Genèses
Belin

I.S.B.N.2701143802
172 pages

p. 2 à 4
doi: en cours

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Introduction

no 64 2006/3

2006 Genèses Introduction

Genre et classes populaires

Christelle Hamel Johanna Siméant
L’appellation « classes populaires » condense des positions sociales situées au bas d’une ou plusieurs échelles hiérarchiques organisant la stratification sociale. Cet ensemble relativement hétérogène désigne des situations distinctes qu’il est sans doute un peu rapide de réunir sous un même vocable : la situation du sans-logis inscrit dans un processus de désaffiliation sociale et d’extrême paupérisation ne se confond effectivement pas avec celle du chômeur en recherche d’emploi, ni avec celle de l’ouvrier ou de l’employé, même s’il existe un continuum entre ces positions. D’autres formes d’inégalités sociales interviennent encore qui multiplient les différences de position et les situations : il en est ainsi de l’âge, du sexe ou encore de l’origine dite « ethnique », qui exposent à des discriminations. L’objet de ce dossier n’est pas de cerner les contours de ce que sont « les classes populaires » ; nous employons ce terme générique pour souligner que les individus et les groupes examinés ici sont soumis à des mécanismes de domination économique.
À quoi ce dossier est-il alors consacré ? À l’étude des relations de genre dans ces groupes sociaux soumis à l’oppression de classe. L’étude du genre dans les classes populaires n’est pas nouvelle, bien que relativement récente au regard de l’histoire des sciences sociales et des disciplines qui s’intéressent précisément à ces groupes : sociologie et histoire du monde ouvrier, du travail, des migrations, de la jeunesse, qui, il faut bien le reconnaître, ont longtemps pris la situation particulière des hommes pour le cas général et occulté la position minoritaire des femmes. Par suite, la sociologie et l’histoire du genre se sont d’abord attachées à rendre visible l’expérience sociale des femmes.
Ce dossier entend bien sûr prolonger la mise au jour des situations spécifiques respectives des femmes et des hommes, mais il s’attache surtout à examiner les mécanismes par lesquels les inégalités entre les hommes et les femmes sont produites et reproduites dans des milieux où les individus sont dépossédés des instruments du pouvoir. Le genre, entendu comme système de différenciation et de hiérarchisation des sexes, traverse toutes les classes sociales. Mais quelles formes les relations et les normes de genre prennent-elles lorsque la domination de genre se conjugue à l’oppression de classe, lorsqu’elle façonne par son action l’expérience que les unes et les uns ont de leur position sociale ? Et inversement, quelles formes ces relations prennent-elles lorsque les inégalités de classe modèlent l’expérience qu’ont les femmes de la domination de genre et celle qu’ont les hommes de l’exercice de la domination masculine ? Enfin, comment les mécanismes qui produisent ces deux types de domination s’agencent-ils, se combinent-ils, s’enchevêtrent-ils ? En somme, ce dossier entend examiner l’intrication du genre et de la classe en explorant comment ces deux formes de domination se construisent l’une l’autre et deviennent inextricables dans l’expérience des individus.
Ce numéro entend aussi dépasser les imaginaires teintés d’essentialisme véhiculés sur la masculinité et la féminité dans les classes populaires : l’existence supposée d’un machisme exacerbé ou d’un virilisme suranné, considérés spécifiques à ces groupes est prégnante, y compris dans les recherches en sciences sociales. S’y engage souvent l’hypothèse d’une virilité qui serait le « dernier refuge » des hommes dans un contexte où la tertiarisation du monde du travail induit leur précarisation, tandis qu’en contrepoint, la figure de la femme soit soumise, soit attachée à son rôle traditionnel masque les formes de résistance des femmes.
Les articles réunis dans ce dossier pensent ensemble rapports de genre et rapports de classe, en évitant de tomber dans l’opposition binaire qui verrait coexister une sociologie des classes populaires négligente à l’égard de la domination masculine, et une sociologie des rapports de genre négligeant parfois les inégalités de classe. Surtout, ces textes considèrent que les relations entre les sexes et les conceptions du masculin et du féminin dans les classes populaires ne peuvent être appréhendées en mettant de côté le fait qu’il s’agit de groupes et individus en position défavorable dans les rapports de production et les instances de pouvoir que sont les systèmes judiciaires, politiques et médiatiques. Ils examinent donc comment la classe travaille le genre et inversement comment le genre travaille la classe, bref comment, dans un même mouvement, l’un construit l’autre. Ils montrent ainsi que les relations de genre sont loin d’être univoques dans les classes populaires, et qu’elles y sont soumises dans leurs manifestations concrètes aux interventions des diverses instances qui précisément contrôlent, encadrent et dominent les milieux les plus modestes.
