Genèses
Belin

I.S.B.N.
174 pages

p. 155 à 170
doi: en cours

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no 63 2006/2

2006 Genèses Bibliothèque

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Vincent Azoulay, Xénophon et les grâces du pouvoir. De la charis au charisme, Paris, Publications de la Sorbonne (Histoire ancienne et médiévale), 2004, 511 p.
La thèse de Vincent Azoulay, issue d’une analyse des œuvres de Xénophon, modifie profondément la vision convenue de la démocratie athénienne en plaçant au cœur de sa réflexion la question de l’inégalité politique et de l’autorité charismatique. Celle-ci, loin d’avoir été écartée par la Cité « par excellence », apparaît comme un élément structurant des relations de pouvoir. Certes l’angle d’approche est étroit, Xénophon n’est pas un penseur politique majeur de l’Athènes classique, néanmoins son témoignage, dont V. Azoulay reconstitue la cohérence, éclaire d’une façon nouvelle le politique et explique pour une part la collaboration des élites civiques avec l’autorité royale telle qu’elle se met en place à la fin du ive siècle avant notre ère.
Xénophon, athénien né vers 428 avant notre ère dans une famille sans doute assez aisée, se situe d’emblée dans le camp des conservateurs, voire des oligarques, à un moment où la démocratie athénienne déjà mise en péril par la guerre du Péloponnèse, subit par deux fois leurs assauts, en 411 et en 404. La restauration démocratique, malgré l’amnistie prononcée, semble pouvoir expliquer que, dès 401, il s’engage au service de Cyrus le Jeune, prince perse aspirant au pouvoir royal, puis au service d’Agésilas, roi de Sparte combattant le Grand Roi avant de se tourner contre les cités grecques révoltées contre l’hégémonie lacédémonienne. Xénophon combat alors aux côtés des ennemis d’Athènes et il est certain qu’au moins à cette date (394), il fut banni par sa cité. Installé à Scillonte sur un territoire offert par les Spartiates, il y fonde une famille et commence à écrire. La majeure partie de son œuvre est cependant rédigée après 369 lorsqu’il a été rétabli dans ses droits par sa cité d’origine après que celle-ci se fût rapprochée de Sparte. V. Azoulay trouve dans cet itinéraire original, constitué de multiples transgressions par rapport aux représentations convenues qui opposent radicalement Grecs et Barbares ou Athéniens et Spartiates, un fil directeur permettant de donner cohérence à ses écrits : déçu par les institutions de son temps, ces cités qui se disputent l’hégémonie sans pouvoir la garder, Xénophon serait à la recherche d’hommes exceptionnels dont le pouvoir pourrait assurer la sérénité des meilleurs. Il a rencontré, ainsi Socrate, Cyrus le Jeune qui évoque son aïeul Cyrus l’Ancien, fondateur de l’Empire perse, ou Agésilas. De ses expériences à leurs côtés Xénophon ferait émerger une nouvelle construction intellectuelle, celle du chef charismatique.
Reprenant à Max Weber l’expression de « domination charismatique » mais récusant le recours à une explication par le « ressenti » ou le « sentiment » qui ne ferait qu’entretenir le mystère du « grand homme », V. Azoulay choisit d’analyser les mécanismes qui fondent, du côté du chef, les stratégies de cette domination. Le terme de charis, utilisé bien avant Xénophon, semble une clef opératoire. Le terme désigne à la fois le pouvoir de séduction d’un individu ou d’un objet, mais revêt également la signification concrète de bienfait, lui-même toujours associé à la reconnaissance qu’il implique. Reprenant l’idée fondamentale de Marcel Mauss décrivant un système de prestations, don/ contre-don, à la fois libre et contraignant, et le modulant, après les analyses de Claude Lefort et de Pierre Bourdieu notamment, par l’intégration des différenciations sociales, V. Azoulay peut insister sur l’hétérogénéité fondamentale de la réciprocité : le récipiendaire occupe toujours une position dévalorisée sous la figure du vaincu ou de la femme. Il s’agit alors de débusquer les hiérarchies mises en œuvre dans ces relations, ce qui permet de rendre compte des écarts entre une « réciprocité équilibrée », bien rare, et une « réciprocité déséquilibrée », beaucoup plus fréquente.
« Il faut toujours rendre un bienfait que l’on a reçu », cette loi non écrite de la charis, énoncée par le Socrate mis en scène par Xénophon, valable autant pour les Grecs que pour les Perses, établit une sorte de connivence entre les élites sociales au-delà des différences ethniques et culturelles, et rompt avec l’idée d’un univers du politique qui, à l’époque classique, serait circonscrit à la cité. Si l’inégalité constitutive de ce rapport apparaît légitime dans les systèmes très hiérarchisés (royauté, armée), V. Azoulay souligne sa pertinence pour expliquer la démocratie athénienne. D’une part au sein de l’empire, les alliés doivent une gratitude infinie à la cité bienfaitrice. D’autre part au sein de la cité, les citoyens sont tenus par la puissance de la charis civique : construite par la prodigalité (la cité est bienfaitrice mais les riches citoyens le sont également à travers le système des liturgies, dons gracieux) ou la distribution d’éloges, la charis atteint sa plus grande efficacité dans le don de nourriture qui réunit ses trois vertus (munificence, honneur, sollicitude) et constitue le plus prestigieux des bienfaits accordé par la cité athénienne. Pourtant le propos de Xénophon n’est pas tant de démontrer la puissance de ces liens, construits entre les citoyens et cette cité qui leur est toujours antérieure, que de montrer comment cette puissance peut s’incarner en un seul homme.
C’est en s’inspirant des modèles de relation de cour (les Perses de Cyrus l’Ancien) que Xénophon subvertit la notion qu’Aristote placera, lui, au fondement des relations civiques, l’amitié (philia). Dans la mesure où la philia traduit les relations tissées à autrui et que celles-ci procèdent de la charis, le plus souvent dissymétrique, l’amitié chez Xénophon ne ressemble en rien à la relation d’égalité politique que décrit Aristote. La différence fondamentale réside cependant moins dans la différente appréciation de l’égalité dans l’amitié que dans le déplacement, chez Xénophon, de la philia à la philanthrôpia. L’amitié se pense comme un amour infini de l’humanité, qui n’attend rien en retour car ne vise aucun individu particulier. Il suppose l’inégalité fondamentale de tous les hommes face au chef, seul dispensateur de bienfaits. Celui-ci, dont l’apparition peut être ritualisée à l’image d’une épiphanie divine – telle celle de Cyrus l’Ancien à la cour perse – est finalement le seul à pouvoir manifester de la philanthrôpia pour tous les sujets collectivement. De la philia politique, entre membres de la communauté, il n’est même plus question.
Xénophon, en mettant au cœur de sa réflexion politique les prestiges du don et les séductions de l’apparence valorise, on l’aura compris, le rôle historique du grand homme. Mais la domination de celui-là, apparaît, grâce à l’analyse de V. Azoulay, comme le résultat d’une construction bien humaine procédant de techniques éprouvées, au premier rang desquelles il faut placer l’échange de bienfaits et d’un savoir-faire de la mise en scène que la démocratique Athènes était loin d’ignorer. En portant attention vers ce qui produit le charisme et non vers le ressenti des dominés, V. Azoulay participe à la délimitation d’un chantier historique aujourd’hui prometteur, celui de la « politique des émotions ». Si Xénophon témoigne de l’intérêt que pouvaient porter certaines élites de la cité à un pouvoir fort de type royal, il manifeste aussi que cette politique des émotions se construisait déjà au sein de la cité dans les relations interpersonnelles des citoyens et dans celles qui unissaient chacun d’eux à la communauté.
