2006
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Cahiers d’histoire, revue d’histoire critique, nËš 93, 2004, « Enseigner l’histoire au présent »
Le dossier « Enseigner l’histoire au présent » coordonné par Danielle Pingué réunit en cent dix pages cinq articles et la transcription d’un entretien qui soulèvent les questions des usages et enjeux de l’enseignement de l’histoire. Or celles-ci sont depuis un siècle et demi rémanentes et il est difficile, le dossier refermé, de ne pas se livrer à une réflexion pessimiste sur l’histoire scolaire. Ainsi constater avec Antonio Gonzales, « Temporalités et horizons historiques dans l’enseignement de l’histoire en 6e », que, dans les actuels programmes, « la civilisation grecque constitue le centre structurant du programme et la base de la construction du modèle occidental de civilisation » (p. 32) nous transporte à l’époque où Georges Leygues défendait les humanités classiques au motif que « la petite partie du monde qui commence à la Grèce et qui finit à Paris et à Londres » concentrait toutes les richesses morales et matérielles de l’humanité.
Au-delà de ce cas précis, ce qui est en jeu est la possibilité que l’histoire scolaire, en France, s’ouvre à la mémoire du monde. Le recteur Joutard accorde une place importante à cette question dans l’entretien réalisé par D. Pingué et Anne Jollet, « L’histoire dans les nouveaux programmes de l’école primaire ». Il note le poids de la tradition et des contraintes dans l’élaboration des programmes et montre combien est difficile à établir l’équilibre entre la nécessaire transmission d’une histoire nationale qui forge le sentiment d’appartenance à la communauté des citoyens et la non moins nécessaire connaissance de l’histoire du monde, à l’heure, où, comme l’écrivait en 1992 Eric Hobsbawm dans la conclusion de Nations et nationalismes, l’histoire du xxie siècle ne peut plus être contenue dans les limites des États-nations. On admettra volontiers l’intention novatrice des programmes de 2002 mais il est à craindre que les modifications intervenant plus dans la logique d’ensemble que dans les contenus, ne fonctionne le vieux réflexe des praticiens qui consiste à reproduire l’ancien programme dans le nouveau. C’est dire – et le recteur Joutard le souligne – combien est essentielle la formation des enseignants. Car ceux-ci, dans le cadre des programmes, disposent d’une marge de manœuvre et d’un droit d’initiative qui leur permettent de construire l’histoire qu’ils enseignent.
On aurait donc tort de conclure à la totale inertie de l’histoire scolaire, et ce d’autant plus que Michelle Zancarini-Fournel et Jean Carpentier montrent comment des démarches volontaristes peuvent renouveler les contenus d’enseignement. L’article de M. Zancarini-Fournel, « La place de l’histoire des femmes dans l’enseignement de l’histoire », fourmille de pistes historiographiques et bibliographiques pour mettre en œuvre aux différents niveaux de classe une relecture sexuée du passé et des problématiques neuves. J. Carpentier, quant à lui, dans « L’histoire récente de l’enseignement du fait religieux » dresse le bilan des actions conduites depuis vingt ans dans l’enseignement du fait religieux, sous le double effet de la pression médiatique et politique et des évolutions internes au système éducatif. À la lumière des comparaisons présentées par A. Gonzales, on nuancera cependant les conclusions positives qu’il présente. L’enjeu ne réside pas seulement dans l’introduction ou non du fait religieux mais dans la façon dont il est traité. Or, les seuls faits de religion réellement étudiés par les élèves sont ceux du christianisme, traités dans une dimension fortement patrimoniale sous l’angle de fondements de l’Europe contemporaine, et, considérations civiques obligent, ceux de l’islam. Transparaît là une fois de plus l’étroitesse des horizons de l’enseignement de l’histoire en France, ce que Marc Bloch dans un article livré en juin 1938 au numéro 96 du Bulletin de la société des professeurs d’histoire et de géographie appelait « le parti pris purement politique qui jusqu’ici a trop exclusivement dominé l’enseignement ».
