Genèses
Belin

I.S.B.N.2701141794
170 pages

p. 153 à 170
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Bibliothèque

no 61 2005/4

2005 Genèses Bibliothèque

Bibliothèque

 
Revues
 
 
Cahiers d’Histoire. Revue d’histoire critique, nËš 92, 2003, « L’Humanité. La guerre et la paix, 1904-2004 »
En 1902, deux ans avant la création de L’Humanité, Lénine avait, au terme de son célèbre Que faire ? approfondi la question de la fonction d’un grand journal politique national, celui-ci devant notamment contribuer à la direction des groupes politiques locaux et, par extension, des masses vers la prise de conscience et l’action révolutionnaires. Ce ne sont pas exactement les mêmes objectifs que poursuit Jean Jaurès lorsqu’en avril 1904, il lance le quotidien national socialiste L’Humanité, mais le détour introductif valait d’être emprunté pour situer d’emblée le thème par cette livraison des Cahiers d’Histoire parlant de l’inscription de L’Humanité dans les – cruciales – thématiques de la guerre et de la paix au cours du xxe siècle. Car pour le député du Tarn, il s’agit bien, à ce moment-là, de fédérer le mouvement ouvrier dans son ensemble, pour augmenter la prise de l’idéal égalitaire et pacifique sur le monde social. Ceci reflète d’ailleurs l’engagement de Jean Jaurès lui-même, engagement qui lui coûta rien moins que la vie, pour la paix et la concertation entre grandes nations.
Mais l’histoire présente rarement un enchaînement lisse d’événements entre les intentions et les réalisations dans la durée. Le journal socialiste va ainsi se trouver engagé dans l’Union sacrée durant le premier conflit mondial, période dont l’article d’Alexandre Courban rend compte sous l’angle interne, celui de la fabrication difficile du quotidien. L’Humanité surmonte nombre de vicissitudes, telles que crise du papier, mobilisation de rédacteurs, censure ou encore moindre diffusion, pour devenir après-guerre l’organe de la Section française de l’Internationale communiste (SFIC). Vient alors l’étude de Vincent Chambarlhac concernant un des versants de la démarche de légitimation poursuivie par les communistes français dans leurs jeunes années, celui de l’exploitation de la mémoire de la guerre dans les chroniques littéraires. Sans, ce qui nuit quelque peu à la cohérence de l’exposé, se positionner de façon tout à fait explicite dans les vifs débats existants depuis plusieurs années au sein de l’historiographie française de la Grande Guerre, l’auteur reprend toutefois largement à son compte l’interprétation de l’après-guerre français proposée dans les travaux d’historiens liés à l’Historial de Péronne. Les communistes français auraient ainsi, notamment à travers leurs discours sur la littérature de guerre, cherché à déconstruire le consentement du mouvement ouvrier à la guerre, à refouler l’événement structurant « août 1914 » pour installer une vision victimisante et pacifiste de la masse des combattants de 14-18, vision évidemment plus en adéquation avec les finalités politiques de la SFIC. Néanmoins, le problème posé de façon récurrente par une analyse de la Grande Guerre et de sa mémoire en ces termes est désormais connu : que deviennent dans ce cadre, les tensions, dissensions voire quasi-scissions au sein des socialistes et syndicalistes pendant la guerre ? Quid des attitudes de refus, de passivité, de consentement minimal, pourtant omniprésentes à l’avant comme à l’arrière entre 1914 et 1918 ? Le propos, suggestif à cette réserve près, aurait gagné en pertinence à creuser davantage dans la direction, seulement effleurée ici, d’une forme d’opportunisme rédactionnel en vue de l’obtention d’une position singulière des communistes dans le champ politique de l’époque. Très bien étudiées par Georges Vidal, les positions changeantes et ambiguës de L’Humanité vis-à-vis de la Défense nationale au cours des années 1930, durant lesquelles le pacifisme demeure à des degrés divers un repère structurel dans la société française, inclinent par contrecoup à davantage de prudence dans l’utilisation des interprétations plus haut énoncées, interprétations dont la valeur heuristique est fortement contrebalancée par leur tendance à mutiler, par simplification abusive, la perception d’une période historique particulièrement complexe et foisonnante.
La guerre, comme la lutte contre son avènement (ainsi que le montrent les contributions de Christian Beuvain sur la période de la guerre froide et de Jean-Marie Charon sur la guerre d’Irak toujours en cours), pèse sur les consciences et sur les actes. D’autant que la guerre n’est pas une, qu’il y a loin de la lutte armée contre l’occupant prônée par L’Humanité, du fond de sa clandestinité, lors de la Seconde Guerre mondiale (Serge Wolikow), aux caricatures pacifistes et anti-impérialistes stigmatisant les opérations américaines en Corée. La nature de l’affrontement définit largement le positionnement du journal et la ligne de conduite à tenir. En définitive, c’est aussi à une mise en perspectives et en relations des conflits de la période contemporaine que le lecteur, à travers une succession de textes chronologiquement ordonnés, est convié ici.
François Bouloc
Quaderni Storici, n° 116, vol. 2, 2004, Luigi Spezzaferro (éd.), « Mercanti di quadri »
Spécialiste de l’histoire du mécénat et du caravaggisme, Luigi Spezzaferro a pris l’initiative de rassembler, dans le numéro 116 des Quaderni Storici, une série d’études sur le marché de la peinture, concentrées dans le temps (xvie-xviiie siècle) et polarisées sur Rome, le recueil ne comptant qu’une échappée vers Milan.
Délaissant le marché de la commande et du mécénat, bien documenté et mieux connu, les auteurs analysent ici le fonctionnement du marché libre et du marché de la revente. S’inscrivant dans une histoire sociale des pratiques artistiques qui s’émancipe des travaux déjà nombreux des historiens de l’art sur les programmes iconographiques et les évolutions stylistiques de la peinture à l’époque moderne, ils souhaitent éclairer l’histoire du collectionnisme et des amateurs de peinture par le fonctionnement du marché qui assure la production, la circulation, la revente des peintures. Mais l’attention portée à la dimension économique qui préside à l’achat des œuvres d’art et à la constitution de collections de plus ou moins grande envergure, n’amène pas les auteurs à négliger la question des goûts et du plaisir artistique des acheteurs de tableaux.
C’est là que réside la deuxième inflexion originale. En effet, l’accent est mis sur la consommation culturelle plutôt que sur la production et le statut du peintre, qui sont ici principalement abordés dans l’article programmatique du coordonnateur. La contribution que Patrizia Cavazzini consacre aux petits collectionneurs de tableaux s’avère à cet égard très intéressante. Elle montre avec force d’exemples comment la peinture en série, normée et essentiellement religieuse, fait l’objet, notamment à partir des années 1610, d’un commerce de détail, ouvert à des gens de conditions modestes, à la « classe moyenne » de la société romaine. Parmi ces menus collectionneurs se comptent aussi bien des petits officiers, des commerçants, des marchands de chandelles ou de pâtes. En mettant en lumière ces figures du collectionnisme ordinaire qui manifestent aussi bien un intérêt pour la peinture religieuse, les paysages et les natures mortes et qui se laissent aussi parfois tenter par les autoportraits (voir le cas du boulanger Bartolomeo de Barbaris), P. Cavazzini nous permet de sortir d’une histoire héroïsée de la peinture et du mécénat artistique, polarisée autour des grands peintres et des collectionneurs fastueux.
En outre, deux études (Giovanna Cappitelli, Isabella Colucci) reviennent sur la constitution du prix de l’œuvre d’art sur ce marché libre : quel rôle la fonction d’expertise joue-t-elle dans ce processus complexe ? Les auteurs ne suivent pas la même démarche. G. Capitelli privilégie une approche classiquement biographique en dressant le portrait d’un connaisseur romain du xviie siècle, Niccolò Simonelli (1611-1671), qui conseille notamment les cardinaux en matière de peinture. Avec ce parcours individuel, l’historienne montre dans quelle mesure l’expert, « le connaisseur », fait la renommée de l’œuvre d’art et participe donc à la formation sociale de sa valeur. En revanche, I. Colucci brosse un portrait de groupe, celui des amateurs, des érudits, des écrivains (Alessandro Verri notamment) fréquentant le salon romain de la marquise Boccapaduli dans la deuxième moitié du xviiie siècle. Elle souligne notamment comment cet aréopage réévalue le rococo dans une ambiance générale ouverte aux curiosités naturelles et intellectuelles.