Violaine Sebillotte-Cuchet
Peter Garnsey et Caroline Humfress, L’évolution du monde de l’Antiquité tardive, Paris, La Découverte (Textes à l’appui) 2004, 295 p.
L’ouvrage présente sous la forme de chapitres thématiques (le pouvoir impérial et les institutions, le droit, les catégories sociojuridiques, le ravitaillement, la religion, la famille et la morale) une des premières synthèses, accessible à un large public, de lecture facile, sur l’évolution du monde antique du iiie au vie siècle, à cette époque dite de l’Antiquité tardive qui fait depuis quelques décennies l’objet d’un intérêt croissant. S’appuyant sur une documentation essentiellement littéraire, où lois impériales et textes extraits des Pères de l’Église tiennent une place prépondérante, les auteurs insistent, contrairement aux idées anciennes d’un déclin ou d’une crise du monde classique, sur la continuité et l’enracinement des structures traditionnelles hellénistiques et romaines : un cadre politique impérial hérité du ier siècle, une société marquée par les anciens clivages sociojuridiques binaires (libres/esclaves, citoyens/barbares, puissants/ faibles) et par des pratiques relationnelles qui perdurent (patronage des puissants, l’évergétisme des notables municipaux), dans un monde où la majorité de la population, les ruraux, travaille pour nourrir une minorité de citadins. Une forme de severitas y régit les relations sexuelles et familiales où le discours chrétien n’entre pas en contradiction avec la tradition. Quant au « paganisme », la diversité de ses formes et l’évolution de ses pratiques comme de son discours religieux, lui permettent une survie plus durable qu’on ne l’a cru.
Mais en même temps les auteurs dégagent un certain nombre de grands traits qui esquissent lentement la spécificité de l’Antiquité tardive, plutôt qu’une véritable rupture avec l’époque classique.
Le pouvoir impérial sort renforcé des difficultés du iiie siècle : son autorité passe avant tout par la sacralisation de la personne du prince dont la légitimité est désormais pour les païens comme pour les chrétiens, depuis Constantin, fondée sur l’élection divine. La volonté de contrôle de l’État s’accentue ; elle se traduit à partir des réformes administratives et militaires de Dioclétien, par un gonflement considérable de la bureaucratie centrale et régionale, et par l’intervention répétée de la loi impériale dans les domaines les plus divers. Les auteurs contestent l’idée que s’y manifeste un droit « vulgarisé », dépourvu des assises théoriques de la science juridique classique, imposé à travers une justice uniformément brutale et corrompue : ils mettent au contraire en évidence l’évolution « constructive » du droit commun tardif que vient enrichir, à partir de Constantin, la pratique nouvelle du tribunal épiscopal. Dans une société de plus en plus hiérarchisée, la loi tend à maintenir chacun à sa place, sans pour autant empêcher une mobilité parfois plus grande qu’aux époques précédentes ; mais le déséquilibre de la pyramide où une petite minorité de puissants, titrés, dotés de fortunes parfois considérables, « clarissimes » passés à un moment ou un autre par la haute fonction publique, domine la base démesurément élargie qui rassemble la masse des inférieurs (ruraux pour la plupart) où la condition des hommes libres tend à se rapprocher de celle des esclaves, se trouve accentué par l’affaiblissement de la position des notables municipaux (curiales) accablés de charges par l’État. L’intervention impériale dans la vie économique devient plus fréquente mais elle concerne surtout, outre les dépenses militaires, le ravitaillement des capitales et de quelques grandes villes, soit sous forme d’intervention directe soit, en cas de pénurie, par pression sur les notables évergètes dont l’action vient alors à se confondre avec celle des évêques capables eux-mêmes de générosités destinées à des citoyens (évergésies) mais soucieux surtout désormais de charité à l’égard des humbles. De plus en plus intégrée à la cité, l’institution ecclésiastique incite le pouvoir à légiférer plus souvent que par le passé dans un domaine religieux où la diffusion du christianisme s’accompagne d’une démocratisation de la théologie et de la popularisation des rivalités sectaires. Il faut définir des frontières entre le licite et l’illicite, exclure les hérétiques plus souvent que les païens. Ces derniers ne voient condamner leurs pratiques principales (sacrifices, offrandes) que sous Théodose en 392, mais le « paganisme » qui a beaucoup évolué depuis le iiie siècle survit sous d’autres formes et la christianisation des pratiques religieuses reste encore très approximative. On aurait donc tort d’aborder l’histoire religieuse de cette période sous l’angle d’une opposition brutale et simpliste entre païens et chrétiens. L’impact de la morale chrétienne dans ses aspects novateurs par rapport à la tradition classique (la place de l’enfant, la valorisation de l’humilité) reste difficile à mesurer dans une documentation tirée essentiellement du discours des prédicateurs. Mais à travers la tentation ascétique (libératrice pour les femmes) et la charité institutionnalisée se dessinent des formes inconnues de l’époque classique et c’est du monde chrétien que viennent certaines critiques radicales émises contre la société traditionnelle (sur le goût de la richesse, l’esclavage, la torture) ; elles restent toutefois inscrites dans le cadre d’une réflexion théologique minoritaire et ne modifient guère un discours social en général conventionnel et conservateur. L’ouvrage ne pouvait se terminer sans évoquer le problème de la « ruine » de Rome : il le fait à travers la thèse de Gibbon sur l’ « excès de grandeur » de l’Empire.
Quitte à revenir à Gibbon on aurait préféré voir poser, à partir de sa problématique, la question de l’effet destructeur du christianisme sur le modèle classique : le monachisme ascétique n’esquissait-il pas pour la première fois un modèle d’anticité, sur le plan des relations humaines, de la culture, comme des formes de vie ? On regrettera surtout que ce tableau général équilibré, à la fois pénétrant et pertinent, se soit limité aux domaines les plus souvent abordés (politique, économique, social, religieux) ignorant, faute de faire appel à la documentation archéologique et numismatique, la dimension culturelle, au sens le plus large, qu’il s’agisse, par exemple, de la révolution des apparences (triomphe du vêtement cousu et réticence devant la nudité) ou des valeurs esthétiques nouvelles affirmées par un art chrétien qui s’émancipe peu à peu de la tradition classique.
Laurent Angliviel
Serge Lusignan, La Langue des rois au Moyen Âge. Le français en France et en Angleterre, Paris, Puf (Le Noeud gordien) 2004, 296 p.
Les choix linguistiques, les pratiques des langues dans les situations de bi ou de polylinguisme sont souvent, on le sait, des enjeux de pouvoir. Serge Lusignan entend étudier la question pour les royaumes de France et d’Angleterre à la fin du Moyen Âge et mettre en avant les « politiques linguistiques » des souverains au moyen d’une enquête très approfondie.
Du point de vue chronologique, ce n’est pas à la cour ou à la chancellerie du roi que le français remplace d’abord le latin mais dans d’autres instances de pouvoir : les villes, les seigneuries féodales et puis les chancelleries princières, notamment de l’Est, en terres d’Empire. Ce premier essor du français dans les chartes date du xiiie – à partir du milieu du siècle notamment – et doit être relié aux transformations de la justice, grande productrice d’écrits, qui se marquent par l’évolution des modes de preuves, désormais moins liés à l’interprétation directe du jugement de Dieu.
