2004
Genèses
Varia
L’Encyclopédie socialiste, une forme singulière pour une cause politique ?
Vincent Chambarlhac
L’Encyclopédie socialiste dirigée par Adéodat Compère-Morel représente un moment dans la trajectoire guesdiste au sein de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Ses prémices l’apparentent à une tentative d’hégémonie quand la dynamique même du projet tempère ce qualificatif. L’Encyclopédie socialiste s’avère un objet singulier dans la production discursive socialiste. Produit du socialisme français s’unifiant, elle s’inscrit dans les mutations culturelles de la société française sur lesquelles, pourtant, elle achoppe.
The Encyclopédie socialiste directed by Adéodat Compère-Morel represented a particular phase in the Guesdiste path within the Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Its premises made it appear to be an attempt at hegemony while the dynamics of project tempered this description. The Encyclopédie socialiste proved to be a unique piece of socialist discursive production. Created by unifying French socialist groups, it was in keeping with the cultural mutations of French society, which nevertheless became a stumbling block for it.
L’entreprise de l’
Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative sous la direction d’Adéodat Compère-Morel constitue l’un des monuments oubliés du socialisme français de la Belle Époque. En 1976, Madeleine Rebérioux qualifiait ce projet, initié en 1911, de « tentative d’hégémonie guesdiste
[1] ». Éditée chez Aristide Quillet, l’
Encyclopédie socialiste devait compter douze volumes, dont le premier,
Un peu d’histoire, paraît dès 1912. Sa publication court jusqu’en 1919, date à laquelle sa finalité première se perd entre guerre et révolution. L’
Encyclopédie socialiste marque un moment dans la trajectoire collective du guesdisme au sein d’une Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) travaillée par la dynamique unitaire. Ce moment est complexe ; le politique s’y marie à l’écriture militante de la question sociale dans son rapport au champ des sciences humaines et sociales. S’il répond aux nécessités de la propagande régulièrement affirmées depuis 1905, ce moment repère également un ordre des pratiques discursives au sein de la SFIO. Le choix de la forme encyclopédique signifie un seuil franchi par rapport à la littérature grise des brochures et aux tournées propagandistes qui constituaient l’ordinaire de nombre des collaborateurs de l’
Encyclopédie socialiste. Mais ce choix s’inscrit également dans la dynamique de construction du socialisme français, son rapport à la société et au jeu politique républicain. Si l’
Encyclopédie socialiste incarne l’une des représentations que les socialistes français ont d’eux-mêmes et de leur idéologie, sa forme vaut également pour ce qu’elle souligne des rapports tissés entre scientificité et socialisme. Projet porté par le guesdisme, l’
Encyclopédie socialiste décline l’argument du socialisme scientifique à sa manière, construisant, plus qu’un récit militant, un instrument à vocation normative dans l’épaisseur sociale de la SFIO. Saisie dans la tension d’une trajectoire collective singulière dans l’espace du parti socialiste, l’
Encyclopédie socialiste représente l’un des objets possibles de l’unité des socialistes français.
Un moment dans une trajectoire collective
L’
Encyclopédie socialiste prend place dans un moment singulier de la trajectoire collective guesdiste au sein de la SFIO. Deux registres ordonnent cette singularité. Au plus près du projet, la place du guesdisme dans la dynamique unitaire apparenterait l’
Encyclopédie socialiste à une tentative hégémonique si, à l’échelle du parti, elle ne s’inscrivait dans le dispositif plus ample de la propagande par l’écrit, de la nécessité d’une normalisation de l’identité socialiste face à une France qu’elle voudrait socialiste. Depuis la réalisation de l’unité, le guesdisme n’a cessé de se « scléroser », selon le mot de Madeleine Rebérioux
[2]. Au sein de la SFIO, l’alliance entre Édouard Vaillant et Jean Jaurès marginalise Jules Guesde, dont les partisans s’apparentent toujours davantage à une fraction dans les congrès. Le guesdisme ne cesse de rappeler le caractère scientifique de son socialisme, son lien au marxisme qu’il prétend avoir « inventé » en France. Les guesdistes se proclament en ce sens « doctrinaires » ; le choix de l’épithète traduit le sentiment de supériorité idéologique éprouvé par ces militants. Ce comportement fractionnel se lit également dans l’emploi de codes distincts des autres membres de la SFIO : l’apparence (le chapeau, la lavallière), le souci de la mise en scène de l’amitié. Pour autant, les guesdistes ne se situent pas aux marges du parti. Forts de l’héritage du Parti ouvrier français (POF), puis du Parti socialiste français (PSF), ils considèrent dès l’unité le parti comme l’instrument de la révolution et s’emploient à sa structuration. De nombreux propagandistes, véritables
missi dominici du socialisme unifié dans les départements français, viennent du guesdisme
[3]. Ils se montrent capables de mettre au service de l’unité ces compétences préalablement forgées
[4]. Si jusqu’en 1908, les guesdistes se méfient de la direction de la SFIO, le congrès de Toulouse (15-18 octobre 1908) fait reculer le danger de la scission, atténue les tensions. Le congrès de Saint-Quentin (avril 1911) consacré notamment à la question de
L’Humanité voit J. Guesde et ses amis désavouer l’un des leurs – Charles Rappoport – pour ses attaques contre J. Jaurès
[5]. En somme, si le projet d’
Encyclopédie socialiste naît dans ce contexte conflictuel spécifique au jeu des tendances dans la SFIO, force est de constater que ces tensions se réduisent. Cette réduction prend place dans l’infléchissement de ce qu’est le guesdisme dans l’espace de la SFIO. Si les articles de J. Guesde paraissent en brochures
[6], il semble diminué, moins prolixe. Le suicide de Paul Lafargue en 1911 affaiblit également le guesdisme. Une relève générationnelle s’impose. Elle est initiée depuis 1907 par la création du journal
Le Socialisme qui disparaît en 1913. Elle permet l’apparition de nouvelles têtes : Jean Lorris, Charles Rappoport, Marcel Cachin, Pierre Brizon. Tous ont en commun le souci de « propagander », de contribuer par ce travail à l’édification d’une identité socialiste dont la colonne vertébrale serait la doctrine guesdiste. Face à la génération précédente, ils se conçoivent davantage comme une tendance dans une SFIO unifiée plus que comme les représentants d’un parti – le PSF – fondu dans cette dernière. A. Compère-Morel, député d’Uzès depuis 1909 et homme fort de la fédération du Gard, s’impose comme l’un des leaders de cette nouvelle génération. Il se montre plus souple, moins doctrinaire, que ses origines guesdistes pouvaient le laisser supposer. Son projet d’
Encyclopédie socialiste le reflète. Le noyau rédactionnel de l’entreprise agrège à cette nouvelle génération du guesdisme (J. Lorris, Ch. Rappoport, P. Brizon, Hubert Rouger) des militants venus d’autres horizons : Jean Longuet, Paul Louis, Jean-Baptiste Séverac, Sixte-Quenin. L’assiette du projet dépasse ainsi la seule assise du guesdisme ; les refus de préfacer de J. Jaurès et É. Vaillant ne sauraient à eux seuls témoigner a contrario d’une volonté hégémonique. Ils signifient seulement que l’
Encyclopédie socialiste ne saurait engager le parti dont l’identité discursive est plurielle en 1911
[7].