Plus généralement, sur le plan de la méthode, il faut noter que les articles réunis proposent des analyses essentiellement qualitatives, contrairement à d’autres travaux qui ont préféré faire une histoire quantitative de la peinture en série et de son marché, que l’on songe par exemple à Gérard Labrot ou à Olivier Bonfait [1]. Ici, seul Andrea Spiriti donne une étude chiffrée, en l’occurrence celle de l’impact financier de la consommation culturelle sur le patrimoine de plusieurs grandes familles milanaises du Seicento (notamment les maisons Arese et Omodei), qu’il examine à l’aune des testaments, des donations, des statuts d’imposition les concernant. Il estime que leurs collections équivalent en pesée globale à 10 % voire 15 % des revenus fonciers annuels de ces patriciens, un pourcentage évidemment soumis à des fluctuations conjoncturelles. Ainsi la casa Omodei, dont le cas est particulièrement bien documenté, consacre-t-elle dans la seconde moitié du xvie siècle au plus entre 30 000 et 40 000 lires par an à ses programmes architecturaux et à ses commandes artistiques, soit environ le dixième des sommes que lui rapportent ses rentes (entre 350 000 et 450 000 lires par an, pour un patrimoine estimé entre 6 et 9 millions de lires).
Ce recueil rassemblé par Luigi Spezzaferro dresse donc un bilan précieux des recherches les plus récentes sur le marché de la peinture. Il laisse en particulier émerger le monde foisonnant et souvent ignoré des petits collectionneurs. Les historiens des pratiques culturelles et les historiens de l’Italie, comme les historiens de l’art, y trouveront des exemples variés qui complètent bien les études parfois arides et désincarnées de l’économie de l’art à l’époque moderne.
Mélanie Traversier
 
Livres
 
 
Michael Jucker, Gesandte, Schreiber, Akten. Politische Kommunikation auf eidgenössischen Tagsatzungen im Spätmittelalter, Zürich, Chronos, 2004, 367 p.
Par le choix de son sujet, le travail de Michael Jucker, issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université de Zurich, s’insère dans deux courants actuels des travaux médiévistes : il se propose d’analyser, d’une part, l’usage de ce qu’on appelle « écrit pragmatique » (« pragmatische Schriftlichkeit »), d’autre part les formes de la communication politique à la fin du Moyen Âge. L’objet concret qui sert de terrain à cette enquête est fourni par les diètes fédérales (« Tagsatzungstreffen »), réunions des envoyés des cantons suisses. À la fin du Moyen Âge, ces rencontres, qui étaient au début très peu formalisées, représentaient un centre de communication de premier ordre dans la politique à l’échelle intercantonale.
Pour faire l’histoire de l’écrit, l’auteur ne dispose pas seulement des outils heuristiques proposés par Michael Clanchy, qui exigeait une analyse prenant en compte la production, l’usage et la conservation de l’écrit. M. Jucker enrichit cette grille d’interprétation en ajoutant certaines catégories qui s’imposent d’ailleurs par le raisonnement logique : ainsi, la première dimension de l’analyse s’articule autour des aspects de l’intentionnalité dans l’acte de la production, des circonstances de la mise en écrit (« Verschriftung »), et enfin de l’« inscription » – ce dernier concept visant le caractère matériel de l’écrit. Le deuxième chapitre, qui présente ces questions de méthodologie d’analyse de l’écrit en tant que phénomène social et politique, reste agréablement concis.
Les parties qui suivent sont consacrées aux diètes ainsi qu’aux documents écrits produits dans ce contexte. L’auteur s’y attaque d’une façon innovante qui rectifie un grand nombre d’opinions reçues erronées concernant la rationalisation et la « disciplinisation » (« Disziplinierung ») qui iraient de pair avec l’usage de l’écrit. Il faut cependant admettre que l’auteur évoque un certain nombre d’hypothèses qui ne sont probablement plus monnaie courante dans la recherche (du moins pas dans la forme pointue dans laquelle il les présente), afin de pouvoir les rejeter tout de suite. Dans le même temps, la perspective adoptée par M. Jucker est présentée au moyen d’un vocabulaire qui n’éveille pas toujours la bienveillance du lecteur (ainsi parle-t-il d’une « approche en termes d’histoire de la communication praxéologique », « kommunikationshistorische praxeologische Herangehensweise », sans pour autant éclaircir ce type de concept de façon satisfaisante).
Malgré ces réserves, qui sont avant tout d’ordre stylistique, le contenu de l’argumentation est souvent très éclairant : l’étude du matériau historique commence avec l’analyse du projet d’édition des « Eidgenössischen Abschiede » (chap. iii), une édition de documents qui est de première importance pour les recherches sur l’histoire suisse. Par analogie avec les arguments déjà présentés par Patrick Geary au sujet des Monumenta Germaniae Historica allemands, Jucker montre que cette collection des recès visait à participer à la construction d’un État-nation après 1848 à la fois par le choix de textes et par les principes d’édition. À cet effet, les éditeurs ont mélangé des textes de différents genres ; en incluant des diplômes et des pactes d’aide mutuelle, ils ont construit de façon anachronique l’image d’une unité administrative entre les cantons suisses qui aurait existé à une époque précoce : ainsi la collection s’ouvre-t-elle sur le célèbre pacte des trois cantons Uri, Schwyz et Unterwalden de 1291, bien qu’il ne s’agisse évidemment pas d’une pièce issue d’un procédé administratif. Ce mélange se retrouve à maintes reprises dans la collection, et ce jusque dans les parties consacrées au xve siècle, où les éditeurs ont inclus tous types de documents qui pouvaient servir à évoquer l’idée d’une structure étatique – faussant ainsi l’image réelle pour donner celle d’une diète fédérale au singulier, alors qu’elle n’était en fait encore qu’une série de rencontres mal définies.
Dans les chapitres qui suivent, M. Jucker reconstruit les circonstances dans lesquelles l’écrit a été produit et les place dans le contexte des diètes fédérales (au pluriel) (chap. iv-vii). Son analyse porte à la fois sur les scribes qui ont concrètement écrit des documents et sur les groupes plus vastes qui ont influencé leur travail. Nous nous contenterons ici d’évoquer le résultat de cette analyse : selon l’auteur, les développements tels qu’ils se présentent dans la Confédération contredisent l’opinion très répandue selon laquelle l’usage de l’écrit allait de pair avec une extension du contrôle des autorités. Dans les cantons suisses, Jucker montre qu’on ne peut que rarement saisir une tendance à l’intensification de l’exercice du pouvoir à travers une administration renforcée ou une expansion de l’application de l’écrit. Bien au contraire, les recès, qui n’apparaissent comme résultat des rencontres qu’au milieu du xve siècle ou bien les inventaires des biens (« Urbare ») des « bailliages communs » répondaient plutôt de façon pragmatique à des besoins concrets, provoqués par des problèmes politiques exogènes. Même les missives diplomatiques qui furent expédiées par les patriciats des villes à leurs envoyés ou bien (rarement) au personnel collectif des diètes révèlent cette nature.
Après ces présentations convaincantes, le dernier chapitre, qui se veut un « excursus », déçoit quelque peu le lecteur. Il rompt avec la concentration des passages antérieurs sur le phénomène de l’écrit et ses contextualisations orales, en focalisant sur les dimensions de la présence corporelle des acteurs et la création des différences de rang par le biais du vêtement et de l’expression du corps. Le mot-clé que l’auteur choisit pour cette analyse est celui de la « pluridimensionnalité » de la communication. Malgré cette conception qui s’ouvre délibérément aux courants récents des recherches médiévistes, les renvois à la littérature existante dans ce domaine laissent malheureusement supposer qu’il n’est pas toujours au fait des travaux menés ces dernières années (ainsi, pour le seul côté germanophone, manquent entre autres les références à Hirschbiegel sur l’échange des dons et la représentation diplomatique, à Groebner sur le corps et la mémoire, et à Ehm pour la diplomatie).
Bien plus important est, cependant, le fait que sous la dénomination d’« histoire du corps » n’apparaissent que quelques rares renvois à l’utilisation de la métaphore du corps, sans qu’il soit fait mention des pratiques concordantes. Ainsi, les témoignages recueillis ne sont aucunement sans intérêt quand, par exemple, sont mentionnées les accusations de déviances sexuelles dans la polémique contre des diplomates mal-aimés ; mais finalement, l’étiquette moderne semble être mal choisie quand la conclusion parle de « l’histoire du corps » et du « gestuel » – alors que ce dernier n’a pas été évoqué une seule fois dans les passages antérieurs et que la présence du corps se limite à des références qui relèvent de la parole sur le corps, et non des pratiques le concernant.
