2007
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Revue du Nord, nËš 18, 2004, Tamara Kondratieva et Didier Terrier (éd.), « Territoires, frontières, identités. Concordances et discordances dans le monde d’hier et d’aujourd’hui », 341 p.
Cet ouvrage regroupe les actes d’un colloque international tenu à Valenciennes du 15 au 17 novembre 2001. Il contient les textes de seize communications introduites par un avant-propos de Tamara Kondratieva et Didier Terrier. Des résumés en français (pp. 323-329) et en anglais (pp. 330-335) ainsi qu’une table des matières complètent l’ensemble. Un des mérites principaux de cet ouvrage est d’avoir réuni des chercheurs, doctorants, enseignants-chercheurs ou chercheurs, d’origine géographique variée, travaillant sur des périodes et des espaces très différents, Eurasie, Afrique et Amérique, du xvie au xxie siècle. De nombreux géographes y côtoient des historiens, des sociologues, des anthropologues ou des spécialistes de la langue.
Les articles sont groupés sous quatre rubriques, dont la première, intitulée « Assignation territoriales et (re)composition de la mémoire » (pp. 13-82), contient trois articles, portant respectivement sur la Belgique du xvie au xixe siècle, sur la France du Nord et la frontière belge au xixe siècle et sur le Maghreb aux xixe et xxe siècles. La naissance de l’État belge, et avec lui celle du nom même de Belgique, en 1830, permettent de s’interroger sur l’identité belge et sur l’histoire des frontières de ce pays (Sébastien Dubois). La fixation des frontières du Nord de la France se fait à travers l’écriture historienne par l’inventaire de caractères identitaires et par l’invention d’une mémoire des limites (Odile Parsis-Barubé). L’émergence et la validité de la notion de diglossie sont analysées par Alain Messaoudi. Autour de leur thème respectif, les auteurs s’intéressent à la question des représentations et à la reconstruction d’un héritage (historique, géographique ou linguistique) à des fins politiques et identitaires, dans un contexte national.
La deuxième rubrique, intitulée « Stratégies identitaires » (pp. 83-139), comportent trois contributions, la première et la troisième de Judith Rainhorn et de Bénédicte Michalon, portant respectivement sur une comparaison entre les quartiers de la Villette à Paris et d’East Harlem à New York, occupés tous deux, au xixe siècle, par des minorités italiennes, et sur la structuration du territoire par la minorité allemande émigrée en Transylvanie à la fin du xxe siècle, la deuxième de Déborah Cohen, sur l’instrumentalisation, par des élites rurales, de l’identité villageoise pour masquer des enjeux sociaux et politiques, dans la France du xviiie siècle.
La troisième rubrique, intitulée « Logiques de discordance » (pp. 141-226), contient les interventions de François Pernot, de Katerina Seraïdari, d’Anne Gilbert, de Christian Papinot et d’Olivier Clochard. Ces études abordent en fait deux questions différentes : d’une part celle du statut administratif de territoires spécifiques (ainsi que des personnes qui s’y trouvent ou qui les utilisent), comme les enclaves franco-espagnoles aux frontières du royaume de France, du duché de Lorraine, du comté de Champagne et de la Franche-Comté (F. Pernot), comme les zones de pêche des franges littorales bretonnes dans le nouveau cadre européen (C. Papinot) ou comme la zone d’attente de l’aéroport Charles-de-Gaulle à Roissy (O. Clochard), d’autre part celle des minorités, population autochtone de l’île de Nissyros en mer Égée et population émigrée de cette même île aux États-Unis (K. Seraïdari) ou encore minorités francophones installées, au Canada, en zone anglophone (A. Gilbert).
