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Genèses

2005/4 (no 61)

  • Pages : 170
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782701141794
  • DOI : 10.3917/gen.061.0134
  • Éditeur : Belin

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Ouvrages commentés

Brubaker, Rogers. 2001. « Au-delà de l’identité », Actes de la recherche en sciences sociales, n? 139 : 66-85.

« L’identification des personnes. Genèse d’un travail d’État ». 2004. Colloque international, EHESS, 30 septembre-1er octobre – à paraître : Paris, Belin (Socio-Histoires).

Chamboredon, Jean-Claude et Annie Méjean. 1985. « Récits de voyage et perception du territoire : la Provence, xviiie siècle-xxe siècle », Territoires, n? 2 : 1-105.

Renahy, Nicolas. 2005. Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale. Paris, La Découverte.

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Dans le cadre de ce point critique, il ne s’agira pas de discuter de textes portant sur un même objet mais, au contraire, d’articuler des travaux aux propos différenciés : un texte théorique de Rogers Brubaker, des travaux sur la sociohistoire de la bureaucratie de l’Ancien Régime à nos jours réunis par Gérard Noiriel, une sociologie des images régionales du xviiie au xxe siècle par Jean-Claude Chamboredon et Annie Méjean, une ethnographie des jeunes ruraux dans les campagnes contemporaines par Nicolas Renahy. À partir de ces textes, nous souhaitons revenir sur les diverses notions qui les animent : « identification » chez Noiriel, « image sociale » chez Chamboredon et Méjean, « appartenance » chez Renahy. Nous aimerions montrer que ces notions permettent, non pas prises isolément, mais traitées conjointement, de dépasser le concept, à notre sens fortement problématique, d’« identité ».

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Notre insatisfaction face à celui-ci, y compris dans sa version constructiviste scientifiquement la plus légitime (« la construction des identités »), est sans doute caractéristique d’une génération scientifique que l’on pourrait appeler « les enfants critiques de la révolution constructiviste des sciences sociales » ou, tout au moins, des usages routinisés de la thématique de la construction sociale. Notre propos s’enracine en effet dans une réflexion collective de jeunes chercheurs conduite depuis quatre ans au sein d’un séminaire [1][1] Cet article est un produit collectif qui emprunte aux.... Bien que partant de terrains très différents (Avanza 2003 et s. d., Fontaine s. d., Hodack 2004, Laferté 2002, Mariot 1999, Zalc 2002), nous éprouvions tous un même malaise face au vocabulaire dominant utilisé pour exprimer l’inscription des individus et des groupes sur les territoires : « identité », « patrimoine », « tradition », « mémoire », cet ensemble de mots semblait « attraper » beaucoup trop de choses à la fois, nous privant d’outils plus fins de description. Mais c’est le terme d’« identité », celui qui bénéficiait et bénéficie toujours du plus grand succès, qui concentrait de la manière la plus nette notre malaise collectif. Né de ce constat et des réflexions communes qu’il a occasionnées, l’objet de ce papier est triple.

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Le premier, à la suite de Rogers Brubaker, est de prolonger l’analyse des problèmes politiques et scientifiques posés par l’usage du concept d’identité dans les sciences sociales aujourd’hui. Tout en soulignant les avancées que la littérature sur la « construction des identités » a permises depuis les années 1980, nous reviendrons sur les impasses contemporaines dans lesquelles une relative routinisation de cette problématique a conduit.

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Le second objectif est de proposer trois concepts alternatifs à celui d’identité, produits et contrôlés par les sciences sociales au cours des vingt dernières années : identification, image, appartenance. Ces concepts permettent de sérier les phénomènes sociaux que le terme d’identité agrège dans son indétermination.

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Le troisième est de suggérer de nouvelles pistes de recherche par l’articulation de ces trois concepts.

Le double sens d’identité : la dénonciation essentialiste des constructivistes

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Selon Rogers Brubaker, la notion d’identité a été forgée aux États-Unis dans les années 1960, prioritairement autour de l’ouvrage La construction sociale de la réalité de Peter Berger et Thomas Luckman (1966) et des travaux d’Erving Goffman (1963). Elle prend alors une consonance constructiviste et interactionniste. L’identité est un construit, pas une donnée. Mais, au-delà d’une exigence scientifique, la notion d’identité s’est également forgée dans un contexte politique précis, dominé par les revendications identitaires (comme celle du mouvement noir américain des Blacks Panthers) figeant la notion. Dans ces usages communs de la notion d’identité, pour que la revendication qu’elle incarne pèse sur la scène publique, il ne s’agit plus de présenter son identité comme une construction, mais, au contraire, comme une donnée intangible, non négociable. Cette compréhension de la notion implique qu’il n’y a pas d’acteur producteur d’identité. Dans le langage courant, l’identité préexiste et servirait donc à exprimer ce qui chez soi ou les autres ne bougerait pas.

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Cette conception fixiste de l’identité n’est pas propre à la sphère politique : selon Rogers Brubaker, elle informe également d’importantes branches de la littérature scientifique sur les sexes, la race, l’appartenance ethnique, le nationalisme. La notion d’identité y est employée d’une manière réifiante. Rogers Brubaker souligne donc la polysémie du terme, entre version « dure » et « faible », qu’il classe implicitement entre le « mauvais essentialisme » des acteurs politiques et d’une partie des scientifiques et le « bon constructivisme » des scientifiques rigoureux.

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Si la critique de Rogers Brubaker s’adresse surtout à la littérature anglo-saxonne dans le contexte politique nord-américain, on pourrait en dire tout autant pour la France où l’on retrouve, dès les années 1970, ce conflit entre usages communs et usages scientifiques, entre conception forte et faible de l’identité dans les mondes scientifiques. Du côté de la version forte de l’identité dénoncée alors comme conception essentialiste par les constructivistes – il s’agit bien d’une dénonciation puisque personne ne se revendique essentialiste (Hacking 2001 : 35) – le terme « identité » est employé par les mouvements régionalistes porteurs d’une « revendication d’identité ». La notion sert à dire et à fixer ses spécificités en affirmant une continuité historique, une culture « plus vraie », plus authentique, plus ancienne, plus profonde que la « culture nationale » jugée artificielle [2][2] Ces réflexions doivent beaucoup à notre fréquentation....

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Pierre Bourdieu (1980) réagit contre ce qu’il perçoit également comme l’essentialisme des mouvements régionalistes. Pour lui, les identités sont à comprendre dans une lutte de pouvoir dont l’enjeu, par le contrôle d’une langue d’autant plus performative que son locuteur occupe une position d’autorité, est la définition et le contrôle des frontières et des groupes sociaux. Les institutions et les agents qui, grâce à leur position dans une structure sociale, réussissent à s’imposer dans cette forme particulière de lutte de classement, disposent de la capacité à faire et défaire les groupes.