Sur le plan méthodologique, les explications sur la hiérarchie entre les envoyés présents lors des diètes fédérales semblent également problématiques : sans doute, les commentaires sur l’existence d’une telle hiérarchie dans la Confédération, qui cultive son image de communauté égalitaire, sont très éclairants. Mais l’on peut douter qu’il soit possible de tirer des conclusions directes sur l’habit réel des envoyés à partir de deux enluminures qui sont citées en tant qu’exemples et présentées en passant. Même si l’auteur avait fourni d’autres exemples, tout cela suffit-il à apposer à ses conclusions l’étiquette de « langage du corps » ?
Certes, l’emplacement de cet excursus à la fin de l’ouvrage amène le lecteur à critiquer l’ensemble plus sévèrement qu’il ne serait convenable. Somme toute, il faut rappeler que Jucker fournit une critique convaincante de l’instrument de travail qu’est l’édition des « Tagsatzungsabschiede », qui est généralement utilisée avec une confiance injustifiée. Ce résultat, de même que la présentation détaillée du développement des rencontres et des structures de communication qui les entouraient, sont d’une grande valeur pour l’histoire de la Suisse et au-delà. Dans son ensemble, l’ouvrage contient des réflexions importantes pour l’analyse de l’écrit en tant que média qui n’est pas toujours au service de l’administration et du pouvoir, mais dont l’évolution dépend également du hasard des circonstances historiques. Il nous apprend donc que même à la fin du Moyen Âge, l’expansion quantitative des « usages de l’écrit » (« Schrifthandeln ») n’équivalait pas automatiquement à un surplus de rationalité et à une mainmise plus ferme des puissants.
Klaus Oschema
Claire Boudreau, Kouky Fianu, Claude Gauvard et al. (éd.), Information et société en Occident à la fin du Moyen Âge, Actes du colloque international tenu à l’Université du Québec à Montréal et à l’Université d’Ottawa (9-11 mai 2002), Paris, Publications de la Sorbonne, (Histoire ancienne et médiévale), 2004, 463 p.
C’est à bon droit que nos sociétés contemporaines peuvent être qualifiées de sociétés de l’information. Si l’Occident médiéval est bien loin d’une telle dénomination, les progrès de la communication et de l’information au bas Moyen Âge sont manifestes, et le présent volume – qui constitue la publication des actes d’un colloque international réuni en 2002 à l’Université du Québec à Montréal et à l’Université d’Ottawa – le démontre à merveille. Il s’inscrit dans un double courant historiographique, l’histoire du phénomène politique d’une part, et les pratiques de la communication d’autre part. À la suite des articles pionniers d’Yves Renouard, les recherches récentes s’interrogent en effet sur les moyens et les stratégies de création, d’utilisation et de diffusion de l’information par les pouvoirs publics. Les travaux de Pierre Monnet et de Laurence Buchholzer-Rémy avaient déjà permis d’explorer l’aire germanique – qui offre des sources variées sur la question, lettres-missives, témoignages comptables et récits des chroniques urbaines. Un congrès de la Société des médiévistes, réuni en 1993, s’était également intéressé au thème de la circulation des nouvelles au Moyen Âge. Le présent ouvrage complète les réflexions entamées et ouvre de nouvelles perspectives, tant géographiques (l’aire choisie est européenne, de l’Italie – François Menant – aux pays scandinaves – Elisabeth Mornet) que scientifiques (recherches épistémologiques, acteurs et formes de la diffusion, cérémonies de l’information). Dans une riche introduction, Claude Gauvard replace tout d’abord le colloque dans le paysage historiographique et s’interroge sur les différentes problématiques soulevées par la question, notamment les liens entre communication et histoire de la justice (la procédure romano-canonique place, à partir du xiie siècle, l’information au cœur de la démarche des juges). Le terme même « d’information » ne peut être compris au Moyen Âge dans le sens où nous l’entendons aujourd’hui, c’est-à-dire la transmission, la diffusion et la réception de nouvelles. Être « informé » suppose alors le recours à une enquête, au moins sous forme d’expertise, qui donne sa fiabilité aux nouvelles. Car la quête de l’information est fragile, les rumeurs, les fausses nouvelles parcourent aisément les rues. Pourtant, cette évolution sémantique ne signifie pas que l’information dans son sens actuel n’existait pas dans l’Occident médiéval, et le colloque en fournit la preuve. De manière significative, le xve siècle est au cœur des travaux proposés, en raison, bien sûr, de l’abondance des sources mais aussi du rôle croissant de l’information dans les préoccupations des pouvoirs publics et de la société. Sa collecte est nécessaire à l’action gouvernementale et les enquêtes administratives, fiscales et politiques occupent une place de choix dans le monde royal et princier (la Bretagne médiévale qu’explore Jean Kerhervé en constitue un bon exemple). Dans les pays d’Empire étudiés par Pierre Monnet, plusieurs traités de gouvernement urbain érigent aussi la messagerie en une mission essentielle de l’administration citadine. La dimension politique de l’information invite dès lors à réviser un modèle d’interprétation qui a longtemps vu dans la construction d’un réseau de communications à l’échelle urbaine une initiative marchande. Le problème de la langue de l’information est aussi posé (Serge Lusignan). Si dans leurs actes, les chancelleries persistent à recourir au latin, en raison de son caractère international et de son prestige culturel, la diffusion orale se fait en langue vernaculaire. Cette problématique renvoie à la question de la réception de l’information par la population (avec un bel article de Veronika Novak sur la communication à Paris au début du xve siècle). Dans le royaume de France, les canaux et relais mêlent transmission écrite et divulgation orale. Les lettres, ordonnances, traités, envoyés par le roi aux baillis et sénéchaux, sont répercutés dans les chefs-lieux de bailliage et dans les villes. Ils sont alors publiés, c’est-à-dire rendus publics. Pour ce faire, le Conseil urbain peut convoquer une assemblée générale, mais le cri confère également sa véracité à l’information. Codifié, il est prononcé dans les lieux « accoustumés », places, portes ou carrefours. D’autres supports le complètent, telles les cloches, les bannières, ou encore les affiches placardées aux portes des bâtiments publics, qui deviennent courantes à la fin du xve siècle (Gilbert Ouy a pu montrer l’ampleur des destructions des feuilles d’information politique retrouvées parfois miraculeusement dans les plats de carton des vieilles reliures). Obtenir, vérifier et distiller l’information fait donc partie pour les villes de l’art de gouverner. Elles envoient à cet effet lettres et messagers auprès des cités voisines, ces liens horizontaux créant de véritables réseaux d’information. La diffusion officielle des nouvelles est relayée par des réseaux plus informels, correspondances marchandes (analysées par Jérôme Hayez), circulation mendiante ou société civile (mais la transmission orale des nouvelles sous forme de conversations informelles nous échappent en grande partie). En filigrane apparaît ainsi le thème difficile de l’opinion et de l’espace public médiéval (notamment dans un article programmatique de Nicolas Offenstadt). L’attention portée par la population au discours du crieur public se métamorphose parfois en « murmure », voire en franche contestation. La proclamation se transforme alors en scène politique, en « espace public ». Fondement du lien social, l’information est donc un thème porteur, propre à retenir l’attention de l’ensemble des médiévistes, enseignants, chercheurs et étudiants de la période concernée.
Murielle Gaude-Ferragu
Claude Gauvard, Violence et ordre public au Moyen Âge, Paris, Éditions A. et J. Picard. Les médiévistes français-5, 2005, 288 p.
Reprise d’articles parus entre 1989 et 2000, et remaniés, l’ouvrage de l’historienne Claude Gauvard s’inscrit dans le sillage de son importante œuvre commencée il y a plus de trente ans. Comme une suite au livre issu de sa thèse [2], il porte sur le crime, la peine, la justice et la violence dans les deux derniers siècles du Moyen Âge français, le xive et le xve, à partir d’un corpus de sources judiciaires. Son écriture dense restitue savamment et dans ses détails vivants une vie judiciaire médiévale méconnue. Avec comme objectif avoué de rompre avec une certaine historiographie qui a fait du Moyen Âge « le temps de la violence » par excellence (p. 11), pour lui substituer la peinture compréhensive d’une période où la violence interpersonnelle, les châtiments et la grâce royale sont pris dans un complexe de déchéance et de restitution de l’honneur. L’approche historique de C. Gauvard convie donc au dialogue critique et à la contestation des théories de Norbert Elias et de Michel Foucault, quant au sens de l’éclat des supplices et quant à la datation du monopole par le pouvoir de la violence physique.