La mise en scène de l’amitié chez les guesdistes. Jules Guesde et Alexandre Bracke sortant du Congrès de Nancy (1907). Source : Encyclopédie socialiste, vol. 2, Paul Louis, Le Parti socialiste en France, Paris, A. Quillet, 1912. © DR.
L’Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière présente « Toute la pensée socialiste, toute l’action ouvrière ». Conforme à l’axiomatique du genre, cette déclaration de principe invite à situer le projet dans l’épaisseur de la SFIO, dans la manière dont celle-ci entend s’inscrire dans le tissu social et politique français. Deux séries de faits éclairent la nécessité du projet encyclopédique. L’une est spécifiquement guesdiste ; la seconde, plus ample, surgit pour partie du congrès de Lyon qui, en 1912, prend acte devant les impasses de la propagande orale, de la centralité du texte dans l’éducation socialiste. L’Encyclopédie socialiste paraît l’une des pièces d’un dispositif d’ensemble guesdiste qui lui préexiste. Les élections municipales de 1908 posaient concrètement la question du socialisme à l’échelle nationale. Pour les guesdistes, il fallait codifier l’action socialiste. Les philippiques de J. Guesde contre le socialisme municipal au congrès de Saint-Quentin (1911) s’entendent dans cette configuration. Elles sont contemporaines de la publication du Dictionnaire du socialisme par Charles Verecque, chez Giard et Brière, qui relève d’un égal souci de codification et d’éducation. L’Encyclopédie socialiste amplifie et infléchit cette propension à la codification, à la normalisation. Elle l’amplifie, souhaitant dans son triptyque fondateur s’emparer des questions coopérative et syndicale dans une orientation spécifiquement partidaire. Mais elle l’infléchit en donnant à ses tomes une orientation sommative tournée vers l’histoire plus que vers la prédiction d’un avenir fatalement socialiste selon l’orthodoxie guesdiste. Le dispositif se complète, dès 1913, de la publication par Jean Lorris et Paul Grados de Petit-Pierre sera socialiste dans la collection « Tu seras… » chez Armand Colin. La cible de l’ouvrage est la jeunesse, le livre s’inspire d’ailleurs du modèle pédagogique du Tour de la France par deux enfants mais cette France-là est socialiste, syndicale, coopérative et enracinée dans l’Internationale. Chaque chapitre comporte un « ABC du socialisme » à la vocation codificatrice, point commun de l’ensemble du dispositif de publication guesdiste. Au sein de cette offensive, l’Encyclopédie socialiste paraît occuper une place de choix par son ambition (douze volumes), par l’agrégation de ses collaborateurs qui mêle une expérience propagandiste spécifiquement guesdiste (J. Lorris, A. Compère-Morel, P. Brizon) et l’acquis de réflexions venues d’autres secteurs de la SFIO. J. Longuet passe pour jaurésien par son statut de journaliste à L’Humanité ; J.-B. Séverac est collaborateur du Mouvement socialiste depuis 1910, ses positions syndicalistes sont extérieures au guesdisme. Mais l’essentiel dans la constitution de l’équipe rédactionnelle de l’Encyclopédie socialiste tient moins aux qualités de ce dosage, auquel il faudrait également ajouter le milieu des coopératives (Ernest Poisson), qu’à l’enjeu de la forme même par opposition à ce qui se joue dans la SFIO sur les questions d’éducation.
| Les volumes parus de l’Encyclopédie socialisteDirection technique, Adéodat Compère-Morel ; directeur-propagateur, Jean Lorris |
| Paul Louis | Le parti socialiste en France. |
| Charles Rappoport | Pourquoi nous sommes socialistes ? ; La révolution sociale ; Un peu d’histoire : origines, doctrines et méthodes socialistes. |
| Hubert Rouger | La France socialiste (deux tomes). |
| Sixte-Quenin | Comment nous sommes socialistes ? |
| Jean Longuet | Le Mouvement socialiste international. |
| Jean-Baptiste Séverac | Le mouvement syndical. |
| Pierre Brizon et Ernest Poisson | La coopération. |
Après le congrès de Toulouse (1908), le parti éprouve la nécessité de se doter d’une cohérence idéologique interne, capable à la fois de maintenir les différences (tendances) et de rassembler dans le cadre de la forme parti. Les initiatives fleurissent ; elles empruntent au modèle propagandiste avec le renouveau, en mai 1909, de l’École socialiste au cœur du Quartier latin
[8], qui se dote en 1912 d’une école du Propagandiste puis du Coopérateur. Charles Andler promeut ce dessein, c’est un adversaire des guesdistes. D’autre part, dès 1908, des intellectuels normaliens groupés autour d’Albert Thomas lancent les
Cahiers du socialisme, dont la volonté première est pédagogique. Ces initiatives diverses, venues de secteurs étrangers au guesdisme, concourent à la critique de leur savoir-faire en matière de propagande. La personnalité du chansonnier et militant guesdiste Lucien Roland, administrateur de la Librairie du parti, concentre les attaques. On lui fait grief au congrès de Brest (1913) de ne pas disposer de catalogue de la bibliothèque socialiste « indiquant aux propagandistes de la province l’ordre dans lequel les brochures doivent être mises à la disposition des militants
[9] ». L’argument esquisse les réflexions en cours sur la modernité éditoriale, l’impact des manières de présenter les ouvrages (ici les brochures) aux lecteurs. Il suppose, mais de manière feutrée – hésitante – la progressive réflexion des socialistes sur l’ordre des livres
[10] dans une perspective biaisée par l’impératif propagandiste. De facto, ces critiques sont plus anciennes, remontent à la naissance d’une
Commission à la librairie et l’édition (1909) dans laquelle on retrouvait outre Jean Longuet, Lucien Roland, Cambier, Renard, Lafont, Albert Thomas, Tarbouriech, Binet (le bibliothécaire de
L’Humanité), Alfred Bonnet, Marcel Sembat, Adéodat Compère-Morel. Cette commission fait long feu, s’éteignant en 1912 au congrès de Lyon, qui maintient pourtant la nécessité d’une centralisation de la propagande par l’écrit (d’une codification de l’action socialiste) sans en préciser les moyens. L’
Encyclopédie socialiste naît principalement de ce contexte ; l’agrégat de guesdistes et non guesdistes formant l’équipe rédactionnelle semble l’appropriation des réflexions de la période précédente. La présence de membres de la défunte commission (J. Longuet, A. Compère-Morel) implique la proximité des réflexions sur l’édition, la propagande.
