Genèses
Belin

I.S.B.N.2701137292
176 pages

p. 41 à 63
doi: en cours

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Varia

no57 2004/4

2004 Genèses Varia

Fraude électorale et socialisation politique.

Le cas du scrutin législatif du 17 mai 1999 dans la ville Bédouine de Rahat, Néguev, Israël  [*]

Cédric Parizot
L’étude de la fraude dans la ville bédouine de Rahat (Israël) lors du scrutin législatif du 17 mai 1999 montre que cette pratique ne favorise pas toujours la socialisation politique de l’électorat dans le sens défini par les normes électorales comme cela a été suggéré par Olivier Ihl et Alain Garriguou en Europe. À Rahat, les conditions de mobilisation et d’encadrement de l’électorat permettent aux militants d’imposer des conceptions alternatives du vote qui accentuent le sentiment d’aliénation des électeurs par rapport à un mécanisme dans lequel ils placent déjà peu d’espoir. The study of fraud in the Bedouin city of Rahat, Israel at the time of the legislative elections of May 17, 1999 shows that this practice did not always favour the political socialisation of the electorate in the sense defined by electoral standards, as has been suggested by Olivier Ihl and Alain Garriguou in Europe. In Rahat, the conditions under which the electorate was mobilised and supervised enabled militants to impose alternative conceptions of elections that increased voters’ feeling of alienation from a system in which they already placed few hopes.
J’analyse ici les pratiques de fraude des militants de la ville de Rahat au cours des élections nationales du 17 mai 1999. L’étude de ces pratiques et de la dynamique qu’elles génèrent entre militants et électeurs, permet d’évaluer d’une part le degré d’appropriation du mécanisme électoral par les Bédouins du Néguev et, d’autre part, la manière dont elles influencent leur socialisation politique.
Comme le reste de la population palestinienne intégrée à l’État d’Israël après 1948, les Bédouins du Néguev [1] ont vite été amenés à participer aux élections nationales. Ils ont obtenu la citoyenneté israélienne en 1953 et ont voté dès 1955 pour l’élection de la Knesset (parlement israélien) [2]. Entre les années 1950 et les années 1980, ils ont soutenu majoritairement les partis sionistes [3], tels que le Mapaï et le Hérut [4], représentants d’un establishment qu’ils redoutaient et dont ils dépendaient pour obtenir les ressources publiques nécessaires à leur survie. Au cours des années 1970 et 1980, suite à l’acquisition d’une certaine familiarité du mécanisme électoral, aux changements administratifs, à la détente du climat politique et à la montée du nationalisme palestinien, les Bédouins réorientent leurs voix vers les partis politiques arabes [5]. Détrônant les partis sionistes dans les années 1990, les partis arabes s’imposent comme porteurs de leurs revendications contre la politique du gouvernement. Cependant, si la population bédouine s’est réapproprié les élections nationales comme un mécanisme d’expression, elle tend, comme le reste de la population arabe en Israël, à se démobiliser, plaçant peu d’espoir dans les élections pour gérer ces relations avec l’État [6]. Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. Je propose d’en identifier certains à travers une étude des pratiques d’encadrement et de contrôle du scrutin.
J’ai observé le contrôle exercé par les militants sur les électeurs dans le Néguev au cours de plusieurs élections [7]. Instaurées par les autorités israéliennes dans les années 1950 afin de transformer les élections en dispositif de contrôle, ces pratiques de fraude ont été réappropriées et sophistiquées par des militants bédouins. Le recours à la fraude n’est pas spécifique à cette population. Il est fréquent que les journaux israéliens dénoncent la pression faite sur des électeurs dans certains secteurs de la population arabe et juive israélienne ou encore les financements illégaux des partis. Ce sont le moment et le lieu où intervient la fraude, ainsi que les techniques employées, qui sont particuliers aux Bédouins du Néguev. Ils traduisent les limites d’action de cette population politiquement marginalisée.
La fraude chez la population arabe d’Israël n’a jamais été étudiée. Pourtant, l’observation des formes d’encadrement du scrutin apporte des précisions sur le degré de maîtrise des élections par la population locale et sur la manière dont les électeurs les utilisent comme moyen d’expression. En outre, elle offre un angle d’approche privilégié sur les processus affectant les cultures politiques locales. En Europe, Olivier Ihl et Alain Garrigou ont montré le rôle qu’a joué la fraude dans l’intériorisation des normes électorales [8]. Comme elle exige une connaissance toujours plus poussée de la règle et parce qu’elle provoque des débats autour de cette règle, elle contribue à approfondir son apprentissage et à réduire le seuil de tolérance par rapport aux pratiques de vote qui s’éloignent de ses principes. La fraude favoriserait donc un cercle vertueux.
À Rahat, la fraude génère effectivement un apprentissage de la règle électorale. Les militants se heurtent à chaque élection à des contestations de la part des électeurs et d’autres membres de l’élite locale. Face à ces acteurs qui font valoir les principes du code électoral pour échapper à leur contrôle, ils sophistiquent leurs techniques, faisant preuve de toujours plus de créativité. Toutefois, cette lutte n’est pas menée à armes égales et l’intériorisation de la règle ne va pas nécessairement dans le sens défini par les normes. Compte tenu de leur position sociale, les militants peuvent imposer de nouvelles conceptions de la participation. En outre, si les protestations croissantes des votants contre cette fraude tendent à réduire le seuil de tolérance à son égard, elles peuvent aussi entraîner un dégoût de la pratique électorale dans son ensemble. Ceci est d’autant plus probable dans un contexte où les Bédouins placent peu d’espoir dans les élections compte tenu de leur fort sentiment de marginalité politique.
L’analyse des formes de réappropriation du scrutin par les Bédouins du Néguev permet d’appréhender plus précisément la manière dont cette population approche les élections et si, dans ce contexte précis, la fraude peut générer un cercle vertueux. Avant d’analyser les modalités d’encadrement du vote puis leurs implications, je restitue dans un premier temps le contexte du scrutin du 17 mai 1999 et la structure des comités électoraux qui ont mené la campagne dans cette ville.
 
