’idée d’une disparition inéluctable des patronats régionaux, ont montré, contre une vision dualiste opposant les grandes firmes aux PME familiales, le caractère diversifié de la structure économique française. La question posée ici est celle du repérage et de l’interprétation des dimensions spatiales dans l’activité et la trajectoire des chefs d’entreprises [6]. Notre propos est d’établir, à partir d’un matériau empirique particulier – des entretiens biographiques – premièrement que l’étude des dimensions spatiales de l’activité économique permet de rendre compte d’une pluralité de mondes patronaux locaux observables au niveau d’un territoire, deuxièmement qu’une telle étude constitue un point d’entrée utile pour étudier la consistance sociale de l’entrepreneur [7].
 
Comprendre la recomposition des patronats régionaux : terrains et méthodes
 
 
Une telle approche peut paraître paradoxale, l’évolution économique et sociale depuis 1945 étant marquée par le déclin des milieux dirigeants régionalement enracinés : généralisation du salariat et concentration industrielle ont érodé les patronats régionaux. Sur le terrain, le sociologue est confronté au renouvellement des dirigeants économiques, aux effets locaux des restructurations et aux reconversions sociales des anciens milieux dirigeants. La déterritorialisation du recrutement des dirigeants est visible localement quand un directeur salarié remplace un héritier à la suite de concentrations des affaires locales. Cette émancipation par rapport au territoire s’explique d’autant mieux chez les dirigeants économiques qu’ils possèdent des capitaux importants, la maîtrise d’un environnement large, et qu’ils sont donc, par construction, mobiles. Pourtant la question de la résistance des patronats locaux ou de la continuité des activités locales n’épuise pas la question. L’absence d’attaches personnelles des nouveaux dirigeants avec le réseau des affaires locales traditionnelles – qu’il s’agisse d’un directeur d’établissement, d’un patron de PME high tech voire d’un président de chambre de commerce – peut dissimuler une mobilisation intense de ressources territorialisées.
Le terrain : l’aire métropolitaine marseillaise, territoire recomposé et fragmenté
Ces questions trouvent un écho particulier dans la région qui entoure Marseille. Celle-ci a connu ces trente dernières années des bouleversements économiques qui se sont accompagnés d’une transformation profonde de la composition du patronat local [8]. Le monde patronal marseillais, très intégré familialement et marqué par la présence d’industries liées au port et à son négoce, entre en crise quand, à partir des années 1950, la concurrence nationale et internationale met en péril les industries traditionnelles locales, notamment les industries oléagineuses et la réparation navale. Dans les années 1960, la croissance urbaine et le développement des activités tertiaires suscitent l’émergence d’une frange nouvelle du patronat dans l’immobilier, le BTP (Bâtiment et travaux publics) et le tertiaire de fonctionnement, secteurs où trouvent parfois à se reconvertir des membres des anciennes familles. Enfin, les choix d’aménagement du territoire de l’État qui visent à imposer une nouvelle échelle au capitalisme local en promouvant l’implantation de grands groupes industriels dans la région (à Fos-sur-Mer, à Cadarache, à Rousset) ont des effets décisifs sur le paysage économique local. Les entreprises traditionnelles disparaissent (et les membres des lignées patronales se reconvertissent ou se déclassent), les dirigeants des grands groupes implantés dans la région participent peu à la sociabilité patronale locale (que, du fait de leur turn-over, ils connaissent assez mal), les grandes entreprises favorisent l’émergence de nouvelles franges patronales, liées à la sous-traitance et/ou à l’essaimage. Au final, c’est un tissu économique métropolitain plus hétérogène et composé de zones spécialisées (la pétrochimie, la sidérurgie, l’électronique, etc.) qui résulte de ces mutations. Avec la disparition d’une formation sociale locale qui mettait en son centre les grandes lignées patronales du négoce industriel portuaire, l’ensemble des modes d’accès et de renouvellement des positions économiques localement dominantes a été transformé. Si cette transformation (crise des lignées familiales, montée d’un patronat technocratique salarié, etc.) constitue le lot commun des milieux patronaux régionaux français depuis trente ans, le phénomène a été accentué à Marseille sous le double effet d’une crise radicale de l’économie traditionnelle et d’une modification du dispositif géographique. La restructuration économique s’est doublée d’une fragmentation de l’espace économique métropolitain où s’opposent désormais un centre paupérisé et désindustrialisé (Marseille) et des pôles plus dynamiques (Fos-Berre, Aix-Les Milles et vallée de l’Arc, Aubagne-La Ciotat) [9].
Les données : des entretiens biographiques
Les résultats présentés ici reposent sur une série de vingt-quatre entretiens biographiques approfondis avec des chefs d’entreprises de la région marseillaise relevant de secteurs productifs divers – transport maritime, textile, négoce agroalimentaire, ingénierie, construction mécanique, manutention, microélectronique, NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication, internet et multimédia), marketing, industrie chimique – représentatifs de la composition d’ensemble de l’économie de l’aire métropolitaine marseillaise. Ce type d’entretien recueille des représentations plus qu’une description des pratiques. Ceci fait peser sur la véracité du discours des risques bien connus [10]. Les récits constituent une mise en cohérence de la trajectoire, proposent des explications plausibles au déroulement de la carrière, à la conduite de l’entreprise et à la justification de ses localisations (suivant les trois points de la grille d’entretien). L’entrepreneur va souvent arranger la réalité, omettre volontairement, ou involontairement, des points importants, voire développer une rhétorique convenue (sur la liberté d’entreprendre, sur l’art de diriger comme capacité à « sentir le marché » ou à « diriger les hommes », sur les « contraintes réglementaires », etc.) [11]. La connaissance préalable la plus complète possible de l’histoire de l’entreprise et de la biographie de son dirigeant est donc un prérequis décisif. Il permet, dans une perspective pragmatique, de ramener le locuteur, au fil de l’entretien, aux faits, aux décisions prises, à la réalité de ses marchés, aux caractéristiques concrètes de ses produits. L’entrepreneur peut omettre des faits essentiels à une compréhension de sa trajectoire, au point parfois d’inverser totalement le sens réel des opérations qu’il a enchaînées pour développer son affaire. Tel récit sur les entraves à la liberté d’entreprendre peut dissimuler que la carrière ou la réussite de l’entreprise ont précisément été bâties sur l’usage de ressources (parfois réglementaires) propres à se mettre à l’abri de la concurrence ; telle histoire d’un self-made-man passe sous silence le rôle joué par les héritages ou les aides diverses reçues (financières ou sociales). En partant du déroulement de la carrière pour aller vers l’analyse des marchés et des produits, on peut centrer l’attention sur les moments clés de la trajectoire : quitter une entreprise (ou la vendre) ; prendre le contrôle d’une société (ou la liquider) ; choisir de se délocaliser ; réorienter la stratégie de l’entreprise. Autant qu’il était possible, on s’est donc efforcé de se centrer, au cours de l’entretien, sur le détail des transactions ou des choix.