L’
Encyclopédie socialiste marque sans doute une relève générationnelle dans la trajectoire collective du guesdisme. Confiant à de « jeunes pousses » le soin de codifier par la forme encyclopédique tel ou tel pan de l’identité socialiste, A. Compère-Morel espère voir ces rédacteurs prendre du poids dans la SFIO.
A minima, il peut escompter par ce travail enrayer la sclérose du guesdisme et fructifier l’héritage du POF. Ce pari accompagne les réflexions en cours sur la propagande nées de la prise en compte croissante de l’alphabétisation massive de la société française, de la modernité éditoriale. Le choix de la forme encyclopédique s’intègre doublement à ce contexte. D’une part, elle constitue une réponse à la nécessité de la centralisation de la propagande par l’écrit : sous la plume de Compère-Morel l’
Encyclopédie socialiste devient le « fil d’Ariane » propre à guider le militant dans le dédale des bibliothèques et des brochures socialistes
[11]. Elle nomme, norme et certifie une identité, une culture socialiste ; tel apparaît tout du moins l’objectif affirmé dans les placards publicitaires de
L’Humanité et du
Socialiste de 1912. D’autre part, cette forme semble adéquate à la situation du socialisme français au tournant de 1910. La forme encyclopédique présente un modèle auquel chaque militant peut rapporter l’ensemble des conduites socialistes pour s’y situer, combattre l’adversaire. Elle est à la fois tableau, soit l’organisation sur le papier de la pluralité du socialisme français, et code disciplinaire dont l’appropriation par le lecteur fonde l’identité socialiste. Si l’
Encyclopédie socialiste constitue un moment dans la trajectoire collective du guesdisme, son exacte situation dans l’espace des pratiques discursives de la SFIO soupèse sa place, mesure les compétences mobilisées, permet en dernier ressort de déterminer la qualité de ce moment dans la trajectoire du guesdisme.
Jean Lorris, Adéodat Compère-Morel, « L’Encyclopédie socialiste comme réponse à la nécessité de la propagande », préface au tome 1 de l’Encyclopédie socialiste (1912)
« […] Bien des fois en vagabondant à travers la France pour y porter la parole socialiste, nous avions entendu, tout aussi bien dans les milieux urbains que dans les milieux ruraux, de nombreuses récriminations contre l’impossibilité où se trouvaient ceux qui voulaient connaître nos doctrines, de mettre la main sur un ouvrage les exposant complètement et clairement.
La brochure, nécessairement incomplète, et le gros bouquin de sociologie, fatalement inaccessibles à la plupart, étaient indiscutablement insuffisants.
D’autre part, l’absence de toute vue d’ensemble, de tout plan méthodique, faisait des bibliothèques socialistes, ainsi constituées au hasard, une sorte de labyrinthe, et pour se guider dans ce dédale, pour y trouver son chemin, il manquait le fil d’Ariane…
Les militants et les propagandistes se plaignaient également d’être obligés, pour leur action quotidienne, de rechercher des documents et des statistiques épars à travers des centaines de livres, de brochures, de revues et de journaux qu’il leur était quelquefois difficile de se procurer. […] Bref, ce sont toutes ces lacunes, et bien d’autres encore, que nous avons tenté de combler en nous entourant de collaborateurs dont la compétence ne peut être discutée. »
L’Encyclopédie socialiste dans l’ordre des pratiques discursives du socialisme français
L’argument d’un ordre des pratiques discursives du socialisme français repère la distribution des positions des tendances de la SFIO dans leur lien à l’écriture du socialisme, sa formalisation. Cet ordre, s’il n’implique pas une relation hiérarchisée dans le rapport au savoir, circonscrit des aires de compétences, partant des lieux et des modes d’apparition spécifiques à la manière dont chaque tendance, dans la perspective de l’unité, conçoit son apport. Prenons au mot les contemporains du projet et l’historiographie actuelle, posons comme prémices l’appartenance de l’Encyclopédie socialiste au pôle militant des doctrinaires par opposition aux sociabilités intellectuelles plus proches de l’École normale supérieure, de l’Université, plus jaurésien. Ce paysage croqué, le travail d’ajustement présidant à l’entreprise de Compère-Morel se dévoile.
Les pratiques intellectuelles du socialisme français dans leur rapport à la production d’un savoir et d’une éducation socialiste oscillent dans la tension entre le pôle politique – le parti – et le pôle savant – l’Université, l’École normale supérieure. À la charnière du politique et du scientifique, la question sociale mène par la sociologie de nombreux intellectuels au socialisme. Cette rencontre passe par le milieu des revues, aptes à nouer réflexions scientifiques et politiques. Le socialisme français de la Belle Époque s’orne de revues partisanes tangentielles au monde universitaire, et proches pour certaines de l’École normale supérieure :
Le Mouvement socialiste, La Revue socialiste, Les Documents socialistes… Les collaborateurs de ces revues appartiennent au monde universitaire, relèvent souvent du groupe durkheimien. On citera, entre autres, Paul Fauconnet, Marcel Mauss, Maurice Halbwachs, Robert Herz… Le noyau durkheimien s’additionne des collaborations de Léon Rosenthal, André Lebey, François Simiand auxquels il faut ajouter de nombreux normaliens. Au sein de la SFIO, A. Thomas et J. Jaurès – tous deux ex-normaliens – composent les personnages pivots de cette présence des intellectuels dans le socialisme français. Le second polarise ce milieu par
L’Humanité, journal d’intellectuels, quand le premier, par le travail revuiste de la
Revue socialiste et des
Documents socialistes, construit patiemment une interface entre monde universitaire et monde socialiste. Le rapport au socialisme de ces universitaires ne passe pas par l’affichage d’un engagement socialiste distinct du travail de recherche proprement dit, mais par un échange constant entre l’objet de la recherche et la cause politique qu’est le socialisme. La posture dérive pour partie des usages de l’expertise universitaire (en histoire notamment) dans le champ politique, nés de l’affaire Dreyfus
[12] : ce sont des compétences qui sont mises au service de la cause du socialisme. Elles sont d’abord bibliographiques : les comptes rendus du
Mouvement socialiste, la critique bibliographique de la
Revue socialiste comptent de nombreuses interventions d’universitaires
[13]. Ce travail bibliographique passe au tamis d’une critique sociologique, historique, économique, des ouvrages universitaires comme des brochures dont il s’agit d’abord d’extraire un sens socialiste. Le modèle de
L’Année sociologique s’impose ici, mais cette critique bibliographique si elle use de compétences identiques, se situe dans une perspective autre où il s’agit de dissocier la sociologie du socialisme, d’isoler de la première des matériaux pour l’action du second. Ce trait complique l’image du durkheimisme comme « une communauté scientifique militante » et « un style d’intervention originale »
[14] et invite à repenser, sur le plan des pratiques, le rapport au politique du groupe durkheimien en dépassant le seul cas du solidarisme de Célestin Bouglé. Ce premier massif de pratiques, peu repéré par l’historiographie, ne représente que l’un des aspects des échanges tissés entre monde universitaire et socialisme.
