2004
Genèses
Dossier : Espaces de l’activité économique
Le marché de l’excellence : le classement des grands crus à l’épreuve de la mondialisation
Marie-France Garcia-Parpet
L’article analyse les modalités de valorisation des vins face à l’importance accrue des marchés internationaux et montre comment la construction de la valeur symbolique dépend de mécanismes sociaux particuliers, mais fondamentaux pour expliquer l’évolution des prix de ces biens. Le choix de deux régions qui diffèrent dans leur histoire, dans leur position dans le champ viticole français, permet de mettre en lumière le fait que des producteurs peu favorisés par les institutions en vigueur sont plus enclins à rompre avec la conception traditionnelle de la valorisation des vins.
This articles analyses how wines are valued in the face of the increasing weight of international markets and how the construction of symbolic value depends on particular social mechanisms that are essential for explaining the evolution of the prices of these goods. The choice of two different regions, each with its own history and position in the world of French winegrowing, brings out the fact that producers who are not favoured by the institutions in place are more inclined to break away from the traditional conception of wine valuation.
Contrairement aux pays du Nouveau Monde, où la qualité des vins est désignée par celle des cépages ou par des marques, le champ viticole français est constitué de telle façon que les stratégies des producteurs sont structurées par leur appartenance ou non à une appellation d’origine contrôlée (AOC) qui, elle-même, dépend de la notoriété de la région où elle est située. Or c’est parmi les appellations d’origine contrôlée que figurent les vins prestigieux, et toutes les instances de consécration reprennent cette opposition entre vins de table et vins d’AOC, de même que l’impossibilité absolue de comparer entre eux des vins d’appellations différentes : l’excellence ne peut être reconnue qu’à l’intérieur d’une même appellation. Cette institutionnalisation de la qualité, qui a vu le jour au début du siècle lors d’une crise opposant propriétaires et négociants, a assuré pendant longtemps une position privilégiée des vins français sur le marché interne et sur les marchés mondiaux. La restructuration récente du marché mondial, due à la montée en puissance de l’offre de vin de « qualité » des pays du Nouveau Monde et à une recomposition de la demande mondiale au détriment des critères d’excellence français, a eu pour effet de concentrer les enjeux autour des principes qui sont à la base des jugements et de l’appréciation du vin. L’analyse de stratégies de producteurs situés dans deux régions – le val de Loire et le Languedoc-Roussillon – qui n’ont pas intégré au même moment, ni de la même façon, l’institutionnalisation des AOC, permettra de voir les liens entre les diversités de stratégies mises en œuvre à l’intérieur du territoire français et les batailles de classement qui dominent la scène internationale. La construction historique sui generis des AOC a, en effet, un rôle structurant sur les dispositions des producteurs qui, selon leur position dans la hiérarchie de la valeur des vins socialement instituée, sont amenés à entretenir un rapport différent aux délimitations territoriales instaurées et à leur notoriété.
L’exemple de l’appellation « chinon » dans le val de Loire, qui occupe actuellement une position de challenger, nous permet d’analyser le travail de valorisation des producteurs dans une logique d’appellation – c’est-à-dire les soins apportés par les producteurs à leur propre production, à la gestion de leur exploitation et à la mise en valeur des constellations constituées par les appellations et les régions – dans laquelle sont impliqués les autres producteurs, les professionnels du vin, les représentants des organisations professionnelles et les autorités locales ou régionales.
L’étude des stratégies des producteurs du Languedoc-Roussillon ayant développé, depuis la fin du xixe siècle jusque dans les années soixante-dix, une viticulture de masse, nous permettra de mettre en lumière, comment des producteurs peu favorisés par les institutions et les croyances en vigueur, ont été plus sensibles aux transformations survenues dans la profession sur la scène internationale, et plus enclins à rompre avec la conception traditionnelle de la valorisation des vins et à adopter des règles du jeu qui leur sont plus favorables.
L’analyse de ces deux régions se prête à mettre en évidence la diversité des dynamiques d’internationalisation et l’importance de la question des classements dans la compétition économique. Cette étude discutera les modalités de valorisation des vins face à l’importance accrue des marchés internationaux, voulant montrer comment la construction de la valeur symbolique dépend de mécanismes sociaux particuliers, mais fondamentaux pour expliquer l’évolution des prix de ces biens.
L’institutionnalisation des AOC : la territorialisation d’un corps
La consommation et la production du vin en France remontent à plusieurs siècles et ont fait très tôt l’objet de l’intervention des pouvoirs politiques. Mais ce sont les risques d’un accroissement de la domination des négociants sur le circuit des vins et l’expansion de la production de masse de la fin du
xixe siècle qui sont à l’origine d’une réglementation spécifique. L’institution des appellations d’origine contrôlée constitue l’aboutissement d’un long processus historique consacré par le décret de 1935, qui a conduit un ensemble de producteurs à élaborer une catégorie de vin sous l’autorité du Comité national des appellations d’origine devenu, en 1947, l’Institut national des appellations d’origine (INAO). Leur principe de sélection repose en grande partie sur une base territoriale
[1].
Les AOC, construction historique d’un mode de faire-valoir légitimé par l’État, fonctionnent comme un corps en inscrivant dans un territoire un numerus clausus des appellations et des superficies. Ainsi les décrets de reconnaissance, élaborés par des commissions d’experts et approuvés par le Comité national, commandent le droit d’entrée dans la production de qualité – les vins d’AOC – et, par conséquent, la distribution des chances de profit. L’INAO limite les superficies à l’intérieur de périmètres reconnus comme possédant les qualités requises par l’institution. Des droits de plantation pour les nouveaux vignobles sont accordés en fonction de la validité économique de l’opération, ou bien, plus récemment, d’une politique sociale (notamment l’attribution de droits spéciaux aux jeunes viticulteurs qui veulent s’installer ou à des formes de production privilégiées comme les coopératives). C’est cette rareté socialement instituée qui est à l’origine d’un marché des droits de plantation : des producteurs ayant cessé leurs activités vendent ainsi leurs droits, par l’intermédiaire d’un courtier ou par une annonce dans les journaux, à des producteurs qui veulent s’installer ou bien étendre leur superficie d’exploitation. Les appellations ont figé une hiérarchie historiquement construite, notamment entre les régions, et ont renforcé les contours des différences instituées antérieurement, de même que le pouvoir des propriétaires contre les négociants.
Cette construction historique a abouti à un système d’organisation économique qui obéit à deux logiques spécifiques : d’une part l’organisation par l’État du marché du vignoble de masse, sujet à des déséquilibres structurels de l’offre, soumis à un examen étroit de sa croissance et à une organisation contraignante du marché reposant sur un contrôle des mises en marché, avec obligation de stockage et de distillation qui s’inscrit dans le cadre européen ; d’autre part, la création des AOC, qui a induit une rente d’appellation dans les vignobles réputés, forme de corporatisme dans lequel les professionnels parviennent à maîtriser les conditions d’accès au label, la réglementation des conditions de production, sans que l’État n’intervienne directement dans l’organisation du marché
[2]. Jusqu’au début des années quatre-vingt, cette dualité se retrouve dans la commercialisation des vins dont la distribution en France est assez nettement différenciée.
