Genèses
Belin

I.S.B.N.2701137281
176 pages

p. 97 à 116
doi: en cours

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Dossier : Espaces de l'activité économique

no56 2004/3

2004 Genèses Dossier : Espaces de l’activité économique

L’apprentissage « sur le tas » dans les chantiers brésiliens

Christophe Brochier
Ce texte étudie le fonctionnement du système d’apprentissage « sur le tas » dans les chantiers au Brésil. On montre que le paradoxe apparent de l’absence de structure organisée d’apprentissage, alors que les besoins en qualifications sont importants, s’explique en regardant les intérêts concrets des acteurs. L’encadrement de terrain a la mainmise sur la formation et la promotion, et s’en sert comme outil de gestion, de pression, de fidélisation de la main-d’œuvre. Cette situation provoque la rancœur des ouvriers et surtout des manœuvres qui se plaignent d’un déni de leurs compétences et de l’avarice des chefs en termes de conseils techniques et d’opportunités de promotion. This text studies the operation of the system of on-the-job training at constructions sites in Brazil. It shows that the absence of an organised apprenticeship structure, despite a considerable need for qualified workers, is only apparently paradoxical, and, in fact, can be explained by examining the concrete interests of the actors involved. Supervisors on the site control training and promotion, and they use it as a tool to manage and put pressure on the workforce and generate their loyalty. This situation causes resentment among the workers, especially the unskilled who complain that their competencies are not recognised and their bosses are miserly about offering technical advice and promotion opportunities.
Les enquêtes sur le travail manuel font généralement apparaître que de nombreux ouvriers (quels que soient le lieu et l’époque) ont appris leur métier « sur le tas ». Cette expression renvoie en principe à l’idée que le savoir est accumulé progressivement par l’ouvrier, sur le lieu même du travail, en combinant l’observation des ouvriers qualifiés, l’initiative personnelle et la mise à profit de quelques instructions. Alors que les travaux consacrées à l’apprentissage scolaire sont nombreux, la sociologie a peu cherché à savoir ce que pouvait signifier concrètement « apprendre sur le tas » dans le monde ouvrier (usine ou bâtiment [1]). Sans examen critique, l’expression laisse penser que ce type de formation emprunte des formes très comparables quel que soit le contexte. S’en tenir aux témoignages des ouvriers peut en outre inciter à sur-valoriser la « force de volonté » dont ces derniers parlent volontiers. La question demeure en fait de savoir par quels procédés concrets et dans quels types de situations se fait l’acquisition des habilités techniques concernées.
Cet article propose un pas dans la clarification de ce terme pour le Brésil, en décrivant dans le détail les formes d’apprentissage et de promotion existant sur les chantiers de bâtiment à Rio de Janeiro. L’un des intérêts de ce secteur pour la compréhension des pratiques ouvrières au Brésil vient de son profil d’utilisateur massif de main-d’œuvre sans qualification selon des méthodes encore assez traditionnelles [2]. Les données utilisées dans ce texte ont été recueillies au terme d’une recherche de terrain de quinze mois à Rio en 1995 et 1996. L’auteur avait obtenu le statut de stagiaire sur deux chantiers de la même entreprise (immeuble de logement et supermarché), ce qui lui permettait de se déplacer librement sur les sites, d’observer les pratiques et de converser avec les ouvriers. Ces deux terrains principaux ont été complétés par des observations plus courtes sur trois autres chantiers de différentes tailles et par des entretiens formels – enregistrés – avec des ouvriers salariés, des contremaîtres et des artisans.
 
Apprentissage et promotion hiérarchique sur les chantiers de Rio de Janeiro
 
 
La plupart des ouvriers de chantier brésiliens se forment directement sur le chantier. Interrogés, ils livrent peu de précisions : « Cela se passe sur le tas », « on se jette dans le boulot, et on apprend comme on peut », etc. Mais ils soulignent unanimement qu’il s’agit d’un processus long dans lequel la « force de volonté » et la persévérance sont prépondérantes. Ces travailleurs considèrent en effet qu’il leur faut séparer ce qu’ils sont capables de faire d’avec le fait d’être reconnu comme « professionnels ». Dans les entreprises, ce statut est octroyé par l’employeur par mention sur la carte professionnelle. L’accession, convoitée, à ce statut (la « qualification ») ne repose donc sur aucune autorité nationale impartiale : est reconnu comme qualifié celui qui obtient une promotion ou une embauche comme charpentier, maçon, électricien, etc. Or les manœuvres disent que ce saut hiérarchique incorpore une grande part d’arbitraire et de favoritisme. La première preuve en serait que le temps d’« apprentissage » est très variable selon les individus puisque les ouvriers qualifiés seraient avares de leur savoir et que l’encadrement retarderait injustement les promotions. Cette situation les laisse amers car l’absence de reconnaissance retarde leurs efforts de thésaurisation. La plupart de ces hommes, en effet, viennent de régions pauvres et rurales fort éloignées (intérieur de l’État du Minas Gerais et région Nordeste) et ils sont prêts à tous les sacrifices pour rassembler les sommes nécessaires à leurs projets après le retour au village.
Intérêts et tensions dans l’organisation des pratiques de promotion et d’apprentissage
Avec l’industrialisation de l’après-guerre, le monde traditionnel du bâtiment carioca dominé par des artisans européens a changé de dimensions. Des chantiers de plus en plus gros ont fait affluer à Rio une main-d’œuvre paysanne sous-qualifiée mais prête à tout pour travailler. L’encadrement a dû s’efforcer de trier les manœuvres en fonction de leurs aptitudes, de leur bonne volonté et de leur obéissance. Le licenciement et la promotion sélective ont été utilisés comme des outils courants de gestion, marquant ainsi un affaiblissement des liens entre encadrement technique et ouvriers débutants. La mauvaise organisation générale des entreprises, les faibles exigences de qualité et la présence d’artisans portugais ou italiens ont ensuite (années 1960-1980) contribué à détourner les entreprises de tout effort d’investissement dans la formation. Dans les années 1990, avec le rétrécissement du marché, le besoin de produits de meilleure qualité s’est fait sentir, mais les entreprises n’ont mis en place aucun véritable système de formation et n’ont pas insisté pour que l’État mette en place des filières éducatives spécialisées [3]. Elles se plaignent donc d’un manque de main-d’œuvre qualifiée alors que, sur les chantiers, les candidats à la « qualification » sont innombrables. Ce paradoxe apparent s’explique bien sûr en premier lieu par une certaine mentalité du patronat brésilien particulièrement courante dans le BTP (bâtiment et travaux publics) : mépris farouche pour le sort des ouvriers, vision à court terme de l’activité cherchant le bénéfice à tout prix, ce qui inclut d’ordinaire corruption, travail bâclé, intransigeance salariale et minimisation des dépenses sociales.
Sur le terrain on constate de même que l’encadrement se plaint des qualités techniques des travailleurs mais qu’il oppose toute une série de difficultés aux ouvriers désireux d’accéder au rang de professionnel pour des raisons qui découlent d’intérêts personnels, professionnels et corporatistes. Ainsi, à la tête d’un chantier, le groupe des ingénieurs dirige l’organisation financière et technique générale. Mais la véritable conduite des opérations est laissée au mestre. Ouvrier d’expérience, il a gravi toute l’échelle hiérarchique jusqu’à diriger totalement le travail (il combine à la fois les responsabilités du conducteur de travaux et du chef de chantier français). Il est secondé par des contremaîtres (encarregados) qui dirigent des équipes d’ouvriers qualifiés (les maçons d’un côté, les charpentiers de l’autre, etc.). Ces derniers sont les « professionnels », et ils se distinguent des autres, c’est-à-dire essentiellement les manœuvres. À cela s’ajoutent des niveaux intermédiaires, dépendant de l’organisation technique et des rapports personnels : les « aides » (manœuvres qui assistent les professionnels), « demi-professionnels » (ouvriers réalisant du travail de professionnel mais pas encore « qualifiés » par le mestre), caximbos (chefs d’équipe informels qui assistent le contremaître), et même des « mestres assistants ».
Pour les cadres, la transmission des connaissances est un problème strictement ouvrier dont ils ne souhaitent pas se mêler car ils se sentent fort éloignés de ce groupe qu’ils méprisent [4]. Ils s’accommodent donc d’un statu quo qu’ils jugent plus ou moins figé et cherchent dans l’intensification de la sous-traitance la solution provisoire aux problèmes de qualité.
Pour les mestres et les contremaîtres, les ouvriers, décrits comme instables et peu intéressés par la profession, seraient les principaux responsables des retards du secteur. Mettre en place un système organisé de formation est difficile en raison des délais toujours trop courts et n’aurait de toute façon de sens que pour un effectif sélectionné et fixe. Il est essentiel pour eux de garder la mainmise absolue sur le recrutement, les affectations et les promotions pour des raisons d’autorité et d’organisation, comme nous allons le voir. Ils s’opposent donc à toute ingérence patronale dans ces choix qui sont à la source de leur pouvoir. De même les contremaîtres n’aiment pas perdre du temps à former et estiment que tous les ouvriers ne méritent pas une telle faveur. Ces derniers manqueraient de persévérance : ils rentreraient au village avant d’avoir tout appris, ou se contenteraient de leur situation en attendant de toucher leur prime de licenciement.
Les enjeux de la qualification pour les ouvriers
Les ouvriers employés comme manœuvres veulent obtenir le statut de professionnel car, outre le gain financier, ce titre permet d’échapper aux tâches les plus dures et ouvre des perspectives professionnelles : accès plus aisé au marché du travail au noir chez les particuliers et possibilité de rester plus longtemps sur les chantiers où l’on est embauché. La classification a en outre une forte valeur symbolique : le professionnel achète ses propres outils et acquiert un statut ; on lui reconnaît des aptitudes, des qualités, une spécialité, et il peut commencer à se penser comme un acteur utile du chantier. Socialement la qualification est également lourde de conséquence. D’anonyme « gagne-petit » quasi nomade, le manœuvre devient un travailleur, un citoyen exerçant une profession, qui s’insère dans un schéma de carrière.
Cet aspect de la question est souligné en particulier par les ouvriers logés en favelas, qui disent : « Passer professionnel, ça chauffe la carte. » Chauffer la carte, c’est dans ce cas faire apparaître une profession honorable qui attire moins le soupçon que celle de manœuvre (servente) qui, pour les ouvriers, est justement caractéristique d’une non-profession, équivalent d’un non-statut. En réponse à mes questions, les manœuvres préféraient ainsi le terme moins cru « d’aide de production » utilisé par l’une des entreprises. La comparaison avec les manœuvres maghrébins travaillant en France serait trompeuse. En France, le travailleur immigré déclarant son statut de manœuvre évite le soupçon de l’étranger « parasite » tout en montrant son courage devant une profession éprouvante. Au Brésil, le Nordestin reconnaissant qu’il est manœuvre confirme une opinion de bon à rien grossier et mal intégré qui n’attire aucune pitié et ne suscite aucun respect.
 
