2006
Genèses
Introduction
Clientélisme, caciquisme, caudillisme
Stéphane Michonneau
Depuis plusieurs années, les travaux des sociologues, des anthropologues et de bon nombre d’historiens se sont intéressés aux relations de pouvoir personnelles qui sont au fondement des sociétés et de la vie politique des xixe et xxe siècles. On a longtemps cru que ce champ d’investigation relevait uniquement des pays latins et constituait en quelque sorte une exception, pour ne pas dire un archaïsme politique. Trop longtemps, on a voulu identifier ces formes de pouvoir personnel à des sociétés rurales où dominaient les oligarchies foncières, l’armée et l’Église. Dans cette conception univoque de la modernité politique, le clientélisme a été analysé au mieux comme un dysfonctionnement, au pire comme un reliquat appelé à disparaître.
Des travaux innovateurs ont contribué à poser des hypothèses fortes qui conduisent à porter aujourd’hui un regard nouveau sur ce phénomène hybride. Ils montrent que le clientélisme est une médiation nécessaire et structurelle entre deux systèmes de représentations, deux modes de légitimation, deux principes d’action politique distincts mais le plus souvent coexistants. À son échelle, il concilie des rationalités politiques d’un genre différent dont il faut expliquer l’articulation.
Le présent dossier invite à réfléchir autant sur une notion que sur un espace. D’abord, les auteurs ont voulu explorer l’histoire d’une notion qui remonte aux origines du libéralisme : le choix des mots (clientélisme, caciquisme, caudillisme) et leur usage dans la vie politique montre que le clientélisme est mobilisé à l’appui de la thèse de l’anormalité politique par rapport à des régimes politiques érigés en modèle, en Europe et aux États-Unis. Ainsi, les mots servent à dresser un constat d’archaïsme et à disqualifier l’adversaire. Il se dégage des cas étudiés que la dénonciation du clientélisme fut bien un instrument de lutte politique au service d’une tentative de régénération politique qui, dans certains cas, encouragea le recours à des solutions autoritaires radicales. Le problème de l’archaïsme supposé du clientélisme fut purement de nature idéologique car l’idée de souveraineté du peuple n’exista longtemps que chez des élites restreintes qui avaient intérêt à bâtir un État. C’est bien du conflit entre les élites qu’il s’agit là.
Ensuite, les auteurs dessinent un espace politique où les problèmes sont communs. Loin de privilégier des principes culturalistes de longue durée qui gommeraient l’extraordinaire diversité des situations régionales, il s’agit de souligner les dénominateurs communs, aussi bien en Europe qu’en Amérique, de la question de l’établissement d’institutions politiques modernes et de la construction d’État-nation dans le contexte d’un effondrement des anciennes formes de légitimité politique, c’est-à-dire d’une révolution libérale commune. Dans des sociétés de l’interconnaissance, le clientélisme est une interface entre les communautés où priment les relations personnelles inégales fondées sur la réciprocité et l’État-nation. On voit se dessiner une forme de libéralisme original où le feuilletage des légitimités politiques s’incarne dans un personnage qui est l’émanation de la société locale dans un État faible à consolider. Une même conception de la majesté, la prééminence d’une vision moniste de la société, la conception du vote comme expression de l’unanimisme de la communauté politique, le pactisme sont quelques-unes des voies communes ébauchées ici. Pour qui veut appréhender le problème de l’articulation entre la société réelle et le cadre abstrait des institutions libérales, ces recherches abondent dans le sens de la prise en compte globale d’un espace qui, manifestement, est un lieu réel de comparatisme.
Pour Clément Thibaud, l’originalité du libéralisme hispano-américain incite à revisiter les outils d’analyse traditionnels du clientélisme. Il s’interroge sur l’universalité d’un phénomène qui, par-delà la diversité des situations américaines, pose le même problème : comment fonder une république moderne, fondée sur le peuple souverain et l’égalité des citoyens alors que la dissolution des légitimités admises conduit à un éclatement, à un fractionnement en cascade en d’innombrables territoires ? Le caudillo, chef de guerre, est à la fois le symptôme et le remède de cette dissolution. Dans ce cadre, il relève de la nécessité structurelle d’un système républicain en transition pris entre la désarticulation des légitimités corporatives et l’affirmation d’une souveraineté nouvelle à l’échelle de la nation. Il résout en quelque sorte une forme de schizophrénie politique et sociale.
Juan Pro Ruiz établit un parallèle saisissant entre les situations historiques espagnole et argentine, tout au long du xixe siècle. Il montre comment, dans un cas comme dans l’autre, le clientélisme surgit de la nécessité de résoudre les mêmes questions. Car en Espagne aussi, l’effondrement de la monarchie en 1808 pose le problème de l’articulation délicate des anciennes légitimités incarnées par les juntes et des nouveaux principes politiques édictés par les Cortes de Cadix. Les usages des termes de caciquisme en Espagne et de caudillisme en Amérique latine suivent un chemin parallèle, révélant la vision pathologique que certaines élites ont de la situation politique. Surtout, cet usage disqualificatoire est principalement le fait de ceux qui, sans pour autant se distinguer de ceux qu’ils dénoncent sur le plan des pratiques politiques, prennent le parti de l’État. Mais ce choix reflète à la fin du xixe siècle et au début du xxe, l’impasse du libéralisme qui, faute d’avoir su transformer la société à son image, s’est réfugié dans une certaine fiction démocratique.
Enfin, Jean-Louis Briquet nous conduit en Italie où le clientélisme s’est imposé comme une catégorie naturelle de compréhension de la vie politique, tant aux yeux des acteurs que des intellectuels qui se sont penchés sur le phénomène. Au xxe siècle, le terme permet de dénoncer des « maux » de nature différente : la corruption, le sous-développement du Midi, la mafia, la partitocratie, en un mot, la prétendue ingouvernabilité du pays. Comme en Espagne jusqu’à la Transition démocratique, le paradigme de la régénération sert à l’affirmation de certaines élites dans l’État. Mais en attribuant le clientélisme à une tare originelle de la vie politique, l’usage de cette catégorie permet d’esquiver une réflexion sur les fondements originaux de la démocratie italienne.
Ainsi, ce dossier invite à repenser le clientélisme en termes politiques sans laisser de côté une analyse sociale approfondie car, pour reprendre Clément Thibaud, le clientélisme « créa des médiations sociopolitiques concrètes » qui sont au fondement d’un ordre social et politique nouveau.