La référence aux dimensions spatiales de la trajectoire ou de l’action économique prend, dans ces entretiens, des formes diverses dont on n’a pas cherché à réduire l’hétérogénéité. L’espace dont parlent ces patrons n’a pas toujours une dimension géographique précise. Les échelles de l’entendement géographique ne sont pas les mêmes pour des entrepreneurs qui agissent à des horizons très différents : le marché mondial pour une entreprise de semi-conducteurs, l’espace régional comme espace de la réputation des produits pour un négociant en fruits et légumes frais, etc. L’entrepreneur parle parfois des effets (positifs ou négatifs) de sa localisation dans la région marseillaise, parfois il rend compte des effets de ses propres appartenances régionales pour justifier le déroulement de sa carrière, parfois il se situe, ou situe son activité, dans des espaces aux échelles variées (le marché mondial, le réseau de ses fournisseurs, son environnement régional). Enfin, la territorialité du dirigeant ne se limite pas au seul rôle des origines régionales (ou de l’appartenance régionale comme propriété sociale de la personne), l’entretien peut s’attacher à restituer le processus de constitution d’une identité sociale et professionnelle en référence à un cadre territorial donné [12].
L’analyse : des mondes lexicaux à la territorialisation des mondes patronaux
L’ensemble de ces entretiens a été soumis à une analyse lexicale propre à distinguer les différents registres que mobilisent les chefs d’entreprise quand ils parlent de leur carrière et de leurs activités. Le logiciel utilisé, Alceste [13], procède d’abord à un découpage du corpus en unités de contexte élémentaires (UCE) qui sont des segments de texte d’une longueur donnée. En sélectionnant l’ensemble des occurrences analysables (20 062 mots), le logiciel constitue un ensemble de formes réduites (mots réduits à la racine dont la fréquence est supérieure à 4) sur lesquelles va porter l’analyse. La première opération est une classification descendante hiérarchique de l’ensemble des UCE propre à dégager des classes lexicales. Chacune de ces classes lexicales est caractérisée par un vocabulaire spécifique ainsi que par les modalités des variables associées à ce vocabulaire. Pour chacune de ces formes (ou modalités de variables), la valeur de khi2 indique le degré d’association à la classe. Tous les locuteurs peuvent puiser dans ces registres, même si certains interviewés sont plus directement associables à l’un ou l’autre. Le recours à une telle méthode de statistique textuelle a ses limites. On peut notamment reprocher au logiciel de classer les mots indépendamment de leur sens ; il permet en revanche d’accéder, dans la lecture des résultats, à la situation d’énonciation des discours. En effet, en articulant le contenu lexical à la construction du discours (par la prise en compte des opérateurs logiques et grammaticaux que sont, pour le logiciel, les « mots outils »), l’analyse distingue des classes interprétables comme des « mondes lexicaux » [14] ; le discours n’est pas analysé comme production d’un contenu mais comme acte discursif. Référer l’activité entrepreneuriale à des « mondes » permet de souligner que, loin de constituer un ensemble cohérent (une classe ou une communauté des affaires), le patronat est travaillé par des luttes, des conflits et est produit par l’ensemble des actes par lesquels les personnes qui s’y engagent justifient leurs actions et organisent leurs activités alors qu’une pluralité de solutions productives s’offre toujours à eux. À une vision héroïque de l’action patronale, une perspective en termes de mondes oppose le caractère ordinaire de l’activité entrepreneuriale, elle en souligne le caractère situé et attache toute son importance à l’étude de cet ensemble comme univers discursif [15].
Appliquée à notre corpus, la classification a dégagé cinq classes stables. Le dendrogramme ci-dessous permet de voir les contrastes successifs, autour desquels se sont constituées les classes, la classe 4 se distinguant d’abord de toutes les autres, puis les classes 2 et 3 se distinguant des classes 1 et 5. L’interprétation des classes de discours patronaux sera donc analysée selon ces contrastes et en référence à la question du rapport entre l’espace et l’action économique. Enfin, nous entrerons, au fil de l’analyse, dans quelques biographies de chefs d’entreprises pour en identifier quelques-uns des ressorts territoriaux.
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L’ancien monde, un monde parmi d’autres : l’espace portuaire traditionnel comme monde familial
 
 
Parce que le vocabulaire associé à la classe 4 évoque nettement l’économie traditionnelle marseillaise, négociante et portuaire, sa position dans la classification est riche d’enseignements. Une manière de dire sa représentation et son rapport à l’action économique dans un espace donné, centrale autrefois [16], est devenue singulière, sinon marginale. La classe se caractérise par un vocabulaire de la parenté (père, grand-père, mère, oncle, frère, fils, famille, mari) associé à l’économie traditionnelle (huilerie, tuilerie, port). Les verbes attachés à cette classe (fonder, redresser, revendre, investir, diriger, mener, aboutir, transformer, gérer) se réfèrent aux grandes manœuvres du capitalisme local. Une partie du vocabulaire fait référence aux restructurations (vendu, fusion, difficultés, danger, redresser, se retirer). La famille y apparaît comme un ressort de la carrière et de la discipline économique. Sont mis en exergue les mots qui cernent les carrefours, les moments de choix personnels, de recomposition familiale : juste, après, moment, lorsque, jusque, puis. La carrière est d’abord un récit de vie fortement inscrit dans un cadre collectif, la parentèle. Elle est liée à la trajectoire du groupe familial dans son ensemble et à l’évolution des entreprises familiales. Les individus qui y sont associés sont tous à la tête d’entreprises familiales ou détenues personnellement par leur dirigeant.
Quelques UCE caractéristiques de la classe 4 (en italique, les termes significatifs associés à la classe) :
« Moi, je passais pour un type un peu fêlé, qui ne sait pas que dans l’industrie il y a des dangers énormes, comme ils avaient été, dans une autre affaire, obligés de déposer le bilan, je venais leur apprendre à eux, qui était la gentry marseillaise, comment il fallait diriger une affaire, alors que lui était président et que lorsqu’on lui parlait, on disait monsieur le Président, etc. Un exemple pour vous dire comment c’était géré, mais vous pouvez en parler avec mon frère ».
(président-directeur général, groupe international marseillais, levage et manutention)
« Alors mon père était partisan de cette fusion, mon oncle Bernard n’était pas partisan, et mon oncle Jacques, comme toute sa vie, il s’est rallié à ce que lui conseillait mon père. Mon père a donc emporté le morceau et il y a eu la fusion, et mon père est rentré au conseil ».
(président de conseil de surveillance, compagnie maritime marseillaise, responsable patronal)
« Nos affaires ont toujours été tournées vers le large, elles étaient liées au port et à son négoce. Elles le sont encore parfois, mais différemment. L’horizon méditerranéen reste essentiel à Marseille, même si les vieilles affaires familiales ont disparu, il reste une activité portuaire importante, essentielle même pour la bonne santé de l’économie régionale ».