Même si ces deux formes d’institutionnalisation du marché ont évolué, de telle sorte que les différences qu’elles avaient contribué à renforcer tendent à diminuer (augmentation du nombre d’appellations, extension des superficies cultivées et de l’appellation d’origine à d’autres produits que le vin, présence plus forte de l’État dans l’INAO et création de catégories intermédiaires entre l’AOC et les vins de table), il n’en reste pas moins que ces deux institutionnalisations de la production impriment une hiérarchie entre les produits. Les guides Hachette, par exemple, définissent les AOC comme « la classe reine, celle de tous les grands vins ». C’est parmi les AOC que figurent des catégories plus prestigieuses comme les appellations « village », les « premiers crus », « crus bourgeois », etc. Les producteurs de vins de pays et de vins courants sont d’emblée pénalisés dans la compétition et ne participent pas aux mêmes concours. Indépendamment de la qualité réelle du vin, les experts, les professionnels du vin et les consommateurs tendent traditionnellement à attribuer une plus grande valeur aux AOC. Cette distinction est reprise en France par une littérature dont l’impact est renforcé par l’importance de la grande distribution qui a acquis une place prépondérante dans la vente au détail des vins, et qui l’utilise pour faire sa promotion.
Le décret de reconnaissance d’une appellation ne suffit pas par lui-même à en assurer la notoriété. Le label
[3] n’est pas accordé au producteur une fois pour toutes, mais annuellement par l’agrément de la production. Il suppose le respect d’un certain nombre de règles de production auquel veillent les représentants de l’INAO et les représentations des syndicats professionnels de l’appellation. Par ailleurs, toutes les appellations ne jouissent pas de la même notoriété, et le travail de valorisation des vins suppose de contribuer à préserver ou à transformer la hiérarchie établie suivant leur position dans le champ de production viticole. L’analyse du cas de l’appellation « Chinon » nous permet de mettre en lumière les conditions sociales qui ont permis à l’appellation et à ses producteurs de gagner en notoriété. L’institutionnalisation de l’AOC est telle que le producteur existe, autant dans le groupe par elle constitué que par le groupe qui tente d’imposer les principes de son identité.
Appellation d’origine contrôlée et tradition
Contrairement aux vins de Bordeaux ou de Champagne, qui bénéficiaient déjà de prestige international lors de l’institution des AOC, les vins de Chinon étaient « confidentiels » lorsqu’ils ont été reconnus d’« origine » et destinés à une clientèle régionale. S’ils restent à l’écart des palmarès qui retiennent les vins les plus chers comme La cote des grands vins de France (Hachette), où ne figurent que les vins de la vallée du Rhône, de Bourgogne, de Bordeaux et d’Alsace, les vins de Chinon sont présentés dans les revues spécialisées comme ayant une position de challengeur par rapport aux vins de Bordeaux, en même temps que bon nombre de vins dotés de propriétés gustatives sensiblement identiques comme le madiran ou les vins du Languedoc.
Étiquette d’un vin de l’AOC Chinon : le nom de l’appellation y figure en gros caractères, les noms du domaine et du propriétaire en plus petit. © DR.
Les récompenses instituées sont organisées de telle manière que le capital symbolique spécifique des producteurs dépende principalement de l’appellation et en partie seulement du travail de valorisation de leur production propre. Si l’individualité des producteurs est conservée, voire stimulée, puisque les concours mettent en compétition les différents producteurs d’une même appellation, c’est le nom de Chinon qui figure en gros sur l’étiquette, le nom du producteur apparaissant en plus petit. Le seul producteur (en même temps négociant) de l’appellation, qui atteint une notoriété suffisante pour revendiquer sur ses plaquettes publicitaires une métonymie entre Chinon et ses vins, en en faisant pratiquement une marque, est en même temps reconnu comme leader de l’appellation, « ayant beaucoup fait pour leur valorisation
[4] ». Les producteurs (ayant pour la plupart entre huit et cinquante hectares) sont en effet conduits à un double travail de valorisation concernant leur propre vignoble et le vignoble de l’appellation. Ce travail a consisté, dans les années qui ont suivi le décret de reconnaissance, en la suppression de la culture de 50 % de cépages hybrides au profit du « cabernet franc », cépage « noble » reconnu comme adéquat par les experts, au passage d’une production en vrac à une production en bouteilles qui a permis la valorisation du vin de garde et la vente directe
[5]. Il s’est poursuivi par un resserrement des critères d’agrément (pour bénéficier du label AOC, la production est annuellement testée par un jury traditionnellement composé de producteurs de l’appellation recrutés par l’ingénieur de l’INAO). Ces efforts de valorisation de l’appellation ont donné lieu, dans un premier temps, à une forte différenciation (notamment l’exclusion des petits producteurs et de ceux qui étaient plus proches des agriculteurs), associée à une certaine homogénéisation qui concerne ceux qui se sont spécialisés dans la viticulture et ont pu persister dans la production viticole. Actuellement, c’est encore une logique d’appellation qui alimente l’espoir d’une partie des producteurs les plus performants de construire leur notoriété en essayant de se démarquer du reste des producteurs en créant un « cru ».
La fabrication des vins doit se conformer aux règlements contenus dans le décret d’AOC et aux usages locaux : c’est en partie l’élevage du vin qui fait la différence avec les vins de Bordeaux (bon nombre d’entre eux sont réalisés à partir du même cépage). Dans l’appellation « chinon », l’usage veut que ce vin soit élevé dans des fûts de bois âgés de plusieurs années et non comme cela se fait dans la région de Bordeaux, dans des fûts renouvelés annuellement. « Ils doivent être ronds au départ [c’est-à-dire moins tanniques], sinon ils ne reflètent plus le terroir. » Produire des vins trop boisés, c’est voir diminuer ses chances de récompense dans les concours, s’exposer à la critique de ses pairs (les producteurs de l’appellation « chinon »), à leur censure morale qui s’accompagne d’une inéligibilité aux postes de représentation de politique locale et d’organisation professionnelle.
Ce travail d’ordre technique s’est doublé d’un faire-valoir collectif par la création en 1963 d’une confrérie, reconnue comme la seconde de France. Lieu de consommation rituelle, celle-ci est également une forme de commercialisation déniée très efficace
[6]. Contrairement à certaines appellations qui comptent plusieurs syndicats, le syndicat des vins de Chinon représente toute l’appellation et travaille en étroite collaboration avec la confrérie. Les deux ont le même siège, la même secrétaire et un certain nombre de dirigeants communs ; le secrétaire général du syndicat des vins est même temps « Grand Maître de la Confrérie ». Le fait que François Rabelais soit né dans une commune des environs et qu’il ait mentionné dans ses écrits la dégustation de Chinon, constitue une caution culturelle systématiquement exploitée par les viticulteurs et par la confrérie. Un grand nombre de manifestations et d’espaces culturels, d’associations, de caveaux prennent le nom de cet écrivain. Ce rapprochement avec Rabelais permet par exemple au
Guide Bernard
[7] de mentionner l’existence d’un pays imaginaire car sans frontières administratives, la Rabelaisie, avec Chinon (au lieu de Tours) comme capitale de la Touraine, découpage bien avantageux qui permet de soustraire l’appellation « chinon » à l’appellation générique moins valorisante de la Touraine… Recrutant ses membres par parrainage, elle privilégie les rituels d’intronisation visant un public de décideurs et de personnalités influentes, françaises ou étrangères.
