Genèses
Belin

I.S.B.N.2701137281
176 pages

p. 51 à 71
doi: en cours

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Dossier : Espaces de l'activité économique

no56 2004/3

2004 Genèses Dossier : Espaces de l’activité économique

Les ressources localisées d’une entreprise privée en Chine centrale

Gilles Guiheux
Cet article a pour ambition, à partir d’un cas singulier, celui d’une petite entreprise privée dans une ville moyenne de la province centrale du Hunan, de comprendre l’ancrage territoriale de l’activité économique dans un système économique en transition du plan vers le marché. La question est abordée au regard de la mobilisation des facteurs de production (travail et capital), mais aussi de ressources sociales (un espace de relations formé par les fournisseurs et les clients), et à celui de l’histoire économique locale marquée par la faillite des entreprises d’État et le licenciement de leurs ouvriers. À travers l’itinéraire d’un entrepreneur, il s’agit de mettre en évidence les conditions particulières de l’émergence d’une économie de marché en Chine, et d’analyser plus spécialement dans quelle mesure la localisation de l’entreprise peut être considérée comme une ressource. The aim of this article is to understand, based on the special case of a small private enterprise in a medium-size city in the central province of Hunan, how economic activity is rooted in a territory in a system undergoing the transition from a planned economy to a free-market economy. The issue is discussed with regard to the mobilisation of production factors (work and capital), as well as social resources (an area of relationships formed by suppliers and their customers), as well as local economic history marked by the bankruptcy of state enterprises and the laying off of their workers. Through the itinerary of an entrepreneur, the article seeks to bring out the particular conditions required for a free-market economy to emerge in China and to analyse more specifically the extent to which the location of the company may be considered a resource.
En Chine, une approche spatiale des dynamiques économiques s’impose pour plusieurs raisons. La dimension continentale du territoire implique une grande variété de trajectoires économiques locales. Depuis vingt-cinq ans, les différentes politiques de réformes se sont greffées sur les héritages de trente années de communisme maoïste et sur ceux du développement économique connu sous la République et sous l’Empire. Les régions anciennement industrialisées sont ainsi aujourd’hui confrontées au problème de la reconversion des entreprises d’État quand d’autres prospèrent sur la base d’un passé commerçant ressuscité. Le chômage ouvrier massif et les friches industrielles du Nord-Est sont la conséquence du rôle économique de premier ordre de cette région dans l’économie planifiée, lui-même fruit de l’industrialisation de la région sous l’occupation japonaise. Le dynamisme du secteur privé dans la région de Wenzhou dans le Fujian tient pour partie à une longue histoire marchande sous l’Empire [1].
Les inégalités de développement au sein de l’espace économique national ne tiennent pas seulement aux hasards de l’histoire, elles ont été voulues comme telles. Si la planification maoïste a tenté de remédier à l’avance prise par la côte orientale en organisant l’industrialisation des provinces centrales, cette stratégie fut abandonnée à la fin des années 1970. La priorité est donnée à la façade maritime. C’est donc délibérément que les dirigeants chinois choisissent un développement différencié et différenciateur de l’espace. Ils font l’hypothèse qu’à terme des effets de diffusion du développement se feront sentir vers les régions intérieures. Ces différences sont aussi le fruit du processus de réforme lui-même, et de son caractère expérimental ; une réforme est d’abord tentée ou testée dans un espace circonscrit avant d’être, le cas échéant, généralisée à une région ou au pays tout entier [2].
Notre ambition, dans cet article, est de partir d’un cas singulier, celui d’une petite entreprise privée dans une ville moyenne de la province centrale du Hunan, pour comprendre l’ancrage territoriale de l’activité économique dans un système économique en transition du plan vers le marché. Notre enquête, conduite en novembre 2002 [3], s’inscrit plus largement dans une recherche portant sur les processus de construction de l’économie de marché, avec ses acteurs individuels et ses institutions, à l’échelle locale. La question sera abordée au regard de la mobilisation des facteurs de production (travail et capital), mais aussi de ressources sociales (un espace de relations formé par les fournisseurs et les clients), et au regard de l’histoire économique locale. Il s’agit, à travers l’itinéraire d’un entrepreneur, de mettre en évidence les conditions particulières de l’émergence d’une économie de marché en Chine, et d’analyser en particulier dans quelle mesure la localisation de l’entreprise peut être considérée comme une ressource. Le Hunan est une province au niveau de développement intermédiaire, où le secteur privé [4] est encore relativement peu développé au regard des provinces côtières. En 1999, la province se situe au dix-septième rang par son nombre d’entreprises privées (siying qiye) et au cinquième par le nombre d’entreprises individuelles (getihu) [5]. L’entreprise considérée est située à Yiyang, à soixante-dix kilomètres à l’ouest de Changsha, la capitale provinciale.
La localisation de l’entreprise à Yiyang constitue-t-elle une ressource ? La question se pose dans un contexte particulier marqué par la faillite des entreprises d’État, le licenciement de leurs ouvriers dont l’emploi était jusque-là garanti à vie, et alors que les institutions caractéristiques d’une économie de marché (système de lois, possibilité de recours juridique notamment) font largement défaut. Ce retour vers l’échelle locale, l’accent mis sur l’analyse des interactions entre les différents acteurs dans une configuration territoriale à l’échelle d’une ville, contribue à renouveler les catégories d’analyse et les protocoles d’enquête de l’entrepreneuriat en Chine. L’essentiel des travaux consacrés aux entrepreneurs insiste, en effet, sur le rôle de l’appareil d’État dans leur émergence [6]. Écartant l’appréhension de la recomposition des espaces économiques à partir de l’échelle, nationale ou macrorégionale, nous choisissons une approche locale des dynamiques économiques qui récuse toute forme de déterminisme global (comme si les réalités locales étaient le fruit de politiques nationales) et place au cœur de l’analyse les initiatives des acteurs sociaux. De fait, dans le cas analysé, les dispositifs de l’action publique sont largement absents. À partir d’une entreprise, il s’agit de repérer comment se construisent et se tissent des réseaux d’échange, réseaux qui peuvent dépasser le cadre local, régional ou même national.
 
