Genèses 2006/4
Genèses
2006/4 (no 65)
172 pages
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Dossier : Expertise

Vous consultezL’expertise artistique entre science et politique

Échanges et controverses autour de l’origine des marbres antiques entre Rome et Paris (1773-1818)

AuteurGilles Montègre du même auteur

Historien, enseigne à l’université de Grenoble. Il a soutenu une thèse intitulée « Rome capitale culturelle au siècle des Lumières. Présence française et construction des savoirs dans la Ville éternelle au temps de l’ambassade du cardinal de Bernis (1769-1791) » (Grenoble II-Rome La Sapienza, 2006), et publié récemment « François de Paule Latapie. Un savant voyageur français au cœur de la Rome des Lumières », Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée, n˚ 117, 2005. Il poursuit des recherches sur les mobilités, échanges et transferts culturels entre Paris et Rome à la croisée des xviiie et xixe siècles.gilles.montegre@wanadoo.fr

Comprendre ce qu’« expertiser » veut dire conduit nécessairement à réfléchir aux réalités que cette pratique recouvrait dans les siècles passés. Pour ne point transposer de manière anachronique une terminologie de l’expert omniprésente sur la scène politique et sociale actuelle, il convient cependant de porter le regard sur des situations historiques fortes de sens. À ce titre, les expertises anciennement réalisées sur des œuvres d’art constituent sans nul doute un terrain d’étude privilégié. Dès le xviie siècle se fit jour en Europe la conviction que des compétences spécifiques, à la croisée des savoirs théoriques et des pratiques empiriques, étaient nécessaires pour juger de l’authenticité d’une œuvre. Cette dernière étant par définition unique et irremplaçable, la question de l’identité sociale de l’expert en art se posa de manière forte et précoce aux contemporains. Simple amateur, artiste professionnel, marchand d’art ou homme de science : autant de personnalités susceptibles de revendiquer un savoir bien particulier dans le domaine artistique. La mise à l’épreuve de leur légitimité d’experts eut pour théâtre principal les capitales culturelles de l’Europe moderne, où se concentraient les chefs-d’œuvre artistiques du passé occidental. Rome et Paris devinrent ainsi, au temps du néoclassicisme, des arènes privilégiées pour l’expertise des marbres sculptés issus de l’Antiquité gréco-latine.

2 Dans la seconde moitié du xviiie siècle, Rome est à la fois le centre d’attraction des élites savantes européennes sur le chemin du Grand Tour, et le foyer d’un mouvement artistique lié à la redécouverte de l’antique (Bowron et Rishel 2000). Rendant possible la rencontre entre de puissants cardinaux mécènes, des artistes, des antiquaires et des savants voyageurs, la ville tend alors à devenir un lieu de « surproximité culturelle », ouvert au dialogue cosmopolite et interdisciplinaire entre les différents champs du savoir (Donato 1992). Les nombreuses monographies consacrées au séjour des artistes dans la cité sainte ont ainsi occulté l’attraction qu’elle a suscitée auprès des savants issus de l’Académie des sciences parisienne. L’ambition de ces derniers de puiser dans les ruines antiques de la Ville éternelle un gigantesque matériau permettant de recomposer les strates géologiques du globe rencontra pourtant l’intérêt des antiquaires romains, désireux pour leur part d’authentifier l’origine antique des statues et de déterminer leur appartenance au giron grec ou romain. Fournir la preuve de l’âge et de la provenance des marbres statuaires devenait ainsi à Rome un enjeu de premier ordre, source de multiples controverses à la mesure des bouleversements induits dans les champs esthétique, économique et politique.

3 Au cours des premières années du xixe siècle, on constate un déplacement de ces disputes et de ces enjeux de Rome à Paris, à la suite de l’appropriation des statues antiques issues des collections pontificales par les autorités directoriales et napoléoniennes, et de leur déplacement dans le nouveau musée du Louvre. De la venue à Rome en 1773 du minéralogiste parisien Jean Étienne Guettard jusqu’au décès à Paris en 1818 de l’antiquaire romain Ennio Quirino Visconti, les bouleversements politiques survenus des deux côtés des Alpes apparaissent ainsi comme des moments privilégiés pour scruter le transfert des acteurs et des pratiques de l’expertise sur les marbres statuaires d’une capitale à une autre.

4 Dans la lignée d’une nouvelle histoire des sciences, reconnaissant à l’espace urbain local une force de détermination sur la production des connaissances savantes (Pestre 1995 ; Dierig, Lachmund et Mendelsohn 2003), il conviendra de s’interroger sur les modes et les lieux de légitimation respectifs des experts dans ces deux capitales. Tandis que la centralisation des infrastructures intellectuelles apparaît comme une caractéristique du cas parisien, en liaison avec la présence encadrante des académies royales puis de l’Institut (Charle et Roche 2002), Rome épouse pour sa part un modèle polycentrique de production des savoirs, résultat de la multiplicité des cours diplomatiques, aristocratiques et cardinalices gravitant autour de la curie pontificale (Caffiero, Donato et Romano 2006). Les deux villes connurent en revanche un essor concomitant des salons et conversations (Betri et Brambilla 2004 ; Lilti 2005), espaces de sociabilité mondaine propices à une défense et illustration de nos experts. L’étude des expertises relatives aux marbres statuaires antiques permettra en outre de constater la réalité d’un dialogue fécond entre disciplines savantes, à une époque où science, arts et humanités relevaient encore d’une même matrice épistémologique.

Genèse et raisons d’être d’une expertise artistique dans la Rome néoclassique

5 Afin de comprendre pourquoi les marbres statuaires devinrent un objet d’expertise à Rome dans les dernières décennies du xviiie siècle, il convient de faire référence au texte fondateur qu’est l’Histoire de l’art chez les anciens, publié en 1764 par le Prussien Johann Joachim Winckelmann, alors préfet des antiquités pontificales. La modernité de cet ouvrage tenait au fait qu’il proposait un cadre chronologique exhaustif de tout l’art ancien à travers quatre périodes : « l’antique » y était associé à la Grèce archaïque, « le sublime » à la Grèce du ve siècle av. J.-C., « le Beau » à la Grèce du ive siècle av. J.-C., tandis que « le décadent » couvrait l’histoire de la Grèce après la mort d’Alexandre ainsi que toute la période romaine. La démonstration n’était donc pas exempte de partis pris politiques, Winckelmann considérant que la perfection artistique n’avait pu être atteinte en dehors du contexte de démocratie et de liberté offert par la Grèce à l’âge classique.

6 À l’appui de cet argumentaire, l’auteur dressait un éloge plein de lyrisme de l’Apollon du Belvédère, considéré sous sa plume comme la plus belle expression du Beau idéal que le ciseau grec ait léguée aux générations futures :

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« Un printemps éternel, tel que celui qui règne dans les champs fortunés de l’Elysée, semble avoir répandu sur ses membres virils, qui annoncent l’âge le plus parfait, les charmes séduisant de la riante jeunesse, et on croit voir sur ces membres déjà robustes voltiger en les caressant une agréable flexibilité. »(Visconti 1818b : 146-147)

8 Quoique la statue ait été retrouvée au début du xvie siècle sur le site italien d’Anzio, Winckelmann affirmait avec assurance qu’elle était en marbre grec, et avançait comme explication possible qu’elle avait pu être rapportée de Grèce à Rome par l’empereur Néron en personne (Winckelmann 1789, 3 : 195).