La dernière partie, « Dépas-sements et reconstructions » (pp. 227-322), porte plus précisément sur l’aspect évolutif et dynamique, voire prospectif, de la question des identités territoriales, nationales ou transnationales. Vladimir Kolossov insiste sur la géopolitique de l’Ukraine, dont l’opinion publique se partage en deux orientations contradictoires, l’une pro-russe, l’autre pro-occidentale. Jean-Pierre Renard et Patrick Pouet s’interrogent sur les conséquences possibles de l’affaiblissement des frontières nationales intracommunautaires par la mise en place de zones de coopération interrégionales transfrontalières, appelées Euro-régions. Lucienne Germain, quant à elle, examine les stratégies adoptées par les juifs de Grande-Bretagne pour maintenir leur identité religieuse et culturelle, dans un environnement exceptionnel marqué par l’absence de mesures discriminatoires. Kattalin Gabriel-Oyhamburu étudie le nationalisme basque en le comparant aux nationalismes catalan et andalou, à partir des composantes ethnique, linguistique, religieuse et territoriale de ces mouvements identitaires. Enfin le texte de Maurice Goldring s’intéresse à l’évolution, dans un cadre pacifié, de l’antagonisme ethnoreligieux « catholiques-nationalistes » versus « protestants-unionistes » et aux conséquences territoriales de cette évolution, en Irlande au xxe siècle.
Le caractère transdisciplinaire et comparatiste affiché et la thématique large de l’ouvrage (« Territoires, frontières, identités ») compensent partiellement l’éclatement des questions abordées. On pourra regretter que seuls quatre articles présentent une bibliographie indicative sur le thème dont ils traitent et que sur le thème récurrent de la naissance d’une identité à partir de mesures politiques (inventaire, écriture historienne, fixation des frontières…), les travaux de Gérard Noiriel, en particulier État, nation et immigration. Vers une histoire de l’immigration (Paris, Belin, 2001) ne soient pas cités une seule fois. Les travaux de cet auteur portent en effet sur l’articulation entre les pratiques administratives, liées de manière évidente à l’existence d’un espace national, délimité par des frontières, et l’identité.
Pascal Buresi
Didier Georgakakis, La République contre la propagande. Aux origines perdues de la communication d’État en France (1917-1940), Paris, Economica (Études politiques), 2004, 289 p.
« Vous avez bien voulu me transmettre une note établie pour M. J. Paul-Boncour concernant l’achat de machines à écrire par les soins du service du Matériel du ministère des Affaires étrangères représentant au total une somme de 17 800 F. M. Le chef du service d’Information et de Presse demande que cette somme soit remboursée par le CGI au ministère des Affaires étrangères. Je n’estime pas ce remboursement possible. […] » (p. 224).
Il ne s’agit pas, en reproduisant ici une telle note, de railler les chicanes courtelinesques qui opposent des services administratifs (en l’occurrence, en décembre 1939, le Commissariat général à l’information au service de presse du ministère des Affaires étrangères), mais plutôt d’illustrer, à travers l’éphémère existence d’une administration de la propagande en France, le fonctionnement de l’État au quotidien, « au concret ». Car c’est une des qualités du livre de Didier Georgakakis, consacré à la tentative d’institutionnalisation d’une communication d’État en France, à la fin de la IIIe République, que de nous épargner les discours généraux, élevés et rebattus sur « communication et démocratie ». « Le problème de la propagande ne se réduit pas, écrit-il, à un problème de “débat” ou de luttes abstraites pour la définition de la démocratie ou de la République. Il est aussi et peut-être surtout un problème pratique, lié à cet enjeu bien réel que représente la maîtrise des liens avec l’opinion » (p. 246). C’est donc une sociologie ou plus exactement l’histoire sociologique d’une institution qu’il nous propose.
Cette perspective évite nombre de simplifications et lieux communs. À commencer par l’explication « naturelle » d’une antinomie entre propagande et démocratie, en référence au gouvernement de Vichy. On apprend, au contraire, que « le mot de propagande n’avait rien de honteux avant la fin des années 1930 » (p. 1), et que c’est précisément à cette période, « conjoncture critique », qu’est forgé ce mythe si puissant d’une incompatibilité de nature.
