2006
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Brigitte Le Grignou, Du côté du public. Usages et réceptions de la télévision, Paris, Economica (Études politiques), 2003, 239 p.
Comment le public est-il devenu un objet d’étude au sein des sciences sociales ? Pour répondre à cette question, Brigitte Le Grignou s’est penchée sur un certain nombre de travaux ayant pour objet l’étude des interactions entre les produits culturels et leurs récepteurs. La première partie de son livre vise à déconstruire l’image du « public », définie comme une entité passive et réifiée, pour parler plutôt des « publics », c’est-à-dire « d’individus pluriels », capables de s’approprier les messages dans des modalités non prévues par les expéditeurs. Contre la notion de « masse », homogénéisant abusivement la diversité existante, B. Le Grignou insiste sur la pluralité et l’hétérogénéité des pratiques de réception. Pour cela, elle évoque les travaux « empiriques » de Paul Lazarfeld et sa fameuse opposition à l’image d’un public de masse atomisé et soumis à la manipulation des médias, les propos de Roger Chartier sur les pratiques de lecture ainsi que l’apport fondamental de l’approche « critique » des cultural studies. Une lecture attentive de ces travaux permet de comprendre qu’avant d’être définis par leurs relations avec la télévision, les téléspectateurs sont d’abord des « publics », c’est-à-dire des acteurs sociaux utilisant une « machine à communiquer » face à laquelle ils ne sont ni tout à fait soumis, ni tout à fait autonomes. C’est sur ce point que s’effectue la transition avec la deuxième partie du livre, où l’attention porte davantage sur la réception de la télévision et sur l’hypothèse d’un téléspectateur « actif » face aux messages qu’il réceptionne. B. Le Grignou examine de quelle manière les travaux de recherche ont tenté de poser de nouvelles questions à « un vieux terrain galvaudé », en examinant non plus si la télévision engendre des violences au sein de la société ou bien si elle manipule les masses, mais en interrogeant les « acteurs » sur leurs propres pratiques. Le tournant « ethnographique » ainsi que les débats qui l’ont accompagné montre là encore l’importance des désaccords existant sur la question du « public », tant au niveau des méthodes d’investigation qu’à celui de la construction du terrain. Faut-il donner la parole au(x) public(s) ou bien est-ce que sa voix ne constitue qu’un artefact lié au dispositif de recherche ? Est-ce que la position du chercheur vis-à-vis des récits de vie étudiés doit être neutre ? Comment peut être donnée une cohérence aux groupes constitutifs du terrain de recherche sans créer artificiellement des communautés d’interprétation ? Là encore, Brigitte Le Grignou convoque une multiplicité d’auteurs pour répondre à ces questions, allant de Luc Boltanski à Gérard Mauger en passant par les travaux de David Morley ou bien de Katz et Liebes sur la réception de Dallas. Quelles que soient les différences entre ces travaux, ils s’accordent tous pour désingulariser les pratiques des téléspectateurs. Regarder la télévision est un fait social qu’il s’agit de rattacher à des agents ou des acteurs situés dans un contexte politique et intellectuel déterminé, sans qu’il y ait forcément corrélation automatique entre les caractéristiques socioculturelles des groupes étudiés et leurs interprétations du message audiovisuel. La troisième partie insiste sur la manière dont des individus entretiennent un rapport non savant à la « lecture », à « la politique » ou bien aux « idées ». Tout d’abord, B. Le Grignou évoque un certain nombre de travaux qui se sont penchés sur l’expérience des « profanes », notamment ceux de Bernard Pudal ou bien encore Jean-Claude Passeron. Affranchie de « l’intellectualo-centrisme » d’une philosophie de l’art, une sociologie des pratiques artistiques s’oppose à une distinction entre des expériences présumées « authentiques » ou « inauthentiques » pour s’intéresser aux perceptions telles qu’elles sont énoncées par les individus, y compris lorsqu’elles sont non conformes aux prescriptions d’une « élite sacralisée », censée détenir la bonne interprétation. C’est de cette manière qu’il est possible de poser les jalons d’une sociologie de la réception en se plaçant « du côté » du public, c’est-à-dire en s’intéressant aux processus de compréhension dans lequel se situent les acteurs et aux discours qu’ils émettent sur leurs propres pratiques, et non pas aux décalages entre l’opinion des « profanes » et une hypothétique bonne signification intrinsèquement liée à l’œuvre. C’est à travers les détours opérés au sein de ces espaces non politiques qu’il est possible de penser le politique à travers des formes inédites.
L’une des qualités du livre de Brigitte Le Grignou consiste à ne plus parler ni du public, en tant que « masse » homogène, passive et réifiée, ni au nom du public, en postulant a priori quelles seraient ses attentes et ses réactions face aux messages qu’il perçoit, mais de donner la parole aux publics. Les lecteurs et les spectateurs ne sont pas des entités homogènes mais des acteurs sociaux, dotés d’un certain nombre de caractéristiques. Ce parti pris était également celui adopté par des intellectuels tels que Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari ou bien Daniel Deferre. En lançant le Groupe d’information sur les prisons (GIP) dans les années soixante-dix, l’objectif n’était pas de parler à la place des détenus mais de faire parler publiquement ceux qui vivaient les problèmes au quotidien. Cette volonté de donner la parole aux « publics » est également présente dans une des publications du Curapp, Les sens du public, publics politiques, publics médiatiques, dirigée par Daniel Cefaï et Dominique Pasquier. On la retrouve aussi dans des travaux très éloignés de la sociologie de la réception, comme ceux de Dominique Memmi sur les individus dont le corps est saisi par le pouvoir médical, ceux de Daniel Borillo et Pierre Lascoumes sur les homosexuels face au droit ainsi que ceux de la sociologue Simona Tersigni qui a étudié la manière dont un ensemble hétérogène de femmes musulmanes françaises parlaient de leurs pratiques cultuelles.
Bien qu’elle parte des questions actuelles concernant la sociologie des usages télévisuels, l’analyse de B. Le Grignou n’est pas une généalogie des approches sur la réception des produits culturels. Son corpus laisse de côté un ensemble de travaux sociologiques ou philosophiques, tels que ceux de Michael Löwy sur la réception de Kafka ou bien encore ceux de François Azouvi concernant la pensée de Descartes. En même temps, son livre ne se contente pas seulement de relater les bases d’une sociologie de la réception encore méconnue en France. Il s’agit également d’un « usage » des enquêtes sur les « usages ». L’objectif est d’examiner les adéquations ainsi que les inadéquations d’un certain nombre de travaux avec l’objet d’étude sur lequel travaille cette politologue, à savoir les usages des produits audiovisuels (p. 46). Toutefois, en exposant la diversité des approches et des traditions de recherche antagonistes, le livre de B. Le Grignou ne privilégie pas une méthode de pensée plutôt qu’une autre. L’auteur n’entend pas influer sur son lecteur en lui démontrant la prépondérance de telle ou telle thèse mais le laisse libre de choisir en indiquant les apports ainsi que les apories existantes. En procédant ainsi, B. Le Grignou montre bien que le « public » ne peut pas être une construction a posteriori, forgée à partir d’a priori incontrôlé, et que la réception des produits culturels doit être abordée à partir des divers usages sociaux effectués par les lecteurs et les téléspectateurs. Ce sont ces acquis qu’il s’agit de transposer au sein de la sociologie des médias, afin d’aborder le politique d’une manière heuristique. En même temps, cette désubstantialisation des publics au nom du refus de « l’épistémocentrisme herméneutique » centré sur la signification des messages ne risque-t-elle pas d’aboutir à une homogénéisation des pratiques de réception, considérées exclusivement à travers leur dimension sociale ? Les usages ne sont-ils pas eux-mêmes multiples, c’est-à-dire stratégiques, symboliques, intellectuels ? Dès lors, le raisonnement en termes de « téléspectateur interprète » abordé dans le chapitre vii, ainsi que la confrontation entre l’histoire des idées et la sociologie de la réception pourrait peut-être amener à s’interroger sur le contenu des messages prononcés par les acteurs étudiés. Est-il possible de régler la question de l’interprétation en restituant la production de sens telle qu’elle est définie par les récepteurs du message ou bien est-ce que les produits culturels possèdent un contenu qui ne peut être réduit à leur dimension sociologique ? Comme le souligne Quentin Skinner ou bien encore Claude Gautier dans la science politique française, l’histoire des idées ne considère pas les textes d’une manière abstraite et déshistoricisée mais à travers une combinaison « pragmatique », recourant à la fois à l’histoire conceptuelle et à l’histoire sociale. Comme le montre également l’ouvrage de Stéphane Van Damme sur Descartes, si les appropriations des savoirs cartésiens résultent d’un processus actif, constitué des différentes représentations littéraires de l’œuvre originelle, elles ne sont pas non plus dissociées des réseaux de signification contenus dans les textes du philosophe français. Ces problématiques sont-elles transposables au sein de la sociologie des médias et à ses objets spécifiques ? De quelle manière le sociologue de la réception peut-il prendre en compte le contenu des produits culturels qui est réceptionné par la diversité des publics qu’il étudie, sans pour autant retomber dans les travers de « l’épistémocentrisme herméneutique » ? Si l’on regarde du côté du public, comme Proust regardait du côté de chez Swann, l’étude des interactions entre les produits médiatiques et leurs récepteurs n’est pas seulement un travail sur les usages sociaux. Tout en étant un observateur des pratiques qui constituent son objet d’étude, le sociologue est également acteur et interprète du message dont il étudie les usages et les appropriations.
Jean Zaganiaris
Michel Castra, Bien mourir. Sociologie des soins palliatifs, Paris, Puf (Le Lien Social), 2003, 365 p.