Aux xive et xve siècles, l’emploi des mots « violent » et « violence » est rare, et ce sont les historiens qui les y ont injectés pour substantiver des usages que les contemporains ne percevaient pas comme relevant de la violence. Une historiographie a posé que la réalité médiévale était spécifiquement violente, et a finalement véhiculé une image anachronique et dévalorisante des mœurs de l’époque. Or, selon C. Gauvard, il faut prendre en compte ce qui appartient à un usage raisonné de la violence et ce qui obéit à une instrumentalisation du discours sur la violence par le pouvoir politique. Une partie de la violence interindividuelle est générée, quelle que soit l’appartenance sociale des protagonistes, par la nécessité de maintenir la renommée et de réparer un honneur blessé. Et la justice, spécialement en ce qui concerne la grâce royale, sépare très bien le « meurtre », punissable, de l’« homicide », crime d’honneur rémissible. L’homicide par vengeance apparaît alors comme un « ressort nécessaire du lien social » (p. 13). C’est une violence licite parce que tacitement codifiée, et les juges du Parlement élargissent d’ailleurs les trois quarts des nobles convaincus de guerre privées.
La violence supposée de la société médiévale est en réalité essentiellement un discours sur la criminalité, qui a peu à voir avec le nombre de crimes commis, et dont la seule fonction est de poser l’État en l’opposant à des criminels qu’il utilise comme mobile de sa construction et son intégration naissantes. À défaut de faire réellement progresser son monopole de la violence physique, le pouvoir s’arroge le monopole de la lutte contre la violence criminelle (p. 63). Mais, entre la vengeance privée et le discours sur la violence, il n’existe pas une violence diffuse qui serait propre au tempérament de l’homme médiéval ou à l’affirmation du monopole de sa puissance coercitive par un centre politique.
C’est très visible dans le faible recours à la peine de mort. Et c’est l’approche foucaldienne de l’Ancien Régime que C. Gauvard veut ici infléchir. Les descriptions terribles du supplice de Damiens (1757) qui ouvrent les premières pages de Surveiller et punir sont implicitement visées, en ce qu’elles ont fait accroire que ce supplice valait résumé de la pénalité suppliciaire d’avant la Révolution. En réalité, le châtiment de Damiens était la réactivation du dispositif exécutionnaire du dernier régicide connu, Ravaillac en 1610, et était déjà insoutenable pour les contemporains. L’usage médiéval de la peine de mort est loin de ressembler au seul éclat des supplices. C. Gauvard ne note pas de descriptions complaisantes des exécutions, lorsqu’elles sont réclamées par les juges, et remarque plutôt l’absence d’un « discours terrorisant » autour de la peine de mort (p. 158). Celle-ci est peu requise et reste critiquée, tout comme l’usage excessif de la torture. Et parce qu’elle est, dans une dimension paradoxale qu’avait négligée Foucault, un rituel codifié, elle protège le criminel des abus de la justice et du lynchage par la foule, qui est ainsi mise à l’écart, au profit du bon déroulement de la procédure voulue par l’État.
Une peine de mort contestée jusqu’après la mise à mort, dans un embryon d’engagement de responsabilité du juge, via le rituel méconnu de la dépendaison : le juge qui a injustement condamné à la pendaison procède, en cas de succès des défendeurs, au décrochage du corps mort, en tenue de pénitent, avec l’obligation de déclarer sa faute à genoux. Il doit ôter le corps en le touchant directement, et l’embrasser sur la bouche, devant la foule assemblée. Par ce baiser, le juge insuffle la vie pour le temps nécessaire à la « création d’une parenté fictive qui fonde la paix entre les parties » (p. 76). Le rituel de dépendaison sert à la fois le pardon, la réconciliation et la restitution d’une renommée bafouée. Mais il permet aussi de mesurer le poids que conservent l’honneur et ses transactions face aux décisions prises par la justice publique.
Là est le cœur de l’analyse historique de C. Gauvard, qui montre à quel point le système judiciaire, et l’action royale, ne sont pas encore rigidifiés et doivent composer avec les pratiques de vengeance qui dominent l’époque. Contre Elias, qui n’évoque jamais ces formes de violence privée – mais on notera qu’il a surtout insisté sur la période postérieure au xve siècle – C. Gauvard remarque qu’il existe bien à ces dates une souveraineté, mais pas de monopole étatique de la violence physique légitime. Parce que le crime d’honneur continue d’être utilisé et même loué par le corps social et les institutions, les autorités s’occupent seulement de marquer les limites du champ d’application de sa violence. Et le roi accorde sa grâce aux coupables de ces querelles homicides. Il n’essaie pas d’imposer un ordre différent de celui de la société, et s’efforce de sauvegarder les valeurs d’honneur sur lesquelles elle repose. On ne trouve donc pas un pouvoir coercitif répondant à la violence par la violence, mais au contraire un pouvoir qui transige et gracie. La lettre de rémission royale devient alors un moyen d’arrêter le processus de vengeance et de garantir la paix entre les parties, donc la paix sociale. Avec ce « gouvernement par la grâce » (p. 129), la justice royale n’est pas impuissante, simplement elle ne se préoccupe pas d’acquérir le monopole de la violence.
À suivre C. Gauvard, la sociologie sur la longue durée de N. Elias ne résisterait pas à une analyse historienne plus restreinte dans le temps. L’absence de monopole étatique de la violence et un système encore peu dense de chaînes d’interdépendance, n’empêcheraient pas l’existence d’un système de normes de comportements préexistantes, complètement intériorisées par les individus, que l’État naissant n’essaierait pas de changer et se contenterait d’accompagner. Mais C. Gauvard ne dit pas comment le code de l’honneur justifiant et graciant l’homicide disparaît après le xve siècle, et notamment si c’est sous l’action d’un État renforcé qui n’aurait plus besoin de subir des normes anthropologiques fortes. Ses conclusions n’impliquent pas pour autant une réévaluation des relations entre sociogenèse et psychogenèse. Tant que l’État naissant n’impose pas sa propre violence, il ne peut faire qu’administrer la violence interindividuelle, puis, se développant, il l’empêche en lui substituant la sienne [3], ce qui civilise, rend illégitime, irrémissible et judiciairement sanctionnée la violence privée. À un État qui cherche la paix sociale par la grâce, a posteriori de la violence, on passe, avec Elias, à un centre politique prenant la violence à son compte, pour imposer la paix intérieure.
Les analyses de C. Gauvard et de N. Elias peuvent cependant être rapprochées à un double niveau. D’une part, C. Gauvard donne à comprendre la violence interindividuelle non comme un relâchement anarchique des contraintes internes, mais comme un système prédictible et codifié. Un point qui n’est pas en contradiction avec la théorie globale du procès de civilisation, puisque Elias n’a jamais posé l’absence d’autocontrôle, mais le passage de moins à plus de contrôle. C’est bien la présence d’une autocontrainte fondée sur le respect des normes de l’usage privé de la violence qui fait que la réponse pénale qu’il entraîne n’a pas été massive. D’autre part, lorsque C. Gauvard réfute l’image d’une insensibilité de l’homme du Moyen Âge à la cruauté et à la violence, qu’auraient par exemple diffusée Norbert Elias et Pieter Spierenburg, pour poser que les peines ne choquent pas les contemporains parce qu’elles sont attendues et conformes aux règles en vigueur, elle n’est en fait pas très loin de Elias. Ce dernier a en effet pensé le concept de civilisation pour bien marquer la différence entre une violence acceptable, par exemple celle du Moyen Âge, parce que conforme aux normes, et une violence, comme celle du xxe siècle, qui est jugée d’emblée choquante au regard des standards de l’époque.
L’apport majeur de Claude Gauvard tient alors dans l’idée que l’absence de monopole étatique de la violence, l’état naissant du droit, et la prégnance de la vengeance, ne suffisent pas à postuler un Moyen Âge barbare, théâtre d’une violence déchaînée. Au contraire, l’absence d’État n’empêche pas la codification de la violence et la volonté de pacifier la société qui anime une royauté dont la puissance souveraine s’affirme.
Emmanuel Taïeb
Roger Dupuy La République jacobine. Terreur, guerre et gouvernement révolutionnaire 1792-1794, Paris, Seuil (Points- Histoire), Nouvelle histoire de la France contemporaine, 2005, 384 p.
En 1972, Michel Vovelle avait ouvert cette collection avec un volume intitulé La Chute de la monarchie 1787-1792, et Marc Bouloiseau avait la même année publié un volume sur La République jacobine 10 août 1792- 9 thermidor an II. Plus de trente ans se sont écoulés depuis cette double parution, aussi les éditions du Seuil ont-elles décidé de rajeunir quelque peu cette « histoire de la France contemporaine » qui avait pour le moins cessé d’être « nouvelle ». Le présent ouvrage prend donc la place de celui de M. Bouloiseau, décédé en 1998. Roger Dupuy, tout en respectant le cadre chronologique réservé à ce volume, a bien sûr écrit un ouvrage totalement neuf et surtout a mis à profit l’importante bibliographie qui s’est accumulée au cours des trois dernières décennies, tout particulièrement depuis le bicentenaire de la Révolution française.