La valorisation des vins les plus prestigieux (bordeaux, champagne, bourgogne) est liée, entre autres, à la présence de négociants puissants et d’événements connus mondialement dans les milieux œnophiles, comme la vente aux enchères annuelle des hospices de Beaune ou les enchères de Christie’s. La valorisation des vins du val de Loire, qui occupent traditionnellement une place beaucoup plus modeste dans la hiérarchie des vins, n’a pas obéi à la même logique que celle des vins les plus prestigieux. Elle n’a pas mis en jeu l’intervention de négociants, pour la plupart originaires de la région nantaise, où les appellations sont moins valorisées et ne disposent pas d’un capital symbolique à la mesure des producteurs prétendant accéder à une plus grande notoriété. La commercialisation la plus valorisante résulte le plus souvent de la pratique de la vente directe, vente à la propriété, exposition sur les foires locales ou sur les salons destinés au grand public, qui regroupent une clientèle en fonction de critères externes au champ œnologique – « salon des caves particulières », association basée sur le principe de contrôle par le producteur de tout le processus de production, « salons d’agriculture biologique », etc. – et de la construction de réseaux souvent caractérisés par une dénégation de l’aspect commercial.
La Confrérie des bons entonneurs rabelaisiens. © DR.
Marché international et identité « val de Loire »
La création du salon des vins de Loire en 1985 résulte des intérêts croisés et des compétences distinctes d’autorités politiques d’une ville cherchant à en dynamiser les activités commerciales et de viticulteurs de la région à la recherche de nouveaux débouchés. Fréquenté, lors des premières années d’existence par un certain nombre de producteurs de proximité qui voulaient y voir, malgré sa vocation annoncée, des opportunités de vente que procure un salon destiné à une clientèle locale d’amateurs, le salon est actuellement le lieu de rencontre de « professionnels » originaires d’appellations plus éloignées comme celles de « sancerre », « pouilly » et d’appellations du pays nantais. Les soixante-trois appellations du val de Loire y sont représentées chaque année avec environ cinq cents exposants qui interagissent avec des professionnels de la restauration, des représentants de la grande distribution, des négociants, des importateurs et des exportateurs. Selon la revue
Drinks International, les visiteurs étaient évalués à neuf mille en l’an 2000, dont 10 % d’étrangers
[8].
Les négociants qui se sont sentis menacés par cette initiative et les organisations professionnelles, qui n’ont pas cru d’emblée à l’efficacité d’une telle institution, se sont progressivement investis dans l’opération. Le souci d’une prise de distance avec le salon tel qu’il a été conçu les premières années, pendant lesquelles une journée était destinée au grand public, demeure très présent. Les fréquents commentaires des exposants sur le fait que la gestuelle de la dégustation est bien celle de « professionnels » (les vins dégustés sont recrachés et non bus) et la satisfaction que cette remarque leur procure sont indicatifs du souci constant qu’ont les participants du salon de s’assurer de la transmutation qu’ils tentent d’imprimer à cet espace marchand.
Au-delà d’une simple confrontation de l’offre et de la demande, la réalisation annuelle du salon produit une image de ce qu’il y a de plus performant (notamment dans l’appellation « chinon », moins de 10 % des producteurs y participent). Cet événement joue un rôle actif dans cette construction, dans les pratiques des producteurs et dans le jeu des classements au sein de l’espace viticole. Fréquenté et parcouru par les agents qui dominent le marché, le salon a un rôle significatif dans les représentations et dans l’institutionnalisation du marché avec ses nouveautés, ses traditions et ses pratiques légitimes. La participation au salon est en effet un élément constitutif d’une carrière viticole. Les représentants des organisations professionnelles et les producteurs sont unanimes à dire qu’il est « incontournable pour les viticulteurs professionnels » (notion qui recouvre compétences œnologiques, commerciales et un certain volume de production). Chaque année les exposants découvrent de nouveaux interlocuteurs qu’ils soient partenaires, acheteurs, professionnels du vin ou prescripteurs et acquièrent de nouvelles dispositions économiques, notamment dans leurs stratégies de présentation.
Toute l’organisation du salon tend à construire la qualité de ses produits et de ses producteurs. Son affirmation dans une vocation internationale est l’objet d’un travail permanent de la part de ses promoteurs (direction du parc d’exposition, organisations interprofessionnelles, institutions d’État pour la valorisation des vins…). Chaque année un ou plusieurs pays étrangers font l’objet d’une attention particulière : importateurs et journalistes sont invités à séjourner pendant le déroulement du salon, à prendre part à la soirée de gala qui réunit les autorités politiques viticoles. Les institutions officielles d’aide à l’exportation, notamment le Centre français du commerce extérieur, jouent un rôle important dans le financement de ces opérations, dans l’information des modalités techniques d’exportation et sur l’état des marchés viticoles dans les différents pays étrangers. Les compétences pour la conquête des marchés étrangers sont stimulées par la réalisation d’un concours annuel par l’Office national interprofessionnel des vins (Onivins) qui récompense la constitution des meilleurs dossiers pour la vente à l’exportation et la composition du meilleur stand.
La création du prix du Liger d’Or, destiné à promouvoir les vins des appellations de la région et à construire leur identité, à condition d’être exposant ou de disposer d’une production minimale pour se présenter au concours a, entre autres, pour effet de légitimer des modèles de production. Comme pour les biennales dans le marché de l’art
[9], le salon a une fonction de qualification des producteurs et des négociants et joue le rôle d’une académie. L’organisation du concours des vins de Loire fait corps avec l’organisation du salon, réaffirme la hiérarchie historiquement construite entre vins d’appellation d’origine contrôlée et vins de table ou vins de pays : seuls les premiers peuvent concourir. Le concours contribue à réaffirmer l’orthodoxie des valeurs œnologiques locales ou régionales et, par ce moyen, réaffirme aussi une segmentation de l’offre. Composé dans sa grande majorité d’œnologues, de producteurs et de professionnels du vin de la région du val de Loire, le jury veille à faire respecter la typicité des vins, en censurant les vins trop boisés (évoquant les bordeaux), les rosés trop colorés (qui rappellent ceux de Provence) et les rouges trop aromatiques (trop proches des vins du Languedoc-Roussillon).