En menant de front une enquête de terrain, par observation participante sur plusieurs unités de soins palliatifs et par une série d’entretiens, en même temps qu’une enquête de type sociohistorique sur l’émergence d’une nouvelle catégorie de l’action publique – la « fin de vie » – Michel Castra ambitionne de donner à voir comment les intérêts catégoriels de certains acteurs du secteur médical ont progressivement été traduits en enjeux sociaux, jusqu’à définir une nouvelle « idéologie collective du bien mourir » (p. 331). Ce que l’auteur veut mettre à jour, c’est tout à la fois la constitution du « mourir » comme problème, difficilement circonscrit, opposant des définitions antagonistes de cette étape de la vie (et donc, des solutions inconciliables), nécessitant l’invention d’un corps de spécialistes, et comme politique publique, en ce qu’il crée un référentiel d’action publique, sur lequel l’intervention de l’État finit par apparaître totalement légitime.
La première partie de son ouvrage (« L’émergence d’une médecine de fin de vie ») retrace les étapes de l’institutionnalisation des soins palliatifs. Les promoteurs de cette discipline médicale ont dû, tout d’abord, déterminer les frontières de leur spécialité, en se distinguant de la médecine curative, en s’appuyant sur les dénonciations en termes de « déshumanisation » de l’hôpital au début des années 1970. Cette distinction professionnelle conduit à une relative autonomisation des carrières médicales en soins palliatifs, tant pour les infirmières que pour les médecins (pp. 114-118), ainsi qu’à une stigmatisation professionnelle dont les acteurs ne peuvent se détacher qu’en revendiquant le supplément d’âme de la médecine palliative (pp. 277-282). L’institutionnalisation des soins palliatifs se traduit alors par la formalisation d’un savoir technique, qui se dote de ses manuels et de ses filières d’enseignement : l’enseignement des soins palliatifs est ainsi inscrit au programme des facultés de médecine. Les promoteurs de cette discipline ont également dû construire la spécificité de leurs revendications sectorielles en s’opposant à d’autres définitions possibles du « mourir », notamment celles proposées par les associations revendiquant un droit à « mourir dans la dignité » (c’est-à-dire la légalisation de l’euthanasie). Les soins palliatifs ont également construit leur légitimité en s’appropriant les savoirs historiens et sociologiques produits sur la mort à la même période – et tout particulièrement l’œuvre de Philippe Ariès (p. 97). Il est d’ailleurs à noter que ces savoirs ont pu être expressément produits à des fins pratiques. Norbert Elias affirme ainsi que « nous avons pour tâche de rendre la séparation, la fin des êtres humains, quand elle survient, aussi légère et agréable que possible aux autres comme à soi-même, et se demander comment on peut accomplir cette tâche
[1] ». Enfin, M. Castra retrace la mise sur agenda politique de ce qui est désormais, à l’issue de ce processus, devenu une question spécifique, en montrant comment le congrès mondial de l’Association au droit à mourir dans la dignité (ADMD), qui s’était tenu à Nice en 1984, a constitué un puissant repoussoir sur lequel les promoteurs de ce segment professionnel ont pu s’appuyer pour apparaître comme une alternative crédible et urgente à la solution de l’euthanasie. Avec succès, dans la mesure où la circulaire fondatrice du 26 août 1986 « relative à l’organisation des soins et à l’accompagnement des malades en phase terminale » découle directement des mobilisations sectorielles de l’année 1984. Sur ce point, et même si l’influence décisive du jésuite Patrick Versperien est bien décrite, on regrettera que l’investissement de l’Église catholique – notamment par le biais de certains clercs aux trajectoires très spécifiques – dans la mise en place de ce nouveau référentiel du « bien mourir » ne soit pas plus précisément analysé.
Mais le travail de M. Castra ne nous intéresse pas seulement pour son récit de la constitution d’un nouveau référentiel. En organisant la seconde partie de son livre (« Une organisation sociale du mourir ») par un aller-retour entre, d’un côté, la spécialisation professionnelle du personnel soignant et, de l’autre, les trajectoires individuelles des patients, M. Castra donne à voir l’inscription de ces injonctions au « bien mourir » tout à la fois dans la pratique d’une éthique médicale et dans le corps du mourant. C’est là, sans nul doute, la partie la plus saisissante du livre. En retraçant la façon dont le malade est amené par l’équipe soignante à se conformer aux prescriptions de ce « bien mourir » (pp. 331-335), en faisant de l’entrée dans une unité de soins palliatifs une « rupture biographique » (pp. 198-208), en rétablissant les stratégies de négociation de l’identité du patient en fin de vie (pp. 238-268), l’auteur décrit non seulement l’efficacité réelle de cette politique publique, mais également la définition préalable de l’individu qu’elle suppose et sur laquelle elle s’appuie. Le terrain choisi se révèle alors particulièrement pertinent pour saisir les formes contemporaines prises par les injonctions d’individuation. En effet, compte tenu du nombre de lits disponibles et de la définition d’un modèle du « bon mourir », l’admission en soins palliatifs est en fait une sélection qui s’effectue autant sur des critères médicaux (ne pas prendre des patients dont l’espérance de vie est trop courte ou trop longue pour que « l’accompagnement du malade » puisse se dérouler comme prévu, ne pas multiplier les pathologies trop lourdes pour ne pas affecter durablement le moral du personnel soignant) que sur la nécessaire acceptation préalable par le patient de ce qui l’attend, une fois franchie la porte du service : la mort (sur ces questions de sélection des malades, voir pp. 188-198). Cette « idéologie du bien mourir » suppose et produit des individus rationnels et autocontrôlés, amenés à gérer sans « angoisse » la fin de leur vie par la conformation à des protocoles de soins qui sont moins médicaux que psychologiques. Le personnel médical et la famille sont alors soulagés des aspects les plus traumatisants de l’accompagnement en soins palliatifs, tout en revendiquant d’avoir rendu l’individu maître de sa mort. Ceux-ci peuvent toutefois encore sanctionner les comportements déviants de ceux qui ne parviennent pas à se plier à ces injonctions (p. 337).
Au moment où se négocient des propositions législatives relatives à la reconnaissance d’un droit au « laisser mourir », la lecture de l’ouvrage de Michel Castra est de la plus grande utilité. Elle ne permet pas seulement de remettre en perspective l’histoire d’une institution médicale, elle donne surtout à voir l’efficacité des dispositifs par lesquels s’exerce le gouvernement contemporain du vivant sur le destin social des mourants.
Pierre-Yves Baudot
Didier Fassin, Dominique Memmi (éd.), Le gouvernement des corps, Paris, EHESS, 2004, 269 p.
Les réflexions sur le corps se nourrissent aujourd’hui de manière quasi mécanique de la pensée de Michel Foucault. Mais la complexité de ses écrits a pu se voir réduite par le recours systématique à quelques concepts phares difficilement actualisables, utilisés le plus souvent pour appuyer un discours militant. Son habileté à démonter la puissance des institutions coercitives a souvent pu éclipser des réflexions plus tardives où se substituait une vision capillaire des relations de pouvoir à une analyse hiérarchique et unitaire. Et c’est en se nourrissant de ces derniers écrits que Didier Fassin et Dominique Memmi nous proposent ici une vision novatrice de phénomènes sociaux dont le corps se fait l’efficace révélateur. Le pari était risqué : à la fluidité du concept de gouvernement s’ajoute la complexité du corps contemporain qui ne peut être limité à sa seule représentation physique. Comment, dès lors, maintenir une cohérence suffisante pour proposer une réflexion pertinente ? À cette question les auteurs répondent paradoxalement par le respect de la complexité et de la diversité du sujet. En réunissant autour d’eux sept collaborateurs de formations complémentaires, ils proposent une multitude d’approches et de terrains qui permettent d’éclairer empiriquement leur réflexion. Ont ainsi participé à l’ouvrage – outre Didier Fassin et Dominique Memmi – Martine Bungener, Marie-Hélène Lechien, Luc Berlivet, Marc Bessin, Daniel Borillo, Alain Giami et Lilian Mathieu.
Et même s’il nous est impossible de citer ici toutes les contributions, il est tout à fait remarquable de voir que l’ensemble des sujets traités met en lumière et organise des phénomènes sociaux qu’on aurait pu croire a priori disparates. Le lecteur passe ainsi d’une analyse historique des campagnes de prévention (L. Berlivet) à une réflexion sur la hiérarchie juridique des pratiques sexuelles (D. Borillo) ou à l’évolution des pratiques de santé en milieu carcéral (M. Bessin et M.-H. Lechien). Et chaque cas analysé, aussi divers soit-il, parvient à renforcer notre compréhension des rapports de pouvoir qui transparaissent dans le traitement social du corps. Pour D. Fassin et D. Memmi : « toutes ces situations ont en commun de mettre en œuvre les multiples et changeantes modalités d’une relation à soi et aux autres dans un cadre défini par des codes et des règlements, des normes et des valeurs, des rapports d’autorité et de légitimité, des interactions avec l’État et avec la loi. [Ce qu’ils proposent] d’appeler le “gouvernement des corps” » (pp. 9-10). Cette diversité est rendue possible par la polysémie des concepts mobilisés. Qu’il s’agisse du terme « gouvernement » ou de la notion de « corps », la fluidité de ces deux concepts permet de réunir dans un même ouvrage des études empiriques variées.
Mais cette polysémie peut également conduire à une certaine indétermination conceptuelle que l’ouvrage n’a pas su systématiquement éviter. On doit notamment formuler deux remarques qui nous semblent directement liées à la difficile circonscription de l’objet. Tout d’abord, on relève une forme de « délégation théorique », écueil fréquent des ouvrages collectifs. En effet, on peut regretter une relative faiblesse dans l’exploitation des données récoltées par les différents collaborateurs, dont la systématisation n’intervient qu’a posteriori par D. Fassin et D. Memmi. Certes, la forme donnée à l’ouvrage tend à compenser cette limite : le chapitre signé par les deux éditeurs et intitulé « Le gouvernement de la vie, mode d’emploi » sert d’introduction à l’ensemble du livre et cherche à réunir la multitude de situations que le lecteur va découvrir. Mais une réelle hétérogénéité demeure, qui nous semble résulter moins de la diversité des objets que de leur réunification théorique tardive. Les recherches menées auraient certainement profité d’une réflexion commune lors de leur déroulement et d’une intégration plus forte des différents collaborateurs lors du processus d’enquête lui-même.