Le lecteur ne devra toutefois pas s’attendre à trouver un récit événementiel original de cette période décisive que constituent les années 1792-1794, et l’organisation de l’ouvrage suit un plan chronologique classique dans lequel viennent s’insérer des chapitres plus thématiques (par exemple « Le gouvernement révolutionnaire et la guerre » ou « Gouvernement révolutionnaire et économie »). Cela étant, plusieurs chapitres apportent des informations et des analyses profondément renouvelées depuis la sortie du livre de M. Bouloiseau. Ainsi en est-il du chapitre iv consacré à « La révolte des paysanneries de l’Ouest », dont R. Dupuy est lui-même un des meilleurs connaisseurs, du chapitre vi qui intègre les travaux récents sur les représentants du peuple en mission, du chapitre sur l’économie qui utilise les recherches sur les biens nationaux (Bernard Bodinier et Éric Teyssier) et les biens communaux (Nadine Vivier), ou encore de tout ce qui évoque le 9 Thermidor en s’appuyant sur les travaux de Françoise Brunel. Enfin, le chapitre le plus intéressant pour qui connaît déjà bien la période est le chapitre xi et dernier, réservé aux débats historiographiques. On y trouvera certes l’écho attendu des oppositions d’hier (François Furet/Albert Soboul), mais aussi et surtout une réflexion sur des querelles historiographiques toujours en cours (la « nature de la Terreur », les formes des résistances à la Révolution, etc.) et sur certains livres récents qui ont suscité des débats (dont le livre de Roger Dupuy sur « la politique du peuple »).
Le texte de l’ouvrage est accompagné d’une chronologie, d’un tableau et d’une carte des quarante-huit sections parisiennes (avec leurs noms successifs, lorsque ceux-ci ont été modifiés), d’une table de concordance du calendrier républicain et du calendrier grégorien pour l’an II (1793-1794), d’un index des noms de personnes et d’une quinzaine de pages de références bibliographiques. Il sera toujours possible à chacun de regretter certaines absences dans cette bibliographie, de la même manière qu’il serait facile de relever telle erreur de détail ou telle appréciation sommaire (par exemple, la « désignation massive de représentants montagnards par la Gironde » le 9 mars 1793 afin de mieux contrôler la Convention, ce qui est faux ; ou encore l’idée que le Comité de salut public se soit « substitué » au Conseil exécutif, ce qui est très contestable), mais il convient surtout de souligner que R. Dupuy a fait preuve d’honnêteté intellectuelle et de rigueur scientifique dans ses choix. Noter cela aurait sans doute été dénué d’intérêt en 1972, au moment de la première version de cette République jacobine, mais force est hélas de constater que certains ouvrages tout récemment publiés, y compris chez des éditeurs de grand renom, observent désormais un silence total sur toute une partie de la production des historiens de la Révolution française (pour faire simple, ce qu’il est convenu d’appeler l’historiographie « classique », voire « jacobine »). On ne peut qu’être consterné par ces méthodes inqualifiables, aussi convient-il de féliciter ceux qui, comme Roger Dupuy, persistent fort heureusement à faire de l’histoire sans se préoccuper de défendre une quelconque « chapelle » et sans manier l’ostracisme. C’est une autre raison bien sûr de consulter ce bon manuel, clair et de lecture agréable, qui sera utile à tous ceux qui veulent avoir une première approche des années 1792-1794.
Michel Biard
Nicole Edelman Les métamorphoses de l’hystérique. Du début du xixe siècle à la Grande Guerre, Paris, La Découverte (L’Espace de l’histoire), 2003, 346 p.
Ce livre n’est pas un livre d’histoire médicale centrée autour des figures de Jean Martin Charcot ou de Freud. Il ne cherche pas non plus à s’interroger sur les origines de l’hystérie dont on peut percevoir des traces depuis l’Antiquité. Comme le souligne Nicole Edelman, il s’agit de comprendre les « transformations de la figure de l’hystérique dans la totalité d’un siècle et d’une société, sans négliger aucune composante, qu’elle soit médicale, sociale, culturelle, religieuse ou politique ». Au lendemain de la Révolution, la médecine, ses discours et ses institutions, sont mobilisés au service d’une vaste entreprise de recomposition sociale et politique qui tend à remettre en place des normes de distinction sociale et de domination politique. Tout au long du xixe siècle, la médecine est encore mobilisée par d’autres discours, politiques ou religieux, pour une vaste entreprise de représentation de la « nature » féminine : de fait, si l’étiologie de l’hystérie se modifie, les causes n’en sont pas seulement médicales. Le discours sur l’hystérie participe en effet d’une véritable entreprise de naturalisation et de domestication des femmes qui ne cesse de se renouveler tout au long du siècle. De fait, l’histoire de l’hystérie ne saurait être linéaire : il n’y a pas de conception dominante de l’hystérie chez les médecins et la figure de l’hystérique est toujours insaisissable et polymorphe. Si les causes médicales de l’hystérie ne cessent de se transformer – les origines proprement sexuelles de cette maladie sont, par exemple, progressivement évacuées au profit des explications purement neurologiques, les médecins faisant ainsi passer l’hystérique d’une figure de « diable » à celle d’une femme trop sensible, trop sentimentale, mais finalement acceptable dans l’ordre social – ces transformations ne sauraient entièrement se réduire aux mutations des régimes d’intelligibilité et aux luttes de pouvoirs (entre neurologistes et aliénistes, par exemple) qui traversent l’espace médical durant le xixe siècle. Dès lors, la question n’est plus tant de comprendre la maladie (mais de quelle maladie s’agit-il ?) que de rendre visibles les processus à partir desquels se juxtaposent des discours différents et se croisent des enjeux politiques, sociaux et religieux. Par là, il s’agit de comprendre comment se construit la position sociale de la femme – et se conçoit sa « nature » - dans la société du xixe siècle. Car l’hystérie et l’hystérique – toujours féminine – cristallisent ce qui dérange : les passions, le non-conformisme, l’interdit. Ainsi, l’interrogation sur l’hystérique permet de saisir, en creux, les « tabous » de la société qui cherche à la soigner et à la faire disparaître.
Au début du xixe siècle, l’hystérie concentre l’ensemble des interdits sexuels (l’hystérie est expliquée par les manques sexuels) et le mariage constitue ainsi le seul moyen de soin. L’hystérique est toujours perçue comme l’envers, le contre-modèle de « l’idéal féminin » et des fondements familiaux à partir desquels doit se reconstituer la stabilité sociale et politique de l’après-Révolution. Dès les années 1800, alors qu’il s’agit de prévenir le retour des « excès » révolutionnaires, le discours médical sur l’hystérie participe pleinement de la construction d’une nouvelle hiérarchie entre les hommes et les femmes, ces dernières étant ravalées au rang d’êtres naturellement dominés par leur sexe (jusqu’aux années 1830, les causes de l’hystérie sont recherchées du côté de l’utérus) et leurs passions qu’il faut maîtriser, le mariage et l’enfantement étant considérés – eu égard aux leçons de la méthode clinique – comme les deux instruments nécessaires à la guérison. Pendant toute la première moitié du xixe siècle, le discours sur l’hystérie n’est en définitive qu’un discours sur la femme et sa nature. La figure de l’hystérique échappe dès lors au discours médical pour investir la littérature, la religion ou la politique, des glissements qui en modifient et en durcissent les contours, mais qui tendent tous, en creux, à imposer les normes de la domination masculine. Alors que l’hystérie masculine reste toujours difficilement pensable, l’Église ne cesse de son côté d’instrumentaliser l’hystérie pour légitimer, d’abord, le retrait de la femme hors de la sphère publique et pour imposer, ensuite, le miracle et l’extase comme l’envers de l’hystérie. En dépit des apports de la médecine – et en particulier de la psychanalyse – insistant sur les caractères « moraux » de l’hystérie, l’auteur montre parfaitement comment l’origine et les stigmates sexuels de la maladie demeurent prégnants dans le discours religieux, mais aussi littéraires. Nous sommes là véritablement au cœur de l’intérêt de l’étude : les utilisations et les enjeux de l’hystérie dans la construction des représentations qui pèsent sur la femme prévalent en fait sur la « vérité » scientifique (il existe ainsi plusieurs temporalités entre les histoires médicales, sociales, politiques et religieuses).