Spécificité du mode de formation sur le chantier brésilien
 
 
La structure hiérarchique du chantier donne l’impression que les travailleurs commenceraient logiquement par être manœuvres, puis deviendraient aides (ajudantes) pour apprendre le métier avant d’être reconnus comme « demi-professionnels » (meio-oficiais) et de finir leur parcours comme ouvriers qualifiés. Cette organisation apparente se retrouve dans beaucoup d’autres secteurs professionnels au Brésil : les usines à sucre [5], le textile et la construction navale [6], etc. Mais sur le chantier brésilien, le délai imposé à la qualification ne relève pas d’une tradition ancienne visant à faire partager au nouvel ouvrier un certain nombre de valeurs et de pratiques. La durée des étapes n’est pas non plus liée à la distinction de classes d’âge [7]. Le mestre qualifie essentiellement en fonction de ses intérêts pratiques du moment. La volonté d’éviter la concurrence de nouveaux professionnels n’intervient en fait qu’assez peu. Leur nombre sur le marché n’est pas un sujet d’inquiétude parce que les sous-traitants embauchent qui les arrange, et que les mestres ne recrutent que ceux dont ils ont éprouvé les qualités. C’est d’ailleurs dans l’artisanat que la reconnaissance statutaire s’obtient le plus facilement. La réduction des coûts n’est pas non plus un motif sérieux de limitation, puisque dans les années 1970-1980, l’encadrement faisait un grand usage des primes et du travail à la tâche [8].
Cette situation diffère donc du bâtiment français traditionnel ou de celui plus actuel où la main-d’œuvre qualifiée fait défaut par manque de jeunes candidats, malgré des formes institutionnalisées d’apprentissage parfaitement organisées [9]. Elle s’oppose également à l’exemple anglais où les syndicats, en contrôlant la durée de l’apprentissage et le nombre des apprentis, entretiennent la rareté de l’offre de travail qualifié et la maintiennent à un prix élevé [10].
 
