2005
Genèses
Introduction
Histoire et oubli
Isabelle Backouche
Partons des terrains empiriques que nous offrent les trois chercheuses réunies dans ce dossier. C’est en 1939 que les Allemands exilés, auxquels Anna Iuso s’intéresse, répondent à un concours d’autobiographies qui leur suggère de rendre compte des transformations de leur vie à partir de l’accession de Hitler au pouvoir. Sensible à la forme que prennent ces « récits de vie », elle s’interroge aussi sur leur destinée. Valérie Rosoux envisage, douze ans après le génocide au Rwanda, les formes de représentations – ou leur absence – du passé, et elle met l’accent sur les « mises en récit » contrastées de ce passé et la « communautarisation des mémoires ». Enfin, Sarah Gensburger scrute les conditions d’avènement d’une mémoire du sort d’anciens internés des camps annexes de Drancy dans Paris entre 1943-1944, en soulignant les interactions entre « témoignage historique » et « récit biographique ».
Dans les trois cas, nous sommes confrontés à une « mise en intrigue » porteuse d’un sens qu’il s’agit d’assigner à des acteurs précis, qu’il faut identifier et mettre en contexte. À cette fin, les articles proposent des protocoles expérimentaux qui érigent la relation au passé en fait social lequel nécessite une analyse de la société présente pour élucider la dynamique qui permet de sortir, d’éviter ou de dépasser l’oubli.
Ce passage de l’oubli à la mémoire nous intéresse ici en tant que processus construit, processus qui offre un matériau d’investigation des sociétés, ou plus précisément des groupes sociaux concernés. Leur « aventure » est ancrée dans des périodes de l’histoire circonscrites dans le temps et déjà largement documentées qui peuvent pourtant encore s’enrichir de nouveaux éclairages à condition de changer d’échelle, de redonner aux acteurs la parole, de comprendre comment l’oubli utilise l’histoire pour s’imposer. Les internés des camps annexes empruntent « les figures établies » de la déportation pour formaliser leur expérience alors que les Allemands qui répondent au concours tissent des liens étroits entre leur destinée personnelle et les événements de l’avant-guerre, opérant un « retour réflexif sur l’histoire ». Seule une modification dans le jeu entre acteurs, dans leur situation présente ou dans l’interface avec la société dans laquelle ils vivent, est susceptible de déclencher le processus de remémoration qui donnera forme à une appropriation mémorielle spécifique qui offrira une place à ces « témoignages en mineur ».
Plus que sur ses finalités ou ses justifications, les articles réunis ici insistent sur les modalités de construction de la mémoire, sur le feuilletage organisé entre passé et présent que l’analyse doit distinguer, à l’image d’une « panoplie de tissus pliés » (V. Rosoux). Et on perçoit une certaine perméabilité entre les différents feuillets en raison de la diversité des acteurs-intercesseurs qui interviennent (contemporains des événements, descendants, associations, pouvoirs politiques). Ainsi, confrontés, par exemple, à la stratification des silences au Rwanda, les chercheurs en sciences sociales doivent-ils décrypter les processus de filtrage, d’écrémage, de lisibilité, à l’échelle individuelle ou collective, qui participent de la constitution d’une mémoire et organisent l’oubli auxquels ils sont confrontés s’ils décident d’en faire un objet d’analyse. À cet effet, le dossier met en évidence la grande palette des voies possibles et la nécessité de fonder toute analyse du phénomène mémoriel sur une enquête dont on voudrait souligner plusieurs caractéristiques.