Les Cahiers du socialisme présentent d’autres modalités d’échanges. Le fonds André Lebey de l’Office universitaire de recherche sur le socialisme compte un document original, une convocation/compte rendu du Groupe des étudiants socialistes en Juin 1914
[15]. Si le compte rendu marque des échanges vifs entre économistes (François Simiand, Roger Picard) et sociologue (Marcel Mauss), la convocation importe davantage parce qu’elle implique en termes de circulation entre recherche en sciences sociales et socialisme. Le 30 juin 1914, Maurice Halbwachs expose les conclusions de son ouvrage –
La classe ouvrière et les niveaux de vie. Recherche sur la hiérarchie des besoins dans les sociétés industrielles contemporaines – paru chez Alcan en 1913. Il attend des militants du Groupe des étudiants socialistes de « bien vouloir lui communiquer par lettre dès présent leurs objections, observations ou demandes d’éclaircissements ». On peut lire dans cette demande l’attention du conférencier pour son auditoire, soit un échange du savoir scientifique vers l’action politique. La pratique engagée par cette communication de M. Halbwachs s’apparente à l’usage universitaire ; le compte rendu de la précédente réunion, lorsqu’il prévoit la publication de l’exposé de R. Picard dans les
Cahiers socialistes montre l’intrication des hommes entre sciences et politique. Importe dans ces pratiques le type de présence au socialisme français tenu par le monde savant. Par deux fois (critique bibliographique/exposé et articles) les compétences des sciences humaines et sociales se placent dans l’orbite du socialisme ; pour les hommes cette disposition au socialisme – si elle présuppose des convictions militantes – n’amoindrit pas la posture du savant (de l’expert) conquise et construite de haute lutte dans l’édifice universitaire tant au niveau disciplinaire (sociologie) que singulier (M. Halbwachs, M. Mauss…).
La pratique engagée par l’
Encyclopédie socialiste diffère. Le personnel rédactionnel relève directement de l’orbite du parti. Chaque tome s’assortit d’une préface de Compère-Morel campant l’auteur en socialisme. Leur légitimité tend à l’expertise. Elle est affaire de méthode et d’impartialité pour H. Rouger, J.-B. Séverac notamment ; le premier utilise « toute la méthode qui convient à ce genre de travail et sans se départir d’une impartialité aussi complète qu’absolue», quand le second « écrit avec beaucoup de méthode et avec une sûreté de documentation élogieuse à tous points de vue »
[16]. Cette légitimité s’étaie du rappel de l’action passée au service de la cause socialiste. Pour P. Louis, elle se déduit de ses nombreuses collaborations aux revues, au succès de ses ouvrages.
Adéodat Compère-Morel, présentation de Paul Louis, auteur du tome « Le parti socialiste en France »
« Du reste, Paul Louis n’est pas un inconnu pour les militants. Publiciste, né à paris le 11 janvier 1872, il a collaboré à la Revue socialiste, au Socialiste, à la Revue bleue, à la Grande Revue, à la Revue du mois, au Mercure de France, à la Revue blanche, aux principales revues socialistes de l’étranger, à l’Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière et à l’Encyclopédie syndicaliste.
Membre du Comité révolutionnaire central, puis du Parti socialiste de France, puis de l’Unité socialiste, membre du Conseil national depuis ses débuts, fondateur de la 9e section de la Fédération de la Seine, Paul Louis ne s’est pas contenté de militer dans les réunions publiques et dans la presse.
Nous lui devons une longue série d’ouvrages dont les principaux : La Guerre économique, L’Histoire du socialisme en France, Les Étapes du socialisme, L’Avenir du socialisme, L’ouvrier devant l’État, Les Lois ouvrières, L’Histoire du mouvement syndical en France, Le syndicalisme contre l’État, Le travail dans le monde romain, Le Colonialisme ont été traduits en plusieurs langues. […] »
L’argument de la méthode s’additionne ainsi d’une recension des publications destinée à asseoir l’autorité de l’auteur. L’Encyclopédie socialiste s’enracine dans le seul sol du socialisme unifié. L’identité militante des auteurs vaut certification du sérieux des compétences apportées ; le trait est rigoureusement antithétique des modes d’apparition des intellectuels précédemment caractérisés. Pour autant, le projet d’Encyclopédie socialiste ne se construit pas dans l’opposition (ou le rejet) de ces pratiques discursives tangentielles au pôle universitaire. L’avant-propos de son premier volume, Un peu d’histoire, précise sa singularité dans le champ des publications dévolues au socialisme :
« […] nous ne sommes point des innovateurs en matière sociologique, nous n’avons pas découvert un nouveau socialisme. Non seulement nous n’entendons pas apporter ou développer ici des théories aussi nouvelles qu’originales, mais nous n’avons même pas la prétention de présenter le problème social autrement que ne l’ont présenté nos doctrinaires dans les nombreux ouvrages qu’ils ont publiés ».
A. Compère-Morel et J. Lorris assignent « un simple but de vulgarisation » à l’ouvrage. Implicitement, l’Encyclopédie socialiste se veut l’instrument d’une continuité entre l’ouvrage de sociologie et la brochure ; elle fait suture entre l’ordre du propagandiste (la brochure) et l’ordre intellectuel. L’originalité de la position occupée par l’Encyclopédie socialiste dans la trajectoire collective du guesdisme se marque ici. Par leur histoire, par les positions qu’ils occupent dans l’espace de la SFIO depuis l’unification, les guesdistes appartiennent à l’ordre du propagandiste. L’Encyclopédie socialiste ne les en détache point, mais semble infléchir ce rapport. Dans l’argument de la continuité tissée entre brochures et ouvrages savants, l’entreprise de Compère-Morel ne se situe pas à équidistance de ces genres : s’appuyant sur des compétences acquises sur le terrain (la propagande orale) et des positions occupées dans l’espace de la SFIO (la Librairie du parti notamment pour les brochures), l’Encyclopédie socialiste se présente comme le dépassement des apories constatées. Elle sera le « fil d’Ariane » des propagandistes, des militants dans la littérature grise des brochures. L’Encyclopédie socialiste apparaît seulement tangentielle à l’ordre intellectuel, privilégiant dans la présentation de rédacteurs la clôture militante. Ce travail d’ajustement se lit dans la collaboration avec les éditions Quillet.