(président-directeur général, compagnie de navigation)
La manière de parler de l’espace y est donc liée à l’expérience des restructurations des entreprises traditionnelles (huileries, savonneries, réparations navales, etc.) qui étaient indissociables d’une économie fondée sur la prospérité du port. La restructuration est donc, dans la reconversion sociospatiale des lignées patronales, une expérience de l’émancipation vis-à-vis du territoire et de la conversion de capitaux territorialisés dans une nouvelle géographie économique où de grands groupes, issus pour certains de fusions des entreprises locales, agissent à l’échelle nationale ou internationale. Ainsi, RA qui appartient à la quatrième génération d’une lignée marseillaise de l’huilerie décrit-il sa formation initiale à l’usine et sur les quais, dans une géographie productive qui est aussi celle d’une parenté :
« J’ai appris mon métier comme dans les familles bourgeoises, on m’a mis à l’usine, avec un tout petit salaire, et j’ai fait les quarts, donc cela m’a appris à faire marcher tout ce qu’on faisait dans l’huilerie. Quart de nuit, de jour, faire marcher les presses, etc. Après, on m’a mis à la savonnerie, avec mon oncle, qui était aussi mon parrain et qui était un type tout à fait remarquable, et cela a duré jusqu’en 1955. Et en 1955 il y a eu ce rapprochement, qui a abouti cette fois, avec plusieurs familles de l’huilerie, pour créer deux grandes sociétés qui ensuite fusionneront. »
Sa trajectoire épouse ensuite les avatars du groupe national issu de la fusion des anciennes entreprises familiales à l’intérieur duquel il fait sa propre carrière comme membre des familles fondatrices :
« J’ai continué ma carrière dans le groupe, mais l’affaire a évolué, moi j’ai continué à m’y occuper des huiles techniques. Et les huiles techniques ça s’est développé parce que dans les fusions que nous avons réalisées nous avons repris une grande huilerie où il y avait une petite activité d’huile de lin, toute petite, cela représentait 1 % du marché, et puis après nous avons repris une autre affaire où il y avait aussi un petit peu d’huile de lin aussi et on a refusionné tout cela. Et comme moi je m’occupais de ce département, et que j’avais à ce moment-là les dents qui rayaient un peu le parquet, je l’ai développée et durant toute la période 1960-1968, j’ai continué à développer cette activité jusqu’à prendre au nom du groupe une part importante du marché du lin. Du coup j’ai déséquilibré les deux autres maisons qui faisaient du lin, le marché n’étant pas en croissance. C’était une société dont l’usine était à Dieppe et une société hollandaise qui faisait du lin et d’autres huiles à Compiègne. À ce moment-là, j’ai dit “il faut que nous reprenions ces sociétés”. »
Le démantèlement du groupe (dont les Marseillais perdent le contrôle) conduit RA à construire sa carrière en référence à un produit (les huiles techniques). Il joue des restructurations et des changements d’actionnaires pour se retrouver à la tête d’une entreprise qui n’a plus aucun lien avec Marseille, et pour s’inscrire dans un autre espace, où ses ressources, liées à son origine marseillaise ne sont pas absentes :
« J’ai suivi le cursus, mais avec d’autres actionnaires et dans le Nord où c’était plus facile. Vous savez nul n’est prophète en son pays. Ma carrière a été beaucoup plus facile dans le Nord qu’à Marseille. Je suis devenu président du patronat de l’Oise, puis président du patronat de la région Picardie. Je suis membre du conseil économique et social de la Picardie, je suis président de la Fédération française des industries de corps gras, où mon prédécesseur marseillais avait été mon grand- oncle Émile Régis, il y a bien longtemps. »
 
L’entrepreneur comme arbitre entre sa localisation et d’autres espaces de référence
 
 
Par opposition à un monde lexical centré sur le port et la famille comme espaces « naturels » de référence, les classes lexicales 2 et 3 rassemblent des activités économiques où la tension entre plusieurs espaces est toujours présente et met à l’épreuve le sens que l’on peut donner à sa propre localisation. L’évaluation de l’usage productif que l’on peut faire de l’ancrage de son activité, les avantages ou les handicaps que constitue la territorialisation du dirigeant y sont énoncés. Les deux classes se distinguent cependant nettement entre elles, notamment par la taille des entreprises qui leur sont associées.
Le site comme localisation compétitive (classe 2)
Dans cette classe, le territoire est pour l’entreprise un site soumis aux impératifs de la concurrence et qui doit être compétitif. Les secteurs associés à ce monde sont la microélectronique, le textile (pour les entreprises filiales de grands groupes internationaux) et la chimie. Les dirigeants qui parlent ici ont tous plus de quarante-cinq ans et sont directeurs généraux ou directeurs d’établissement, leur entreprise est de grande taille (plus de cent cinquante salariés, jusqu’à quatre mille pour l’un d’entre eux). Le vocabulaire caractéristique de la classe est composé de désignations géographiques (USA, Singapour, américain, Europe, France) et la localisation, comme site, est associée aux mots compétitivité, concurrence, performance, résultat. L’espace de référence est double : c’est celui des firmes au sein desquelles se déroule la carrière (compagnie, carrière, directeur, corporate) et où les évaluations de la carrière ou de l’entreprise échappent à l’espace de localisation (management, actionnaire, bourse) et celui du site et de son environnement (la région, le territoire, le milieu, le site, la base). En effet, dans un espace concurrentiel, la stabilité du site peut dépendre de la qualité des contacts avec l’environnement institutionnel (la Région, la chambre de commerce, l’Union patronale). L’action du cadre dirigeant joue sur une tension, entre ces deux espaces, équilibre dont dépend l’ancrage durable du dirigeant et ses arbitrages entre choix productifs et choix de carrières (verbes : bouger, comparer, défendre, implanter, mobiliser, partir, repartir, rester).
Quelques UCE caractéristiques de la classe 2 (en italique, les termes significatifs associés à la classe) :
« Ici, il y a une culture internationale, on se compare, tous les trois mois on se réunit dans un site industriel qui est soit aux États-Unis, soit en Italie, soit en France, soit à Singapour pour échanger nos résultats, etc. On a une culture très mondialiste à l’intérieur même du groupe ».
(directeur d’établissement d’un grand groupe, microélectronique)
« Ce site s’inscrit dans une compagnie donc c’est clair qu’on est obligé de diriger le site comme tel parce que c’est nous qui devons défendre l’emploi ici et les projets pour le développement du site, des performances, en même temps être accroché à une politique de la compagnie quand même… donc connaître ses collègues, d’autres usines, c’est sûr que je pars de temps en temps sur le front, en étant peut-être un peu trop marqué Rousset, mais dans la mesure où on est encore à la pointe des performances, c’est pas forcément un handicap. Si c’était pas le cas, il faudrait aller se recycler ailleurs ».
(directeur d’établissement d’un grand groupe, microélectronique)
« C’est très égoïste de la part de la société de dire, dans la gestion d’un dirigeant, au bout de quatre ou cinq ans « il faudra penser à bouger ». Dans une perspective d’évolution de carrière, évolution des connaissances et des responsabilités. Bon, il peut y avoir conflit, c’est soit un conflit d’intérêt personnel, ça pose un problème personnel, il faut gérer en même temps que sa carrière un contexte familial et individuel, ça c’est parfois difficile. Et puis, il peut y avoir parfois conflit sur la perception de ne pas avoir terminé quelque chose sur le site, de laisser un travail inachevé ».
(directeur d’établissement d’un grand groupe, chimie)
Entre ancrage territorial et appartenance au groupe, trouver la bonne distance
On décèle dans les entretiens des tensions liées à l’arbitrage compétitif entre sites, à l’intérieur d’un groupe, alors que, dans le même temps, la réussite de la carrière peut passer par la défense de projets productifs territorialisés. La recherche de la bonne distance entre ancrage local et absence de contraintes liées à une territorialisation trop marquée (agissant comme stigmate, négatif, de « localisme », au sein du groupe) est source de dilemmes. Ainsi, rester « trop longtemps » expose le dirigeant à une impasse dont l’évitement repose soit dans le renouvellement constant des projets productifs qui donnent sens à son ancrage personnel, soit dans la conversion de ses compétences industrielles en compétences territoriales. Ainsi RU qui a fait toute sa carrière dans les grands groupes de la chimie sait que son poste à Marseille est le dernier.