Ensuite, on peut remarquer que la réflexion des différents auteurs semble s’inscrire dans une évolution plus générale de l’anthropologie médicale. À une analyse traditionnellement centrée sur le fonctionnement de l’institution médicale (notamment hospitalière), s’est progressivement ajoutée une réflexion sur le corps et son traitement, nourrie par les évolutions récentes des sciences sociales anglo-saxonnes. Le gouvernement des corps de D. Fassin et D. Memmi témoigne – et participe – de cette transformation. En effet, l’ouvrage s’organise en deux parties qui structurent les différents chapitres : « la régulation médicale des corps » (1), et « la production sociale des corps » (2). Ainsi, la réflexion sur les normes ne se limite plus aux seuls lieux institutionnels de traitements du corps mais englobe une perspective plus large permettant de dépasser certaines apories de l’anthropologie médicale.
On retiendra ainsi que les auteurs signent là un ouvrage important, dans un domaine des sciences sociales particulièrement dynamique. Le livre s’avère original puisqu’il ose affronter la polysémie d’un corps révélateur de relations de pouvoir diverses et complexes. Cette ambition permet à l’ouvrage d’éviter l’écueil de la somme académique pour réunir au contraire des contributions propres à susciter la réflexion. Ainsi, et même s’il ne peut être exempté de certaines critiques, Le gouvernement des corps n’en reste pas moins un ouvrage particulièrement stimulant.
Sébastien Roux
Pierre Fournier, Sylvie Mazzella (éd.), Marseille entre ville et port. Les destins de la rue de la République, Paris, La Découverte, 2004, 314 p.
Symbole des grandes opérations urbanistiques du Second Empire à Marseille, la rue de la République, vaste artère haussmannienne reliant, au prix d’une percée de la ville ancienne, le Vieux-Port au port de commerce moderne, est depuis quelques années l’enjeu d’une vaste opération d’aménagement urbain. Comme le note dans sa postface Jean-Claude Chamboredon, « L’étude de cette artère au statut incertain, entre boulevard résidentiel déchu, rocade de liaison, cours-promenade au sortir des quartiers denses et aux rues étroites, voie “commerçante” où se voient encore quelques traces de commerce de “qualité”, rue aux implantations tertiaires (bureaux de courtiers ou de sociétés d’armateurs, sièges d’associations et de partis politiques, etc.), a pour première vertu de conduire à s’interroger sur le découpage des aires spatiales à l’intérieur du centre marseillais et, plus largement, à l’échelle de la ville » (p. 311). En effet, parcourir cette rue, témoin des échecs de l’hausmannisation à Marseille
[2], c’est prendre conscience immédiatement du contraste entre une forme architecturale qui destinait la rue à une petite bourgeoisie et la réalité d’une rue populaire dont la majeure partie des trois mille logements est propriété de deux bailleurs.
C’est sur cet objet urbain singulier qu’une équipe de jeunes chercheurs de l’EHESS à Marseille, autour de Jean-Claude Chamboredon, Pierre Fournier et Sylvie Mazzella, a travaillé durant plusieurs années. Si l’ouvrage rend compte d’une enquête collective sur diverses dimensions de la vie sociale d’une rue (trajectoires biographiques d’habitants, monographie d’immeuble, sociologie électorale, ethnographie des commerces, etc.), il n’en constitue pas pour autant une simple juxtaposition d’approches monographiques. Le livre se propose au contraire de « situer les destins sociaux de ceux qui fréquentent la rue de la République au confluent de temporalités qui ne coïncident pas nécessairement : temporalité longue du bâti et de sa gestion immobilière (par une seule société depuis le début du siècle), temporalité accidentelle et désarticulée des politiques urbaines aux finalités provisoires et hésitantes (entre volonté de renouvellement radical de la morphologie sociale et volonté de conservation patrimoniale et de brassage social), temporalité cyclique des vagues migratoires (à proximité du port, la rue est à la fois lieu de passage d’hommes et de marchandises, et lieux d’installations des immigrés), temporalité courte des parcours individuels vers et dans la ville. » (p. 13)
Revendiquant une perspective sociologique, historique et ethnographique l’ouvrage envisage en chacune de ses parties les trajectoires des habitants et des usagers de la rue dans la diversité des temporalités urbaines et les interprète autant comme le produit d’une morphologie urbaine que comme des acteurs de la qualification de cet espace. Omniprésente dans le livre, la question du sentiment de « déclin » de la rue conduit les auteurs à s’interroger sur les mécanismes de classement et de déclassement par l’espace, cherchant empiriquement au « ras du sol », une nouvelle matrice narrative pour dire la rue. Alors que la question de la réhabilitation aurait pu structurer l’enquête, l’ouvrage se décale d’une perspective en termes de difficultés du renouvellement urbain (énoncées comme résistance, effets non voulus, résurgences d’une sédimentation, etc.) pour se situer volontairement au croisement de deux dimensions : l’horizon d’incertitude des projets urbains et les temps longs des mécanismes de classement et de reclassement sociaux. L’analyse historique de la percée (Fournier, Mazzella) situe le projet initial du Second Empire entre aménagement urbain, transformation sociale et rentabilité financière. Elle en rappelle la rapidité d’exécution, l’importance du chantier (pas moins de seize mille personnes déplacées, une topographie urbaine modifiée, etc.), mais aussi l’échec financier. Sans doute aurait-on pu mieux cerner ce qui est alors en jeu : la fin de l’espérance saint-simonienne d’un Marseille porte de l’Orient et la reconfiguration locale du capitalisme financier. Mais l’essentiel est de poser un décor et de comprendre que si le projet initial de cette rue a échoué, une vie sociale y a bien pris sa place. Avec l’étude longitudinale de la morphologie sociale des locataires (la mise en location rompant avec le projet d’une rue de propriétaires petits-bourgeois), la thèse défendue par l’ouvrage se précise : si la rue de la République n’a pas eu le destin bourgeois qu’on lui prédisait et si elle se situe bien dans l’espace de la centralité populaire, elle n’en est pas moins le lieu d’une « élite de second ordre ». L’analyse de la politique du logeur (Fournier et Mazzella montrent que la Société immobilière de Marseille logeur favorise une forme de patrimonialisation des locations), comme celle de l’élite médicale de la rue (Anne-Marie Arborio) le confirment. Ainsi, pour l’élite médicale bourgeoise (qui, par définition, joue son identité, sa surface sociale et donc l’assise de sa rentabilité économique sur plusieurs scènes) la rue de la République est une scène sociale secondaire.
À d’autres échelles, l’enquête se fait ethnographique. Florence Bouillon enquêtant de nuit sur les « snacks » égyptiens contredit la représentation commune selon laquelle cette forme de restauration est un facteur d’insécurité. Loin d’être des points de fixations de « bandes », ces petits kiosques sont des éléments de réassurance dans l’espace. Bien que leur présence soit associée au déclassement de la rue, ils participent à des formes quotidiennes et ordinaires d’intégration. De même, Sylvie Brédeloup suit-elle la trajectoire d’un marin guinéen de Marseille, entre Joliette et Belsunce, comme la trace des parcours d’ascension puis de déclassement dont la rue reste le décor. Les contributions sur le fait politique confirment d’une certaine manière la thèse générale. Analysant les statistiques électorales par bureau de vote sur cinquante ans, Pierre Fournier montre la permanence relative du comportement de la rue et celle de son décalage par rapport à son environnement (la rue se positionne donc à droite d’un arrondissement à gauche) et conclut que « L’examen du vote dans et autour de la rue de la République fait voir un espace relativement disponible de longue date pour soutenir une initiative politique de droite visant la requalification de l’espace dans le sens d’un embourgeoisement » (p. 77).
Cette initiative, c’est celle du projet urbain, la rue prenant place dans le périmètre de l’opération Euroméditerranée. Le projet est alors pour Maurice Olive et Jérôme Dubois le prétexte pour lire les traces du travail administratif comme le « journal intime de l’action publique » sur la rue. Alors que le projet Euroméditerranée avance de manière chaotique et que pèsent de nombreuses incertitudes sur la réhabilitation de la rue et la dévolution des lots, la rue donne à voir l’action publique dans ses tensions, ses incertitudes. Le projet reste, en dépit du volontarisme affiché, une texture ouverte. Sur ce terrain, les politistes entendent dépasser la théorie de l’État procédural pour saisir l’action publique à l’articulation de différentes temporalités et de différentes logiques d’action. Il en est du projet de réhabilitation comme du projet fondateur : comprendre la dynamique des intérêts privés (et l’enchaînement des transactions qui conduit la rue à connaître une succession de propriétaires) aurait supposé de quitter la rue et le seul suivi de l’action publique locale
[3]. Cette aporie inévitable de toute démarche monographique apparaît clairement dans la contribution de Michel Peraldi. La rencontre entre un espace et des entrepreneurs migrants permet de mettre à l’épreuve la thèse de l’ethnologue économique selon laquelle l’entrepreneuriat joue d’abord sur la déterritorialisation et sur l’enchaînement de transgressions (légales, frontalières, sociales). Et précisément la rue donne bien à voir des processus de disparition des commerces et des enseignes et d’effacement des activités économiques, qui, vus de la rue, peuvent s’interpréter comme un signe de déclin, mais qui sont, du point de vue de la migration, la trace des trajectoires commerciales.