Le poids de la longue durée
 
 
Mme Wang, née en 1957, a créé en 1994 à Yiyang une entreprise privée de fabrication de chaussettes en coton. L’entreprise compte en novembre 2002 un peu plus d’une centaine de salariés (leur nombre varie en fonction des périodes d’activité). Tous sont originaires de la ville. Le choix de ce secteur d’activité ne doit rien au hasard. Mme Wang, comme nombre de ses propres employés, travaillaient auparavant dans l’une des entreprises d’État d’articles textile de la ville. Toutes, à l’exception d’une seule, ont cessé leur activité et leurs employés se sont trouvés sans emploi et quasiment sans ressources (théoriquement, les employés d’entreprises d’État qui cessent leurs activités continuent de recevoir des subsides de leur unité de travail d’origine, mais la situation financière de cette dernière ne le permet pas toujours).
IMGIMGIMGIMFL’atelier d’emballage © Cliché Gilles Guiheux.
IMGIMGIMGIMFL’entrepôt de stocks © Cliché Gilles Guiheux
Mme Wang elle-même travaillait dans une entreprise de fabrication de chaussettes ; son activité comme entrepreneur privé (puisque c’est elle qui possède et gère l’entreprise) se déroule donc dans le secteur même où elle était auparavant employée de l’État. Interrogée sur le choix d’être restée à Yiyang pour créer son établissement industriel, Mme Wang répond que non seulement la main-d’œuvre disponible – les personnels licenciés – y est nombreuse et bon marché mais qu’« il y a aussi des ressources techniques (jishu ziyuan), il y aussi une culture (yi zhong wenhua). Il y a ici des avantages spécifiques. Les ouvriers compétents sont nombreux ». L’argument est double : la main-d’œuvre est abondante, et également qualifiée. Mme Wang évoque une culture économique locale.
L’histoire d’une spécialisation industrielle locale
Et en effet, l’industrie textile à Yiyang, et notamment celle de la chaussette, a une longue histoire. Dès 1840, la ville compte des ateliers familiaux dans lesquels sont fabriqués des tissus. Même si après les guerres de l’opium, la concurrence des produits importés nuit à l’activité locale, l’existence d’un artisanat du textile est attestée par une chronique locale publiée sous le règne de l’empereur Tongzhi (1862-1874) [7]. Tout au long du xxe siècle, l’industrie textile figure au second rang des plus importantes activités industrielles de la ville (tableau 1).

IMGIMGTABLEAU 1. PART DES DEUX PRINCIPAUX ...IMGIMF
TABLEAU 1. PART DES DEUX PRINCIPAUX SECTEURS D'ACTIVITÉ DANS LA PRODUCTION INDUSTRIELLE TOTALE DE YIYANG (EN %) 1911 1933 1949 1965 1978 1984 Produits alimentaires 19,1 % 20 % 35 % 21,19 % 19,74 % 21,89 % Textile 15,6 % 24,6 % 10,9 % 7,46 % 8,06 % 14,43 % Source : Yiyang diqu zhi, Pékin, Xinhua chubanshe, 1997, pp. 1089 et 1090.