On comprend, aussi, que l’institutionnalisation d’une communication d’État (même ratée) doit peu au développement des technologies, machines et injonctions à communiquer (la fameuse « société de communication »), moins encore à la seule intention des professionnels particulièrement déterminés, mais s’inscrit plutôt dans une configuration de rapports de force qui ne confronte pas seulement politiques et journalistes, mais de nombreux acteurs ayant des intérêts spécifiques et concurrents à définir l’opinion et les liens à nouer avec elle.
Tel est l’objet de la première partie qui retrace l’histoire, entre les deux guerres, « De la tentation à l’invention d’un interdit ». On voit comment les technologies de mobilisation de l’opinion, instrument de lutte pour les professionnels de la politique, le sont aussi de plus en plus, pour les journalistes, les intellectuels, les artistes et divers groupes d’intérêt (anciens combattants, catholiques…). Comment, par exemple, au sein même de l’État, la coexistence de dispositifs de propagande dans pas moins de trois ministères (Défense, Intérieur, Affaires étrangères), génère des « forteresses bureaucratiques » en concurrence les unes avec les autres (p. 54) ; comment les courants réformistes (et leur « autre façon », économiste, de faire de la politique), les journalistes en lutte « contre le bourrage de crâne », et aussi les pacifistes, la Société des Nations…, vont constituer une véritable « dynamique des oppositions », qui conduit à la dénégation de la « chose » (p. 89). Enfin (puisqu’il s’agit non seulement d’expliquer l’échec mais aussi « le sens qui lui a été donné », p. 6), on apprend comment ces oppositions sont rationalisées en forme d’assimilation de la propagande au totalitarisme, et d’antinomie entre propagande et démocratie : antinomie d’abord politique (« la vérité française contre le mensonge allemand », p. 110), puis savante avec la création en 1937 de l’Institut de science de la presse, qui se met au service des idéaux de la République.
La deuxième partie, « La réalisation d’une antinomie. L’échec du commissariat général à l’Information (1939-1940) » pourrait sembler l’évident dénouement de l’intrigue, puisque l’échec « va comme valider l’idée d’une incompatibilité d’essence entre propagande d’État et République » (p. 156). Elle échappe pourtant à la chronique d’une mort annoncée par la mobilisation des mécanismes paradoxaux qui témoignent du refus d’une perspective téléologique.
D’abord, la guerre qui apparaît comme une conjoncture favorable à la mise en place d’une « quatrième arme », joue finalement contre une administration « dépendante d’une conjoncture d’exception » (p. 159). Les conditions de possibilité d’un ministère de l’Information ouvertes par la réévaluation de la Présidence du conseil et le consensus apparent autour d’Édouard Daladier après Munich, par le déclin du parlementarisme, par le renforcement de l’État et la mise entre parenthèses des concurrences bureaucratiques, ont la fragilité d’un rapport de force politique. Rapport de force que la guerre bouscule comme elle favorise « les définitions concurrentielles de la situation » et une nouvelle dynamique d’oppositions (où se retrouvent ministère des Affaires étrangères, militaires, préfets, parlementaires…).
La sociologie du personnel et des technologies de ce « ministère total », que constitue le CGI, fait voir aussi combien l’échec n’était pas joué dès sa création : en témoignent le nombre et la qualité des agents recrutés, et tout particulièrement du premier d’entre eux, Jean Giraudoux, spécialiste à plusieurs titres, qui cumule positions, propriétés, et « sens du jeu » adaptés aux fonctions qu’il investit. Mais ces mêmes propriétés font un « assemblage improbable » (p. 199) et le groupe doté de savoir-faire hétérogènes, porteur de définitions concurrentielles, échoue à trouver sa place (y compris au sens physique du terme), à s’approprier des compétences ou des matériels spécifiques (des machines à écrire !), à faire corps.
Un dernier paradoxe réside dans la forme prise par la disqualification de l’institution qui subit les attaques conjuguées des journalistes hostiles à la censure, et des parlementaires qui lui reprochent moins les apparences d’un régime autoritaire que celles « de la faiblesse et de l’inaction » (p. 157) et « font la leçon aux techniciens » considérés comme des « amateurs » (p. 270). Ce procès du Commissariat se conclut par sa « défaite paradoxale » (p. 272) puisque s’y substitue, en avril 1940, un ministère placé « sous haute surveillance parlementaire » (p. 269).
