Genèses
Belin

I.S.B.N.2701137292
176 pages

p. 89 à 109
doi: en cours

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Savoir-faire

no57 2004/4

2004 Genèses Savoir-faire

L’enquête, l’écriture et l’arrière-cuisine.

Chronique d’une enquête sur une correspondance

Philippe Artières Jean-François Laé
À l’occasion d’une enquête sur une correspondance énigmatique d’une mère à son fils en détention durant l’année 1946-1947, les chercheurs ont tenu un journal. Contrairement à un préjugé répandu, la lecture répétée de l’archive a une histoire, une histoire travaillée et qui possède sa propre aventure. Nous livrons les extraits de nos notes personnelles, de nos courriers électroniques et des comptes rendus d’exploration. Journal à deux voix? L’historien et le sociologue échangent leurs questions et leurs hésitations, comme une pratique d'écriture sauvage. Les matériaux sont hétérogènes, chacun d’eux a ses propres clés de l’arrière-cuisine afin d’ouvrir les lettres, les thèmes, les problèmes et surtout les dilemmes. The researchers kept a journal during a survey they carried out concerning an enigmatic correspondence between a mother and her son who was held in prison during the year 1946-1947. Contrary to a widespread prejudice, the repeated reading of the archives has its own history, a history that is elaborated, and an adventure in its own right. Here we present excerpts from our personal notes, emails and reports of our exploration. A journal in 2 voices? The historian and the sociologist discuss their questions and hesitations, as a practice of “free”writing. The materials are heterogeneous, each with its own keys to the scullery, to open up the letters, the topics, the problems, and above all, the dilemmas.
Cette chronique de l’enquête que nous avons menée de 1998 à 2002 est constituée d’un ensemble de nos notes personnelles, de fragments de nos courriers électroniques et des comptes rendus de nos conversations téléphoniques pendant cette période. C’est un journal de recherche à deux voix. Éloignés par soixante kilomètres, avec des emplois du temps disparates, l’historien et le sociologue se sont parlé du travail de détective conduit séparément.
Détective, pourquoi ? Comment nommer autrement ce travail d’élucidation d’une correspondance de 1946-1947 alors que nous ne savions rien sur les auteurs, si ce n’est un extrait de journal relatant une affaire de vol, quelques papiers d’identité, deux photographies, une carte postale, le plan du cimetière de Bagneux, un acte d’adoption auprès d’un notaire, le tout trouvé dans une grande chemise ? Cette pratique d’écriture fut dans un premier temps sauvage et silencieuse. Puis elle devint une habitude pour stimuler une piste ou s’interroger sur le sens de nos questions. C’est à proprement parler une archive de la recherche. Elle donne les chemins empruntés pour parvenir à historiciser ces événements pliés dans l’intimité.
Longtemps nous nous sommes demandé que faire avec ces lettres épuisées, des listes de problèmes répétitifs, où l’auteur remplit un devoir, celui de mère de famille. Cette chemise a longtemps été une énigme, un rébus avec ses mystères. Durant une année, feuilleter les pages, sourire d’un dessin, relever le chapelet des tâches à faire, noter des détails éparpillés ne menaient qu’à une curiosité vite émoussée et sans chemin. Interroger le très quotidien est chose difficile. Peu à peu nous nous sommes demandé si cette prise d’écriture, placée lors d’une rupture temporelle d’une intensité incroyable, ne pouvait pas éclairer ce moment si particulier de la séparation (hospitalisation, placement d’un enfant, service militaire, migration économique). À partir de l’écriture dans l’épreuve et la détresse, n’y avait-il pas là matière à réfléchir sur les « transformations de soi » qu’engagent la désunion, l’éloignement durable d’un proche ? Et peut-on historiciser cet univers et le quotidien qui le porte ? Quelles sont les institutions qui le traversent, les contraintes et les failles qui autorisent les auteurs à dégager tel ou tel horizon ? Si l’archive que nous avons travaillée a une histoire, notre geste de la lire cent fois possède sa propre aventure.
Écrire un récit qui participe de l’entreprise que se sont fixée les sciences humaines, c’est-à-dire d’une restitution intelligible du monde social, à partir, non de l’absence d’archives comme d’autres purent le faire, mais des quelques traces laissées par des individus, de ce que l’on pourrait bien désigner comme le degré zéro de l’archive personnelle, tel a donc été très tardivement le premier projet d’une publication.
Mais avant, il y a cette zone incertaine de doutes et de tâtonnements. C’est ce que nous livrons ici par morceaux. Matériaux hétéroclites à deux voix, ces notes souvent non datées ont été mises en forme en 2002 dans le but de former la dernière partie de notre ouvrage Lettres perdues [1]. Nous souhaitions que le lecteur possède les clés de l’arrière-cuisine afin de comprendre le choix des lettres, des thèmes, des problèmes et surtout des dilemmes. Mais malgré notre souhait, elles ne furent pas retenues par l’éditeur dans le manuscrit final. Afin de faciliter la lecture, la version que nous publions ici a fait l’objet de coupes, signalées par points de suspension entre crochets [2].
 
Septembre 1998
 
 
« Cet après-midi sur le boulevard, je prenais l’air, il y avait comme chaque année le marché aux livres ; j’y suis allé en glaneur et presque en bas de l’allée, chez l’un des bouquinistes, j’ai fait ma trouvaille : une grosse enveloppe transparente contenant plusieurs dizaines de lettres et sur le dessus de la liasse une photo, un beau portrait de femme, genre Harcourt. Cette femme m’a plu par son allure d’actrice d’avant-guerre.
Rentré chez moi, en fouillant dans l’enveloppe qui contient d’autres pièces que les lettres (deux photographies, un plan de cimetière, un acte d’adoption, une carte postale, un livret d’apprentissage d’un certain Victor Pierson [3] et une coupure de presse relative à une affaire de braquage), j’apprends que ce visage a un prénom, elle s’appelle Solange, elle est née en 1901 ; elle a été adoptée juste avant sa majorité, puis elle s’est mariée, elle a eu un fils, Victor, et c’est avec lui qu’elle entretient cette correspondance. Lui est à la Santé, elle dans le 14e arrondissement, avenue de Châtillon.
Je reprends la photo, je pense à l’inconnue de Reprise, le film d’Hervé Le Roux, cette femme, qui ne veut pas reprendre le travail à la fin de la grève chez Wonder en 1968. Le Roux la cherche tout au long du film en vain ; et pourtant il parvient à peindre d’elle un portrait formidable.
J’aime bien cette idée de partir à la recherche d’une inconnue ; si je calcule bien, Solange, si elle vit encore, doit avoir pas loin d’une centaine d’années. Mais si sa correspondance est passée chez le brocanteur, elle est probablement morte. Pas de chance de la retrouver ; en revanche, son monde, celui qu’elle décrit dans ses lettres, celui-là a sans doute laissé des traces, certes minimes, quotidiennes, mais bien réelles.
En histoire, la vie quotidienne, celle de nos jours ordinaires, de nos petits riens, déprime d’une matinée, espérance d’un quart d’heure, ces gesticulations qui pourtant nous habitent tous, passent presque systématiquement à la trappe de l’histoire. […] Philippe Artières. »
 