Au-delà de la seule monographie d’une rue, cet ouvrage est incontestablement une contribution importante à l’histoire sociale de Marseille. La multiplication des temps et des échelles, l’attention aux mécanismes d’appropriation des espaces et aux processus de classement et de déclassement des habitants donnent des clés pour comprendre les dynamiques sociales à l’œuvre dans la cité phocéenne. Bien que se plaçant sous l’égide de Bernard Lepetit, l’entreprise monographie ne se place pas dans une perspective configurationnelle
[4]. Une telle perspective aurait sans doute permis aux auteurs de sortir de cette délicate question d’une rue « d’élite de second ordre », notion à la fois contradictoire dans les termes et trop dépendante d’une conception ordinale et unidimensionnelle des groupes sociaux, pour aller vers la compréhension des réseaux de relations et des interactions qui font la rue et en qualifient les usagers. À cette réserve près, cet ouvrage devrait constituer un modèle pour la recherche urbaine et témoigne d’un renouveau heureux d’une sociologie attentive aux inscriptions spatiales des activités sociales.
Pierre-Paul Zalio
Monique Sélim, Pouvoirs et marché au Vietnam, vol. 1 : Le travail et l’argent, 282 p. ; vol. 2 : Les morts et l’État, 302 p., Paris, L’Harmattan (Anthropologie critique), 2003
Les deux volumes publiés par Monique Sélim présentent dans une perspective ethnologique les transformations socioéconomiques du Vietnam contemporain après l’instauration en 1986 du « socialisme de marché » (doi moi). Le premier volume est consacré à l’étude des changements récents survenus dans l’organisation de trois entreprises vietnamiennes et dans l’habitat de leurs employés, tandis que le second aborde le nouveau marché religieux.
Ce travail s’inscrit dans le programme de recherche d’une ethnologie française de l’entreprise qui propose deux axes d’investigation : d’un côté, l’examen des mutations structurelles de l’organisation du travail et les axes de rehiérarchisation et de déhiérarchisation des strates en jeu dans leur rapport avec les ressources sociales, politiques, économiques ; de l’autre côté, l’analyse des modes de gestion et d’évasion des acteurs face aux contraintes subies (les productions imaginaires) (Gérard Althabe et Monique Sélim, Démarches ethnologiques au présent, l’Harmattan, 1998, p. 155). Considérant l’entreprise comme un champ social particulier dont la compréhension interne se révèle inséparable des sphères où les acteurs se disséminent dès que les exigences du travail sont levées, ces ethnologues français tentent de « sortir de la monade de l’entreprise pour comprendre l’acteur dans une pluralité d’appartenances » (Journal des anthropologues, n° 43-44, 1991, entretien avec Gérard Althabe). De ce fait, leur dispositif d’enquête est généralement constitué par l’observation minutieuse de plusieurs contextes d’action (lieu de travail, lieu de résidence, lieu de culte, etc.) et par le recours extensif aux entretiens avec les acteurs rencontrés sur ces lieux.
Bénéficiant d’une importante expérience ethnologique cumulée sur divers terrains (France, Bangladesh, Laos), M. Sélim a réalisé au Vietnam une enquête empirique impressionnante. Malgré une surveillance politique très pesante, elle a conduit trois cents entretiens durant son séjour de deux ans dans le Nord du pays. Les propos des personnes interrogées occupent une large place dans son texte puisque les histoires de vie et la description ample de diverses interactions sont censées contribuer mieux que d’autres méthodes au « dévoilement des rapports microsociaux en jeu et du sens conféré par les acteurs à leur situation quotidienne bouleversant les habitudes » (p. 26). Car si l’ouverture au marché du Vietnam est évaluée positivement par certains économistes, la réalité de l’alliance hétérodoxe entre communisme et libéralisme semble marquée par de multiples contradictions : la principale tient à ce que, initiateur du marché et instance d’autorité et de référence dans le champ des pratiques culturelles et des représentations des entités symboliques, l’État-parti vietnamien possède une légitimation aux multiples facettes. L’ethnologue française s’attache justement à déchiffrer au concret les contours ambigus de la transformation de la domination du politique dans le cadre du « socialisme de marché ».
Dans un premier temps, M. Sélim montre comment la domination du politique se trouve en constante transformation sous l’influence d’un marché aux injonctions lourdes et diffuses. Les diverses formes de cette domination du politique sont étudiées dans le premier volume de l’ouvrage à travers l’exemple de trois restructurations d’entreprises d’État. Si le cas d’une grande entreprise du textile, distinguée à plusieurs reprises par la décoration de « héros du travail » pour ses résultats économiques exceptionnels, révèle un vrai appareil de contrôle politique de la productivité individuelle des ouvriers, les deux autres entreprises présentées semblent diluer leurs moyens politiques pour se rapprocher d’une rationalité économique à court terme où la main-d’œuvre est un tiers négligeable (p. 277). Les rencontres de l’ethnologue avec les salariés de ces entreprises exposent également la labilité des constructions statutaires et des promotions dans le contexte d’une rehiérarchisation du corps social sous l’emprise des rapports marchands. Ainsi, on s’aperçoit que la différenciation sociale devient de plus en plus ostensible dans l’accès aux biens de consommation, une situation observée avec beaucoup d’acuité par l’auteur sur plusieurs sites urbains.
Dans le deuxième volume de l’ouvrage M. Sélim s’intéresse aux croyances et aux promoteurs de l’imaginaire qui sous-tendent l’installation du marché et facilitent sa pénétration dans la société vietnamienne. Après le renouvellement idéologique imposé par la chute de l’URSS, afin de maintenir une adhésion minimale de ses citoyens, l’État-parti vietnamien tente d’imposer aujourd’hui une reconstruction idéologique de la culture nationale comme instrument de défense contre les effets subversifs des réformes économiques. Pourtant, entre l’exploitation marchande des croyances et l’édification positive de l’identité culturelle vietnamienne, l’État-parti trouve difficilement le juste milieu car il est désormais incapable de postuler quelles sont « les bonnes croyances ». Le culte de Lieu Hanh, les devins-voyants et les médiateurs des morts représentent les champs d’investigation de ce deuxième volume qui complète d’une façon originale cette enquête sur la transformation de la domination du politique au Vietnam.
En dépit de l’intérêt ethnologique indéniable de Pouvoirs et marché au Vietnam, nous souhaitons attirer l’attention sur un point qui nous semble important. Nous regrettons l’absence d’une réflexion plus approfondie sur les restructurations des entreprises vietnamiennes. Aperçues uniquement à travers les témoignages mélangés des acteurs, les nouvelles formes d’organisation du travail restent relativement opaques (à l’exception notable des modalités de recrutement des ouvriers). Mais la surveillance politique rend improbable l’accès à d’autres sources d’information (statistiques, archives commerciales, documents internes du Parti, etc.) et c’est pourquoi nous apprécions beaucoup la tentative de l’auteur de mettre en perspective les changements dans l’entreprise et les changements dans le champ religieux afin de donner plus d’épaisseur à son analyse des bouleversements socioéconomiques du « socialisme de marché ».
Alina Surubaru
Paul-André Rosental, L’intelligence démographique. Sciences et politiques des populations en France (1930-1960), Paris, Odile Jacob (Histoire), 2003, 365 p.
En à peine trente ans, la démographie s’est imposée en France comme la discipline scientifique légitime sur les questions de population, jouissant d’une large reconnaissance internationale et dotée de son propre institut de recherche, l’Ined. Restituer les cheminements institutionnels et scientifiques qui ont conduit à cette réussite est l’ambition du livre de Paul-André Rosental, qui donne ainsi à la démographie une place restée longtemps vacante en histoire des sciences, dont elle fut tenue à l’écart tant par les polémiques que les enjeux idéologiques. C’est en effet l’histoire d’une discipline qui s’est formée dans le giron des idéologies nataliste et eugéniste, qui fut soutenue par le régime de Vichy, puis qui contribua dans l’immédiat après-guerre à une politique migratoire sélective sur la base de critères ethniques. Sans chercher à minimiser ces compromissions, l’auteur rappelle qu’un tel contexte a longtemps favorisé les travaux développant des visions finaliste et continuiste de cette histoire, au détriment d’une recherche qui historicise les notions et restitue les configurations relationnelles.