Ces différentes représentations ne reposent donc en rien sur un quelconque progrès de la pensée médicale, mais plutôt sur la transformation des discours politiques et religieux dominants dans lesquels les discours médicaux s’inscrivent. La figure de l’hystérique évolue selon les enjeux liés à la progressive affirmation de l’idéal familial érigé en fondement premier de la société du xixe siècle. À partir du Code civil de 1804, la femme est ravalée au triptyque « femme, épouse, mère » ; elle bénéficie d’une fonction de reproduction et de « première institutrice ». L’existence d’un possible désir sexuel spécifique se doit ainsi d’être masqué, ce qui permet une première neurologisation de l’hystérie qui passe d’une maladie sexuelle à une maladie des nerfs… derrière ce déplacement, il est pourtant toujours question de la « nature » féminine, vrai enjeu autour duquel se cristallisent les interrogations, mais aussi les doutes et les peurs sociales. La « maladie » prend plusieurs figures : les femmes qui se pâment dans les salons (l’idée des « vapeurs ») jusqu’aux cris et convulsions qui glacent le sang des spectateurs. Entre « petite » et « grande » hystérie et les différents symptômes qui s’y rattachent, la question est pourtant toujours la même : comment penser la « nature » féminine ? À partir des années 1830, l’émergence de nouvelles peurs sociales justifie un changement de visage de l’hystérique qui prend la forme progressivement de la « misère ». L’étiologie de l’hystérie est désormais recherchée du côté des « nerfs » du système génital, donc lié à un dommage organique. Mais si le discours médical tend à déplacer les origines de l’hystérie, c’est toujours un discours de domination qui prédomine : l’hystérie constitue une atteinte et une rupture dans la normalité féminine. Il faut attendre le xxe pour qu’elle devienne une maladie psychique : dès lors, la question de l’hystérie s’étend à tous les individus et à l’individu tout entier. On assiste par ces jeux de discours à la construction d’une nature féminine particulière, mais aussi d’un système de représentation sociale plus général où se distinguent les natures masculine et féminine de même que différentes pratiques assignées spécifiquement aux deux sexes. L’auteur conforte ainsi les travaux de Michel Foucault (qui affirmait que l’entreprise d’hystérisation du corps féminin constituait un des fondements de l’appareil de domination sociale), et montre que le corps féminin reste longtemps écartelé entre deux conceptions contradictoires : celui des médecins qui, après 1845, le désexualise et celui des écrivains (en particulier des romanciers naturalistes) qui le resexualisent ; d’un côté, prévaut l’image de la « femme-épouse-mère », de l’autre de la prostitué. À la croisée des discours médicaux, religieux, politiques et littéraires, la figure de l’hystérique – comme celle du « sauvage » – cristallisent ainsi les représentations plus ou moins fantasmées des hommes de l’époque qui les modèlent en retour. En pistant les « métamorphoses de l’hystérie », cet ouvrage constitue, on l’aura compris, un apport essentiel à la connaissance de la société du xixe siècle et rend compte, de manière particulièrement convaincante, du rôle joué par le discours médical et par les « vérités » qu’il s’impose dans l’élaboration et la légitimation de nouvelles étiologies politiques et sociales.
Jean-Luc Chappey
Pierre Judet Horlogeries et horlogers du Faucigny (1849-1934). Les métamorphoses d’une identité sociale et politique, Grenoble, Pug (La Pierre et l’Écrit), 2004, 497 p.
« Aux origines de l’organisation ouvrière en Haute-Savoie : la grève des horlogers de Cluses en 1904 ». Sujet complexe qu’Yves Lequin abordait en une dizaine de pages dans une communication au congrès des sociétés savantes de Lyon, publiée avec les actes du congrès en 1964, et dans laquelle il analysait le milieu des horlogers du Faucigny et mettait en évidence leur place dans le mouvement ouvrier de la région. À la fin du siècle, il dirige la thèse de Pierre Judet, Horlogeries et horlogers du Faucigny (1849-1934). Les métamorphoses d’une identité sociale et politique, que publient sous le même titre les Presses universitaires de Grenoble. Saluons au passage l’auteur qui a su ne pas profiter des facilités du traitement de texte pour hypertrophier son manuscrit et l’éditeur qui, lui aussi, a joué le jeu et n’a pas demandé une version abrégée ou amputée de la thèse, seules certaines annexes (et les notes qui y renvoient) n’ayant pas été reprises dans l’ouvrage.
Ce sont donc les horlogers du Faucigny, la vallée de l’Arve, qui descend du Mont-Blanc pour se jeter dans le Rhône à Genève, qui sont observés en une étude d’histoire sociale dans la grande tradition des thèses d’histoire ouvrière préparées et soutenues au Centre Pierre Léon. Ce monde a été marqué en 1904 par une tragédie, une grève qui n’en finit pas, une manifestation qui se prolonge, les fils du patron, Claude Crettiez, qui tirent sur les manifestants, trois morts, trente-neuf blessés. La littérature a perpétué la notoriété de cet épisode de l’histoire du mouvement ouvrier lorsqu’en 1934 Louis Aragon a fait de la fusillade un moment important de son roman Les cloches de Bâle, alors salué par les critiques communistes comme exemplaire de ce réalisme socialiste tout juste défini en Union soviétique [4]. Or, P. Judet place « l’affaire Crettiez » au milieu de son livre. Le choix n’est pas innocent : il refuse de commencer par là, et de tout en faire partir. Mais il ne veut pas non plus clore avec cette tragédie, laisser croire que c’est un aboutissement et qu’il n’y a ensuite plus rien à en dire. L’événement est saisi là comme un moment, révélateur des dynamiques, des antagonismes, des particularités, mais sans être négligé, et comment pourrait-il l’être ?, il n’est qu’une partie des objets, des outils peut-être, de l’historien.
L’ouvrier, le paysan, l’importance du terroir, de l’espace. Tout cela a été largement étudié par Michel Pigenet dans sa thèse d’État sur Les ouvriers du Cher (fin xviiie siècle-1914) Travail, espace et conscience sociale (Paris, Institut CGT d’histoire sociale-Centre confédéral d’études économiques et sociales de la CGT, 1990). Les stratégies de la pluri-activité avaient également été précisées et comparées dans l’ouvrage dirigé par Gilbert Garrier et Ronald Hubscher, Entre faucille et marteau (Paris/Lyon, Presses universitaires de Lyon/Maison des sciences de l’homme, 1989). Les horlogers de Pierre Judet s’inscrivent, quant à eux, dans un espace façonné par des particularités liées à l’environnement, et sans doute la connaissance de la montagne qu’a l’auteur lui a-t-elle permis de prendre pleinement en considération cet élément. Leurs pratiques et identités sont également étayées par la qualification, très précise, où la méticulosité joue un rôle déterminant. Surtout, c’est la dynamique sociale de l’espace qui est mise en perspective, lorsque cette société pluriactive ne cesse de se transformer. Tout cela n’empêche pas P. Judet de faire preuve de prudence : « On se gardera donc de confondre les ouvriers et le mouvement ouvrier, y compris dans la “geste ouvrière” elle-même » (p. 15). Et ce qu’il étudie, ce n’est pas la cause des luttes sociales (« Il y a toujours des raisons d’être mécontent. »), mais les processus de mobilisation, tentant de découvrir pourquoi un mouvement réussit, pourquoi il échoue. Comme le suggérait Yves Lequin dans sa communication, il accorde une attention soutenue à ces « ouvriers-patrons », horlogers employant un ou deux ouvriers.
Les sources désormais classiques de l’histoire sociale contemporaine (dénombrement de la population, état civil, registre matricule de l’armée – rendues quelque peu compliquées par l’annexion alors récente de la Savoie), mais également des annuaires professionnels et la liste des élèves de l’école d’horlogerie de Cluses ont été dépouillés pour construire des fichiers informatiques. Tout cela a été nettoyé, vérifié, croisé, ce qui donne des approches statistiques très sûres et permet également une démarche prosopographique qui peut être, de ce fait, d’une grande qualité. L’usage de l’outil informatique est aujourd’hui plus assuré, moins artisanal qu’il ne l’était il y a encore peu.
Le plan de l’ouvrage est chronologique, en une temporalité que l’auteur a choisi de construire en fonction de l’histoire de la population étudiée, de 1849, quand ouvre à Cluses l’école d’horlogerie, à 1934, la publication du roman d’Aragon. La première court donc du milieu du xixe siècle à 1886-1890, lorsque la demande installe en ces terres une horlogerie plus conséquente, mettant à profit un savoir-faire local. La deuxième va jusqu’au début du siècle, quand l’industrie se développe et façonne grandement la population et son espace. La troisième partie commence avec l’affaire Crettiez, à laquelle l’auteur réserve un chapitre entier ; elle est tout entière consacrée à ce mouvement ouvrier au début du siècle. La guerre est le moment initial de la dernière partie, qui se termine au milieu des années trente, lorsque l’activité se convertit de l’horlogerie au décolletage et que la « compétence » devient le principal élément de l’identité des horlogers-décolleteurs les plus stables, les plus sûrs.