Les industries de la chaussette et du sous-vêtement datent du début de la période républicaine (1911). En 1919, Mme Li Yuzhen étudie à Hankou, actuelle Wuhan, la technique de tissage des chaussettes, et de retour à Yiyang achète une machine – un métier à filer qui fonctionne manuellement. C’est le début d’un premier atelier de fabrication de chaussettes, au nom de Zhenji. L’année suivante, un pasteur luthérien, M. Yan Youwen, importe à son tour huit machines et fonde l’établissement Daren. À cette époque, la fabrication de maille est un nouveau type de production, et l’on parle de « chaussettes occidentales » (yangwa) [8]. Le marché se développe rapidement et les profits sont importants. En 1924, les établissements Daren deviennent une société par actions à responsabilité limitée (Daren gufen youxian gongsi) avec un capital enregistré de cinquante mille yuans. L’usine fabrique aussi des serviettes et d’autres articles textiles. En 1923, Daren achète à Shanghai des machines d’importation japonaise et commence à fabriquer des vestes et des gilets. En 1925, Zhenji se met aussi à la confection de vêtements en velours et en flanelle. En mai 1925, Daren investit sept mille yuans pour construire un nouveau bâtiment. C’est alors la première usine de la province du Hunan à faire usage de machines électriques à tisser les chaussettes [9].
Dans les années 1930, l’entreprise Daren a un capital de cent mille yuans, ce qui représente 11,4 % de tout le capital investi dans cette industrie dans la province du Hunan ; la production annuelle est d’un million quatre-vingt mille paires de chaussettes. La renommée de la marque grandit grâce à la participation à des expositions commerciales nationales, notamment à Pékin en 1929 et 1935 à l’occasion desquelles les chaussettes Daren sont primées [10]. En 1929, les sous-vêtements en maille fabriqués par Daren obtiennent le second prix à une exposition commerciale nationale. Dans les années 1930, les marques Daren et Zhenji représentent plus de la moitié de la production de la province en vêtements en maille. En 1936, on compte à Yiyang vingt-huit entreprises textiles qui emploient deux mille cent seize personnes. La maille représente l’activité la plus importante. Daren, la principale entreprise du secteur, emploie cinq cent cinquante-quatre personnes. C’est alors la première entreprise textile de la province du Hunan. En 1937, Yiyang compte dix-sept entreprises qui fabriquent de la maille avec plus de mille cinq cents machines, une activité qui emploie sept cent cinquante personnes [11].
L’industrie souffre de la guerre sino-japonaise ; l’activité se réduit et, à la fin de 1948, on ne compte plus que neuf entreprises textiles à Yiyang. En 1948, l’usine Zhenji fait faillite. En 1949, la totalité de la production de chaussettes (Daren et cinq autres entreprises de plus petite taille) de Yiyang est de deux cent soixante-dix-huit mille paires. En 1950, dans le cadre de la nationalisation progressive des activités économiques privées, l’entreprise Daren devient une « collaboration public-privé » (gongsi heying). La même année, le gouvernement local investit soixante-dix mille yuans pour moderniser l’équipement. En septembre 1952, l’entreprise devient entreprise d’État et change de nom (Daren mianzhi chang). Dans le cadre de l’économie planifiée, le développement de l’activité se poursuit. En 1956, Daren construit de nouveaux bâtiments et la production est modernisée avec soixante-six machines qui fonctionnent à l’électricité. Des filiales sont créées. En 1965, dans le cadre d’une diversification de la production, Daren fonde une société qui fabrique des sous-vêtements, Yiyang Zhenzhichang, où elle installe une partie de ses équipements et de ses employés. Pendant la Révolution culturelle, l’entreprise change à nouveau de nom. Elle s’appelle désormais « usine de chaussettes de l’Orient rouge de la ville d’Yiyang » (Yiyang shi dongfang hong wachang). L’entreprise retrouvera son nom d’origine Daren en 1980 [12]. En 1973, Yiyang Zhenzhichang exporte pour la première fois aux États-Unis. En 1981, elle crée à son tour une filiale, Jingweibian, qui débute par la production de vêtements en tricot de laine et se reconvertit rapidement dans la production de sous-vêtements.
C’est donc à Yiyang qu’est, pour partie, née l’industrie chinoise de la chaussette. D’abord quasi artisanale, l’activité s’est progressivement développée et modernisée tout au long du siècle, un processus notamment marqué par l’usage de l’électricité pour actionner les machines. Les établissements Daren sont presque centenaires, la marque bénéficiant d’une notoriété certaine à l’échelle nationale. Voilà pourquoi Mme Wang peut invoquer l’existence d’une « culture » – au sens de la maîtrise de processus techniques ou encore de circuits d’approvisionnements ou de distribution – pour justifier la création sur place de son activité indépendante et privée.
Elle n’est d’ailleurs pas la seule à s’exprimer en ces termes. Le directeur d’un marché spécialisé dans les articles textiles [13] en maille (essentiellement des sous-vêtements) situé au voisinage de l’usine de Mme Wang évoque lui aussi les spécificités de l’économie locale pour expliquer le développement de ce marché privé [14]. Chargé de la promotion de cet espace qui compte plusieurs centaines d’échoppes qui sont à la fois des lieux de production et de commercialisation, M. Yu s’exprime en ces termes :
« Si une localité veut développer le secteur privé de l’économie, l’élément le plus important, nous l’appelons la force de la culture (wenhua diyun). La force de la culture, elle, est le fruit d’une histoire qui l’a formée. Elle est structurée par des ressources. »
Cette culture locale est le fruit de la longue histoire de l’industrie de la maille à Yiyang. Le slogan imprimé sur un panneau publicitaire à l’entrée du marché fait d’ailleurs explicitement référence à l’histoire locale : « reconnaître une tradition centenaire, faire renaître la splendeur de la maille (chengren bainian chuantong, zaichuang zhenzhi huihuang) ».
Du côté des producteurs, comme des responsables du développement économique local, on assiste à l’élaboration d’un discours qui associe les productions au territoire. Plusieurs facteurs expliquent son émergence.