La première est celle de l’échelle à laquelle se place l’enquête et du rapport que le chercheur entretient avec son terrain. Modes d’énonciation des appartenances sociales des acteurs du passé ou du présent, motivations des chercheurs de Harvard qui suscitent le concours autobiographique et motivations de ceux qui y répondent, interrogations et doutes à propos de leur légitimité pour ceux qui deviennent des « témoins » par rapport à la société présente, tous ces éléments déterminants ne peuvent être perçus qu’à l’échelle de l’acteur individuel, en renonçant à postuler l’existence a priori d’un groupe porteur d’une mémoire. Et c’est précisément les configurations variables des caractéristiques de chaque agent qui finissent par constituer un groupe – ou des communautés – qui seront vecteurs de mémoire. Au-delà de la complexité des mécanismes
– sociaux, psychologiques, politiques – qui participent à l’exhumation d’une mémoire, cette dernière ne trouve sa place dans le présent qu’à la convenance des acteurs impliqués.
Second point, l’oubli est aussi une façon pour ces femmes et ces hommes d’échapper à une mémoire trop douloureuse ou incompréhensible par la société dans laquelle ils vivent. Le processus qui permet de passer de l’oubli à la résurgence des faits doit donc être étudié à la lumière d’un contexte social, politique, culturel et idéologique précis, autant de dimensions qui plaident pour que l’historien soit attentif aux démarches d’autres sciences sociales comme voudraient le signaler les articles signés ici par une anthropologue, une politiste et une sociologue. Par ailleurs, l’oubli ne prend de la consistance qu’à partir du moment où le chercheur se saisit de ce qu’il recouvre. À cet égard, toute démarche de recherche est ancrée dans un présent, impossible à ignorer, mais qui doit être considéré comme une des dimensions de l’objet étudié, et non comme un horizon normatif. Une fois les silences repérés et identifiés, il est possible d’engager une enquête régressive centrée sur la question suivante : « pourquoi l’oubli ? ». Alors, la construction de l’objet découle d’une inversion de la démarche heuristique – le présent de l’oubli conduit à la construction d’un objet du passé – et ruine ainsi la démarche paresseuse qui institue comme une évidence des fragments du passé en lieu de mémoire du présent.
Une telle méthode régressive privilégie les pratiques plus que les représentations, trop souvent assignées de façon arbitraire. Étrangère à une histoire des idées, c’est une histoire des pratiques qui balise le chemin de l’oubli. Il s’agit alors de centrer l’analyse, non pas seulement sur les « souvenirs » mais également sur les registres de l’action comme par exemple les « juridictions gacaca » imposées par le haut ou les initiatives pour stabiliser la mémoire, voire lui donner une certaine publicité (sites d’extermination, publication de livres).
Les réflexions proposées mettent en valeur l’obligation de rapporter toute mémoire à un groupe dont les modalités d’autonomisation sont aussi centrales que les potentialités mémorielles (appel à autobiographie, expérience partagée du camp parisien ou du génocide). Et on suggérera même une forme d’écho, de résonance entre la démarche du savant qui a pour finalité l’élucidation des formes de cohésion au sein d’une société, et celle des acteurs qui renoncent à l’oubli pour répondre à un besoin de réparation ou à la volonté de témoigner, en abandonnant la culpabilité d’avoir survécu. Alors se joue l’improbable rencontre entre la « volonté de savoir » et la « volonté de se dire » (A. Iuso).
Lever le voile sur les conditions de production de l’oubli est donc une forme privilégiée d’appréhension de l’évolution d’une société dans la mesure où elle prend d’emblée en compte la distance temporelle entre l’hier des acteurs et leur présent, qui est aussi celui de la recherche. Mais ces strates temporelles ne méritent pas seulement d’être reconnues, il faut leur donner une consistance, faire valoir l’expérience des acteurs qui s’y rattache, se laisser guider par les critères qu’ils nous suggèrent et non s’aveugler par des injonctions du présent, terrible perméabilité entre l’historien du contemporain et la demande sociale du moment. Ce dossier impose finalement une certaine forme d’humilité au chercheur en sciences sociales en mettant l’accent sur la capacité sans limites des acteurs à produire des matériaux originaux dont il devra nourrir son travail. La mémoire est tout autant un fait social, un fait d’écriture ou un fait politique, et seule une enquête, à l’image de celles présentées ici, fonde la légitimité des sciences sociales à l’ériger en objet d’analyse.