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Au début des années 1980, le mot « identité » a incarné, dans un monde scientifique plus ou moins proche de Pierre Bourdieu, une rénovation constructiviste et historiciste des sciences sociales dépassant l’ancien concept de culture – perçu alors comme anhistorique et peu sociologique. Les travaux d’Anne-Marie Thiesse (1991, 1997, 1999) sur les identités régionales et nationales, dont la matrice conceptuelle est issue de ces années (Anderson 1983, Gellner 1983, Hobsbawm et Ranger 1983), représentent de notre point de vue le plein épanouissement des gains heuristiques que la notion a permis. Travaillant sur les stratégies d’acteurs, sur la production de discours sur la région et la nation, démontrant l’historicité d’un modèle de construction culturelle de la nation datant du xixe siècle, produit prioritairement dans les mondes érudits (la « check list » [3][3] La notion est empruntée à Orvar Löfgren (1989). identitaire composée d’une langue, d’un drapeau, d’un folklore, d’une musique, d’une gastronomie…), soulignant par une étude comparatiste large la diffusion différée en Europe de ce modèle, Anne-Marie Thiesse et d’autres auteurs (Bertho-Lavenir 1980, Martel 1992, Guillet 1999) portent toute une veine de travaux sur la nation et la région qui dénaturalisent ce qui était auparavant perçu comme des réalités atemporelles.

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Cependant, les usages scientifiques de la notion ne sont pas du tout unifiés. En témoigne tout d’abord le séminaire « identité » de Claude Levi-Strauss qui débouche sur une impasse : l’identité serait « une sorte de foyer virtuel auquel on doit se référer pour expliquer certaines choses, mais qui n’a pas d’existence réelle » (Levi-Strauss 1977 : 332). Et, plus encore, la parution de Identité de la France de Fernand Braudel (1986), largement critiquée comme essentialiste (Noiriel 1988 : 50-67). On retrouve encore aujourd’hui ces tentations réifiantes sous des dérivés comme « régionalité » (Dossetto 2003) ou encore « basquité » (Bidart 2003). Le constat établi par Rogers Brubaker pour les États-Unis vaut donc pour la France. Opposés entre usages communs et scientifiques, brouillés au sein même des mondes savants, les sens du terme identité semblent trop ambigus, trop écartelés, pour satisfaire aux exigences de l’analyse scientifique.

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Mais nous voudrions aller plus loin dans la critique et montrer que même les utilisations les plus rigoureusement constructivistes du terme, largement dominantes aujourd’hui en sciences sociales, posent problème.

Les limites politiques et analytiques de la « construction des identités »

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Pour se détacher du sens commun et s’assurer que les identités sont toujours un produit social et historique – mais on pourrait en dire autant des notions de tradition, de mémoire ou de patrimoine – une des voies possibles consiste à redynamiser ces notions en les inscrivant directement dans un processus. Plusieurs auteurs empruntent ce chemin en utilisant des expressions comme « politique de mémoire » (L’Estoile 2001), « construction des identités » (Thiesse 1999), « Fabrique des lieux » (2000), « entrepreneur d’identité » (Saada 1993), « inventeurs de traditions » (Dimitrijevic 2004). Ou encore le processus est signifié par l’ajout d’un suffixe, comme avec « patrimonialisation » (Rautenberg et al. 2000). Cependant, ces expressions constructivistes, si elles écartent certaines difficultés, en soulèvent de nouvelles que l’on peut présenter sous trois formes : une posture dénonciatrice aux conséquences politiques fâcheuses ; un obstacle épistémologique plaçant prioritairement le regard du côté de la production des « identités » au détriment de leur réception et de leur appropriation ; un désenchantement relativiste peu soucieux de l’institutionnalisation du social.

Une posture dénonciatrice

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En parlant d’« invention des traditions » ou de « construction des identités », c’est-à-dire en associant des termes qui font référence à deux registres opposés, d’un côté celui de l’immuable, du spontané, de l’intime, voire du sacré – pour l’identité, la mémoire et la tradition – et de l’autre, celui de la construction, de l’invention, de la politique, de la fabrique, ces formules constructivistes produisent un choc des termes. Les deux registres, irrémédiablement séparés, font rapidement passer pour « fausses » les identités, les traditions, les mémoires analysées par le chercheur (Cavazza 2003 : 113). Dire à des enquêtés que leur identité est construite ou le fruit d’une stratégie, risque fort d’être compris comme la remise en cause d’une imposture, puisque eux-mêmes la perçoivent comme naturelle (Jackson 1989) conduisant certains chercheurs à ignorer sciemment le point de vue indigène (Handler 1985).

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Cette question est particulièrement sensible dans des contextes coloniaux et post-coloniaux, où les tenants de l’« invention de la tradition » ou de la « construction des identités », ont été accusés d’étendre la domination des blancs et de saper la légitimité culturelle des élites indigènes (Briggs 1996). En Océanie, par exemple, dans les années 1970-1980 marquées par l’accession à l’indépendance de nouveaux États et par la radicalisation des mouvements nationalistes, la légitimité des luttes anticoloniales s’est appuyée sur des discours identitaires revalorisant les « traditions » océaniennes. L’anthropologue Roger Keesing (1989) a été le premier à étudier ce processus en termes d’« invention de la tradition ». Ses travaux ont suscité de vives critiques en Océanie, dont celle de l’anthropologue hawaïïen Haunani-Kai Trask selon lequel les anthropologues blancs « cherchent à nous priver du pouvoir de définir qui nous sommes, ce que nous sommes et comment nous devons agir politiquement et culturellement » (Trask 1991 : 162). Pour Trask, cette délégitimation a des conséquences très concrètes : il affirme que la marine militaire américaine s’est servie des travaux de l’anthropologue Jocelyn Linnekin (1983) sur l’invention de la tradition hawaïenne pour justifier les opérations de bombardement sur l’île de Kaho’olawe. Les activistes indigènes tentaient de s’opposer aux essais militaires américains en affirmant que cette île avait une signification identitaire particulière, mais leurs « traditions » étant inventées, cet argument n’a pas été retenu valide. Le risque politique des analyses en termes de « construction des identités » est alors de considérer que, puisque tout est « socialement construit », rien n’est essentiel, inévitable, tout est déconstructible, révisable. Le concept de construction sociale serait alors l’outil « ironique » de dévoilement voire de négation de la réalité des objets sociaux indésirables (Hacking 2001).

Un obstacle épistémologique

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Ces incidences politiques fâcheuses se redoublent de difficultés analytiques. La plupart des recherches qui parlent aujourd’hui de la « construction des identités » se limitent à l’analyse des discours. C’est typiquement le cas pour l’étude du régionalisme en France. Dans un premier temps, on ne peut que se féliciter des travaux qui se démarquent nettement de l’historiographie des années 1970 tout imprégnée d’une étude de la « conscience régionale » et des particularismes locaux (Région et régionalisme… 1976). À partir d’une critique de cette approche (Charle 1980), les travaux engagés depuis les années 1980 se centrent prioritairement sur les écrits des érudits, des écrivains, sur les études des folkloristes construisant l’imaginaire régional au xixe et xxe siècle (Bertho-Lavenir 1980, Guillet 1999, Thiesse 1991). Ces travaux pionniers privilégiaient le vocabulaire de l’image, de la représentation, du stéréotype et n’utilisaient qu’avec prudence le vocabulaire de l’identité. Néanmoins ces auteurs parlent trop rapidement de « l’invention de la Bretagne » (Bertho-Lavenir 1980) ou encore de la « naissance de la Normandie » (Guillet 1999), donnant à croire que le discours suffisait à les faire advenir et oubliant de questionner la réception de ces discours au sein des divers groupes sociaux. Bref, ces formules sont à notre sens presque « trop » constructivistes. Au fil des années, ce champ d’étude a abondamment utilisé le vocabulaire de l’identité, alors qu’il s’agissait pour l’essentiel de travaux portant sur les représentations. Reprenant ce modèle, il suffit d’analyser les catégorisations des administrations, des historiens locaux, des géographes vidaliens ou des guides touristiques pour croquer, par exemple, les « identités de pays en Touraine du xvie au xxe siècle » (Schweitz 2001).