« Je travaille sur ce site depuis 1991, c’est mon plus long casernement, j’ai dix mutations, dix mouvements dans ma carrière. J’ai soixante ans. C’est mon quatrième poste de direction, j’ai été directeur d’une usine de carbonisation de bois et dérivés dans la Nièvre, ensuite je m’occupais d’un site fabriquant les antidétonants dans le plomb, les carburants plombés à Paimbœuf, et ensuite ici. […] Neuf ans ici, c’est une durée exceptionnellement longue, c’est un peu long en fin de carrière. »
Sa seule solution est de convertir ce handicap en réorientant son action vers le territoire. Pour cela il s’investit dans les institutions du développement local.
« Avec cette longueur de poste plus grande, j’ai pu prendre des responsabilités professionnelles ou de mandataires dans la région et mieux comprendre, mieux pénétrer, cette région. Il est certain que si vous êtes trois, quatre ans dans votre business à vous occuper d’une activité, vous avez peu de temps pour connaître votre région. […] Donc, c’est le premier poste où je me suis appliqué à ça, d’abord par l’intermédiaire d’un groupement que les industriels ont créé et qui est un groupement pour l’environnemental, sur le suivi des risques industriels et les questions d’impact environnemental. […] En somme, j’ai accumulé une somme de connaissances personnelles, localisées, qui sont précieuses, et que je vais maintenant utiliser. »
Tenir l’ancrage territorial (qui a aussi une dimension personnelle) sans mettre en cause son appartenance au groupe conduit à une tension où le site doit être en permanence en état de soutenir la comparaison. La compétition territoriale, à l’intérieur même des groupes, constitue une émulation forte entre équipes dirigeantes rivales. Ainsi, C dirige un site de production des composants microélectroniques parmi les plus importants en Europe. Il a fait toute sa carrière dans le secteur du semi-conducteur. Après des études d’ingénieurs, il fait un doctorat aux États-Unis et entre chez IBM (International Business Machines) à Corbeil. Avec le plan composants français, des sites de production se développent et C s’installe à Rousset en 1981. Depuis lors, il n’a pas quitté le site, accompagnant son développement au rythme des cycles technologiques et des changements d’actionnaires de son entreprise qui est aujourd’hui un géant européen des puces. Par deux fois, sa carrière aurait pu bifurquer, mais il refuse successivement un poste aux États-Unis et à Singapour, à chaque fois le redémarrage du projet industriel sur le site de Rousset lui fait choisir de rester. Travaillant dans un groupe de taille mondiale, son attachement et sa longévité sur le site de production sont générateurs de tensions avec la direction générale :
« Vous savez, dans l’entreprise, il y a quelques gens qui quittent leur site de base pour aller dans les fonctions corporate, c’est-à-dire à cheval entre tous les sites, mais c’est pas des postes qu’on peut occuper toute sa vie, à un moment il faut se relocaliser dans un site… […] Les tensions entre corporate et site, ça existe. Par exemple, comme responsable du site, la gestion du personnel dépendait de moi hiérarchiquement, c’est sûr que si… qu’il y a des patrons de division au-dessus, ils n’aiment pas trop qu’il y ait des liens trop forts entre leurs équipes et le site, parce qu’à la limite ils aimeraient de temps en temps découper le pointillé facilement, donc si le pointillé devient un trait plein, c’est peut-être plus difficile à découper. […] on pourrait décider stratégiquement que côté activités on déplace, donc si on déplace, il ne faut pas qu’une décision corporate puisse être bloquée par des aspects de solidarité localiste. »
Les contradictions entre logique de site (maintien de l’emploi, promotion des projets productifs) et logique de l’entreprise (arbitrage financier entre les projets industriels) ont pu le conduire, pour défendre un projet productif dans son groupe, à investir l’environnement régional pour obtenir des aides et des appuis propres à renforcer son ancrage productif quand, par deux fois, il s’est trouvé menacé. Il joue alors le territorial pour soutenir le productif.
« Les choses importantes se jouent davantage à l’intérieur de la compagnie qu’à l’échelle régionale. Franchement je me suis intéressé à la région quand j’ai pris mes fonctions de directeur du site, c’était en 1991 où j’ai eu à gérer deux plans sociaux. Ce n’était pas beaucoup de personnes, c’était quatre-vingt-dix personnes, mais enfin, bon, il fallait le gérer, et surtout il y avait l’inquiétude sur l’avenir du site, à l’époque on était en quatre pouces, cinq pouces… Donc il y avait la question : est-ce que le site n’allait pas s’arrêter ? L’effectif était descendu à sept cents personnes… donc c’est à partir de là qu’on a créé le Cremsi [Centre régional d’étude de microélectronique sur le silicium, association regroupant les entreprises de microélectronique de la région], en clair c’était un moyen de se faire financer quelques machines pour le site avec des aides régionales pour pouvoir entrer dans l’aire du submicronique, en dessous du micron en technologie, et montrer aux gens de la région que la microélectronique même si nous on était alors dans une position un peu difficile, nous, localement, on croyait à notre marché, les 15 % de croissance par an, que l’avenir était encore devant, qu’il y aurait d’autres choses mais qu’il fallait nous aider à passer ce cap difficile et qu’en échange, nous, on était prêt à renvoyer l’ascenseur par notre rôle un peu de locomotive dans les technologies de pointe qui peuvent tirer vers le haut tout le réseau industriel par des choses sur la formation, sur la qualité des sous-traitants. »
Sans illusion sur la stabilité des ancrages industriels, il a conscience du risque pris, à jouer sa carrière sur ce site, de ne plus pouvoir désormais redéployer ailleurs ses compétences de dirigeant. Il mesure aussi que son investissement régional – à l’Union patronale, à l’UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie), à la chambre de commerce – a été décisif quand s’est posée, à propos d’un projet industriel, la question de l’implanter à Grenoble ou à Rousset, la mobilisation des acteurs locaux ayant joué pour son site (l’arbitrage, en amont, entre la France, l’Irlande et Singapour relevait, quant à lui de la mobilisation du ministère de l’Industrie vis-à-vis du groupe).
On voit combien les moments de crise ou les « tournants » productifs, sont des moments de prise de conscience par le chef d’entreprise des enjeux de sa localisation (pour l’entreprise, pour sa propre carrière). Le travail des dirigeants locaux des grands groupes consiste ainsi à faire de leur localisation un atout, ce qui suppose de prendre la mesure des conditions de transférabilité des compétences liées à une localisation. La perception des contraintes spatiales dépend du temps dans la carrière : rester trop longtemps, c’est souvent risquer de ne plus pouvoir repartir et se trouver contraint de défendre le site coûte que coûte ou de partir (de l’entreprise) pour pouvoir rester.
Les espaces de la qualité du produit (classe 3)
Dans ce dispositif où l’entreprise arbitre entre sa localisation et d’autres espaces de référence, un ensemble de mots (classe 3) fait référence à une activité de distribution et une exigence de qualité du produit (qualité, matière, produit, meilleur, naturel, traditionnel, terroir, métier, savoir-faire). La classe est associée à des produits spécifiques : les produits agroalimentaires (fruits et légumes frais, fruits secs) et le textile (confection). Pour le secteur textile la position dans l’espace est énoncée en référence au risque de délocalisation et au périmètre de distribution. L’action économique se déploie dans un espace qui met en relation des fournisseurs et des détaillants. Les verbes d’action renvoient à une activité d’accompagnement du produit dans sa mise sur le marché (distribuer, accompagner, confier) et à des opérations de qualification (augmenter, changer, contrôler, détailler, mesurer, expliquer, préparer, transformer, surprendre). Pour le secteur agroalimentaire, l’entreprise est conçue comme une plateforme (le terme renvoie explicitement à l’activité du grossiste) redistribuant des produits, les assemblant, les préparant, les qualifiant.