Regroupant physiquement les producteurs dans un même lieu, utilisant les mêmes symboles (le logo des vins de Loire avec une fleur de lys pour évoquer la vallée des rois), le salon vient renforcer une unité identitaire fortement désirée depuis quelques années par les organisations professionnelles de la région qui considèrent urgent de constituer une interprofession comme il en existe en Bourgogne ou en Bordelais. En 2000, par exemple, l’entrée du salon était constituée par un vaste tunnel formé de tentures noires, d’où se détachaient des photos de vignobles de la région et l’affichage du classement de la Loire comme patrimoine mondial de l’Unesco, pour ses paysages et sa culture.
L’orientation internationale des efforts, l’investissement économique des participants du salon et l’innovation même du label « Salon des Vins de Loire », censé concentrer les propriétés les plus distinctives des produits proposés, coïncident avec un changement structurel de la demande de vin sur le marché mondial et des manières de boire, qui va de pair avec la montée en puissance des prescripteurs, notamment de l’importance de la littérature spécialisée et des rubriques œnologiques de la presse
[10]. Toute l’organisation du salon et l’organisation d’un concours, instituant un palmarès des meilleurs viticulteurs, cherchent à créer un « événement » qui doit permettre d’attirer plus d’une centaine de journalistes du monde entier. Leur accueil et leur prise en charge financière, sont l’objet d’efforts constants et suscitent du même coup la parution de reportages et de palmarès dans les revues nationales et internationales, voire de numéros spéciaux
[11]. Une des revues françaises des plus prestigieuses, la
Revue des vins de France a notamment publié en mai 1998
[12] un article intitulé « Le réveil d’un géant », en soi très prometteur, et déclinant tout au long de l’article des superlatifs pour qualifier l’événement.
L’excellence œnologique au-delà des frontières nationales : continuité ou rupture ?
Si le travail de valorisation des « Vins de Loire » a jusqu’ici produit ses effets sur la scène nationale, les producteurs sont néanmoins souvent conduits à s’exprimer en termes de cépage, dans leurs entretiens avec leurs correspondants à l’étranger, comme on peut le constater dans un entretien accordé à la revue
Wine par l’un des producteurs les plus renommés de l’appellation qui parle de son cabernet-franc. Les références culturelles, qui, conjointement à des pratiques culturales, ont contribué à la valorisation des vins de Chinon dans un espace social où la culture française est familière se révèlent souvent inefficaces dans un espace culturel plus diversifié. C’est ce que tend à démontrer le commentaire du journal du Centre-Ouest,
La Nouvelle République
[13] sur le salon de 1999, qui ne cite pas le vainqueur du Liger d’Or (récompense instituée par les organisations professionnelles du val de Loire) et met à l’honneur un producteur de quart de chaume, qui a remporté le prix du concours
The wine Spectator, mettant en compétition des vins de tous les pays du monde dans les catégories génériques (rouge, blanc, et liquoreux). Ce n’est pas la région, ainsi que l’organisation professionnelle qui fait corps avec elle et sa conception des vins qui est mise en valeur, mais un producteur dont la production est comparée à des vins qui ont des caractéristiques différentes de l’univers régional de référence : ce qui déplace sensiblement les critères d’excellence.
C’est ce décalage entre les perceptions des valeurs œnologiques qui vont permettre à des producteurs du Languedoc-Roussillon, région connaissant une situation de fort déclassement dans le champ viticole français, de rebondir sur une position de médiocrité qu’une histoire viticole lourde leur avait assignée. Ces producteurs vont miser sur d’autres voies de transformation de la structure de la production et de la demande, notamment une recomposition de la demande mondiale (et des critères de légitimation) qui vont leur permettre de modifier favorablement leur position dans l’espace viticole français et international. Le fait que les médias et la littérature spécialisée se réfèrent à la région comme à « une Nouvelle Californie » et à ses exploitants comme à de nouveaux « opérateurs » est lié à l’émergence d’une nouvelle catégorie sociale d’exploitants qui se distinguent, de ceux qui se réclament des régions françaises plus traditionnelles, par leur recrutement social et par leurs pratiques culturales et commerciales.
Atteignant parfois un haut degré de qualité, les productions américaine, chilienne, sud-africaine, australienne étaient cependant traditionnellement amenées, pour valoriser leurs vins, à utiliser les catégories génériques d’origine française, « burgundy », « chablis », etc., à affronter les multiples actions menées par l’INAO contre les utilisations abusives du nom d’appellation (puisque réservées à des zones de production délimitées) et contre la création de marques dont les noms évoquent insidieusement celui des châteaux ou encore celui d’appellation d’origine contrôlée. Les classements par cépage qui se sont développés autour des années soixante-dix permettent, en utilisant les variétés « nobles » originaires de France, de bénéficier de la renommée des grands crus : le cabernet-sauvignon et le merlot en référence à Bordeaux, la syrah aux Côtes du Rhône, le pinot noir et le chardonnay à la Bourgogne, le riesling à l’Alsace. Utilisés d’abord aux États-Unis (où 60 % des vins non pétillants consommés sont des vins classés par cépage
[14]), puis dans les pays du Nouveau Monde, les cépages sont dits cépages universels et constituent des références simples pour des consommateurs récemment conquis par les plaisirs du vin
[15]. Si la consommation mondiale se maintient à un niveau à peu près stable, elle est le résultat d’une légère baisse dans les pays latins traditionnellement producteurs de vin et d’une augmentation dans les autres, ce qu’on peut associer à d’autres styles de vie et manières de boire
[16].
De nouveaux « grands vins » ?
Considéré comme une « usine à vin », le Languedoc-Roussillon faisait partie des régions de France les plus décriées du point de vue viticole, misant sur la quantité du produit et non sur sa qualité. Alors qu’au début du xixe siècle, certains vins du Languedoc jouissaient d’une réputation équivalente à des crus bordelais ou bourguignons, cette région est devenue, à partir de 1850, le grand fournisseur de vins de consommation courante pour la France entière. Les coopératives, apparues au début du siècle dernier pour résister à la pression des gros propriétaires et des négociants, ont constitué, à partir des années trente, la composante fondamentale de l’économie rurale. Malgré quelques tentatives isolées de reconversion du vignoble vers une production de qualité, la « vocation » de production de masse l’a emporté, et a prévalu jusque dans les années soixante. Une fois définie la qualité du vin comme un produit industriel, les stratégies des producteurs ne pouvaient porter que sur la rationalisation de la production et la lutte pour que l’État rétablisse l’équilibre des marchés par des mesures politiques. La participation à des grèves, manifestations, ainsi que des actions directes (notamment les pillages de citernes de vins importés d’Algérie et plus tard d’Italie) contre les grands propriétaires, les négociants et l’État, ont été une constante du paysage Languedocien.
La coopérative de Montagnac créée en 1937. © Amis de Montagnac.