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Le mot même d’identité, qui désigne communément aussi bien la construction d’un discours – souvent par les élites – que l’autoaffirmation individuelle, conduit trop souvent le chercheur à prendre les discours des institutions d’encadrement pour les pratiques des identifiés. Or, il nous semble que tant que les « identités produites » ne sont pas intériorisées, réappropriées comme autodéfinition de soi par les populations à qui on les impose, on ne peut pas parler d’identité ni de traditions, mais plus simplement d’image du groupe, image constituée par des entrepreneurs qui se font représentants du groupe. Le vocabulaire de l’identité fonctionne en l’état comme un obstacle épistémologique plaçant prioritairement le regard du côté des discours, de la production, permettant de faire l’économie de l’étude des pratiques, de l’intériorisation, de la réception des discours et des représentations.

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C’est tout l’apport des travaux d’Anne-Marie Thiesse (1997) dans Ils apprenaient la France, et de Jean-François Chanet (1996) sur l’école républicaine, qui détaillent les rouages de l’institution étatique chargée d’inculquer les discours désormais largement connus sur la région, à travers l’étude de la pédagogie, des manuels scolaires, de la sociologie des instituteurs… Ils montrent que les discours sur l’« identité régionale » n’ont pas été assimilés et adoptés magiquement par les supposés « Bretons », « Normands », etc. : des institutions d’encadrement se sont chargées de les diffuser, de les prescrire. De telles démarches étant trop rares, l’histoire du régionalisme reste essentiellement une histoire des représentations élitistes du territoire.

Un désenchantement relativiste

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Dans les recherches sur la construction des identités, le chercheur se satisfait trop rapidement d’une formule valorisant sa capacité de dévoilement d’un invisible social (vous croyez suivre une « tradition millénaire », mais en fait elle est de création contemporaine) au détriment, d’une part, d’une analyse visant à rendre les actions des acteurs et leurs arguments compréhensibles et, d’autre part, d’une explication des transformations sociales. Or, comme le soulignent Christine Hamelin et Éric Wittersheim (2001 : 11-23) : « plutôt que de s’employer à dénoncer l’illusion de continuité entre le présent et le passé qu’entretiennent les traditions, on peut se demander si l’anthropologie au contraire ne devrait pas s’intéresser à ce qui rend cette continuité tangible, concevable, voire légitime pour les acteurs sociaux eux-mêmes. » Bref, maintenant que nous concevons que tout est construit, il s’agit plutôt de comprendre comment une nation, région ou ethnie, tout « inventée » soit-elle, a pu s’affirmer comme principe de définition de soi pour un groupe d’individus.

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En s’imprégnant de la croyance d’un tout constructible/déconstructible, on s’interdit de comprendre ce qui, dans l’activité sociale, est perçu comme un ordre naturel, cristallisé. On nivelle ainsi les hiérarchies inhérentes au social, sombrant dans un désenchantement relativiste où le social perd de sa rigidité, de sa contrainte. Comme le souligne Rogers Brubaker, si l’identité est fluide, construite et multiple, alors comment expliquer le pouvoir et le pathos de la « politique identitaire » ? Pourquoi ne peut-on pas inventer partout et rapidement une région, une nation ou une ethnie ? Pourquoi la proclamation continuelle de l’identité européenne laisse-t-elle toujours la définition de soi comme européen si fragile auprès des « Européens » eux-mêmes ?

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Pour mesurer les possibilités de construction d’un groupe ou d’un territoire, pour comprendre pourquoi certains « discours identitaires » prennent et d’autres pas, il faut reprendre une compréhension institutionnalisée du monde social en tenant compte de plusieurs éléments et, d’abord, du poids des institutions politiques. Il est évident qu’un discours identitaire véhiculé par une institution forte, comme l’État, à travers des instruments puissants d’inculcation, comme l’école, a plus de chance de s’affirmer, de « prendre » dans le social, qu’un discours véhiculé par des entrepreneurs ne pouvant pas compter sur un support institutionnel. Il faut ensuite tenir compte de la structure socioéconomique, car elle aussi contribue à la détermination des « identités ». À titre d’exemple, la nationalisation de la société française, notamment l’établissement de la catégorie d’étranger par opposition à celle de national, est une conséquence de la régulation du marché du travail pour les industries (Noiriel 1988). Ou encore l’identification des petits commerçants étrangers en France est directement liée à la crise économique des années 1930 (Zalc 2002). Enfin, il est important de considérer l’autorité sociale des individus ou des groupes qui sont à l’origine de ces discours identitaires. C’est ce à quoi invitait Pierre Bourdieu quand il précisait que l’analyse des discours sur la région ne vaut que ramenée à l’autorité sociale du locuteur (Bourdieu 1980 : 66). D’évidence, le pouvoir de faire et défaire les groupes n’est pas distribué de manière homogène et les élites (encore faudrait-il préciser quelles élites : culturelles, économiques, politiques [4][4] Nous nous permettons à ce propos de renvoyer à notre...) le monopolisent souvent quant les groupes populaires en sont dépourvus.

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Il semble donc important de mesurer la capacité discursive de construction du social à l’aune des structures sociales [5][5] La notion de structure renvoie plus spécifiquement... ou de ce qu’Émile Durkheim appelait les institutions sociales [6][6] Les institutions sociales sont à la fois des relations.... La bonne mesure constructiviste serait un constructivisme institutionnel et structurel. Or le terme d’identité, par ses largesses polysémiques, permet trop souvent d’économiser un travail spécifique sur les institutions sociales. Pour aborder également la question de l’appropriation des discours et des pratiques « identitaires » par les populations désignées, il nous semble indispensable de sérier les sens de « identité » afin d’isoler des processus sociaux bien distincts.

Sérier les multiples sens du terme « identité »

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Quelles pistes suivre pour continuer la « description en concept » (Passeron 1995) du monde social ? En reprenant une distinction classique, on peut alors se référer à deux types de concepts : d’un côté les catégories indigènes ou encore ce que Pierre Bourdieu nomme les catégories de la pratique et, de l’autre, les catégories scientifiques, la langue commune des savants professionnels, que l’on peut appeler aussi avec Paul-André Rosental des « concepts auto-référencés » (Rosental 2002).

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Comme le souligne Rogers Brubaker, « identité », avant d’être un terme scientifique, est un mot clé dans le langage vernaculaire de la politique contemporaine. En suivant les conseils de Max Weber qui proposait d’abandonner les concepts obscurs, dont l’opacité résulte de leur double statut d’instrument d’analyse et d’arme pour la lutte politique (Weber 1965 : 206-210), il nous semble préférable de réserver le terme d’identité à une catégorie de la pratique et de définitivement l’abandonner comme catégorie scientifique. L’accès d’un terme au statut de concept indigène suppose de suivre, par une attitude compréhensive, les multiples usages dont il fait l’objet. Il faut donc, sur le terrain, dans les archives, prendre le mot « identité » au sérieux (Clifford 2000), voir la diversité des sens que lui donnent les enquêtés.