Le roi de France et sa chancellerie ne passent à une écriture à dominante vernaculaire qu’au xive siècle. L’auteur date précisément le retournement de l’année 1330, sous le règne de Philippe VI, premier roi Valois, alors que sous Philippe IV le Bel (1285-1314) l’usage du vernaculaire ne concernait qu’un faible pourcentage des actes. Rien ne permet, dans les sources, d’établir les motivations de ce changement. Le français s’affirme comme un substitut et un concurrent au latin, langue de la relation avec la puissance divine. S. Lusignan conclut donc que l’usage croissant du vernaculaire doit se lire « comme un premier pas vers la laïcisation de la société occidentale ». Ce disant, il ne faut pas surévaluer le caractère linéaire du processus : avec le règne de Jean le Bon (1350-1364), le latin revient en force en une « violente réaction » qui s’explique sans doute par l’influence des clercs de la chancellerie naturellement portés à la défense de la langue qui fait leur identité. Avec la régence, puis le règne du fils du roi, Charles (V), le vernaculaire reprend ses droits. D’où l’affirmation par S. Lusignan d’une « politique linguistique » des rois : « Philippe VI imposa le français en octobre 1330 ; Jean II permit le retour en force du latin en 1350 ; Charles V favorisa l’usage de la langue vernaculaire dans certains domaines tout le temps qu’il exerça le pouvoir. » Ainsi, contre les défenseurs de la langue savante, c’est le roi lui-même, souligne l’auteur, qui impose l’usage du vernaculaire, d’autant que ses propres compétences linguistes jouent leur rôle dans ces choix (Jean II était un roi lettré tandis que Philippe VI ignorait le latin).
L’utilisation du français à la chancellerie facilite son extension, ensuite, dans l’ensemble du royaume. Pour autant, en cette fin du Moyen Âge, la situation linguistique est encore faite de variété. D’abord le latin garde un rôle important et conserve du prestige. Il influence aussi l’évolution du français. Ensuite, la nature des actes influe sur le choix de la langue. Enfin, la chancellerie doit tenir compte de la diversité des langues régionales en accueillant, par exemple, des documents rédigés en langue d’oc tandis que le Parlement fait traduire les actes en flamand.
La situation anglaise est bien différente car là coexistent français (ou anglo-français), anglais, « l’idiome populaire », et latin. Le français, langue du roi, sorte de « latin bis », est une langue de prestige. Le progrès de l’anglais dans les actes royaux s’affirme au xve siècle sans détrôner l’anglo-français pour les procédures juridiques à l’écrit. Avec la nouvelle dynastie Lancastre, Henri V en particulier puis son fils Henri VI, l’anglais devient ainsi à son tour la langue du roi. Comme dans le royaume de France, le prestige de la monarchie fera de sa langue de pratique, la norme pour l’ensemble des sujets.
Une fois posé l’ensemble des données, comment comprendre et analyser ces évolutions ? S. Lusignan met en avant un certain nombre d’explications. Philippe VI très soucieux de l’administration de son royaume voulut sans doute faciliter son contrôle et sa lecture des actes puisqu’il ignorait le latin. Il a, peut-être, aussi choisi de « se conformer aux pratiques linguistiques des grands barons qui l’avaient soutenu ». Par ailleurs, le français sert les discours des intellectuels qui promeuvent le sentiment national autour du roi. L’historien souligne des éléments très contextuels pour expliquer ces enjeux de langue. Avec la crise des années 1356-1358, Charles aurait peut-être voulu, par l’usage du français, « rapprocher la parole du roi de celle de ses sujets ». Du côté anglais, la persistance de l’usage du français s’explique dans le contexte de la guerre de Cent Ans : la langue appuyait la légitimité de la revendication de la couronne de France. Plus généralement, l’arrivée au pouvoir en France comme en Angleterre de nouvelles familles qui avaient besoin de retremper leur légitimité joue sa part dans ces évolutions : « Dans chaque cas, le choix en faveur de la langue vernaculaire se fit à un moment où le roi sentait la nécessité de se concilier de larges appuis. »
Il est à regretter que l’auteur, pour mener son enquête, n’interroge guère les catégories toutes faites – telles que « opinion publique », « genèse de l’État », « politique linguistique » – sur lesquelles il prend appui et dont la pertinence heuristique et les contours sont discutables. Il n’en livre pas moins une étude dense, précise et fortement étayée.
Nicolas Offenstadt
Denise Turrel, Le Blanc de France. La construction des signes identitaires pendant les guerres de Religion (1562-1629), Genève, Droz, 2005, 264 p.
Ce livre est tiré d’un dossier d’habilitation soutenu en 2001 à l’université de Paris I-Sorbonne. Dans le sous-titre de son ouvrage, Denise Turrel dévoile son projet de recherche : la construction des signes identitaires pendant les guerres de Religion (1562-1629), que l’auteur propose d’analyser à partir d’un objet d’étude inédit et original : le « blanc de France ». L’historienne moderniste, actuellement professeur à l’université de Poitiers, entend ainsi déterminer le processus politique et culturel par lequel les rois de France ont adopté cette couleur comme symbole officiel de la monarchie, au tournant des xvie et xviie siècles. Pour ce faire, elle n’a pas hésité à mêler les disciplines comme l’histoire, l’histoire de l’art ou l’anthropologie et à croiser des sources de nature différente : des mémoires laissés par des témoins ou des acteurs de l’époque – notamment la fameuse Histoire de France (1581) du sieur de La Popelinière, alias Henri Lancelot du Voisin ou encore les Mémoires de Gaspard de Saulx-Tavannes, rédigés par son fils à partir de 1600 – des pamphlets publiés au plus fort de la crise politico-religieuse de la fin du xvie siècle, auxquels elle a ajouté le riche témoignage de l’iconographie, qu’elle met en relation avec des archives d’origine étatique, telles que les ordonnances militaires.
L’un des apports majeurs de ce livre est de montrer qu’à l’origine, ce sont bel et bien les protestants qui portent l’écharpe blanche en bandoulière pour incarner la pureté religieuse et morale des armées réformées. Adopté sur les champs de bataille dès 1562, ce signe identitaire d’une grande simplicité contrastait avec le faste des soldats catholiques couverts de « clinquant et d’or », et d’une croix blanche cousue sur la casaque. L’appartenance à des clans ou des « partis » a donc conduit à la mise en œuvre d’une symbolique concurrentielle où le support joua autant que la couleur parce qu’il qualifiait ainsi le sens que les contemporains lui attribuaient.
Or, et c’est là un second temps de l’argumentation, les tentatives de pacification des guerres de Religion vont amener le pouvoir royal à ériger les écharpes blanches en emblème national, tandis que la croix blanche restera associée au combat des catholiques français contre les protestants ou les Espagnols, ces « étrangers à la croix rouge ». L’écharpe accède « au rang d’icône mythique de la légende royale qui se construit ». Les signes identitaires ne sont donc pas figés une fois pour toute, mais évoluent au gré des circonstances et des choix politiques. Ils sont parfois instrumentalisés par l’État, quitte même à prendre le contre-pied de leur signification initiale. À la fin du xvie siècle, on assiste ainsi à une recomposition de la symbolique associée à la légitimité et à l’affirmation de l’autorité royale.
Face à la cohésion du parti monarchique que révélaient le port et la généralisation d’un signe identitaire commun, la Sainte Union des catholiques joua au contraire la carte de la polychromie, tout en cherchant à diaboliser l’emblème de l’écharpe blanche : écharpe verte revêtue pour célébrer le régicide d’Henri III, écharpe noire portée après l’assassinat des Guises, écharpe rouge et croix de Lorraine exhibées par les ligueurs pro-espagnols ou pro-lorrains. Ce trop-plein d’effets et de couleurs reflétait finalement le caractère hétéroclite et désuni du parti ligueur. Les défenseurs d’Henri IV, quant à eux, préféraient se regrouper derrière une symbolique cohérente, plus facilement identifiable, que la monarchie sut cependant faire évoluer au gré des circonstances. L’auteur le montre bien à partir d’une analyse des représentations iconographiques du Dialogue d’entre le Maheustre et le Manant. Ainsi, entre la conversion du roi au catholicisme et juin 1594, date à partir de laquelle la reconquête monarchique du territoire est quasiment acquise, on passe d’une écharpe portée par un « Maheustre » vengeur à une écharpe mystique, immaculée, perçue comme le signe de Dieu et l’instrument de sa puissance. Arborant le même insigne sur son armure, Henri IV cherchera à incarner cette image messianique du cavalier blanc de l’Apocalypse, de l’archange chevalier protecteur de la France. On touche là l’un des versants de la « refondation sacrale » de la monarchie française au tournant des xvie et xviie siècles qui passe par une « autonomisation de la raison politique » et un messianisme d’État bien connus des historiens.