9 L’Histoire de l’art chez les anciens connut comme on le sait un succès foudroyant, dont témoignent à la fois ses multiples traductions et les imitations dont elle fit l’objet dans les pages des guides et journaux de voyage (Haskell et Penny 1988 : 120-121). À Rome cependant, cette œuvre de référence ouvrit aussi la voie d’âpres controverses. À la fin des années 1770, soit moins de dix ans après la mort de Winckelmann, le peintre allemand Anton Raphaël Mengs commençait ainsi à remettre en cause les théories de ce dernier, affirmant que quantité de statues des collections pontificales n’étaient pas des originaux grecs mais des copies romaines réalisées en marbre italien (Potts 1982). Comment imaginer en effet que les chefs-d’œuvre des plus célèbres artistes grecs de l’Antiquité aient pu survivre aux multiples invasions et déprédations que la Caput mundi eut à subir au cours des derniers siècles d’existence de l’empire romain ? (Mengs 1780, 2 : 7-8)[1] [1] Signalons que Anton Raphaël Mengs mourut à Rome en juillet...
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. Des assertions polémiques de Mengs découlait une conclusion aussi implacable qu’intolérable pour bien des contemporains : les pièces maîtresses sur lesquelles Winckelmann fondait sa chronologie artistique avaient été faussement attribuées.

10 C’est précisément pour faire face aux conséquences d’une telle remise en cause que le jeune antiquaire romain Ennio Quirino Visconti décide en 1783 de faire expertiser le marbre de l’Apollon du Belvédère. Fils de Giambattista Visconti, qui avait succédé à Winckelmann comme préfet des antiquités pontificales, le jeune Ennio Quirino avait acquis très tôt à Rome la réputation d’un « Mozart de l’antiquaria », capable dès l’âge de cinq ans de reconnaître sur les monnaies anciennes le visage de tous les empereurs romains (Gallo 1991 : 49). Nourri du contact quotidien avec les statues antiques tant célébrées par Winckelmann, il se refusa d’abord à admettre à l’instar de Mengs que les plus sublimes de ces œuvres pouvaient n’être que des copies romaines d’originaux grecs plus parfaits encore. Pour apporter une preuve incontestable de leur grécité, l’antiquaire décide alors de réunir à Rome trois maîtres des carrières de Carrare, en vue de réaliser une expertise du marbre de l’Apollon du Belvédère. Ces marbriers se rendent dans les collections vaticanes, effectuent une entaille dans la partie postérieure de la statue, et expriment en ces termes le résultat de leur expertise :

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« Tous d’un commun accord ont jugé et jugent que le marbre dudit Apollon est d’origine grecque, et qu’il ne s’agit absolument pas d’un marbre de Carrare ; ils affirment que cela se manifeste de toute évidence par le gros grain, la plus grande luisance, la couleur, et par d’autres aspects du marbre de ladite statue, aspects qu’ils comparent au marbre grec, et qui sont en tous points différents du marbre de Carrare, dont les carrières ne produisent pas et n’ont jamais produit un type de marbre tel que celui de ladite statue ; ils déclarent juger de cela avec une absolue certitude et sans l’ombre d’un doute, compte tenu de la longue expérience, de la pratique et du savoir acquis au cours de trente à quarante ans sur les divers types de marbre, et en particulier celui de Carrare, leur patrie commune. »

...


12 Comme instance de légitimation de l’expertise, Visconti choisit l’étude d’un notaire apostolique, Berdardinus Aloysius Poggioli, devant lequel les trois marbriers enregistrent cette déposition le 29 janvier 1783[2] [2] L’acte notarié est reproduit dans Visconti 1818b :...
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.

13 Dans le premier volume du catalogue des antiques du nouveau musée Pio-Clementino (Visconti 1782)[3] [3] Ce volume fut publié sous le nom de Giambattista Visconti,...
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, Ennio Quirino Visconti émet dès lors sur l’origine de l’Apollon du Belvédère un jugement qui ne souffre aucune ambiguïté :

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« Le marbre de notre statue est grec, d’une qualité très fine, bien conservé […]. Ce que je dis de la qualité du marbre de cette statue d’Apollon, est prouvé par l’examen qui en a été fait avec soin par d’habiles connaisseurs et artistes. Dans cette circonstance, je dois, à la vérité, émettre une opinion contraire à celle d’un homme célèbre [le peintre Anton Raphaël Mengs…]. Je suis obligé de le contredire, non seulement sur ce qui concerne le marbre de cette statue, mais encore sur les conséquences qu’il a tirées de son opinion, savoir, que l’Apollon, de même que beaucoup d’autres chefs-d’œuvre de l’art ancien, ne sont que des copies d’originaux plus parfaits, qui n’existent plus, ou peut-être des originaux, mais d’un second ordre. »(Visconti 1818 b : 138-139)

...


15 Deux observations importantes doivent être avancées à propos de ce passage. La première est que dans l’édition originale du catalogue, remontant au début des années 1780, Visconti emploie pour « connaisseurs » le terme de periti, qui se traduit littéralement par « experts » (Visconti 1782 : 26). Cette occurrence nous apparaît décisive dans la mesure où elle renvoie à l’historicisation du concept et du vocabulaire de l’expertise. Au cours des années 1740, les sources romaines parlaient déjà d’individus « très experts dans les mathématiques » (peritissimi nelle matematiche) au sujet des savants convoqués par la papauté pour remédier aux menaces d’effondrement de la coupole de la basilique Saint-Pierre (Dubourg Glatigny et Le Blanc 2005). À la lumière de ces deux exemples empruntés aux domaines de l’architecture et de la sculpture, force est de constater que la Rome du xviiie siècle contribua grandement à la fixation d’une terminologie de l’expert. La seconde remarque est que l’expertise du marbre de l’Apollon joua aux yeux de Visconti un rôle primordial, puisqu’elle lui permit d’élargir son propos à d’autres sculptures maîtresses des collections vaticanes, telles que le Torse, le Bacchus ou le Laocoon. Ainsi, sur les cinquante-deux vestiges antiques présentés dans le premier volume du catalogue du musée Pio-Clementino, seulement dix-sept étaient envisagés comme des copies d’œuvres originales plus illustres (Gallo 1992-1993 : 223-224).

16 Si l’expertise de 1783 vise à pérenniser l’orthodoxie winckelmanniene dans le champ artistique, elle n’en revêt pas moins un aspect éminemment politique. Défendre l’ancienneté et la grécité des marbres statuaires conservés dans les collections pontificales revenait en effet à justifier le continuum culturel reliant la Rome des papes à la Grèce classique, que tous les amateurs européens s’accordaient alors à reconnaître comme une référence artistique indépassable. L’expertise de Visconti ne prend ainsi tout son sens que lorsqu’on l’associe au projet de Clément XIV et Pie VI, les deux papes fondateurs du musée Pio-Clementino (Pietrangeli 1985). Un projet qui visait à forger pour Rome un nouveau statut de capitale culturelle, à une époque où son influence politique et son attraction religieuse tendaient à s’émousser sur la scène internationale. En attestant la présence d’originaux grecs dans les musées pontificaux, il ne s’agissait rien moins que de démontrer que Rome demeurait en Europe le premier centre d’observation du Beau idéal. Après avoir été le foyer de la Contre-Réforme, la Ville éternelle redéfinissait sa vocation universelle en s’affirmant comme le berceau du néoclassicisme (Barroero et Susinno 2002).