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Mais pour l’analyse et la comparaison des terrains, retrouvons des concepts autoréférencés aux traditions plus unifiées dans la discipline. Rogers Brubaker a proposé avant nous des termes qui pourraient être substitués à « identité » mais qui, malheureusement, nous semblent peu pertinents dans un contexte scientifique francophone. Il faudrait remplacer « identité » par trois « groupes terminologiques » : « identification et catégorisation » ; « autocompréhension et localisation sociale » ; « communalité, connexité, groupalité » (ces groupes étant ensuite eux-mêmes subdivisés). Sans rentrer ici dans le détail des définitions de Brubaker, il nous semble qu’une telle multiplication rend ce lexique difficilement employable. Bien plus, le sens de certains de ces termes, pour le coup fortement détachés du langage commun, est assez peu intuitif, ce qui peut conduire à des mécompréhensions futures. Enfin, et c’est sans doute l’argument central pour rejeter cette proposition conceptuelle, il s’agit là de formalisations issues de la littérature anglo-saxonne et très peu utilisées en France. À l’exception des termes « identification » et « catégorisation », sur lesquels nous rejoignons en partie les analyses de Brubaker, les termes « communalité », « connexité », « groupalité » ou encore « localisation sociale », ne suggèrent aucune filiation scientifique à nombre de chercheurs francophones : ils sont comme suspendus dans un vide scientifique. Or, tout l’intérêt de concepts autoréférencés, c’est justement de convoquer une tradition scientifique identifiable pour que la langue scientifique soit rapidement compréhensible par la communauté des pairs [7][7] Illustrons d’une citation les difficultés de compréhension.... La langue scientifique doit rester simple et positionnée. De notre point de vue, et du moins dans le contexte scientifique francophone, les trois concepts d’« identification », d’« image sociale » et d’« appartenance », avec lesquels nous souhaitons sérier les indéterminations du mot « identité », répondent à ces exigences.

Identification

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Comme le souligne Rogers Brubaker, « identification » est un terme dépourvu des connotations réifiantes d’« identité » car il implique un processus (et non un état) toujours incertain. Le résultat de ces luttes d’identification n’est pas une « identité », puisqu’elle est constamment rejouée, renégociée. En France, le terme est largement associé aux travaux de Gérard Noiriel sur l’identification des citoyens-nationaux et des étrangers (Noiriel 1991 : 155-180 ; 1993 ; 1998). Les usages multiples dont il a depuis fait l’objet ont, dans le contexte hexagonal, conservé au terme son unité initiale, qui s’inscrit principalement dans une socio- histoire de l’État : le colloque ici discuté s’intitule bien « L’identification des personnes. Genèse d’un travail d’État ». Plus spécifiquement encore, le concept renvoie à une sociologie du pouvoir bureaucratique à travers l’analyse, d’une part, du travail de catégorisation par le droit et, d’autre part, des techniques administratives et policières de contrôle à distance des populations. Les identifications ainsi produites déterminent des catégories d’ayants droit : un national aura le droit de vote alors qu’un étranger n’en disposera pas. Les pratiques policières, les recensements et classifications statistiques des populations, l’état-civil, les doubles des actes et copies pour preuve, les tampons, les papiers d’identité, la production statistique, les fichiers informatiques… sont les objets privilégiés de ce type d’approche qui se centre sur ces processus pratiques et techniques, les processus de « mise en carte des identités ». Nombre d’auteurs qui contribuèrent au colloque reprennent canoniquement cette veine de recherches : Ilsen About s’intéresse à l’identification des criminels au tournant des xixe et xxe siècles à travers la constitution du fichier central du service d’identité judiciaire ; Clifford Rosenberg s’arrête sur le carnet anthropométrique des nomades et sur la carte de séjour des étrangers ; Pierre Piazza détaille la mise en place de la première carte d’identité (« Vos papiers » 2004) et John Torpey (2005) celle du passeport.

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L’un des enjeux du terme « identification » est désormais sa possible diffusion à d’autres objets. Cette extension semble particulièrement bien maîtrisée dans une analyse qui concerne l’Ancien Régime (Denis et Milliot 2004). Au siècle des Lumières, lors d’un voyage, et pour éviter d’être confondus avec les mendiants et vagabonds, les travailleurs montraient à la police des papiers prouvant leur appartenance à une communauté localisée. Ces certificats, délivrés par le curé de la paroisse, par les maîtres aux ouvriers, ou par des autorités locales (gouverneur, intendant, lieutenant général de Police…) étaient fournis par des autorités qui connaissaient directement la personne, la réalité de son statut. Les auteurs analysent comment une identification directe par les autorités locales a été transmise à distance à d’autres autorités, par l’intéressé lui-même, sur la foi d’un papier. Tout un travail sur la certification de ce papier pouvait alors commencer de la part des autorités, avec son corollaire, le travail sur la production de faux. Pour Gérard Noiriel, cet âge de la surveillance reste perçu comme l’origine d’un mouvement d’identification à distance généralisée à son apogée sous Vichy. C’est bien l’horizon bureaucratique de l’État sous l’Ancien Régime qui permet cet usage ouvert du concept d’identification (« Vos papiers » 2004 : 2-3). Les auteurs qui appliquent cette problématique à d’autres périodes engagent une histoire à rebours en partant à la recherche de catégorisations juridiques et de prémisses bureaucratiques et administratives même pour des périodes lointaines. Il en est ainsi avec les communications de Jean-Marie Bertrand sur l’identification des personnes dans les cités grecques ou encore de Julien Morsel sur la période médiévale (« L’Identification des personnes… » 2004).

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L’État, cependant, ne détient nullement le monopole du pouvoir bureaucratique : les syndicats, les partis, les organismes sociaux ou encore les grandes entreprises multiplient les pratiques identificatrices. Ouvrir l’espace des institutions identificatrices permet de comprendre les identifications multiples par des organisations concurrentes, voire au sein d’une même organisation aux services et institutions diversifiés. Brubaker suggère que la multiplicité des institutions identificatrices est déjà bien étudiée dans la littérature anglo-saxonne. Charles Tilly (1998) a ainsi montré que la catégorisation remplit une fonction organisationnelle cruciale dans tous les types de contextes sociaux : familles, entreprises, écoles, mouvements sociaux, etc.