Les graves crises de surproduction, accompagnées d’actions spectaculaires des comités d’action, ont abouti à une politique volontariste de rééquilibrage de marchés, interdisant toute nouvelle plantation et instituant des primes d’arrachage pour réduire les surfaces de production et l’installation de cépages « améliorateurs » (cépages traditionnels languedociens moins productifs, grands cépages « aromatiques » des régions AOC), principes régulateurs de la législation française, repris par l’Union européenne. La région a perdu plus de cent mille hectares de vigne entre 1976 et 1992. L’attribution de primes étant subordonnée à la reconnaissance de groupements de producteurs, la plupart des caves particulières et des coopératives se sont regroupées, au moins formellement, et ont procédé à l’installation et à la modernisation des caves. La coopération a connu des mutations profondes : de coopératives communales qui se distinguaient par leur capacité de résistance, elles sont devenues, pour partie, des groupements innovants, capables de maîtriser l’ensemble de la chaîne technique et d’innover dans leurs démarches commerciales
[17].
Étiquette d’un vin de la coopérative de Roquebrun : la stratégie commerciale amène la coopérative à mentionner son nom en tout petits caractères au profit du nom du château médiéval de la commune. © DR.
À côté de ce rééquilibrage quantitatif, une partie des producteurs va tenter de rechercher une autre solution de sortie de crise pour pouvoir maintenir une activité viticole fondée sur le développement de la demande de produits de qualité. Une configuration sociale, marquée par la solidité d’une bourgeoisie viticole historique, mais aussi par la diversité de couches sociales viticoles et la spécificité de l’économie vitivinicole du Languedoc-Roussillon dans l’espace viticole français, va donner à cette démarche qualitative un caractère spécifique, qui se manifeste par les dispositions économiques des différents professionnels du vin, et en particulier par une disposition remarquable à l’innovation.
Comme de nombreuses zones de production en France aspirant à une production de qualité, le Languedoc-Roussillon a acquis ses aires d’AOC, au prix d’une reconversion accompagnée d’un fort processus de différenciation sociale. En 1982, les vins de Saint-Chinian ont été reconnus d’AOC. En 1985, les coteaux du Languedoc, les corbières ainsi que le minervois ont acquis le même statut. En vingt ans, la part de cette région dans la production totale d’AOC française est passée de 5,2 % à 12 %
[18]. Mais comme le montrent les travaux d’Étienne Montaigne, les profits liés à la reconnaissance des appellations contrôlées ont souvent été limités, le prix différentiel ne compensant pas la limitation des rendements. En ce qui concerne le minervois, Françoise Acquier montre que la reconnaissance d’AOC, qui devait permettre aux viticulteurs du Midi de « conquérir une dignité au sein de la communauté vigneronne », a eu des effets très différenciés selon les communes, en fonction de la composition sociale du groupe des viticulteurs, de la présence de négociants plus exigeants sur la qualité des vins, de l’importance des achats de domaines par une bourgeoisie citadine
[19]. Le processus de reconversion vers une production de qualité s’est montré d’autant plus difficile qu’il fallait se plier à de nouvelles normes de production et de gestion. L’avantage des prix des AOC était tout relatif compte tenu de la limitation des rendements, le scepticisme affiché par certains techniciens de la chambre d’agriculture de l’Aude et du Centre technique interprofessionnel de la vigne et du vin (ITV) qui percevaient l’AOC comme un « carcan juridique » et jugeaient souvent l’ensemble de la démarche comme un essai de « transfert de la réalité sociale du Bordelais » à cette région, ont contribué à nuancer l’efficacité supposée de la reconnaissance en AOC.
Celle-ci n’a pas suffi, dans de nombreux cas, à infléchir d’une façon significative la réputation des vins de la région, même si bon nombre de caves particulières et de coopératives ont fait preuve d’imagination et consenti à de forts investissements. C’est hors de l’orthodoxie des AOC que la région du Languedoc-Roussillon a trouvé les moyens de revaloriser sa production : le succès d’un producteur charismatique ayant acquis une renommée mondiale, grâce à l’effet croisé d’une reconversion aussi improbable que risquée et de l’évolution de ce qu’on peut appeler la « critique viticole », va briser la chape de plomb qui pesait sur la vocation des vignobles du « Midi viticole » et réordonner le champ des possibles. C’est une invention institutionnelle qui va donner à ces nouveaux espoirs les conditions objectives de généralisation d’une production de qualité et qui est en grande partie à l’origine d’une sensible hausse de la notoriété et de la transformation d’une région décriée en région pionnière.
Ancien industriel gantier à Millau où il a été président de la chambre de commerce, protestant, diplômé de sciences politiques, Aimé Guibert a été frappé par la crise qui s’est abattue sur l’industrie des peaux en France dans les années soixante, et s’est reconverti dans la viticulture où il s’est révélé un producteur de talent, bien que rien ne puisse laisser entrevoir une telle trajectoire. Marié à une femme issue de la noblesse, passionnée d’archéologie, au début des années soixante-dix il est devenu propriétaire dans l’Hérault d’une ferme installée dans un ancien moulin gallo-romain, traditionnellement cultivée en polyculture. Il y a découvert, grâce à Henri Enjalbert, un ami aveyronnais titulaire d’une chaire de géographie à Bordeaux, grand spécialiste des terroirs viticoles, qu’une partie de sa propriété était constituée d’un terroir exceptionnel pour la production viticole et était susceptible de produire un grand cru. Fort de cette expertise prestigieuse, A. Guibert a pensé pouvoir prétendre produire ce que les amateurs appellent des « grands vins ».
Descendant d’une famille d’industriels qui, depuis plusieurs générations, fournissait la cour d’Angleterre, A. Guibert était familier de la consommation et de la production de luxe et de ses exigences. Il a transféré cette disposition économique à l’univers de la production viticole en choisissant des cépages nobles, en s’astreignant à de faibles rendements, en sélectionnant les récoltes, en ayant une attitude ascétique envers les profits immédiats et adoptant les techniques les plus valorisées. Il s’est ainsi adressé à Émile Peynaud, l’œnologue bordelais le plus réputé de l’époque, conseiller d’un producteur aussi renommé que celui de château margaux (premier cru classé du Bordelais), pour le guider dans son travail de vinification. L’importance de la renommée s’est fait sentir lors de la commercialisation : malgré une production qui, du point de vue technique, pouvait compter sur tous les atouts, A. Guibert a essuyé un refus généralisé de la part des négociants lors des premières récoltes. Ce refus de goûter le vin proposé est très éclairant sur le fait que le marché n’est pas seulement une lutte pour les prix, mais aussi une lutte pour entrer dans la compétition. Aucun prix n’a pu être établi, puisque le classement du vin par sa région d’origine et par son statut juridique a empêché le vin d’Aimé Guibert de concourir parmi d’autres produits. On retrouve ici une illustration des analyses de Pierre Bourdieu et de Neil Fligstein selon lesquelles le travail des firmes dominantes pour dominer le marché s’appuie souvent sur l’État pour mettre en place des règlements ou imposer des manières de produire qui leur sont favorables, structurant ainsi les chances de compétition par les prix, par des rapports de pouvoir. Ainsi, comme le mentionnait déjà Max Weber, il y a compétition pour les classements et compétition pour les prix
[20].