C’est, d’une part, la forte concurrence qui caractérise les marchés en Chine, en particulier pour les produits intensifs en main-d’œuvre, du textile à l’électroménager. Pour des articles qui sont très largement indifférenciés quel que soit l’espace où ils sont produits, le « lien territorial » constitue en quelque sorte un signe, une quasi-marque, qui distingue le produit de ses concurrents et lui confère une valeur supplémentaire. Parmi les avantages spécifiques d’Yiyang figure la notoriété de la ville comme lieu traditionnel de production d’articles en maille. Yiyang est connue, et de longue date – on a mentionné les prix obtenus à des expositions commerciales dans la première moitié du xxe siècle – pour ce type d’article. Les ateliers familiaux du marché spécialisé entendent capitaliser sur cette notoriété. Les marques aujourd’hui disparues des anciennes entreprises d’État constituent elles-mêmes une ressource. Ainsi, l’entreprise créée par Mme Wang produit des chaussettes de la marque « Guiren », qui fait une référence explicite à l’ancienne entreprise d’État Daren (les deux noms ont, en chinois, un caractère en commun).
La construction d’un lien entre un territoire et une spécialisation de produit est d’ailleurs une stratégie courante en Chine. Dans l’esprit des responsables locaux rencontrés, spécialiser Yiyang dans la production et la commercialisation d’articles en maille consiste à mettre en œuvre un modèle de développement qui s’inspire délibérément d’expériences conduites dans d’autres espaces. Ils évoquent les visites qu’ils ont effectuées dans d’autres villes du Hunan, notamment à Zhuzhou à cinquante kilomètres au sud de Changsha, sur le marché de Loudong – « c’est un marché qui a su exploiter ses particularités (tese). C’est un marché du prêt-à-porter, connu dans toute la Chine. C’est un modèle de réussite » – ou dans la province du Guangdong, notamment à Humen où se trouve le plus grand marché de prêt-à-porter en gros de tout le pays.
D’autre part, la mobilisation d’une rhétorique territoriale coïncide avec le retrait de l’État, en l’occurrence la faillite des entreprises publiques et le quasi-licenciement de ses employés. Or la province du Hunan n’arrive qu’au quinzième rang des provinces chinoises pour le nombre des investissements étrangers industriels en 2002 [15], ceux-ci ne peuvent donc pas être le principal moteur du développement comme c’est le cas dans plusieurs provinces côtières. En 2002, la province du Hunan ne compte que deux cent soixante-six cas d’investissements industriels étrangers contre près de dix mille dans la province méridionale du Guangdong [16]. Ne pouvant compter ni sur des fonds venant du gouvernement central, ni sur les investisseurs étrangers, il ne reste aux responsables qu’à mobiliser les énergies disponibles sur place. La fabrication d’une identité économique locale constitue donc une réponse à la vive concurrence entre des producteurs ancrés territorialement et à l’absence d’alternative possible en termes de stratégie de développement [17].
Les dimensions familiales d’une histoire industrielle
La construction de cette identité est rendue possible par l’histoire industrielle, mais aussi par le lien extrêmement fort entre les individus et l’activité économique au temps de l’économie planifiée. Cela est d’autant plus vrai qu’en Chine, l’unité de travail (danwei) au sein des entreprises d’État n’est pas seulement un espace de production, mais correspond aussi à l’espace résidentiel et de loisirs ou encore à celui dans lesquels sont distribués des biens comme la santé, la retraite, l’éducation, etc. [18]. Le textile, et l’industrie de la chaussette en particulier, c’est à Yiyang, comme dans bien d’autres villes chinoises pour d’autres activités, non seulement l’histoire d’une industrie mais aussi celle de familles entières, comme l’atteste l’itinéraire professionnel de plusieurs générations.
La mère de Mme Wang est originaire de la ville de Ningxiang, à quelques dizaines de kilomètres au sud d’Yiyang. À l’âge de treize ans, elle vient à Yiyang travailler dans l’usine de chaussettes Daren créée en 1920. C’est sur la base de relations familiales, étant apparentée à l’un des actionnaires de l’usine, qu’elle obtient cet emploi. Elle travaillera toute sa vie professionnelle pour Daren, débutant sa carrière comme ouvrière et la finissant comme responsable de l’un des trois ateliers de l’usine.
Le père de Mme Wang est, lui, né à cent cinquante kilomètres au sud de Yiyang, à Lianyun. Il poursuit des études secondaires, à la fin desquelles, sur la recommandation d’un oncle, chef de division dans les armées de Chiang Kai-shek, il entre dans la carrière militaire. Pendant la guerre civile (1945-1949), ce corps d’armée passe au camp communiste. Au lendemain de la prise d’Yiyang par les troupes communistes, il est nommé secrétaire général du parti communiste dans une usine textile de Yiyang, non pas Daren où travaille sa future épouse mais dans un autre établissement qui fabrique du tissu.
Mme Wang va faire toute sa carrière dans l’entreprise où est employée sa mère. En 1977, à la fin de ses études secondaires, elle entre à son tour dans l’usine Daren, être employé par l’unité de travail de ses parents étant un cas de figure usuel dans le cadre de l’économie planifiée. Elle est recrutée comme ouvrière. Comme sa mère, elle est l’aînée et il serait trop coûteux qu’elle entreprenne des études – chance qui sera offerte à sa sœur et à son frère cadets. Elle gagne à l’époque dix-neuf yuans par mois, un revenu important qu’elle remet à sa famille. En 1979, elle passe l’examen pour suivre les cours universitaires. Tout en travaillant à l’usine, Mme Wang reprend pourtant des études, à distance, en suivant des cours à la télévision pendant trois ans. Elle est ensuite nommée au bureau de la technologie de l’entreprise, puis est successivement en charge de la gestion et de la formation du personnel. Elle termine sa carrière comme cadre moyen (zhongceng ganbu) responsable des ventes. Mme Wang perd son emploi chez Daren en 1991 sans percevoir aucune indemnité (alors que son statut de xiagang lui donne théoriquement droit à percevoir des subsides). Elle a alors derrière elle quatorze ans d’une carrière dans l’industrie. D’ouvrière, elle est devenue cadre et a acquis des compétences relatives aux procédés de production, à la gestion du personnel et à la vente.
Le cas de Mme Wang n’est pas exceptionnel. Sur plusieurs générations, les histoires familiales sont étroitement liées à l’industrie textile du fait de la faible mobilité géographique et sociale caractéristique de la Chine d’après le Grand Bond en avant (et du recrutement par les entreprises d’État des enfants de leurs employés). D’autres entrepreneurs qui se sont établis à leur compte partagent le même itinéraire et se sont établis à titre privé dans le secteur même où ils étaient auparavant salariés d’entreprises d’État. Ainsi, Yiyang compte aujourd’hui plusieurs établissements privés qui fabriquent des chaussettes et qui sont à la fois possédés et dirigés par des anciens cadres de l’entreprise Daren. Les concurrents de Mme Wang sont ses anciens collègues.
 