Avril 1999
 
 
« Hier, Jean-François m’a invité à venir présenter mon travail sur la clinique de l’écriture au séminaire qu’il anime à l’Iresco [4] ; j’y retrouve une amie qui travaille sur l’illettrisme. Solange, elle, écrit avec facilité et il est rare que dans ses lettres, elle commette la moindre faute.
À l’issue du séminaire, on boit un verre avec Jean-François dans le quartier. Il fait beau. On bavarde de nos projets respectifs. Il achève avec Arlette Farge une enquête sur l’autobiographie qu’un homme à la rue a écrite au terme d’une longue errance : c’est l’histoire de Claude Lefort. J’évoque la correspondance de Solange et Victor. Le visage de Jean-François s’éclaire. D’un homme à la rue à la prison, Jean-François est ravi de cette continuité. Je crois que j’ai trouvé un compagnon pour partir à la recherche de cette inconnue. Jean-François partage ce souci de faire entendre l’archive, de cheminer avec elle, non d’en livrer un sens caché mais d’en écouter les silences.
Néanmoins le problème reste entier : comment prendre en compte la quotidienneté, le non-événementiel, pour reprendre Paul Veyne, sans tomber dans l’histoire au singulier, sans perdre le projet d’écrire une histoire sociale ? Il ne s’agit pas en effet de faire une psychanalyse sauvage de Solange mais bien, à partir des traces qu’elle a laissées, de tenter de saisir l’inscription sociale d’une femme, à un moment donné de notre histoire. Ph. A. »
 
Juin 1999
 
 
« Tout à l’heure, Jean-François est passé pour voir les lettres de Solange et Victor ; lui aussi est saisi par le portrait de Solange… mais l’extrême banalité des faits rapportés nous laisse tous deux perplexes : qu’en faire ? Que faire de ce huis clos ? Qu’apporte cette correspondance au regard de la fonction que l’histoire et la sociologie s’assignent ? Le presque rien, le très banal, l’éphémère n’a souvent pas de place dans le récit historique ? Pourtant l’un comme l’autre, nous sommes sensibles à ce que Michel Foucault désignait comme le “marmonnement du monde” : n’est-on pas ici en présence d’un fragment de cette archive dispersée dans autant de points qu’il y a d’histoires familiales ? Un morceau de cet immense fonds d’archives que constituent les tiroirs de nos appartements, maisons, chambres…
Je propose à Jean-François de faire une photocopie de l’ensemble de la correspondance : désir de doubler l’archive, crainte sans doute de perdre ces lambeaux de mémoire, en tout cas le besoin de me décharger de ces liasses. Je songe à toutes les archives que la sociologie ou l’histoire orale produisent et qui pour beaucoup restent dans une boîte, la recherche terminée ; à tous ces entretiens réalisés à l’occasion d’une enquête et qui, parce que la recherche en France n’a jamais été pensée en termes d’archives, embarrassent les bureaux et souvent les caves des chercheurs. Comment peuvent-ils demeurer les seuls dépositaires de cette mémoire […].
Avec les photocopies, Jean-François pourra repérer les grands thèmes de cette correspondance, tandis que je vais dans les semaines qui viennent, dès que j’en aurai fini de notre travail avec Dominique Kalifa sur l’affaire Henri Vidal, un tueur de femmes sur la Côte d’Azur au début du xxe siècle, commencer à transcrire chacune des lettres de Solange. Henri et Victor, cinquante ans à peine les séparent ; si l’un a fait la une des journaux et fut l’objet d’une véritable graphomanie sociale, l’autre n’a eu droit qu’à une brève mention, “un englouti”, selon Alain Corbin. Son histoire est passée au silence de l’histoire, dans sa poubelle. Je vais passer du vacarme au silence, de l’extraordinaire inconnu à l’ordinaire. Ph. A. »
 
Juillet 1999
 
 
« Philippe m’a remis les photocopies des lettres de Solange et Victor. En plusieurs points, cette correspondance me touche. Par la date tout d’abord, 1946 et la reconstruction de la France que nous avions étudiée avec Numa Murard, la lutte contre le logement insalubre [5], le fameux cri de l’abbé Pierre, en 1954, la pénurie dont la griffe se fait sentir par les tickets de rationnement. C’est l’histoire d’un climat général, celui de toutes les fins de guerre : la débrouillardise, les multimétiers, les poules et les lapins dans Paris, une culture de « la décade » liée aux restrictions.
Je suis très inquiet d’ouvrir pour la première fois une correspondance entre une mère et son fils en détention dont on ne sait rien. C’est une même inquiétude que lors de la réception du journal de Robert Lefort qui me sert. Entre la prison de Victor et la vie à la rue de Robert L., point de rapport si ce n’est que ce sont deux situations extrêmes, séparées du monde commun et sous l’emprise du stigmate. Lorsqu’on est séparé en 1946 ou en 1995, qu’écrit-on à ceux qui sont sur la bonne rive ? Je repense aux baraquements des bidonvilles, ces travailleurs célibataires portugais, aux portes de Paris entre 1950-1975, que j’avais découverts avec Claude Liscia et qui me mèneront aux cités de transition étudiées en 1980 avec Numa Murard [6] ; aux copieux dossiers des jeunes délinquants placés en centre d’observation de Rouen, en 1947-1975, lus avec appétit et étonnement voilà vingt-cinq ans ; et à bien d’autres situations de séparation qui ont comme dénominateur commun d’être massivement au masculin.
C’est sans doute cela qui m’anime secrètement, la mise à l’écart des jeunes hommes qu’ils soient migrants, à la rue ou détenus. C’est donc l’occasion de prendre à nouveau un risque. Lequel ? Ouvrir cette correspondance, c’est prendre la responsabilité d’un diagnostic : on peut décider de refermer le colis et le renvoyer à son expéditeur (sens incompréhensible, sous-entendu permanent, répétition de banalités…) ou bien être happé par des mots qui résonnent fort affectivement et dont on voit immédiatement les soubassements. L’angoisse vient de cette immédiateté. Vais-je percevoir en sous-texte et dans les blancs un régime qui porte l’immense banalité de ces écrits ? Ce pourquoi je laisse le paquet fermé pendant une semaine, afin de réfléchir et procéder à ce qu’Erving Goffman nomme “un dépouillement mental”, une façon de se tenir dans une posture de “sous-interprétation” pour ne pas étouffer les éléments épars. Heureusement nous sommes en juillet et j’ai du temps, assez long pour me défaire de mes propres attentes, certitudes, de ce que je souhaiterais trouver pour faire mes choux gras.
Une première lecture est toujours heureuse, agitée et déçue. Je suis heureux de franchir le pas de la lecture, semaine après semaine, pour traquer des détails et des contradictions qui éclairent les sentiments ambivalents de la mère. Solange adore son fils et le déteste. Agitée aussi, car une cascade de notes indéchiffrables s’écoule : un certain Ed. qui est peut-être un grand frère, un marché de la Vache Noire que je vois mal à Paris, un élevage canin incertain ; trois brasseries, un cimetière, le boulevard Brune apparaissent comme des énigmes. Faut-il les résoudre et comment ? Déçue enfin car Solange semble à première lecture raconter une seule et même journée, qui se répète inlassablement d’un jour à l’autre : le travail sur le marché, la préparation du colis pour le fils, la visite au palais, le coup de téléphone à l’avocate, la sortie au cinéma… Toujours la même chose, quelle banalité ! Il y a pourtant dans celle-ci des contrastes, sans doute ce que l’on nomme l’immédiateté. Jean-François Laé. »
 