Couverture d’un ouvrage sur le mas Daumas Gassac qui a pour auteur le chef de département des vins de Christie’s de Londres. © Aimé Guibert.
C’est la vocation internationale, plus précisément anglaise des activités antérieures d’Aimé Guibert et le capital social correspondant, qui vont lui permettre de valoriser ses vins. N’ayant aucun succès auprès des négociants et des cavistes français, il se voit contraint, pour faire face à ses problèmes de trésorerie, d’avoir recours au carnet d’adresses qu’il a constitué en tant qu’industriel du cuir à vocation exportatrice, et c’est par la médiation d’un restaurateur anglais, négociant en vins qu’il se fait connaître sur le marché anglo-saxon par des prescripteurs qui vont mettre ses vins sur le même plan que celui de château lafite (premier cru classé de Pauillac dans le Médoc). Autrement dit, le classer aux côtés de celui qui est au sommet de la hiérarchie des vins français, associant origine géographique et classement prestigieux. Mentionnés par les critiques les plus renommés en Angleterre comme aux États-Unis, ses vins ont suscité des articles, des chapitres d’ouvrages, voire un livre par le chef du département des vins de Christie’s
[21]. La « notoriété mondiale » des vins d’Aimé Guibert était cependant fragile, puisque exempte de la reconnaissance de la France qui, malgré les progrès spectaculaires des vins de qualité en provenance des pays du Nouveau Monde, conserve son hégémonie dans les grands vins. Il faudra attendre huit ans pour que le succès obtenu dans les classements anglo-saxons ait un effet de boomerang sur l’intérêt des prescripteurs français et qu’un numéro de
Revue des Vins France de1993 consacre la production d’Aimé Guibert et sa place dans « le Gotha des grands terroirs bordelais, bourguignon ou champenois »
[22].
Étiquette d’un vin de pays d’Oc avec mention du cépage. © DR.
Cette nouvelle perception de la qualité des vins de l’Hérault a stimulé la mise en place de nouveaux classements par des maisons de négoces qui ont survécu aux transformations survenues dans la production et dans la distribution des produits viticoles, en misant sur une recomposition des valeurs d’excellence. C’est en effet, avec une perception très cosmopolite du marché, qu’un noyau dur de grandes firmes de négoce et de grands domaines, bénéficiant entre autres de l’appui d’un leader local (président de la chambre départementale des jeunes agriculteurs entre 1972 et 1984, président de fédération départementale de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles – FNSEA – depuis 1984) va donner une impulsion décisive à un travail de revalorisation des vins de table mis en œuvre depuis le début des années soixante-dix. Celui-ci permet d’abord de mettre en place une législation empêchant les coupages avec des vins importés, préconisant l’utilisation de cépages recommandés (cépages locaux : grenache, syrah…) et de cépages des grandes zones françaises d’AOC, devenus des « standards internationaux » (cabernet-sauvignon, merlot…). L’institution des vins de pays (1968), la création de la catégorie des vins de pays d’Oc en 1981, consacrèrent enfin, en 1987, une innovation dans les critères de perception de la qualité. En effet, un décret introduit des normes au niveau de la vinification et de la qualité du produit fini, mais surtout la dénomination « vins de pays d’Oc » est accompagnée du nom d’un cépage. Cette nouvelle manière de concevoir le produit, alliant la rigueur dans la qualité du produit et une clef de lecture pour des consommateurs habitués à distinguer les vins par cépages, permet de répondre directement aux demandes du marché étranger, notamment américain.
Un opérateur féru de mondialisation
Fils d’un propriétaire viticole en Algérie, propriétaire d’un vignoble de deux cent dix-sept hectares en Corse et dans la Pope Valley, président du directoire de la société Rivoire et Carret-Lustucru, Robert Skalli s’est révélé le leader de cette opération de revalorisation des vins de la région. C’est sa connaissance du marché international, notamment américain, qui lui a permis de présager de son potentiel du Languedoc-Roussillon.
L’année même où était créée la dénomination « vins de pays d’Oc », R. Skalli a créé les marques « Fortant de France » pour l’exportation, « Fortant » pour le marché intérieur, s’appuyant sur la production de vins monocépages d’un bon rapport qualité/prix. Pour la mise en place de cette nouvelle structure de production, il a eu recours au partenariat avec cent vingt producteurs représentant sept mille hectares, pour assurer un approvisionnement régulier, définissant la qualité exigée. Il n’a pas hésité à inviter plusieurs groupes de vignerons à se rendre en Californie pour leur montrer les performances des vins de cépage. Ses principaux débouchés sont l’exportation (60 % de ses ventes) et la grande distribution (72 % de ses ventes en France).
R. Skalli a entraîné d’anciennes coopératives, restructurées en groupements, qui ont géré leur commercialisation en créant des filiales en France ou à l’étranger et en rachetant des entreprises de négoce régional défaillantes parmi les lesquelles l’Union des caves coopératives de l’Ouest audois et du Razes (UCCOAR) et le Val d’Orbieu sont les plus puissants. L’UCCOAR, créée en 1971
[23], a pris pour objectif de compenser la défaillance du négoce-expéditeur régional. Rejointe par d’autres coopératives et groupements, et ayant recruté un cadre commercial ayant fait ses preuves dans la grande distribution, c’est sur ce nouveau réseau de commercialisation que l’entreprise a choisi son axe stratégique et le développement d’une activité de conditionnement importante sur trois sites régionaux représentant six cent mille hectolitres. Elle a pris le contrôle de l’entreprise de négoce Andrieu-Fulcrand qui importe des vins italiens et espagnols, puis de la Société d’intérêt collectif agricole (SICA) des deux mers à Bordeaux et est devenue un opérateur sur le marché des premiers prix de bordeaux. Elle a créé un «
joint-venture » avec Cordier, propriétaire de la marque l’Orval et d’un domaine au Texas, pour conquérir le marché américain. Le Val d’Orbieu a été créé en 1973 et initié par un petit groupe de caves particulières en SICA, structure dont le but était de valoriser la production et de déboucher sur une appellation d’origine simple, transformée ensuite en vin de pays. Dynamisé au départ par un petit groupe d’hommes dont l’un occupait les fonctions de président national et de la caisse du Midi du Crédit agricole à Montpellier, ce groupement va adopter une politique de croissance, en augmentant les achats et la commercialisation, en créant des filiales en Grande-Bretagne, aux États-Unis. En 1997, le Val d’Orbieu-Listel a acquis la majorité des parts du secteur commercial de l’entreprise Cordier, un des plus grands négociants de Bordeaux.