La carrière d’apprenti. Point de départ : la difficile condition de manœuvre
 
 
Le découragement et le prétendu manque de volonté
Quel que soit le site, les nouveaux venus ruraux sont affectés aux tâches les plus fatigantes : charger et décharger des camions, empiler ou déplacer des débris, transporter de la terre ou du matériel, creuser. L’encadrement s’assure ainsi que les tâches les moins recherchées soient exécutées, tout en testant la vaillance des recrues et en satisfaisant les velléités d’autoritarisme des hommes de métier [11]. Pour certains, un tel traitement étalé sur plusieurs mois, combiné au travail nocturne et à un salaire dérisoire suffit à faire renoncer à la vie de chantier. L’encadrement et une partie des ouvriers retiennent l’explication de la « culture nomade des pions [12] » ou l’idée que certains manœuvres refuseraient de toucher les outils pour éviter « d’assumer la moindre responsabilité ». Mes observations ne confirment pas la chose. Je n’ai pu relever aucun cas de manœuvre refusant volontairement une occasion d’apprendre. Si certains se découragent, c’est que personne ne leur facilité la tâche. On voit en fait à leurs yeux brillants de curiosité, à leur front plissé par la concentration, à leurs gestes appliqués, dès lors qu’on leur laisse manier un outil, qu’ils mesurent parfaitement l’importance de l’apprentissage du « vrai travail ». C’est que, précisément, la condition humiliante de servente tient à la mise à l’écart de toute tâche technique. En ne leur reconnaissant aucune capacité (même s’ils savent faire quelque chose, ils n’ont pas l’occasion de le montrer) on leur refuse un statut leur permettant d’échapper aux tâches les plus rudes. La maîtrise accentue ce déni de statut par des expressions insistant sur l’anonymat : on les désigne par leur numéro administratif, par un surnom ou par une appellation déplaisante (« cocu », « noiraud », « bleusaille », etc.). Grappiller une occasion d’apprendre leur permet de se montrer d’abord à eux-mêmes ce dont ils sont capables.
L’entrée dans la course à la qualification
Pour ceux qui persévèrent, commence un processus souvent long qui passe tout d’abord par l’étape consistant à se « mettre dans la manche du chef » [13]. L’encadrement a développé une pratique fine de l’observation des ouvriers. Le moindre geste, le moindre regard est interprété. L’ouvrier met-il du temps à exécuter un ordre ? A-t-il eu un regard de colère ? A-t-il manifesté du mécontentement ? A-t-il eu un geste brusque ? A-t-il répondu ? Ou, au contraire, fait-il exprès de rester muet ? Jette-t-il les sacs au lieu de les poser ? Manie-t-il la brouette sans précaution ? Il est alors immédiatement remarqué. La première phase de « l’apprentissage » est donc une phase informelle d’évaluation morale et technique qu’apprennent à anticiper les manœuvres ayant quelque ambition [14] ? L’une de ces qualités, parmi les plus importantes, est la soumission accompagnée de préférence par la sociabilité. La maîtrise apprécie l’ouvrier qui s’entend bien avec les autres, fait ce qu’on lui dit, mais rit des plaisanteries qu’on lui adresse et prend soin de manifester fréquemment son intention de rester sur le chantier.
L’importance des « bons contacts » est pour eux une évidence que les contremaîtres supposent connue même de l’enquêteur. L’un d’eux le dit : « Quand le servente est bon, c’est-à-dire consciencieux et sociable [relacionado]… je veux dire un gars toujours de bonne humeur et qui s’entend bien avec les autres, et qui aime aider. Un gars qui fait les choses avec de la bonne volonté. Quand le gars est comme ça, je lui fais faire des petites choses, je lui donne une chance de faire des trucs variés. Si le gars a cette bonne mentalité, en faisant ça, ça va lui donner envie d’apprendre une profession. »
Première étape : échapper aux mauvaises équipes
Le premier pas pour devenir un professionnel est d’échapper au groupe affecté en permanence aux travaux de force et surveillé par un contremaître spécialisé (caximbo).
Sur l’un des grands chantiers d’habitation observés, José y était parvenu. En quelques mois il était passé à la manipulation du monte-charge. Aidé d’un camarade, il devait charger et décharger le petit ascenseur et il avait profité de l’occasion pour apprendre le maniement de l’appareil, ce dont il était très fier. Ce qui avait servi José est qu’il savait lire et écrire correctement et qu’il avait acquis sur le chantier la réputation d’être quelqu’un de conciliant. Plus tard, il réussit à être affecté au magasin grâce au transfert du responsable sur un autre chantier.
Certains mettent à profit les contacts établis dans le cadre du logement ou de la cantine pour essayer de se lier avec des chefs et d’autres ouvriers. Mais c’est en fait l’état d’avancement des travaux et l’organisation du chantier qui vont pouvoir créer les meilleures opportunités. Ainsi, quand un groupe de manœuvres est embauché, une partie des anciens peut être affectée à des tâches plus intéressantes. Quand l’étape des fondations, grande consommatrice de travail déqualifié est achevée, ceux qui restent peuvent se voir confier d’autres occupations s’ils sont bien vus (on parle souvent des « favoris »). L’une des situations les plus courantes est en fait celle-ci : un servente se trouve près du mestre alors que celui-ci a besoin d’un homme pour effectuer une tâche quelconque (par exemple casser un mur, balayer ou aider momentanément un artisan).
Exemple de cas observé sur un chantier d’immeuble. Deux jeunes manœuvres étaient systématiquement affectés aux tâches les plus ingrates. Le seul moment où j’ai pu les voir faire autre chose que décharger les camions, ce fut à l’occasion d’un ordre du mestre. Il avait besoin de deux hommes pour étaler à la truelle du ciment sur un muret. C’était sans doute l’une des premières fois où les deux garçons pouvaient à loisir manier la truelle tout en recevant des explications. Tous les deux étaient penchés avec ferveur sur leur ouvrage alors qu’un maçon au même poste aurait accompli sa tâche d’un air distrait.
 
Le deuxième pas : passer de manœuvre à aide
 
 
Trouver des occasions d’observer
Quand le servente parvient à se faire accepter pour des tâches plus variées, il peut commencer à observer les professionnels. S’il transporte des câbles ou des sacs, il peut alors faire un détour, s’arrêter près d’un camarade et échanger quelques mots. Si une tâche à faire seul lui est confiée, il pourra se presser quand on l’observe, puis s’arrêter quand le chef a le dos tourné et ainsi faire une pause près d’un professionnel. Il peut également achever sa tâche rapidement et, avant le retour du chef, profiter du temps gagné pour parler avec les autres. Chaque ouvrier développe ses astuces.
L’un d’entre eux relate : « Des fois, le chef, il fait travailler tout le monde ensemble, par exemple pour un travail presque terminé où il faut se dépêcher. Alors il met, par exemple, des charpentiers, des serventes, des ferrailleurs, des maçons, tout le monde à côté. Alors là, on a la possibilité d’observer tout le travail en même temps. » Quand ils ne voient pas de possibilités, les ouvriers disent se sentir frustrés : « Dans ces moments, on est avec cette anxiété, cette volonté d’apprendre, de rester là à côté. Quand il [le contremaître] nous demande de faire autre chose, il faut y aller, sinon on perd notre emploi et on n’apprend jamais. »
On peut entendre sur le chantier des phrases comme : « Pour apprendre, il faut s’intéresser. » Interrogé sur sa capacité à s’intéresser, un manœuvre donne cette réponse qui nous permet de saisir leur situation : « Euh… il y a des fois que oui [je m’intéresse] mais sinon… C’est tellement difficile. » Pour lui, le mot s’intéresser résume le comportement attendu par l’encadrement et renvoie vraisemblablement à trois types d’activités : 1) accorder de l’attention à ce qui l’entoure en sortant de l’abrutissement des tâches répétitives ; 2) surmonter la difficulté technique de reproduire les gestes qu’il n’a que vaguement observés ; 3) s’affirmer comme quelqu’un qui veut apprendre.
Si les changements d’affectation permettent d’avoir une idée plus large de ce qui se passe sur le chantier, ils limitent également les possibilités d’une observation approfondie. Le manœuvre n’est pas supposé rester au même endroit pour se former. Il lui faut donc être prêt à saisir chaque opportunité offerte par l’entourage [15]. Il pourra par exemple faire valoir que tel professionnel a besoin d’aide, ou même simplement dire au chef qu’il souhaiterait travailler près des ferrailleurs ou des monteurs. Dans le meilleur des cas, il pourra aider divers professionnels. Il tiendra, par exemple, la planche pour aider le charpentier à la coupe, tracera les traits sur le sol après que le contremaître a effectué le marquage des futures parois, tournera le goudron chaud pour l’imperméabilisation, etc. Le résultat est, qu’après quelques mois de chantier, beaucoup de manœuvres disent savoir faire « un peu de tout » (c’est-à-dire aussi « un peu tout et rien »). Cette situation les place en position favorable vis-à-vis de l’encadrement, car plus un servente fait de choses, plus il montre qu’il est capable. Finalement, il peut être mis au service d’un ou de plusieurs professionnels de façon à peu près régulière, c’est-à-dire devenir ajudante.
 