17 À titre plus personnel, l’authentification du marbre de l’Apollon du Belvédère constituait sans nul doute pour Ennio Quirino Visconti une action d’éclat contribuant à faire montre à son entourage de sa vocation résolue d’antiquaire. Le préfet des antiquités pontificales Giambattista Visconti avait en effet songé à son second fils Filippo Aurelio pour lui succéder, réservant l’aîné Ennio Quirino pour une carrière ecclésiastique prometteuse. En 1783, ce dernier décevait les espoirs paternels en confirmant son appétence immodérée pour l’antiquaria, et en renonçant à son statut de clerc dans l’intention d’embrasser l’état marital. Après la mort du père survenue en 1784, Ennio Visconti allait consacrer toute son énergie à l’étude des antiquités, reprenant à lui seul le catalogue du musée Pio-Clementino, et recevant en 1788 la direction du musée du Capitole (Gallo 1994 : 82-84).

...


De l’art à la science : la contre-expertise des minéralogistes français

18 En 1783, une preuve définitive semblait donc avoir été apportée que l’Apollon du Belvédère avait été sculpté dans du marbre grec. Cela était sans compter sur l’irruption à Rome de nouveaux acteurs : les savants issus des académies des sciences d’outremonts. Dans le contexte des dernières décennies du xviiie siècle, au cours desquelles la minéralogie conquiert sur la botanique une position privilégiée dans le champ des sciences naturelles, le voyage géologique devient pour ces savants académiciens une mode autant qu’une nécessité (Bertrand 2001). Ces déplacements minéralogiques ont bien sûr leurs propres terres d’élection, qui constituent autant de régions laboratoires d’une science géologique en gestation : l’Auvergne, la Campanie et la Sicile sont ainsi privilégiées pour l’étude des phénomènes volcaniques, tandis que les Alpes offrent à l’analyse des terrains d’altitude jamais atteints auparavant (Bourguet et Licoppe 1997). Mais ces pionniers de la géologie n’ont pas sacrifié leur passion exploratrice aux seuls paysages naturels, au détriment des espaces urbains. Rome, par ses vestiges composés d’une multitude de pierres et de minéraux importés de l’ensemble du bassin méditerranéen, fut plus que toute autre ville à même de mobiliser l’attention de ces savants voyageurs.

19 Un rôle précurseur mérite en la matière d’être reconnu à Nicolas Desmarest, auteur de l’article « Géographie physique » publié en 1757 dans l’Encyclopédie. En 1765-1766, Desmarest s’était en effet rendu à Rome avec la ferme intention de déterminer à partir des vestiges égyptiens conservés dans la Ville éternelle si le basalte était ou non d’origine volcanique. Celui qui allait devenir l’un des plus fervents sectateurs des théories vulcanistes, s’opposant vigoureusement aux partisans du neptunisme, avait ainsi conçu le passage par Rome comme un efficace substitut méthodologique à un séjour en Égypte (Desmarest 1777 : 599-670)[4] [4] Et plus spécifiquement « Précis des observations...
suite
. Mais pour comprendre la fascination nouvelle exercée par la Ville éternelle aux yeux de ces géologues voyageurs, rien n’est plus éloquent que le carnet manuscrit de Jean Étienne Guettard, conservé à la bibliothèque du Muséum d’histoire naturelle à Paris. Guettard, collègue de Desmarest à l’Académie et auteur d’un projet de guide de l’Italie minéralogique, y relate sa visite à la basilique Saint-Pierre en 1773, en relevant scrupuleusement tous les marbres et pierres rares qui composent les différentes chapelles : dans celle de Saint-Sébastien, nulle trace des œuvres d’art exposées, mais la mention de « deux colonnes de marbre brun avec veines blanches et grandes taches rougeâtres », et ainsi de suite pour chacun des sanctuaires[5] [5] Paris, Bibliothèque du Muséum d’histoire naturelle. ...
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. Pour Guettard comme pour les autres naturalistes passionnés de minéralogie, le contact avec le décor urbain de Rome constitue donc une expérience intime et obsessionnelle : tandis que les autres voyageurs décrivent à l’envi frontons, chapiteaux et bas-reliefs, eux ne dissimulent rien de leur fascination devant l’inépuisable diversité des blocs de marbre, de granite ou de porphyre que la Ville éternelle offre à leur examen.

20 Cette fébrilité de l’émotion se joint à l’ambition de la découverte dans les inlassables recherches romaines menées par le chevalier géologue Déodat de Dolomieu. Celui qui donna son nom aux Dolomites ne se contenta pas en effet de parcourir les Alpes, puisque entre 1784 et 1791 il n’effectua pas moins de huit séjours à Rome, en partie motivés par les procès à répétition qui l’opposaient à l’ordre de Malte (Dolomieu 1921). Dolomieu intéresse au premier chef notre propos parce qu’il est l’auteur d’une contre-expertise relative au marbre de l’Apollon du Belvédère, remettant en cause les conclusions auxquelles avait abouti Visconti. Muni d’une écaille de la célèbre statue, le géologue français affirme s’être rendu à Carrare et avoir découvert dans les carrières abandonnées du Polvazzo « des blocs de marbre absolument semblables à celui dont l’Apollon du Belvédère est formé ; marbre différent par plusieurs caractères, de tous ceux qui ont été employés par les Grecs dans leur propre pays » (Dolomieu 1795 : 437). Désormais en mesure d’étayer l’hypothèse d’une origine italique et non plus grecque du marbre de la statue, Dolomieu s’attache à en répandre la nouvelle dans les salons de Rome, qu’il fréquente avec assiduité dans la seconde moitié des années 1780. Au fil des années sa conviction s’enracine, de sorte qu’en 1795 il affirme être en mesure de démontrer

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« que le fameux Apollon du Belvédère, quoiqu’il soit un chef-d’œuvre de l’art, n’est cependant point un monument de l’époque où la sculpture s’était élevée dans la Grèce à son plus haut point de perfection : il est fait sans doute par des artistes grecs, mais qui ont travaillé dans un temps bien postérieur, et hors de leur patrie, puisqu’il est formé de marbre de Carrare, appartenant aux premières carrières qui ont été exploitées dans les montagnes dites de Luna, lequel n’a été connu que dans les temps d’Auguste »(ibid. : 443).

22 De l’expertise Visconti à la contre-expertise Dolomieu, deux évolutions fondamentales méritent d’être retracées. La première concerne l’identité socioprofessionnelle de l’expert. Dans la Rome du siècle des Lumières comme dans celle de la Renaissance et de la Contre-Réforme, le désintéressement et l’intégrité de ceux qui étaient qualifiés d’« antiquaires » furent régulièrement mis en doute. Fustigés pour leur propension à mener une collecte méticuleuse mais vaine des traces matérielles du passé, les antiquaires romains étaient en outre soupçonnés de grossir leurs collections à titre privé, à la faveur de contacts tissés avec des marchands soucieux avant tout de tirer profit du trafic des objets antiques (Gallo 2006). Dans ces conditions, on comprend que Dolomieu ait tiré sa légitimité du fait qu’il n’était ni un antiquaire, ni un marchand marbrier, mais un véritable homme de science. À ses yeux il ne suffit plus, comme le pratiquait Winckelmann, d’ausculter les statues à la lumière d’une torche pour en déterminer l’origine en faisant appel à des critères stylistiques (Haskell et Penny 1988 : 122). Il ne suffit pas non plus d’arguer de sa compétence professionnelle pour confronter une pièce de marbre à celles qui s’échangent dans les circuits commerciaux. Quoique de manière empirique et sans autre instrument que l’œil du savant, il convient désormais d’expertiser le marbre dans ses veines et dans sa composition minéralogique, afin d’acquérir une preuve scientifique de sa provenance.