La SFIO ne pouvait, ni sans doute ne voulait compte tenu de la forte tonalité guesdiste du projet en 1911, se charger de l’édition de l’
Encyclopédie socialiste ; A. Compère-Morel trouvait dans la personne d’Aristide Quillet un éditeur adéquat. Le développement de l’histoire de l’édition permet uniquement de situer la librairie Aristide Quillet dans le paysage éditorial
[17]. La librairie doit à la personnalité de son fondateur, ouvrier autodidacte, sa spécialisation dans l’édition d’encyclopédies populaires. La librairie Aristide Quillet naît en 1902 ; en 1908, A. Quillet publie
Mon Professeur, grande encyclopédie autodidactique moderne, s’attaquant directement selon Jean-Yves Mollier au marché des éditions Larousse « en tentant d’imposer un produit qui se voulait ancré dans le
xxe siècle
[18] ». La collaboration de Compère-Morel avec A. Quillet répond pour partie au même objectif. L’
Encyclopédie socialiste est d’abord un objet de consommation :
« […] au point de vue matériel, l’éditeur s’est efforcé de la présenter sous une forme agréable à l’œil, et les douze volumes qui la composeront, illustrés de nombreuses gravures et planches hors-texte, reproductions de tableaux en couleurs reliées sous couverture peau souple, sont des volumes de luxe qui constitueront une très jolie bibliothèque socialiste [19] ».
Le luxe des tomes explique un prix relativement élevé (quatre-vingt-quinze francs, puis soixante-dix ou soixante-quinze francs) que le paiement par mensualités et souscriptions rend abordable aux bourses ouvrières
[20]. L
’Encyclopédie socialiste relève pour partie du capitalisme d’édition dans ses pratiques de diffusion
[21]. La présentation de Compère-Morel réfléchit l’adaptation de l’entreprise aux mutations des pratiques culturelles. L’
Encyclopédie socialiste se doit de flatter l’œil pour intégrer les bibliothèques socialistes : le lecteur militant est aussi un consommateur. L’attention portée au luxe des ouvrages trahit également la part mimétique à l’œuvre dans la construction des bibliothèques individuelles face à l’image des bibliothèques bourgeoises. La dimension du « beau livre » intéresse moins le lecteur que le regard porté sur la bibliothèque dont l’apparence engage la respectabilité et le sérieux des lectures de son propriétaire. L’ensemble du dispositif matériel de vente de l’
Encyclopédie socialiste inscrit cette dernière dans le champ de la culture de masse tant il joue des interactions possibles entre le produit lui-même et le consommateur. Il s’agit en somme de détourner à l’usage du socialisme les pratiques nouvelles de la consommation culturelle. La part de l’éditeur est importante dans ce jeu dont il faut souligner qu’il est consciemment assumé par les rédacteurs. L’
Encyclopédie socialiste ne saurait se confondre avec la littérature grise des brochures ; elle ne saurait non plus, au titre de son contenu à destination de militants ou de sympathisants, se retrancher derrière une facture fleurant l’ouvriérisme. Dans le premier regard jeté sur la tranche des volumes dans une bibliothèque, la qualité matérielle engage immédiatement un genre (la collection), une vocation au savoir. L’ouvrage investit les bibliothèques militantes qu’il informe. Le trait ressort à la dimension propagandiste de l’entreprise mais en complique à nouveau le statut. Ce n’est pas seulement l’alliage d’un savoir-faire éditorial (A. Quillet) et d’une sensibilité socialiste (le guesdisme) que donnent à voir les volumes dirigés par A. Compère-Morel, c’est aussi une première manifestation des mutations politiques observées par le socialisme français entrant dans l’ère des masses.
Ce détour par l’histoire de l’édition repère la singularité de l’Encyclopédie socialiste dans la trajectoire du guesdisme. Peu ou prou, A. Compère-Morel et ses collaborateurs ont tiré les leçons des débats internes portant sur la Librairie du parti. Leur entreprise concilie un capital d’expériences dans l’ordre de la propagande et une réflexion actualisée sur la cible de ses efforts (les militants) et la nécessité d’inventer de nouveaux modes d’appropriation de l’identité collective du socialisme unifié. La dimension autodidactique du projet est double : si elle implique l’appropriation par le seul militant, elle constitue également une mise en abyme de la légitimité des auteurs, circonscrite par le seul champ du socialisme, à proposer un tableau encyclopédique du socialisme français. Cette volonté peut apparenter l’entreprise à un coup de force si on lit l’espace de la SFIO comme le champ clos de l’affrontement des tendances. Mais la décision de publication prise, l’Encyclopédie socialiste obéit à sa propre dynamique, celle d’une logique du tableau enjointe par la question unitaire. La volonté d’une somme totale sur le socialisme qui serait d’un abord aisé pour le quidam militant et/ou sympathisant, se conçoit comme un objet simultanément politique et didactique. L’argument du « socialisme scientifique », inhérent au guesdisme qui conçut sa fortune propagandiste sur cette thématique, complique cette présentation puisqu’il implique la mise en miroir des formes de scientificité contemporaines.
L’
Encyclopédie socialiste présente une manière singulière de mettre le socialisme en discours. Le genre est avéré dans l’histoire du mouvement ouvrier : l’
Encyclopédie nouvelle de Pierre Leroux date de 1841, l’insistance portée aux conditions d’organisation du socialisme est un trait commun au saint-simonisme comme au socialisme scientifique structurant l’
Encyclopédie socialiste. Plus contemporaines de l’entreprise de Compère-Morel, on peut citer l’
Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière et l’
Encyclopédie syndicaliste. La singularité du projet de Compère-Morel est de donner corps à la
France socialiste dont chacune des caractéristiques s’énumère. À l’origine, cette figure est étrangère à la filiation guesdiste, plus nettement ancrée dans un sol réformiste
[22]. Mais elle convient, dans la conjoncture unitaire, au dessein de l’
Encyclopédie socialiste : comment se donner les moyens de son inscription dans la société française, comment représenter politiquement la question sociale ? Dans la logique d’exposition des tomes de l’
Encyclopédie socialiste se lit la manière dont, pour ses auteurs, le socialisme construit une certaine représentation de la France, empruntant ou non à d’autres modèles d’écriture les moyens de sa démonstration. L’examen de ces procédés d’écriture repère la manière dont le noyau rédactionnel guesdiste articule son rapport, par le syntagme de socialisme scientifique, aux sciences sociales et aux personnels concurrentiels sur le volant scientifique de sa démarche politique : présenter et inscrire la question sociale dans le jeu des institutions républicaines par le parti.