Troisième pas : d’aide à demi-professionnel
 
 
Un statut informel et fragile
Cette promotion ne signifie pas, comme dans le cas du bâtiment traditionnel en Europe, que le manœuvre devient l’apprenti d’un ouvrier qui est supposé lui apprendre ses secrets [16]. Sur sa carte, il reste le plus souvent un servente. Il n’y a pas d’engagement écrit mais une sorte d’accord fragile qui permet à certains manœuvres de se dire ajudantes. En ne présentant pas la promotion comme un fait acquis, les mestres se ménagent en fait une marge de manœuvre en matière d’affectation tout en maintenant leurs possibilités de contrôle.
« Parfois, comme le rapporte l’un d’eux, il y a un servente qui commence à prendre les outils et qu’on pense à promouvoir, et du coup, il se met à plus vouloir aider les autres comme il le faisait avant. Il commence à montrer de la mauvaise volonté. Il veut plus décharger de camion tout ça. Alors, là ! ça va plus. »
Le risque, en effet, est que le nouvel ajudante considère que, puisqu’il a été écarté de l’équipe des manœuvres permanents, lui faire décharger à nouveau les camions n’est pas acceptable. Sa situation est instable et doit donc être défendue.
Dès lors, sa réponse à la question « Quelle est ta fonction sur le chantier ? » dépend du contexte. Comment répondre sans hésiter quand d’une semaine à l’autre il peut passer du service d’un charpentier au nettoyage des escaliers ? Faut-il parler de ce qu’il sait faire (par exemple un peu de maçonnerie mais pas de ferraillage) ? Du statut officieux que l’encadrement lui reconnaît par le travail qu’il lui donne (par exemple manœuvre susceptible de travailler au monte-charge) ? De son statut sur carte (servente) ? De son statut par le salaire (certains serventes gagnent plus que d’autres en fonction de leurs appuis et des tâches ou des horaires qu’on leur attribue) ?
Apprendre par l’œil et le geste
L’enquête fait apparaître que la place de l’observation pure dans l’acquisition des savoir-faire est moins importante que l’on pourrait le croire. Bien que dans leurs déclarations les ouvriers répètent les mots « regarder » et « observer », associés à « apprendre », leurs pratiques concrètes font ressortir un apprentissage par la répétition. Les explications orales sont rares et les ouvriers regardent pour connaître le principe général, mais ils ne comptent pas vraiment sur l’observation à la sauvette [17]. En regardant les ajudantes, on remarque qu’ils accordent peu d’attention à ce que fait le professionnel. Ils grattent leurs outils, regardent le ciel, discutent avec les collègues, se reposent ou se déplacent sur le chantier, mais se préoccupent peu d’observer les gestes techniques. Bien évidemment, ils sont habitués au travail répétitif du coffreur, du maçon ou du ferrailleur. Les gestes se reproduisent, tous en apparence d’une grande simplicité technique, mais qu’il faut pratiquer. L’observateur, j’en ai fait l’expérience, n’a que peu d’idées des qualités qu’exige chaque tâche. Quelle quantité de ciment doit-on étaler entre chaque brique ? Le maçon, avec des gestes toujours identiques, soulève constamment le même volume de ciment et l’étale invariablement de la même façon. Quel est le geste sûr pour trancher la brique sans la casser ? Comment faire pour étaler exactement la même quantité d’enduit ou de plâtre sur un mur entier ? Comment préparer un coffrage pour une partie de maçonnerie placée en hauteur près d’un plafond ? Comment doser sa force ? Quels sont les tours de main discrets mais néanmoins indispensables pour chaque opération ?
Je n’avais pas idée non plus en observant les maçons, du poids de leur grande truelle quand elle est chargée de ciment. Quand ils saisissent des petits tas et les projettent d’un coup de poignet rapide contre la paroi, l’ensemble ne paraît pas peser plus de quelques grammes. Or ce n’est qu’une impression. L’outil est lourd et son maniement très malaisé pour un débutant. L’ajudante, lui, n’a droit qu’à une petite truelle. Nécessité technique ou choix stratégique de la part du professionnel ? L’aide s’en sert pour transvaser le ciment d’un bac à l’autre ou parfois pour lisser certaines surfaces. Quand le professionnel laisse son outil, j’ai constaté à plusieurs reprises que le garçon profitait de l’occasion pour essayer de le manier.
Les aides attirés par l’observation sont ceux qui sont tenus à l’écart du processus productif. Les autres s’aperçoivent vite que l’enchaînement quasi automatique des gestes du professionnel rend opaques les dosages subtils, le coup d’œil, le tour de poignet sans lesquels tout est raté. Ensuite, le fait de regarder ne renseigne pas sur le degré d’importance de chaque geste ou de chaque opération. Seul le face-à-face concret avec l’objet permet d’évaluer les priorités et d’envisager des adaptations. Rapidement donc, le servente se convainc de la nécessité de pratiquer lui-même. La première phase consiste à toucher les outils [18].
Un charpentier décrit ainsi la situation : « Avant que je commence à faire des coffrages, j’avais pas idée que c’était aussi difficile. Moi, je viens de la campagne, j’avais jamais touché de marteau. Quand j’ai commencé à vouloir planter des clous, j’ai eu du mal, je me tapais sur les doigts, je tordais les clous, j’en plantais pas un droit. Maintenant ça me plaît et je trouve ça facile. Faut s’accrocher et on y arrive. »
Profiter des occasions de pratiquer hors du chantier
Une particularité assez générale des processus d’apprentissage est que souvent ce n’est pas dans le cadre et aux moments considérés comme destinés à l’acquisition de connaissances que l’élève ou l’apprenti apprend réellement. Une grande partie des savoir-faire utiles est souvent acquise par bribes ou de façon plus ou moins diffuse, dans d’autres contextes et au cours d’interactions variées [19]. Le chantier brésilien ne fait pas exception puisqu’un moyen courant de se former consiste à apprendre lors des travaux à son compte de fin de semaine. Sur un chantier artisanal, la division des tâches est moins stricte et permet plus facilement d’acquérir de la pratique, mais elle n’inclut pas de forme organisée d’apprentissage. Les maçons, par exemple, n’ont souvent besoin que d’un gâcheur de ciment qui apporte le matériel. L’aide aura ainsi l’occasion de toucher un peu à tout mais ne sera véritablement aguerri dans aucun domaine. Les meilleures occasions d’apprentissage viennent donc des relations familiales [20]. Souvent, le père de l’ouvrier est lui-même un professionnel de la construction ou l’a été. Mais ce n’est pas le cas pour tous et beaucoup de manœuvres sont trop occupés par les heures supplémentaires sur les chantiers, et n’ont plus le temps ou plus la force de se livrer à un supplément d’activité.