23 La rigueur analogique propre au savoir antiquaire, fondée sur une confrontation raisonnée des statues, des médailles et des textes antiques, s’enrichit dès lors de la dimension qualitative inhérente à l’expertise scientifique. Aussi les relations entre Visconti et Dolomieu à Rome doivent-elles moins être envisagées sous l’angle de la concurrence que sous celui de l’apport mutuel. En témoignent ces propos tenus par le géologue français en 1795 :

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« Le célèbre Visconti, avec qui j’ai souvent observé les chefs-d’œuvre de l’art ancien, dans les savantes descriptions qu’il donne des principaux monuments de sculpture qui sont à Rome, a nombre de fois cité mes observations, et se sert des indications que je lui ai données à ce sujet, pour décider plusieurs questions jusqu’alors fort obscures. »(Dolomieu 1795 : 444)

25 Des échanges qui en disent long sur l’influence croissante et réciproque entre démarches scientifiques, théories esthétiques et savoirs antiquaires dans la Rome de la fin du siècle des Lumières.

26 La seconde évolution tient à l’instance de légitimation de l’expertise, qui tend à passer de la sphère juridique à la sphère sociale. La reconnaissance de l’expertise chez Dolomieu ne se fait plus en effet dans l’étude d’un notaire mais dans les salons, espaces de la sociabilité mondaine et en même temps espaces de légitimation de la preuve scientifique. La correspondance privée du géologue français permet de répartir les salons qu’il fréquentait à Rome en trois catégories distinctes[6] [6] Voir en particulier les lettres adressées par Dolomieu...
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. On y remarque en premier lieu des salons diplomatiques, au premier rang desquels celui de l’ambassadeur de France le cardinal de Bernis, qui se prévalait de tenir à Rome « l’auberge de la France au carrefour de l’Europe » (Masson 1884 : 373-415). D’autres occurrences sont consacrées à des salons de la bourgeoisie romaine, largement ouverts aux débats sur les antiquités. Le plus cité par Dolomieu est celui de la Romaine Maria Pizzelli, pour lequel la matrice parisienne est clairement identifiable (Rava 1926). Figurent enfin en bonne place des salons artistiques, au premier rang desquels celui que la peintre suisse Angelika Kauffmann tenait dans la via Sistina depuis son installation à Rome en 1782 (Noack 1907). Le médecin René Desgenettes, qui fut à Rome l’un des plus fidèles compagnons de Dolomieu, en donne pour l’année 1786 cette description éloquente :

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« Angelica Kauffmann n’avait point de jours fixes pour recevoir, et sa porte était toujours ouverte à ses amis. Sa société habituelle se composait de Volpato et de Morghen son gendre, du conseiller saxon Raffestein, de Canova, de Visconti, de monsignor Spina, depuis cardinal et archevêque de Gênes, de monsignor Marini, conservateur de la bibliothèque du Vatican, des peintres Hamilton, Darnot et Moore, de MM. de Dolomieu, d’Agincourt et Zoëga. Que de talents et de savoirs réunis ! »(Desgenettes 1835-1836, 1 : 365-366)

28 On ne peut de fait qu’être frappé par la diversité et le cosmopolitisme des milieux culturels ainsi rassemblés en un même espace. Le salon d’Angelika Kauffmann associait les représentants des différentes disciplines artistiques – gravure avec Giovanni Volpato, sculpture pour Antonio Canova, peinture dans le cas de Gavin Hamilton – mais également des théoriciens de l’art comme le Français Jean Baptiste Séroux d’Agincourt, des antiquaires tels le Romain Visconti et le Danois George Zoëga, et d’authentiques hommes de science tels que Desgenettes et Dolomieu. Ce pluralisme de l’érudition bénéficiait en outre de l’intérêt et de la protection de personnalités bien placées dans la nébuleuse de la curie romaine, comme l’abbé Giuseppe Spina et le préfet des archives vaticanes Gaetano Marini. La reconnaissance publique d’une expertise n’est souvent acquise qu’après être passée au crible des cercles privés de l’érudition. C’est donc toute l’habileté de Dolomieu que de s’être servi de cette puissante caisse de résonance des savoirs européens que constituaient les salons romains de la fin du xviiie siècle pour transmettre ses découvertes.

29 Le géologue français ne se contenta pas en effet d’ébranler les certitudes relatives au marbre de l’Apollon du Belvédère. Il consacra par la suite tous ses efforts à une entreprise de beaucoup plus grande envergure : celle de déterminer la provenance de toutes les pierres employées dans les anciens monuments de Rome (Zanzi 2003 : 62-64). Le 30 mai 1786, Dolomieu écrit ainsi au chevalier Giuseppe Gioeni, naturaliste de Catane :

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« Je suis ici occupé à former une collection d’échantillons de porphyres, granites et autres roches que les Romains ont employés dans leurs monuments. »

31 En février 1788, il confie encore à son ami Philippe Isidore Picot de la Peyrouse, botaniste toulousain :

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« [L’étude des pierres dures des monuments antiques] m’oblige à beaucoup plus de recherches et de travaux que je n’aurais imaginé. Vous ne sauriez croire combien d’auteurs et de monuments j’ai été obligé de consulter pour déterminer la qualité du marbre blanc de Paros. »(Dolomieu 1921, 1 : 155, 197)

33 Ces propos révèlent combien le collectionnisme et l’érudition littéraire, pratiques intrinsèquement liées à l’activité des antiquaires romains tels que Visconti, furent susceptibles de servir de source d’inspiration au travail des géologues. Plusieurs carnets de note de Dolomieu conservés à Paris aux archives de l’Académie des sciences témoignent de l’élaboration patiente et passionnée de son projet romain[7] [7] Paris, Archives de l’Académie des sciences. Fonds Déodat...
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. Ce bouleversement dans l’échelle de l’expertise lithologique, passant d’une simple statue à la ville entière, promettait de fait des résultats substantiels et des répercussions économiques innombrables.

34 Dans la Rome néoclassique, le commerce des antiquités et objets d’art constituait une source considérable de dépenses pour les uns et d’enrichissement pour les autres. Deux procédés permettaient de tirer profit du goût immodéré des contemporains pour l’art antique. Le premier, auquel avait largement recours le banquier anglais Thomas Jenkins (Pierce 1965), visait à réaliser des plus-values sur le trafic d’authentiques sculptures anciennes, en faisant éventuellement restaurer les parties ayant subi l’injure des siècles. Une statue d’Adonis découverte en 1780 fut ainsi acquise par Jenkins, revendu au pape et restaurée avant de trouver sa place en 1783 au sein des musées du Vatican (Pietrangeli 1958 : 89). La seconde méthode consistait à vendre des sculptures récemment dégagées de nouveaux blocs de pierre, mais imitant à la perfection les formes et le style des statues antiques. À Rome certains artistes étaient devenus des spécialistes incontestés de cette sculpture d’imitation. On en veut pour preuve le portrait que dresse à la fin des années 1770 le peintre français Gabriel Bouquier de son compatriote François Marie Poncet :

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« Les principales productions du ciseau de cet excellent sculpteur, sont des copies d’après les plus belles statues grecques, copies qu’il a exécutées dans une proportion moins grande que celle des originaux mais dans lesquelles on trouve une ressemblance parfaite[8] [8] Paris, Archives de l’Assistance publique. Fonds Fossoyeux...
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. »

36 De ces pratiques touchant la sculpture à Rome dans la seconde moitié du xviiie siècle découlait une réalité inexorable : la frontière entre création, restauration et imitation était à ce point ténue qu’il semblait parfois impossible de distinguer une copie d’un original. Dès lors, rien de plus simple pour s’enrichir que de vendre pour antique ce qui n’était en réalité que moderne. On imagine sans peine, dans ces conditions, le pouvoir dont disposeraient des savants capables de démasquer les faussaires en frayant la voie étroite séparant l’ancien du nouveau, comme le bon grain de l’ivraie.