Septembre 1999
 
 
« Je viens de terminer une seconde lecture des quelque cent soixante lettres dont le déchiffrage est laborieux. Les photocopies des lettres de Victor sont presque illisibles. Je suis épuisé et je me crois en 1946. Je redécouvre soudain que je suis né en 1952. Six années après cet événement qui concerne Victor. Lors d’une journée très plaisante, je commets un “délit d’identification” dirait le sociologue ! je me prends pour Victor, puis je lui parle, je l’interroge et lui demande des comptes. Avec les lettres reçues de sa mère, je me tiendrai tranquille ! Je relis les lettres de Solange, elles sont nettes. Je suis dans un brouillard épais, envahi de détails et de répétitions ; je cherche à stabiliser quelque chose comme une reconstruction hypothétique qui raccommoderait les événements les uns aux autres. Je fais quelques plans douteux, je saisis en calque le 14e arrondissement et je dessine rue par rue les déplacements de Solange. Cela m’amuse, me rassure ; c’est une vraie traque ! Un matin inquiet, je crayonne une figure, celle de Solange telle qu’elle affleure de ma lecture et de mes “rêves sur matériaux”. Chose inavouable, les “rêves sur matériaux” sont ces images qui connectent les séquences et les impasses, les présomptions fragiles et provisoires que nous nous racontons à voix basse devant un café chaud. J’envoie par mél un texte à Philippe qui commence ainsi :
“Malgré la disparition de Victor, le bruit ne s’était pas répandu avenue de Châtillon ; ni même au Puits Rouge, ce café auberge de rouliers (coursiers et transporteurs) qui faisait concurrence à la brasserie Zeller : la dame avec ses chiens avait gardé ses habitudes. Assise à la terrasse, Solange prenait régulièrement son thé avec ses loulous blancs et beige foncé (ses chiens), parfois avec sa mère, sans mari mais occasionnellement avec son nouvel homme (Ed. ?). Son air, sa démarche, sa coiffure, tout disait qu’elle appartenait à une société respectable, celle des petits employés de l’administration qui exerçaient commerce pour accroître leurs maigres gains, résolue à se débrouiller coûte que coûte pour vendre, marchander, monnayer hardes et menus vêtements, caoutchouc ou souliers neufs. […]”
IMGIMGIMGIMFSolange et Mémée expédient leur photographie à Victor quelques semaines après son incarcération. © Collection personnelle.
L’enquête débute ainsi par une histoire fausse : de lecture et d’imagination. Cette histoire va nous inciter à reconstituer au plus près l’univers de Solange. Et si l’on se rendait sur les lieux où elle habitait ? Et si l’on visitait son logement, 16 avenue de Châtillon ? Sa cour, les trois brasseries qui l’entourent, le cinéma Pathé, le grand garage de l’avenue, à trois minutes de la porte de Châtillon, le boulevard Brune, les cimetières de Montrouge et de Bagneux ? Allons-nous retrouver trace de cette supposée concierge alors qu’aucune lettre ne l’indique ? Philippe tiendrait l’appareil photo, et moi, le magnétophone ! Nous gardons l’idée tout en nous disant qu’il faut d’abord explorer des documents historiques sur le quartier pour éclairer notre lanterne. J.-F. L. »
 
Décembre 1999
 
 
« Il est tard, je viens de finir de transcrire la dernière lettre de Solange, elle date de l’été 1947 ; depuis des semaines, je consacre quelques heures chaque jour à saisir une lettre ou deux ; c’est un travail fastidieux mais sans lequel il me semble aucun travail à partir d’archives personnelles n’est possible : cette confrontation avec la matérialité de l’archive, avec les ratures, les traces, les mots effacés, les fragments manquants m’est nécessaire pour entreprendre une quelconque recherche ; j’ai sans doute l’illusion d’inverser le cours du temps, “inverser le travail des bulldozers” dit Alain Corbin et, par la saisie, de me rapprocher du présent qui fut celui de cet échange entre Solange et Victor. Et puis surtout, la transcription oblige à une lecture de chaque mot, de chaque virgule, de chaque silence aussi. […] Elle permet d’entendre la petite musique de l’archive.
En achevant ce soir cette transcription, je suis frappé par la masse que constitue cette correspondance : Solange a écrit avec une grande régularité ; elle en a fait un véritable devoir et même lorsque l’énergie et l’envie lui manquaient, elle a poursuivi son labeur. Dans l’acte de transcrire et dans son importance, il y a probablement aussi cela : le chercheur doit passer par une même lassitude dans l’écriture, par cette même difficulté, ce même découragement. Non pour se mettre à la place de Solange, mais à celle de celui qui écrit. Ph. A. »
 
Février 2000
 
 
« La lecture suivie des lettres de Solange que je mène stylo à la main depuis le début de l’année me fait dégager ses principales thématiques : en dehors de la question des pratiques d’écriture de Solange, des figures ; il y a d’abord des personnages : l’omniprésence des chiens qu’elle élève dans son arrière-cour, l’ombre de la grand-mère – Mémée – la figure silencieuse d’Ed., l’autre homme de l’histoire, l’avocate et le juge ; des lieux : le quartier Alésia, le marché, le palais de justice, le café de la rue de la Santé, le cinéma, la Normandie. Il s’agit au fond pour nous de mettre en évidence les relations qui unissent ces lieux et ces personnages : le rapport au travail, à l’institution judiciaire, et plus largement à la loi, la question de l’intimité et du lien ; c’est d’ailleurs ce dernier thème qui a d’abord focalisé notre attention – on imaginait intituler cette enquête “Séparation provisoire”.
En lisant ces lettres, je mesure aussi le risque de notre entreprise : elle peut ressembler davantage à celles d’archéologues que d’historiens ; l’archéologue fouille le sol, trouve des vestiges du passé et cherche à résoudre l’énigme qu’ils posent ; l’historien fait l’inverse : il pose d’abord une série de questions, puis s’aventure dans les archives pour tenter d’y trouver une réponse. Si le travail de résolution de l’énigme – cette correspondance – doit être mené, nous ne devons pas perdre de vue que cette “trouvaille” est d’abord née d’une double question : la première méthodologique, comment écrire une histoire “collective” avec du singulier ? la seconde historique et sociologique : quelles sont les formes de résistance à la séparation – ici l’enfermement – qu’une femme en 1946 peut déployer ? Comment au lendemain de la guerre, on se “débrouille” ? Ph. A. »
 
Avril 2000
 
 
« Ce matin j’étais à la Santé ; c’est la journée des Droits de l’homme et l’Observatoire international des prisons m’avait proposé de les accompagner pour remettre aux détenus le guide du prisonnier qu’ils viennent d’actualiser. […] J’ai cherché le café dont parle Solange, ce bistrot où les familles venaient entreposer et peser les colis, mais il a disparu. J’essaye d’imaginer la file d’attente des familles le jour des visites en 1946 […] car rien ne reste de cette vie autour de la prison de la fin des années 1940.
Les membres de la délégation arrivés, nous entrons ; là, il n’y a pas de doute, mis à part un coup ou deux de peinture, rien n’a bougé. Je comprends l’incompréhension de Solange en franchissant les portes, la découverte de ce monde coupé de l’autre, le regard de cette femme sur cet univers d’hommes.
En 1946 la prison sort à peine de la guerre et en porte, comme beaucoup d’institutions, la cicatrice. J’avais lu les travaux de Claude Faugeron sur les réformes de l’après-guerre et le numéro de la revue Esprit publié au début des années 1950 sur “le Monde des prisons”, mais en 1946, la prison panse encore ses plaies et les tribunaux sont engorgés. Ph. A. »
 