L’article de Bernard Dauven montre combien il est nécessaire de prendre en compte l’action des autorités policières et judiciaires dans la qualification « genrée » des illégalismes. En envisageant l’incrimination pour vagabondage dans les Pays-Bas méridionaux aux xve et xvie siècles, il montre que la rareté de l’incrimination des femmes pour vagabondage révèle non seulement que ces dernières sont effectivement moins souvent vagabondes que les hommes, mais aussi que d’autres incriminations sont spécifiquement appliquées aux femmes : prostitution et sorcellerie. Comment envisager les femmes comme vagabondes lorsqu’elles sont systématiquement pensées en référence à un foyer ? C’est dire non seulement que l’espace de la survie en milieu modeste est « genré », mais aussi que des pratiques identiques peuvent être pensées et réprimées différemment sous l’action des normes de genre qui définissent diversement ce qui est permis et interdit aux hommes et aux femmes.
Isabelle Clair et Nasser Tafferant analysent la féminisation d’une profession nouvelle : la médiation « de sécurisation » dans les transports en commun, d’abord conçue pour être incarnée par des hommes jeunes issus de quartiers dits « sensibles ». L’accès d’une jeune femme à un poste de cheffe d’équipe se heurte à une conception de la profession liée au recours potentiel à la violence physique, à laquelle les hommes sont socialisés, à l’inverse des femmes. Les auteurs mènent une analyse serrée des interactions qui se déploient entre cette jeune femme et l’un de ses subordonnés, interactions dans lesquelles l’ordre des sexes s’actualise, se renégocie dans la multiplicité des contacts quotidiens, ce qui montre tout l’intérêt d’un repérage ethnographique des microformes de pouvoir. Comme dans l’article suivant, les individus dominés résistent à leur infériorisation par des stratégies multiples, qui intègrent les normes de genre tout en recherchant à s’opposer aux stigmates « genrés » que constituent les images négatives et stéréotypées des relations entre hommes et des femmes dans les classes populaires.
Yasmine Siblot s’intéresse aux pratiques administratives domestiques dans des familles d’ouvriers et d’employés. Dans la relation ambivalente de ces familles aux administrations – à la fois sources de domination et de processus intégrateurs – l’investissement dans la gestion des tâches administratives peut être conçu par les femmes comme une prise d’autonomie, voire une étape dans la conquête d’une profession. À partir de l’analyse des relations de couple quant à la gestion des contacts avec les administrations, on entrevoit comment se construit le lien entre l’acquisition de compétences dans le travail domestique et l’accès à certains emplois du tertiaire pour lesquels les femmes sont recherchées. Pourtant, dans le couple, la même tâche, dévalorisée par le conjoint quand elle est accomplie par sa partenaire, se trouve magiquement anoblie par ce dernier quand lui-même vient à s’en saisir…
Le texte de Delphine Naudier décrit comment un contexte militant (marqué par un féminisme déclarant vouloir transcender les barrières de classes entre les femmes) peut infléchir les logiques de la domination de genre comme de classe. En décrivant la trajectoire éprouvante de l’écrivaine Victoria Thérame, l’auteur analyse ce qui fit le succès d’une femme issue d’un milieu modeste, en même temps qu’elle examine tous les processus qui la maintinrent à la marge du cercle restreint des écrivains reconnus ayant accès à l’édition. Ici, les rapports de genre et de classe agissent de concert. C’est le contexte féministe des années 1970 qui lui permet de sortir de sa « traversée du désert », mais l’analyse très fine que mène l’auteur révèle aussi comment se jouaient, dans le mouvement des femmes, des formes de domination liées notamment à la maîtrise de la culture légitime qui était celle des classes dominantes, dont V. Thérame n’était pas.
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