De cette lutte « médiatique » entre les deux camps tout au long des guerres de Religion, le roi sortit indubitablement vainqueur, comme l’atteste la généralisation du rituel des écharpes blanches dans les villes de France entre 1584 et 1598, le plus souvent sur le modèle de notables influents, bien relayés par les populations locales. En faisant irruption sur la scène urbaine, les cérémonies et manifestations en faveur de l’insigne traduisaient la soumission des villes à la souveraineté monarchique. Surtout, après plus de trente années d’une guerre civile traumatisante, elles permettaient de restaurer le lien social autour de la figure princière, dont l’écharpe incarnait désormais la puissance et l’autorité. Le blanc devint ainsi une couleur nationale, mais ce processus se fit à travers la figure royale, incarnation du royaume et des Français : « Le blanc, seul élément emblématique qui puisse être partagé par les catholiques et les protestants, est alors promu marque intemporelle d’une France éternelle. » Cette tendance était à la base d’une entreprise d’affirmation étatique manifeste. Elle ne cessera de s’accentuer sous le règne de Louis XIII qui aimait se faire représenter en souverain conquérant, l’écharpe au vent. Il accompagna cette iconographie d’un discours sur la couleur blanche comme marque « immémoriale » de la monarchie française, dévoilant ainsi un projet de reconstruction historique. Cet imaginaire politique généré par l’État ne fut pas sans effets : les contemporains associèrent facilement le blanc à la monarchie, à tel point que Louis XIV se permit d’abandonner son support initial, l’écharpe, pour ne garder que la couleur.
Dans la lignée des travaux de Michel Pastoureau et de Colette Beaune, cette étude bien illustrée, rédigée avec soin, vient enrichir la difficile genèse des signes identitaires et des couleurs nationales à l’époque moderne. Toujours à la recherche d’une contextualisation de son objet qui seule permet d’en tracer les contours et d’en comprendre la portée, le livre de D. Turrel relate de façon rigoureuse l’origine jusqu’alors méconnue du « blanc de France », bien avant que celui-ci ne devienne l’élément central du drapeau tricolore. Elle peut ainsi mettre en lumière le passage de l’événement au récit et de la réécriture historique au contenu de la mémoire collective.
Benoist Pierre
Jacques Guilhaumou, Raymonde Monnier (éd.), Des notions-concepts en révolutions autour de la liberté politique à la fin du xviiie siècle, Paris, Société des études robespierristes (Collection études révolutionnaires) 2003, 193 p.
Produit d’une journée d’études organisée par la Société des études robespierristes et le laboratoire « Analyses de corpus » (CNRS/ENS Lyon) en novembre 2002, ce nouveau volume de la « Collection études révolutionnaires » réunit une dizaine de contributions se situant à la croisée de l’histoire linguistique des usages concepts, de l’histoire du discours et de l’histoire sémantique, plusieurs approches issues de traditions en pleine extension (Reinhart Koselleck, Quentin Skinner, John G. A. Pocock, Jean-Fabien Spitz…) qui se croisent désormais dans le cadre des activités du réseau international constitué en 1998 sous le titre « History of Political and Social Concepts Group ». L’étude historique des notions-concepts situées dans le champ sémantique de la « liberté politique » ouvre indéniablement de nouvelles perspectives à une redécouverte des différents « moments » politiques de la Révolution française. À travers l’analyse des intérêts et des stratégies des locuteurs, des modalités et des lieux d’énonciation, il s’agit en effet de comprendre comment les usages de certaines notions, dont les significations dépendent toujours d’un contexte particulier, participent à la construction de l’espace politique et aux logiques de luttes qui rythment l’expérience révolutionnaire. L’étude des notions-concepts permet ainsi de faire émerger le caractère pragmatique et expérimental des projets politiques et de mieux comprendre les ruptures et les permanences qui caractérisent cette période. Comme le rappellent les deux directeurs du volume, « l’histoire des concepts s’intéresse à la façon dont les notions socio-politiques se déploient dans les historicités, selon des expérimentations et des attentes diversifiées, à travers des usages et des significations multiples et à partir d’arguments spécifiques, tout en marquant soit des ruptures, soit des permanences dans des manières de dire qui sont aussi des manières de faire pour les auteurs et les orateurs en tant qu’agents dans un monde déterminé par des conventions rhétoriques, mais qu’ils modifient par leurs actes de langage ». Considérant que les révolutionnaires évoluent dans un système complexe de notions fortement marquées contextuellement, les différents auteurs s’interrogent ainsi sur les enjeux liés aux divers usages des notions-concepts dans la construction de l’espace politique en Révolution. Loin d’être figées dans des usages référentiels, les significations des notions sont l’objet de glissements, d’écarts de signification qui renvoient à des prises de position souvent antagonistes. Ainsi, le conflit entre « Ténèbres »/ « Lumières », analysé par Rolf Reichardt à travers les « étranges métamorphoses de l’éteignoir dans les estampes (1789-1830) », est le support de nouveaux réseaux sémantiques à partir desquels se structurent, dès 1789, l’opposition entre partisans et adversaires de la Révolution, l’emblème de l’éteignoir préparant la revanche des anti-lumières et des contre-révolutionnaires. Analysant les transformations de la signification de la notion de « constitution » entre l’Ancien Régime et la période révolutionnaire, Michel Pertué constate que si, à partir de 1789, l’usage de la notion marque une rupture franche avec les « lois fondamentales » du Royaume, elle reste largement indéterminée et imparfaite quant à définir les fondements de la nouvelle organisation politique. Devenant en effet le support de discours antagonistes, sa signification se brouille et ne parvient pas à se fixer. Or, à défaut de pouvoir incarner une norme impérative et intemporelle, le terme ne peut pas jouer le rôle de norme impérative susceptible de s’imposer aux différents pouvoirs et intérêts politiques qui s’opposent. Pour l’auteur, cette impossibilité à fixer la signification de la notion permet de mieux comprendre le processus de radicalisation politique défini ici comme le « recouvrement du politique sur le constitutionnel ». Raymonde Monnier, à partir d’une réflexion sur la tradition républicaine, réinterroge l’usage du mot « citoyen » à travers la rhétorique rousseauiste et le débat qui oppose le « citoyen de Genève » à Diderot. Mettant en évidence les transformations de l’usage à partir desquelles Rousseau ancre la notion de citoyen dans un nouveau réseau sémantique, cette approche lui permet de préciser finement les apports originaux de la pensée rousseauiste dans la pensée politique du xviiie siècle. Si les notions-concepts jouent un rôle majeur dans l’organisation des conflits politiques, elles constituent un instrument essentiel dans la construction de nouvelles figures et de nouvelles pratiques politiques. La notion d’espace public comme capacité critique de l’opinion publique est revisitée par Christine Fauré à la lumière du corpus des œuvres imprimées de Sieyès dont elle a dirigé la publication en collaboration avec Jacques Guilhaumou. Si la figure de « spectateur philosophe » a préparé l’entrée en politique de Sieyès, cette dernière est progressivement abandonnée au profit de celle de « législateur-administrateur » : à travers ce glissement on peut voir comment se met en place l’intervention de l’acteur dans un espace public dont il contribue lui-même à la construction et à la légitimation. Agnès Steuckardt étudie, à travers l’Ami du Peuple de Marat, la transformation du concept de « liberté de la presse » : de concept abstrait et virtuel sous les Lumières, cette notion tend à subir une série de distorsions ; progressivement, elle est utilisée dans un sens performatif pour désigner un droit dont Marat tend à tracer les fondements et les limites ; cette « liberté de la presse » tend ainsi à s’incarner à travers les pratiques du journaliste dont se revendique Marat et s’impose comme une pratique « réelle » dans la parole révolutionnaire. Serge Aberdam s’interroge, à travers le séjour parisien de Mary Wollstonecraft à Paris sur sa lutte en faveur de la reconnaissance des droits politiques des femmes alors que ces derniers ne constituent pas pourtant un enjeu dans les luttes politiques du printemps 1793. C’est à travers l’éducation, selon elle, que doivent être reconnus ces droits : elle œuvre à la mise en place d’une politique d’éducation nationale susceptible de faire tomber la « domination masculine » et l’auteur montre comment ces prises de position s’inscrivent dans les projets de constitution qui, selon certains, peuvent entraîner la reconnaissance des droits politiques et civils des femmes. Pierre Serna insiste sur le fait que, contrairement aux interprétations traditionnelles, il existe bien une posture politique de la « modération ». Le centre n’est pas le lieu d’un « vide du politique », mais bien une configuration politique dont les frontières sont progressivement fixées par les partisans d’un renforcement de l’Exécutif sous le Directoire. P. Serna s’interroge ainsi sur la catégorie politique « d’extrême centre », un oxymore particulièrement stimulant pour la réflexion historiographique. L’hypothèse de travail repose sur le fait qu’à partir de 1791 et jusqu’au Consulat, ceux qui détiennent les rênes du pouvoir exécutif (et donc de la violence légale) ont inventé et construit un « centre » politique qui s’approprie les formes de la radicalité politique tout en les stigmatisant chez les prétendus conspirateurs « royalistes » et « anarchistes ». Cet effort d’autoconceptualisation, particulièrement difficile à appréhender tant les évolutions de position renvoyant aux dynamiques de l’échiquier politique sont fréquentes, est examiné à la lumière de la lecture de la Décade philosophique entre l’été 1797 et l’automne 1799. L’auteur montre comment ce journal participe d’une entreprise de « désidéologisation » du discours politique susceptible de légitimer l’utilisation de la violence légale et de préparer la justification des voies revendiquées comme apolitiques d’une République « forte ». On peut ainsi parler d’une « littéralisation » du politique (« poétique du centre ») : il s’agit de construire le « centre » à travers des stratégies de discours qui consistent à marginaliser les deux forces extrémistes et tracer le cadre d’une reconnaissance idéologique du centre ; ainsi, la promotion de la notion de « pouvoir exécutif », le détournement des notions propre aux penseurs jacobins, permettent de mieux valoriser un espace « modéré ». Enfin Jacques Guilhaumou s’intéresse à l’expérience parisienne de Guillaume de Humboldt à travers la lecture de son Journal parisien (1797-1799). Il examine particulièrement les rapports entre la réflexion conceptuelle de Humboldt et celle de Sieyès : le Journal devient un matériau de construction de la pensée politique fondée sur une approche anthropologique. À travers les questionnements sur le langage, sur les modalités des relations humaines, Humboldt pose la question des rapports entre les individus et le caractère national et apporte une contribution importante à la réflexion politique. Au final, les différentes contributions réunies dans ce volume viennent justifier l’intérêt porté à l’analyse contextuelle des notions en révolution et ouvrent de nombreuses pistes nouvelles et originales à la réflexion.
Jean-Luc Chappey
Dominique Kalifa, Crime et culture au xixe siècle, Paris, Perrin, (Pour l’histoire) 2005, 335 p.
Cet ouvrage réunit des articles ou des communications publiés entre 1994 et 2004 et un chapitre inédit. Leur réunion les rend disponibles pour un plus large public et rend justice à l’œuvre de leur auteur. On le sait, Dominique Kalifa a un goût immodéré et assumé pour l’encre et le sang – titre de l’ouvrage tiré de sa thèse. Sa contribution à la connaissance de la généalogie de la sensibilité au crime l’a conduit à réfléchir plus largement sur le processus de construction des représentations. À cet égard, il est l’un des rares historiens à prendre en considération un type de littérature généralement négligé (la presse populaire, le canard, le feuilleton, le roman policier). Or, ces quinze articles le démontrent de manière convaincante, cette « basse littérature » a beaucoup à donner à l’historien des représentations et plus largement du culturel, à condition de posséder les clefs permettant d’y entrer.
Soit la représentation de la délinquance et de l’insécurité, l’une des trois rubriques de cet ouvrage : D. Kalifa montre comment, par le biais de « l’attaque nocturne » et plus largement par le thème de l’insécurité et de la « défense sociale », se télescopent des discours sur la question criminelle. Émanant d’institutions différentes, ces discours convergent, notamment autour des années 1830-1840 ou 1900-1914, vers l’affirmation d’une crise de la justice, d’un « énervement » de la sanction pénale. Presse et magistrature s’épaulent dans un combat pour une sanction plus sévère du crime, même si, à la figure du procureur-général Loubat, champion incontesté de la lutte contre les lois qui adoucissent le châtiment, on peut opposer celle du « bon juge » Magnaud. Cette réaction, fondée sur une hostilité grandissante à toutes les lois d’aménagement de la sanction pénale, se nourrit aux conclusions de l’anthropologie criminelle relative à la figure du « criminel-né ». La presse populaire est d’autant plus partie prenante dans ce débat qu’elle relaie et amplifie, quand elle ne l’invente pas, la « réalité » criminelle, insistant en particulier sur les agressions commises par des bandes criminelles, au temps des apaches et des bohémiens.
D. Kalifa témoigne également d’un vif intérêt pour tout ce qui relève de l’enquête, un thème au cœur de Naissance de la police privée. Ce goût nourrit la rubrique consacrée aux « Figures du crime ». Le Paris pré et posthaussmannien y occupe une place fondamentale, ce Paris des quartiers du crime que Louis Chevalier avait jadis mis en évidence. Paris de « l’apachisme », dont D. Kalifa propose une subtile et convaincante généalogie à partir de Fenimore Cooper ou des Mohicans de Paris. Paris de Javert enquêteur également, et plus largement Paris où s’inscrit l’activité des grandes figures de la police, une activité mise en scène au travers de mémoires dont l’auteur présente l’émergence, depuis Vidocq en 1828. Cette autoreprésentation est au service d’une cause : montrer la naissance d’une profession, d’un métier, et sortir de l’image du mouchard, de la représentation négative de la « basse police ». Le dernier chapitre de cette rubrique est consacré à Fantômas (12 000 pages et 32 volumes publiés entre février 1911 et septembre 1913), le personnage inventé par Pierre Souvestre et Marcel Allain. D. Kalifa montre combien la figure du criminel, faisant fi de la réalité sociale, s’inscrit en définitive dans une représentation plutôt traditionnelle, voire conservatrice des rapports sociaux : le producteur n’a guère sa place en ce monde, et le gréviste comme le syndicaliste apparaissent comme des êtres plutôt négatifs.
La rubrique consacrée à la culture de masse reprend une expression que l’on trouve déjà dans le titre d’une synthèse consacrée à ce sujet par D. Kalifa. Elle s’ouvre par une forte contribution (« Faits divers et romans criminels au xixe siècle ») qui apparaît en quelque sorte comme la défense et illustration d’une histoire culturelle puisant ses objets dans le fait divers ou, comme le démontrent les autres chapitres, la représentation de la prison ou le feuilleton. Ressuscitant la figure oubliée de Léon Sazie, auteur du non moins oublié Zigomar, le rival de Fantômas en quelque sorte, D. Kalifa établit l’incroyable vitalité du genre à la veille de la Grande Guerre. Celle-ci, loin de voir l’extinction de ce genre, apparaît comme une période importante à la fois pour la survie du feuilleton et pour la persistance du fait-divers, même si les thèmes et la rhétorique sont sommés de se mettre au service du combat pour la liberté contre la « bocherie ».