Mai 2000
 
 
« Ce matin, j’ai besoin d’air. Pour quitter le singulier de Solange, je me demande si un détour par le droit pourrait nous aider à éclairer certains événements. Il y a une façon de voir si, à partir d’un événement minuscule, le grain des choses ne se retrouve pas ailleurs, c’est en faisant un détour par la jurisprudence et par les décisions politiques, les décrets et circulaires. Je consulte le répertoire de jurisprudence Dalloz 1946 et 1947 [7]. Solange s’y trouve en échos dans sa manière d’extirper de l’information auprès de la secrétaire du juge, en lui proposant de la laine, ou par les cigarettes offertes à l’huissier. Elle n’est pas la seule à soudoyer le personnel pénitentiaire :
“Madame Alice domiciliée au Mans, est assignée devant le Tribunal pour avoir à Tours, le 29 mars 1946 tenté par offres, dons ou présents, d’obtenir l’accomplissement d’un acte ou d’une faveur ou un avantage de la part d’un agent ou préposé d’une administration publique (art. 179 C. Pén.). Le sieur Georges était détenu à la maison d’arrêt de Tours, lorsque sa mère la dame Alice, lors du parloir du vendredi 29 mars, offrit de l’argent au surveillant Letessier.
Entendue par la police, la dame Alice reconnut qu’elle aurait entendu dire que les gardiens étaient moins ‘maussades’ lorsqu’on leur donnait un pourboire. Celle-ci s’étant présentée pour voir son fils, et ayant appris que le parloir lui était supprimé, elle avait tendu à un gardien un billet de banque. Elle a précisé qu’il s’agissait d’un billet ‘réclamé’. Cette affirmation est des plus suspectes, la dame Alice voulant bien donner un pourboire, son intention infirme son affirmation. Dame Alice a bien offert au surveillant Letessier une rétribution dans le but de se concilier ses bonnes grâces pour obtenir la faveur de voir son fils […]. ”
Solange se tient sur cette limite opaque et incertaine “des bonnes grâces”. Qu’une nouvelle de son fils ne lui parvienne pas ? Qu’une porte se ferme ? Qu’un parloir soit trop bref ? La tentation est grande de gagner dix minutes de plus, d’assouplir un visage renfrogné, une posture revêche ou incommode. Le pourboire est un adjuvant dans les humeurs quotidiennes des relations de service. Que ce soit à l’hôpital où dans des services d’aide, le désir d’arrangement est vif dans les situations tendues. Il y aurait à faire une histoire du pourboire qui se loge dans cet interstice des faveurs et des bienveillances, dans ces rapports de service mêlés de servilité : ouvreuses de cinéma, infirmières, garçons de café, porteurs de bagages, aides à domicile, gens de maison et chauffeurs de taxi. Le service grognon est adouci par la main tendue, une part personnelle qui est échangée comme pour dire : “tu n’es pas qu’un employé”.
Dans le même Dalloz de 1946, le travail supposé de concierge de Solange enfin s’anime. Ce n’est plus une supposition. La relecture attentive de la correspondance nous offre deux situations qui confirment l’exercice par elle de ce métier : l’une où un contribuable, par erreur, met son salaire dans la boîte aux lettres ; l’autre, lorsqu’elle se demande si elle doit mettre le drapeau de la République en berne. Et puis l’on découvre un brouillon écrit sur un papier à entête des impôts.
Mais de quoi est fait juridiquement son travail ? Elle est chargée, dit l’arrêté du 30 juin 1946, de “faire respecter le règlement de l’immeuble, de recevoir et éventuellement de distribuer le courrier et les paquets non recommandés, d’effectuer le nettoyage coutumier des accès et locaux communs, d’assurer de sa loge, sans cesser de vaquer à ses occupations personnelles, une surveillance de jour et de nuit dans la mesure compatible avec ses autres fonctions et la disposition des lieux”. Assurer de sa loge une surveillance sans cesser de vaquer à ses occupations personnelles, la formule est unique et jolie. Voilà un statut d’exception où le temps de travail n’existe pas ! où le coup d’œil doit s’exercer nuit et jour en faisant cuire son ragoût en cuisine. Simultanéité d’occupations, la concierge est partout, veille et contrôle les passages, les va-et-vient. Ce temps diffus, dispersé et permanent, explique sans doute l’impossibilité de Solange d’en parler. Il est des métiers indescriptibles […]. J.-F. L. »
 
Mai 2000
 
 
« Aujourd’hui, nous avons organisé avec Dominique Kalifa une journée d’études sur l’usage des archives personnelles en histoire ; nous avions convié des chercheurs qui ont pratiqué ce type d’archives ; nous avions constaté que le rapport des historiens à ces matériaux était singulier ; longtemps, journaux intimes, autobiographies, correspondances n’ont eu qu’une fonction illustratrice ; de petites vignettes illustrant le propos du chercheur ; au cours des années 1970, un changement radical s’est opéré et la parole singulière a été valorisée ; aujourd’hui, on assiste à un retour de bâton ; j’ai ainsi été surpris par la méfiance qui sévit chez les historiens à l’égard de ces sources et, en somme, sur un usage assez classique de ces documents, même si de plus en plus se développent des travaux sur l’histoire des pratiques dont ils sont le produit : une histoire sociale de l’écriture. En écoutant notamment Cécile Dauphin sur la correspondance, je me demandais tout à l’heure en quoi celle que Solange a avec Victor éclaire cette histoire ? Il ne s’agit pas seulement d’une écriture contrainte ; ces lettres relèvent sans doute du même genre que les lettres entre le front et l’arrière pendant une guerre, entre un malade en cure et sa famille… Intensité d’échange, brièveté de sa durée… Il me semble que les lettres relèvent aussi d’un autre genre, celui de l’écriture de soi ; plus le temps passe, plus la pratique de Solange devient un lieu pour elle : elle s’écrit comme dans un journal… autrement dit l’écriture de la lettre semble s’effacer pour laisser place à celle d’une écriture du sujet. Ainsi, dans ses dernières lettres, Solange se livre à une série d’autoportraits particulièrement saisissants. Elle écrit pour elle. Elle découvre progressivement le plaisir de cette activité, alors qu’au début, elle n’était que nécessité. Ph. A. »
 