Les vins du pays d’Oc représentent actuellement la plus grande production de vin de pays (60 %) dont 80 % sont exportés, notamment aux États-Unis. Ils ont donné à cette région un essor qui a suscité l’attention des professionnels du vin, comme en témoignent de nombreux articles aux titres suggestifs parus dans la presse spécialisée
[24] et, selon É. Montaigne, leur prix a été multiplié deux à trois fois selon les cépages
[25]. Cette nouvelle configuration a attiré de nombreux producteurs et le syndicat des producteurs des vins de pays d’Oc, créé en août 1988, compte actuellement mille cinq cents membres, dont quatre-vingt-onze négociants ou « metteurs en marché », deux cent quatre-vingt-dix caves coopératives et mille quatre-vingt-quinze caves particulières. La présentation en ligne de l’union interprofessionnelle des pays d’Oc souligne l’adhésion de coopératives ou négociants devenus de « gros opérateurs », qui ont su faire face aux transformations survenues dans la production et la distribution, notamment Duboeuf, premier groupe viticole français, le baron Philippe de Rotschild. Y figure également BRL-Hardy, une des plus grosses entreprises australiennes, qui a des filiales commerciales dans différents pays et qui a acheté en 1990 le domaine de la Baume près de Béziers.
Bien qu’il déclare avoir pour vocation de développer des marques au service du grand public, le groupe Skalli produit également des vins de cépage haut de gamme « F », et le Val d’Orbieu, à l’instar de nombreux « opérateurs », affirme que l’entrée de gamme existe toujours, mais que la démarche qualitative est devenue une ligne de conduite. Cette stratégie est particulièrement bien illustrée par la démarche menée par les Vignerons de Sieur d’Arques, une coopérative créée en 1946 qui regroupe actuellement mille vignerons sur six mille hectares (dont deux mille en AOC). Producteurs de la Blanquette de Limoux, une des premières appellations d’origine de la région, ces viticulteurs ont été parmi les précurseurs de l’introduction du chardonnay dans la région et produisent des vins de cépage d’entrée et de haut de gamme. Ils ont travaillé en partenariat avec Rotschild et lancé en l’an 2000 un grand vin rouge « Baron’Arques »
[26], ont reçu une médaille d’or pour leur pinot noir au concours mondial de cette catégorie réalisé en Suisse en 2002. Ils ont lancé, à partir de 1990, les journées « Toques et clochers » associant grands chefs de la gastronomie française et restauration des clochers des villages de l’appellation Limoux, à travers une vente aux enchères de grands crus vinifiés en fût.
On retrouve, dans ces caractéristiques d’une des fractions de la production vitivinicole du Languedoc-Roussillon, plusieurs traits dominants de ce qu’on pourrait appeler la culture anglo-saxonne de la production vitivinicole évoquée précédemment : grande capacité de mise en marché provenant plus de partenariats que d’un fort investissement patrimonial, production de qualité adaptée à la demande d’un public dans l’incapacité de se repérer dans un éventail complexe de produits, intégration des fonctions de production et de distribution, traçabilité de processus de production importée de l’activité industrielle (International Standard Organisation – ISO – 9002), marketing affiché qui va à l’encontre de la position de l’INAO pour qui il faut attendre la reconnaissance, et enfin la fréquence des marques. À ces caractéristiques s’ajoute une redéfinition de la région, les vins de pays d’Oc étant associés à la Méditerranée, ce qui est à la fois un moyen d’échapper aux images du « Midi Rouge », et un indicateur de la redéfinition du pôle dominant vis-à-vis duquel les nouveaux challengers du monde viticole veulent se donner à voir.
Étiquette d’un vin de l’Hérault : mention du cépage et du nom du propriétaire, devenu une marque ; l’origine, qui ne répond à aucun critère officiel, est mentionnée en tout petits caractères. © DR.
Les stratégies misant sur le double registre des vins AOC et des vins de pays sont très répandues. Par contre, c’est parmi les vins de pays produits dans des zones dont les producteurs pourraient bénéficier de l’appellation (s’ils acceptaient de se soumettre aux règles d’encépagement et aux pratiques culturales préconisées), qu’on trouve les vins considérés d’exception atteignant des prix très élevés.
Les impératifs de la mondialisation : déterritorialisation de la production ou nouvel état de la concurrence ?
Alors que l’appellation « chinon » a misé sur une relative conformité avec les valeurs dominantes dans l’espace viticole français, le Languedoc-Roussillon, quant à lui, a contribué à transformer partiellement les règles du jeu qui le desservaient, en cherchant directement la reconnaissance internationale, et pour cela, en introduisant en France une nouvelle catégorie (« vin de pays »), le cépage valorisant ainsi le capital dont il est particulièrement pourvu, et lui permettant ainsi de n’avoir plus à acquitter un droit d’entrée sur le marché des AOC, où le temps est un élément essentiel pour qu’apparaissent les effets de notoriété. Même si une partie de la viticulture de la région est encore ancrée sur les vieux préceptes de la production de masse, prise par la difficulté de se reconvertir
[27], la région avec sa « star incontestée » et le développement des vins de cépage est devenue pionnière. Si la diversification des principes de classement a obéi, comme on l’a montré, à une logique interne au champ de production, elle n’est toutefois pas sans lien avec les transformations et la diversification de la demande : tout s’est passé comme si l’offre et la demande s’étaient, pour une part, suscitées l’une l’autre, les transformations de cette dernière renvoyant elles-mêmes à des normes culturelles et sociales en matière de consommation.
Cette stratégie a non seulement permis une revalorisation spectaculaire des vins du Languedoc-Roussillon, mais elle a eu des effets sur les fractions dominées des régions les plus prestigieuses, qui subissent à la fois les effets de la concurrence internationale et de l’augmentation significative du nombre des AOC, allant à l’encontre de la rareté instituée. La remise en question du « modèle français » a progressivement cessé d’être le fait de régions et de producteurs marginaux. Le débat autour des normes de production s’est instauré dans les plus hautes instances professionnelles du vin et du ministère de l’Agriculture. En 2001, un rapport du contrôleur général des offices faisait le constat de la difficulté des producteurs de conserver leur hégémonie face à l’offensive de ceux du Nouveau Monde, provoquant de violents remous dans les milieux professionnels
[28]. Le 29 avril 2004, le président de l’INAO annonçait une réforme des AOC créant une appellation d’origine contrôlée exceptionnelle (AOCE), soumise à des règles de qualité plus strictes et une recomposition des critères. L’âpreté de la lutte pour les classements cache la diversification des exploitations viticoles et le choix entre vins « technologiques » et « vins de terroirs » est tout autant liée à des rapports de sens qu’à des rapports de force.
Il semble évident que le conservatisme en matière de stratégies de classement des vins ne pourra permettre aux viticulteurs français de faire face à l’évolution de la demande des vins de qualité. Tout contribue ainsi à remettre en question la construction institutionnelle et les logiques de classements implantées dès 1935 pour donner un nouveau souffle à la suprématie française sur les marchés mondiaux des vins. On y voit la multiplicité des stratégies de reconversion et des luttes qui traversent les milieux professionnels ; il serait vain de penser que le principe de classements par terroirs est désormais dépassé : il est même revendiqué parmi les nouveaux entrants. D’un point de vue plus général, cette étude révèle que les batailles de classement constituent une des principales composantes de la construction sociale des marchés et que la compréhension des différents enjeux de tout espace de compétition suppose la sociologie des agents pris dans ces combats.