Au final, c’est un travail qui, du fait même de son intérêt, suscite des regrets : regret que soient si rapidement, voire allusivement, traités des objets centraux dans cette histoire de la propagande en France. Ainsi le refus du « médiacentrisme » et d’associations faciles entre propagande des années 1930 et rôle de la radio conduit-il à une sous-estimation de ce média qui n’est que brièvement évoqué sous prétexte que le « terrain a été bien balisé » par Cécile Meadel
[1] et le Comité d’histoire sur la radio (p. 48). Une remarque similaire pourrait être faite à propos des sondages d’opinion, et notamment de leur difficile « importation »
[2] ; ou encore à propos d’expériences étrangères, et notamment britannique. Regret aussi que des sources comme la presse, qui aurait permis d’accéder aux présentations « profanes » de la propagande hors du cercle des professionnels de la politique ou du journalisme, ne soit pas d’avantage exploitées (à l’instar de cet extrait, cité p. 111, de la bande dessinée,
Le Lotus bleu, mettant en scène le fameux reporter Tintin). Regret vif enfin (peut-être faudrait-il parler ici de « frustration » ?) que le lecteur ne puisse se reporter en fin d’ouvrage à une bibliographie (et éventuellement un index des noms propres des divers et nombreux acteurs et/ou auteurs de cette histoire). Il faut se souvenir, pour percevoir l’insuffisance des notes de bas de pages, des propos de l’anthropologue Jack Goody
[3], sur l’activité de « mise en liste » et ses effets sur les capacités de remémoration, les aptitudes à la réflexion et le développement de l’histoire.
Brigitte Le Grignou
Anne-Sophie Beau, Un siècle d’emplois précaires. Patron-ne-s et salarié-e-s dans le grand commerce, xixe-xxe siècles, Paris, Payot, 2004, 303 p.
C’est une histoire de la gestion de la main-d’œuvre des employés du commerce entre 1890 et 1970 qu’a choisi d’écrire Anne-Sophie Beau dans son livre Un siècle de travail précaire. La question qui guide sa recherche porte sur la manière dont le droit du travail et sa mise en œuvre dans une entreprise, le Grand Bazar de Lyon, contribuent à définir le statut des employés. Trois histoires s’imbriquent ainsi dans ce projet : celle des politiques patronales, celle d’une catégorie, les employés, et celle du droit du travail. La démarche consiste à suivre l’évolution des deux dimensions qui fondent les modes d’emploi : les qualifications et les salaires d’une part, le temps et les contrats de travail d’autre part. Leur histoire est rythmée par l’évolution du droit du travail.
La première époque, celle de la « liberté patronale » qui va jusqu’en 1936, se caractérise par la recherche d’une flexibilité maximale. Cependant plusieurs lois viennent déjà restreindre l’action patronale. Au terme d’une longue lutte dont le couronnement est l’application de la journée de huit heures, les employés obtiennent la limitation de la durée et de l’amplitude de la semaine de travail. Les lois de 1890 et 1928 imposent le versement d’indemnité en cas de non respect du délai-congé ou de rupture abusive du contrat de travail. Elles exigent des patrons la création d’emplois « auxiliaires », pour faire face aux périodes de presse lors des fêtes. Ces emplois, dont la création est justifiée au regard de la loi par leur durée déterminée, sont exclus de toute protection juridique. Cependant, ils ont avant tout le statut de période probatoire. C’est donc la Première Guerre mondiale qui instaure la véritable innovation par la création d’« emplois temporaires » qui, cette fois, ne ressortent pas d’un contrat conclu pour la période des fêtes ou pour une période probatoire mais peuvent se prolonger indéfiniment. Ces contrats sont maintenus en 1920 tandis qu’apparaissent les « titulaires ». Les faibles avantages accordés aux titulaires ainsi que l’absence d’une gestion différenciée selon les postes montre que leur création n’entame pas la logique de flexibilité. La crise économique modifie la gestion des emplois puisque les postes de non-titulaires deviennent en sus des temps partiels.