Septembre 2000
 
 
« Ce matin, à l’Imec [8], j’ai repris le travail d’inventaire des archives de l’écrivain et éditeur Gilles Barbedette : il restait en effet quelques boîtes qui avaient été sommairement pré-inventoriées. Elles contenaient essentiellement des lettres. Je comprends pourquoi elles n’avaient pas fait l’objet d’un inventaire détaillé, ce sont des fonds de boîte ; Souvent lorsqu’une personne dépose des archives, elle met d’abord dans les cartons les pièces majeures : manuscrits inédits, journaux, tapuscrits… et puis cela finit toujours un peu de la même manière : il y a toujours une boîte, une enveloppe où l’on glisse tout ce qui traîne : une carte postale, un dessin, des lettres éparses, des factures, des poussières d’archives. Dans le fonds Barbedette, c’est le cas, il y a tout un fatras de papier dont je ne comprends qu’à moitié la présence ; ce sont un agenda à moitié rempli, abandonné pour un autre, plus beau, plus commode peut-être, des numéros de téléphone griffonnés à la va-vite, des cartes postales achetées mais jamais envoyées, bref des archives mineures qui dégagent pourtant une intensité incomparable parce qu’elles échappent à la figure de leur auteur, parce qu’elles portent un fragment d’éphémère. Ce qui me frappe, c’est que les archives de Solange sont toutes des archives mineures et que de leur extrême banalité se dégage cette même intensité, ce même éclat que j’éprouvais ce matin dans les papiers de cet écrivain. Ph. A. » […]
 
Novembre 2000
 
 
« Ce matin à la Bibliothèque nationale, j’ai épluché Le Parisien libéré à partir de l’automne 1945 à la recherche d’informations sur l’affaire de Victor : à la date du 17 novembre 1945, je lis une première mention d’une affaire de bandits masqués dans le 14e arrondissement, puis en page 2 du numéro daté du 21 novembre 1945, je retrouve sa trace :
L’enquête sur le crime de la rue Daguerre amène l’arrestation d’une bande de malfaiteurs
Cinq hommes, cinq femmes envoyés au dépôt
Poursuivant l’enquête relative au crime récent commis rue Daguerre, M. Bouchet, commissaire du quartier de Plaisance, vient de mettre la main sur plusieurs complices des meurtriers de l’hôtelier Fuaguère.
S’ils n’ont pas pris, ce soir-là, une part directe au meurtre, il est établi, par contre, qu’ils faisaient partie de la même bande.
Il s’agit de quatre jeunes gens : Victor Pierson et Jean Raoult, demeurant 16 avenue de Châtillon ; Roland Scher, de Vanves et Gérard Lafont d’Issy-les-Moulineaux. […]”
Victor a donc été pris dans un mauvais coup ; son incarcération n’est pas liée à la collaboration ou au marché noir, mais à une affaire de délinquance. Notre enquête sur l’histoire judiciaire de Victor s’arrête ; nous décidons en effet de ne pas faire de demande de consultation de son dossier judiciaire. Il est probable qu’il contient un certain nombre d’informations que nous ne possédons pas ; nous en savons assez sur cet aspect ; consulter ce dossier risque de dénaturer totalement notre projet : il ne s’agit pas en effet de dresser un portrait de Victor et sa mère mais de tenter de dévoiler l’autoportrait qu’elle dessine dans cette correspondance. La lecture du dossier aurait un effet d’étouffoir, elle encoderait notre lecture de ces lettres. Ph. A. » […]
 
Janvier 2001
 
 
« Le sentiment d’avoir affaire à une femme assez pauvre, marchande ambulante, bricolant avec le marché noir, l’emporte durant plusieurs mois. Or, si je rassemble les informations dispersées dans les lettres, le regard change. À suivre les décrets sur le statut de concierge, la rémunération annuelle d’un concierge va de 3 600 F à 6 000 F en fonction du montant des loyers. Puis les avantages en nature se décomposent en : 1 - le logement. 2 – l’électricité : 25 kW par mois du 1er octobre au 31 mai ; 3 - l’eau ; 4 - le gaz 90 m3 par trimestre pour Paris ; 5 - le chauffage de la loge équivalent de 500 kg de gailletins de Charleroi par an.
Dans l’année de sa correspondance, il arrivera à Solange de gagner l’équivalent, ou bien plus, en une seule journée exceptionnelle de marché : un matin à 7 000 F, un bon marché à 8 500 F, un autre bon jour à 5 000 F. On peut penser qu’un mois de marché lui donne au plus bas 20 000 F auxquels il faut déduire le prix d’achat que l’on ignore mais qui peut représenter 50% du prix de vente.
Tous les six mois, la vente de ses chiots lui rapporte 25 000 F (soit 50 000 F l’an) soit dix chiots vendus à 5 000 F chacun.
Si l’on intègre le logement de fonction, son travail sur les marchés et la vente de ses chiots, on peut évaluer grossièrement les ressources annuelles totales de Solange entre 160 000 à 230 000 F, soit trois à quatre fois le salaire d’un manœuvre. Son fils, Victor, lui coûte 3 000 F par mois, dit-elle dans une lettre, hors frais d’avocat.
Et puisque nous sommes dans les livres de compte, donnons quelques prix de 1946 : le taux minimum mensuel du manœuvre est de 4 340 F (en juillet 1946), les revenus de moins de 60 000 F ne sont pas imposables (en 1946) ; puis de moins de 84 000 F en 1947. Un juge d’instruction perçoit annuellement 48 000 F. L’allocation temporaire mensuelle pour travailleur âgé de plus de soixante-cinq ans est de 700 F par mois. Le salaire annuel des gens de maison : hommes 36 000 F ; femmes 21 000 F.
On découvre ainsi des ressources importantes venant à 50% des marchés où le moindre produit est dispendieux. La rareté fait flamber les prix. L’absence de lainage, de chaussures, de vêtements est un filon que Solange sait utiliser. C’est pourquoi Victor est gâté, si l’on peut dire, par sa mère qui n’hésite pas pour lui à la dépense. Les menus décrits pour les colis sont luxuriants. Bref, en ces deux années, Solange n’est point pauvre. J.-F. L. »
 
Février 2001
 
 
« Ce week-end, nous étions Jean-François et moi invités à la fête du livre de Bron, dans la banlieue lyonnaise. Sur le chemin de la gare à l’hippodrome où se tient cette manifestation, nous apercevons une affiche annonçant pour le lendemain à Villeurbanne la tenue d’un salon canin. Le soir, j’observe de la grande salle du Vinatier Jean-François lutter avec un psychosociologue et ce matin, à peine réveillé, nous partons vers cette exposition de chiens et chats. Ni lui ni moi ne sommes jamais entrés dans un salon canin. Nous cherchons des pékinois, c’est cette race que Solange élevait dans le fond de sa cour, avenue de Châtillon. Si le pékinois était en vogue en 1946, il ne semble pas courir les rues aujourd’hui ; nous parvenons néanmoins à trouver le stand sur lequel quelques-uns sont exposés. Comme des acheteurs potentiels nous nous renseignons ; un couple nous montre son chien en photo, nous questionnons l’éleveuse sur ses particularités, qualités et fragilités. […] Nous suivons attentivement, bien que totalement éberlués, le concours qui a lieu ; des commissaires observent griffes, poils, dents, queue ; d’autres s’attachent au port de chacun des candidats. Nous imaginons Solange dans l’un de ces concours avec sa chienne Kath dans les bras. Les modalités n’ont pas dû beaucoup changer, et, à n’en pas douter, le sérieux des éleveurs, leur concentration devaient être les mêmes en 1946. Tout le monde semble se connaître et se retrouver régulièrement à des concours ; Solange avait cette même pratique. Ph. A. » […]
 