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Mais alors, jusqu’à quel point peut-on élargir l’usage du terme « identification » ? Faut-il limiter son emploi à des organisations bureaucratiques – même si elles ne sont pas étatiques – comme peuvent l’être les partis politiques, qui comptabilisent et administrent leurs « encartés », ou les grandes entreprises, qui ont des fichiers du personnel ? Ou peut-on élargir l’usage du terme « identification » à des groupes sociaux fondés sur l’interconnaissance dans lesquels le contrôle ne s’effectue pas à distance (grâce à des techniques bureaucratiques) mais au gré des interactions entre les membres ? Le groupe de parenté, ou le groupe de pairs, peuvent-ils produire des identifications ? On comprend la difficulté à déterminer quelle est l’institution identificatrice dès lors qu’il n’y a plus de technique écrite d’identification. De même, la détermination d’ayant droit, qui est au cœur de la production de l’identification bureaucratique, devient moins lisible dans un cadre plus étendu de la notion. Pourtant, de notre point de vue, le débat gagnerait à s’engager plus frontalement sur l’extension du terme. Nous faisons alors l’hypothèse que l’identification pourrait qualifier toute action sociale où l’attribution identitaire est extérieure, s’exerçant sur un individu, dans le cadre d’une institution sociale, selon une technique codifiée.

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L’un des tours de force de l’usage français du concept est de réduire la polysémie du verbe « identifier » en réservant le vocable « identification » à une situation où l’identificateur est extérieur, hors interaction. Le risque que l’on court à étendre la notion vers l’identification directe reste la participation de l’individu, dans le cadre relationnel du face-à-face, à sa propre identification. Or, il semble important d’émettre des réserves quant aux usages plus « individualisés » de l’identification, au sens de « s’identifier à », également employé dans la littérature anglo-saxonne et repris par Rogers Brubaker. Entrer dans la logique de l’auto-identification, suppose de comprendre l’appropriation par les groupes sociaux des catégories identificatrices, ce qui recouvre un processus bien différent d’une labellisation sociale externe. Comprendre l’auto-identification oblige à saisir les trajectoires individuelles, les diverses socialisations subies, en un mot les appartenances à des groupes sociaux. L’autoclassement des individus relève de notre point de vue d’une logique de l’appartenance.

Image sociale

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Le second concept autoréférencé qui pourrait se substituer au terme « identité » est celui d’image sociale. Malheureusement, ce concept n’a pas l’assise scientifique de celui d’identification dans la mesure où son texte pour nous fondateur : « Récits de voyage et perception du territoire : la Provence (xviiie siècle-xxe siècle) », de Jean-Claude Chamboredon et Annie Méjean, est resté très confidentiel.

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Réalisée au moment de la relecture constructiviste du concept d’identité, cette recherche prévient déjà des difficultés de ce « concept obscur ». Pour sérier les problématiques de l’identité locale, les auteurs préfèrent distinguer une « logique de la représentation », la « construction des images », d’une « logique de l’appartenance » (Chamboredon et al. 1985 : 63). Ils différencient nettement d’un côté la production par quelques agents dominants de symboles homogénéisants, de stéréotypes organisant la perception des territoires et des groupes, et de l’autre côté, une logique de l’individu, de l’autochtone, dont les rapports à un collectif ou un territoire sont très variables selon ses multiples socialisations. Le concept d’image concerne alors l’étude de la production sociale des discours, de symboles figurants les groupes et les territoires, une logique de la « publicité » – au sens de rendre public – voire de la politisation des groupes et des territoires. Forme stéréotypée des regards posés sur un territoire, les guides de voyage et guides touristiques constituent le corpus scientifique privilégié. Autant la sociologie de l’identification est une sociologie de la pratique administrative qui a besoin d’archives des administrations, autant la sociologie de l’image est une analyse des catégories discursives à partir d’imprimés, catégories ramenées à une sociologie des locuteurs.

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Concernant l’image de la Provence, Jean-Claude Chamboredon et Annie Méjean détaillent la rotation des styles de perception du territoire, selon les périodes, selon les catégories sociales. Ils distinguent au tournant du xixe siècle au moins quatre regards qui, par épuration, vont converger pour former un regard touristique codifié ensuite dans les guides du début du xxe siècle. Tout d’abord, le voyage mondain, marqué par une sociabilité bourgeoise vis-à-vis de la société locale, disparaît à mesure de la séparation entre espace social touristique et espace local faisant du regard touristique un regard extérieur, étranger, contemplatif. De même, le voyage de l’agronome-économiste, soucieux de l’étude des ressources du pays, décline face à l’institutionnalisation de bureaucraties et de statistiques spécialisées dans l’observation des données productives. Par ailleurs, l’autonomisation de la science « libère » le voyage érudit de considérations savantes. Le regard touristique gardera tout de même du voyage érudit un goût pré-ethnographique pour le folklore, la cuisine, les costumes ou l’habitat. C’est alors le voyage artistique qui façonne le mieux le regard touristique contemporain privilégiant points de vue et spectacles naturels. La perception touristique est bien socialement et historiquement positionnée dans une histoire de styles discursifs sur les territoires et les groupes sociaux, discours à la fois institués et évolutifs. De même, l’ensemble de ces discours sont positionnés dans l’évolution des structures sociales. Cette démarche reste pour nous emblématique d’un constructivisme contenu à l’aune des structures et institutions sociales.

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À partir de cette sociohistoire des catégories de perception des territoires, l’étude s’intéresse alors à la modification à la fin du xixe et au début du xxe siècle des représentations concernant le territoire provençal pour en faire un discours touristique. Ce travail progressif des guides conduit à la délimitation d’un espace à parcourir incluant les monuments phares et les paysages typiques, avec une valorisation de la côte, une exotisation de la végétation devenue luxuriante. Le paysage typique provençal ainsi produit fait disparaître toute image industrielle au profit d’activités comme la pêche et la cueillette. Cette conformité à l’exigence touristique passe également par l’ensauvagement ethnique des résidents des territoires touristiques en marge de l’espace urbain et productif. Ces populations décrites comme pauvres au xviiie et xixe siècles, sont désormais célébrées comme originales, indigènes, riches d’un folklore typique, prénational (courses de taureaux, bravades, processions…). Ces représentations des groupes sociaux et du territoire sont progressivement naturalisées, notamment par les discours géographiques vidalien et géologique. Progressivement, les guides opposent alors une Provence des sites naturels, celle du littoral (Fréjus, Nice, Cannes…), à une Provence historique, romaine médiévale (Bas-Rhône, Avignon, Arles, Aix…), distinguant villes séjours et villes musées.

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Ce que beaucoup aujourd’hui s’empresseraient de nommer la « construction de l’identité provençale » ou « l’invention de la Provence », Jean-Claude Chamboredon et Annie Méjean se contentent de le présenter comme la différentiation progressive des registres discursifs et de l’image de la Provence. Ce qu’ils perdent en sensationnel, évitant une posture dénonciatrice et surplombante, ils le gagnent en rigueur scientifique, ne confondant pas les représentations des élites avec la socialisation des groupes sociaux. La construction d’une image sociale n’est bien que la production de discours et de représentations, discours et représentations aux possibles limités, inscrits dans les registres d’entendement d’une époque. Ces images sociales successives de la Provence ne sont nullement des catégorisations bureaucratiques ou techniques – le concept d’image recouvre bien un processus distinct de celui d’identification – mais bien plutôt l’agrégation de discours stéréotypés sur les régions appliqués à la Provence.