Négocier l’aide du professionnel
Le deuxième moyen d’acquérir de l’expérience est de négocier avec le professionnel des bribes de travail qualifié. Selon les aides, il y aurait des « bons » et des « mauvais » professionnels, selon leur disposition à enseigner, puisque l’apprentissage n’est pas institutionnalisé.
Ainsi, un maçon déclare : « J’ai travaillé un an dans une entreprise comme aide maçon. Le gars, il ne m’a rien appris. Il disait que “va chercher le mortier”. Je lui ai demandé de me montrer, il ne l’a jamais fait. C’est le type de personne qui veut pas partager. Il donne sa chance à personne […] Si t’as un bon chef, ça marche, sinon c’est cuit, t’apprendras jamais rien. »
Si l’entente avec le garçon n’est pas bonne, le professionnel peut avoir tendance à décourager ses initiatives. Mais, comme le fait remarquer Alain Morice [21], le professionnel pour être bien servi, doit un peu ménager son aide. N’oublions pas également que l’organisation du travail attribue aux professionnels (pour les maçons en particulier) du travail à la pièce et du travail à l’heure pour les ajudantes. Ces derniers n’ont donc aucun intérêt particulier à se presser si ce n’est celui de rendre service pour obtenir une petite gratification financière ou des occasions d’apprendre.
L’aide qui veut bénéficier de ces faveurs, le montre souvent de façon claire. L’un d’eux (chantier d’immeuble) était caractéristique de ce type de comportement. Il regardait attentivement tout ce que faisait le maçon, se tenait à ses côtés, visiblement disposé à lui prêter main-forte. Il allait de lui-même chercher du mortier quand il voyait la réserve diminuer, et se saisissait de sa propre initiative de la truelle pour faire de petites retouches ou imiter le travail de son maître, en veillant à ne pas le gêner.
La formation est donc souvent l’objet d’une négociation plus ou moins ouverte sous la forme d’un échange inavoué de soumission contre explication. Comprenons par là que l’aide peut ouvertement demander des indications, comme il peut choisir de biaiser et obtenir des informations de manière indirecte. Dans certains cas, cependant une entente véritable s’établit entre les deux hommes. Les ouvriers travaillent isolés les uns des autres et il n’est pas rare que l’aide soit la seule personne avec qui ils puissent converser. Les échanges de plaisanteries offrent parfois l’occasion d’engager des discussions utiles. Comme l’a vu Jack Haas [22] pour le bâtiment américain, la raillerie et l’insulte amicales permettent souvent d’échanger de façon implicite des indications techniques utiles. De même, quand le professionnel brésilien a l’air de se moquer de l’incompétence de son apprenti, il lui indique en fait parfois comment procéder, mais sur un ton en accord avec la sociabilité de chantier : brutalité feinte, allusions sexuelles moqueuses, etc.
Une interaction observée illustre ce type de situation où l’échange n’est pas explicite. Un manœuvre dit à son professionnel : « Mais comment tu fais pour te servir de ce truc [il désigne la truelle] ? C’est impossible. » L’autre répond : « Mais t’es vraiment un âne. » Il se retourne vers moi et ajoute : « C’est le genre de servente qui va faire comme mon frère, il va rester servente toute sa vie. » Puis il lui montre le geste correct.
Remarquons enfin que l’explication selon laquelle les professionnels refuseraient d’enseigner pour se protéger de la concurrence de leurs aides, une fois promus, est peu convaincante. Les affectations sont décidées en fonction des relations avec la maîtrise et pas des statuts formels. S’il peut arriver qu’un aide promu prenne la place de son ancien formateur, le fait n’est sans doute pas courant et il ne suffit pas à institutionnaliser des pratiques. Ensuite, le professionnel sait que le garçon peut apprendre ailleurs, et s’il restreint parfois l’enseignement, c’est parce qu’en cas de pénurie d’aides sur le site, il est préférable pour lui que son garçon ne puisse pas demander une promotion.
Obtenir l’appui de l’encadrement
Un autre moyen est de faire appel à l’encadrement puisque, bien sûr, les contremaîtres n’opposent pas un blocage systématique. Ils encouragent certains en insistant sur l’indispensable « force de volonté » et font espérer leur appui aux plus conciliants.
Des exemples qui m’ont été cités, ont déduit qu’en principe l’ouvrier va parfois trouver le contremaître et demande à être placé auprès de quelqu’un de sérieux qui pourra lui apprendre la profession. Il peut aussi prétendre être déjà capable de faire du « vrai » travail et demande donc à se voir accorder une chance. Un ouvrier raconte comment les choses fonctionnent habituellement : « Pour la classification, il faut aller voir le chef d’équipe et c’est lui qui parle au contremaître et qui lui dit : “Ce gars-là, il sait travailler”. Alors seulement on nous permet de travailler. Mais avant, il laisse faire au gars un travail avec les pros ; quelqu’un l’observe et si ça marche, le chef va parler au contremaître. […] Mais il faut pas se rater, sauf si le chef est un ami, enfin quand je dis ami, je veux dire quelqu’un avec qui il y a une bonne entente. Alors là il donne un coup de pouce […] Mais c’est difficile parce qu’en voyant faire les professionnels, on croirait savoir puis quand il faut faire soi-même, on sait plus. Si on était au milieu d’eux, ça serait mieux, on saurait comment faire, mais seul, c’est dur. »
Si l’aide arrive à faire la preuve de ses qualités, on pourra lui permettre d’acheter ses outils [23] et de commencer. Il y a donc une part de bluff dans ce type de promotion, qui montre que les ouvriers relativisent l’importance de la compétence technique dans la promotion. C’est en montrant ce qu’il est capable de faire (ou ce qu’il est décidé à faire), alors que rien ne l’y a préparé, qu’il peut convaincre le chef. La « force de volonté » est à comprendre dans les deux sens : acharnement qui permet de savoir réaliser quelque chose et démonstration permanente du désir d’y parvenir.
L’explication que donne un mestre est claire à ce sujet : « Moi, pour qualifier un gars, je vois d’abord s’il veut apprendre et s’il a les capacités d’apprendre. Parce que, parfois, il y a des gars qui viennent me voir pour que je leur laisse une chance, mais ils ont pas les capacités, ils ont du mal à comprendre, par exemple, et ça donne rien de bon. […] Je regarde aussi beaucoup le comportement du gars. Parce que parfois ils ont l’air bien comme ça, mais ils respectent pas le contremaître. Par exemple, il y a le gars mou et quand on lui dit de s’activer, il répond. Les gars comme ça je les repère. »