Été 2001
 
 
« Cet après-midi, rencontre avec Jean-François. Nous discutons d’un plan possible : nous ne voulons pas publier la correspondance intégralement ; nous écartons d’emblée les lettres de Victor ; cela n’aurait pas de sens ; nous décidons de procéder par touche : d’une part, une quinzaine de chapitres courts portant sur un aspect de la vie de Solange, encadrés par quelques lettres choisies. Encadrement de nos textes par les lettres et non l’inverse ; il nous semble d’autre part qu’un avant-propos expliquant notre démarche, complété par notre journal de recherche est nécessaire pour saisir celle-ci – est-ce à dire qu’elle n’est pas claire ? – Peut-être, ou plus exactement qu’elle ne cesse de changer. L’ensemble constituera un essai de lecture ; il est important que cette dimension expérimentale soit dite. Si nous écrivons le livre à quatre mains, il est néanmoins nécessaire qu’ici et là, le lecteur perçoive les différences d’approche de l’historien et du sociologue. Enfin, nous imaginons une postface portant sur le statut de cette correspondance : un regard plus distancié encore, afin de restituer ce texte, ces textes, dans l’histoire de l’écriture ordinaire. Ph. A. »
 
Septembre 2001
 
 
« Il y a trois ans jour pour jour, j’achetais au marché aux livres les lettres de Solange. Cet après-midi j’y suis retourné ; en glanant, j’ai retrouvé la presse féminine de l’époque : des numéros de Elle, ceux de Modes & travaux, Voici, À tout cœur… Besoin de situer cette femme, ses goûts, ses envies par rapport à ses contemporaines, ou tout au moins aux canons en vigueur. Je découvre la mode de l’automne 1946 puis du printemps 1947. Sentiment pour la première fois d’étrangeté alors que jusqu’à présent c’était la familiarité qui dominait. Les visages, les attitudes, les corps mêmes ont changé. […]
IMGIMGIMGIMFLettre tapuscrite de Solange à son fils, 17 septembre 1946. © Collection personnelle.
Je mets la main également sur des collections de revues de cinéma dont L’Écran français qui rend compte de tous les films que Solange a vus. Je lis ainsi la critique du Bateau à soupe avec Charles Vanel, de Un Revenant avec Louis Jouvet, ou encore de Bagarres à Hollywood avec James Gagney, et de l’adaptation du roman d’André Gide La Symphonie pastorale, avec Pierre Blanchard, Michelle Morgan et Line Noro.
IMGIMGIMGIMFLe plan du cimetière de Bagneux où était enterrée Mémée dans une concession trentenaire. © Collection personnelle.
Je retrouve dans Cette semaine le programme des cinémas du 14e arrondissement du 1er au 7 janvier 1947 […] Et puis surtout il y a cette liste infinie des titres films à l’écran où se mélangent films d’aventure, policiers, westerns, comédies, etc. ; à la manière de Georges Perec, je recopie cette liste dont certains parmi cette cinquantaine pourraient constituer les titres de notre enquête : Arènes sanglantes, Bataillon du ciel, Capitaine Kidd, Cœur de coq, Contre-enquête, Copie conforme, Débuts à Broadway, Désarroi, Fantasia, Farrebique, Hellzapoppin, Indiscutions, La Belle et la Bête, […] En me plongeant dans ces magazines de l’époque, je prends conscience de l’écart qui nous sépare de Solange et Victor. Si cette plongée dans ces images nous permet de retrouver un peu de la couleur du temps d’alors, elle risque de créer une illusion : que l’appréhension et la compréhension du passé est possible par une unique immersion. Il ne suffit pas de lire et de regarder tout ce qui a été produit au xixe siècle pour le comprendre. On peut éventuellement croire le ressentir mais certainement pas à en saisir le sens comme nombre d’historiens l’ont montré. Ph. A. »
 
Octobre 2001
 
 
« En début d’après-midi, nous sommes allés au cimetière parisien de Bagneux à la recherche de la tombe familiale. Nous ne savons toujours pas si Solange et Victor sont encore en vie ; impression étrange d’écrire sur des personnes que peut-être nous avons croisées.
Découverte de cet immense cimetière qui m’était inconnu. Dans les papiers accompagnant les lettres, une carte indiquant très précisément la place de la concession. Nous prenons les avenues vers le bloc où doit être la tombe ; le cimetière est largement boisé, il fait un froid sec, et comme deux enquêteurs, nous voilà à arpenter les allées ; mais il n’y a pas de tombe à ce nom, Pierson, ni à celui du grand-père. Sans nous douter que la concession a peut-être été abandonnée, ce que nous apprendrons plus tard au bureau du cimetière, nous entreprenons alors d’examiner chacune des pierres tombales pour trouver un indice. Certaines d’entre elles étant à l’abandon, nous imaginons que Solange est dans l’une d’elles. À la recherche d’une disparue ; cette enquête matérialise mon travail habituel dans les archives, car que faisons-nous d’autres dans les fonds d’archives ? Cet après-midi, nous nous sommes métamorphosés en détective ; la métaphore est souvent utilisée pour caractériser le travail historien. Ici, ce n’est plus une image quand nous demandons aux employés du cimetière de Bagneux à consulter les registres. Ils nous apprennent, nous prenant pour la famille, que la concession de trente ans n’a pas été renouvelée en 1976 et qu’elle a été réattribuée en 1984.
En revenant nous nous arrêtons au cimetière de Châtillon, non loin du périphérique ; là non plus, malgré l’aide d’un employé, aucune trace. Nous commençons à penser que Solange est encore vivante, que peut-être nous pourrons la rencontrer. Dans les jours qui viennent, il nous faut aller avenue de Châtillon. J.-F. L. »
 
Fin octobre 2001
 
 
« J’ai retrouvé tôt ce matin Jean-François au Zeller, la brasserie qui fait l’angle de l’avenue du Maine et de l’ancienne avenue de Châtillon. En parlant avec le garçon de café, il nous explique que la maison n’a pas changé de nom depuis les années 1920, mais qu’en 1946 et pour deux années à peine la brasserie s’est appelée autrement ; le patron nous montre tout ce qui reste de l’après-guerre : le tableau électrique et la merveilleuse mosaïque qui couvre le sol. Mille éclats colorés qui dessinent des fleurs. On sait que Solange venait souvent là. C’était effectivement à deux pas de chez elle.
Au 16, nous entrons dans ce qui était jusqu’il y a peu encore un centre d’impôts. Solange, comme les papiers joints aux lettres l’attestent, y vivait avec Victor en échange du ménage et de l’entretien. Le bâtiment de brique dans lequel nous entrons est devenu un centre d’information régional sur la formation. L’emplacement de la plaque est encore visible ainsi que celui de la boîte qu’évoque Solange. Nous comprenons dans le hall qu’il a fait l’objet de travaux importants et qu’il nous sera bien difficile d’imaginer le logement de Solange. Ce qui est aujourd’hui une grande salle de réunion devait être son deux-pièces cuisine. La cour, quant à elle, est restée intacte semble-t-il. Elle est plus profonde que nous ne l’imaginions ; le fond est planté de trois arbres, l’œuvre peut être de Solange. Je prends quelques photos, espoir sans doute d’y voir un indice.
Nous marchons ensuite vers la porte de Châtillon ; les anciennes plaques de rue sont encore là, mais barrées par une croix. La plupart du quartier a été reconstruit ; ainsi le centre PTT [9] du boulevard Brune a été détruit l’année passée et un grand chantier est en cours. Nous repérons encore quelques traces, puis nous décidons d’arrêter là cette enquête sur les lieux de Solange. Ph. A. »
 