Dans une proportion variable, chaque tome de l’Encyclopédie socialiste est l’écriture d’une double inscription dans l’espace et l’histoire. Sa description suppose la neutralité du style, son absence. L’information seule prime. L’examen des tomes consacrés aux fédérations socialistes l’illustre.
Adéodat Compère-Morel, La France socialiste, Paris, Quillet, 1912, tome 1, préface à Hubert Rouger
« Si bien des écrivains ont essayé – et réussi avec assez de succès du reste – de faire l’historique du Mouvement socialiste en France, il ne s’en est trouvé aucun, jusqu’ici, pour tenter le même travail au point de vue fédéral.
Sur notre demande, Hubert Rouger a été le premier à s’y consacrer.
C’est qu’en vérité la besogne, en cette nature, est assez délicate, surtout si l’on ne veut rien omettre et conserver une impartialité absolue.
Aussi, demandons-nous l’indulgence de nos lecteurs et les prions-nous de ne pas être trop exigeants sur le détail de la documentation, car s’il est presque impossible de mettre une date précise sur le début de l’action socialiste dans tel ou tel département, il est tout aussi difficile de citer tous les noms des premiers militants s’étant livrés à la propagande et ayant diffusé nos idées.
Néanmoins, grâce au concours obligeant et gracieux que nombre de nos amis ont eu l’amabilité de prêter à Hubert Rouger, nous pouvons affirmer que les Monographies des Fédérations socialistes départementales qu’il vient d’écrire seront tout aussi agréables qu’intéressantes à lire. »
Dans une courte présentation, H. Rouger caractérise la genèse de ces monographies. Seul l’envoi de documents par les militants en permit la réalisation ; l’auteur sut les synthétiser. L’histoire des fédérations socialistes n’est que la mise en œuvre de documents, à l’image de la discipline historique. Elle s’effectue par le recoupement, le croisement des informations. A. Compère-Morel le réaffirme dans le tome 3, paru après-guerre :
« Certaines de ces monographies paraîtront sûrement un peu courtes et peut-être maigrement documentées, mais que nos lecteurs nous excusent car, malgré notre bonne volonté, nous nous sommes trouvés dans l’impossibilité absolue de commenter les notes, tirées des collections de journaux et d’ouvrages socialistes, par des informations personnelles et vécues qui nous ont fait, parfois, totalement défaut [23]. »
L’appel au souvenir militant vaut certification de données collectées méthodiquement. Si elle décline la méthode historique, l’écriture des monographies construit ses sources en regard du seul militantisme socialiste.
Une histoire s’expose, circonscrite en un cadre géographique donné, étayée par des documents, souvent reproduits. D’ampleur inégale, l’historique des fédérations suit systématiquement un plan chronologique, parfois assorti d’une déclinaison du triptyque socialisme/syndicalisme/ mutuellisme quand les sources le permettent. Deux modes d’énonciation introduisent le récit de l’histoire socialiste en ses départements. Le premier lie la genèse d’une fédération à un événement, constamment corrélé à la question de la propagande. Celle-ci inscrit le socialisme dans un territoire. Une fédération naît :
« […] la formation du Parti ouvrier dans l’Allier, remonte au mois d’octobre 1879, à la suite du mémorable Congrès de Marseille. C’est à Montluçon et à Commentry, les deux villes ouvrières du département que les premiers groupements se constituèrent et, de suite, on organisa la propagande [24] ».
Ce recours à la propagande constitue l’un des lieux communs de l’écriture militante de l’histoire du socialisme. Il reprend ce que signalent les colonnes de l’hebdomadaire de la SFIO,
Le Socialiste, dans sa rubrique « la propagande » depuis 1905 ; elle donne concrètement à voir la construction de la France socialiste dans un jeu incessant entre un local encadré par les élus et les membres de la Commission administrative du parti. La mise en récit de la France socialiste dans l’
Encyclopédie socialiste reprend une thématique identique ; elle offre également l’avantage – en incise – de rappeler le poids des propagandistes guesdistes, de leur parole, dans la genèse des fédérations. Le « ministère de la parole », au sein de la SFIO, appartient à J. Jaurès comme à J. Guesde ; la conversion au socialisme engage le verbe et le corps de l’orateur. Les monographies des fédérations dans l’
Encyclopédie socialiste le rappellent à satiété
[25]. Plus marginal dans les trois tomes de
La France socialiste, le second mode d’énonciation procède par le rappel des caractéristiques géographiques et sociales du lieu :
« Le département des Basses-Alpes, peuplé par une petite paysannerie laborieuse, n’a connu que fort tard l’idée socialiste […]. Le mouvement ouvrier fut d’autant plus faible que cette contrée montagneuse n’a connu que depuis peu l’industrie de quelque importance ; pays de petite production morcelée, les agriculteurs y vivent péniblement du sol [26]. »
La genèse des fédérations s’inscrit dans ce cadre construit par l’appel à la géographie humaine, à l’économie. Le trait ressort au politique : inhérent à la structure départementale, la fédération est l’inscription du socialisme en son sein. L’évocation de son histoire use de la monographie à l’instar de l’Histoire républicaine et universitaire. L’accumulation des récits sur « ce que fût le socialisme dans les départements » pour H. Rouger donnera au lecteur « une idée de l’étendue et de la profondeur de l’organisation politique de la classe ouvrière dans la France de Jean Prolo et de Jacques Bonhomme »
[27]. La proposition coïncide avec les vertus de la monographie pour les historiens de profession
[28]. L’addition des monographies compose
La France socialiste réfléchissant ainsi l’usage universitaire de la monographie historique. Ce jeu avec l’écriture universitaire ou scolaire de l’histoire se poursuit également du point de vue stylistique. Il s’apparente alors à la forme des premiers manuels d’histoire et d’instruction civique. Les phrases établissent des faits :
« La Fédération de l’Ain, dont le secrétaire sera Ch. Grasz jusqu’en 1914, salue avec joie l’unité socialiste et adhère à la SFIO ; ses militants poursuivent leur propagande ; ils participent aux batailles électorales […] [29]. »
La sécheresse du ton et l’emploi de la ponctuation caractérisent une écriture fonctionnelle dont la concision certifie la neutralité. Une même tonalité anime les notices consacrées, fédération après fédération, aux militants illustres à l’origine du socialisme départemental. Leur accumulation réitère une exemplarité militante, donne corps à un profil idéal.