Appartenance

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Identification – attribution catégorielle – et image – production discursive – décrivent des actions qui visent à homogénéiser les groupes et les territoires. Parce que ces actions sont le produit d’entrepreneurs aux positions sociales spécifiques, administrateurs des populations ou représentants des groupes, parce qu’elles s’inspirent de répertoires de techniques, de symboles ou de perceptions préconstituées, elles réduisent les rapports des individus aux groupes et aux territoires en quelques traits saillants. Ainsi, une analyse de l’identification des ouvriers étudierait prioritairement les catégories édifiées, au sein de l’administration, dans l’interaction entre science et action publique (les catégories de l’Insee, les politiques sociales…). Une recherche sur l’image des ouvriers s’attarderait plus spécifiquement sur le travail de représentation des mondes populaires au sein des syndicats et des partis politiques. Travailler sur les identifications et les images, c’est bien souvent étudier des élites sociales en lutte pour imposer leur vision du monde à un ensemble social plus large. Par contre, travailler sur des appartenances, comme l’a fait Nicolas Renahy, implique de partir du « bas », des pratiques des identifiés ou représentés pour comprendre comment ils s’approprient, refusent, acceptent ces identifications et ces images.

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En suivant au plus près un groupe d’une dizaine de jeunes ruraux, des « gars du coin », Nicolas Renahy se concentre en effet sur les appartenances ouvrières et locales dans un petit village industriel bourguignon de six cents habitants composé en grande majorité d’ouvriers. La logique de l’appartenance suit les modes d’insertion des individus dans les différents groupes d’appartenance (famille, ouvriers, copains), autour de l’usine, du football, du bar ou de la maison. L’appartenance relève de la participation des individus à la chose collective, au groupe, qu’il soit politique, syndical, familial, amical, participation à la fois produite et productrice des socialisations multiples des individus (Chamboredon et al. 1985). L’appartenance n’est pas une prescription externe à l’individu, comme le sont l’identification et l’image, mais correspond à sa socialisation. Il s’agit d’une autodéfinition de soi ou encore d’un travail d’appropriation des identifications et images diffusées au sein d’institutions sociales auxquelles l’individu participe. Ainsi, à l’inverse des logiques d’identification et d’image homogénéisant les individus sur une scène sociale et autour d’une appartenance prédominante – on ne parle alors plus d’individus mais de Français, d’ouvriers ou de consommateurs – la particularité des socialisations à l’échelle d’un individu fractionne en autant de scènes sociales les lieux d’expression de leurs appartenances diversifiées.

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Les quelques travaux qui s’inscrivent dans cette filiation, également issue de Jean-Claude Chamboredon, développent des méthodes « micro » pour l’analyse des multi-appartenances que ce soit dans les mondes populaires (Weber 1989) ou dans les milieux bourgeois (Zalio 1999). Reprenant cette veine de recherches, Nicolas Renahy conduit une ethnographie monographique. Signe de la fragmentation propre à la logique d’appartenance, sur son terrain, l’auteur ne distingue pas moins de trois générations en trente ans, et donc au moins trois modes centraux d’appartenance des individus au groupe villageois et ouvrier.

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La première génération, celle qui accède au marché de l’emploi avant le milieu des années 1970, s’inscrit dans un mode paternaliste d’appartenance ouvrière et villageoise, mode décrit rétrospectivement par les ouvriers comme merveilleux, un monde où tout ou presque s’acquiert à travers l’appartenance à l’entreprise. Le marché de l’emploi est favorable et les pères trouvent facilement un poste aux fils dans l’usine. À l’école du village, où les copains sont exclusivement fils d’ouvriers, le maître oriente les élèves dans les divers services de l’usine selon leurs compétences scolaires. Le logement est fourni par l’entreprise. La valorisation de la virilité ouvrière passe par le club de football de l’entreprise. Le catéchisme et les pratiques religieuses sont encadrés par la famille du patron. Le syndicat et la municipalité sont tenus par les cadres de l’entreprise. Aujourd’hui, ce modèle survit dans l’usine pour les ouvriers très qualifiés – une aristocratie ouvrière âgée et déclinante condamnée à terme par l’introduction de la numérisation dans la production – et pour les ouvriers spécialisés – comme une figure repoussoir de la docilité ouvrière.

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À la suite du rachat de l’entreprise familiale par un groupe régional en 1972, rachat qui coïncide avec la crise économique des années soixante-dix et l’arrêt des embauches, puis avec la fermeture complète de l’usine en 1981, c’est tout un système qui se grippe, brisant un monde de dynasties ouvrières. Socialisée dès la petite enfance à la reproduction ouvrière mais butant sur une usine fermée, perdant ainsi la clé d’entrée de la dernière porte qui pourrait sceller les appartenances ouvrières, la génération qui arrive sur le marché de l’emploi après la fin des années 1970, est condamnée au déménagement sans y être préparée. Ses rares membres sédentaires (rencontrant massivement le chômage ou réfugiés dans les secteurs du bâtiment ou des commerces régionaux) participent à l’édification d’une mémoire locale ouvrière, une « image ouvrière » à la mesure de leur distanciation à l’appartenance ouvrière villageoise canonique des générations précédentes. Cette image se développe au sein d’associations municipales créées à cet effet dans une logique d’encadrement de cette population ouvrière. Cependant, l’insertion professionnelle éloignée, différée et dispersée des nouvelles générations au gré des déménagements, et le recrutement de non-locaux (notamment les cadres) par les entreprises locales, précipitent la dissociation entre le lieu de résidence et le lieu de travail, cassent les lieux de reproduction ouvrière, retardent et fragilisent l’établissement en ménage. On comprend bien ici à quel point l’appartenance n’est en rien une image ou une identification. Cette génération des jeunes ruraux des années 1980 ne dispose plus des conditions sociales de l’accès au marché du travail industriel local, et ne peut plus s’approprier l’image ouvrière diffusée par les structures syndicales ou encore proposée, au sein de la famille, par les aînés. Identifiés administrativement comme chômeurs, ils appartiennent pourtant aux mondes ouvriers, mais éprouvent toutes les difficultés pour s’en approprier l’image valorisée.

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Alors que le marché de l’emploi industriel se développe à nouveau dans les années 1990, ceux qui devraient pouvoir y entrer ont connu une socialisation ouvrière et villageoise moins tenue, aux institutions fragilisées. En effet, le collège de la ville voisine n’est plus un centre de recrutement de l’usine comme l’était l’école primaire du village, mais, au contraire, avec la rencontre d’autres mondes sociaux, un lieu d’émancipation de la prime socialisation. Ce désir de sortie de la condition ouvrière propre à la génération des « 80 % au bac » (Beaud 2002) se conclut souvent par un contact douloureux avec la culture légitime qui précipite ces enfants dans la désocialisation ouvrière et l’échec scolaire. Le métier ouvrier, de plus en plus spécialisé, et la figure ouvrière, assimilée au chômage des aînés, font de l’usine le bas de l’échelle sociale. Pour ces jeunes, « ouvriers, c’est pas [plus] la classe ». Ceux qui restent marquent leur distanciation en refusant le port de la blouse, préférant le tee-shirt au travail, parlent désormais avec honte de leurs parents, vivent leur statut d’ouvrier comme temporaire et gardent la volonté de regarder ailleurs. La « féminisation des m œurs » remet en cause le modèle patriarcal prégnant dans les ménages ouvriers. Seuls le club de foot et les sapeurs-pompiers semblent rester des institutions socialisatrices de valeurs ouvrières masculines. L’attachement au village de ces jeunes ouvriers ruraux se renforce à la mesure d’un échec scolaire et professionnel en ville et se concrétise par une dépendance vis-à-vis de la maisonnée familiale, où l’on peut au moins bénéficier des services domestiques maternels en attendant de rencontrer une femme d’autant plus difficile à conquérir que la situation professionnelle reste précaire, ou de la ressource ultime d’un travail temporaire d’ouvrier spécialisé (OS) à l’usine obtenu par le réseau familial. Cet attachement se matérialise dans des relations amicales peu nommées comme telles, dans une sociabilité festive fortement consommatrice de stupéfiants, autodestructrice, à l’abri des regards, proche des pratiques estudiantines urbaines, entre « collègues », terme indigène désignant désormais les copains d’enfance à la trajectoire sociale chaotique comparable, terme qui figure l’importance du référent professionnel, pourtant ici impossible, de ces mondes populaires. Le groupe amical et cette sociabilité incompréhensible pour les autres générations semblent constituer pourtant une des seules institutions sociales nouvelles et stabilisées pour se définir un rôle masculin et viril dans cette « bohème populaire ».