Les électeurs rahatiens face aux élections du 17 mai 1999
 
 
Les élections du 17 mai 1999 ont été annoncées fin décembre 1998. Comme le reste des citoyens israéliens, les électeurs de Rahat devaient élire simultanément l’une des trente-trois listes nationales candidates à la Knesset, et l’un des candidats au poste de Premier ministre, Ehoud Barak (parti travailliste) ou Benyamin Netanyahou (Likoud) [9]. C’était la seconde fois que le Premier ministre était élu au suffrage universel en conformité avec la réforme électorale de 1992 [10]. Alors que les militants se sont mobilisés immédiatement, la campagne n’est devenue visible qu’à partir du mois de mars, lorsque banderoles, affiches et quartiers généraux des partis politiques ont envahi les artères principales de Rahat. Mais, la mobilisation de l’électorat est restée faible compte tenu du peu de confiance qu’il avait dans les partis politiques nationaux, sionistes ou arabes, et au peu de dividende qu’offrait la campagne.
Un électorat peu mobilisé
Au cours des cinquante dernières années, les partis sionistes représentant l’establishment n’ont jamais mis en place de politique visant à améliorer significativement la situation des Bédouins du Néguev. Ils ont imposé des modes d’administration qui ont créé de profondes frustrations. Le paysage social et économique de Rahat en porte les marques (voir encadré ci-dessous). En outre, dès le début des années 1950, les partis sionistes ont fait des élections la clef de voûte d’un système de clientélisme politique. Ils désiraient contrôler la population bédouine considérée alors comme une cinquième colonne. Ils distribuaient les ressources publiques aux sheikhs des tribus qui leur restaient fidèles et recouraient à des mesures de rétorsion contre ceux qui soutenaient des partis contestataires comme le parti communiste. Les Bédouins, qui n’avaient alors jamais eu l’expérience des élections, les ont appréhendées comme un mécanisme de cooptation.
Les Bédouins : un prolétariat semi-urbanisé à la périphérie de Beer Sheva
Rahat est l’une des sept villes bédouines de la périphérie de Beer Sheva. Bien qu’abritant plus de trente mille habitants à la fin des années 1990 – soit un quart de la population bédouine du Néguev – elle est dépourvue d’infrastructures et d’activités commerciales et industrielles. Comme les six autres, Rahat a été planifiée par les autorités israéliennes à la fin des années soixante, afin d’urbaniser une population bédouine déjà largement sédentarisée. Outre la marginalisation de cette population, les conditions de l’urbanisation ont généré un conflit durable entre les Bédouins et l’État. Les autorités ont davantage cherché à « libérer » des terres pour développer des projets industriels et agricoles pour la population juive plutôt que de faire bénéficier les Bédouins des services de l’État providence comme elles le prétendaient officiellement [11]. Face aux réticences des Bédouins refusant de s’installer dans ces villes, les gouvernements successifs dirigés par les travaillistes et le Likoud ont multiplié les stratégies d’intimidation à leur encontre. Afin de décourager les Bédouins les plus réticents à quitter leurs terres ainsi que le processus de sédentarisation spontané, se traduisant par des constructions d’habitations en dur et la culture de verger sur les sites de campements devenus permanents dans les années cinquante, les autorités ont eu recours à la destruction de maisons, aux confiscations de bétail, à la destruction des récoltes et plus rarement à des déplacements forcés [12]. Bien que ces mesures aient porté un coup décisif à l’élevage et à l’agriculture, elles n’ont pas réussi à atteindre leur objectif. À la fin des années 1990, seule la moitié des cent vingt mille Bédouins du Néguev résident dans les villes planifiées. Les autres vivent dans des bidonvilles situés le long des axes routiers et refusent d’abandonner les terres qu’ils revendiquent comme les leurs [13]. En cinquante ans, ces politiques ont transformé une population d’agro-pasteurs, presque sédentarisés avant 1948, en un prolétariat peu qualifié à la fin des années 1990.
Au milieu des années 1980, le parti travailliste change cette politique. Il fait plusieurs gestes symboliques à l’égard de la population arabe et de ses leaders dont il cherche le soutien pour mieux faire face à la droite israélienne dirigée par le Likoud. Cette nouvelle attitude de l’establishment et la détente du contexte politique pendant le processus d’Oslo [14] confèrent une légitimité aux partis arabes. Dans le Néguev, le changement de régime administratif parmi la population bédouine donne plus de poids à ces formations. Dès la fin des années 1980, les Bédouins obtiennent un contrôle croissant sur les ressources publiques. En 1989, Rahat tient pour la première fois ses élections municipales. Les partis arabes qui gagnent le soutien grandissant des fonctionnaires et des élus locaux acquièrent plus de moyens pour lutter contre les partis sionistes dans la surenchère clientéliste.
Ces transformations affectent directement le vote au cours des élections nationales. Des franges plus importantes de l’électorat bédouin votent pour les partis arabes qui portent leurs revendications contre la politique du gouvernement. Dans le Néguev, au milieu des années 1990, les partis arabes obtiennent un taux de suffrage supérieur à celui des partis sionistes. En 1996, la Liste arabe unie, constituée d’une coalition entre le Parti arabe démocratique (PAD) et le Mouvement islamique, nouvellement entré dans la lutte électorale, gagnent 60 % des suffrages bédouins dans le Néguev. Formé à la veille des élections de 1988, le PAD était le premier parti politique arabe indépendant. Le Mouvement islamique est formé en 1983, regroupant différentes organisations qui jusqu’en 1996 n’ont participé qu’aux élections locales. À ces scores s’ajoutent ceux d’autres formations arabes qui emportent 15 % des suffrages locaux [15]. Les partis sionistes, tels que le parti travailliste et le Meretz, n’obtiennent que 25 % du vote bédouin. Seuls les travaillistes conservent une importance locale car, dans le cadre de l’élection du Premier ministre, Shimon Peres emporte plus de 95 % des voix contre Benyamin Netanyahou. En 1999, les partis arabes obtiennent également 72,5 % des suffrages locaux et le candidat travailliste près de 90 % [16].
Toutefois, les partis arabes n’ont jamais réussi à fournir une véritable alternative aux partis sionistes. À la fin des années 1990, leurs électeurs continuent de douter de leur pouvoir politique au Parlement. S’ils ont acquis de plus en plus de députés à la Knesset, ces partis n’ont jamais été intégrés à une coalition gouvernementale. En outre, ils sont ignorés et souvent délégitimés par les partis sionistes, ce qui accentue le sentiment de marginalité de la population arabe. Ce sentiment de rejet est accru lors de la campagne de 1999, puisque, soucieux d’obtenir le soutien des franges de l’électorat de droite, Ehoud Barak ignore pendant toute la campagne les formations politiques arabes [17].
Sur le plan local, les élections nationales cessent dans le courant des années 1990 de jouer un rôle déterminant dans l’accès aux ressources publiques. À Rahat, la réduction de la dépendance des Bédouins à l’égard de l’État, grâce à l’élection d’un conseil local dès 1989, a transféré la lutte pour l’accès à ces ressources dans le cadre des élections municipales. Si dans les élections nationales, les partis arabes sont donc en meilleure position que les partis sionistes dans la surenchère clientéliste, l’importance de cette surenchère est fondamentalement réduite. Compte tenu du peu d’attente de la part de l’électorat face aux résultats des élections, la participation pendant la campagne et le jour du scrutin est restée plus faible que lors des élections municipales. Alors qu’à Rahat, lors des municipales du 10 novembre 1998, celle-ci s’est élevée à près de 93 %, elle n’a pas dépassé 71 % le 17 mai 1999.
Un tremplin pour les jeunes générations
Cette démobilisation s’est également ressentie dans les rangs de l’élite politique locale. Les élites politiques rahatiennes qui avaient dominé la campagne municipale de 1998 sont restées en retrait. Pourtant, en 1999, ces hommes restaient les principaux représentants des partis politiques nationaux les mieux implantés à Rahat. Mûsi Abu Shîbân, ancien maire et alors directeur du département de l’infrastructure, était le représentant du PAD. Talâl al-Grînâwi, alors vice-maire et Faysal al-Huzayyil, directeur du département de l’Éducation étaient tous deux les principaux délégués du parti travailliste. Enfin, le maire, Jimi`a al-Gsâsi, était le dirigeant du Mouvement islamique à Rahat. Leur faible engagement s’explique d’abord par le faible intérêt porté à la campagne nationale. Elle ne pouvait leur assurer une meilleure position que celle déjà obtenue à la mairie. En outre, leur implication trop importante dans cette campagne pouvait compromettre leurs relations avec leurs alliés et clients qui les avaient soutenus pendant les élections municipales.