[1]
Voir Gilles Laferté,
Folklore savant et folklore commercial : reconstruire la qualité des vins de Bourgogne. Une sociologie économique de l’image régionale dans l’entre-deux-guerres, thèse de doctorat en sciences sociales, École des hautes études en sciences sociales (EHESS), 2002.
[2]
Pierre Bartoli et Daniel Boulet, « Régulation et spécificités sectorielles : la sphère viticole » ; Robert Boyer, « Les problématiques de la régulation face aux spécificités sectorielles. Perspectives ouvertes sur la thèse de Pierre Bartoli et Daniel Boulet »,
Cahiers d’économie et de sociologie rurales, n° 17, 1990, pp. 39-76 ; Alain Berger,
Le vin d’appellation d’origine contrôlée, Paris, Inra, 1978.
[3]
Nous utilisons ici le terme « label » dans le sens de support d’information. Les viticulteurs eux-mêmes parlent de label : « untel n’a pas obtenu le label » (l’agrément).
[4]
Plusieurs producteurs interrogés ont employé cette expression dans les entretiens.
[5]
À propos des producteurs de Cognac, Céline Bessière note l’importance de la mise en bouteille dans la stratégie de valorisation pour se défaire de l’emprise des négociants. Voir Céline Bessière,
Sexe, Cognac et Capitaux. Rapports de genres et positions socio-économiques dans les entreprises familiales viticoles, mémoire de DEA de sociologie, ENS-EHESS, 2001.
[6]
Pour plus d’information sur le rôle de la Confrérie des bons entonneurs rabelaisiens dans la valorisation des vins de Chinon, voir Marie-France Garcia-Parpet, « Dispositions économiques et stratégies de reconversion. L’exemple de la nouvelle viticulture »,
Ruralia, n° 7, 2000, pp.129-158.
[7]
Bernard Delaveine,
Les grands Bernards des vins de France,
Chinon, Bassillac, Jacques Legrand, SA, 1995.
[8]
Patience Gould (éd.),
Drinks International, Londres, Wilmington Publishing Ltd, 2000.
[9]
Raymonde Moulin,
Le marché de l’art, Paris, Flammarion, 2000.
[10]
Marie-France Garcia-Parpet, « Styles de vie et manières boire : un marché de l’offre des biens de prescription œnologique »,
Cahiers lillois d’économie et de sociologie, n° 41-42, 2003, pp. 177-199.
[11]
On a été frappé par la similitude entre le salon des vins et la présentation des collections dans la haute couture. Voir Pierre Bourdieu, Yvette Delsaut, « Le couturier et sa griffe : contribution à une théorie de la magie »,
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 1, 1975, pp. 7-36.
[12]
Revue des vins de France, mai 1998, p. 54.
[13]
La Nouvelle République, 4 février 1999.
[14]
Kimberly Ramis Cougherty,
L’avenir des vins français sur le marché américain. Opportunités pour les AOC, les vins de pays et les vins de table, Paris, Centre français du commerce extérieur, 2000.
[15]
Voir Patrick Aigrin, « Éléments d’information relatifs à l’évolution du commerce international viticole », communication à
l’Assemblée générale de l’OIV, Mayence, Commission d’économie, 1999 et Marie-Claude Pigouche,
Les vins de cépage,
une production mondiale en plein essor, Comité économique des vins du Languedoc-Roussillon (CEVILAR), Lattes, 1999.
[16]
Voir Marie-France Garcia-Parpet, « Le terroir, le cépage et la marque, stratégies de valorisation des vins dans un contexte de mondialisation »,
Cahier d’économie et sociologie rurales, n° 60-61, 2001, pp. 149-180 ; « Styles de vie… »,
op. cit..
[17]
En 1994, selon la Confédération des coopératives vinicoles de France (CCVF), 1996, 70 % des quantités produites en AOC et 77 % par des vins de table proviennent des coopératives. Ludovic Temple, Jean-Marc Touzard, Françoise Jarrige, « La restructuration des coopératives vinicoles en Languedoc-Roussillon : du modèle communal à la diversité des adaptations actuelles »
, Revue de l’économie méridionale, n° 176, vol. 44, 1996. Yuna Chiffoleau,
Réseaux et pratiques de l’innovation en milieu coopératif, thèse de sociologie, université de Paris V, 2001.
[18]
Étienne Montaigne,
Rethinking Food and Agricultural Grades and Standards in a Shrinking World, East Lansing, Institute for Food and Agricultural Standards, Michigan State University, 1999 (communication présentée à l’atelier : Market, Right and Equity).
[19]
Françoise Acquier, « La qualité des vins à la croisée des terroirs et du territoire »,
Revue de l’économie méditerranéenne, vol. 44, n° 176, 1996, « La révolution tranquille de la viticulture languedoccienne », pp. 53-71.
[20]
Max Weber,
Grundriss zu den Vorlesungen über Allgemeine « theorietische » Nationalökonomie, Tübingen, J. C. B. Mohr, 1990 [1898] ; Neil Fliegstein, « Markets as Politics : A Political-Cultural Approach to Market Insitutions »,
American Sociological Review, n° 61, 1996, pp. 656-673. Pierre Bourdieu, « Le champ économique »,
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 119, 1997, pp. 48-66 ;
Les structures sociales de l’économie, Paris, Seuil, coll. « Liber », 2000.
[21]
Alastair Mackenzie,
Daumas Gassac. The Birth of a Grand Cru, Kingston upon Thames, Segrave Foulkes, 1995.
[22]
Revue des vins de France, n° 56, 1993.
[23]
Rayon boisson, n° 20, mai 1995, p. 55.
[24]
Voir, par exemple,
Viti-226, janvier 1998, « Les vins de pays d’Oc, maîtres du monde ? ».
[25]
Étienne Montaigne, « Les mutations du négoce des vins tranquilles en France », in
La grande distribution alimentaire, actes du colloque de la Société française d’économie rurale, Montpellier, 1997, Montpellier, Agro-Inra ESR, série « Notes et documents », 1999, pp. 122-135.
[26]
Ce vin était vendu en 2003 aux alentours de 30 euros la bouteille.
[27]
Jean-Marc Touzard analyse la difficulté de reconversion des viticulteurs, les moins bien placés pour affronter les vicissitudes d’une production viticole de qualité, vers d’autres activités agricoles. Jean-Marc Touzard, « Le retrait viticole et les conditions de la diversification agricole en Languedoc-Roussillon »,
Revue d’économie méditerranéenne, vol. 41, n° 163, 1993, pp. 45-63.
[28]
Jacques Berthomeau,
Comment mieux positionner les vins français sur le marché d’exportation ?, rapport remis à Jean Glavany, ministre de l’Agriculture et de la Pêche le 31 juillet 2001.