La mobilisation de ressources localisées dans une phase de transition
 
 
Si Mme Wang a choisi de fonder une entreprise de fabrication de chaussettes, c’est d’abord parce qu’elle a une connaissance intime, personnelle et familiale, de ce secteur d’activité et parce qu’une main-d’œuvre nombreuse, bon marché et qualifiée est disponible à Yiyang :
« Il y a ici des avantages spécifiques. Les ouvriers avec des compétences sont nombreux […]. Dans une autre ville, ils pourraient gagner deux cents yuans, mais ils sont prêts à gagner cent yuans à Yiyang. »
La trajectoire de l’entreprise entre 1994, date de sa création, et 2002, lors de notre enquête, suggère aussi que d’autres ressources localisées ont été mobilisées. Les premiers fonds réunis par Mme Wang – l’accumulation primitive au sens de Karl Marx – le sont sur la base de transactions entre régions et d’un jeu sur les différentiels de prix entre territoires. Le capital social de Mme Wang – au sens de son réseau de relations et, en particulier, sa parenté proche – sont également mobilisés pour financer les premières activités. Au-delà de l’espace local, Mme Wang est confrontée au problème de la fabrication de sa réputation.
Un profit commercial sur la base de territoires différenciés
En 1991, Mme Wang est envoyée par l’entreprise d’État Daren à Shenzhen. Au début des années 1990, c’est la ville la plus développée et la plus riche du pays. Zone économique spéciale ouverte aux investissements étrangers depuis 1979, elle accueille massivement les délocalisations de l’industrie hongkongaise au lendemain de la signature en 1984 de l’accord qui organise la rétrocession de la colonie britannique aux autorités chinoises. Shenzhen est un point de contact privilégié entre l’économie chinoise et le reste du monde. Mme Wang revient à Yiyang avec une commande d’un client étranger de près d’un million de paires de chaussettes. C’est à son retour que Daren se déclare en faillite.
Si l’entreprise n’est plus à même de payer les salaires de ses employés, elle est à la tête d’un stock de près de deux millions de paires de chaussettes. Moyennant une commission sur les ventes, Daren met ce stock à la disposition de ses anciens cadres. En mars 1991, Mme Wang et l’un de ses collègues choisissent de partir pour Kunming, capitale de la province méridionale du Yunnan, à la conquête de marchés. Le Yunnan est une province alors relativement peu développée. L’entreprise ne paie aucun des frais qu’ils engagent pour leur déplacement et leur séjour sur place. Pour faire face à ces dépenses, Mme Wang vend son alliance en or. Une fois à Kunming, les deux associés louent un local où ils entreposent la marchandise qu’ils ont transportée et commencent à parcourir la province. Ils parviennent à écouler deux cent mille paires et gagnent près de dix mille yuans chacun, une somme qui équivaut à dix mois de leur salaire mensuel. Au milieu des années 1980, les nouveaux riches sont appelés des « foyers à dix mille yuans » (wan yuan hu) de revenu annuel. L’expression désigne alors les paysans qui ont su profiter au mieux de la décollectivisation des campagnes.
Ainsi, Mme Wang accumule son premier capital à la faveur d’un déplacement géographique. Ses premiers gains sont réalisés sur des opportunités de marché différentielles entre deux espaces du territoire chinois. Elle s’est faite l’intermédiaire entre un espace producteur (Yiyang) et un espace de clients (Kunming). C’est souvent le cas dans les années 1980 ou au début des années 1990 alors que les inégalités de développement et d’ouverture à l’étranger sont extrêmes. Le premier capital est souvent accumulé à la faveur d’un voyage dans le sud du pays (Shenzhen, Canton ou une autre province méridionale) où sont achetées des marchandises ensuite revendues dans des provinces centrales ou septentrionales – c’est en particulier le cas pour le prêt-à-porter car les consommateurs s’enthousiasment pour les produits venus du Sud et l’on parle de « mode de Shenzhen » (Shenzhen re). La possibilité pour d’autres entrepreneurs de distribuer en Chine – parfois avec le statut lucratif de « distributeur exclusif » – des produits fabriqués à l’étranger est à l’origine de bien d’autres fortunes.
Revenue à Yiyang, elle se rend compte que les entreprises d’État de la ville ferment les unes après les autres sous l’effet de la vive concurrence que leur livrent les entreprises de village et de district (xiangzhen qiye) nouvellement établies. Celles-ci, le plus souvent initiées et financées par les gouvernements locaux en zone rurale, constituent la fraction la plus dynamique de l’économie chinoise à la fin des années 1980 et au début des années 1990 et opèrent dans des conditions proches de celles d’une économie de marché. Elles fonctionnent hors des directives du plan, doivent répondre aux demandes de leurs clients, et sont dispensées des nombreux services que les entreprises d’État offrent à leurs employés, ce qui contribue à alléger leurs coûts de production. Mme Wang et son associé se procurent des marchandises auprès de l’une de ces entreprises pour les vendre dans le Yunnan. C’est donc à nouveau sur la base de la mise en rapport d’un producteur et d’un marché dans deux espaces géographiques différents, que nos deux entrepreneurs réalisent un profit. Un peu de valeur est néanmoins ajouté au produit car ils jugent l’emballage d’origine peu attractif et reconditionnent la marchandise. Pour financer cette opération, Mme Wang mobilise à la fois le capital accumulé lors de son premier voyage et emprunte, moyennant intérêt, auprès de sa mère et de sa sœur.
IMGIMGIMGIMFLes produits de l’entreprise, installée à Yiyang (Hunan), sont distribués dans plusieurs provinces © Patricia Batto/CEFC
Au retour de ce deuxième séjour dans le Yunnan, Mme Wang est à la tête d’un capital considérable de plusieurs dizaines de milliers de yuans. « J’avais jamais vu une pareille somme d’argent » commente-t-elle. Comme nombre des « nouveaux riches » de l’époque, Mme Wang achète un terrain. Son intention est de construire une maison où le rez-de-chaussée serait occupé par un atelier de production de chaussettes. Mais la qualité de la construction est tellement mauvaise que le projet échoue. Flouée par un entrepreneur véreux, Mme Wang perd l’essentiel des sommes avancées. C’est à cette date, en 1994, qu’elle décide, toujours avec le même associé, comme elle ancien employé de Daren, de créer sa propre entreprise de production de chaussettes.
Les ressources sociales mobilisées au profit de l’entreprise
Le partenaire de Mme Wang est un ancien responsable d’atelier et c’est donc sa principale contribution à l’établissement de l’entreprise ; il apporte peu de capital. L’essentiel des fonds sont empruntés par Mme Wang à sa mère, à son frère et à d’autres parents à qui elle verse un intérêt annuel de 12 %. Elle emprunte d’abord trois cent mille yuans, puis à nouveau six cent mille yuans. À ses débuts, l’atelier installé dans un local loué à un paysan compte douze machines, achetées neuves auprès d’un fabricant chinois de la province de l’Anhui.
À ce jour, Mme Wang n’a toujours pas contracté de prêt auprès du secteur bancaire. Il lui faudrait en effet fournir une garantie dont elle ne dispose pas.
« Les banques ne prêtent pas [aux entrepreneurs privés], confie-t-elle. Il faut avoir une somme déposée sur un compte comme garantie. Mais si je disposais déjà d’une épargne, pourquoi irais-je emprunter ? […] Parfois, je suis un peu en colère. J’ai un voisin qui est directeur d’une banque. Je lui ai demandé pourquoi il ne m’accorde pas de prêt. Il me dit qu’il y a une règle de ne pas nous donner de prêt. Alors je dois emprunter l’argent à des personnes privées. »