On est donc bien là au cœur des questions que pose l’instrumentalisation de l’histoire scolaire. Or si, selon le mot de la rédaction, le but d’une telle réflexion sur l’enseignement de l’histoire est que l’« histoire s’éloigne de toutes les instrumentalisations pour être elle-même un outil critique de l’analyse des instrumentalisations », on s’interrogera sur la démarche de certains des auteurs. Dans une revue d’histoire critique, il aurait été de bon aloi que Marc Deleplace, « On n’enseigne plus la Révolution à vos enfants », adopte une démarche rigoureusement problématique. Il est pour le moins paradoxal de déplorer que l’histoire scolaire reste téléologique quand le point d’aboutissement de la démonstration (le recul de l’histoire sociale de la Révolution qu’on ne saurait nier) est ici posé en préalable et oriente de fait (voire détermine) la lecture qui est faite des programmes. Il aurait été sans doute plus convaincant de replacer les programmes de 1985 et de 1996 dans les moments sociaux et politiques qui les ont produits et les expliquent, c’est-à-dire de mettre en perspective des différences ici décontextualisées. Or l’instrumentalisation du passé ne se comprend que par rapport au présent pour lequel il est convoqué. On regrettera également trop d’approximations et de schématismes dans le texte de Stéphanie Krapoth, « Visions comparées des manuels scolaires », dus, là aussi, à l’absence de mise en perspective du contenu des manuels. Comment dissocier le changement de ton des manuels scolaires de l’entreprise de révision amorcée dans les années 1920 par les professeurs français (dont Jules Isaac) et allemands, mais aussi par la Commission internationale de coopération culturelle de la Société des nations ? Peut-on, dans une revue d’histoire, parler après 1945 de l’Allemagne et d’auteurs allemands, comme si n’avait existé qu’une Allemagne ?
En somme, les Cahiers d’histoire nous livrent là un dossier auquel on reconnaîtra le mérite de ne pas laisser le lecteur indifférent.
Évelyne Hery
Bénédicte Zimmermann (éd.), Les sciences sociales à l’épreuve de l’action. Le savant, le politique et l’Europe, Paris, MSH (Dialogiques), 2004, 331 p.
La question des rapports entre État et sciences sociales constitue pour ces dernières un terrain d’investigation un peu particulier : objet d’étude à part entière, elle procède également d’une démarche réflexive et soulève une série d’enjeux épistémologiques centraux pour les disciplines concernées. Telle est la perspective adoptée dans l’ouvrage collectif dirigé par Bénédicte Zimmermann, qui propose une lecture globale des interactions entre savoirs sociaux et dispositifs étatiques, croisant histoire des sciences, sociologie des pratiques d’expertise, et retours sur expériences.
Mobilisant plusieurs disciplines (sociologie, science politique, économie, histoire) et s’appuyant sur une démarche comparative franco-allemande, l’ouvrage s’attache en effet à revisiter les relations complexes qui se nouent entre la recherche en sciences sociales et les configurations nationales et européenne au sein desquelles elle se déploie. C’est d’abord sous l’aspect de leur réciprocité que ces relations sont envisagées : peut-on identifier des spécificités nationales, en termes de problématiques et d’objets de recherche, comme de rapports à la commande politique et à l’intervention sociale ? Ces spécificités sont-elles inscrites dans des traditions intellectuelles, relayées notamment par des institutions scientifiques, ou reflètent-elles des formes particulières d’action publique et d’organisation politique ? Comment, à leur tour, ces savoirs contribuent-ils à orienter les politiques et participent-ils à la structuration des dispositifs étatiques ? Posant la question d’une transformation des rapports entre État et sciences sociales, l’ouvrage met également l’accent sur les effets produits par l’émergence d’un espace européen de la recherche. Ce n’est pas le moindre de ses mérites que de souligner avec justesse la diversité des enjeux auxquels l’intégration européenne confronte les savoirs sociaux. L’Europe est à la fois un espace historique d’échanges intellectuels, un objet d’étude susceptible d’alimenter un rapprochement et un renouvellement des problématiques scientifiques, et, enfin, un lieu institutionnel prescripteur de recherches qui contribue aujourd’hui à redéfinir la place de la recherche académique et les formes de sa collaboration aux réformes politiques.