Au total, ce volume légitime une histoire culturelle qui entend, d’une part, insister sur la construction de genres littéraires longtemps méprisés mais considérés comme essentiels pour capter la culture populaire ; d’autre part, mettre face à face le « réel » et sa représentation, même si les articles les plus récents de D. Kalifa semblent remettre en cause la validité heuristique d’une telle démarche – dont témoigne par exemple l’abandon du recours à l’archive comme miroir de l’imprimé bon marché et à large diffusion. Ajoutons que Crime et culture apparaît également comme un plaidoyer, moins pour l’interdisciplinarité – l’usage des sources relève de la seule méthode historique – que pour la pluridisciplinarité – confronter les usages disciplinaires de sources partagées, en n’hésitant pas à opérer des transferts et des adaptations de concepts empruntés à d’autres sciences sociales.
Jean-Claude Caron
Nicolas Bancel, Daniel Denis et Youssef Fates (éd.), De l’Indochine à l’Algérie. La jeunesse en mouvements des deux côtés du miroir colonial, 1940-1962, Paris, La Découverte (Textes à l’appui), 2003, 346 p.
L’histoire coloniale suscite depuis quelques années un regain d’intérêt qui se traduit par la production de travaux scientifiques et par un engouement médiatique pour un sujet encore peu connu du grand public. L’ouvrage dirigé par Nicolas Bancel, Daniel Denis et Youssef Fates, illustre tout à fait une telle ambiguïté : des contributions originales de chercheurs injustement méconnus y côtoient des témoignages accrocheurs autour du thème des mouvements de jeunesse en situation coloniale.
Soulignons d’emblée que l’originalité principale de l’ouvrage réside dans l’ambition de mener de front deux terrains d’investigation, l’Indochine et l’Algérie, en mettant l’accent pour chacun de ces territoires de l’ancien Empire, sur la période qui entoure les guerres de décolonisation. La première partie, consacrée à la jeunesse colonisée, est la plus composite : elle regroupe des synthèses thématiques, des témoignages et des entretiens sans aucun travail d’articulation entre ces contributions de facture très différente. Il aurait pu être intéressant, par exemple, de comparer le témoignage de Hoang Dao Thuy, instituteur vietnamien rallié au mouvement scout, avec celui de Mahfoud Kaddache, ancien scout en Algérie. De même, l’hypothèse défendue par Agathe Larcher Goscha selon laquelle l’étude des pratiques sportives permet d’analyser les représentations sociales, et dans le cas présent l’imaginaire colonial du corps indochinois, n’est ensuite plus reprise dans le reste de l’ouvrage. Par ailleurs, la méthodologie à l’œuvre dans les entretiens n’est pas sans soulever certaines questions, et tout d’abord celle du choix des enquêtés. Pour l’essentiel, il s’agit de récits de vie d’intellectuels (deux professeurs d’histoire, un professeur de médecine, une bibliothécaire, un philosophe), qui ont grandi en contexte colonial et qui racontent leur enfance. Cette forme d’ethnocentrisme de classe présente l’inconvénient de réduire la jeunesse à la fraction la plus lettrée de la population. De plus, ces témoignages retracent, pour la plupart, non pas des itinéraires mais des points de vue particuliers d’anciens partisans de l’indépendance, qui ne s’inscrivent pas toujours dans la thématique fixée par les coordinateurs de l’ouvrage (et pour cause, celui de Pierre Chaulet, par exemple, était initialement prévu pour un autre ouvrage publié en… 1988). Le lecteur averti pourra néanmoins glaner des informations à travers, par exemple, les propos de Pierre Brocheux sur la violence raciste de la société coloniale à l’égard du métissage, ou encore dans l’entretien réalisé par Fériel Lalami Fatès montrant comment les femmes ont été évincées de la direction du mouvement nationaliste malgré un niveau d’instruction supérieur à celui des dirigeants de l’Armée de libération nationale (ALN) ou du Front de libération nationale (FLN).
La deuxième partie, consacrée à l’analyse des conditions de l’affrontement, est en revanche plus approfondie. Rompant avec le flou entretenu tout au long de l’ouvrage sur la notion de jeunesse, Aissa Kadri propose une analyse qui met en rapport les différentes fractions sociales de la jeunesse avec les structures du système d’enseignement. Il montre ainsi comment la politique coloniale de formation a mis en place une segmentation du système scolaire fondée sur une diffé- renciation des filières – du primaire à l’Université – qui fut le lieu nodal du conflit entre l’intelligentsia francophone et les élites arabisées. La contribution d’Omar Carlier complète de manière convaincante ce premier éclairage, en restituant les conditions dans lesquelles les jeunes ont pu émerger comme force sociale relativement autonome et consciente d’elle-même dans l’Algérie coloniale des années 1940. En combinant un encadrement élitaire et des activités populaires, le mouvement scout musulman, a progressivement échappé à l’administration coloniale et a alors pu servir de « pépinière de cadres » aux différents partis indépendantistes algériens. Selon lui, le processus historique d’acculturation de la jeunesse algérienne trouve sa source dans la progression de la scolarisation (en particulier pour les filles) et se manifeste par une nouvelle signalétique du corps (à travers le sport ou encore l’adoption des modes vestimentaires occidentales) qui a pour conséquence paradoxale de subvertir l’ordre ethnique, social et spatial européen.
En définitive, l’imprécision du thème de « la jeunesse en mouvement » semble avoir permis aux éditeurs de rassembler des contributions hétérogènes et très inégales. En voulant rendre justice à une figure méconnue de l’histoire coloniale, celle du scout et du sportif, les auteurs ont adopté un point de vue réducteur sur un objet initial pourtant vaste. Les autres organisations de jeunesse sont en effet rarement abordées, sauf dans la contribution de Nicolas Bancel consacrée à la succession des crises entre l’Union nationale des étudiants de France (Unef) et les associations étudiantes coloniales. Le scoutisme est en revanche surreprésenté à travers des récits d’époque ou des citations extraites de la revue Scout. Dans l’ensemble de l’ouvrage, les sources de presse sont abondamment mobilisées tandis que le matériau archivistique est très rarement utilisé ; appliqué à un sujet comme la jeunesse, ce choix n’est pas neutre car il conduit les auteurs à privilégier systématiquement l’étude des représentations sur celle des pratiques, au risque parfois de restituer un discours stéréotypé qui ne puisse être objectivé par une analyse historique documentée. Les auteurs sont d’ailleurs en grande partie conscients de ces limites puisqu’ils reconnaissent dans l’épilogue « que de nombreuses questions restent à élucider et qu’un champ immense de sources est à prospecter ». Il faut en effet espérer que ce livre soit le prélude à un programme de recherche plus ambitieux. Il reste à écrire une histoire sociale de la société coloniale qui ne se limite pas à une critique des représentations du colonisateur ou à une étude des formes prises par les associations européennes dans un contexte colonial.
Alexis Spire
Jérôme Bourdieu, Martin Bruegel et Alessandro Stanziani (éd.), Nomenclatures et Classifications : approches historiques, enjeux économiques, Paris, Inra (Actes et communications), 2004, 386 p.
Ce livre réunit les contributions de seize historiens, économistes, sociologues et juristes qui ont pour objet commun d’étudier les interactions entre nomenclatures et classifications d’une part, et activités économiques d’autre part. Ainsi, ces différents travaux partent tous du postulat, qu’ils tentent d’étayer, que les classifications constituent un élément essentiel de la dynamique marchande, dans la mesure où elles sont un mode de coordination des activités économiques.