Les kbâr [18] et les sheikhs des lignages sont également restés en retrait. Au cours des années 1970 et 1980, ces aînés ont été progressivement écartés du champ politique par des élites plus jeunes qui se sont imposées aujourd’hui comme une élite politique professionnelle. Toutefois, même s’ils sont aujourd’hui marginalisés et stigmatisés comme une élite « traditionnelle » (taglîdiya), ils gardent un pouvoir de mobilisation et un capital symbolique important auquel font fréquemment appel les membres de l’élite politique locale. Mais les élections nationales ne sont plus un canal d’accès significatif aux ressources publiques. Elles ne recouvrent donc plus suffisamment d’enjeu pour stimuler une mobilisation des groupes lignagers en compétition pour ces ressources. La mobilisation est beaucoup plus fragmentée. Les membres d’un même groupe de parenté sont souvent dispersés dans plusieurs partis politiques. À l’instar de l’élite politique locale, les kbâr n’ont pas voulu soutenir certains de leurs agnats au détriment d’autres.
Sheikhs et administration militaire
En 1948, dix-neuf sheikhs ont été reconnus et appointés par les autorités israéliennes pour diriger les tribus (`ashîra) qui se sont recomposées après le conflit. Au cours de l’administration militaire, sous laquelle ont été placés les Bédouins et qui a duré de 1948 à 1966, ces hommes sont devenus des intermédiaires incontournables entre les membres de leurs tribus et les autorités. Ils avaient la charge d’accéder et de distribuer les ressources publiques nécessaires à la survie de leurs suivants (terres de pâture, de culture, tickets de rationnement, etc.). Les tribus recomposées après 1948 correspondaient grosso modo aux tribus existantes sous le mandat britannique. Elles étaient fondées sur l’alliance de plusieurs lignages (`â’ila) dont les membres revendiquaient une origine patrilinéaire commune. Ces groupes étaient liés entre eux par des relations de parenté et de clientélisme. Le sheikh qui était élu venait la plupart du temps de la `â’ila dominante. Ces tribus administratives ont perduré jusqu’à la fin de l’administration militaire, date à laquelle la mise en place de l’administration civile a réduit considérablement le rôle des sheikhs [19]. À partir des années 1970, l’unité sociopolitique pertinente devient le lignage (`â’ila).
Dans ce cadre, la direction des comités électoraux a été délaissée par l’élite rahatienne au profit d’individus plus jeunes ou moins importants sur la scène politique locale. Le cas du PAD est significatif. Afin de mettre en place son comité électoral, son dirigeant, Mûsi Abu Shîbân a délégué l’organisation de la campagne à son neveu Bâsim, un jeune étudiant en droit de vingt-huit ans. Bien qu’il se soit révélé très compétent dans cette tâche, Bâsim n’avait participé alors qu’à deux élections. Il s’est entouré de sympathisants du parti recrutés parmi ses propres connaissances et celles de son oncle. La plupart d’entre eux étaient de sa génération. Suivie par le PAD, le parti travailliste mais aussi par le Mouvement islamique, cette stratégie a donné aux principaux partis une structure similaire. Leur comité électoral était composé de jeunes personnes entamant leur carrière politique sous l’égide d’un – ou plusieurs – notable formant une direction plus ou moins collégiale et leur faisant bénéficier de leur capital symbolique.
À l’inverse, les comités électoraux des partis moins bien implantés ont été animés par des militants plus âgés et plus expérimentés. N’ayant pas de structure préexistante, ces partis ont ouvert leurs portes aux militants écartés du pouvoir par les figures dominantes de l’élite locale [20]. Entre trente-cinq et cinquante ans, ces hommes avaient souvent une longue expérience de la politique électorale et un statut social reconnu. Engagés dans des partis nationaux depuis les années 1980 et dans des mouvements associatifs, ils avaient déjà participé à de nombreuses élections municipales et nationales. La plupart d’entre eux étaient les aides ou les conseillers des figures dominantes de l’élite politique rahatienne. L’investissement de ces hommes dans la campagne électorale était une suite logique de leur carrière politique et sociale. Ainsi, le Rassemblement national unitaire du député arabe nationaliste `Azmi Bishara comptait dans son comité électoral des militants politiques reconnus à Rahat tel que Khâlid Abu Sukût, qui avait été un actif militant du Mouvement islamique pendant les années 1980, puis qui était devenu l’aide personnel de Faysal au département de l’Éducation et l’un des piliers de sa campagne municipale.
Une fois les noyaux de ces comités électoraux constitués, leurs membres se sont tournés vers leurs propres réseaux de relations afin de recruter une équipe susceptible de conduire la campagne électorale. Outre le soutien des sympathisants mais également des parents et des amis de ces militants, les comités électoraux ont attiré des personnes suffisamment ambitieuses pour voir dans la campagne un moyen de s’afficher comme des personnes publiques et accroître leur centralité à l’échelle de leur lignage ou de leur quartier. Parallèlement, nombre ont été motivés par les rétributions matérielles du militantisme. Les enfants ont vu dans le collage des affiches, la distribution des tracts, des tee-shirts et des drapeaux un moyen de se faire de l’argent de poche. Les plus âgés ont recherché des compensations plus spécifiquement en offrant leurs services dans le recrutement des voix, dans l’acheminement des électeurs ou dans la surveillance des bureaux de vote. Enfin, de nombreuses personnes se sont impliquées dans la campagne car celle-ci a constitué pour beaucoup un lieu et un moment important de sociabilité.
Pour recruter les voix, les membres des comités électoraux se sont reposés sur des chaînes de médiation préexistantes. Au PAD, Bâsim a obtenu l’appui des réseaux liés à son oncle Mûsi. Fondés sur des relations interpersonnelles de parenté, de clientélisme, d’amitié ou de partenariat économique, ces réseaux ont fonctionné de manière autonome. Ils ont réuni en moyenne cinquante à soixante personnes. Chaque notable ou intermédiaire s’est occupé lui-même du soutien de ses clients et de leurs rapports avec la direction locale du parti. Lorsque le député bédouin Talab as-Sâna`, alors dirigeant national du PAD et premier candidat de la Liste arabe unie, est venu à Rahat pour faire ses tournées électorales, il a été guidé par Mûsi et Bâsim auprès de ces notables et ces intermédiaires qui l’ont ensuite conduit auprès des électeurs appartenant à leurs réseaux.
Cette pratique de démarchage a d’abord eu un intérêt pratique dans la mesure où le candidat a pu être briefé par ces intermédiaires avant d’arriver chez les électeurs. Prenant connaissance de leur situation, il a pu orienter son discours pour apparaître toujours plus proche de ces intermédiaires et de ses électeurs, leur donnant la conviction d’être un médiateur idéal, accessible et répondant au mieux à leurs sollicitations. Ensuite, guidé par ces intermédiaires, il a pu éviter de froisser les sensibilités de chacun en respectant les hiérarchies et évitant les rivalités. La tournée électorale est restée principalement une occasion de valider la position des différents intermédiaires dans la chaîne de médiation. Ainsi, afin d’éviter de perdre des voix, Bâsim et Mûsi ont été contraints plusieurs fois de laisser Talab poursuivre ses visites au sein de groupes qui n’auraient pas accepté de tomber sous leur tutelle.
En bref, pour la population rahatienne, la campagne électorale nationale de 1999 a eu peu d’enjeu sur le plan national. En revanche, elle est restée un événement important localement pour les jeunes membres de l’élite politique et un grand nombre de médiateurs de second plan qui ont cherché à conforter leur image à l’échelle de leur lignage ou de leur quartier. La démobilisation de l’élite dominante leur a permis de se mettre en avant et d’utiliser la campagne comme un tremplin pour leur promotion politique et sociale.
 