Novembre 2001
 
 
« Nous étions ce matin avec Jean-François à la BHVP [10] ; après notre visite, avenue de Châtillon, nous voulions retrouver des éléments sur le quartier en 1946-1947, des traces de la vie quotidienne d’alors ; cette bibliothèque dispose d’un important fonds photographique mais pas une image de l’avenue à cette période n’a été conservée ; restent les annuaires du commerce, publiés par Didot-Bottin. Cette rue qui aujourd’hui ne comporte plus qu’une dizaine de commerces, en abritait des dizaines à la Libération : artisans en tout genre, fleuristes, bistrots, etc. Le grand garage, que nous avons longé l’autre jour, existait ainsi que le marchand de journaux.
Dans l’annuaire officiel des abonnés au téléphone de 1946, publié par le ministère des Postes et Téléphones, je retrouve les numéros que Solange avait dû noter dans son agenda. […]
Jean-François propose que nous regardions dans l’annuaire actuel pour retrouver Solange et Victor. Je suis un peu sceptique et surtout très inquiet. Ph. A. »
 
Décembre 2001
 
 
« Je cherche dans la presse des traces du ravitaillement problématique de Paris. Avec les listes des menus envoyés par Solange à Victor, cela nous donnerait des idées sur les dépenses, les éventuels “illégalismes”, les règles de distribution en fonction de son statut, de son âge. Le Monde du 7 juin 1947 :
“Le ravitaillement : nouvelles distributions. Le chocolat : au titre du mois d’avril, 125 grammes de cacao sucré et 125 grammes de chocolat en tablettes aux E ; 375 grammes de chocolat en tablettes aux J1, J2 et J3 ; 125 grammes de chocolat en tablettes aux V. À la place du chocolat les E pourront toucher 250 grammes de bouchées aux fruits. Ticket validé : n° 36 du premier semestre.” […]
Le Monde du 14 juin 1947 :
“On annonce en même temps que les grossistes peuvent se procurer de la bonneterie à des prix en baisse de 13 %. Cette mesure concerne seulement les grossistes qui approvisionnent les campagnes. Elle doit leur permettre de limiter l’activité de certains marchands ambulants qui proposent des articles de bonneterie aux paysans à des prix illicites […]”
Solange est-elle heureuse de ces nouvelles ? J.-F. L. »
[…]
 
Janvier 2002
 
 
Station porte de Montreuil, 22 janvier 2002 en fin de matinée. Nous demandons au guichet de la station RATP [11] de nous indiquer où l’on peut rencontrer madame Lana Pierson. J’ai retrouvé sa trace au hasard du bottin. Celui qui porte le seul prénom, Victor Pierson, ne répond jamais. Je suggère à Philippe cette dernière rencontre pour clore le livre et montrer que d’autres éclats de la mémoire existent, à mille lieues de notre investigation. Imaginons que Victor Pierson soit encore vivant ? Et si on le retrouvait ? Philippe est très réticent. Une dizaine d’appels au nom de Pierson sont restés infructueux. Le dernier nous mène ici. Dans les longs corridors, on nous indique le chemin vers le fond du quai de la station : la salle de service des femmes de ménage. Lana nous accueille avec plaisir. On décide de sortir à l’air libre prendre un café, pas plus d’une demi-heure. […]
Nous nous sommes déjà longuement parlé au téléphone la semaine passée. J’avais expliqué notre recherche sur la vie quotidienne en 1946, l’intérêt pour le 14e arrondissement, la rencontre avec des archives où la famille Pierson apparaissait. Lana a vite acquiescé : “Je suis sa seconde femme et Victor est décédé.” Elle accepte de nous raconter quelques flashes concernant son mari (c’est un second mariage tant pour elle que pour lui depuis 1985) et de dresser un portrait de Victor et Solange.
Entre les mois de lecture de cette correspondance et cette rencontre, le choc est vif. La semaine a été ballottée d’inquiétude. […] Cinquante ans après ces lettres, qu’allons-nous apprendre du destin de Solange et de Victor ?
En quelques minutes, nos interprétations vont être chamboulées, probablement ; nous le savons. Des énigmes vont être levées, des incompréhensions éclaircies, de grossières erreurs pointées du doigt. Surtout, d’autres événements vont se lever et s’emparer de notre fragile construction. […] Entre la lecture d’une correspondance et la vie, la rupture est brutale.
Victor n’a pas pour père Lucien Pierson, qui n’est qu’un père adoptif tardif, mais un fils d’ambassadeur du Chili que Solange fréquenta bien avant, au Havre, alors qu’il travaillait au consulat. C’est pourquoi son troisième prénom est Humberto ; Victor Louis Humberto. Ce père deviendra écrivain au Chili, Pablo Neruda en parle dans l’un de ses livres, deux pages pour dire sa mort sur un banc, bière après bière. Quant à Lucien, le père adoptif, il est passé comme un éclair dans la vie de Solange ; après l’adoption, il a été mis à la porte, disparu. Victor ne le reverra plus jamais. À sa place, un petit jeune homme, Edmond, s’est installé. Lui non plus ne restera pas.
Victor est né deux mois avant terme et pesait 500 g, une chose incroyable qu’il ait survécu. Pas plus gros qu’un steak ! dit Lana. Et bien maltraité par Solange à ce qu’il lui disait. Souvent malade, sa mère se débarrassait régulièrement de lui. Solange était trop préoccupée par l’achat de la viande au marché noir. Parfois, Victor dormait à la cave des impôts, avec les chiens, mangeant la pâtée comme eux, tandis que Solange faisait festin d’un gigot de chevreuil. Ses marchés aussi l’occupaient bien. Toujours dehors. Alors Victor, pendant ce temps, vendait des cigarettes américaines, travaillait pour eux : du lavage de vitres au rendez-vous nocturne. Bien sûr il fit des bêtises, des vols chez les parents des copains, de petites arnaques. Il a dû aller dans une maison pour jeunes, mais rien de notable. […]
Solange est morte en 1993, Victor trois ans après. Malade du foie depuis longtemps.
Les douze mois que nous avons parcourus par cette correspondance se sont envolés, effacés : passez lecteur, il n’y a rien à voir. À tel point que Lana ne la connaît pas, ni les vols, ni la justice, ni de la détention. Qu’est-ce qu’une année sur une vie entière ? Bien peu de chose. Même si cette année fut particulièrement douloureuse pour Solange. Bien sûr, elle sait que son mari avait bien commis quelques bêtises, des vols ratés, mais rien de mémorable. Pour elle, des choses se sont produites durant le service militaire, des ventes de cigarettes aux Américains sous le manteau, des larcins de guerre. En période de marché noir, tout est possible. C’est que Victor a su faire fonctionner le droit à l’oubli. La peine purgée, le tableau s’efface. Pour lui aussi, cette année s’est envolée définitivement. À moins que Lana joue sur l’oubli volontaire. Peu importe. Dans la nuit des souvenirs oubliés, il ne reste que quelques phrases. À peine.
Autre ébahissement : Victor montera vers 1960 une entreprise de lavage de carreau de plus de deux cents salariés. […] Voilà Victor chef d’entreprise. Un “Monsieur Victor” en quelque sorte, tout autre que celui qui souriait du travail de sa mère quinze ans auparavant. […] Cette information est hors enquête puisque nous ne sommes plus en 1946-1947. Et pourtant, ne serait-ce pas le moyen d’asseoir l’idée du “moment de l’écriture”, comme occasion et circonstance ? J.-F. L. »
 