Dans la préface, Jean-Luc Mayaud présente ce « travail considérable d’histoire sociale totale » (p. 9). Et l’exercice est en effet achevé, complet. Plus bien sûr qu’une technologie plus efficace, et j’ai souligné le rôle indéniable de l’outil informatique, ce sont les progrès de la science historique qui étayent les travaux récents d’histoire sociale, et nombre de pages que Pierre Judet consacre à la foule ou aux sites montrent que l’on ne peut pas, après les travaux d’Alain Corbin, faire l’histoire sociale que l’on écrivait auparavant. L’étude fine des taxinomies indigènes, une des caractéristique de cet ouvrage, est le reflet de cette sensibilité aux mots comme aux choses par laquelle les historiens témoignent de leur prise en compte des apports des autres disciplines. L’usage veut que l’on trouve quelque défaut à un ouvrage pour que son compte rendu ne paraisse par trop enthousiaste. L’on pourrait ainsi regretter l’absence d’un index, mais cet outil est-il vraiment, ici, nécessaire, et ne fait-il pas fi de la dimension collective de ces destins et de l’approche qui en est effectuée ? Le glossaire nous est autrement plus utile et souligne ainsi qu’il s’agit bien de l’histoire d’une activité, de l’histoire d’un métier, de l’histoire d’une profession dont il est question ici à travers l’étude de la vie de ces hommes et de ces, plus rares, femmes.
Christian Chevandier
Laurence Marti L’invention de l’horloger. De l’histoire au mythe de Daniel JeanRichard, Lausanne, Éditions Antipodes & Société d’Histoire de la Suisse romande, 2003, 141 p.
L’auteur, sociologue suisse versée dans l’étude des phénomènes d’industrialisation, nous offre un ouvrage subtil sur les méandres du « mythe-histoire ». Analysant les versions successives de la naissance de l’horlogerie dans la montagne neuchâteloise, elle souligne la place écrasante attribuée à Daniel JeanRichard. En effet, ce paysan-forgeron de la fin du xviie siècle réussit à réparer une montre anglaise rapportée par un marchand. Après cet exploit, il se lance dans la production horlogère avec succès.
Laurence Marti se fait également historienne en insistant sur l’imprécision du premier récit, celui d’Ostervald, daté de 1766. Puis elle relève des variations relativement importantes dans les textes postérieurs qui doivent être replacés dans leurs différents contextes de rédaction. Ceci se traduit par une suite de chapitres chronologiques qui reflètent des courants historiographiques divers, chacun insistant sur certains caractères de l’œuvre de Daniel JeanRichard. Tour à tour ce dernier apparaît comme un artiste-horloger (chap. i et ii), puis comme un fabricant entreprenant (chap. iii), et, enfin, comme un commerçant habile (chap. iv). Chacune de ces approches correspondrait à la mise en valeur d’une qualité fédératrice du moment. En effet, l’horlogerie à travers les discours sur ses origines serait un excellent vecteur d’identité et de consensus chez les Montagnons de La Sagne, du Locle et de La Chaux-de-Fonds qui cherchent à s’affirmer face à la bourgeoisie neuchâteloise.
Ainsi, au-delà de leurs différences, tous ces récits étalés sur deux siècles et demi comportent des traits communs. Ils font l’apologie d’une « industrialisation autre », sans grande usine, dont la réussite se révèle exemplaire. À partir de la deuxième moitié du xixe siècle, plus de trente mille horlogers s’activent dans le haut Jura neuchâtelois, élaborant 800 000 montres par an dès 1866 et s’octroyant 90 % du marché mondial de la Belle Époque grâce à la qualité de leur production à bas prix (p. 34), ceci au grand dam des Anglais et des Genevois. Cette performance résulte d’une organisation spécifique de la production fondée sur le système de l’établissage : une division très poussée du travail qui mobilise dans des ateliers familiaux souples et flexibles une abondante main-d’œuvre paysanne. Toutefois, la concurrence des grandes usines américaines, révélée par l’Exposition de Philadelphie en 1876, provoque un débat sur la mécanisation. Le mythe de Daniel JeanRichard est alors réactivé par une partie de la bourgeoisie radicale qui craint les conséquences sociales d’une production en grandes usines sur le modèle anglo-saxon. Les écrivains préfèrent insister sur « l’acquisition des connaissances » et « l’amour de l’effort » comme valeurs typiques des hommes de la Montagne. On assiste à une idéalisation de Daniel JeanRichard en petit patron parti de rien, débrouillard et modeste. Les fabricants seraient aussi à l’origine du bien être général dans un monde où il y a du travail pour tous. La crise des années 1920-1930 semble remettre en cause ce beau modèle, mais l’État intervient et les auteurs de l’époque défendent l’idée d’une cohabitation entre petites et grandes manufactures.
Cet ouvrage rigoureux confirme qu’histoire et mémoire ne doivent pas être confondues. Les historiens du xxe siècle, héritiers des positivistes, reconnaissent ignorer l’activité initiale de Daniel JeanRichard et l’emplacement précis de sa ferme. Ceci n’empêche pourtant pas le développement des récits prenant pour prétexte sa biographie et aboutissant à une célébration grandiose du bicentenaire de sa mort en 1941. Cette année de nationalisme exacerbé correspond également au six cent cinquantième anniversaire de la fondation de la Confédération helvétique. Daniel JeanRichard devient alors un héros national, présent dans tous les manuels scolaires, symbole d’une image forte et résistante de la Suisse menacée. Les années 1950 font de lui un pionnier à l’américaine, un homme libre, héritier des défricheurs de la montagne et dévoué à sa communauté. Certains auteurs, tel Aymon de Mestral, imaginent alors la naissance de l’établissage comme le résultat, afin de produire, de la mobilisation des solidarités anciennes en parties brisées. Cette organisation performante se doublerait d’un véritable sens du marché qui n’aurait rien d’étranger aux Montagnons ouverts sur le monde depuis longtemps avec l’exportation de produits locaux comme les dentelles. Daniel JeanRichard symbolise désormais l’entrepreneur schumpeterien à une époque où la rationalisation de la production de masse devient nécessaire entre 1945 et 1970, sans renier pour autant l’enracinement local.
Mais les années 1970 constituent une cassure après deux siècles d’expansion. L’arrivée du quartz, de l’électronique et de la concurrence japonaise engendre une crise dramatique et une chute des effectifs. Daniel JeanRichard donne lieu à moins de publications et à des célébrations plus modestes. Les historiens, à l’image de Philippe Henry, remettent en cause sa place hégémonique et insistent sur la nécessité de mieux connaître les multiples aspects de la naissance de l’activité horlogère. Le mythe est désormais étudié en tant que tel. Cependant, certains auteurs comme Marcel Favre insistent sur l’idée de cycles en affirmant que l’esprit d’entreprise est toujours présent dans la Montagne pour réussir une reconversion fondée sur l’innovation et la conquête des marchés extérieurs. Enfin, la construction de cette mémoire collective, orchestrée en grande partie par le pouvoir, exclut toute mention pouvant aller à l’encontre du projet d’ensemble. Ainsi, elle ne conserve pas de trace des conflits sociaux qui ont pu traverser l’horlogerie.
Au total, une réflexion très stimulante sur l’historiographie du « mythe-histoire », rédigée dans un style clair et agréable. Quelques petits défauts secondaires pourraient être corrigés dans une nouvelle édition : en particulier l’absence de carte, et des titres parfois trompeurs, comme celui du chapitre ii intitulé « horloger » alors que les problèmes d’organisation du travail y sont très présents. De plus, si le verlagssystem est réfuté pour souligner l’inadaptation de ce modèle à l’horlogerie du Jura neuchâtelois qui conserve son indépendance rurale, le concept « d’industrialisation douce » imaginé pour décrire l’essor de l’horlogerie et de la lunetterie du haut Jura français serait efficient.
Jean-Marc Ollivier
Frédéric Chauvaud (avec Laurence Dumoulin) Experts et expertise judiciaire. France, xixe et xxe siècles, Rennes, Pur (Histoire), 2003, 283 p.