Les contributions rassemblées dans Les sciences sociales à l’épreuve de l’action abordent ces questionnements sous trois angles complémentaires. La première partie est consacrée à l’examen des enjeux épistémologiques propres aux sciences sociales dans une double perspective historique et programmatique. Elle s’ouvre sur le chapitre de Hans Joas qui propose un agenda de recherche offrant une place plus importante à la pluridisciplinarité et fondé sur la reconnaissance de la diversité des formes de modernités contemporaines. Les deux contributions suivantes, rédigées par Jan Spurk et Peter Wagner, rassemblent, quant à elles, une série de réflexions sur les « formes nationales » des savoirs sociaux à partir desquelles les auteurs évoquent l’avenir possible d’une sociologie européenne. Celle-ci est mise en garde contre la tentation d’uniformisation des problématiques et appelée à prendre ses distances avec une « conception purement instrumentale de la sociologie comme technologie sociale » véhiculée notamment par les financements communautaires.
La seconde partie se présente comme une analyse des relations entre monde académique et institutions politiques. Peter Weingart aborde dans cette perspective les effets pervers susceptibles d’être alimentés par certaines formes de collaboration entre expertise scientifique et décision politique : la « scientificisation du politique » – autrement dit le recours systématique et non maîtrisé à la science pour légitimer des choix – aurait ainsi pour corollaire une « politisation de la science », introduisant dans le travail des chercheurs des logiques étrangères à la rationalité scientifique. Décalant un peu la perspective, Vincent Spenlehauer se livre, dans le chapitre suivant, à un exercice de réflexivité stimulant : à partir d’une relecture des travaux consacrés aux relations entre sociologues et planificateurs français, il invite les chercheurs à « réfléchir sur leurs rapports à l’État », comme commanditaire et interlocuteur, et à se défier de représentations préconstruites, relevant plus de l’idéologie professionnelle que du travail sociologique. C’est enfin l’impact des formes d’action publique sur les outils conceptuels de la science politique que la contribution d’Olivier Giraud propose de questionner : s’appuyant sur une comparaison des analyses françaises et allemandes en termes de rôle des idées, il montre que si les configurations étatiques ont en effet une influence sur les constructions théoriques, ces dernières tendent sur le long terme à converger.
De manière plus classique, mais ici particulièrement instructive parce qu’enrichie par la démarche comparative, les chapitres de la dernière partie mènent l’enquête sur la contribution des sciences sociales à la production des catégories d’action publique. L’évolution des dispositifs allemands et français d’évaluation scientifique analysés par Michael Werner apparaît ainsi, malgré des rapprochements liés à l’internationalisation des réseaux et des financements, fortement déterminée par les institutions universitaires nationales qui sont à la fois les acteurs et les objets de ces pratiques. Le travail de Valérie Amiraux sur les modalités de convocation des savoirs académiques sur l’islam par les instances politiques en France et en Allemagne met également en évidence des différences nationales très directement liées aux héritages intellectuels et logiques professionnelles des milieux académiques concernés. Mais c’est bien dans leur réciprocité qu’il faut envisager ces relations entre investissements savants et dispositifs politiques : ce sont notamment les opportunités offertes par la commande publique aux spécialistes français de l’islam, de même que les sollicitations faites aux chercheurs allemands par le système judiciaire qui éclairent en retour les pratiques académiques. Cette double dynamique est bien illustrée par la contribution de Sabine Rudischhauser et B. Zimmermann sur le rôle des sciences sociales dans les réformes des politiques de l’emploi. Celles-ci montrent que les positions respectives adoptées par les scientifiques français et allemands dans la conduite de ces réformes – principalement critiques du côté des sociologues et juristes français, silencieuses ou centrées sur les aspects économiques chez leurs homologues allemands – peuvent être