Printemps 2003
 
 
« Immédiatement après notre rencontre avec Lana, le projet est remis en cause. J’ai eu de longues discussions téléphoniques avec Jean-François sur le caractère inopportun à mes yeux de cette partie de l’enquête […] Cette incursion dans le présent m’apparaît comme contraire à notre projet initial – travailler en deçà de l’écriture. Nous décidons d’inclure Victor et Solange dans une série qui comprendra d’autres pratiques d’écriture en situation de séparation que nous avons étudiées ces derniers mois et nous retirons la chronique d’enquête du volume.
[…] Hier, j’ai vu Jean-Claude Loiseau, producteur à France-Culture, il imagine une lecture des lettres en feuilleton quotidien cet été. Solange aura bientôt une voix, celle de Valérie Mairesse. Les archives vont devenir sonores. Ph. A. »
Du singulier-collectif
Les archives personnelles sont vraiment à mobiliser très largement pour saisir les expériences quotidiennes, les émotions minuscules, les pratiques ordinaires et banales qui échappent encore à notre attention. À oublier que 80% de notre temps est fait de cette banalité-là, on se condamne aux grands événements biographiques ou historiques. Ce pourquoi contextualiser une archive privée ne suffit plus à nos yeux, si l’on veut parvenir à saisir les sentiments qui affleurent sans cesse, accéder à cet échange d’écrits traversé par des dizaines de personnages, de lieux, de cadres d’expérience. Il y a un continuum entre le « soi socialisé » d’une correspondance et l’histoire d’un lieu ou d’un agencement. Dans cette correspondance d’une année, gisent nombre d’événements ordinaires qui sont simultanément inscrits dans l’intimité des épistolaires, dans la douleur et l’espoir de ce moment critique de la détention de Victor, comme un morceau invisible d’une histoire politique plus large, celle de la débrouillardise, des ruses économiques, des rapports sociaux qui sont ceux de l’après-guerre. Ce n’est pas le cas de toutes les correspondances, bien sûr. Mais à travers une archive personnelle, nous cherchons à banaliser la vie quotidienne, en soutenant que la société existe autant par cette texture de textes privés, d’écritures personnelles ou s’enchevêtrent des expériences, que par les fameuses représentations et les grandes contraintes. Il se peut que ce geste même envers l’ordinaire produise une lecture extraordinaire, c’est fort possible. Pourtant, la place des singularités (autoréflexion, écriture de soi) est une contre source en quelque sorte, qui énonce l’envers de l’institution, les formes de résistances et de détournements, comme le rire par exemple ou la moquerie que l’on s’autorise par correspondance (ou par mél) ou encore tout un régime de règles implicites très présentes, par exemple, dans les centaines de milliers de cartes postales envoyées l’été durant les vacances.
Bien sûr, nous étions écartelés entre deux options.
Soit nous prenions ces écritures comme la marque d’une situation extrême de production. On majore alors le versant de la séparation. La violence de la disparition de Victor envers ses proches, mais surtout la précarité de ses conditions de vie – son incarcération – inscrit en effet cette correspondance dans ce que l’on peut qualifier d’écrits en situation extrême [1]. Victor est en prison, en situation de solitude et de grande fragilité, et bien qu’il soit là où il n’aurait pas dû être, son quotidien est difficile, son avenir précaire. Il est par certains aspects dans une situation semblable à celle d’un malade, d’un soldat au front, d’un prisonnier de guerre ou d’un enfant à l’école des mousses : l’incertitude de l’issue domine (dans un degré différent de l’enfant en internat, au service militaire). Chacune de ces situations implique une pratique épistolaire commune. L’éloignement produit une nécessaire régularité dans l’écriture : une absence de lettre est immédiatement perçue comme le signe alarmant d’une désapprobation, d’un malentendu, d’une dispute. Nous avons indiqué ce chemin sans le privilégier.
Soit nous faisions une lecture « au présent », à la Goffman si l’on ose dire, en privilégiant ce moment-là, le mercredi ou le samedi de telle semaine, la fréquence des lettres indépendamment de leur contenu et des fluctuations de la relation des deux correspondants. La lettre est alors une pratique ordinaire, celle d’un échange de courrier entre un fils et sa mère, comme si de la situation exceptionnelle jaillissait soudain l’infraordinaire, celui que l’on ne voit ni n’entend, les émotions qui travaillent les mots. La lettre reçue vaut en effet pour l’acte qu’elle suppose – l’autre a pensé à moi et m’a écrit. Il s’agit en effet d’abord d’abolir la distance en restaurant par la lettre une présence. Pour être efficace, ce mouvement d’attention doit épouser la condition du destinataire, ainsi se manifeste-t-il souvent par l’ampleur réservée à la vie matérielle, sa gestion, les objets corporels, les petits riens (si nombreux !). Le principe du geste d’écrire, c’est l’adaptation maximale à l’autre et aux choses. Ainsi tout ce qui relève d’ordinaire de la formule de politesse (« j’espère que tu vas bien ») y devient central : état de santé, moral, bobo, espoir, froid, conviction, affection… Car la lettre en situation de séparation renseigne moins qu’elle ne demande : des nouvelles, un état d’esprit, des besoins, de l’assurance, des désirs.
Nous avons préféré ce second choix ; tandis que le sociologue travaillait les séquences événementielles, les enchaînements des devoirs et les règles implicites, l’historien questionnait les sources, leur genèse, leurs contraintes graphiques, les structures qui les enserrent. L’une des leçons de cette collaboration a été de découvrir qu’un événement écrit est autre chose que d’entendre le dire. Bref, un événement peut s’effectuer de bien de manières à la fois ; l’écriture est l’un de ses modes. L’autoréflexion de l’auteur transforme celui-ci (et l’événement avec lui).
1.
Voir Michael Pollak, L’expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien de l’identité sociale, Paris, Métailié, 1990.
 
NOTES
 
[1]Philippe Artières, Jean-François Laé, Lettres perdues. Écriture, amour et solitude, xixe-xxe siècles, Paris, Hachette, coll. « La vie quotidienne », 2003.
[2]Nous remercions Florence Weber pour sa lecture et ses conseils sur ces notes de travail.
[3]Il s’agit là d’un pseudonyme. Il en va de même pour Solange, Lana, Lucien, Edmond.
[4]Institut de recherche sur les sociétés contemporaines.
[5]Jean-François Laé, « La guerre au taudis, histoire contemporaine du logement spécialisé », Cahier Techniques, territoires et sociétés, n° 5-6, 1988, « Mémoire des lieux. Une histoire des taudis ».
[6]Jean-François Laé, Numa Murard, L’argent des pauvres. La vie quotidienne en cité de transit, Paris, Seuil, 1984.
[7]Édouard Fuzier-Herman, Adrien Carpentier, Georges-Marie-René Frèrejouan du Saint (éd.), Répertoire général alphabétique du droit français, Paris, L. Larose et Forcel, 1890-1906.
[8]Institut mémoires de l’édition contemporaine.
[9]Poste, téléphone, télégraphe.
[10]Bibliothèque historique de la ville de Paris.
[11]Régie autonome des transports parisiens.
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Jean-François Laé, Numa Murard, L’argent des pauvres. La vi...
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