Comme partout en Chine, pour des raisons politiques et structurelles, le secteur bancaire public privilégie le financement des entreprises d’État et de celles qui sont proches des appareils du Parti et de l’État. Les entrepreneurs privés n’ont d’autre alternative que de se tourner vers des formes personnelles de crédit. De fait, le frère cadet de Mme Wang est sa principale source de financement. « Mon frère m’a été d’un grand secours. S’il n’avait pas été là, le développement n’aurait pas été aussi rapide ». Fils unique et cadet, il a pu faire des études. Diplômé d’un institut technologique de Changsha au début des années 1980, il profite des premiers programmes d’envoi d’étudiants à l’étranger. Au terme d’un cursus universitaire en Europe, il acquiert la nationalité de son pays d’accueil et travaille désormais pour une entreprise multinationale ayant des activités en Chine.
Au-delà de son réseau familial, Mme Wang confie que « nombreux sont ceux qui sont prêts à me prêter de l’argent, parce que ma parole a du crédit (wo jiang xinyong) ». Et voilà, en effet, une des ressources principales de l’entreprise : la bonne renommée de son patron au sein de l’espace social dans lequel elle interagit. Cela contribue à expliquer la part de l’informel dans la conduite de l’activité de l’entreprise. Ainsi le partenariat entre Mme Wang et son associé lors de la création de l’entreprise ne donne lieu à la rédaction d’aucun document écrit qui préciserait les conditions de l’association.
La bonne réputation de Mme Wang est une ressource localisée, associée à un réseau d’interconnaissances, qui lui permet d’emprunter facilement auprès de ses propres parents, et aussi d’acheter à crédit ses matières premières. Mais à l’extérieur de cet espace d’individus qui se connaissent, Mme Wang est confrontée à la question des possibilités de la confiance [19]. Comment avancer la marchandise à un commerçant d’une autre province et être sûr qu’il paiera ultérieurement ? Comment faire face au risque d’insolvabilité ? Certes, un contrat peut être signé, mais il est le plus souvent trop coûteux de faire appel à la justice, et les litiges sont rarement réglés devant les tribunaux [20].
Une réputation et une marque
Les produits fabriqués par Mme Wang sont des chaussettes de qualité, en coton et non en fibres synthétiques, dont les coûts de production et donc les prix de vente sont plus élevés que les articles fabriqués par les entreprises rurales. Il s’agit d’un choix qui, explique Mme Wang, s’associe à une forme particulière de gestion de son personnel :
« Je ne suis pas comme les autres patrons, depuis le début, j’ai fait attention à promouvoir la culture de l’entreprise. Par exemple, établir un standard de qualité pour les produits de l’entreprise. Je ne suis pas comme les autres patrons qui édictent une norme, moi j’ai discuté avec mes employés : je leur ai demandé de se mettre à la place d’un consommateur ; auriez-vous ou non envie d’acheter ces chaussettes ? […] notre production, il faut ne pas cesser d’en améliorer la qualité. »
Son marché, ce sont d’abord les grossistes de la seule ville d’Yiyang. Puis en 1995, elle apprend l’existence d’un marché spécialisé dans la chaussette situé à Shaozhou, au nord de Shanghai dans le Sud de la province du Jiangsu. Ce marché compte plusieurs centaines de grossistes qui vendent des chaussettes à des commerçants.
« Au mois d’août 1995, raconte Mme Wang, je suis allée à Shaozhou. J’ai fait imprimer des cartes de visite, et apporté quelques-uns de nos produits. Je distribue mes cartes de visite, montre nos produits. Il y a plusieurs centaines de vendeurs de chaussettes. Je vais de l’un à l’autre. »
IMGIMGIMGIMFÀ l’entrée de l’atelier de chaussettes « Guiren » : « La qualité d’aujourd’hui, c’est le marché de demain. » © Cliché Gilles Guiheux.
Mme Wang se met donc à vendre à l’extérieur de son espace d’origine.
« Si l’un de ces vendeurs est un client important pour nous et que ces affaires se portent mal, comment faire ? Au début, je me dis qu’il faut que je comprenne mes clients. J’ai rencontré l’un d’entre eux […]. Je me suis mise à discuter avec lui. J’ai appris qu’il avait des enfants. Les chaussettes, elles sont déjà bien emballées donc il n’a pas besoin de dépenser un yuan pour faire entrer la marchandise. Alors je lui ai dit : “vous pouvez d’abord vendre la marchandise et ensuite vous me réglerez”. Je lui livre de la marchandise pour un montant de quatre-vingt mille yuans. J’avais encore des doutes alors je me suis rendu chez lui. J’ai vu qu’il avait trois enfants, une vieille mère, qu’il ne serait donc pas du genre à partir à l’improviste. »
En l’absence d’institutions qui garantissent la sécurité de la transaction (la vente à crédit des marchandises), Mme Wang a recours à d’autres éléments pour s’assurer du bon déroulement de l’opération. La situation familiale de son acheteur constitue une garantie possible.
Désormais, le marché de l’entreprise (trois millions de paires de chaussettes annuellement) est national. Les clients sont des grossistes. Une partie de la production est vendue dans la province du Hunan, à Yiyang, Changde ou Changsha. Dans la capitale provinciale, l’entreprise a un représentant permanent, rémunéré par une commission sur les ventes. Entre un quart et un cinquième de la production est également désormais écoulé par l’intermédiaire de deux représentants à Yiwu dans la province côtière du Zhejiang. À cent kilomètres au sud de Hangzhou, Yiwu est un centre commercial national pour les articles de bonneterie, chaussettes et sous-vêtements notamment. Deux marchés y abritent plusieurs milliers d’établissements commerciaux. Les clients viennent non seulement de toute la Chine, mais aussi de pays étrangers en voie de développement, du Moyen-Orient, d’Asie du Sud-Est, d’Afrique et d’Amérique du Sud. Le projet de l’entreprise est de renforcer sa présence commerciale à Yiwu. Une sœur de Mme Wang, aujourd’hui résidente à Shenzhen, pourrait dans un avenir proche s’installer sur place. Elle serait à même d’ouvrir de nouveaux marchés, notamment à l’exportation car elle parle anglais.
L’élément sur lequel Mme Wang s’appuie pour établir la réputation de ses produits, c’est sa marque. En Chine, pendant trois décennies, la plupart des produits de consommation courante ne portaient pas de marque. L’étiquette figurant sur les articles de prêt-à-porter mentionnait tout au plus les références de l’usine dans laquelle ils étaient produits (usine textile n°x de Shanghai, par exemple). Seuls sont conservés quelques labels d’entreprises antérieures à 1949 qui avaient une solide réputation [21]. C’est le cas, on l’a mentionné, de la marque Daren qui a déjà plusieurs décennies d’histoire en 1949.
Les produits fabriqués par Mme Wang sont principalement vendus sous la propre marque de l’entreprise, même si une partie de son activité consiste à fabriquer en sous-traitance. Dès le début, la majorité de la production porte la marque « Guiren », qui présente un double avantage. L’un des deux caractères est, on l’a dit, commun au nom de l’ancienne entreprise d’État Daren, ce qui est une façon de s’approprier son héritage en termes de notoriété. L’expression est également connotée très positivement car elle désigne un individu de haute valeur morale toujours prêt à aider les autres.
Mme Wang est bien consciente de la valeur de sa marque, dont elle persuade ses ouvriers.
« Lorsque les affaires sont bonnes, je donne une prime aux ouvriers. Je leur explique clairement que la prime tient à trois éléments : le premier, c’est votre propre travail […] ; le deuxième, c’est la renommée de la marque “Guiren”, si vous vous fabriquez des chaussettes et que vous mettez à les vendre sur le trottoir, elles n’auront pas de succès. Donc le deuxième élément c’est la renommée de la marque ; le troisième élément, ce sont les clients. »