37 Ces enjeux apparaissent d’autant plus cruciaux que la possession des antiquités avait déjà acquis une importance politique intrinsèque aux yeux des différentes cours européennes. La papauté ne tarda certes pas à se prémunir contre les visées captatrices des monarques sur les vestiges tirés du sol romain. En 1750, l’édit du cardinal Silvio Valenti Gonzaga avait en effet proclamé que tout objet antique trouvé à Rome ne pouvait sortir des frontières de l’État ecclésiastique, et devait être réservé aux collections pontificales (Luciani 1999). Cette législation n’empêcha cependant pas la cour de France de se mettre à l’affût de pièces nouvellement découvertes, ou rendues accessibles par des canaux détournés. En mai 1777, l’ambassadeur de France à Rome François de Bernis écrivait ainsi à la cour de Versailles que l’abbé Ferdinandi, antiquaire napolitain installé dans la cité sainte, souhaitait faire hommage à Louis XVI d’un antique bas-relief d’albâtre représentant un sacrifice au dieu Mars[9] [9] Nantes, Archives du ministère des Affaires étrangères. ...
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. Frappé par la beauté de cette pièce, Bernis l’avait fait déposer dans sa demeure romaine, le palais De Carolis, afin que plusieurs artistes viennent juger de son authenticité. Convaincu par leur expertise, l’ambassadeur se félicitait que sa cour trouve l’occasion d’entrer en possession d’une sculpture antique « sans bourse déliée », et achevait sa missive par ces mots :

38

« Comme il n’est pas de la dignité de Sa Majesté de recevoir sans donner, je crois qu’il seroit convenable de procurer à l’abbé Ferdinandi une pension de 1 500 livres sur un bénéfice, dans le cas où le roi voudrait accepter l’hommage qui lui est offert, lequel me paroit digne de son cabinet par la beauté et la rareté de la pierre et par l’élégance et le bon goût de la composition[10] [10] Ibid. ...
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. »

39 Un bas-relief ancien négocié contre un bénéfice ecclésiastique : la transaction en dit long sur la façon dont les empreintes de l’Antiquité étaient socialement et politiquement monnayées en Europe au temps du néoclassicisme. Quelques mois plus tard, l’ambassadeur était informé que Louis XVI avait accepté l’hommage, et qu’il accordait en contrepartie au donateur une pension sur les économats[11] [11] Nantes, Archives du ministère des Affaires étrangères. ...
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. On imagine dès lors l’embarras de Bernis lorsque Ferdinandi s’adressa à lui en ces termes le 24 août 1778 :

40

« Je crois devoir remettre dans les mains de Votre Eminence le brevet de cette pension, depuis qu’il a été reconnu que ledit bas-relief a été fait par un sculpteur romain ; je l’avais acquis d’une tierce personne et je le croyois digne d’être offert au roi. Mais comme Sa Majesté pourroit soupçonner que j’eusse présenté comme antique un ouvrage que je savois être moderne, je n’hezite pas à me dépouiller des bienfaits d’un si grand monarque, plus jaloux de conserver son estime et sa protection que de jouir d’une grâce qu’on pourroit croire que je n’ai pas mérité[12] [12] Nantes, Archives du ministère des Affaires étrangères. ...
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. »

41 La documentation en présence ne permet pas de statuer sur la bonne foi ou la prévarication de l’antiquaire napolitain. Il est clair cependant que Louis XVI n’était plus en mesure de revenir sur les termes de l’échange : la pension de Ferdinandi fut maintenue car il ne convenait pas à la dignité royale de retirer une grâce qu’elle avait déjà accordée. Afin d’effacer « ce qui pourroit rester de louche dans quelques esprits », le directeur général des bâtiments du Roi, Charles Claude Flahaut de La Billarderie comte d’Angiviller, suggéra à Bernis de faire en sorte que Ferdinandi fasse parvenir au roi « quelques morceaux que le hazard ferait tomber entre ses mains ». Et le « ministre des arts » d’ajouter sans l’ombre d’un scrupule :

42

« Du reste le bas-relief est beau, dans plusieurs années l’anecdote sera oubliée, et le morceau passera pour ancien. J’ai tenu la chose fort secrète, je n’en parlerai à personne, le temps fera le reste[13] [13] Nantes, Archives du ministère des Affaires étrangères. ...
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. »

43 Conscient que de telles méprises étaient monnaie courante, Déodat de Dolomieu se montra pleinement convaincu de l’utilité de ses expertises lithologiques. Il affirma ainsi avoir

44

« prouvé que beaucoup de statues, réunies dans les mêmes groupes, n’étaient point destinées à se trouver ensemble, puisqu’elles sont faites de marbres de différents pays ; que plusieurs têtes n’appartiennent pas aux corps sur lesquels elles se trouvent placées ; que tels monuments d’architecture ne peuvent remonter qu’à telle époque, puisqu’ils sont composés de matériaux provenant de pays avec lesquels les Romains n’avoient aucunes relations dans les temps antérieurs »(Dolomieu 1795 : 342).

...


45 La grande œuvre promise par Dolomieu sur les pierres de l’ancienne Rome ne fut pourtant jamais publiée. L’expérience romaine lui avait fait prendre conscience de la nécessité de visiter « la Grèce, l’Asie Mineure et les autres contrées qui ont fourni à Rome le plus grand nombre de ses monuments » (ibid. : 341). Des voyages que les temps révolutionnaires et l’incertitude de sa situation personnelle rendaient de plus en plus incertains. Dolomieu prit certes part en 1798 à l’expédition d’Égypte, mais il finit ses jours en 1801 peu de temps après avoir échappé à une longue captivité dans les cachots de Messine. Cependant, au-delà des circonstances individuelles et des conjonctures politiques, on peut aussi voir dans l’inachèvement du projet romain de Dolomieu géologue un malentendu insurmontable entre l’ambition des Lumières d’universalisation de la science et la réalité de disciplines scientifiques encore en devenir (Gaudant 2005).