Encadrer et surveiller le scrutin
 
 
Deux semaines avant la fin de la campagne, l’organisation du scrutin a mobilisé une grande partie du temps des militants rahatiens. Il s’agissait de préparer le scrutin en conformité avec les directives du code de procédure électoral et de l’aménager afin de maximiser les chances de réussite.
Préparer une structure d’encadrement
En 1999, à Rahat, le nombre de bureaux de vote s’élève à vingt et un pour douze mille trente et un inscrits. Ces bureaux sont installés dans des salles de classe des écoles de la ville. L’État est représenté par les forces de l’ordre qui doivent surveiller leurs alentours et au sein de chaque bureau par un secrétaire, chargé de dresser un procès-verbal du déroulement de la consultation. Les partis politiques fournissent les assesseurs et les observateurs. Les assesseurs constituent le « comité d’urne » composé d’un président, d’un président adjoint et d’un membre.
IMGIMGIMGIMFEntrée d’une école surveillée par un garde-frontière. Élections municipales, Rahat, 2003. © Cliché Cédric Parizot
Le secrétaire et les trois assesseurs sont assis derrière une table devant laquelle est placée l’urne. Accueillant l’électeur et vérifiant son identité, ils lui remettent deux enveloppes. L’électeur se rend alors derrière le paravent posé sur une table et faisant office d’isoloir où sont disposés les bulletins des trente-trois listes candidates aux élections législatives et les deux portant le nom des candidats au poste de Premier ministre. Il glisse dans l’une des enveloppes un bulletin pour la liste de députés de son choix et, dans l’autre, celui de l’un des candidats au poste de Premier ministre. L’électeur dépose enfin les bulletins dans l’urne en carton scellée, les assesseurs rayent son nom sur la liste des inscrits.
La nomination des assesseurs est un enjeu de taille. Elle permet de surveiller les membres des partis politiques adverses et de resserrer l’étau du système de contrôle autour des électeurs. À toute élection, le comité national des élections attribue à chaque parti politique un nombre donné de membres de comité d’urne sur le territoire israélien. Cette distribution est aléatoire. Le nombre de postes alloués aux partis dépend du nombre de députés à la Knesset. Les partis non représentés se contentent d’observateurs. Une fois déterminée, la distribution spatiale peut être modifiée par les partis à condition qu’ils s’accordent entre eux.
IMGIMGIMGIMFSalle de vote : au premier plan, observateurs, au second, membres du « comité d’urne », à gauche, isoloir. Élections Municipales, Rahat, 2003. © Cliché Cédric Parizot
Au cours des deux semaines précédant la tenue du scrutin, les comités électoraux ont réorganisé cette distribution. D’abord, les militants des partis politiques arabes ont récupéré des postes qui leur avaient été attribués dans des villes juives de la région, contre des postes qui avaient été alloués à des partis sionistes à Rahat, alors même que ces partis n’espéraient y récolter aucun suffrage. Ensuite, les comités électoraux rahatiens ont échangé des postes entre eux. Chacun a cherché à placer des représentants de sa formation dans les bureaux de vote où il escomptait recueillir un nombre significatif de voix.
IMGIMGIMGIMFMilitants d’une faction accueillant les votants à l’entrée d’une école pour leur indiquer leur bureau de vote. Élections municipales, Rahat, 2003. © Cliché Cédric Parizot
En dehors des assesseurs et des observateurs, les militants ont mobilisé des personnes supplémentaires pour assurer l’accès des inscrits aux bureaux de vote. Nombre d’inscrits sur les listes de Rahat résident en dehors de la ville. Chaque comité électoral a donc établi un service de voitures pour conduire les votants aux bureaux de vote. Ce système a été mis en place au sein de la communauté bédouine dès les années 1980 par le parti travailliste [21]. Pour maximiser leurs chances de réussite, les militants se sont procuré les listes d’inscrits sous forme de CD-Rom auprès du ministère de l’Intérieur. Utilisant des logiciels pour traiter les bases de données, ils ont classé les électeurs sur de nouvelles listes en fonction de leur quartier et de leur appartenance lignagère. Ils pouvaient ainsi diriger les voitures chargées d’amener les inscrits sur le lieu de vote et choisir les personnes les mieux placées pour les rappeler à l’ordre.
Ainsi, à côté des noyaux de militants, les aînés des lignages locaux et des intermédiaires supplémentaires ont été mis directement à contribution le jour du scrutin. Ajoutée au dispositif d’encadrement sophistiqué, cette mobilisation a permis de replacer les électeurs dans la toile de leurs réseaux de relations et de prolonger les structures de domination jusqu’au cœur du processus électoral.
Vérifier le fonctionnement du système d’encadrement
Le 17 mai, j’ai rendez-vous vers 7 heures avec `Ali [22], l’un des jeunes coordinateurs du parti travailliste. Je le rejoins donc à l’échoppe du nouveau marché en construction qui, pendant la campagne, avait servi de quartier général à cette formation, et qui a été transformé ce jour-là en lieu de centralisation de l’information sur l’évolution du déroulement du vote. `Ali est déjà muni des listes des bureaux de vote et a contacté ses auxiliaires et assesseurs répartis dans les différents points de la ville. Il m’invite à me joindre à lui pour aller faire sa première tournée des bureaux de vote.