Le texte de l’
Encyclopédie socialiste compose avec des formes dérivées du savoir scientifique contemporain. Pour autant, la coïncidence formelle des pratiques d’écriture et des cadres de l’analyse dissimule l’écart tracé avec l’écriture du savoir scientifique. Conçue comme somme, l’entreprise diffère par son socle scientiste de la synthèse en vogue dans les milieux scientifiques de la décennie 1910. Ce socle découle du socialisme scientifique exhibé par l’
Encyclopédie socialiste, il ressort également à l’atmosphère intellectuelle de la fin du
xixe siècle qui marque la formation des auteurs. L’
Encyclopédie socialiste articule sous une forme systématique une culture et une identité socialiste militante façonnées dans la bigarrure des brochures et des résolutions de congrès. Ce massif documentaire vaut clôture. Les bibliographies placées à la fin de chaque tome l’attestent, se restreignant au seul champ des intellectuels de parti. Tout échange avec les nouvelles déclinaisons scientifiques de la question sociale aux frontières du socialisme et de « l’objectivité » scientifique paraît proscrit. La défiance marquée dès le premier tome à l’égard de la sociologie explicite cette position, par ailleurs implicite dans les recours opérés fréquemment par les auteurs à l’histoire. La seule exception faite à ce principe d’écriture tient à la convocation de l’autorité scientifique pour établir l’existence du socialisme primitif. Il s’agit dans ce préambule de Ch. Rappoport et A. Compère-Morel d’établir le socialisme comme fait social. Rappelant les travaux d’Henry Sumner Maine, Maurer, Émile de Laveley, Haxthausen, Morgan et Maxime Kowalewsky, ils affirment l’existence d’un socialisme ou communisme primitif. Les objections de Fustel de Coulanges, Claudio-Jannet notamment, sur ces questions sont rapidement infirmées
[30]. Dans l’économie générale de l’
Encyclopédie socialiste, ces courts paragraphes relèvent d’une situation d’appel au profane puisque la science (singulièrement l’anthropologie) légitime le socialisme comme fait social. L’existence scientifiquement avérée du socialisme primitif atteste que le socialisme moderne ne saurait être une utopie, « ni un simple retour au passé ». Le communisme primitif est antérieur au socialisme dont l’histoire et la contemporanéité réclament uniquement des sources militantes. Le recours à la science s’efface alors devant la contemporanéité du socialisme scientifique. La temporalité de l’entreprise encyclopédique apparaît donc seulement tangentielle aux reclassements en cours dans le champ scientifique. À la vogue de la synthèse scientifique, elle substitue un esprit de système dont les marques de scientificité ressortent à l’esprit militant du socialisme scientifique.
Les logiques formelles qui encadrent l’écriture de l’Encyclopédie socialiste construisent sa signification dans la tension constitutive de deux mouvements. L’un tient à l’origine guesdiste du projet. Elle implique l’usage du socialisme scientifique, marquant peu ou prou sa défiance avec les sciences sociales aux positions pourtant affines avec certains secteurs de la SFIO. Pourtant ce guesdisme butte sur ses propres apories puisqu’il entend faire de l’Encyclopédie socialiste un lien pour tous les socialistes, une suture entre brochures et gros ouvrages de sociologie. Cette volonté participe du second mouvement dans lequel se construit l’Encyclopédie socialiste. L’affirmation de l’unité, partagée par toutes les tendances de la SFIO, convoque la nécessité de la synthèse, explique en partie le choix de la forme encyclopédique par A. Compère-Morel. Le dispositif propagandiste guesdiste prend place dans cette configuration unitaire.
La forme encyclopédique contribue à déterminer la singularité de ce moment dans la trajectoire collective guesdiste. Elle dit sa vocation à embrasser tous les aspects du socialisme, se nouant ainsi au genre propre à la Seconde Internationale du tableau de la civilisation socialiste
[31]. Dans ce premier regard, l’
Encyclopédie socialiste constitue sans doute l’acmé de la disposition guesdiste à se situer au centre du socialisme français, à se concevoir comme seule force militante capable d’organiser le prolétariat, le parti. Le choix de la forme encyclopédique fait à nouveau jouer ce que repérait Marie Ymonet à propos du marxisme des guesdisme : un rôle concret d’outil de légitimation pour les intellectuels de parti face à la légitimité extérieure que donne la consécration universitaire
[32]. Pourtant, l’aventure éditoriale de l’
Encyclopédie socialiste noue des temporalités distinctes et in fine discordantes. Au temps du politique l’entreprise permet l’une des descriptions du socialisme français s’unifiant, du guesdisme se fondant peu à peu dans le parti. Sa lecture formelle l’apparente à un jeu sur les nécessités de la synthèse du socialisme français en 1912. À la déclinaison jaurésienne, vouée à l’héroïsation par la guerre et la mémoire de l’unité perdue, l’
Encyclopédie socialiste oppose une autre conception. Elle repose sur l’imposition d’un paradigme par un pari sur les pratiques autodidactes du militantisme socialiste. L’impérieuse nécessité de la propagande à l’origine de l’entreprise trouve ici sa finalité. Minorant cet aspect conflictuel, un second regard mesure dans les volumes de l’
Encyclopédie socialiste, la volonté de donner corps à la figure rhétorique de la
France socialiste. Les volumes se proposent de fonder un savoir dont le corps même est l’inscription du socialisme dans l’espace et l’histoire française. L’ensemble des volumes professe l’appartenance du socialisme français au territoire national et au régime républicain dont il épouse les contours. L’argument de la
France socialiste se présente, dans cette perspective, comme l’un des effets de la crise de la civilité électorale à la Belle Époque. Point d’orgue d’une évolution concevant la vie politique sous une forme partisane, l’
Encyclopédie socialiste produit l’enracinement de cette dernière. Sa dimension propagandiste couronne le mouvement entrepris à l’intérieur de la SFIO sur ces questions dès 1905 ; elle ajoute un corpus écrit et méthodique à la dimension orale du travail de propagande. L’alphabétisation militante du socialisme français devient plus systématique comme son emprise sur le mouvement ouvrier : l’
Encyclopédie est
socialiste, syndicale et coopérative. La volonté de prise en charge de la totalité de l’espace politique du mouvement ouvrier est indéniable. Dans ce mouvement même, elle signifie l’impuissance de ses auteurs à se saisir de la totalité du socialisme pourtant présenté dans le premier volume comme un fait social total. L’abandon du volume consacré à la littérature socialiste (annoncé mais jamais réalisé) scelle en partie cet échec. Si le projet est moderne dans sa tentative d’acculturation militante, sa forme paraît datée. Construit par des représentations héritées du
xixe siècle positiviste, il achoppe sur les effets mêmes des pratiques culturelles de masse dans lesquelles il prétend s’inscrire.