Deux fils conducteurs structurent l’ouvrage : l’un porte sur la genèse des institutions consacrées à la population, l’autre suit la notion de « population » à travers les institutions qui la façonnèrent, et les élaborations théoriques des sciences sociales et biologiques. L’ouvrage débute avec la création en 1939 du Haut Comité de la population, première instance qui lui est consacrée et qui signe la réussite auprès des élites de l’État, du lobby nataliste. Cette étatisation est décisive : elle ouvre la voie à une première politique de population, et surtout elle fournit à une nouvelle génération de hauts fonctionnaires, un thème jugé porteur pour leur carrière, que certains poursuivront durant la décennie suivante. Ainsi la « population » est d’abord un objet essentiellement construit par les élites administratives, et encore peu présent dans le monde savant. La création de la « Fondation Carrel », effective à partir de la fin de 1942, fait de la « population », l’objet, pour la première fois, d’un institut scientifique. Institut incarnant l’idéologie de Vichy et développant une conception eugéniste de la population, il reste pourtant un assemblage de petites équipes, dont celle de démographie, nouvelle discipline parmi les sciences de la population. Sur la base de cette seule ressemblance formelle, on a identifié hâtivement la fondation Carrel comme l’antécédent de l’Ined créé à la Libération. La recherche de P.-A. Rosental, qui s’appuie sur les archives de la fondation, jusque-là inexploitées, révèle que le maintien de cette nouvelle discipline tient plutôt à une combinaison relationnelle qui s’est avérée durable. En réinsérant les acteurs dans l’environnement institutionnel ouvert et incertain de l’immédiat après-guerre, et à rebours de l’histoire des idées longtemps prééminente sur ce sujet, il montre comment les discours sur la famille et la natalité, étaient avant tout des prises de position dans un environnement marqué par la rivalité pour l’accès à des postes de direction. Ainsi, des liens consolidés sous l’Occupation, notamment entre Sauvy et Debré permirent d’infléchir les rapports de force en leur faveur. La création de l’Ined en 1945, et sa direction confiée à Sauvy, s’inscrivent dans ce contexte, et conduisent à nuancer la thèse de la continuité institutionnelle. La rupture avec la période de l’avant-guerre est d’ailleurs affirmée avec la vocation que Sauvy donne à l’Ined à sa création, de service d’information démographique, et qui répond à une nouvelle vision régulatrice de l’activité économique. P.-A. Rosental situe dans ces circonstances fondatrices, la combinaison spécifique déclinée par l’Ined entre science et politique, et interroge historiquement cette séparation. Il enrichit ainsi les travaux récents qui ont renouvelé l’histoire de la statistique administrative, en soulignant la tension constitutive de celle-ci entre ses missions de connaissance et d’action. Mais si les activités de l’Ined peuvent être appréhendées dans cette histoire longue, elles présentent néanmoins durant la période de l’immédiat après-guerre, une spécificité qui n’en relève plus : cette première fonction d’expertise se trouve associée à une recherche théorique très poussée, qui s’y est surajoutée dans un second temps. On mesure là l’apport de la démarche historiographique de P.-A. Rosental qui interroge les montages institutionnels et les cohérences construites après-coup. Remontant à la période de l’entre-deux-guerres, il replace les premières élaborations théoriques de la « population » réalisées par des chercheurs aux États-Unis, dans le contexte de la montée du Birth Control, qui en a fait une question politique majeure. Objet commun à diverses disciplines, (l’économie, la biologie, la statistique, etc.), la « population » reçoit une première formalisation mathématique avec le modèle du biologiste R. Pearl, qui va ainsi apporter à ce milieu scientifique hétérogène, un cadre unifiant. La simplicité du procédé qui représente par une courbe logistique le rythme de croissance de n’importe quelle population, et qui peut être utilisé par les tenants des différents courants idéologiques, explique aussi son succès. C’est dans ce contexte que prend forme la théorie démographique d’un autre biologiste, Lotka. Comme le rappelle Rosental, la formalisation théorique de Lotka s’inscrit dans une définition déjà ancienne de la démographie, celle de Bertillon au xixe siècle, qui appréhende la « population » à partir des relations internes entre ses deux grandes composantes, natalité et mortalité. Lotka formalise mathématiquement ces relations, et fournit un système théorique doté de fortes capacités explicatives et prédictives. Il ne s’agit plus d’ajustement mathématique de données observées, comme dans le modèle de Pearl, mais déjà d’un programme de simulation de l’évolution des populations. Avec ce socle théorique, la démographie va gagner son autonomie disciplinaire et sa légitimité scientifique vis-à-vis des autres sciences, ainsi que des décideurs politiques.
Comment cette identité scientifique acquise outre-atlantique dans un contexte politique particulier, va-t-elle alors se transmettre aux démographes français et se concilier dans l’immédiat après-guerre avec la première mission de l’Ined de producteur d’informations ? L’adoption rapide de la démographie analytique de Lotka par un noyau de jeunes chercheurs de l’Ined, ne suffit pas à l’expliquer, souligne. Rosental, parce que les perspectives de recherche fondamentale ainsi ouvertes les éloignaient au contraire de la demande d’expertise adressée à l’Ined. Une occasion particulière va permettre aux deux activités de se croiser et d’être conciliées : elle est fournie par l’entremise d’une petite spécialité, la démographie historique, et l’action d’un chercheur, Louis Henry. Exemple captivant d’histoire improbable que le livre nous offre là. D’abord la fondation de cette spécialité n’a au départ aucun lien avec la discipline historique, mais renvoie à l’actualité politique constituée par les incertitudes sur la hausse de la fécondité (dénommée ultérieurement baby-boom) qui s’observe dans l’immédiat après-guerre dans la plupart des pays industrialisés, et sur ses conséquences économiques. Interrogée dans le nouveau cadre théorique de Lotka, cette hausse conduit les démographes à renouveler et complexifier l’appareil méthodologique et statistique utilisé jusque-là dans la mesure de la fécondité. Puis les préoccupations qui naissent presque simultanément autour de l’explosion démographique des « pays du Sud », vont fournir un prolongement à ces questions de méthode. À partir de ce double contexte, on comprend alors comment la fécondité et la contraception deviennent des notions pivot articulant les différentes recherches, et d’où vont émerger alors des distinctions opératoires comme celle entre populations contraceptrices et non contraceptrices, recoupant celle entre pays occidentaux et pays du Sud. Elle permet aux démographes de l’Ined de lier leurs travaux à des enjeux internationaux, échelle à laquelle ils trouveront une légitimité scientifique et des justifications fortes de leurs activités auprès des financeurs. Une fois la genèse de la démographie historique replacée dans cet espace structuré par les enjeux politiques, Rosental insère dans un second temps les enjeux scientifiques, et sa démonstration est lumineuse : revenant à Louis Henry, il rappelle que celui-ci formé à la démographie analytique, ne s’intéressait pas prioritairement aux questions de mesure, mais à construire un modèle théorique qui puisse rendre compte des fluctuations de la fécondité à partir de ses mécanismes, puis à définir des régimes de fécondité. Il forgera ainsi la notion de « fécondité naturelle », pour décrire une situation sans limitation des naissances, et distinguera divers déterminants biologiques et socioculturels de la fécondité. C’est à ce niveau seulement que se posa pour Henry la question des données permettant d’évaluer ces paramètres. L’insuffisance des statistiques sur les populations du Sud le conduisit à se reporter sur les populations européennes de l’époque moderne, la démographie historique trouvait dans leur passé un champ d’expérimentation inespéré, et pénétrait ainsi dans le domaine de l’historiographie.
Dense, d’une grande rigueur méthodologique, mais écrit aussi sous la forme d’un récit palpitant, le livre de Rosental est incontestablement un ouvrage de référence, pour l’histoire de la démographie en particulier, mais aussi celle des rapports entre sciences sociales et politique.
Morgane Labbé
Jean-Luc Bonniol et Maryline Crivello, Façonner le passé, représentations et cultures de l’histoire, xvie-xxie siècle, Presses universitaires de Provence, (Le temps de l’histoire), 2004, 302 p.
Cet ouvrage rassemble seize contributions d’historiens, archéologues, ethnologues et professionnels de la culture présentées lors d’un séminaire de recherche organisé de 1999 à 2003 à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme d’Aix-en Provence. Il s’inscrit dans les chantiers historiographiques respectivement initiés par Pierre Nora et Roger Chartier en interrogeant les usages, appropriations et représentations du passé sur un mode qui, naturellement, lui est propre.
La volonté du détour par l’histoire moderne (Michel Vovelle, Marlene Albert-Llorca, Jean-Luc Arnaud) ou le xixe siècle (Martine Lapied) pour attester que le désir de recréation permanente du passé n’est pas l’apanage de notre fin de siècle constitue une première originalité de la démarche adoptée ; quand même bien la majorité des contributions concernent le très contemporain. Laissant alors ouverte, en débat, la question de son éventuelle spécificité rapportée aux constantes que suggère ce choix.
L’ouvrage s’autorise une excursion du côté des rites contemporains (le Panthéon, Patrick Garcia) ou de telle « machinerie mémorielle officielle » (le mémorial de Caen, Denis Maréchal) condamnés à innover pour tenter de répondre à des impératifs devenus plus nombreux et parfois contradictoires. Il se focalise toutefois sur des espaces ou des échelles d’une autre sorte, où les acteurs doivent se situer par rapport, face, contre, avec ou sans les grands récits, nationaux ou religieux. Ainsi, les Antilles (Danielle Bégot, Jean-Luc Bonniol) caractérisées par « l’absence d’un récit collectif qui aurait verbalisé son souvenir, en rapport avec l’impossibilité propre aux sociétés créoles, de se constituer un corpus mémoriel unifié ». Ou, plus nombreux, des villes ou villages de l’espace méditerranéen qui n’en finissent plus de façonner le passé à des fins qu’on pourrait qualifier d’identitaires mais dont les contributions soulignent qu’elles sont multiples, parfois en tension. Les fêtes ou scénographie urbaine qu’analysent Maryline Crivello, Sylvie Sagnes ou Régis Bertrand montrent que ces « bricolages identitaires et historiques peuvent être interprêtés comme des discours privilégiant l’exception, le repli et des résurgences de populisme mais aussi bien comme l’expression de diversités, revendiquant le droit d’“être ensemble” à travers des projets collectifs qui engagent l’avenir ». Ils ont, ici, pour fonction de localiser tel épisode majeur de l’histoire nationale en permettant à la culture historique commune à l’histoire nationale de prendre toute sa mesure par le biais d’un local festif, mieux à même d’agréger que le national commémoratif, en toutes circonstances et, bien sûr, à plus fort titre quand il peine à s’exprimer encore. Mais ils apparaissent, ailleurs ou ultérieurement, pour les vecteurs d’une identité qui ne parvient plus à s’affirmer sur d’autres modes, expression d’un régionalisme dont plusieurs contributions suggèrent qu’elle autorise une inscription dans des espaces d’une autre sorte. Ainsi Sylvie Sagnes qui estime que les catégories du « folklore » et de la « tradition » ne seraient pas tant sollicitées pour ce qu’elles introduisent de « typicité » et « d’ethnicité » locales que pour l’universalité de leurs manifestations par-delà les frontières de la région mais aussi bien de la nation. Ces finalités multiples autorisent de nouvelles questions : l’aire culturelle ici privilégiée présente-t-elle ou non des spécificités ? Est-elle homogène ou traversée par des clivages qui tiendraient au statut et à la nature – différent – des grands récits nationaux français et, moins facilement intégrateurs, espagnols et italiens ? Quel est le statut conservé de l’histoire développée à l’échelle des « petites patries » quand ceux-ci perdent de leurs vertus intégratrices ? Faut-il y voir un symptôme, parmi d’autres, de la fragmentation contemporaine, signifiée par la crise conjointe de l’école et de l’histoire dont cette dernière fut longtemps le vecteur majeur ? La condition d’une intégration d’une autre espèce, dans des espaces redéfinis ?