Quelques UCE caractéristiques de la classe 3 (en italique, les termes significatifs associés à la classe) :
« Dans l’univers des fruits et légumes il y avait avant des relations de confiance qui s’établissaient entre les différents partenaires, mais aujourd’hui avec la grande distribution on a des partenaires dont on se méfie ou alors, au contraire, on joue la concurrence, on joue le plus offrant pour arbitrer. Il y a deux langues, la grande distribution et le petit monde des petites affaires ».
(président-directeur général, deux cent vingt-sept salariés, négoce de fruits secs)
« Faudra-t-il que nos produits soient encore moins chers demain ? On risque de scier la branche sur laquelle on est assis alors que inversement si on communique différemment, pas moins, plutôt plus cher, parce que quelque part lorsqu’on est consommateur, ça sécurise quand on est plutôt plus terroir, cela identifie le produit et quand on explique d’où cela vient et quand on fait la recherche amont qualitative ».
(président-directeur général, trois cent cinquante salariés, négoce et distribution de fruits et légumes frais)
« En fait c’est moi et le directeur commercial, et puis aussi des gens que j’ai choisis dans le réseau, qui font le tri et qui font… bon ! qui permettent que ce produit soit acceptable, en qualité et en prix, etc. Donc, dans ce métier on ne fabrique pas, on est donneur d’ordre, c’est-à-dire qu’on achète les composants, donc ici on est prescripteur de tous les éléments parce qu’éventuellement on peut faire acheter certains éléments par le fabricant, mais même si on fait acheter, on est prescripteur, c’est-à-dire que c’est nous qui choisissons, on dit : “vous achetez tel produit chez tel fabricant” ».
(président-directeur général, cent quarante-cinq salariés, entreprise de confection)
Rester ou délocaliser ? Le bon dosage entre appartenance territoriale et arbitrage de localisation
Cet arbitrage entre la localisation et d’autres espaces de référence renvoie souvent à la question de la délocalisation de la production. Avec l’intensification de la concurrence, notamment dans le secteur du textile, la question de la sous-traitance de la production dans les pays à bas coûts de main-d’œuvre se trouve posée. L’alternative entre maintenir la localisation de la production en jouant sur l’ancrage local et la qualité du produit et gérer au plus rentable un réseau de sous-traitants et de distributeurs expose à des écueils qui exigent de trouver le bon dosage. Ainsi, Madame AL dirige une PME familiale de dix-sept salariés, spécialisée dans le tricotage de la maille de coton. Fondée par ses parents, immigrés arméniens arrivés à Marseille dans les années 1920, l’entreprise est prospère dans les années 1960 avec l’explosion de la consommation des t-shirts. Elle compte alors près de soixante salariés. AL fait face aux premières difficultés, à la fin des années 1970, avec la concurrence des productions du Portugal, du Maghreb puis d’Asie. Se pose alors la question de la réorientation de l’organisation de la production, de la sous-traitance, voire de la délocalisation :
« Bon, il fallait faire des choix. Il a fallu avoir un peu moins de personnel et puis comme on ne pouvait pas faire ce qu’on voulait et que, par moment, il nous fallait soixante-dix personnes, par moments il nous en fallait quarante. C’est le problème de cette activité, c’est saisonnier. Donc la solution, c’était de faire sous-traiter. […] On a fait sous-traiter en France à partir de 1984. Toujours en France, jamais à l’étranger. C’est resté en France un peu comme ça… C’est vrai qu’on a eu des façonniers qu’on connaissait et qui nous suivaient, qui étaient bien. Bon après il y en a certains qui se sont arrêtés. On a vu partir deux ou trois entreprises au Maroc, il y a une douzaine d’années, quand un gros client nous a laissé tomber, une autre fois c’était pour partir en Grèce. On s’est dit, soit on s’élève en gamme et on continue à produire à Marseille, soit on va faire faire nos articles au Maghreb. On a préféré s’élever en gamme, voilà. »
Face aux difficultés et alors que les productions de textiles à bas prix se délocalisent, elle choisit de maintenir l’usine à Marseille et de poursuivre le travail avec des sous-traitants français. Pour cela il faut « monter en gamme » en produisant des articles plus chers mais reconnus de haute qualité (aujourd’hui l’entreprise travaille essentiellement pour le compte de quelques grandes marques françaises). Mais avec la disparition des entreprises marseillaises équivalentes et l’érosion des réseaux de fidélité commerciale (liés notamment à l’origine arménienne), la localisation à Marseille devient un handicap de plus en plus difficile à surmonter.
« Mes parents sont des émigrés qui ont débarqué ici, ont repris cette entreprise, alors il y a du coup un attachement plus important à cause de ça. Ma mère est arrivée ici en 1924. Mon père était d’abord à Lyon, il travaillait déjà dans une filature alors qu’il avait douze-treize ans. Bon, on est resté ici. C’est vrai qu’à un moment donné il y avait un choix à faire, un vrai choix, le choix on l’a fait, peut-être que c’était le mauvais, c’est-à-dire qu’on a choisi de rester ici, peut-être un peu par facilité aussi. Maintenant c’est vrai, on est de plus en plus confronté à une histoire de prix. La loyauté au fournisseur, la qualité, c’est fini. […] On arrive encore à assumer ce choix, à tenir, mais franchement, c’est de plus en plus dur. »
À l’inverse, une attention trop exclusive à la géographie propre de l’entreprise, comme lieu de coordination entre des espaces variés de production et de distribution au détriment de l’attention à son ancrage local, peut comporter des risques tout aussi sérieux pour l’entreprise. AD, d’une famille pied-noire installée à Marseille, diplômé d’HEC (Hautes Études commerciales), fait une carrière comme cadre commercial, puis dirigeant, à l’étranger (Argentine, Brésil) à l’intérieur de grands groupes français (Roussel-Uclaf, Perrier, Orangina). Il quitte son dernier poste avec une forte indemnité et décide de racheter une entreprise qu’il souhaite rentable et à Marseille.