rapportées à des conceptions nationalement différenciées du dialogue social et du rôle de l’État, opposant la culture consensuelle germanique à la culture conflictuelle de leurs voisins outre-Rhin. Il faut évoquer enfin la lecture passionnante que Robert Salais propose, dans le dernier chapitre, de la construction des indicateurs statistiques mobilisés dans la stratégie européenne de l’emploi. Il met notamment en évidence les usages politiques du recours aux formes scientifiques de l’économie : la référence aux modèles économiques permet d’abord de naturaliser le choix des indicateurs, en rendant implicites leurs fondements idéologiques, elle occulte en conséquence le débat politique sur les objectifs de la stratégie européenne de l’emploi au profit d’une rationalité instrumentale et de logiques d’affichage. Dans un même mouvement, l’auteur souligne, pour mieux inviter les chercheurs à s’en déprendre, quels sont ainsi les rôles assignés aux sciences sociales dans leur dialogue avec les institutions européennes. Tandis que la science politique, plus intéressée par les procédures que par l’analyse de leurs effets, est souvent appelée à jouer les miroirs, la science économique est d’autant plus encline à construire des modèles théoriques légitimant les choix politiques que l’Europe lui offre en retour les données à partir desquels valider ses modèles.
Multipliant les angles d’observation et les échelles d’analyse, décalant et reformulant continuellement ses questionnements, cet ouvrage est d’un abord exigeant. Le lecteur doit trouver seul son chemin entre ces différentes perspectives, construire parfois lui-même les liens entre telle ou telle manière d’envisager la problématique commune. Mêlant fréquemment les registres de l’analyse, du témoignage et du manifeste, il s’expose, plus que d’autres, à la critique, mais peut aussi être salué pour son courage et l’intérêt des débats qu’il contribuera, du moins l’espère-t-on, à (ré)animer.
Cécile Robert
Michèle Ferrand, Féminin, masculin, Paris, La Découverte (Repères), 2004, 124 p.
« Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe », voilà comment une quatrième page de couverture pourrait présenter la dernière publication de Michèle Ferrand. Bien sûr, cette présentation accrocheuse serait très réductrice du contenu de l’ouvrage puisque celui-ci porte en fait sur les rapports sociaux de sexe. Mais comment amener tous ceux qui n’ont pas de formation en sciences sociales – autant dire la très grande majorité – à découvrir un sujet qui, bien que les concernant directement, pourrait rebuter en raison du jargon scientifique ? Le titre du livre, « Féminin, Masculin » apporte à cet égard une réponse subtile au problème, à l’image des pages qui suivent. Car M. Ferrand réussit le pari de présenter en une synthèse pédagogique de cent vingt-quatre pages seulement quelques-uns des travaux centraux sur le genre : de la division sexuelle du travail (domestique, professionnel et politique) aux rapports amoureux (sexualité, choix du conjoint, etc.) en passant par la socialisation aux rôles féminins et masculins.
On aurait donc bien tort, pour quelques scrupules, de priver un large public de cette lecture d’autant que l’on ne ferait ainsi que contribuer à l’un des mécanismes les plus efficaces par lesquels se reproduisent les inégalités entre hommes et femmes, à savoir, leur méconnaissance. Et de fait, s’il ne fallait retenir qu’un seul enseignement du livre, ce serait celui-là : les formes de la domination masculine se perpétuent dans le temps parce qu’elles sont avant tout invisibles, déniées, indiscutées et pour tout dire tolérées, c’est-à-dire conformes à nos façons de penser la place respective des hommes et des femmes dans la société. Dès l’introduction du livre, l’auteure rappelle ainsi que ce n’est pas parce qu’ils sont biologiquement différents que les femmes et les hommes occupent des positions différentes dans l’espace social ; c’est parce qu’ils sont classés dans le type « féminin » ou le type « masculin », construits comme opposés, exclusifs l’un de l’autre et surtout hiérarchisés entre eux. Et c’est cette affirmation nodale que l’ouvrage développe par la suite, en rapportant systématiquement les inégalités statistiquement objectivées à la construction sociale et historique tant des rôles féminins que masculins.