L’originalité la plus forte de l’ouvrage est toutefois parfaitement résumée par la photographie de couverture où deux mains nues pétrissent la glaise. En se focalisant sur l’étude des fêtes, de l’opéra, du théâtre (Deborah Puccio), de la scénographie urbaine, des musées (Jean Yves Boursier), de la statuaire ou de la peinture, les auteurs privilégient la « corporéité d’une histoire » (Jean-Noël Pelen) qui a peu à voir avec celle de l’historien en ce qu’elle se situe du coté de la sensation plus que du récit et suscite davantage la participation émotionnelle que l’attente d’une analyse. Ce sont en effet les expériences sensibles propres à donner corps à un passé traqué dans la matérialité des représentations qui retiennent l’attention. Passé « fabriqué à la demande », « physiquement retravaillé », « façonné par le truchement d’une matérialité mobilisée, faite d’images, de matières et de textures, d’objets, de corps statiques ou en mouvement », jusqu’à parfois tenter de se donner à (re)vivre, soulignent les contributions des archéologues Bernard Thaon et Philippe Jockey qui démontrent, avec humour la vanité du projet.
Jean-Luc Boniol montre avec talent pourquoi l’art et plus spécialement l’écriture poétique s’est substitué aux Caraïbes à l’histoire impossible. Le parti pris global de l’ouvrage suggère toutefois une dernière question. Le primat de l’histoire sensible constitue-t-il, pour ceux qui s’y adonnent mais tout aussi bien pour les auteurs de ces contributions, un pis-aller, le symptôme d’un manque, en politique en premier lieu ? Faut-il au contraire admettre, comme le suggère le bel « épilogue » de Jean-Noël Pelen qu’il « y a de multiples critères d’authenticité de la mise en récit (de l’histoire), de multiples moyens de la convoquer et de l’appréhender pour chaque fois en recevoir la vérité, laquelle n’est à chaque fois propre qu’à ceux qui la vivent et qui en respectent les critères, également propres, d’authenticité » ? Qu’il n’est de grand récit performant qu’incarné, lisible dans le vécu des individus ordinaires ? Que les voies permettant à « l’intimité du “je” » de se lier au récit objectivé du « nous » sont multiples par essence ? Signifiant alors la nécessaire victoire de Michelet sur ses successeurs méthodiques ? Une réponse de l’anthropologie que l’historien se doit de prendre en compte mais qui ne va pas sans le plonger dans un abîme de réflexion concernant sa profession et son statut social.
Danielle Tartakowsky
Yves Gaulupeau, Antoine Prost, Dessins d’Exode, Paris, Tallandier, 2003, 142 p.
Les dures années de la Seconde Guerre mondiale sont riches en témoignages de toutes natures. Journaux, récits, écrits littéraires, traces audiovisuelles, disent les facettes les plus diverses de la période. L’Occupation, la Résistance ou encore la déportation peuvent ainsi être appréhendées, nonobstant le flux fourni et continu de la production historienne, à travers un choix large et toujours croissant de mémoires ou souvenirs. Dans ce cadre, l’exode de 1940 dépareille quelque peu. Comme le fait remarquer Antoine Prost dans l’introduction de ce Dessins d’Exode, « sur les routes de l’exode, mitraillées par les avions en piqué, tout s’effondrait : une nation […], un régime […], une société […] Paradoxalement pourtant, nous n’avons guère de témoignages sur la façon dont les Français ont vécu ce traumatisme ». Ce juste constat une fois posé, l’intérêt des documents présentés et analysés dans ce bel ouvrage saute aux yeux. Il s’agit en effet d’une remarquable collection de dessins d’élèves de cours complémentaires sis dans les 12e et 13e arrondissements de Paris, réalisés sous l’égide d’Adrienne Jouclard, née en 1882 en Lorraine, à la fois peintre – « dans la lignée du fauvisme », précise Yves Gaulupeau – saluée par la critique de son temps, et professeur de dessin dans la capitale. Le public de ses activités pédagogiques est constitué de jeunes filles autour de leur quinzième année, se destinant notamment à la profession de modiste ou couturière. Triés sur le volet parmi les meilleures productions, les dessins conservés par Mlle Jouclard ne sont peut-être pas très représentatifs des aptitudes moyennes au dessin d’adolescentes de cet âge, mais leur intérêt est, on l’aura compris, ailleurs. L’artiste-enseignante propose en effet aux classes dont elle a la charge de composer sur leur quotidien : idée lumineuse qui, dans le contexte précité prend une dimension toute particulière. Le lecteur se trouve ainsi en présence de dessins beaux et soignés qui disent un peu la vie des Français pendant l’exode, sur lequel le livre est centré, mais aussi sur l’avant-guerre et les premiers temps de l’Occupation. Dessins d’exode est par suite une réussite éditoriale à plusieurs titres. D’abord, l’écueil du « beau livre » à l’intérêt surtout esthétique et illustratif est évité par le recours à des historiens reconnus, lesquels ne se sont pas contentés de poser quelques commentaires hâtifs en regard des images, mais ont pris la peine de rédiger des textes concis et accessibles. Ces éclairages ponctuels ont aussi le mérite de servir, de mettre en valeur les sources considérées. La nature de ces dernières est respectée, les reproductions sont de grande taille avec une haute qualité d’impression. Par ailleurs, le choix judicieux d’un papier mat et épais – type papier à dessin, précisément – procure un rendu exceptionnel aux œuvres sorties du semi-oubli des rayonnages archivistiques.
Ce n’est pas le lieu ici de passer en revue l’ensemble de la collection proposée. Toutefois, il importe de s’arrêter sur quelques travaux en particulier, afin de souligner l’intérêt de l’ensemble. Prenons la peinture du bal du 14 juillet 1938, effectuée par Mlle Brunet, qui peint les couples dansant au milieu des feux d’artifices, flonflons et drapeaux. Trompeuses apparences de joies populaires simples, révélées par une prise de recul de l’observateur qui, connaissant la suite des événements, perçoit comme une étrange prescience chez la jeune dessinatrice. Car la scène se passe bien évidemment de nuit et de ce fait une gangue de noir, occupant les deux tiers du dessin, enserre les infortunés danseurs. Ce noir semble bien vouloir dire, déjà, les temps sombres à venir, l’époque où les hommes seront prisonniers des Allemands, et les femmes d’interminables files d’attente… que les jeunes filles seront d’ailleurs amenées à figurer pinceau à la main le jour venu. Quant à la guerre et à l’exode, rien ne manque, des attroupements autour des affiches de mobilisation aux quais de gare congestionnés, des caves transformées en abris antiaériens à l’encombrement pathétique toujours, tragique parfois, des routes en mai-juin 1940. Les élèves de Mlle Jouclard ont elles aussi pris la route de l’exode, et en ont ramené des images fortes, choquantes, qu’elles jettent sur le papier. Les morts, les véhicules enflammés ne sont ni omis, ni refoulés, tout au contraire. Retraçant un bombardement sur une route de la Creuse le 15 juin 1940, Mlle Bureau commente ainsi son dessin : « un petit garçon qui avait vu sa mère tuée était accouru pour savoir ce qu’elle avait et s’est fait tuer en voulant se pencher sur elle. » Les victimes sont peintes sans fard, gisantes sur une route ocre jaune survolée d’un avion gris sans pilote d’où tombent les bombes. D’autres scènes similaires sont présentes, qui confèrent à ce livre une charge émotionnelle assez intense. Car concomitamment à un réel apport historique, inscrivant tout naturellement le contenu de ce livre en résonance avec certains passages de récits ou analyses connus tels que L’Étrange défaite de Marc Bloch ou 33 jours de Léon Werth, ces Dessins d’exode troublent aussi le lecteur contemporain au fait des tragédies de ce temps-là en disant avec une poignante simplicité le ressenti des Français d’alors.
François Bouloc
Christophe Prochasson et Anne Rasmussen (éd.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2004, 360 p.
Sur le thème général du vrai et du faux dans la Première Guerre mondiale, un séminaire de l’EHESS a rassemblé des auteurs confirmés ou débutants qui ont résumé leurs travaux antérieurs (Olivier Forcade, par exemple) ou en cours (André Loez) dans l’optique de la problématique proposée. Ceux qui ne l’auraient pas lu ailleurs y trouveraient aussi l’article de Jean-Jacques Becker sur l’opinion française lors de la mobilisation. La publication de l’ensemble ne donne évidemment pas un résultat d’une cohérence parfaite, mais il serait absurde de faire un tel reproche à un livre collectif composé de quinze apports individuels. Au-delà de ceux-ci, le livre fournit des éléments utiles pour une réflexion sur trois aspects : le retour de la propagande ; l’ambiguïté de l’expression « culture de guerre » ; la place et le sens de l’œuvre de Jean Norton Cru.
À juste titre Olivier Forcade évoque les interactions permanentes entre propagande et censure, qui forment un véritable « système », un « quadrillage », un « maillage », aboutissant à « l’arraisonnement des opinions publiques », et John Horne dit que « le rôle manipulateur de la propagande est d’autant plus nocif qu’il se cache sous les formes du débat honnête ». Aucun historien sérieux n’avait prétendu que tout venait de l’État. La société politique et la majorité des journaux ont adhéré au système. Les Français s’y sont résignés avant de s’en détacher par le rejet et les stratégies de contournement. À partir de 1916, John Horne note « un rôle plus accentué de l’État dans la remobilisation de pays affligés par une lassitude croissante ». La surinterprétation d’une boutade de George Mosse avait conduit certains à contester ce que l’historiographie avait dit de la propagande et de la censure. Voilà qu’on remet les pieds sur terre, on ne peut que s’en réjouir.