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Ce mode de sociabilité destructrice est bien une appartenance populaire non revendiquée publiquement, nous pourrions dire une appartenance non identifiée, sans image. Et c’est bien là tout le crédit que l’on peut porter à Nicolas Renahy : avoir développé une méthodologie compréhensive capable de produire une image de mondes sociaux aujourd’hui sans parole, terrés dans une hécatombe sociale dont ils sont les victimes honteuses. Privés de représentants politiques et syndicaux, ces mondes populaires et ruraux n’ont plus que ce chercheur pour en forger une image.

Des concepts à articuler

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Parmi l’ensemble des travaux qui croisent les thématiques ici discutées, plusieurs rendent compte de la production d’identifications, très peu d’images sociales et quelques-uns d’appartenances, très rarement des trois. Plus dommageable, les veines de recherche ainsi dégagées ont tendance à considérer que le processus social qui les intéresse est le monopole d’une seule institution : l’identification serait un processus d’attribution identitaire étatique ; l’image sociale, prioritairement analysée pour le régionalisme, serait le produit des élites ; l’appartenance, en revanche, est particulièrement bien étudiée dans le cadre de la sociabilité des milieux populaires. Nous voudrions insister ici sur le fait que ces processus sociaux analysés initialement dans le cadre d’institutions ou de groupes sociaux spécifiques ne leur sont pas exclusifs – une entreprise peut être identificatrice ; les catégories populaires peuvent également produire des images sociales ; on peut décrire les multiples appartenances des mondes bourgeois comme celles des mondes ouvriers – et ne constituent nullement leur mode unique d’action. Pour évoquer l’État, par exemple, celui-ci ne produit pas seulement des identifications, mais également des images sociales – par exemple Marianne – et aussi des appartenances – ainsi à un corps de fonctionnaires.

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Bien plus, ces processus sociaux interagissent entre eux. Armé de cet outillage conceptuel sériant l’identité en identification (attribution catégorielle), image sociale (production discursive) et appartenance (socialisation individuelle), le principal chantier réside désormais dans l’articulation de ces trois concepts. Certains travaux s’y sont déjà engagés.

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Ainsi, on peut voir comment les identifications étatiques peuvent jouer contre les appartenances. Pour Vincent Denis et Vincent Millot (2004), la diffusion des idées libérales au siècle des Lumières incite le pouvoir royal à construire une identification à distance éloignée du contrôle par les corporations, les paroisses et autres groupements locaux. L’identification à distance permet alors de dépasser les appartenances locales. Pierre Piazza (« L’identification des personnes… » 2004) souligne comment des entrepreneurs d’images des groupes sociaux entrent en conflit avec l’État et ses catégories d’identification. La mise en place de la première carte d’identité rencontre l’hostilité des représentants des milieux populaires qui la regardent comme une réminiscence du livret ouvrier et du symbole de dépendance à l’égard des patrons. Mais sur un temps long, du xixe siècle à aujourd’hui, la carte d’identité est passée du statut d’instrument prioritairement perçu comme un outil d’identification à celui de preuve de l’appartenance nationale. L’ensemble de ces travaux suggère de s’interroger plus systématiquement sur les conditions sociales qui font qu’une identification ou une image sociale deviennent une appartenance et inversement. Nicolas Mariot et Claire Zalc (ibid.) analysent à la fois l’identification nazie des Juifs à Lens (ville alors sous contrôle des autorités allemandes de Bruxelles) et les lettres adressées par les Juifs eux-mêmes, sur ordre de la préfecture, pour se déclarer en tant que Juifs. On mesure ici de manière paroxystique comment l’appartenance à la judéité, vécue sous un mode pluriel, composite, articulé aux autres appartenances nationales (française notamment), ne recoupe en rien l’identification juive nazie mais que, dans le même temps, c’est bien cette dernière qui s’impose. Dans un contexte moins dramatique, Yasmine Siblot (ibid.) souligne comment les identifiés peuvent jouer de la multiplication des identifications étatiques et administratives. Sur un même terrain, l’auteur relève les identifications de la poste, de la mairie, de la caisse d’allocations familiales, de la sécurité sociale empilant des identifications administratives non sécantes, parfois concurrentes : identification nationale (français/étrangers), familiale (enfant naturel, parent isolé…) ou bancaire (compte sous tutelle, livret A). L’échelle de l’analyse ici retenue – les interactions aux guichets entre fonctionnaires et administrés – permet de déplacer le regard et de pénétrer dans une « dynamique des identifications ». Selon les ressources sociales et la connaissance du système des différents administrés, ceux-ci réussiront ou non, à situation sociale identique, à modifier leurs identifications administratives et, ainsi, à obtenir ou non le droit de résidence ou des aides financières. On retrouve au cœur même de la pratique bureaucratique catégorielle une autre conception de l’identification, une vision interactionniste, dans le face-à-face direct.

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L’échafaudage conceptuel ici proposé gagnerait à être testé sur les questions de genre. De prime abord, en se référant au travail de George Chauncey (1994), on pourrait décrire la réponse des homosexuels à l’identification répressive des autorités par une absence complète de production d’image publique les amenant à vivre leur appartenance homosexuelle dans ce que l’on nommera rétrospectivement le « placard ». Il s’agit d’un réseau de bars, de promenades, d’amitiés propre à une scène sociale coupée des autres, dans le cadre plus général d’une économie des sentiments qui, dans les États-Unis des années 1950, séparait nettement les sphères publique et privée. La modification de la conscience de soi propre à la génération des années 1960 autour d’une injonction à être « soi-même », à être « authentique », impose à la nouvelle génération de joindre ses multiappartenances, d’unifier ses autoaffirmations de soi, auparavant très différenciées selon les scènes sociales, autour d’une appartenance majeure, ici l’homosexualité. Cette modification intime des formes acceptables d’appartenance pour soi, conduit cette jeune génération à se donner les moyens d’être socialement cohérente en produisant alors une image publique de l’homosexualité, pour pouvoir se montrer soi-même sur l’ensemble de ses scènes sociales, pour renverser l’identification négative de la période précédente. Cette image publique viendra directement s’affronter aux modes d’appartenance de la génération précédente d’homosexuels sommés de se présenter prioritairement comme homosexuels.