Les expressions « vouloir apprendre » et « avoir les capacités d’apprendre » ne sont souvent pas vraiment dissociables dans les propos de l’encadrement. Pour eux, comme pour une partie des ouvriers, si l’ouvrier veut, il peut [24].
Saisir les opportunités du quotidien de la production
C’est le plus souvent par la mise à profit de ce qu’ils nomment les « opportunités » que les ouvriers parviennent à faire le premier pas vers le statut de demi-professionnel. Le mestre se contente très bien du statu quo et utilise la qualification comme récompense ou comme dernier recours dans les cas où elle ne peut plus être différée.
L’exemple d’un électricien sur le chantier d’un hôpital illustre bien le premier cas : « J’aidais l’électricien, mais un soir, il y a eu un problème au logement. Il y a eu une panne de courant, alors je m’y suis mis, j’ai fait tout pour réparer, mais je n’y suis pas arrivé. L’électricien est arrivé le lendemain mais il n’y est pas arrivé non plus. On est resté trois jours sans électricité. Le lendemain, les autres ont dit au mestre tout ce que j’avais fait, alors ils m’ont passé meio oficial. » Selon ce récit, cet ouvrier est promu non pas parce qu’il a les capacités techniques requises, mais parce qu’il a fait des efforts.
Une source plus fréquente « d’opportunités » vient de l’attitude du professionnel qui peut avoir intérêt à laisser son aide utiliser les outils. Sur les chantiers observés, les maçons chargés d’élever des murs de briques veillaient bien à ce que leurs aides ne touchent pas à la truelle. Les raisons en sont simples : l’échafaudage de bois est petit, le professionnel travaille assez vite pour faire son métrage habituel, il serait malaisé de placer à deux, chacun de son côté, des briques sans risquer de compromettre l’alignement, et enfin, le professionnel cherche avant tout à éviter les erreurs qui pourraient l’obliger à casser pour refaire. Finalement, on peut supposer que, autorisé trop souvent à produire, l’aide risquerait de se faire plus exigeant, de poser des questions, voire de mettre de la mauvaise volonté à obéir. Mais à certaines occasions, l’aide du manœuvre est intéressante. Le maçon peut s’absenter et lui laisser la truelle, ce qui revient à monnayer des occasions d’apprendre contre une collaboration au travail ou la couverture de pauses prises à l’insu de l’encadrement [25].
Le témoignage d’un ouvrier du chantier de l’immeuble est intéressant à ce sujet :
« J’ai été embauché en 1988 comme manœuvre avec mon frère et un ami. On était au déchargement. C’est le travail le plus lourd, le plus difficile. Il fallait trimer la nuit aussi. On s’est donné à fond, on s’est crevé à la tâche […] mais du coup à la fin de l’étape, le contremaître a dit : “il faut donner une opportunité à ces gars” […] Du coup je me suis mis à aider un maçon, à apporter le matériel, etc. J’ai eu de la chance parce que le gars voulait se faire virer et il commençait à plus rien fiche. Il m’a laissé les outils, m’a montré, et lui il partait se balader sur le chantier. Du coup, quand le chef passait, il me voyait faire et il me demandait où était mon professionnel. Je répondais qu’il était allé boire ou qu’il était aux toilettes […] Au bout d’un moment, le mestre lui-même est passé et il m’a dit : “Maintenant tu vas acheter tes outils, je te passe demi-pro. Mais ne vas pas croire que tu es maçon déjà. On te classifiera qu’à la fin, quand tu sauras tout faire”. »
Les ouvriers expliquent cependant que pour se voir donner une chance, il faut parfois prendre l’initiative d’acheter quelques outils, de les montrer au chef et de saisir toute occasion de se mettre au travail.
L’un des ouvriers observés était représentatif de cette attitude. Il profitait des moments où le professionnel était occupé à discuter pour prendre les outils et essayer de participer à la production. La description d’une scène en témoignera : le maçon était en conversation avec son chef au sujet de l’emplacement d’une fenêtre, ce qui permit au garçon de manier le fil à plomb pour essayer d’ajuster verticalement une poutre de guidage. Visiblement, il ne savait pas se servir du fil et était incapable de dire si la poutre était droite ou pas. Il appelle alors poliment le maçon qui fait la sourde oreille. Après plusieurs minutes, le professionnel se décide à interrompre sa conversation et à venir le corriger d’un geste impatient. Le garçon remercie, continue, puis essaye en vain de participer à la conversation des deux hommes qui l’ignorent.
Certains, qui n’osent pas ces initiatives, finissent par attribuer leurs échecs à un manque de volonté.
Un manœuvre âgé avance ainsi que sa stagnation professionnelle était due à son manque de « courage » : « Le gars qui veut se qualifier, il achète les outils et se plonge dans le boulot. Il se met lui-même à faire, il se donne du mal. Après, quand le contremaître voit qu’il sait faire, il le qualifie. Moi, j’ai jamais fait tout ça. C’est ma faute. J’ai manqué de force de volonté. Je ne mérite pas la qualification. Mais aussi je ne suis pas intelligent et je me suis pas sorti de cette histoire [d’être servente]. »
Obtenir la reconnaissance de ses capacités : devenir « demi-professionnel »
Le demi-professionnel est un ouvrier qui attend sa qualification définitive. Mais ce titre n’est pas donné à tous les candidats. L’encadrement fait souvent attendre l’ajudante et offre pour aider à la patience un petit supplément de salaire à sa discrétion (le cala boca, c’est-à-dire, littéralement le « ferme-gueule »). Parfois, le contremaître dit qu’il va en parler au mestre, le mestre qu’il n’a pas le temps d’y penser ou qu’il doit voir l’ingénieur, et ainsi de suite. C’est déjà le même jeu de dupe qui attend le demi-professionel pour sa promotion finale au rang de professionnel. Le prétexte le plus courant est que l’apprentissage n’est pas encore achevé, excuse pratique puisque le mestre est seul juge. Souvent, les mestres disent chercher la capacité à « assumer les responsabilités » et une certaine polyvalence technique. Comme l’exprime l’un d’eux :
« Le bon professionnel, c’est celui qui sait faire plusieurs types de choses. Et puis c’est le gars qu’on peut laisser travailler seul. Quand on repasse, le boulot est fait, il n’y a pas besoin de le surveiller. »
S’il ne fait que revendiquer, il risque d’importuner la maîtrise et donc de gâcher ses chances. S’il se tait par timidité, il peut attendre des mois.
 