« Après vingt ans de responsabilités dirigeantes comme salarié dans les grands groupes, j’ai envisagé de reprendre une entreprise, sur Marseille parce que j’avais été longtemps à l’étranger et que c’était une façon de me rapprocher de mes parents, et puis cette région me convenait. […] Donc, j’ai fait une recherche sur cette région et j’ai trouvé cette entreprise. C’est une entreprise qui a été créée par des Marseillais dans les années 1980, une entreprise de prêt-à-porter masculin. »
Connaissant mal la société patronale marseillaise, il est tout entier absorbé par son entreprise et son vaste réseau international de sous-traitance (pour la fabrication) et de franchisés (pour la distribution). Il ne voit pas venir l’effondrement de son marché et passe par un redressement judiciaire qui lui fait prendre conscience que la survie de son entreprise passe par une connaissance du milieu patronal local :
« En 1996, je suis passé par le tribunal de commerce et je me suis aperçu que de ne pas appartenir à la collectivité patronale était une aberration et que les gens qui nous entourent c’est une contrainte de plus pour le patron de PME et une contrainte que je ne connaissais pas. Moi, je vivais sur une des valeurs de la grande entreprise c’est-à-dire que quand on est dans une entreprise, on se concentre sur son travail, sur l’entreprise, ses fournisseurs, ses clients, point final. Quand on est patron de PME, on ne peut pas. C’est-à-dire qu’en plus de son boulot, il faut qu’on ait une activité extérieure, dans un cas qui est extrême, de crise, comme un redressement judiciaire, le fait qu’on ne soit pas connu du tribunal de commerce, de l’Union patronale, de tous les gens en situation de vous aider localement, c’est une aberration. Ils ne comprennent pas qu’on puisse exister, être quelqu’un de sérieux et ne pas les connaître, ça paraît une absurdité. Donc, on ne peut pas les ignorer. […] Moi j’étais quelqu’un d’atypique, diplômé dans un univers de PME où on ne l’est pas souvent, mais j’ai compris à ce moment-là qu’il fallait pour exister en tant que patron de PME, appartenir à l’univers local. Donc, j’ai fait des efforts à ce moment-là pour appartenir à l’univers local, pour m’intégrer. »
 
La localisation comme facteur productif : quelques modalités du rapport entre petits entrepreneurs et territoire
 
 
Les classes lexicales 1 et 5 se distinguent des trois précédentes en ce qu’elles associent deux vocabulaires différents à des chefs de très petites entreprises (moins de dix salariés), voire à des entrepreneurs indépendants pour lesquels le projet économique est lié à un choix de localisation précis ou pour lesquels la compétence spécifique est liée à une connaissance fine de cette région susceptible d’intéresser des grandes entreprises y recherchant des clients.
Pôle, lieu, réseaux (classe 5)
L’association d’une classe aux termes « pépinière » et « friche » est liée à la réunion de jeunes créateurs d’entreprises dans des lieux : une friche industrielle de Marseille convertie en pépinière d’entreprises du multimédia, de l’édition numérique, du marketing et un îlot fonctionnant comme un hôtel d’entreprises soutenues par des actions publiques. Les discours de ces jeunes entrepreneurs (moins de quarante-cinq ans), tous gérants de petites entreprises (moins de dix salariés) récemment fondées à Marseille font référence à ce choix de localisation. Choix de Marseille d’abord au sein d’une géographie des principales villes françaises, selon des trajectoires diverses : retour à Marseille (avec parfois des relais locaux) ou pari d’une localisation totalement inconnue, choisie pour ses qualités supposées, celle de l’offre immobilière, celle de l’infrastructure réseau, l’attrait propre de la ville ou la volonté de quitter Paris et le nord de la France. Choix du lieu dont le discours justifie la pertinence par sa réputation ou en souligne l’ajustement (et ses limites) à l’activité économique présentée d’abord comme un projet. Tout un ensemble de mots renvoient à cette dimension (choix, dossier, îlot, friche, lieu, pôle, ici, autour). Les verbes d’action réfèrent aussi à ce choix géographique présenté comme un projet (choisir, lancer, créer, s’installer, venir). La justification de la pertinence de la localisation est aussi liée à un usage productif du lieu comme support relationnel, comme réseau (mots et verbes représentatifs : contact, relation, rencontre, réseau, réunion, connaître, contacter, rencontrer).
Quelques UCE caractéristiques de la classe 5 (en italique, les termes significatifs associés à la classe) :
« Ces rencontres, je les ai faites ici et au cours des déjeuners de la pépinière […], de toute façon les autres personnes que j’ai rencontrées c’est lié au fait que je sois ici. Notamment par rapport au réseau. Quand on arrive quelque part, à Marseille par exemple, et qu’on crée une société, moi je suis pas de Marseille à l’origine, le grand enjeu c’est le réseau. L’avantage d’être dans ce lieu c’est que c’est un réseau »
(gérant de sarl, un salarié, marketing).
« La Friche à Marseille c’est quand même un pôle…, j’aime pas trop ce mot-là mais c’est un lieu que tout le monde connaît, qui est vraiment un référent par rapport à Marseille et c’est vrai qu’au moins pour s’installer, c’est vraiment un lieu qui n’amène que des avantages, c’est-à-dire que si vous allez à Lyon ou ailleurs, La Friche ils connaissent assez bien, c’est vrai au niveau national et international »
(gérant de sarl, quatre salariés, graphisme et multimédia).
« Au moment où on a créé la société, je travaillais encore à Nice, mais on est tous originaires de Marseille, on aime cette ville et on avait envie de faire des choses ici, moi j’ai travaillé sur Paris, j’avais vraiment envie de redescendre sur Marseille. C’est un choix plus affectif que stratégique. En même temps ça nous intéressait d’être dans des lieux comme celui-là. On est en contact très régulier avec les sociétés qui sont ici, on travaille aussi avec eux »
(cogérant de sarl, deux salariés, multimédia).
La compétence entrepreneuriale comme interface entre des échelles spatiales (classe 1)
Moins attaché à l’énonciation d’une localisation qu’à celle de mises en relation de différentes échelles spatiales, un dernier monde lexical s’organise autour d’un vocabulaire où l’articulation des niveaux géographiques est centrale : global, Paris, national, région, régional, régionalisation, local. Ici, la compétence de l’entrepreneur est d’être un point de passage et de traduction entre des attentes exprimées à différents niveaux : celui du groupe industriel (ou de son état-major, souvent parisien) et celui des acteurs régionaux, des clients locaux. L’action engagée, comme l’indiquent les verbes associés à cette classe, consiste à maîtriser l’espace régional et à assurer l’interface avec les sièges sociaux des groupes : approcher, consulter, proposer, négocier, intégrer, transférer, vendre. On trouve particulièrement associés à cette classe des consultants qui ont été patrons de leur propre société puis, rachetés, sont devenus directeurs régionaux pour de grands groupes (notamment de télécommunications). Ils identifient leur compétence à partir de leur connaissance des clients et des arcanes d’une région (proximité, réseau, lien) et de leur capacité d’intermédiation entre le local et le global. L’intégration (terme qui, ici, fait référence à la proposition d’une solution globale pour un client) est une métaphore désignant un ensemble de compétences générales. Mais la capacité commerciale spécifique est ici liée à une connaissance fine des entreprises et des réseaux locaux qui, à mesure qu’elle se renforce, s’avère de moins en moins transférable à d’autres contextes régionaux, au point de devoir s’externaliser (le consultant redevient indépendant des grands groupes dont il dirigeait une filiale).
Quelques UCE caractéristiques de la classe 1 (en italique, les termes significatifs associés à la classe) :
« Moi, j’ai essayé d’éviter ces contournements vers Paris. Il y a certains comptes que j’avais été voir. Là, ils ont une approche assez locale donc ça allait parce que ça représentait des petits chiffres d’affaire et au niveau intégration. Mais si je savais que le choix était à Paris, je ne perdais pas de temps. Il n’y a pas de secret, le travail commercial est un travail qui coûte relativement cher, si on sait que c’est pour faire travailler un concurrent potentiel, eh bien ! ça ne sert à rien »
(directeur général, deux cent dix-huit salariés, ingénierie et études techniques).
« On s’aperçoit qu’au niveau région, au sens large, entre Paris et les régions il y a deux mondes différents. Au niveau régional on est beaucoup sur un niveau de proximité, il faut rencontrer des gens, faire connaître des compétences »
(directeur général de filiale d’un groupe aéronautique et d’armement, logiciels de CAO – Conception assistée par ordinateur).