L’ouvrage est organisé selon quatre sections : Classifications et marché des produits ; Classer des produits, produire des acteurs : les boissons alcooliques ; Classifications et marché du travail ; Incertitude sanitaire, incertitude commerciale : salubrité et principes classificatoires. Il ne serait pas possible ici de faire un compte rendu de chacun des articles, mais on peut en revanche dégager un ensemble de thèmes transversaux qui charpentent l’ouvrage.
Le thème le plus généralement abordé dans chacun des chapitres est celui des critères selon lesquels on va construire une classification. En effet, les anticipations des acteurs économiques se nourrissant des nomenclatures et classifications, la façon dont celles-ci sont construites est susceptible d’avoir un impact fort sur le fonctionnement du marché, et ne sert pas de la même manière les intérêts des différentes catégories d’acteurs du marché. Ainsi, Nadège Sougy montre que le classement « scientifique » des houilles en fonction de leurs propriétés physiques et de leur localisation fait fi de la capacité des exploitants à modifier le produit de l’extraction, relativement aux usages possibles de la houille, ce qui explique la persistance d’appellation locales. L’acte de classification n’est donc jamais neutre, ce dont témoigne la contribution de Claire Lemercier où il apparaît que la chambre de commerce de Paris, grâce à un choix d’échelle de classification et une définition des unités à classer particuliers, construit statistiquement l’image d’un peuple de petits producteurs indépendants pour montrer que la lutte des classes n’existe pas. Et, non seulement cet acte classificatoire n’est pas neutre, mais il est toujours sous-tendu par une représentation de l’objet classé et de l’espace dans lequel il circule et agit en retour sur la façon dont fonctionne cet espace. Andrea Eberhard-Bréard illustre ce fait en décrivant comment, en Chine, l’usage de statistiques commerciales très descriptives et dans un cadre très traditionnel décourage les importateurs occidentaux d’acheter du thé chinois et comment le rétablissement des échanges est permis par l’adoption d’une classification homogène du thé, selon des critères occidentaux. Du coup, la plupart des auteurs se posent la question de savoir comment on peut définir « la bonne » classification, c’est-à-dire celle sur laquelle une majorité d’acteurs vont s’accorder et qui va permettre une relative stabilisation des anticipations : par exemple, l’affaire du « sang contaminée », étudiée par Sophie Chauveau, oblige à reconsidérer de nombreux produits sanguins comme des médicaments, en raison de leurs usages et, dès lors, à déployer les dispositifs de sécurité propres au médicament. Ce changement dans la façon de catégoriser les produits sanguins permet de sortir de la crise dans laquelle le secteur de l’usage thérapeutique du sang était plongé.
Il existe donc potentiellement des conflits entre les formes de classifications. Ce conflit est d’autant plus probable qu’il existe une disjonction entre les instances qui produisent les classifications et qui surveillent leur mise en œuvre, et les acteurs économiques dont l’activité est encadrée par ces classifications. Ainsi, plusieurs contributions (celles de Dominique Margairaz, de Christian Bessy, ou de Robert Carvais) évoquent une tension entre une classification générale, homogène et englobante et une forme plurielle de classification qui tiendrait compte de la diversité des situations singulières (avec un risque d’incompatibilité des différentes appellations entre elles) : cette tension recoupe souvent une opposition entre l’État, qui poursuit un objectif d’efficacité administrative, et les acteurs « privés », qui veulent que la spécificité de leurs produits, services ou compétences soit mise en valeur par les classifications. De la sorte, le premier dispositif du maximum général conçu en septembre 1793 et qui repose sur une classification propre à englober toutes les formes singulières est abandonné au bout d’un mois car il ne prend aucunement en compte la réalité économique des circuits de distribution et des habitudes de consommation des familles et, de ce fait, ne parvient pas à trouver « une prise » sur la réalité. À cette opposition vient souvent s’ajouter une opposition entre classification selon des critères commerciaux et classification selon des critères de sécurité ou sanitaires. La conciliation de ces intérêts (économiques et sanitaires) fréquemment contradictoires s’avère souvent délicate, et rendent décisifs les arbitrages rendus par les instances en charges de l’élaboration et/ou de la mise en œuvre des classifications : comme le souligne Estelle Baret-Bourgoin, les pouvoirs publics, par une interprétation libérale des textes sur la salubrité des établissements industriels, limitent l’extension du concept de nuisance et préservent la dynamique de l’industrie urbaine, en particulier des secteurs les plus marqués par le progrès technique.
La diversité des intérêts en jeu fait qu’il est difficile d’aboutir à un consensus et, par ailleurs, une solution qui peut s’avérer satisfaisante à un moment et un lieu donnés peut être rejetée ailleurs. Ainsi, le système britannique des NVQ (National Vocational Qualification) est adapté à un mode de fonctionnement spécifique du marché du travail, où la formation s’acquiert de manière quasi marchande. La classification doit donc être « adaptée » à une certaine réalité, mais, à l’inverse, Claude Didry s’applique à démontrer qu’une réalité économique donnée ne sécrète pas d’elle-même les catégories de perception qui lui sont adéquates et que, par exemple, les conventions collectives de 1936 sont plus porteuses de changements de l’économie qu’elles ne sont portées par ces changements. Les formes de concurrence observables sur un marché sont donc fortement tributaires de la classification des biens et services échangés sur ce marché ou de l’identification des personnes qui agissent sur ce marché. On en trouve la preuve dans la seconde section de cette publication consacrée aux boissons alcooliques, où Alessandro Stanziani, Olivier Jacquet, Sylvie Drion et Marie-France Garcia-Parpet donnent à voir les origines des différentes formes de classifications des vins et alcools (classement des vins de Bordeaux de 1855, distinction vin/piquette, appellations d’origine, distinction vin de pays/grands crus), qui alimentent les stratégies des acteurs et structurent la concurrence sur ces marchés.
Le fait que les classifications servent de repères aux acteurs investis sur un marché appelle à ne pas se concentrer uniquement sur le processus d’élaboration des catégories mais à s’intéresser aussi aux situations de mobilisation des classifications. En effet, certains auteurs (comme Laetitia Piet) font remarquer que celles-ci sont sujettes à interprétation, et que ce qu’il advient d’elles peut différer du rôle qui leur a été attribué par ceux qui les ont élaborées. Ceci amène certains des contributeurs (A. Stanziani ou M. Bruegel) – mais pas forcément tous – à s’intéresser à la question des rapports entre droit et économie. C’est-à-dire que ne sont pas seulement prises en compte les classifications, mais aussi les hiérarchies que le droit instaure entre différentes formes de classifications, ainsi que les procédures qu’il institue pour assurer leur mise en œuvre. Dans les discussions autour de la sécurité des conserves appertisées, l’entrée en vigueur de la loi du 1er août 1905 sur la répression des fraudes modifie radicalement les termes du débat, les faisant passer d’un examen de la nocivité des additifs destinés à conserver l’apparence des aliments mis en boîte à un contentieux relevant de la loyauté du commerce, centré sur la mesure de l’intégrité nutritionnelle des aliments en conserve. Ce « shift juridique » modifie aussi le fonctionnement du marché, qui repose désormais sur la confiance sociale à l’égard des conserves.