Le succès des produits « Guiren » est même à l’origine d’une période difficile pour l’entreprise. Parce que les produits portant ce label se vendent bien, un des clients de l’entreprise va se mettre à utiliser à son tour la même marque que Mme Wang et son associé ont omis de formellement déposer et enregistrer auprès d’une agence à Pékin (la procédure de dépôt d’une marque se fait auprès d’une administration centrale et coûte environ mille cinq cents yuans). En 1998-1999, des produits portant la même marque sont donc fabriqués par deux entreprises différentes, et à l’automne 2002, Mme Wang cherchait à négocier auprès de son concurrent indélicat le rachat de la marque (pour cette fois un montant de cinquante mille yuans). En attendant le règlement à l’amiable du litige [22], Mme Wang a fait le voyage à Pékin où elle a déposé quatre marques qui figurent sur les étiquettes de ses produits. Le nom « Guiren » n’apparaît que sur les boîtes d’emballage comme le nom de l’usine (et non la marque du produit).
L’entreprise dont nous venons de retracer l’itinéraire utilise l’espace comme ressource à plusieurs titres. Mme Wang, au lendemain de la perte de son emploi dans une entreprise d’État, a d’abord, comme nombre d’entrepreneurs chinois, créé de la valeur en exploitant les différences régionales, mettant en rapport un produit et un marché situés dans deux espaces distincts. L’espace, peu intégré, a en Chine une valeur différentielle, et ce d’autant que les niveaux de développement et d’ouverture à l’étranger varient grandement d’une province à l’autre, ou d’une région à l’autre à l’intérieur d’une même province. Un bien, produit ou compétence, aura une valeur différente de sa valeur d’acquisition dans un espace distinct de son espace d’origine. Nous sommes là dans une perspective économique classique de la valeur différentielle des territoires. De même les gains réalisés par le frère de Mme Wang, comme salarié d’une société multinationale, sont-ils réinvestis en Chine centrale pour financer l’entreprise familiale.
Sans doute faut-il voir là l’une des spécificités du cas chinois au regard des transitions en Europe de l’Est. Le caractère graduel et fragmenté des réformes a créé des opportunités de gains pour les individus maîtrisant plusieurs espaces, que ce soit entre la côte et l’intérieur, le Sud et le Nord, ou entre la Chine et l’étranger [23]. Une autre caractéristique chinoise est la longue – et encore inachevée – mise en place du cadre institutionnel, un processus qui distingue le cas chinois des thérapies de choc mises en œuvre en Europe [24]. Mais il est vrai que l’environnement économique chinois de la fin des années 1990 est très largement dérégulé ; il n’y a plus de planification, plus de prix fixé, plus de protection des entreprises d’État moyennes et petites.
Une fois son premier capital accumulé sur la base de différences d’opportunités, Mme Wang revient dans son espace d’origine, la ville d’Yiyang. C’est là qu’elle décide de se lancer dans une aventure industrielle parce qu’est disponible une main-d’œuvre à la fois bon marché et bien formée. Elle entend exploiter la « culture locale », fruit de l’implantation d’une industrie textile à Yiyang au début du xxe siècle et de son développement sous le régime maoïste. C’est là aussi qu’elle dispose d’un capital de relations. C’est d’abord auprès de sa parenté qu’elle emprunte les sommes dont elle a besoin pour financer son installation et son développement. C’est à Yiyang qu’elle trouve un associé, ancien technicien de l’entreprise d’État, qui va être responsable du suivi des machines. Et les réseaux sociaux qu’elle a construits lorsqu’elle était salariée d’une entreprise d’État sont sollicités une fois qu’elle s’établit à son propre compte. Les relations avec les administrations (en particulier fiscales) n’ont pas été évoquées, mais à Yiyang comme ailleurs en Chine, elles tiennent de la négociation et du marchandage et non du respect des réglementations. Dans ce cadre, ce sont les relations personnelles entretenues avec les cadres locaux qui comptent et qui garantissent un environnement stable. De fait, sur plusieurs points, Mme Wang ne respecte pas la législation en vigueur, mais comme elle procure du travail à des dizaines de personnes dans une ville durement affectée par le chômage, les administrations préfèrent ne pas interférer. Les liens tissés par Mme Wang avec la société locale lui assurent donc un accès à des ressources en termes de travail et de capital, mais aussi un indispensable appui bureaucratique. Ils sont l’une des conditions de réussite de l’entreprise.
Ce fort ancrage local n’empêche pas un rayonnement de l’entreprise dans d’autres espaces. Mais, alors, dans un environnement incertain, où la pratique contractuelle et le recours au droit et à la justice en cas de litige sont peu probables, des relations personnelles entretenues avec ses interlocuteurs (clients, fournisseurs, administrations) sont la seule garantie de la sécurité des transactions. Les interactions lointaines prolongent les liens locaux.
Enfin, émerge à Yiyang un discours sur la valeur de l’histoire industrielle locale comme ressource mobilisable pour le développement économique actuel. Après trente ans de maoïsme, et vingt-cinq ans de réforme et d’ouverture, la dimension locale de l’économie, souvent niée – pendant le Grand Bond en avant, toutes les provinces sont incitées à se doter d’une structure industrielle complète – est comme réinventée. Et nous l’observons ici, non pas au niveau des politiques nationales ou même provinciales, mais à l’échelle d’une des spécialisations industrielles d’une ville de petite taille. Certes, en Chine, sous l’effet de la croissance économique, de l’ouverture et de la mobilité accrue des hommes et des capitaux, à bien des égards, les différences locales sont nivelées. La forme des villes s’homogénéise ; des formes urbaines semblables d’un point à un autre du territoire remplacent des quartiers qui avaient plusieurs siècles d’histoire. Les produits, et les modes de consommation, circulent plus rapidement. Les chaînes de magasins en franchise contribuent à l’uniformité des commerces. Mais en même temps, on assiste à un processus de reconstruction des histoires locales. Un travail de mémoire est fait sur les particularismes locaux qui remonte bien au-delà de 1949, voire à la Chine ancienne et antique. Les publications d’histoire locale, revues ou ouvrages, y compris dans ses dimensions commerciales ou industrielles sont innombrables. C’est l’une des conséquences de la déconcentration des pouvoirs qui a accompagné les réformes, et qui a eu notamment pour conséquence la création de multiples médias (presse, radio, télévision) à l’échelle locale. Cela se produit aussi sous l’effet du développement du tourisme et de la concurrence que se livrent les territoires pour attirer les visiteurs. Notre hypothèse est que des forces économiques individuelles et collectives, les administrations, mais aussi les entreprises et les associations d’entrepreneurs, œuvrent dans le sens de la construction ou de la reconstruction d’identités économiques locales. Ici, l’association entre un produit et un territoire agit comme un facteur de différenciation ; sous l’effet d’une concurrence extrêmement vive, les acteurs économiques mobilisent des marqueurs territoriaux comme argument de promotion et de vente. Là, la fabrication d’une identité économique sert à mobiliser les énergies locales parce qu’on ne peut compter ni sur les investissements étrangers, ni sur l’aide du gouvernement central.
 