« On s’aperçoit qu’à partir du moment où on traite la partie régionale de façon parallèle à la partie “parisienne”, on s’aperçoit que très fréquemment on a gain de cause auprès du client final. Ma compétence supplémentaire dans cette affaire, c’est le nombre d’années passées ici… Disons que ça m’a permis de mettre en face des personnes qui ne se seraient jamais rencontrées, je pense et puis surtout, effectivement de traduire »
(directeur d’établissement de groupe devenu consultant indépendant, télécommunication).
 
L’espace des rhétoriques entrepreneuriales locales et les mondes patronaux régionaux
 
 
Cette pluralité des mondes lexicaux atteste que, pour ces chefs d’entreprise, les manières de parler de leur carrière, de se représenter leur activité et de dire leur rapport à l’espace ne sont pas seulement diverses, mais organisées en fonction du sens et des effets de la localisation sur leur carrière et leurs activités productives. En représentant ces mondes graphiquement par rapport aux deux axes d’une analyse factorielle de correspondance où sont projetés les mots qui contribuent le plus fortement à leur constitution, on ne lit pas seulement une géographie de discours, mais les rapports que des mondes sociaux entretiennent entre eux. Plus que de simples représentations sociales, ces classes lexicales donnent à voir la grammaire de mondes sociaux qui ont à voir avec des pratiques économiques. La dépendance des formes de discours aux contextes des entretiens, qu’on tiendrait volontiers pour un biais, lie ce qui est dit à ce qui est fait. L’entretien se déroule toujours dans l’entreprise, dans le bureau du dirigeant, bureau qui n’est jamais loin du lieu même de la production et d’où l’entrepreneur surveille, dirige et prend, parfois au cours même de l’entretien, des décisions. Pour prendre deux exemples parmi les plus contrastés, il est certain que la zone industrielle de Rousset, ensemble d’entreprises de microélectronique en pleine campagne aixoise est bien, en elle-même un site, à la fois protégé de l’extérieur (l’entrée en est très strictement surveillée) et identifié dans une géographie productive mondiale. De même, les entretiens conduits dans une pépinière ou dans un hôtel d’entreprises, lieux construits pour susciter des implantations et produire, si possible, des externalités positives de proximité, suscitent inévitablement chez les jeunes dirigeants une réflexion sur la localisation comme proximité avec d’autres, comme réseau. Cette dépendance des récits vis-à-vis des situations d’entretien est aussi un lien vers des modes d’agir différents.
Les modalités des variables et la description contrastée des mondes permettent d’interpréter l’axe horizontal comme opposant les petites entreprises indépendantes (à gauche) et les grandes entreprises et les groupes (à droite), voir schéma ci-contre. Dans cette opposition ce n’est pas seulement la taille des entreprises qui est en cause, mais les espaces de référence, l’entreprise (ou l’entrepreneur) isolé dans son environnement ou aux prises avec ses réseaux de partenaires (fournisseurs, sous-traitants, distributeurs), ou le dirigeant local d’un groupe, situé dans la géographie organisationnelle de son entreprise, dans celle de son secteur et dans l’environnement régional de l’établissement dont il a la charge. De ce point de vue, le vieux monde patronal marseillais, avec son espace indissociablement familial et portuaire est, avec le monde des responsables d’établissements de groupes, du côté droit du graphique. L’axe vertical oppose quant à lui des rapports clairement distincts à la localisation, selon qu’ils relèvent de l’appartenance territoriale, c’est-à-dire d’une dépendance vis-à-vis de propriétés indexées au territoire et difficilement transférables (capitaux sociaux dépendant de l’origine locale ou de l’appartenance à des réseaux purement locaux, qualification du produit fortement liée au territoire) ou qu’elle relève de l’ancrage territorial. Dans ce dernier cas, la localisation est une opportunité révocable, indissociable de la compétitivité du site (toujours à réévaluer) ou aux profits liés à la nécessité, pour surmonter l’hétérogénéité spatiale, d’un travail entrepreneurial d’interface entre le niveau régional et d’autres niveaux. Ces deux modalités sont, concrètement, des types idéaux jamais pleinement observables dans la réalité ; l’entrepreneur cherche toujours la bonne distance entre les bénéfices d’une appartenance territoriale (laquelle n’est souvent qu’une appartenance parmi d’autres) et le maintien d’une capacité à jouer, si nécessaire, sur la localisation. L’analyse parallèle des biographies (dont nous n’avons livré ici que quelques cas) permet de s’interroger sur les propriétés qui résultent des différents dosages entre des attachements à caractère locaux et l’entretien d’une capacité à la mobilité et de relations à caractère global [17].
En parlant de leur carrière et de leurs activités, les chefs d’entreprise mobilisent une pluralité d’acceptions de l’espace. Parlant de leurs productions, ils justifient, selon des modalités très différentes, la pertinence de leur localisation et donnent une définition variable de leurs espaces de référence. En un même territoire peuvent coexister des acteurs ayant une pluralité d’horizons spatiaux, pluralité à référer à la diversité des produits, des organisations de la production ou des accès aux marchés. Dire sa trajectoire et raconter sa carrière conduit également à parler des localisations successives et des choix géographiques qu’il a fallu effectuer. En ce sens, le rapport à la localisation participe du processus de définition de l’identité professionnelle. Si, dans ce processus, l’appartenance territoriale est une ressource parmi d’autres, c’est une ressource qui est toujours plus ou moins mobilisée : même pour les firmes les plus internationales, il n’y a jamais de totale indifférence à la localisation. La distinction classique entre managers salariés des grandes firmes et patrons de PME propriétaires de leur entreprise rend certes compte d’une opposition majeure dans ce rapport à la localisation : d’un côté des carrières, des normes et des univers de référence, des réseaux de relations, tournés vers le global et fortement déterritorialisés et, de l’autre, des acteurs « encastrés », parfois par nécessité plus que par choix, dans leur territoire. Cependant, cette opposition n’épuise pas la diversité des situations. L’enquête révèle des trajectoires plus complexes, notamment des passages d’un univers à l’autre (essaimage, reprise d’entreprise par un cadre salarié, va-et-vient entre travail indépendant et position dirigeante dans une grande entreprise, etc.). C’est précisément l’intérêt de pousser l’investigation jusqu’aux biographies individuelles que d’observer l’ensemble de ces cas de figures.
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On peut reconnaître dans cette diversité de parcours une fragmentation croissante des carrières dirigeantes qu’une histoire économique locale peut lire comme consécutive à une mutation de l’économie de la région marseillaise et à une transformation profonde des formes de structuration des franges patronales locales. Un des effets des mutations récentes de l’économie française fut une différenciation interne des milieux patronaux locaux résultant notamment de la diversité des produits et des carrières selon les secteurs et les types d’entreprise. Dans le cas du territoire marseillais, à un monde patronal régional relativement autocentré, reposant sur l’interconnaissance, marqué par une identité économique négociante et portuaire forte, succède une pluralité de mondes patronaux. On peut aussi, à l’inverse, revenir sur les effets que font peser, en chaque théorie du social, les outils de connaissance et les perspectives d’objectivation sur l’interprétation des données. À s’intéresser aux ressorts territoriaux des activités économiques sans enfermer les traits de la description dans les limites d’une appartenance territoriale donnée, c’est moins la fragmentation d’un groupe social que l’on observe que la différenciation fondamentale des mondes auxquels se réfèrent les acteurs. Analyser les ressorts territoriaux des activités sociales, c’est considérer la multiplicité de scènes sociales mobilisées, la territorialité ne se référant pas à un espace fermé et délimité, mais à tous les processus de construction et de mobilisation d’un feuilletage d’appartenances territoriales [18].