Première école. Les auxiliaires de trois partis politiques sont postés au portail d’entrée : qui distribuant les bulletins de vote à ceux qui n’en ont pas [23], qui s’assurant de savoir si l’électeur se rappelle bien pour qui il doit voter. Dans le couloir je rencontre de nouveau des auxiliaires de ces formations. Après plusieurs salutations au passage, nous arrivons à la porte d’entrée d’une des salles de classe transformée en bureau de vote. Deux employés russes d’une compagnie de surveillance sont là pour contrôler le flux des entrées. Son M16 en bandoulière, un garde frontière se promène dans le couloir. La porte du bureau de vote est ouverte. `Ali y pénètre sans que personne ne lui demande quoi que ce soit. Tous les membres du comité d’urne l’accueillent avec le sourire. Ce sont des jeunes rahatiens de son âge. Ils nous offrent un café et sont visiblement à leur aise. La tête inclinée sur son téléphone portable, le militant d’un parti arabe parle de problèmes d’organisation avec des membres de son quartier général, pendant qu’un autre discute nonchalamment avec `Ali. Nous passons ensuite dans les autres salles de classe. Satisfait, `Ali me propose de rester avec lui pour continuer sa tournée. Cependant, le reste de la visite ne se passe pas aussi sereinement. Plusieurs fois, `Ali est apostrophé par des agents des forces de l’ordre, par un secrétaire, un observateur juif. Ces personnes protestent que mon compagnon dépasse largement ses prérogatives. Vérifier si les bulletins de son parti se trouvent bien dans la boîte située derrière l’isoloir, s’assurer que les personnes qui ont été appointées par la direction du comité électoral sont présentes, sont des tâches légalement réservées aux observateurs de la formation. En dehors d’eux et des membres du comité d’urne, personne n 19;est autorisé à pénétrer dans un bureau de vote. Mais, `Ali insiste pour continuer.
Ce jour-là, de nombreux militants se sont heurtés aux agents de l’État et aux délégués des partis de droite présents dans de nombreux bureaux de vote [24]. Tenant manifestement à exhiber leur rôle dans le dispositif d’encadrement, ils adoptaient un comportement défiant la procédure électorale. Ils cherchaient ainsi à apparaître au-dessus de toutes les règles imposées par l’État et à mettre publiquement en scène leur aptitude à contrôler le vote des électeurs.
Néanmoins, en dehors de quelques bureaux de vote où les membres du comité d’urne étaient majoritairement extérieurs à Rahat, les équipes locales n’ont pas eu de grandes difficultés à mettre en action leur dispositif de contrôle. J’ai pu m’en rendre compte en quittant `Ali plus tard dans la matinée, pour suivre des militants d’un parti arabe dont un groupe était occupé à lutter contre un parti politique sioniste au sein du bureau de vote 00X [25]. Ce bureau rassemblait les inscrits d’un même quartier dont la majeure partie des habitants appartenait au même lignage (`â’ila). Un membre de cette `â’ila avait choisi de soutenir un parti politique sioniste « S » tandis que son rival était affilié au parti arabe « A ». L’issue du scrutin devait donc les départager. Afin de s’assurer un contrôle maximal au sein du bureau de vote, les deux équipes ont mobilisé leurs efforts pour obtenir chacune un représentant au sein du comité d’urne. Toutefois, bien décidés à l’emporter, les militants de « A » ont utilisé leurs contacts avec des militants locaux d’un autre parti, « W », pour obtenir la charge de président du bureau de vote qui avait été attribuée à cette troisième formation. Autrement dit, le président du bureau 00X était officiellement le représentant de « W », mais pratiquement un militant de « A ». Le parti « A » avait obtenu un poste de président et un poste d’assesseur tandis que son rival « S » n’avait qu’un seul assesseur.
IMGIMGIMGIMFCouloir d’un bureau de vote. Élections municipales, Rahat, 2003. © Cliché Cédric Parizot
Pour tester la réaction de leurs agnats, les deux militants de « A » ont fait voter de nombreuses personnes par le truchement d’autres qui s’étaient approprié leurs cartes d’identité. Le vote avec la carte d’identité d’un tiers est souvent effectué par des femmes. Étant voilées, il est difficile aux membres du comité d’urne étrangers au quartier dont elles sont originaires de découvrir le subterfuge. Afin de ne pas éveiller les soupçons du secrétaire juif, l’assesseur de « S » protesta discrètement, demandant à ses agnats de respecter l’accord qu’ils avaient passé à l’ouverture du bureau de vote. Accord qui déterminait, pour les deux groupes, un nombre précis et équilibré de personnes susceptibles de voter à la place d’autres. Conscients qu’ils ne pourraient aller plus loin, les deux militants de « A » optèrent alors pour une autre stratégie. Ils accusèrent de vive voix leur agnat soutenant « S » de faire voter des femmes par l’intermédiaire d’autres. Convaincu que les deux militants de « A » étaient de bonne foi, le secrétaire avertit le militant de « S » qu’il appellerait la police en cas de récidive. Soucieux de ne pas s’attirer davantage d’ennuis, le militant de « S » renonça à toute protestation.
En outre, les autres militants de « A » avaient littéralement occupé les couloirs de l’école. Le jeune responsable du comité électoral de « A » qui appartenait à cette `â’ila s’y était installé un quartier général de fortune. Il était assis avec deux kbâr de son lignage et plusieurs militants. Certains faisaient le décompte des votants s’étant déjà « exprimés » autour d’un narguilé. Dans les toilettes de l’école, à quelques mètres d’un officier de la police, un militant de « A » distribuait des cartes d’identité aux jeunes pour qu’ils se rendent ensuite dans le bureau de vote. S’ils n’empêchèrent pas d’aller voter leurs agnats soutenant « S », les militants de « A » étaient particulièrement intimidants pour les indécis qui ne savaient toujours pas pour lequel des deux candidats ils allaient se prononcer.
 