NOTES
 
[1]Roy Bin Wong, « The Political Economy of Chinese Rural Industry and Commerce in Historical Perspective », Études rurales, n° 161-162, 2002, Isabelle Thireau (éd.), Le Retour du marchand dans la Chine rurale, pp. 153-164.
[2]C’est aussi pour des raisons politiques que les réformes ont été progressives et partielles. Le gouvernement central a dû conquérir des soutiens à son projet. Les réformes ont été l’objet de tractations « particularistes » ; elles n’ont pas pris la forme de la promulgation de règles nouvelles universellement applicables sur l’ensemble du territoire, mais ont fait l’objet de négociations et de marchandages entre le gouvernement central et les acteurs locaux cherchant à maximiser leurs intérêts particuliers. L’ouverture a donc été réalisée par une série d’arrangements successifs qui ont permis de construire progressivement le consensus politique. Voir, par exemple, Susan L. Shirk, How China Opened its Door ? The Political Success of the PRC’s Foreign Trade and Invesment Reforms, Washington DC, The Brookings Institution, 1994.
[3]Une série d’entretiens a eu lieu avec Mme Wang (dont ce n’est le vrai nom), des responsables locaux de l’administration et du Parti, et d’autres travailleurs licenciés des entreprises d’État.
[4]Pour une définition du secteur « privé » en Chine, voir notre article Gilles Guiheux, « La critallisation inachevée du secteur privé », Perspectives Chinoises, n° 71, 2002, pp. 24-35.
[5]Zhang Houyi, Ming Zhili, Liang Zhuanyun (éd.), Zhongguo siying qiye fazhan baogao n° 3, 2001 (rapport sur le développement des entreprises privées en Chine), Pékin, Shehuikexue wenxian chubanshe, 2002, p. 22.
[6]Voir notamment Jean C. Oi, Rural China Takes Off. Institutional Foundations of Economic Reform, Berkeley, University of California Press, 1999 ; Jonathan Unger et Anita Chan, « Inheritors of the Boom : Private Enterprise and the Role of Local Government in a Rural South China Township », The China Journal, n° 42, 1999, pp. 45-74.
[7]Yiyang shi zhi, (chronique de la ville de Yiyang), Pékin, Zhongguo wenshi chubanshe, 1990, p. 220.
[8]« Chaussettes occidentales » car ce qui en tient lieu en Chine est une bande de tissu enroulée autour de la cheville. Ce sont les Occidentaux qui introduisent la chaussette en maille.
[9]Yiyang xian zhi (chronique du district de Yiyang), Yiyang, Yiyang xianzhi pianzuan weiyuanhui, 1992, p. 243.
[10]Yiyang diqu zhi (chronique de la région de Yiyang), Pékin, Xinhua chubanshe, 1997, p. 1115.
[11]Yiyang shi zhi, op. cit., pp. 220-221.
[12]Yiyang diqu zhi, op. cit., p. 1115.
[13]Il s’agit d’un espace qui rassemble plusieurs centaines d’échoppes privées, à la fois des espaces de production et de vente. Les produits sont quasi équivalents d’une échoppe à l’autre.
[14]Gilles Guiheux, « D’une entreprise d’État à un marché spécialisé. La reconversion d’un espace économique urbain dans la province du Hunan », Perspectives Chinoises, n° 77, 2003, pp. 4-17.
[15]China Statistical Yearbook 2003, Pékin, China Statistics Press, 2003, p. 494.
[16]Ibid.
[17]À la différence de ce qu’observe David S. G. Goodman – « Localism and Entrepreneurship : History, Identity and Solidarity as Factors of Production », in Barbara Krug (éd.), China’s Rational Entrepreneurs. The Development of the New Private Sector, Londres, RoutledgeCurzon, 2004, pp. 139-165 – le discours évoqué ici est le fait des acteurs locaux, entrepreneurs et responsables politiques et économiques, et non fabriqué par la direction politique provinciale.
[18]Sur la mutation de la danwei dans le cadre des réformes, voir Corine Eyraud, L’entreprise d’État chinoise : de « l’institution sociale totale » vers l’entité économique ? Paris, L’Harmattan, 1999.
[19]On retrouve ici la capacité des entrepreneurs à mobiliser des contacts personnels sur une vaste aire géographique analysée par Mark Granovetter (« la sociologie économique des entreprises et des entrepreneurs », Terrains & travaux, n° 4, 2003, pp. 167-206).
[20]Sur le faible recours aux tribunaux et la préférence pour des formes de médiation, voir Isabelle Thireau et Wang Hansheng, Disputes au village chinois. Formes du juste et recompositions locales des espaces normatifs, Paris, MSH, 2001.
[21]Shen Yuan et Liu Shiding, « Histoire de marques », in I. Thireau, Le Retour du marchand…, op. cit., pp. 67-76.
[22]Les parties prenantes cherchent à éviter d’avoir recours à la justice jugée inefficace. Cet épisode constitue un exemple des conflits entre acteurs économiques qui participent du processus de construction de normes des produits. Voir Alessandro Stanziani (éd.), La qualité des produits en France, xviiie-xxe siècles, Paris, Belin, 2003, introduction, pp. 5-22.
[23]Voir David Zweig, Internationalizing China. Domestic Interests and Global Linkages, Ithaca, Cornell University Press, 2002.
[24]Sur la gradualisme des réformes et la spécificité du cas chinois, voir le débat entre Wing Thye Woo (« The Real Reasons for China’s Growth », The China Journal, n° 41, 1999, pp. 115-137) et Thomas Rawski (« Reforming China’s Economy : What Have We Learned ? », ibid., pp. 139-156).
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