Dans le livre, on pouvait s’attendre à de nombreuses mentions de la notion médiatique de « culture de guerre ». Or, en dehors de l’introduction signée par les deux directeurs du volume, l’expression ne figure que dans trois communications. Cela suffit cependant pour en montrer l’ambiguïté. Pour Christophe Prochasson et Anne Rasmussen, la « culture de guerre » est l’ensemble de toutes les représentations des contemporains en temps de guerre puisque la notion englobe le refus et la contestation. Ailleurs, Christophe Prochasson avait écrit que les « lancinantes litanies contre la guerre et ses souffrances » sont « parties prenantes » de la « culture de guerre ». Ici, on nous dit que « la défiance généralisée semble avoir caractérisé la culture de guerre », défiance entre les citoyens et l’État, les soldats et les officiers, le front et l’arrière, etc. Nous sommes loin d’une homogénéité. On apprend aussi que la « culture de guerre » aurait émergé durant le conflit. Elle ne serait donc pas la matrice de la guerre, comme une autre définition le laisse entendre. De son côté, John Horne prend la précaution de parler de « cultures de guerre », au pluriel et entre guillemets. Il insiste sur l’articulation entre les représentations et l’expérience et il montre comment la diabolisation de l’ennemi est une technique de mobilisation. André Loez se sent obligé de préciser à quelle définition de la « culture de guerre » il se réfère : « la manière dont les façons de sentir et de penser sont altérées en profondeur par le conflit. » Son article évoque « la recherche des espions et le spectacle de la guerre dans Paris bombardé » et montre comment ce trait culturel de la population parisienne (une « société de spectateurs ») subsiste et s’adapte aux nouvelles conditions. Finalement, on revient à des choses simples : dans des cultures forgées sur le long terme, la guerre a développé les représentations manichéennes ; elle a suscité un discours de haine et de patriotisme plus ou moins accepté par les différentes catégories sociales et les individus, et selon les moments. Il convient aussi de faire la part de la « langue de bois » dans ce discours et dans les réactions de ceux à qui il était destiné. Renaud Dulong nous y invite dans son texte qui occupe la dernière position dans le livre et qui répond vigoureusement au précédent, de Christophe Prochasson lui-même, sur ce personnage fondamental, et embarrassant pour certains, qu’est Jean Norton Cru (qui a analysé trois cents récits de combattants parus entre 1915 et 1929 dans un grand livre, Témoins, et un plus accessible, Du témoignage).
Quel besoin avait Annette Becker d’insister sur l’absence du mot « obus » dans l’index des matières de Témoins…, alors que tout le livre détruit la légende de l’emploi fréquent de la baïonnette, montre le rôle décisif de l’artillerie et l’angoisse des fantassins sous le bombardement ? Plus grave, Christophe Prochasson revient sur une prétendue proximité entre Paul Rassinier et Jean Norton Cru. Que les négationnistes exploitent à leur façon le souci de critique du professeur de Williams College, qu’ils refusent de voir quel contresens ils commettent, c’est leur affaire et leur fonds de commerce. Mais les historiens ? Non, on ne peut pas dire que « chez l’un et l’autre [Rassinier et Cru], le témoin est par nature suspect ». C’est exactement le contraire pour Norton Cru. Un historien devrait d’abord lire les 727 pages de Témoins… et les 134 pages de l’anthologie reproduite dans la première édition de Du témoignage, ensuite accepter de comprendre que toute l’œuvre de Norton Cru, comme il le dit lui-même dès la page 13 du gros livre, a pour but de montrer la valeur des récits de guerre de « ceux qui l’ont vue de plus près », qui constituent « une manifestation unique de la pensée française, un accès de sincérité collective ». Notices, confrontations d’extraits, pages retenues dans l’anthologie font ainsi connaître 65 bons ou très bons témoins, mais aussi les notations justes présentes dans des œuvres plus discutables. Le texte de Renaud Dulong vient heureusement reconnaître l’importance et la valeur de l’œuvre de Norton Cru, mise au point indispensable que seul un combattant pouvait mener à bien. « Témoins, écrit Renaud Dulong, s’adressait aussi au grand public en lui démontrant la partialité de la peinture officielle de la guerre, et en l’invitant à prendre connaissance de la réalité, telle que l’avaient vécue ceux qui l’avaient faite. » Ceci est bien vrai ; on est loin de l’expression « le témoin est par nature suspect » qui est du domaine du faux.
Rémy Cazals
Jérôme Penez, Histoire du thermalisme en France au xixe siècle : Eau, médecine et loisirs, Paris, Economica, 2005, 334 p.
Originaire lui-même d’une station thermale, Châtel-Guyon dans le Massif Central, l’auteur de ce livre a déjà publié une monographie concernant cette station
[5]. Élargissant son point de vue, Jérôme Penez propose ici une synthèse du phénomène du thermalisme dans la France entière, afin d’expliquer la « fièvre thermale » du
xix
e siècle. L’approche adoptée est celle de l’histoire sociale et culturelle et le titre du livre résume bien les axes principaux de l’analyse ; il s’agit de comprendre l’apport spécifique des transformations dans la culture médicale et la culture des loisirs dans le succès du thermalisme entre le début du
xixe siècle et 1914, quand les principales infrastructures thermales sont achevées. Si le mot thermalisme apparaît peu avant 1914, l’auteur l’utilise néanmoins dans son sens le plus large qui est « l’exploitation des stations où jaillissent des eaux minérales » (p. 4), pas seulement l’emploi médical de l’eau minérale. Ainsi il est question de comprendre le phénomène dans ses multiples dimensions aussi bien touristiques que médicales.
Le livre est divisé en cinq longs chapitres ; les deux premiers plantent le décor du thermalisme en analysant le nombre de stations, leur fréquentation et les caractéristiques sociales de la clientèle. Les trois chapitres suivants prennent pour objet la médecine, les loisirs, puis la variété des représentations du thermalisme. L’auteur s’appuie dans sa démonstration sur une grande variété de sources comme les rapports du service médical des eaux minérales de France, les dossiers relatifs au thermalisme dans les départements où sont concentrées les stations (l’Allier, les Hautes-Pyrénées, le Puy-de-Dôme, la Savoie et les Vosges), les dossiers de certaines mairies (Aix-les-Bains, Châtel-Guyon et Vichy), les guides touristiques, les traités médicaux, les périodiques consacrés au thermalisme, les textes littéraires et les récits de voyage. Cette variété permet de dresser un portrait du thermalisme au xix
e siècle qui révèle sa diversité, diversité « qui s’impose comme l’une des dimensions principales de la reconstitution du phénomène thermal » (p. 315). Malgré cette conclusion qui semble peu problématique, Jérôme Penez affirme avec Gustave Flaubert, une unicité tout aussi centrale au thermalisme. Flaubert l’exprime ainsi : « Tous les établissements thermaux se ressemblent : une buvette, des baignoires, et l’éternel salon pour les bals que l’on retrouve à toutes les eaux du monde » (p. 317).
Incontestablement, l’analyse sociale et statistique du thermalisme, grâce au croisement de sources variées, constitue le point fort de ce livre dense, issu d’une thèse de doctorat
[6]. L’exploitation des archives départementales, municipales et du service des mines permet dans les premiers chapitres de dresser une cartographie des stations thermales, le nombre de communes possédant des sources minérales, le nombre de sources d’eaux minérales et la répartition géographique des curistes dans certaines stations, comme Bain-les-Bains, Plombières, Le Mont-Dore et La Bourboule. Cette cartographie relativise la « fièvre thermale » ; dès 1785, on dénombre 983 sources en France, le nombre de sources augmentant seulement dans la deuxième moitié du siècle avec une densification dans les petites communes de la moyenne montagne. La croissance du phénomène se mesure surtout par rapport au nombre de curistes. Se basant sur les estimations de médecins hydrologues, l’auteur considère qu’au milieu du siècle, le thermalisme concerne environ 100 000 personnes, en 1882 230 000 et 300 000 en 1892 (p. 34). Celles-ci sont composées au début du siècle par une majorité de clients du voisinage. L’augmentation du nombre de curistes dans la deuxième moitié du siècle est due à la fréquentation d’une bourgeoisie rentière et propriétaire, sans qu’on puisse pour autant parler de démocratisation de la clientèle. L’approche sérielle du phénomène se heurte à des difficultés liées aux sources fragmentaires et lacunaires ce qui justifie la mise en exergue de certaines stations pour lesquelles les données sont plus complètes.
Le cœur de l’ouvrage montre l’importance de la médecine et des loisirs dans la « fièvre thermale ». L’académie de médecine joue un rôle important en perpétuant une relation privilégiée entre thermalisme et médecine. Sous le Second Empire, les thermes vont afficher une spécialisation plus nette dans la guérison de telles ou telles maladies. De même, l’essor des loisirs (promenades, jeux, musique, sport et, plus tardivement, le cinéma) en conjonction avec la montée de l’hygiénisme contribue indéniablement au succès du thermalisme dans la deuxième moitié du siècle. Ainsi les stations deviennent l’objet de déplacements touristiques, avec la création du premier syndicat d’initiative à Cauterets en 1884 et la production de guides qui agissent de manière publicitaire. En terminant le livre avec un chapitre sur les représentations du thermalisme, l’auteur montre de manière convaincante à quel point le phénomène a pénétré la société française, par le biais de la littérature, la poésie et le théâtre.