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On retrouve une logique proche de celle qui a été analysée en France pour les cadres (Boltanski 1982), dont la réalité sociale existe dans la période des années trente aux années soixante prioritairement par la mobilisation, la politisation dont ils font l’objet, par les discours et les images forgés par leurs divers porte-parole. Ce n’est qu’ensuite que le droit vient naturaliser cette lutte sociale et identifie la catégorie « cadres ». C’est la réussite de l’entreprise d’image qui produit l’identification, présentée ici comme enregistrement des luttes sociales.

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Ainsi, désormais dans le débat scientifique, il s’agit moins d’étudier des identités construites pour les dénaturaliser que de s’interroger sur les diverses forces de contrainte et d’institutionnalisation des structures sociales qui portent les multiples identifications, images sociales et appartenances et qui entrent en lutte dans ce jeu perpétuel de découpage catégoriel et imaginaire du monde social. Ouvrir le concept d’identité en trois, offre l’extrême avantage de démultiplier les institutions sociales en interaction dans cette fabrique des identifications, images et appartenances, déshomogénéisant d’autant plus des phénomènes trop souvent perçus comme monolithiques, voire téléologiques. Il s’agit désormais de comprendre les interdépendances complexes entre les multi-appartenances de chacun des individus, la multiplicité des institutions identificatrices, le travail de représentation par les images des différents groupes sociaux qui, dans leur collusion ou leur concurrence, produisent collectivement des découpages sociaux toujours renégociés et dont le résultat correspond rarement aux intentions initiales des acteurs engagés.

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Il serait vain de croire qu’un concept puisse durer. Chaque renouvellement conceptuel porte ainsi un avantage heuristique qui est condamné un jour à l’essoufflement, à mesure du brouillage de son sens, soit dans la sphère scientifique, soit dans la sphère publique, voire dans les deux. À l’évidence, l’introduction du terme « identité » dans les années 1970 et 1980 a permis de dépasser, aux États-Unis comme en France, une compréhension essentialiste des phénomènes culturels désormais surannée. Aujourd’hui, ce mot paraît pourtant usé, tant il couvre scientifiquement et politiquement des sens trop larges. Le concept d’« identification » tire tout son avantage d’un usage très restrictif en France, qui limite sans doute une usure prématurée. En même temps, nous souhaiterions étendre son champ d’application, ce qui permettrait de comparer des actions sociales en dehors du cadre limité de l’action étatique. Le terme d’« image sociale » est peut-être trop neutre, banal presque, pour s’imposer. C’est sa modestie qui en fait la rigueur. Celui d’« appartenance » semble connaître un regain d’usage dans la sphère publique, ce qui peut le condamner dans un avenir proche à un essoufflement prématuré. Quoi qu’il advienne, il garde jusqu’à présent une véritable unité scientifique dans des mondes pourtant divers, renvoyant toujours à l’individu socialisé, dans la durée, à des groupes et des territoires (Coninck 2001 ; Dieckhoff 2004 ; Ganne 2000 ; Narciso 1999 ; Rouland 1997 ; « Identités, appartenances, revendications identitaires… » 2003), ce qui nous permet de croire en ses qualités heuristiques pour quelque temps encore.


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Notes

[1]

Cet article est un produit collectif qui emprunte aux réflexions construites au sein du séminaire « Du local au national, histoire sociale des appartenances » organisé depuis 2001 au Laboratoire de sciences sociales (ENS-EHESS) par Martina Avanza, Marion Fontaine, Caroline Hodak, Gilles Laferté, Nicolas Mariot et Claire Zalc.

[2]

Ces réflexions doivent beaucoup à notre fréquentation du séminaire d’Anne-Marie Thiesse, « La construction culturelle des identités : régions, nations, Europe », tenu à l’EHESS de 2000 à 2002.

[3]

La notion est empruntée à Orvar Löfgren (1989).

[4]

Nous nous permettons à ce propos de renvoyer à notre travail sur la Ligue du Nord (Avanza 2003). Ce parti, qui veut réécrire l’histoire pour donner à son projet indépendantiste une légitimité historique, se heurte à l’absence en son sein d’intellectuels. Les cadres du parti engagés dans l’écriture d’une histoire pour la Padanie (terme qui désigne l’Italie septentrionale dont le parti demande l’indépendance) appartiennent en général aux élites économiques et ne peuvent s’imposer face aux historiens de métier.

[5]

La notion de structure renvoie plus spécifiquement à la hiérarchie sociale, aux positionnements, à la détention de propriétés sociales, des groupes sociaux et des individus.

[6]

Les institutions sociales sont à la fois des relations sociales rigidifiées dans un organisme, une organisation, mais plus généralement des liens sociaux, des univers de représentation, des dispositions cristallisées qui s’imposent aux individus.

[7]

Illustrons d’une citation les difficultés de compréhension qu’implique l’imposition d’un vocabulaire scientifique neuf : « Lorsque l’autocompréhension, qui consiste dans le sentiment diffus d’appartenir à une nation particulière, se cristallise en un sentiment puissant d’appartenance à un groupe fermé, il est probable que cela ne dépend pas d’une connexité relationnelle, mais bien plutôt d’une communalité imaginée avec force et ressentie avec intensité » (Brubaker 2001 : 79).

Résumé

Français

Déployant une petite histoire des usages de la notion d’identité, ce texte souligne la polysémie du terme entre sens essentialiste et constructiviste. Même compris sous le mode constructiviste, le terme se limite généralement à une analyse des discours, conduisant à une perception très plastique des mondes sociaux. Réintroduisant les structures et institutions sociales dans l’analyse, le texte suggère de sérier les phénomènes sociaux que le terme identité agrège dans son indétermination préférant parler d’identification (catégorisation administrative), d’images sociales (catégorisation des représentants) et d’appartenance (socialisation individuelle).

English

SummaryThis text presents a short history of the uses of the notion of identity, emphasizing the multiple meanings of the term between essentialist and constructivist. Even understood in the constructivist mode, the term is usually limited to an analysis of discourse, leading to a highly plastic perception of social worlds. By reintroducing social structures and institutions into the analysis, the text proposes to separate out the social phenomena incorporated in the indeterminate term “identity”, preferring to speak instead of “identification” (administrative categorisation), social images (categorisation of representatives) and belonging (individual socialisation).

Titres recensés

  1. Le double sens d’identité : la dénonciation essentialiste des constructivistes
  2. Les limites politiques et analytiques de la « construction des identités »
    1. Une posture dénonciatrice
    2. Un obstacle épistémologique
    3. Un désenchantement relativiste
  3. Sérier les multiples sens du terme « identité »
    1. Identification
    2. Image sociale
    3. Appartenance
  4. Des concepts à articuler

Pour citer cet article

Avanza Martina, Laferté Gilles, « Dépasser la " construction des identités " ? Identification, image sociale, appartenance », Genèses, 4/2005 (no 61), p. 134-152.

URL : http://www.cairn.info/revue-geneses-2005-4-page-134.htm
DOI : 10.3917/gen.061.0134


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