Cette attention aux conditions de mise en œuvre des classifications se traduit plus généralement dans l’ouvrage par une description des formes d’expertise sur lesquelles repose le règlement de litiges quant à l’interprétation des classifications : en effet, les classifications sont assises sur diverses façons de percevoir la réalité et, selon que l’on privilégie une expertise olfactive ou bien des formes « scientifiques » et standardisées d’expertise, le mode de résolution des conflits n’est pas le même, comme les hiérarchies qui sont établies entre les différentes formes de savoir-faire et de compétences, et les conséquences sur le fonctionnement des marchés sont elles aussi différentes. Cet ouvrage est donc riche à la fois de son ambition théorique (refonder le projet durkheimien d’analyse des catégories de perception et de pensée) et de sa diversité empirique. Il permet en outre d’établir un bilan de l’ensemble des recherches qui ont été menées sur les classifications ces dernières années, de stabiliser des catégories, et d’affiner des problématiques.
Antoine de Raymond
Alessandro Monsutti Guerres et migrations. Réseaux sociaux et stratégies économiques des Hazaras d’Afghanistan, Neuchâtel, Institut d’ethnologie/Paris, MSH, 2004, 364 p.
Pour rompre avec l’image du migrant ballotté entre les crises qui le chassent de chez lui (push factors) et les bénéfices qu’il convoite ailleurs (pull factors), Alessandro Monsutti se propose de suivre le réfugié dans son cycle migratoire. Durant la décennie 1990, son ethnographie itinérante le mène d’une campagne pauvre et isolée du Hazarajat à une ville minière du Pakistan puis sur des chantiers iraniens, mais aussi sur les routes chaotiques qu’empruntent, malgré l’anarchie et les retournements politiques, tous les flux vitaux reliant en permanence les migrants entre eux. Le projet est d’une grande pertinence : on sent bien à la lecture combien l’auteur y a acquis une compréhension intime des univers de ces migrants, qu’il ne parvient toutefois pas toujours à nous restituer dans leur épaisseur et leur cohérence.
Dans le premier chapitre ethnographique, consacré au village d’origine, l’auteur fait face à la complexité de ses matériaux grâce à une exposition « canonique » : le système d’exploitation agricole, les structures de parenté, les formes d’organisation politique, lignagères et de voisinage, sont présentés méthodiquement et selon l’ordre consacré. C’est au-delà de ce tableau paisible et ordonné qu’il faut chercher le questionnement véritable de l’auteur, confronté à l’irruption impondérable de la guerre civile : l’enjeu de la construction d’une école par une ONG (organisation non gouvernementale) déclenche une flambée de violence meurtrière entre un lignage dominant et une coalition de lignages minoritaires. L’épisode, rapidement évoqué, atteste de la dispersion des affiliations politiques locales et de leur « labilité » au regard des clivages traditionnels. Ce constat donne raison à l’auteur lorsqu’il fait le pari de ne pas s’enfermer dans une enquête monographique : sans doute les déterminants réels de la guerre civile sont-ils ailleurs ; le voilà parti pour Quetta et ses mines de charbon.
La migration vers cette ville pakistanaise remonte à près d’un siècle, si bien que dans les quartiers hazaras cohabitent des commerçants établis et des travailleurs saisonniers qui passent l’hiver dans les mines. L’auteur explique bien comment les ouvriers, peu implantés en ville, sont souvent dans une position de dépendance vis-à-vis des notables originaires de leur village. Il se contente cependant d’une analyse rapide de ces rapports sociaux, liés à l’histoire de la migration, en termes de « paternalisme » : résumant le phénomène à peu de frais, la formule ne fait aucun cas des catégories utilisées par les acteurs pour qualifier et négocier ces relations inégales. Par la suite l’auteur s’engage dans une description systématique du fonctionnement statutaire des associations de quartier et d’origine (« deux structures parallèles et complémentaires autour desquelles s’organise la vie communautaire », p. 147), sans dégager leurs enjeux. L’examen détaillé d’un cas ne montrerait-il pas que c’est précisément dans l’articulation de ces deux modes d’associations que se joue largement le « paternalisme » des Hazaras établis à Quetta de longue date ? L’auteur n’introduit cette dimension sociohistorique que pour mieux la mettre à distance par la suite, et n’envisage son objet qu’en termes de structures intemporelles.
L’auteur a conscience des limites d’une analyse qui, pour rendre compte d’une situation complexe et évolutive, s’enferme dans la quête des « systèmes d’organisation » : dès la page 98, il avoue par exemple qu’il « est vain de vouloir trouver une systématique, un emboîtement de niveaux et d’affiliations exempts d’ambiguïté ». Contraint, plus que convaincu, d’envisager cette ambiguïté comme constitutive du fonctionnement social (les acteurs jouent, en situation, de ces appartenances multiples), il fait de ce constat le terme de son analyse sur Quetta : « Malgré les différences, il existe un certain parallélisme entre l’organisation sociale des Hazaras d’Afghanistan et ceux [émigrés] du Pakistan : […] en milieu urbain comme en zone rurale, les groupes d’appartenance fondés sur la parenté et les unités de résidence ne coïncident pas » (p. 150).
Toujours est-il que l’ouvrage est d’une grande richesse ethnographique, lorsque les intuitions de l’auteur ne sont pas censurées par l’étroitesse de son cadre théorique. L’évocation du monde de la mine trahit la profondeur des liens tissés par l’ethnologue ; l’auteur observe par exemple que le travail par équipe « encourage une sorte de solidarité interne, mais aussi un contrôle mutuel » (p. 155). Dans la suite de l’ouvrage, l’analyse des flux de personnes, de richesse et d’information, si elle obéit à une construction qui n’éclaircit pas vraiment le propos, dénote une vraie familiarité des conditions matérielles dans lesquelles s’effectuent les migrations. Parmi les morceaux les plus étonnants, on retiendra ces jeunes qui quittent leur village sans un sou et sont « revendus » de passeurs en passeurs, jusqu’à ce qu’un proche, en Iran, rembourse à l’ultime intermédiaire l’intégralité du voyage. Des recherches menées en Iran, l’ethnologue nous ramène la composition précise d’une équipe de travailleurs du bâtiment apparentés, avec l’intuition d’une alliance préférentielle dans l’émigration avec les parents de lignée maternelle. Dans leur finesse, ces observations vont potentiellement beaucoup plus loin que les théories les plus générales de la parenté auxquelles l’auteur soumet rigoureusement son échantillon. D’une manière générale, la pertinence des analyses d’A. Monsutti repose bel et bien sur l’observation approfondie d’un nombre restreint d’informateurs, plutôt que sur un « balayage » plus large et superficiel. Cependant il n’a manifestement pas cherché à nous faire entrevoir la cohérence d’un cas. Il s’en explique d’ailleurs partiellement au début de l’ouvrage, lorsqu’il nous fait part de ses réticences déontologiques à utiliser des données personnelles. On peut pourtant penser que sa posture (et l’orientation théorique qui lui est associée) n’est pas non plus sans poser problème, dans la mesure où pas un seul point de vue hazara n’émerge. Une des ambitions de l’auteur était de montrer que l’expérience de l’exil ne relève pas du traumatisme mais plutôt du « rite de passage » ; l’usage illustratif et fragmenté des matériaux a finalement raison de cette intuition fondamentale. Ce traitement a en outre le grave inconvénient de nous cacher les conditions sociales de l’enquête, de mettre hors de notre portée la compréhension des alliances qui l’ont rendue possible. On repère à la lecture un certain nombre d’informateurs récurrents, souvent apparentés, mais l’idée que l’on peut s’en faire en filigrane est bien rudimentaire. On devine tout au plus l’importance cruciale dans l’enquête d’un personnage, le décalé Mardam Ali, qualifié par l’auteur de free rider (p. 265) tant il semble affranchi de tous ces « systèmes d’organisation » qui focalisent, malgré tout, l’attention de cet ouvrage. De ces derniers, on saisirait mieux comment ils s’imposent aux acteurs (et notamment la part des contraintes liées à l’insécurité), en suivant de plus près ces personnes et les conditions sociales de leur contribution, par leur regard distancié, à l’œuvre de l’ethnologue.
Vincent Planel
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