De Rome à Paris : transfert et réinterprétation des données d’expertise

46 Vis-à-vis des découvertes du savant français, Ennio Quirino Visconti manifesta un intérêt d’abord teinté de scepticisme. Dans une lettre adressée en 1789 à l’érudit florentin Pelli Benciveni, l’antiquaire romain écrivait ainsi :

47

« Puisque le commandeur Dolomieu s’est entretenu avec moi de ses découvertes sur les marbres antiques, voici ce que je peux sommairement vous en dire, me réservant de vous communiquer d’autres observations importantes de ce naturaliste au fur et à mesure que je les examine […] Je suis très convaincu par son identification du marbre Pentelico[14] [14] Il s’agit d’un marbre grec provenant de l’Attique. ...
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dans cette espèce de marbre blanc statuaire grec que les artistes appellent Cipolla et dans lequel est sculpté le Torse du Belvédère. »

48 En revanche l’opinion selon laquelle l’Apollon du Belvédère serait en marbre de Carrare, « bien loin d’être une forte probabilité, n’est pas autre chose à dire vrai qu’une hypothèse ». Le pire selon Visconti serait d’en conclure que des statues aussi fameuses que l’Apollon sont des copies, « comme si des artistes grecs de grand talent ne pouvaient avoir ou n’avaient pas travaillé pour le compte des Romains après la découverte des carrières de Carrare »[15] [15] Lettre d’Ennio Quirino Visconti à Giuseppe Pelli Bencivenni,...
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. L’antiquaire romain allait pourtant être amené à réviser son jugement, en devenant au gré des bouleversements de l’histoire un parisien d’adoption.

49 Faisant suite aux campagnes italiennes de Napoléon Bonaparte, les traités de paix signés entre l’État pontifical et la France du Directoire prévoyaient la cession à cette dernière de mille œuvres d’art choisies dans les collections publiques romaines. Au premier rang de celles-ci figurait bien entendu l’Apollon du Belvédère, qui arriva à Paris en juillet 1798 lors d’une procession triomphale, au cours de laquelle fut entonnée cette emblématique ritournelle : « Rome n’est plus dans Rome, elle est toute à Paris » (Haskell et Penny 1988 : 128-129). L’expression en dit long sur le phénomène de réappropriation symbolique qui était en cours : le déplacement des plus célèbres marbres statuaires antiques à Paris faisait de cette dernière la nouvelle capitale artistique européenne, alors même que Rome allait être rabaissée sous l’Empire au rang de chef-lieu du département du Tibre. Mais les statues ne furent pas seules à se mouvoir d’une capitale à l’autre… Après que les Français eurent pénétré dans Rome en février 1798 pour y installer une éphémère République, Ennio Quirino Visconti fit partie des Romains qui se rallièrent le plus précocement au nouveau régime. Après une carrière en dents de scie au service de la curie pontificale, le savant antiquaire ne conçut en effet aucune difficulté à reconnaître dans les jacobins français ses nouveaux protecteurs, et il fut successivement nommé ministre de l’Intérieur et membre du consulat romain. En septembre 1799, alors que les troupes napolitaines chassent pour une seconde fois les occupants français de la cité sainte, Visconti décide de se réfugier à Paris. Un choix qui se révèle des plus judicieux, puisque Napoléon ne tarde pas à lui confier le département des antiquités du nouveau musée du Louvre (Gallo 1991 : 50-51). L’immense savoir qu’il avait auparavant consacré à décrire les antiques du musée Pio-Clementino allait dès lors être mis à profit pour redisposer et recenser ces mêmes œuvres au sein du musée Napoléon.

50 Le transfert de l’expérience romaine de Visconti à Paris se traduit matériellement sous deux formes complémentaires et successives : la muséographie et l’inventoriage. Sous le Consulat, il préside à l’installation des sculptures dans les neuf salles thématiques formant la galerie des antiques du nouveau musée. Il est ainsi chargé de rédiger l’inscription posée sur le socle de l’Apollon du Belvédère à l’occasion de la visite inaugurale du Premier consul le 7 novembre 1800 (Haskell et Penny 1988 : 132). Après l’avènement de l’Empire, Visconti s’attache à rédiger des notices pour chacune des œuvres exposées, dans le cadre d’une publication connue sous le nom de Musée français (Visconti 1803-1809). Il bénéficie à cette fin de l’assistance de son collaborateur Toussaint Bernard Émeric-David (Poulot 2006). C’est dans les écrits de cette époque que l’on constate le ralliement définitif de l’antiquaire aux expertises minéralogistes sur l’origine des marbres statuaires de Rome. Reniant avec force l’attestation que lui avaient fournie vingt-cinq ans plus tôt les marbriers de Carrare, Visconti écrit ainsi au sujet de l’Apollon du Belvédère :

51

« On doit accorder plus de confiance aux recherches des minéralogistes sur cette matière, qu’aux connaissances des marchands, parce que les premiers ont pour but l’instruction, et les autres l’intérêt de leur commerce[16] [16] Ces remarques furent publiées pour la première fois en...
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. »(Visconti 1818 b : 154)

52 Dès lors, aux yeux de l’antiquaire, l’Apollon n’est plus cette œuvre originale que le sculpteur Calamis, contemporain de Phidias, réalisa au ve siècle av. J.-C. dans du marbre grec, mais une copie d’époque romaine sculptée dans du marbre de Carrare. Concluant qu’il devait en être ainsi pour d’autres chefs-d’œuvre issus des collections pontificales, Visconti admet de même que le célèbre groupe du Laocoon, lui aussi passé de Rome à Paris, n’a pas été sculpté au temps de la Grèce classique mais sous l’Empire romain[17] [17] Cette opinion fut publiée dans les Discours historiques...
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.

53 Cette reconnaissance sur la scène parisienne de l’expertise lithologique sur les marbres anciens ouvrit la voie à une réinterprétation de la chronologie de l’art ancien telle qu’elle avait été fixée par Winckelmann. Dans les mêmes écrits, Visconti s’attache en effet à contester l’idée winckelmanniene d’un déclin de l’art après la mort d’Alexandre, et à défendre la thèse que quantité d’œuvres d’époque grecque ont été améliorées par la copie au temps des Romains :

54

« Les statuaires grecs qui fleurissaient à des époques postérieures au siècle d’Alexandre, ou sous les Romains, étaient persuadés qu’ils pourraient atteindre un degré de perfection supérieur à celui où leurs prédécesseurs s’étaient élevés, si en adoptant à peu près les attitudes et les caractères des statues déjà célèbres, ils pouvaient en ennoblir et en épurer les formes. […] Ils ne craignaient pas ces hommes habiles le nom d’imitateurs, pourvu que leurs imitations pussent éclipser leurs modèles. Je suis persuadé que l’Apollon du Belvédère est un ouvrage de ce genre, qu’il a été exécuté pour les Romains, qu’il nous offre une imitation perfectionnée d’une figure plus ancienne, et d’un ouvrage de bronze. Le marbre de Luni[18] [18] C’est-à-dire de Carrare. ...
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, dans lequel on peut presque assurer que cette statue a été exécutée, donne beaucoup de vraisemblance à l’opinion que j’adopte. »(Visconti 1831, 4 : 28-30[19] [19] Il s’agit d’une réédition ultérieure des écrits...
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)

55 Visconti considérait donc désormais que les sculpteurs anciens étaient animés par un esprit d’imitation qui les poussait à perfectionner des modèles antérieurs (Gallo 1992-1993 : 230-231). Ce nouveau paradigme interprétatif contrecarrait toute tentative de dévaloriser esthétiquement des statues que le goût européen avait placées au rang de chefs-d’œuvre universels. Mais il permettait aussi au conservateur des antiquités du musée Napoléon de pérenniser la réputation de sculptures que la France s’était enorgueillie de ravir aux souverains pontifes. À Paris tout autant qu’à Rome, les expertises et les théories relatives aux marbres statuaires eurent donc partie liée avec des enjeux de nature éminemment politiques.