[1]
Madeleine Rebérioux, « Guesdisme et culture politique : recherches sur l’
Encyclopédie socialiste de Compère-Morel »,
Mélanges d’histoire sociale offerts à Jean Maitron, Paris, Les Éditions ouvrières, 1976, pp. 211-227.
[2]
M. Rebérioux, « Le socialisme français de 1871 à 1914 »,
in Jacques Droz (éd.),
Histoire générale du socialisme, tome 2 :
de 1875 à 1918, Paris, Puf, coll. « Quadrige », 1997 [1974].
[3]
Gilles Candar, Christophe Prochasson, « Le socialisme à la conquête des terroirs »,
Le Mouvement social, n° 160, 1992, pp. 33-63.
[4]
Claude Willard,
Le Mouvement socialiste en France (1893-1905) : les guesdistes, Paris, Les Éditions sociales, 1965.
[5]
Jean Rabaut, « Charles Rappoport déconfit ou le coup manqué du Congrès de Saint Quentin »,
Bulletin de la Société d’études jaurésiennes, n° 37, 1970, pp. 1-14.
[6]
Claude Willard,
Jules Guesde, l’apôtre et la loi, Paris, Éditions de l’atelier, 1991, pp. 93-102.
[7]
M. Rebérioux, « Lettre de Jaurès à Compère-Morel »,
Bulletin de la société d’études jaurésiennes, n° 100, 1986.
[8]
Christophe Prochasson,
Les intellectuels, le socialisme et la guerre, Paris, Seuil, 1993, pp. 61-67.
[9]
Dixième congrès national tenu à Brest les 23, 24, 25 mars 1913, Parti socialiste SFIO, compte rendu sténographique, Paris, Au siège du Conseil national, 1913, pp. 119-120. Cité par Frédéric Cépède,
Les maisons d’édition du Parti socialiste SFIO. 1905-1969, mémoire de maîtrise, Paris I, 1995-1996.
[10]
Philippe Oliveira, « Catégories génériques et ordre des livres. Les conditions d’émergence de l’essai pendant l’entre-deux-guerres »,
Genèses, n° 47, 2002, pp. 84-106.
[11]
Adéodat Compère-Morel, Jean Lorris (éd.),
Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière, Paris, Aristide Quillet, 1912, vol. 1,
Un peu d’histoire, «Avant-propos ».
[12]
Olivier Dumoulin,
Le rôle social de l’historien, de la chaire au prétoire, Paris, Albin Michel, 2003.
[13]
Pour le
Mouvement socialiste, Marcel Mauss et Paul Fauconnet notamment. Voir Vincent Chambarlhac, « Le Mouvement socialiste, l’écriture d’un mouvement en 1899 », intervention au colloque international « Les siècles des socialismes », Dijon, 27-29 novembre 2003 (à paraître).
[14]
Roger Chartier, Jacques Revel, « Lucien Febvre et les sciences sociales »,
Historiens et Géographes, n° 272, 1979, p. 430.
[15]
Office universitaire de recherche socialiste (OURS), fonds André Lebey, 50 APO 37, « Convocation, compte rendu d’une réunion du Groupe d’études socialistes », juin 1914.
[16]
A. Compère-Morel, J. Lorris (éd.),
Encyclopédie socialiste…, op. cit., vol. 3, « La France socialiste » 1912, t. 1 et vol. 5, « Le mouvement syndical ».
[17]
La recension des travaux sur l’édition établie par Jean-Yves Mollier et Patricia Sorel (« L’histoire de l’édition, du livre et de la lecture en France au
xixe et
xxe siècles. Approche bibliographique »,
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 126-127, 1999, pp. 39-59) ne comporte aucune référence à la librairie Quillet.
[18]
Jean-Yves Mollier, « La fabrique éditoriale »,
Jean Jaurès. Cahiers trimestriels, n° 163-164, 2002, « Lucien Febvre et l’
Encyclopédie socialiste », p. 13.
[19]
A. Compère-Morel, J. Lorris (éd.),
Encyclopédie socialiste…, vol. 1, « Avant-propos »,
op. cit.
[20]
Les sources manquent pour une étude de l’acquisition et de la réception de l’
Encyclopédie socialiste dans les milieux ouvriers. Madeleine Rebérioux (« Guesdisme et culture… », art. cit., n. 1) estime le tirage de l’
Encyclopédie socialiste entre quatre et cinq mille exemplaires pour les tomes rédigés par Charles Rappoport.
[21]
Jean-Yves Mollier, « La naissance de la culture médiatique à la Belle Époque : mise en place des structures de diffusion de masse »,
in J.-Y. Mollier,
La lecture et ses publics à l’époque contemporaine. Essais d’histoire culturelle, Paris, Puf, 2001, pp. 159-172.
[22]
Le terme semble apparaître en 1886 dans le titre de l’ouvrage de Gabriel Mermeix,
La France socialiste, notes d’histoire contemporaine, Paris, F. Fetscherin et Chuit, 1886. C’est ensuite le titre d’un périodique édité par la Fédération des travailleurs socialistes de France de septembre 1894 à novembre 1895 (
La France socialiste. Bulletin officiel de la Fédération des travailleurs socialistes).
[23]
Hubert Rouger,
La France socialiste, in
Encyclopédie socialiste…, op. cit., vol. 3, « Les fédérations », 2
e partie, Paris, Quillet, 1921, p. IX.
[24]
Ibid., « Cas de la Fédération de l’Allier », p. 44.
[25]
Marc Angenot,
La propagande socialiste. Six essais d’analyse du discours, Québec, L’Univers des discours, 1997, pp. 73-147.
[26]
H. Rouger,
La France…, op. cit., « Cas de la fédération des Basses Alpes », p. 88.
[27]
H. Rouger,
La France socialiste, in
Encyclopédie socialiste…, op. cit., vol. 3, t. 2, p. IX.
[28]
Roger Chartier, « L’histoire entre géographie et sociologie »,
in R. Chartier,
Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétudes, Paris, Albin Michel, 1997, pp. 213-233. Le texte est la reprise d’un article publié dans
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 35, 1980, pp. 27-36.
[29]
H. Rouger, «
La France socialiste », in
Encyclopédie socialiste…, op. cit., vol. 3, t. 1, p. 15.
[30]
Charles Rappoport, Adéodat Compère-Morel,
Encyclopédie Socialiste…, op. cit., vol. 6, p 3.
[31]
Marc Angenot,
L’utopie collectiviste, le grand récit socialiste sous la Deuxième Internationale, Paris, Puf, 1993.
[32]
Marie Ymonet, « Les héritiers du Capital. L’invention du marxisme en France au lendemain de la Commune »,
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 55, 1984, pp. 3-14.