Ce faisant, M. Ferrand cherche cependant moins à « insister sur le maintien de ces inégalités que de comprendre comment elles se déplacent, se reconstituent, mais aussi s’atténuent » (p. 7). On apprend alors comment le marché du travail réinvente des formes de ségrégation envers les femmes (p. 13 et suiv.), en les confinant par exemple dans des emplois moins qualifiés, plus précaires, ou en maintenant l’écart entre les salaires et les rythmes de carrières des hommes et des femmes « toute chose égale par ailleurs ». On découvre au passage comment, dans l’intimité de leur foyer, hommes et femmes reconstruisent symboliquement la différence nécessaire à l’identité des uns et des autres (p. 24). Et l’on comprend du même coup comment ces phénomènes s’articulent entre eux, notamment lorsque sont traitées les normes sociales relatives à la « parentalité » (p. 29 et suiv.). Bien sûr, on pourra regretter que les travaux anglo-saxons sur le masculin ne soient guère mobilisés pour compléter ce travail de synthèse. De même que manquent aussi des développements sur les usages stratégiques du féminin, lequel n’est pas que « subi » par les femmes qui peuvent aussi en jouer. Mais le format du livre, comme le projet pédagogique qui le sous-tend, peuvent justifier les partis pris de l’auteure qui, en négligeant certains faits ou débats scientifiques se donne les moyens d’atteindre l’autre objectif de son livre : « saisir la nature des forces qui œuvrent pour leur extinction [des inégalités] comme de celles qui y font résistance. » (p. 7)
Du côté des premières, le propos n’est peut-être pas toujours assez appuyé. Il faut attendre la conclusion pour que soit, par exemple, affirmée l’importance de l’action collective – les mobilisations de mai 1968 et surtout celles des mouvements féministes – et si la loi sur la parité hommes-femmes en politique est longuement traitée (p. 72 et suiv.), les luttes les plus symboliques des féministes – telle que la féminisation des noms de métiers – ne le sont pas alors même qu’elles visent les fondements de la domination masculine que l’ouvrage ne cesse de mettre au jour. L’exposé, en revanche, est beaucoup plus développé s’agissant des forces qui œuvrent à la reproduction de la domination masculine. L’auteure y consacre même tout un chapitre en traitant de « la socialisation selon le sexe ». Les parents apparaissent ainsi comme les meilleurs agents de reproduction de cette forme de domination, en raison du traitement différentiel qu’ils réservent à leurs filles (p. 48 et suiv.) ou de leur homophobie qui se comprend, à l’analyse, comme une injonction à ne pas transgresser les rôles sociaux sexués. L’école est également revisitée sous cet angle (p. 53 et suiv.), jusque dans la cour de récréation où « le regard des copains » participe activement à la construction de l’identité sexuée (p. 51). M. Ferrand ne néglige pas non plus la contribution qu’apportent les femmes à leur propre domination. Et l’on comprend alors que c’est aussi dans les plus petits détails de la vie quotidienne – lorsque les femmes attendent d’être seules pour effectuer les travaux ménagers lourds – ou dans les choix les plus intimes – lorsqu’elles font de la taille du conjoint un critère déterminant de leur choix amoureux – que se glissent les mécanismes de reproduction de la domination masculine et se manifeste leur intériorisation.
Au total, c’est donc un fait social très ordinaire qui nous est livré dans ce livre, dans presque toutes ses dimensions. Petit par la taille, « Féminin, Masculin » est en effet un très bon ouvrage d’initiation aux rapports sociaux de sexe ; à faire découvrir à toutes les « mamans » et tous les « papas » en leur disant, au besoin, que ce livre est un peu comme ceux d’Anna Gavalda (en moins drôle mais plus fort) : il leur parle d’eux.