56 Au cours des années 1800-1810, les débats autour des sculptures antiques semblent donc être passés des bords du Tibre aux bords de Seine, entre le Louvre et le quai Malaquais où Visconti avait sa résidence (Gallo 1991 : 50). On aurait tort cependant d’enterrer trop vite le rôle que jouait en la matière la Ville éternelle. Paris n’avait en effet recueilli que les antiques les plus renommées des collections publiques pontificales, et Rome continuait dans le même temps à attirer de nombreux savants pour les richesses émanant de ses innombrables collections privées. On en veut pour preuve le séjour accompli à Rome en 1805 par Alexander von Humboldt. Dans un carnet manuscrit et des notes conservés à l’Académie des sciences de Berlin, le savant allemand relate sa visite des collections du cardinal Stefano Borgia à Velletri, et révèle ainsi la pérennité romaine du débat sur l’Apollon du Belvédère ayant opposé vingt ans plus tôt Dolomieu et Visconti. Humboldt écrit en effet que « le cardinal Borgia, qui a toujours su utiliser le collegio di Propaganda Fide à des fins scientifiques, fit venir par ses moines du marbre de Paros pour clore cette dispute[20] [20] Stefano Borgia fut secrétaire de la congrégation pour...
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 ». Se plaçant dans la droite ligne de Dolomieu, Humboldt cherche même à user de ses compétences en minéralogie pour expertiser le marbre de la statue du Laocoon. À cette fin, il se base sur les indications que lui transmet l’antiquaire danois Zoëga : rappelons que ce collaborateur et protégé du cardinal Borgia avait déjà été un interlocuteur privilégié de Dolomieu dans le salon romain tenu par Angelika Kauffmann[21] [21] Dolomieu mentionne en outre à plusieurs reprises Zoëga...
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. En 1805, le groupe statuaire du Laocoon se trouve à Paris au même titre que l’Apollon du Belvédère, mais un heureux hasard a permis de conserver le doigt de l’un des personnages dans les collections du collegio Nazareo[22] [22] Je tiens à remercier vivement Marie-Noëlle Bourguet, à...
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… À cette époque encore, il n’est pas de vestige assez mince pour empêcher les savants géologues de faire œuvre d’expert au service du savoir antiquaire.

57 Jusqu’en 1814, les débats relatifs aux marbres statuaires antiques s’étaient principalement fondés sur des copies d’âge tardif d’originaux grecs disparus. Un pas décisif fut donc franchi lorsque Thomas Bruce comte d’Elgin ramena en Angleterre les marbres du ve siècle av. J.-C. prélevés sur l’acropole d’Athènes. C’est dans ces circonstances, à la fin de l’année 1814, que le vieil Ennio Quirino Visconti fut appelé à Londres afin de réaliser l’une des plus importantes expertises artistiques jamais réalisées : celle des bas-reliefs de Phidias ornant la frise du Parthénon (Gallo 1991 : 51). L’enjeu de cette expertise était double. En faisant venir de Paris le célèbre savant, le Parlement anglais souhaitait connaître le prix auquel il serait décent de racheter les marbres à Lord Elgin. Visconti le fixa à 35 000 livres sterling, soit peu ou prou la somme à laquelle Elgin lui-même les avait acquis. Mais pour Visconti, le face-à-face avec ces productions originelles du ciseau grec devait surtout permettre de statuer de manière définitive sur les caractères et l’évolution de l’art occidental (Émeric-David 1817). Ces artistes d’époque romaine qui avaient reproduit l’Apollon et le Laocoon étaient-ils parvenus à surpasser les œuvres sculptées par Phidias dès le ve siècle av. J.-C. ? L’art statuaire avait-il déjà atteint la perfection au temps de Périclès, ou le Beau idéal ne commençait-il qu’au ive siècle av. J.-C., qui fut celui du sculpteur Praxitèle ? C’est ce que l’antiquaire s’attacha à discuter dans son expertise avec un art consommé de la nuance, puisé à l’école de Winckelmann mais aussi de ces savants géologues qui avaient si bien su le contredire (Visconti 1818a[23] [23] Cette publication est le fruit de deux mémoires lus par...
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).

58 De retour à Paris, Ennio Quirino Visconti eut le temps d’assister au départ des marbres statuaires sur lesquels il s’était penché tout au long de son existence. À la chute de l’empire napoléonien, l’Apollon, le Laocoon et tant d’autres statues célèbres s’en retournèrent en effet à Rome dans les collections pontificales (Haskell et Penny 1988). Visconti finit pour sa part ses jours à Paris en 1818, et des députations venues des différents États européens vinrent honorer sa mémoire à l’occasion de ses funérailles au cimetière du Père-Lachaise. Chargé de son éloge funèbre, son collaborateur Émeric-David le compara à Winckelmann, disant de ce dernier qu’il n’avait fait avancer la science des antiquités que par le biais de son imagination, alors que Visconti avait contribué à en faire une science exacte (1818a). Mais ce que l’hagiographe omettait alors de signaler, par un effet de raccourci propre à tout discours académique, c’est la longue et lente maturation de ce processus, fruit de multiples controverses et d’une succession d’expertises et contre-expertises, réalisées entre Rome et Paris à la croisée des xviiie et xixe siècles.

59 * * *

60 L’expertise sur les marbres antiques illustre la façon dont deux capitales culturelles exercèrent une influence mutuelle et progressive dans la production d’un savoir. Les bouleversements politiques issus des temps révolutionnaires jouèrent moins un rôle de rupture que de trait d’union pour faire progresser la connaissance sur l’origine des sculptures anciennes. Historiciser les pratiques d’expertise permet ainsi de remettre en cause des découpages chronologiques fondés sur le plan politique mais trop souvent pensés de manière contraignante dans le champ culturel. À Rome comme à Paris, ces expertises sur les marbres statuaires demeurent néanmoins indissociables d’enjeux de nature politique. L’itinéraire de Visconti démontre ainsi comment les données d’une expertise peuvent être transférées d’une capitale à l’autre, ouvrir la voie à des interprétations artistiques nouvelles, tout en étant placées au service des régimes politiques en place. Les recherches menées il y a deux siècles sur les marbres statuaires entre Rome et Paris témoignent d’autre part d’une labilité toute particulière entre disciplines savantes, que des cloisonnements ultérieurs nous ont tôt fait oublier. L’expérience romaine de Dolomieu révèle ainsi comment l’antiquaria offrit à la science géologique en gestation un modèle de classification et de catalogage des œuvres, que les minéralogistes furent en mesure d’appliquer aux vestiges naturels. En sens inverse, la reconnaissance par Visconti des expertises marbrières de Dolomieu démontre comment la minéralogie parvint à s’imposer comme une véritable science auxiliaire de l’antiquaria. Cette union entre antiquaires et naturalistes, scellée par des pratiques d’expertise, constitua une intuition fondatrice de l’archéologie moderne.

61 Les recherches sur l’origine des sculptures antiques n’en étaient certes qu’à leurs débuts, et le marbre de l’Apollon du Belvédère fit l’objet après la mort d’Ennio Quirino Visconti d’encore bien des controverses[24] [24] Voir le bilan des études relatives à l’Apollon du Belvédère...
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. Mais le principe de l’interdisciplinarité avait été lancé, et il allait se révéler un acquis pour l’avenir. En 1995, des rencontres scientifiques organisées à Saint-Bertrand-de-Comminges réunissaient archéologues, historiens, historiens de l’art, géologues, chimistes et physiciens afin de proposer de nouvelles solutions au problème de l’origine géographique des marbres (Moens, de Paepe et Waelkens 1995). Analyse chimique, analyse isotopique, analyse par microscope en lumière polarisée : autant de méthodes nouvelles qui démontrent qu’aujourd’hui comme à la croisée des xviiie et xixe siècle, l’expertise scientifique est toujours susceptible de servir de précieux auxiliaire à la connaissance historique et artistique.