Mises en scène de pouvoir
 
 
Le 17 mai 1999, les pratiques d’encadrement de l’électorat n’ont donc pas simplement visé à augmenter le nombre de votes en faveur d’un parti, mais également à mettre en scène le pouvoir des militants face aux électeurs et face aux représentants de l’État. Cette mise en scène a reposé sur la transgression des frontières établies dans l’espace par la réglementation électorale.
Recodifier pour mieux transgresser
Soldats et agents de surveillance forment un cordon autour de l’école au sein de laquelle sont découpés des espaces. L’accès plus ou moins surveillé et réglementé aux couloirs internes, aux cours qui séparent les salles de classe, ainsi que les normes de conduite qu’essayent d’y imposer ces agents, définissent des sous-espaces présentant un certain degré de sacralité. Cette sacralité culmine dans la salle de classe où doit s’accomplir le rituel civique mettant temporairement l’électeur en situation de souverain.
Le dispositif d’encadrement des militants donne davantage de lourdeur à cette division de l’espace. L’électeur passe plusieurs stades de contrôle. Il est d’abord rappelé à l’ordre, intimidé voire accompagné par les auxiliaires qui se trouvent à l’entrée de l’école. Au fur et à mesure qu’il se rapproche du bureau de vote, il est confronté à des militants disposant de responsabilités plus importantes et à des policiers plus attentifs. Il entre enfin au cœur du bureau de vote où il se trouve face à face avec ceux qui prétendent faire respecter la loi et ceux qui, après l’avoir reconnue, la transgressent. J’ai senti toute la force de cette mise en scène alors que j’y ai été directement confronté. Les militants ont souvent adopté une position très ambivalente à mon égard. D’un côté, ils ont cherché à me montrer leur capacité à défier les règles établies par la procédure et l’étendue du contrôle qu’ils avaient sur le processus électoral. Ils m’ont donc plusieurs fois facilité l’entrée dans certains bureaux de vote. De l’autre, ils ont toujours insisté sur le caractère illégal et le danger d’une telle transgression. En bref, il semblait que leur violation ostensible des frontières symboliques de l’interdit nécessitait systématiquement une reconstruction simultanée de ces mêmes frontières pour souligner le sens de leurs actions.
Le 17 mai 1999, la fraude n’a donc pas totalement remis en cause la procédure électorale ni la solennité de l’acte de vote établi par ce découpage du temps et de l’espace, mais les a confortées pour mieux les manipuler. À travers ces aménagements du dispositif électoral, les militants locaux ont tenté d’imposer des degrés et des formes de participation, fonctions de la capacité à contrôler ou à être contrôlé. Ils ont essayé d’établir une hiérarchie entre les membres de la communauté locale ordonnant les militants et électeurs, mais également les factions rivales les unes par rapport aux autres.
Ce jeu a été très sensible dans les rapports qu’ont développés les jeunes militants formant le noyau des comités électoraux avec les kbâr. Le 17 mai 1999, les jeunes responsables et militants des comités électoraux ont tenu à bénéficier du capital symbolique conféré par le soutien de leurs aînés. En insistant sur leur présence au sein des bureaux de vote, ils ont montré aux électeurs une continuité entre leur autorité et celle qu’ils revendiquaient. Toutefois, ils ont parallèlement essayé de sanctionner la dépossession de l’autorité de leurs aînés en matière politique. Jouant sur la manipulation du scrutin, les militants ont tenté d’apparaître comme les seuls à connaître en détail les règles du fonctionnement du code de procédure électoral, ainsi que comme les seuls à pouvoir transgresser les frontières de l’interdit redéfinies par leurs soins. Ils ont tenté de s’imposer comme les seuls individus disposant d’un véritable accès au « politique. » Cependant, certains kbâr expérimentés ont déjoué ces tentatives.
Réappropriations
Les réticences des kbâr montrent que les relations de pouvoir que les militants tentent d’imposer pendant le scrutin ne font pas l’unanimité. Les aînés ne sont pas les seuls à protester ou à tenter de résister. D’ailleurs, la sophistication des méthodes de fraude répond aux tentatives plus nombreuses des électeurs d’échapper à ce contrôle. De nombreux votants sont passés à travers le système d’encadrement et ont tenté de se réapproprier le rituel électoral pour imposer leur propre vision des choses.
Après le scrutin, j’ai discuté avec des jeunes qui avaient réussi à exprimer leurs convictions politiques en dépit du contrôle exercé par leur père ou leur oncle. Au cours de la campagne, il leur avait été difficile de remettre en cause publiquement l’autorité de leurs aînés. Chaque fois qu’ils étaient en leur compagnie, ils sont restés discrets. Le jour du scrutin, ils ont voté pour le parti politique de leur choix.
Certaines femmes ont fait de même. Elles ont refusé de servir passivement d’auxiliaires, en votant à la place d’autres femmes et ceci conformément au choix de leurs parents [26]. N’ayant pas d’exemple personnellement observé au cours des élections du 17 mai 1999, je fais ici référence à celui que j’ai relevé lors des élections municipales de Rahat en novembre 1998. Le jour du scrutin, certaines femmes dont les époux soutenaient la faction « B », alors qu’elles appuyaient la faction « C », se sont mobilisées activement en faveur de leur parti. Prétendant auprès de leurs époux ou parents qu’elles soutenaient « B », elles se sont proposées pour voter à la place de certaines de leurs compagnes. Confiants, ceux-ci leur ont remis les cartes d’identité d’autres femmes que ces militantes ont finalement fait voter pour « C. »
Discrètes et cachées, les stratégies de contournement des jeunes électeurs et de certaines femmes semblent conforter la recodification du rituel opérée par les militants et la conception de la participation qui s’en dégage. En fait, si ces stratégies de contournement sont cachées dans l’immédiat aux militants, elles sont données à voir et à entendre aux pairs des jeunes électeurs et des femmes qui y recourent. Et là aussi, la règle est confirmée pour être mieux transgressée. Comme les pratiques d’encadrement développées par les militants, elles manipulent également les symboles attachés au scrutin. Ces tentatives individuelles ou organisées autour de quelques personnes montrent ainsi la multiplicité des réappropriations du rituel électoral. La question reste alors de cerner les implications de ces multiples réappropriations sur la socialisation politique de la population locale.
Un lieu de confrontation
Discutant des implications de leurs actes au niveau de leurs relations avec les autorités, les militants les plus enthousiastes présentaient implicitement l’encadrement du vote comme un acte de résistance clairement intentionnel. Le 17 juin 1999 au soir, juste avant la fermeture des urnes, j’étais dans la voiture de Sallâm, un militant du parti « A ». Je lui faisais part de ma stupéfaction devant la capacité dont avait fait preuve son équipe pour littéralement « occuper » le bureau 00X à la barbe des autorités et de son rival qui défendait un parti sioniste. Il fut touché par ces mots qu’il prit automatiquement pour des compliments et lança sur un ton jubilatoire : « Nous l’avons totalement occupé ! (ahtalnaha ihtilâlan) ». Il m’expliqua ensuite qu’il percevait la fraude comme un moyen de lutter à armes égales avec les partis sionistes. Il la qualifiait d’ailleurs de « service national » (khidme wataniyya).
J’ai noté une attitude similaire chez certains militants des partis sionistes. Eux aussi tiraient une grande fierté à frauder et à tromper la vigilance des fonctionnaires et des assesseurs extérieurs à Rahat. Au premier abord, il semble donc pertinent de voir dans cette fraude une lutte symbolique de la part des militants locaux pour marquer leur affranchissement de la tutelle de l’État et de la société dominante. Les protestations formulées par `Ali le matin à l’égard des policiers et des assesseurs juifs le montrent bien. À l’instar de ses homologues des partis arabes, `Ali insistait sur le fait que lui et les autres militants des partis sionistes étaient chez eux et qu’il n’était pas question que des autorités extérieures viennent leur donner des leçons.