La dernière étape : l’obtention du titre de professionnel
 
 
Le même phénomène se reproduit pour la promotion finale, au prix de l’incertitude des candidats.
Comme le dit un ouvrier : « Il faut rester tout le temps aux pieds des contremaîtres et des caximbos. Il faut se caler près d’eux et demander une place. Parce qu’ils donnent toujours un espoir en disant que, quand il y aura moyen, ils nous fileront le job. Alors il faut rester à leurs pieds, on sait jamais. »
Le chantier achevé, souvent le mestre ne fait rien. Si l’ouvrier proteste, il peut lui expliquer que cela n’a pas été possible en raison de problèmes administratifs ou parce que les compétences techniques acquises ne semblent pas suffisantes. Pour le mestre formation et promotion sont des « investissements » qui n’ont d’intérêt qu’en échange de la fidélité d’un groupe de travailleurs sûrs. D’une manière générale, ceux qui quittent l’entreprise sans afficher clairement une volonté d’y revenir ne peuvent espérer grand-chose. Le mestre classifie les plus dévoués qui le suivront sur son prochain chantier et fait des promesses fermes aux bons éléments qui s’engagent à revenir. Il aime garder les hommes qu’il a qualifiés auprès de lui. C’est dans ce vivier de bons ouvriers fidèles qu’il puisera les futurs contremaîtres, ou son noyau de professionnels s’il se met à son compte.
Par conséquent, certains ouvriers, dont la position est indécise, font un chantage discret au mestre par une sorte de grève du zèle. Ils essayent de montrer que l’attitude de l’encadrement les décourage à produire. Mais ce jeu est dangereux car on peut interpréter leur comportement comme une preuve de résistance ou de paresse.
Il faut insister sur le fait que l’encadrement présente la promotion en général à la fois comme une gratification et une aide (« un coup de pouce »). La combinaison des deux notions est importante. S’il ne s’agissait que d’une gratification pour bonne conduite ou bon travail, la qualification devrait prendre une forme plus ou moins systématique. Mais la notion d’aide, de coup de main, induit une idée de service. Quand les ouvriers disent « si le mestre est bon, il ne nous laisse pas comme ça, il nous fait une petite faveur », ils reconnaissent implicitement qu’il s’agit d’un acte bénévole qui se traduit par une dette morale. En même temps, si la classification était vue comme un simple effet de bonté et qu’elle n’incluait pas l’idée d’une forme de remerciement des efforts, l’arbitraire du système deviendrait intolérable. Aussi, les professionnels tirent-ils une certaine fierté de ce qu’ils ont « conquis » et qui n’incite pas à être tendre avec les novices. Pour les autres, une solution peut être de quitter le chantier pour essayer d’obtenir la précieuse mention sur la carte dans une entreprise plus petite, ou de retour dans leur région natale. Si l’on en croit les ouvriers qui ont une expérience du bâtiment à Recife, ou Campina Grande (région Nordeste du pays), la promotion y serait plus facile, puisqu’une première expérience à Rio constituerait un critère apprécié.
Un extrait d’entretien (auprès d’un maçon installé à Rio) fournit une illustration :
« J’en avais marre de rester demi-pro à Rio, alors je suis rentré chez moi dans le Pernambuco. À Recife, je me suis fait embaucher dans une entreprise. J’ai dit au mestre que j’étais que demi-pro mais que je savais faire aussi bien qu’un vrai maçon. Le gars, il m’a mis a l’essai, il m’a fait bosser au milieu des maçons sans leur dire que j’étais pas qualifié sur la carte. À la fin de la journée, j’en avais fait plus qu’eux. Quand il a vu ça, il leur a surtout pas dit que j’étais que demi-pro pour pas qu’ils le prennent mal mais il m’a signé ma carte tout de suite comme maçon. »
Les derniers, enfin, peuvent choisir de « chauffer » leur carte, c’est-à-dire de frauder. Il ne faut pas oublier en effet que la dureté du monde du chantier est souvent payée en retour par des mensonges et des tricheries, conséquences de la faiblesse des liens entre entreprises et salariés. Dans ce cas, le système est le suivant : l’ouvrier obtient une signature attestant de la qualification en payant quelqu’un qui dispose des cachets appropriés. Il peut s’agir de faux tampons d’entreprises imaginaires, de vrais tampons d’entreprises disparues, voire de vrais tampons d’entreprises en activités. Certains revendeurs, employés de petites entreprises, parviennent ainsi à obtenir des gains intéressants. Une fois la carte signée avec la mention voulue, l’ouvrier se fait embaucher normalement et obtient alors une véritable signature confirmant la première. Mais, il est ensuite obligé de feindre de perdre sa carte et d’en demander une autre parce que les mentions frauduleuses ne lui permettent pas de bénéficier des prestations de retraite et qu’elles sont susceptibles d’attirer l’attention de mestres bien au courant de ces pratiques. Beaucoup d’ouvriers hésitent cependant devant ce système compliqué. Tout d’abord, parce que quitter l’entreprise pour chauffer sa carte implique de renoncer à y retourner. Ensuite, parce que les ficelles sont souvent trop grosses pour un encadrement méfiant vis-à-vis de ceux qu’ils ont connus manœuvres et qu’ils retrouvent professionnels après un parcours mal expliqué.
Cette étude montre qu’il peut être judicieux d’approcher les phénomènes d’apprentissage non pas à partir des buts évidents assignés à l’opération (transmettre des connaissances) mais en fonction du contexte et des formes de relations entre les participants. Il en va sans doute de même pour d’autres univers professionnels : l’apprentissage est un processus qui ne va pas de soi, à l’école comme à l’usine et il faut le soumettre à l’enquête. Celle-ci nous a permis de découvrir le cas d’un secteur où l’organisation ne favorise pas la formation des débutants et où différentes formes de pressions s’exercent sur les candidats à la promotion. Savoir-faire et promotion étant liés, les candidats doivent souvent attendre avant de faire valoir leurs capacités. D’autres mécanismes sont classiques et on les retrouve dans d’autres contextes industriels et à d’autres époques : évaluation morale et physique des novices, égoïsme des plus anciens, écrasement opportuniste des bas échelons, obligation à l’initiative personnelle dans l’acquisition des tours de main, etc. Les professions manuelles pénibles ou dangereuses, où la transmission des aptitudes se fait de façon informelle par imitation après accord de la hiérarchie, partagent ce type de traits. Mais les points communs avec d’autres situations ne doivent pas faire penser que les modes de formation et de promotion découlent automatiquement d’usages historiquement liés à une branche. En confrontant les points de vue on a pu voir se révéler des enjeux contextuels propres au bâtiment carioca. Ce secteur n’est plus le monde traditionnel qu’il a pu être au temps de l’immigration des maçons italiens et espagnols. Au début du siècle, contrôler l’apprentissage signifiait surveiller les conditions de reproduction de la corporation. Depuis, l’immigration rurale a imposé un recrutement sur base régionale dominé par les mestres. Les entreprises sont devenues industrielles mais ont peu modernisé leur organisation interne. L’encadrement de chantier à partir des années 1960-1970 a dû trouver les moyens d’adapter le système d’embauche de paysans du Nordeste aux contraintes de grands chantiers souvent mal dirigés. L’intimidation, la violence se sont combinées au chantage à la promotion, au favoritisme et au clientélisme. Gérer l’apprentissage, c’est ici gérer la masse salariale, gérer les réseaux de fidélité, organiser la division du travail, et entretenir les conditions de l’autorité. De cette manière les intérêts à long terme du secteur ont été sacrifiés aux intérêts à court terme des patrons et des contremaîtres : pour les uns exploiter à peu de frais une main-d’œuvre avide de travail, pour les autres tirer profit de la domination de groupes d’obligés. Il en résulte de faibles niveaux de qualification que la tendance récente à la sous-traitance ne va pas améliorer.
Sur un plan humain, l’insertion et la socialisation des jeunes ouvriers dans le monde du chantier vont donc se faire en fonction des intérêts économiques et des enjeux de pouvoir des catégories dominantes du secteur, que l’on tente parfois de masquer en invoquant les usages ou les nécessités techniques. Le manœuvre va découvrir que « l’apprentissage » est autant un processus social que technique et que son lien avec la promotion est incertain. L’insertion, la stabilisation dans l’univers de la construction, attachées aux hiérarchies sociales, vont donc se faire au prix d’un mélange de soumission, et de rouerie. On voit ici le parallèle avec la situation des classes populaires dans la société urbaine brésilienne où l’intégration et la promotion ne sont encouragées par aucun usage institutionnel, ce qui laisse la place à l’accommodement généralisé mêlé à des esquives et de petites tricheries individualistes.
 