Delphine Dulong
Julien Duval, Critique de la raison journalistique. Les transformations de la presse économique en France, Paris, Seuil (Liber), 2004, 366 p.
Le livre de Julien Duval vise à démontrer la subordination croissante du journalisme économique au champ économique, en partant d’une réflexion sur les rapports entre « la presse et l‘argent », et en décrivant, grâce à une vaste palette d’outils empiriques, la structuration et l’évolution du champ du journalisme économique. Tout d’abord, un détour par l’histoire permet à l’auteur de montrer l’actualité renouvelée de la problématique traditionnelle des relations entre la presse et l’argent – après la parenthèse historique d’affirmation de l’indépendance journalistique, qui constituait une « traduction » de l’idéologie modernisatrice dominante au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et avait permis une relative autonomisation du champ journalistique. Ensuite, le cœur de l’ouvrage porte sur l’analyse des structures du sous-champ du journalisme économique, oscillant entre un état de « forte subordination » à des « intérêts économiques » et un état de relative autonomie, où les journalistes s’appuient sur des forces externes et privilégient le « devoir d’informer », l’objectivité et la vérification. Le positionnement de chaque média par rapport à ces deux logiques est ensuite « corrélé » aux ressources détenues par chaque média, selon une série de variables (renvoyant à la propriété des entreprises de presse, la structure de leurs ressources, la taille de leur rédaction économique, aux propriétés des journalistes…). Une analyse de correspondance multiple permet alors de dessiner l’espace des médias, puis des types de rubriques économiques, etc., en fonction de ces propriétés (bien que les deux axes ne représentent que 18 et 15,5 % des résultats, aient peu de cohérence interne et ne correspondent pas à des variables synthétiques significatives). Cette approche a bien sûr l’intérêt de rompre avec une approche indifférenciée des médias et souligne les tensions qui traversent ce sous-champ journalistique, mais elle considère, explicitement, cet espace de propriétés comme une « infrastructure », déterminant le positionnement journalistique des agents qui le composent, du fait de l’homologie structurale postulée – mais non explicitée ni démontrée – entre espace des positionnements éditoriaux et espace des propriétés.
Dans ce double espace, l’auteur distingue trois catégories de médias, dont il étudie les spécificités et les relations, grâce à de multiples outils d’analyse, judicieusement combinés : étude quantitative mais aussi qualitative des reprises mutuelles, dépouillement d’un annuaire professionnel, étude plus approfondie du fonctionnement et du contenu de certains médias… La première catégorie est constituée par les « gros producteurs » d’information économique (Les Échos, La Tribune, Le Monde et Le Figaro principalement), qui ont de grosses rédactions, produisent des informations propres, tout en étant « intégrés à l’ordre économique » et « fonctionn[ant] selon des logiques économiques ». La deuxième catégorie est celle des « médias de reprise », issus de la presse populaire, des médias audiovisuels et des news politiques, qui occupent une position intermédiaire, « subordonnée » par rapport à la presse écrite dans la circulation de l’information économique, tout en demeurant dominés par des logiques économiques. La dernière catégorie est celle des médias alternatifs (Alternatives économiques, Charlie hebdo, Politis, Le Monde diplomatique…), présentés à la fois comme inscrits dans une logique d’« autonomie » et comme des prétendants développant une stratégie alternative par manque de moyens pour imiter les grands. De nombreuses remarques pertinentes, suggestives – et parfois acerbes – émaillent cette typologie. Elle se heurte cependant à la difficulté d’analyser un sous-champ du journalisme, découpé à partir du rubricage « économique », amenant parfois à inclure certains médias ou services rédactionnels (économique/social/financier) et parfois à les exclure, selon les découpages indigènes opérés. Plus profondément, n’existe-t-il qu’une forme de « logique économique » ? Et peut-on y opposer de manière binaire une logique d’autonomie journalistique ?