Qu’ils « occupent » les bureaux de vote ou qu’ils se livrent à des exercices risqués de fraude, les jeunes militants mettent en évidence l’impuissance des représentants de l’État, qui ont perdu depuis les dernières années le contrôle du processus électoral. Car cette contestation s’inscrit bien dans une conquête progressive de l’encadrement du vote par les militants locaux au détriment des représentants des autorités nationales et des partis sionistes. Ce n’est qu’au tournant des années 1990 que l’augmentation du nombre de députés arabes à la Knesset permet à ces formations d’acquérir des postes de président et d’assesseur au sein des comités d’urnes. Parallèlement, ce n’est que vers la fin des années 1980 que les partis sionistes ont eu systématiquement recours à des militants bédouins pour les représenter à ces postes. Avant cette période, les membres des comités d’urnes étaient représentés quasi exclusivement par des militants juifs. Yûsif, un militant de vingt-huit ans, se souvenait qu’avant d’entrer au lycée, vers le milieu des années 1980, les assesseurs et présidents des bureaux de vote étaient souvent des militants juifs des partis sionistes. Les partis arabes tel que le Front pour la paix et l’égalité n’avaient pas suffisamment de membres à la Knesset ni d’influence locale pour être représentés dans les comités d’urnes. Au mieux disposaient-ils d’observateurs. Quand il n’y avait pas de Bédouin dans le comité d’urne, ses membres prenaient avec eux un jeune élève maîtrisant suffisamment l’hébreu pour leur servir d’interprète chaque fois qu’ils devaient s’adresser aux électeurs.
L’idée de conquête du pouvoir sur le scrutin électoral prend d’autant plus de sens que la majeure partie des méthodes de fraude employées de nos jours a été introduite dans les années 1950 et 1960 par les administrateurs militaires et les représentants des partis politiques de l’establishment israélien. Ces méthodes déjà vieilles de cinquante ans, appliquées dans le Néguev comme dans les villages arabes du pays [27], ont été ensuite récupérées et sophistiquées par les jeunes membres de la population arabe du pays. Car le Néguev ne semble pas être l’unique théâtre de ces pratiques [28]. Ce sont les symboles du pouvoir qui sont ici conquis et réappropriés par l’élite locale. Les militants locaux manipulent un langage et des codes qui leur paraissent particulièrement significatifs pour eux, comme pour les autorités. Cette renégociation symbolique des relations avec le pouvoir national leur semble d’autant plus attirante que nombre d’entre eux sont convaincus de leur faible influence sur la sphère politique nationale. Elle tendrait donc à redéfinir la fonction du scrutin et à compenser intentionnellement ou non son inefficacité à agir comme un mode de communication entre gouvernés et gouvernants. Les participants ne s’exprimeraient pas uniquement à travers le choix d’un parti mais également par leur comportement autour et au sein du bureau de vote.
Enfin, cette contestation tend à produire une forme alternative de conscience collective. À cet égard, les pratiques d’encadrement à Rahat font pendant à celles observées et analysées par Hervé Lerolle [29] dans la municipalité d’Ivry-sur-Seine jusque dans les années 1980. Si les méthodes de mobilisation des voix à Ivry et à Rahat ne sont pas comparables, par contre les conséquences symboliques le sont. H. Lerolle montrait que les procédures de fraude à Ivry développaient un sentiment d’entre soi au sein de la communauté des militants du parti communiste, opposé aux étrangers incarnés par les militants des partis politiques adverses. Elle intervenait également comme un rite de passage pour certains militants qui, une fois initiés à ces pratiques, entraient dans un cercle plus restreint des membres du parti. Le degré de participation recodifiée à partir de cette nouvelle échelle contribuait alors à donner une autre définition de la citoyenneté ivrienne, graduée en fonction de la proximité avec le parti communiste et son centre.
Les mêmes conséquences sont observables à Rahat. La différence avec la ville d’Ivry tient au fait que, dans le Néguev, la fraude est utilisée par l’ensemble des militants quel que soit leur parti politique. Elle se donne donc davantage à voir aux électeurs. Souvent négociée entre les factions et les partis politiques, même si certains n’hésitent pas à aller au-delà des limites de l’acceptable, elle crée une collaboration entre les locaux, tandis qu’elle exclut les étrangers incarnés par les assesseurs juifs et les forces de l’ordre. Elle peut donc mieux distinguer d’un côté, la communauté locale et, de l’autre, ceux qui sont alors présentés comme les représentants des autorités ou de la société dominante. Au-delà, le fait d’y participer activement ou passivement peut être présenté et intégré comme une forme de civisme : il ne s’agit plus de voter pour intégrer la communauté citoyenne israélienne, mais de participer à la réappropriation du scrutin pour faire acte de résistance et marquer son appartenance à la communauté locale opposée à la société dominante israélienne.
Mais si les pratiques des militants locaux opposent effectivement une forme de résistance ou de contestation aux représentants de l’État et de la société dominante, cette attitude est loin d’être appréhendée de la sorte par le plus grand nombre. Même si nombre d’électeurs y coopèrent, cette performance contribue à renforcer les rapports de domination auxquels ils sont soumis. La condition de réussite de cette contestation symbolique repose sur la capacité des militants à confisquer le pouvoir politique des électeurs qui leur ont assuré leur soutien au cours de la campagne. C’est notamment pour cette raison que de nombreux électeurs n’attribuent pas au scrutin un caractère festif à la mesure des militants les plus enthousiastes. Non seulement ils se voient confisquer leur possibilité de contestation, mais ils prennent également le risque d’être sollicités par plusieurs personnalités influentes de leurs réseaux de relations qui cherchent à obtenir leur voix pour leur propre parti politique. Car la concurrence et la surenchère entre les représentants locaux des partis politiques qui se développent au cours de la campagne électorale atteignent leur plus haut niveau au cours du déroulement du vote. Pour les électeurs, plus les tensions entre les formations rivales sont grandes, plus leur sentiment de malaise s’accroît.
Le système d’encadrement et de contrôle mis en place par les militants de la ville de Rahat, le 17 mai 1999, vise indéniablement à accroître la participation de l’électorat et à maximiser le nombre de voix obtenues par les partis en compétition. Toutefois, ce dispositif relève davantage de mises en scène de pouvoir dans lesquelles se jouent plusieurs luttes. Le scrutin est d’abord le lieu d’une lutte qui oppose militants et électeurs aux représentants de l’État. Il est alors transformé en rituel de contestation symbolique d’où peuvent émerger des formes alternatives de conscience collective et de civisme. Le scrutin est ensuite le lieu où se jouent les statuts des uns et des autres, celui des militants des factions rivales les uns par rapport aux autres, ou encore celui des militants opposés aux aînés des lignages. Cette dynamique témoigne donc du degré de réappropriation du processus électoral par la population locale dans la mesure où le scrutin est dévié de ses fonctions pour devenir un rituel de protestation contre l’État et une technique locale de pouvoir.
Mais cette réappropriation n’est pas acceptée par tous. Elle est refusée par certains électeurs. Si certains d’entre eux peuvent l’afficher publiquement compte tenu de leur position sociale, il n’en est pas de même pour tous. Replacés dans la toile de leur réseau de relations et dans le cadre des structures de domination, les électeurs sont souvent contraints de recourir à des pratiques discrètes ou à des stratégies de contournement. Si cette confrontation favorise une connaissance plus poussée de la règle électorale et une réduction de la tolérance à l’égard de la fraude, elle génère également un certain dégoût du processus électoral. Ceci est d’autant plus vrai dans un contexte où les électeurs placent déjà peu d’espoir dans les élections nationales. Compte tenu du peu de confiance qu’ils font aux partis politiques arabes et sionistes, ils se mobilisent déjà peu pour se rendre au bureau de vote. Autant dire qu’à ce niveau, le système d’encadrement et la fraude favorisent une participation plus élevée mais pas spontanée.
En outre, les critiques à l’égard de la fraude ont tendance à renforcer le cynisme de la population. Les Bédouins du Néguev ont largement intériorisé le discours de la société dominante israélienne qui les stigmatise comme une société « traditionnelle et réfractaire à la modernité ». Dans ce contexte, l’encadrement systématique des élections et le malaise qu’il crée chez certains électeurs vient valider le sentiment d’incapacité à utiliser le processus électoral comme un moyen d’expression et de gestion des relations avec l’État. En somme dans le Néguev, si la fraude favorise une meilleure connaissance de la règle électorale, elle est loin de générer comme dans les contextes français étudiés par O. Ihl et A. Garriguou [30] un attrait pour les élections en dehors du cercle enthousiaste de militants pour lesquels le mécanisme électoral est un canal de promotion et de contestation. À Rahat, la fraude ne crée pas un cercle vertueux mais un cercle vicieux.
 