Si les travaux de recherche sur la justice se développent depuis quelques années en France, il restait un domaine encore largement ignoré par les sciences sociales : celui de l’expertise judiciaire. Ce sont les deux auteurs ayant jusqu’ici écrit le plus sur cette question délaissée, qui se sont rassemblés pour produire un livre dont le titre, Experts et expertise judiciaire. France, xixe et xxe siècles, laisse entendre que le terrain est désormais balisé. Alliance d’autant plus remarquable qu’elle associe un historien, auteur principal de l’ouvrage – Frédéric Chauvaud, ayant notamment publié Les experts du crime. La médecine légale en France au xixe siècle (Aubier, 2000) – et une politiste – Laurence Dumoulin, auteure en 2001 d’une thèse intitulée L’expertise comme nouvelle raison politique ? Discours, usages et effets de l’expertise judiciaire, et ayant tout récemment codirigé, Le recours aux experts. Raisons et usages politiques (Presses universitaires de Grenoble, 2005). Par son titre comme par ses auteurs, on a donc affaire à un livre prometteur. Sans doute les frustrations que le lecteur connaîtra pourtant en le parcourant, proviennent-elles alors en partie de ce qu’il s’agit d’une version remaniée d’un rapport scientifique (comme on ne le découvre qu’en ouvrant le livre). Cela explique peut-être notamment le style surprenant de certains passages rédigés par F. Chauvaud, comme ces singulières références à des événements historiques qui semblent n’avoir d’autre lien avec le sujet que leurs dates (par exemple, page 120, l’évocation du « dépeçage de la Tchécoslovaquie » et du « partage des opinions face à Munich » en 1938, ou encore, page 177, la mention du lancement du « Petit Journal, quotidien à un sou » en 1863…).
Ce qui décevra principalement, c’est que la pluridisciplinarité attendue ait avorté. Les deux auteurs ont en effet rédigé chacun une portion distincte de l’ouvrage, sans qu’apparaisse au final de vrai travail de co-écriture, et l’on regrette de ne trouver que peu d’échos, de correspondances, entre leurs textes respectifs, aux styles très différents. Dans la première partie du livre, « L’expertise à l’épreuve du droit », L. Dumoulin présente l’armature juridique qui encadre l’expertise ; dans une deuxième partie, intitulée « La crue des expertises », F. Chauvaud étudie l’accroissement du nombre des expertises et des spécialités ; le même auteur s’intéresse enfin, dans la dernière partie du livre, « La justice à l’aune de l’expertise », à la place prise par l’expertise au sein de la justice. Quant aux courtes introduction et conclusion, elles ne parviennent pas à rétablir l’harmonie qui fait défaut, peut-être parce qu’elles ont été rédigées par un seul des deux auteurs, F. Chauvaud. Point commun toutefois aux trois parties du livre : elles montrent que, pendant la période retenue, de 1791 à 1944, la place de l’expertise et des experts augmente constamment – même si L. Dumoulin fait pendant quelques pages une heureuse incursion dans les décennies postérieures, l’étude s’arrête à la fin de la seconde guerre mondiale, contrairement à ce que le sous-titre laissait entendre.
Importance croissante de l’expertise, qui se manifeste notamment dans les textes de droit cherchant à l’encadrer : c’est l’objet du premier, et du plus efficace, coup d’éclairage jeté sur le phénomène. En matière civile, l’armature juridique de l’expertise est d’abord organisée par le Code de procédure civile de 1806. L. Dumoulin montre que l’expertise y est conçue comme une mesure d’instruction à caractère facultatif, soumise à l’arbitraire du magistrat, pour lequel elle constitue un simple outil dont il est libre d’apprécier l’opportunité. L’expertise est cantonnée à un rôle technique : « il s’agit (…) de refuser toute immixtion de l’expert dans les questions juridiques, et de faire comme si le partage des rôles était à la fois rigide et clair » (p. 30). En juillet 1944, une loi relative aux rapports d’experts modifie sensiblement le code de procédure civile pour répondre à deux objectifs : préciser et limiter les missions de l’expert, afin surtout de contrôler le développement de l’expertise ; et alléger la procédure d’expertise, pour en réduire la lenteur. L’expert est alors de plus en plus un technicien auxiliaire du juge et non un mandataire des parties. En matière pénale, il faut attendre un décret de 1935 pour que la procédure d’expertise commence à faire l’objet d’une réglementation, qui portera surtout sur la durée des expertises et la sélection des experts. Jusque-là, l’expertise n’était que brièvement évoquée par le Code d’instruction criminelle de 1808. Vide procédural surprenant, lorsqu’on sait que « les contemporains accordent à l’expertise un caractère déterminant dans le déroulement et la résolution du procès pénal » (p. 62). L. Dumoulin achève son étude par la mise en relief des deux lacunes essentielles du droit de l’expertise, en civil comme en pénal, lacunes autour desquelles se sont concentrés les débats : la question de l’expertise contradictoire et celle du statut des experts.
Dans la deuxième partie de l’ouvrage, F. Chauvaud montre d’abord que la période étudiée est surtout marquée par un mouvement d’essor des spécialités – notamment en observant l’enregistrement de celles-ci dans les listes de l’Almanach national : « c’est moins du côté du nombre des spécialistes que du côté des spécialités que l’univers de l’expertise se dilate » (p. 114). Du « temps des individus », où quelques experts renommés bénéficient d’un grand prestige, on serait progressivement passé, à la Belle Époque, à un « temps des spécialités », où les personnalités s’effacent derrière leur discipline. L’auteur consacre ensuite un chapitre au mouvement de professionnalisation de l’expertise (dont on voit mal en quoi il se rattache à la question de la croissance des expertises), suggéré d’abord par le recours systématique qui est fait aux mêmes experts, et affirmé ensuite dans certains domaines par la mise en place d’instances les regroupant, sur le modèle de la Société de médecine légale de France créée à la fin du Second Empire. Enfin, à partir du Compte général de la justice civile, source peu explorée jusque-là, F. Chauvaud veut quantifier la progression de l’expertise et en révéler les contrastes géographiques. Le texte se fait alors un peu confus et le lecteur est légèrement surpris d’arriver à la conclusion : sur un temps long, il faut relativiser la croissance des expertises, ni massive, ni linéaire ; ce n’est que sur un temps plus court, de 1891 aux années 1930, que « l’essor des expertises, à l’échelle nationale, est manifeste » (p. 164).
La question de la place tenue par l’expertise au sein de la justice, qui représente l’un des aspects les plus intéressants du sujet, est abordée dans la dernière partie de Experts et expertise judiciaire. F. Chauvaud y étudie comment, parallèlement au « développement de la technicité », la nécessité de s’en remettre à l’expertise s’est faite de plus en plus fréquente – il consacre alors plusieurs pages intéressantes à la question de la rédaction des rapports et de leur progressive standardisation. L’auteur s’intéresse ensuite à la façon dont la preuve expertale va surgir puis s’imposer (de « vérité d’un fait », la preuve devient surtout vérité d’un raisonnement, d’une démonstration). À la fin de la période étudiée, « encouragée ou décriée, [la preuve expertale] occupe une place que nul ne peut ignorer » (p. 227). Dans le dernier chapitre de l’ouvrage, consacré aux relations entre les experts et les juges, F, Chauvaud commence par rappeler que les experts font l’objet de nombreuses critiques, en raison de leur nouvelle toute-puissance, critiques avivées lorsque surviennent des erreurs judiciaires. De leurs relations avec les juges, il insiste essentiellement sur leur « grande complexité » (p. 241), sans que le lecteur comprenne vraiment ce qui caractérise ces relations, et l’on regrette alors particulièrement ici que la collaboration avec L. Dumoulin n’ait pas été plus fructueuse. De fait, celle-ci, qui avait dans sa thèse considéré l’expertise sous l’angle des jeux d’acteurs et de pouvoirs, aurait pu jeter une lumière pertinente sur le partage des rôles entre les experts et les magistrats.
Paula Cossart
 
NOTES
 
[1]Voir les articles récents de ces deux auteurs dans Simonetta Cavaciocchi (éd.), Economia e Arte secc. xiiie-xviiie. Atti della « Trentatreesima Settimana di Studi ». 30 aprile-4 maggio 2001, Prato, Le Monnier, 2002.
[2]« De grace especial ». Crime, État et société en France à la fin du Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 1991, 2 vol.
[3]Robert Muchembled note que l’ordre public étatique l’emporte d’abord sur la justice des cités. Voir Le temps des supplices. De l’obéissance sous les rois absolus. xve-xviiie siècle, Paris, Armand Colin, (Agora), 2006 [1992], p. 77.
[4]Voir à ce propos les textes de Philippe Olivera et Bernard Pudal dans le n° 15 de Sociétés et Représentations, 2003, « Le Réalisme socialiste en France ».
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Voir les articles récents de ces deux auteurs dans Simonett...
[suite] Suite de la note...
[2]
« De grace especial ». Crime, État et société en France à l...
[suite] Suite de la note...
[3]
Robert Muchembled note que l’ordre public étatique l’emport...
[suite] Suite de la note...
[4]
Voir à ce propos les textes de Philippe Olivera et Bernard ...
[suite] Suite de la note...