L’auteur s’intéresse enfin à la structure de la lutte pour la définition de l’économie (toujours supposée « correspondre » à la structure du champ des médias). Il examine alors minutieusement les différentes spécialités qui composent les rubriques économiques et des découpages internes, sans toutefois dégager les modes de traitement différenciés qui peuvent coexister sur un même thème. Par exemple, les rubriques sectorielles (Bâtiment et travaux publics, agroalimentaire…) sont présentées comme nécessairement « tournées vers la connaissance pratique » et ajustées aux attentes pratiques des patrons ou cadres d’entreprise, alors qu’un traitement distancié et éventuellement critique peut aussi en être proposé. J. Duval généralise ensuite le propos en étudiant les effets d’une approche « économique » de l’actualité, qui « tend à épouser les critères de perception qui prévalent dans les entreprises privées » et « rejette dans des catégories secondaires comme le social des pans entiers du travail dans l’entreprise ». Cette tendance, judicieusement décrite, est cependant présentée comme inhérente à toute approche de type « économique », ce qui tend à entériner et reproduire la réduction libérale de l’économie aux entreprises privées d’abord, et à leurs dirigeants ensuite. Paradoxalement, pourquoi le monde économique n’est-il pas lui aussi analysé comme un champ, structuré par des luttes de définition et un système de positions différenciées, distinguant les différentes fractions du monde des entreprises et intégrant tous les acteurs de la production et de la distribution des biens et services (salariés, consommateurs, administrations…) ? La richesse des analyses, qui disparaît parfois derrière une dénonciation de la subordination à un « champ économique » unifié et réifié, aurait facilement pu y trouver un prolongement fécond.
Après avoir décrit ces différentes dimensions de la structure du champ du journalisme économique, l’auteur étudie ses transformations contemporaines, à travers des analyses approfondies de l’évolution des stratégies éditoriales, commerciales et des lectorats des journaux, et grâce à divers exemples, notamment ceux du Monde et de Libération. Dans la lignée des travaux de Pierre Bourdieu sur le journalisme, il évoque l’emprise croissante du marketing et des stratégies éditoriales de dépolitisation, destinées à attirer le lectorat des cadres qui constituent des cibles publicitaires privilégiées. Il souligne « l’uniformisation » du traitement de l’information économique, parallèle à celle des dispositions des journalistes et celle des lectorats. L’auteur prend l’exemple du Monde et de Libération, qui, s’étant tous deux construits, dans des périodes et à partir de fondements différents, sur la base d’une affirmation d’indépendance – peut-être un peu rapidement prise au pied de la lettre pour mieux en dénoncer l’abandon – ont progressivement glissé vers un traitement traditionnel de l’information en lien avec les transformations organisationnelles et financières qui les ont affectés. Enfin, une analyse très stimulante des évolutions des caractéristiques sociales des lecteurs des grands titres est menée et référée aux transformations structurelles des groupes intermédiaires et dominants dans la société française contemporaine.
Pour finir, l’ensemble des schèmes de réflexion dégagés précédemment est mis en œuvre à propos de l’émission Capital diffusée sur M6, en examinant le contenu et les formes de cette production, son fonctionnement et ses règles, et surtout ses agents et leurs dispositions. Ici encore, dans un premier temps, l’auteur restitue la complexité de la réalité observée, par exemple la dualité des dispositions du présentateur vedette ou l’ambiguïté du projet initial, avant de sembler la réduire, en n’évoquant plus que les dispositions commerciales du premier ou la propagande libérale implicite – donc particulièrement efficace – à laquelle contribue l’émission.
Cet ouvrage, qui s’appuie sur une large palette de données empiriques, s’avère donc particulièrement stimulant, tant du fait des analyses qu’il développe que des réactions qu’il suscite et des prolongements ou réinterprétations qu’il appelle.
Cégolène Frisque