NOTES
 
[*]Je tiens à remercier tout particulièrement Marie-Élisabeth Handman (Laboratoire d’anthropologie sociale – École des hautes études en sciences sociales, Paris), Tania Forte (Ben Gurion University of the Negev, Beer Sheva), Élisabeth Marteu (Institut d’études politiques, Paris, Centre de recherche français de Jérusalem) et Laurence Louër (Centre d’études et de recherches internationales, Paris) pour leurs relectures et commentaires de cet article.
[1]Avant 1948, le nombre de Bédouins estimé dans le Néguev oscille entre 65 000 et 95 000 (Helmut Victor Muhsam, Beduin of the Negev. Eight Demographic Studies, Jerusalem, Jerusalem Academic Press, 1966). Après 1948, seuls 11 000 sont restés dans le Néguev, les autres ont fui où ont été expulsés vers la Jordanie et l’Égypte.
[2]Emanuel Marx, Bedouin of the Negev, Manchester, Manchester University Press, 1967, p. 35.
[3]J’utilise le terme de « parti sioniste » pour désigner les partis politiques qui se réclament du sionisme politique, tels que le parti travailliste, le Likoud ou encore Meretz.
[4]Au début des années 1980, le Mapaï devient le parti travailliste et le Hérut, le Likoud.
[5]Je désigne par « parti arabe » les partis politiques dont le programme politique est principalement orienté vers la défense des intérêts communautaires de la population arabe, tels que le Mouvement islamique, le Parti arabe démocratique ou le Rassemblement unitaire démocratique ou même le Hadash (ancien parti communiste) qui inclut des candidats juifs.
[6]Sarah Osatzky-Lazar, As’ad Ghanem, Hahatzba’at haaravit babhirot lekneset ha-15 (Le vote arabe lors des élections de la quinzième Knesset), Giv’at Haviva, Hamakhon leheqer hashalom, Sqirot `al `aravim beisrael 24, [hébreu], 1999 ; Cédric Parizot, Le mois de la bienvenue, thèse de doctorat de sciences sociales nouveau régime, Paris, EHESS, 2001.
[7]Lors des élections législatives du 17 mai 1999 à Rahat et de celles du 6 février 2001, lors des élections législatives du 29 mai 1996 à Hûra et Lagiyya, et enfin lors des élections municipales tenues dans la ville de Rahat le 10 novembre 1998, puis le 8 novembre 2003.
[8]Sur le rôle joué par la fraude dans la constitution des normes électorales et leur intériorisation, voir notamment Alain Garrigou, Histoire sociale du suffrage universel en France : 1848-2000, Paris, Seuil, coll. « Histoire », 2002, pp. 141-187 ; Olivier Ihl, « Les fraudes électorales : problème de définition juridique et politique », in Raffaeli Romanelli (éd.), How Did they Became Voters ? The History of Franchise in Modern European Representation, La Hague, Kluwer law international, 1998, pp. 77-110.
[9]Défini par l’article 4 de la loi fondamentale sur la Knesset, le mode de scrutin pour les législatives était général, national, direct, égal, secret et proportionnel. Le pays constituait donc une circonscription unique. (Claude Klein, La démocratie d’Israël, Paris, Seuil, 1997, pp. 153 et suiv. ; Arian Asher, The Second Republic. Politics in Israel, Chatham, New Jersey, Chatham House, 1998, pp. 184-185).
[10]C. Klein, La démocratie…, op. cit., pp. 218-219 ; A. Arian, The Second Republic…, op. cit., pp. 178-179, 197). Auparavant, c’était la Knesset qui détenait le pouvoir de nommer le Premier ministre. La plupart du temps, il s’agissait du dirigeant du parti le plus représenté au Parlement. Depuis les élections du 28 janvier 2003, Israël est revenu au système prévalant avant 1996.
[11]Avinoam Meir, As Nomadism Ends, Boulder, Westview Press, 1997, pp. 191 et suiv.
[12]Penny Maddrell, The Beduin of the Negev, Londres, The Minority Right Group, 1990.
[13]En ce qui concerne le conflit entre les Bédouins du Néguev et l’État sur le problème des terres, voir Ghazi Falah, « Israeli Policy toward Bedouin Sedentarization in the Negev », Journal of Palestine Studies, vol. 18, n° 2, 1989, pp. 71-91 ; P. Maddrell, The Beduin…, op. cit. ; Ronen Shamir, « Suspended in Spaces : Bedouins under the Law of Israel », Law & Society, vol. 30, n° 2, 1996, pp. 231-256.
[14]Ensemble des accords conclus entre Israël et les Palestiniens concernant l’autonomie en Cisjordanie et à Gaza.
[15]Cédric Parizot, « Enjeux tribaux et élections nationales en Israël », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 85-86, 1999, pp. 237-258.
[16]C. Parizot, Le mois…, op. cit., annexe 5.
[17]S. Osatzky-Lazar, A. Ghanem, Hahatzba’at haaravit…, op. cit., pp. 26-27.
[18]Les kbâr (litt. « grands ») sont des hommes âgés qui ont acquis un capital symbolique et un savoir suffisamment importants pour gérer les affaires au sein de leur lignage et notamment celles relevant du droit coutumier.
[19]C. Parizot, Le mois…, op. cit., pp. 59-68.
[20]Ibid., pp. 327-331.
[21]Joseph Ginat, Analysis of the Arab Vote in the 1984 Elections, Tel Aviv, The Dayan Center for Middle Eastern Studies, The Shiloah Institute, 1987, pp. 10-11.
[22]Ce prénom ainsi que ceux qui sont utilisés dans le reste de cet article sont des pseudonymes.
[23]Les bulletins de vote sont imprimés par les partis politiques. Outre ceux qui sont déposés au sein des bureaux de vote, les militants locaux en gardent toujours une réserve en cas de problèmes.
[24]Le 17 mai 1999 à Rahat, de nombreux militants ou sympathisants des partis de droite s’étaient portés volontaires pour empêcher les tentatives de fraude en faveur du candidat travailliste, Ehoud Barak, et des partis arabes.
[25]Je ne communique pas ici le numéro du bureau de vote, ni les résultats, ni le nom des partis qui s’y sont affrontés afin d’éviter que les militants ne soient identifiés.
[26]Pour une analyse des tentatives de contournement du système d’encadrement des électeurs de la part des femmes dans les villes et villages arabes du nord du pays, voir Taghrid Yahia-Younis, Maneuvering for Political Loyalty. Palestinian-Israeli Women’s Vote in Local Elections, contribution présentée à la conférence « Vision and Division », mai 2001, Washington (DC), American University, 2001.
[27]Communication personnelle d’Emanuel Marx, entretien, Tel-Aviv, juin 1999.
[28]Un mois après le scrutin, un ami avocat d’une ville arabe du nord d’Israël m’a longuement détaillé ses exploits « frauduleux » et ceux de ses compagnons à la barbe des fonctionnaires juifs appointés dans son bureau de vote.
[29]Hervé Lerolle, « De certaines coutumes électorales : le cas d’Ivry-sur-Seine », Communisme, n° 18-19, 1989, pp. 19-32.
[30]A. Garrigou, Histoire sociale…, op. cit.
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