Si l’auteur démontre l’importance du phénomène, le livre souffre cependant d’un certain nombre de problèmes souvent trouvés dans des ouvrages issus de thèses. En plus de nombreuses répétitions, l’auteur tend à affirmer des phénomènes sans donner d’exemples pour les étayer. Ainsi le thermalisme fait l’objet de nombreuses caricatures, selon J. Penez, mais aucun artiste n’est mentionné, aucune image n’est étudiée (notons l’absence totale d’illustrations malgré un long chapitre consacré à l’image thermale). De même, l’auteur remarque que l’imagerie publicitaire insiste sur la présence féminine comme élément indispensable du thermalisme mais aucune analyse en termes de genre n’est proposée et la clientèle n’est pas analysée en fonction du sexe. De manière générale, l’auteur paraît plus sûr dans sa maîtrise des approches sociales, alors que l’histoire des représentations qu’il propose se heurte à des problèmes de méthodes et ne dégage finalement aucune problématique claire. Par rapport à l’ouvrage sur le même sujet de l’Américain Douglas Mackaman
[7] (absent des notes et de la bibliographie), celui-ci s’engage peu dans des débats historiographiques plus larges concernant l’identité bourgeoise, alors que les sources l’y incitent. Enfin un dernier reproche, à adresser sans doute à l’éditeur de l’ouvrage. La décision d’inclure dans la bibliographie uniquement les références ne figurant pas dans les notes de bas de page rend l’utilisation du livre par les chercheurs fort difficile. Le sujet du livre et l’ampleur des sources dépouillées méritaient un appareillage critique plus étoffé, des images et une liste des cartes, quitte à encourager l’auteur à plus de concision.
Rebecca Rogers
Frédéric Régent, Esclavage, métissage, liberté. La Révolution française en Guadeloupe. 1789-1802, Paris, Grasset, 2004, 510 p.
Voici un ouvrage qui devrait faire date dans le champ de l’histoire antillaise, car il s’attache à une période cruciale pour la constitution de la mémoire historique guadeloupéenne, mais relativement mal connue dans ses structures sociales profondes. Frédéric Régent y scrute, le long d’une séquence temporelle d’un peu plus d’une décennie (1789-1803), la condition et le destin, affectés par les événements révolutionnaires, de la fraction majoritaire de la population de la Guadeloupe minorée par le statut juridique et le préjugé colonial, à savoir les esclaves et les libres de couleur. Le cadre chronologique est clairement posé : 1789 voit les débuts de la Révolution tant en France qu’aux Antilles (où, dès septembre, les libres de couleur ont l’autorisation d’arborer la cocarde tricolore) ; l’année 1802 marque le terme de l’étude, lorsque, au mois de mai, la résistance des insurgés guadeloupéens est écrasée dans le sang par le corps expéditionnaire dirigé par le général Richepance, envoyé par le Premier Consul pour restaurer l’ordre ancien : dès la fin mai 1802 est rétablie la barrière de couleur dans les actes légaux ; en juillet 1802 un arrêté consulaire porte rétablissement de l’esclavage à la Guadeloupe, arrêté qui ne sera en fait promulgué dans l’île que le 14 mai 1803. Est clairement posé le problème d’une révolution qui, pendant plusieurs années, s’installe dans la contradiction entre un principe d’égalité proclamé entre tous les hommes et le maintien de l’esclavage, cela jusqu’au décret émancipateur de février 1794, alors que la période suivante est caractérisée par de difficiles ajustements entre l’évolution propre de la colonie, où s’affirment les hommes de couleur, et les tentatives de reprise en main de la métropole.
L’entreprise est originale par rapport à l’historiographie habituelle à la période révolutionnaire aux Antilles, qui relève essentiellement d’une histoire politique : elle se fonde en effet sur l’exploitation des données massives que peuvent fournir les actes notariés et, accessoirement, les registres de population (paroissiaux puis d’état civil, dénombrements…). Ce matériel permet une étude sociale, économique et démographique très fine de la population des esclaves et des libres de couleur (encore segmentée entre « anciens esclaves » et « anciens libres » après 1794), et offre au lecteur la découverte de territoires défrichés et ordonnés pour la compréhension. Les comportements politiques de cette population sont éclairés par l’utilisation d’archives plus classiques (correspondance et différents documents émanant des administrations coloniales).
Dans les premiers chapitres de l’ouvrage, qui concernent les esclaves, du début de la période jusqu’en 1794, F. Régent se focalise, pour donner une idée précise de leur condition, sur la documentation relative à la période, tout en balayant largement le xviiie siècle, ce qui lui permet de profiler des considérations évolutives, sans négliger le comparatisme avec d’autres îles. L’ensemble de l’univers servile est abordé, avec une attention minutieuse aux variations internes, en particulier en corrélation avec la couleur. Le texte est assorti d’excellents graphiques, organigrammes (organisation socio-raciale d’une habitation-sucrerie, p. 93) et tableaux très éclairants (portant par exemple sur le prix des esclaves selon l’âge et le sexe, ou sur les structures familiales). Les données présentées permettent d’alimenter le débat sur la créolisation des esclaves, autour de faits relevant de l’assimilation culturelle (charivaris, carnaval…), d’une éventuelle « résistance » et d’une adaptation-reconstruction face aux exigences de l’ordre colonial.
Dans le chapitre portant sur les gens de couleur libres jusqu’en 1793, F. Régent met en évidence le mode de formation de cette population, sa stratification interne (notamment en termes de catégories de métissage), son rapport au reste de la société et son dynamisme démographique. Là encore les données sont abondantes, permettant d’éclairer l’inégalité juridique que subit ce segment social, et la ségrégation dont il est l’objet. Comme en ce qui concerne l’organisation familiale des esclaves, la matrifocalité (place centrale de la mère dans la structure familiale) chez les Gens de couleur est bien repérée et présentée : les prolongements théoriques, par le recours à l’abondante littérature que le phénomène a suscitée dans les études sur la Caraïbe, restent encore cependant à construire.
Les derniers chapitres réintroduisent le récit et le mouvement dans l’exposé des faits : là réside peut-être le mystère de l’événement, qui éloigne à jamais le destin de la Guadeloupe de celui d’Haïti. Les planteurs des Petites Antilles, soucieux en effet de conserver leurs prérogatives sociales, ont vite fait appel à l’Angleterre, qui s’est emparée en 1793 des deux îles de la Martinique et de la Guadeloupe. Mais, dès l’année suivante, l’envoyé spécial de la Convention, Victor Hugues, réussit à récupérer la Guadeloupe (la Martinique restant sous domination britannique) et y promulgue le décret d’abolition de l’esclavage voté par la Convention : dès lors il fonde une bonne part de sa force militaire sur une levée en masse des anciens esclaves qui constituent l’essentiel des troupes révolutionnaires, alors que s’établit sur l’île un nouvel ordre social aux « trois couleurs de la liberté » (Noirs, Blancs et « Rouges »). Après le départ de V. Hugues en 1798, par deux fois, ses successeurs, trop enclins à une remise au pas de la Guadeloupe (Desfourneaux en 1799 et Lacrosse en novembre 1801) sont renvoyés de l’île, les hommes de couleur, occupant dès lors le devant de la scène politique. Pélage, ancien esclave né en Martinique, prend en main le pouvoir, aidé par un Conseil provisoire, et met en place un gouvernement socialement conservateur. Le corps expéditionnaire de Richepance débarque sur l’île quelques mois après le renvoi de Lacrosse, en mai 1802 : Pélage se soumet, alors que Delgrès et Ignace, officiers de couleur, décident de combattre jusqu’à la mort.
Ajoutons que cet ouvrage force le respect, dans le contexte commémoratif qui agite la Guadeloupe depuis quelques années (avec, en 1998, le cent cinquantenaire de l’Abolition et, en 1802, le bicentenaire du sacrifice des héros de l’insurrection). F. Régent ne peut en effet que rencontrer les problèmes de l’instrumentalisation de l’histoire et des usages politiques du passé (l’historien, étant de plus en plus sollicité dans les débats publics). Il sait affirmer sans ambages son « appartenance historique à la communauté étudiée », mais la passion induite par cette appartenance ne signifie pas pour lui un quelconque renoncement à une perspective critique. Loin de la langue de bois et des mythes qui encombrent certaines représentations du passé de la Guadeloupe, il sait à l’évidence tracer un chemin difficile mais nécessaire.
Jean-Luc Bonniol
[1]
Norbert Elias,
La solitude des mourants, Paris, Christian Bourgois, [1987], 1998 (traduction par Sibylle Muller de
Über die Einsamkeit der Sterbenden, Suhrkamp, 1982), p. 12
[2]
Voir Marcel Roncayolo,
Les grammaires d’une ville. Essai sur la genèse des structures urbaines à Marseille, Paris, EHESS, 1996.
[3]
Sur ce point, Pierre-Paul Zalio, « Mobilising local capabilities for a European economic project : the case of Marseilles »,
in Robert Salais et Robert Villeneuve (éd.),
Europe and the Politics of Capabilities, Cambridge, Cambridge University Press, 2004 : 91-108.
[4]
Sur ce point Paul-André Rosental, « La rue, mode d’emploi. Les univers sociaux d’une rue industrielle »,
Enquête, n° 4, 1996 : 123-143.
[5]
Jérôme Penez,
Dans la fièvre thermale. La Société des eaux minerales de Châtel-Guyon (1878-1914). Réussite et expansion d’une enterprise thermale, Clermont-Ferrand, Presses de l’université Clermont-Ferrand, 1994.
[6]
J. Penez,
L’alchimie thermale. Eau, médecine et loisirs, histoire du thermalisme en France au xixe siècle, thèse université de Paris VII, 2000.
[7]
Douglas Mackaman,
Leisure Settings. Bourgeois Culture, Medicine, and the Spa in Modern France, Chicago, University of Chicago Press, 1998.