NOTES
 
[1]Les ouvrages français consacrés à la formation professionnelle en général, et au bâtiment en particulier, traitent plus souvent de sa prise en charge institutionnelle et de ses évolutions historiques que du détail concret des étapes d’apprentissage. On verra par exemple les actes du colloque Histoire des métiers du Bâtiment, Fondation Royaumont, 28, 29 et 30 novembre 1989 (Plan construction et architecture, 1989) et le numéro thématique de juillet 1993 de la Revue d’histoire contemporaine, vol. 40, n° 3. Les parutions concernant directement le travail de chantier (publiées par le Plan construction et architecture) restent de même relativement imprécis sur les mécanismes de la transmission du savoir-faire.
[2]La question de l’apprentissage sur le tas dans le bâtiment brésilien reste encore peu étudiée. Voir Alain Morice, « Les pions du bâtiment au Brésil, quand le capital se fait rebelle au salariat », Genèses, n° 7, 1992, pp. 5-32 ; et pour les auteurs brésiliens, Marta Farah, Tecnologia, processo de trabalho e contrução habitacional, thèse de doctorat de sociologie, université de São Paulo, 1992.
[3]Voir Christophe Brochier, Les ouvriers du bâtiment au Brésil, étude d’entreprises à Rio de Janeiro, thèse de doctorat de sociologie, université de Paris VIII, 1998. Pour la formation professionnelle voir aussi Edistia Maria de Oliveira, « O único caminho para mim é aprender a trabalhar », Cadernos do CEAS, n° 163, 1996, pp. 28-43.
[4]Christophe Brochier, « Relation de classe et négociation dans le travail sur les chantiers du bâtiment au Brésil », Sociétés contemporaines, n° 40, 2000, pp. 99-133.
[5]Jose Sergio Leite Lopes, O Vapor do Diabo, Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1976.
[6]Elena Pessanha, « Processo de trabalho, resistencia fabril e participação politica na construção naval », communication à l’Associação Nacional de Pós-graduação e Pesquisa em Ciências Sociais (ANPOCS), Campos de Jordão, São Paulo, 22-25 octobre 1986.
[7]Ce schéma est, par exemple, celui de la marine marchande traditionnelle en France qui distinguait habituellement « mousse » et « novice » par le moyen de l’âge. Voir Alain Cabantous, « Apprendre la mer : remarques sur l’apprentissage des mousses à l’époque moderne », Revue d’histoire moderne…, op. cit., pp. 415-422.
[8]C’est là un point caractéristique du bâtiment brésilien car les études sur l’artisanat en France ou à l’étranger mettent en avant les blocages de promotion pour intérêts économiques. Voir pour l’histoire Nicole Pellegrin, « L’apprentissage ou l’écriture de l’oralité, quelques remarques introductives », Revue d’histoire moderne…, op. cit., pp. 357-386 ; et pour l’Afrique actuelle, Yves Marguerat, « L’exploitation des apprentis au Togo », in Bernard Schlemmer (éd.), L’enfant exploité, Paris, Karthala-Orstom, 1996.
[9]Voir Pierre Benoît, La formation professionnelle dans le bâtiment et les travaux publics, 1950-1990, Paris, L’Harmattan, 2001.
[10]Béatrice Appay, « La formation professionnelle au Royaume-Uni, les effets de la crise dans le Bâtiment », Actes du colloque Le travail en chantiers, Paris, Plan construction et habitat, 1983.
[11]Ce qui représente une espèce de constante historique y compris hors du Brésil. L’apprentissage traditionnel en Europe confiait aux novices les corvées les plus pénibles, ou bien les obligeait à servir les autres ouvriers, voire les proches du patron (courses, travaux domestiques). Voir N. Pellegrin, « Apprendre le métier », Revue d’histoire moderne…, op. cit., pp. 352-355. Plus le travail est dur, plus la position du novice semble difficile à tenir ; dans la marine par exemple, l’apprenti avait aussi à supporter les brimades, voire les sévices des compagnons (A. Cabantous, « Apprendre la mer… », op. cit.). Pour des exemples divers, on pourra consulter Jean Peneff, « Autobiographies de militants nantais de la CFDT », Cahiers du Lersco, n° 4, 1982 (en coll. Béatrice Fèvre), pp. 73-112.
[12]Le terme « pion », peão en brésilien, désigne au départ (comme le peón espagnol) l’ouvrier agricole des grandes propriétés. Par extension, il est employé pour les ouvriers du bâtiment. Une grande partie des ouvriers ignore ces finesses sémantiques et croit à une référence à la toupie (dont la prononciation est proche) pour rappeler la rotation des ouvriers, entre les campagnes et Rio.
[13]Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, Paris, Laffont, 1976 [1895].
[14]Cette dimension se retrouve bien sûr dans beaucoup de métiers risqués ou éprouvants. Par exemple, les apprentis charpentiers de fer américains sont, dès le départ, évalués par les professionnels en fonction de leur attitude face aux dangers du métier. Voir Jack Haas, « The Stages of the Highsteel Iron Worker Apprentice Career », Sociological Quarterly, n° 15, 1974, pp. 39-60.
[15]Le problème se pose bien sûr pour toute situation d’apprentissage où celui qui veut apprendre n’a pas le contrôle de ses affectations et s’efforce d’incorporer un ensemble diffus de pratiques, de tours de main et de gestes. La comparaison avec les étudiants en médecine n’est pas dénuée de sens, car à l’hôpital les étudiants essayent de travailler dans les services et avec les personnes qui peuvent leur apprendre quelque chose. Voir Howard S. Becker et al., Boys in white, Chicago, University of Chicago Press, 1961.
[16]Sous l’Ancien Régime, le contrat écrit d’apprentissage est un acte solennel qui stipule les droits et devoirs de chaque partie. Voir, par exemple, N. Pellegrin, « L’apprentissage ou l’écriture de l’oralité… », op. cit.
[17]La comparaison avec d’autres cas montre que l’observation est une étape indispensable, mais moins centrale qu’on le suppose. Martin Nadaud ne souffle mot sur l’activité d’observation. Il apporte, dit-il, du plâtre au maçon jusqu’au moment où on lui permet d’assembler lui-même des moellons (M. Nadaud, Mémoires…, op. cit.). Le peintre étudié par Bernard Zarca explique qu’il a appris en prenant l’initiative d’improviser au risque des réprimandes (Bernard Zarca, « L’itinéraire d’un compagnon charpentier. L’ami du trait », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 29, 1979, pp. 83-92). Jean Rocher, mousse sur les chalutiers à Terre-Neuve, peut regarder comment les diverses tâches sont accomplies sur le bateau mais apprend les bases en essayant directement (Jean Rocher, Le grand métier, Paris, Plon, 1977). Gaston Lucas, lors de son apprentissage de serrurier, est laissé seul avec les autres apprentis dans l’atelier et voit seulement ses ouvrages corrigés au retour du patron (Gaston Lucas, Blasquez serrurier, Paris, Plon, 1976). Agricole Perdiguier écrit que le peu qu’il a réussi à acquérir à ses débuts dans la menuiserie, l’a été à l’insu du maître en prenant les outils de sa propre initiative (Agricole Perdiguier, Mémoires d’un compagnon, Paris, Maspéro, 1977).
[18]Il s’agit là d’une caractéristique générale de nombreux processus d’apprentissage, comme le montre le cas des étudiants en médecine décrits par H. S. Becker dans Boys in white (op. cit.). Pour les futurs médecins, il est important de trouver des occasions permettant d’assumer des responsabilités et d’exécuter des actes médicaux que les cours ne font qu’esquisser.
[19]Voir Howard S. Becker, « A school is a lousy place to learn anything », Doing Things Together. Selected papers, Evanston, Northwestern University Press, 1986.
[20]C’est une tendance ancienne dans le bâtiment que l’on trouve aussi ailleurs, en particulier dans les métiers à savoir technique ancien, voir M. Nadaud, Mémoires…, op. cit. Pour le tissage, voir Jacques Vallerant, « Tisseurs lyonnais, de l’armure textile au tissu social », Ethnologie française, vol. 11, n° 2, 1981, pp. 103-119.
[21]A. Morice, « Les pions du bâtiment… », op. cit.
[22]Jack Haas, « Binging. Educational Control among High Steel Ironworkers », American Behavioral Scientist, n° 16, 1972, pp. 27-34.
[23]C’est une dimension connue de certains métiers ouvriers en France, aussi. En plus des outils achetés, les ouvriers avaient certains outils particuliers qu’ils se réservaient ou qu’ils fabriquaient sans les prêter aux apprentis. Voir J. Peneff, « Autobiographies… », op. cit.
[24]Dans le bâtiment français actuel, on peut faire le rapprochement avec le modèle du parrainage, qui doit être distingué du modèle du compagnonnage (liens familiaux et apprentissage précoce, valorisation de l’équipe) et du modèle de la formation (progression par l’école ou les stages). Voir Paul Kalck, « L’identité socioprofessionnelle des chefs de chantier et chefs d’équipe », in L’encadrement de chantier, renouvellement et enjeux, Paris, Plan construction et architecture, 1993.
[25]Pour d’autres exemples de situations où le maître facilite l’enseignement de ceux qui rendent des services, voir Miklós Haraszti, Salaire aux pièces, Paris, Seuil, 1976, qui donne de bons exemples quand il décrit la façon dont il est formé à fraiser par un ouvrier de l’usine où il travaille.
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