Bibliographie

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Zanzi, Luigi (éd.). 2003. Dolomieu, un avventuriero nella storia della natura. Milan, Jaca Book.

 

Notes

[ 1] Signalons que Anton Raphaël Mengs mourut à Rome en juillet 1779, soit un an avant la publication du recueil de ses écrits.Retour

[ 2] L’acte notarié est reproduit dans Visconti 1818b : 150-152. Les experts convoqués par Visconti étaient le sculpteur carrarais Francesco Antonio Franzoni, et les patrons des carrières de Carrare Giovanni Antonio Bertè et Giuseppe Marchetti. J’ai traduit en français la version originale italienne du passage précité, ainsi que divers extraits figurant dans la suite de l’article.Retour

[ 3] Ce volume fut publié sous le nom de Giambattista Visconti, mais il est avéré qu’Ennio Quirino y a joué la plus grande part. On en termina d’autre part l’impression en juin 1783, soit plusieurs mois après que l’expertise sur l’Apollon eut été enregistrée devant notaire.Retour

[ 4] Et plus spécifiquement « Précis des observations faites en Italie, dans les années 1765 & 1766 », ibid. : 658-669.Retour

[ 5] Paris, Bibliothèque du Muséum d’histoire naturelle. Man. 227, fol. 45-48. Je tiens à remercier vivement Gilles Bertrand d’avoir attiré mon attention sur cet intéressant document.Retour

[ 6] Voir en particulier les lettres adressées par Dolomieu à l’érudit danois Frédéric Münter les 30 novembre 1787, 30 janvier 1789 et 5 juin 1790, publiées par Alfred Lacroix (Dolomieu 1921, 1 : 191, 216 et 242).Retour

[ 7] Paris, Archives de l’Académie des sciences. Fonds Déodat de Dolomieu. 4 J 2 ; 4 J 7 ; 4 J 11 ; et surtout 4 J 12 (carnet de 155 p. intitulé « Notes sur les pierres à polir », comprenant pp. 20-29 des notes sur les marbres de l’Antiquité, et pp. 151-154 des notes sur les sculptures antiques).Retour

[ 8] Paris, Archives de l’Assistance publique. Fonds Fossoyeux 141 : Gabriel Bouquier, Mes Matériaux, cahier manuscrit n° 2 : 78-80. Sur la carrière romaine du sculpteur François-Marie Poncet, on renverra à l’étude réalisée par Olivier Michel (1996).Retour

[ 9] Nantes, Archives du ministère des Affaires étrangères. Fonds Rome/Saint-Siège, cart. 176, liasse 82, fol. 185-186 : lettre du 14 mai 1777 adressée par le cardinal Bernis au comte d’Angiviller, directeur général des bâtiments du Roi.Retour

[ 10] Ibid.Retour

[ 11] Nantes, Archives du ministère des Affaires étrangères. Fonds Rome/Saint-Siège, cart. 176, liasse 82, dossier VIII : lettre du comte d’Angiviller au cardinal de Bernis du 13 octobre 1777.Retour

[ 12] Nantes, Archives du ministère des Affaires étrangères. Fonds Rome/Saint-Siège, cart. 176, liasse 82, dossier VIII : lettre de Ferdinandi à Bernis du 24 août 1778.Retour

[ 13] Nantes, Archives du ministère des Affaires étrangères. Fonds Rome/Saint-Siège, cart. 176, liasse 82, dossier VIII : lettre de d’Angiviller à Bernis du 17 octobre 1778.Retour

[ 14] Il s’agit d’un marbre grec provenant de l’Attique.Retour

[ 15] Lettre d’Ennio Quirino Visconti à Giuseppe Pelli Bencivenni, écrite de Rome le 30 janvier 1789, publiée en italien dans Timparano Morelli 1976 : 671-673.Retour

[ 16] Ces remarques furent publiées pour la première fois en 1807, dans le septième tome de l’édition romaine du Museo Pio-Clementino.Retour

[ 17] Cette opinion fut publiée dans les Discours historiques insérés dans les volumes du Musée français (Visconti 1803-1809 : 95).Retour

[ 18] C’est-à-dire de Carrare.Retour

[ 19] Il s’agit d’une réédition ultérieure des écrits de Visconti publiés dans le Musée français (Visconti 1803-1809).Retour

[ 20] Stefano Borgia fut secrétaire de la congrégation pour la Propagande de la Foi entre 1770 et 1787, et il en devint le préfet de 1802 jusqu’à sa mort en 1804.Retour

[ 21] Dolomieu mentionne en outre à plusieurs reprises Zoëga dans les lettres qu’il adresse depuis Rome à Frédéric Münter (voir Dolomieu 1921, 1 : 216, 242). Présent à Rome depuis 1783, George Zoëga œuvrait en 1805 à la publication d’un catalogue des manuscrits conservés au musée de Velletri. Il continua à étudier les antiquités jusqu’à sa mort à Rome en 1809.Retour

[ 22] Je tiens à remercier vivement Marie-Noëlle Bourguet, à laquelle je dois l’ensemble de ces informations relatives au séjour romain d’Alexander von Humboldt. Elles sont conservées à l’Académie des sciences de Berlin dans le journal de voyage du savant, ainsi que dans une note intitulée « Antike Marmoraten nach Zoega’s Bestimmungen, bearbeitet in Rom in Sommer 1805 » se trouvant au Muséum d’histoire naturelle de Berlin dans les papiers de Léopold von Buch.Retour

[ 23] Cette publication est le fruit de deux mémoires lus par Visconti devant l’Institut royal de France en octobre et novembre 1815, après son voyage en Angleterre.Retour

[ 24] Voir le bilan des études relatives à l’Apollon du Belvédère proposé par Georg Daltrop (1983).Retour

Résumé

À l’époque néoclassique, les antiquaires de Rome nourrirent l’ambition de déterminer avec certitude l’appartenance des statues anciennes au giron grec ou romain. Favorisant des échanges entre savoir scientifique et culture des humanités, des expertises et contre-expertises furent menées à Rome puis à Paris. L’article analyse les enjeux esthétiques, politiques et économiques que sous-tend ce dialogue d’experts, en s’appuyant sur la controverse ayant opposé l’antiquaire Visconti et le géologue Dolomieu autour du marbre de l’Apollon du Belvédère.



During the neoclassical period, antique dealers in Rome harboured the ambition of determining with certainty whether ancient statues came from Greece or Rome. This aim fostered an exchange between scientific knowledge and the culture of the humanities, together with the performance of expertise and counter-expertise, first in Rome and later in Paris. The article analyses the aesthetic, political and economic issues underlying this dialogue of experts, focusing on the controversy opposing Visconti, an antique dealer, and Dolomieu, a geologist, over the marble statue, the Apollo of Belvedere.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Gilles Montègre « L'expertise artistique entre science et politique », Genèses 4/2006 (no 65), p. 27-48.
URL :
www.cairn.info/revue-geneses-2006-4-page-27.htm.