Dans le cas des entrepreneurs, les formes de mobilisation de cette dimension spatiale sont évidemment variables : il peut s’agir d’activer des réseaux d’interconnaissance locaux pour capter des ressources (de l’information, des financements publics, des postes de responsabilité publique), de jouer sur son origine géographique (être ou non un héritier des lignées patronales locales, avoir une origine régionale ou non) ; il peut s’agir à l’inverse de maintenir une distance suffisante (un bon niveau de « découplage » selon l’expression de Mark Granovetter) [19] pour ne pas entraver sa capacité d’action par un ensemble de coûteuses obligations fondées localement. Car la territorialisation, notamment quand elle participe de la constitution du capital professionnel, est un facteur déterminant d’irréversibilités : ce que la ressource spatiale offre en singularité est souvent perdu en transférabilité. L’analyse de ces ressorts territoriaux des activités économiques est, de ce point de vue, un accès à une sociologie économique des entrepreneurs. Loin d’analyser l’entrepreneur par rapport au seul marché où celui-ci percevrait avant les autres les occasions de profit [20], une telle sociologie s’attache à identifier la multiplicité des espaces où il s’engage. Au fond, si les dirigeants d’entreprises sont tous plus ou moins amenés à territorialiser leur réflexivité, c’est que le propre de la localisation est de contribuer à situer l’entrepreneur en un lieu singulier d’où, en fonction de ses capitaux – économiques mais aussi sociaux – de ses appartenances et de sa trajectoire, il peut envisager de manière singulière les occasions de profits. Parce que l’espace reste, en dépit des moyens de communication et de transport des biens, un facteur de différenciation qui participe de l’hétérogénéité sociale, il est aussi le cadre qui fonde durablement les écarts de prix, de qualité entre les biens et d’attentes entre les agents, sur lesquels l’entrepreneur est, par définition, amené à jouer.
 
NOTES
 
[1]Henry W. Ehrmann, La politique du patronat français (1936-1955), Paris, Armand Colin, coll. « Sciences politiques », 1959. Parmi les travaux sociologiques sur cette question : Jean Bunel, Jean Saglio, L’action patronale. Du CNPF au petit patron, Paris, Puf, 1982.
[2]Pierre Bourdieu et Monique de Saint Martin, « Le patronat », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 20-21, 1978, pp. 3-82 ; Maurice Lévy-Leboyer, « Le patronat français a-t-il été malthusien ? », Le Mouvement social, n° 88, 1974, pp. 3-49 ; Michel Bauer et Bénédicte Bertin-Mourot, Les 200. Comment devient-on un grand patron ?, Paris, Seuil, 1987.
[3]Paul Krugman, Geography and Trade, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1991.
[4]Jean Saglio, « Échange social et identité collective dans les systèmes industriels », Sociologie du travail, n° 4, 1991, pp. 529-544 ; Arnaldo Bagnasco et Carlo Triglia, La construction sociale du marché. Le défi de la troisième Italie, Cachan, Éditions de l’ENS de Cachan, 1993 ; Robert Salais et Michaël Storper, Les Mondes de production, Paris, EHESS, 1993 : Jonathan Zeitlin (éd.), World of Possiblities. Flexibility and Mass Production in Western Industrialization, Cambridge, Cambridge University Press-MSH, 1997.
[5]Colin Crouch, Patrick Le Galès, Carlo Triglia, Helmut Voelkow, Local production systems in Europe. Rise or Demise ?, Oxford, Oxford University Press, 2001.
[6]Le terme de chef d’entreprise, comme celui de patron, renvoie à des statuts divers : patron propriétaire de son entreprise (généralement une PME – Petite et moyenne entreprise), gérant de société à responsabilité limitée (sarl), président-directeur général, président de directoire ou de conseil de surveillance, dirigeants salariés de grandes entreprises (directeurs généraux ou d’établissement). Ces statuts sont systématiquement précisés dans les références des entretiens. Notre objet étant la mise en évidence de la variété des ressorts des carrières des « chefs d’entreprise » ou des « entrepreneurs » (termes génériques qui sont aussi ceux par lesquels, sur le terrain, ces acteurs sociaux s’autodésignent), notre analyse ne distingue pas a priori ces différentes catégories de chefs d’entreprises ou franges patronales.
[7]Ces entretiens ont été réalisés dans le cadre d’une recherche pour le Commissariat général du Plan. Mathieu Paldacci a contribué à cette enquête sur la Friche de la Belle de Mai à Marseille.
[8]Pierre-Paul Zalio, Grandes familles de Marseille au xxe siècle. Enquête sur l’identité économique d’un territoire portuaire, Paris, Belin, 1999.
[9]Bernard Morel, Marseille, naissance d’une métropole, Paris, L’Harmattan, 1999.
[10]Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 62-63, 1986, pp. 69-72 ; Jean-Claude Passeron, « Biographies, flux, trajectoires », Revue française de sociologie, vol. 31, n° 1, 1990, pp. 3-22.
[11]Michel Bauer, « Interviewer les chefs d’entreprise : l’enquêteur face au monopole de l’autorité légitime », in Samy Cohen (éd.), L’art d’interviewer les dirigeants, Puf, coll. « Politique d’aujourd’hui », 1999. Hélène Chamboredon, Fabienne Pavis, Muriel Surdez, Laurent Willemez, « S’imposer aux imposants. À propos de quelques obstacles rencontrés par des sociologues dans la pratique et l’usage de l’entretien », Genèses, n° 16, 1994, pp. 114-132.
[12]Jean-Claude Chamboredon, « Remarques à propos de la territorialité et des usages analogiques de la territorialité en sociologie », Territoires, n° 1, 1983, p. 64.
[13]Pour un exemple d’usage sociologique d’Alceste, voir Claude Didry, « Les comités d’entreprise face aux licenciements collectifs, trois registres d’argumentation », Revue française de sociologie, vol. 39, n° 3, 1998, pp. 495-534.
[14]Max Reinert, « Mondes lexicaux et topoï dans l’approche Alceste », in Sylvie Mellet et Marcel Vuillaume (éd.), Mots chiffrés et déchiffrés. Mélanges offerts à E. Brunet, Paris, Honoré Champion, coll. « Travaux de linguistique quantitative », 1998, pp. 289-303.
[15]Anselm Strauss, « Une perspective en termes de monde social », in Anselm Strauss, La Trame de la négociation, sociologie qualitative et interactionnisme, Paris, L’Harmattan, 1992 [1976], pp. 269-282.
[16]Pierre-Paul Zalio, « Un monde patronal régional dans les années 1930. Une perspective configurationnelle », in Bernard Convert (éd.), Repenser le marché, Paris, L’Harmattan, pp. 109-136.
[17]Mark Granovetter, « La sociologie économique des entreprises et des entrepreneurs », Terrains & travaux, n° 4, 2003, pp. 162-206.
[18]Jean-Claude Chamboredon, Jean-Philippe Mathy, Anne Méjean, Florence Weber, « L’appartenance territoriale comme principe de classement et d’identification », Sociologie du Sud-Est, n° 41-44, 1985, pp. 61-85.
[19]M. Granovetter, « La sociologie économique… », op. cit.
[20]Israël Kirzner, Competition and Entrepreneurship, Chicago, Chicago University Press, 1973.
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