La recherche de flexibilité vaut aussi pour les qualifications et les salaires qui demeurent faibles et relativement homogènes. Les patrons du commerce négligent toutes les réflexions sur les compétences communes exigibles du personnel de vente et tiennent leur main-d’œuvre à l’écart de tout processus de professionnalisation. La pratique redouble ce mouvement. En effet, l’étude des trajectoires professionnelles de la main-d’œuvre, montre qu’elle appartient à un marché du travail secondaire, caractérisé par la brièveté des séquences d’emploi et par la porosité des carrières. Les inégalités de salaires selon le sexe témoignent d’une gestion différenciée du personnel féminin et masculin. À ceci s’ajoute qu’hommes et femmes ne sont pas employés indifféremment sur les mêmes postes. Ces différences imposent, pour l’auteur, de faire l’histoire des employées et non des employés.
La période qui s’ouvre avec le Front populaire institue des contraintes législatives sans précédent. Concernant les qualifications, le principal acquis est la signature d’une convention interprofessionnelle pour les sténodactylographes dans le cadre de la loi sur les conventions collectives. Mais les avancées du Front populaire sont limitées. Les classifications reproduisent la division sexuelle antérieure et le cadre de la branche, défini par la Statistique générale de la France (SGF), qui sépare les différents types de commerce constitue un obstacle à une véritable réflexion sur les qualifications des employés du commerce. L’auteur souligne donc l’importance de Vichy et de la Libération, dont le rôle a encore été peu étudié, pour la définition de la qualification.
Si la titularisation automatique et obligatoire des emplois non-titulaires apporte une certaine protection, la mise en œuvre des quarante heures et l’organisation du travail par roulement conduisent à la multiplication de l’emploi à temps partiel. Réservés aux femmes travaillant dans le secteur de la vente, ces emplois assignent pour la première fois à celles-ci le rôle de complément de la main-d’œuvre masculine. Ce n’est donc plus le statut d’auxiliaire mais le temps partiel qui exclut de la protection de la loi. À la Libération, la législation sur le temps de travail prolonge les effets du Front populaire mais, contrairement à 1936, la convention de 1952 entérine ces nouveaux modes d’emploi et « contractualise la précarité » (p. 219). L’usage d’artifices juridiques par les patrons permet l’inscription dans la rubrique « contrats à durée déterminée » de la majorité des non-titulaires qui pourtant, en pratique, peuvent rester auxiliaires pour une durée indéterminée. Or, les emplois à durée déterminée ne font l’objet d’aucune protection juridique puisque rien en 1952 ne réglemente ce type de contrat qui échappe en outre aux règles en matière de préavis. Au sein de l’entreprise, si les titulaires constituent les deux tiers de la main-d’œuvre, l’immense majorité du personnel est recrutée avec le statut d’auxiliaire afin d’organiser le travail par roulement à la vente.
Au terme de la recherche, deux lieux communs se voient donc fortement remis en cause. Les employés, du moins dans le commerce, ne constituent pas une catégorie favorisée, en termes de salaire et d’emploi, par rapport aux ouvriers. Le travail précaire, présenté comme le fruit de la crise des années soixante-dix, est au contraire, dès le début du siècle, un mode d’emploi courant. Mais l’ouvrage apporte aussi une perspective intéressante, qui reprend les acquis de la sociologie et de l’économie du droit, sur l’histoire du droit du travail. Au fil de ce livre, en effet, le droit du travail, loin d’être uniquement l’habillage de pratiques préexistantes, constitue un cadre de référence utilisé par les acteurs pour s’orienter et innover. En effet, les patrons dont le but est de conserver une flexibilité maximale modifient constamment leur politique de gestion de la main-d’œuvre, au fur et à mesure des innovations législatives. Ces modifications visent surtout à contourner la loi. Aussi ce livre permet-il d’interroger l’« effectivité » des règles juridiques et conduit vers une histoire des usages sociaux du droit. Surgissent simplement deux regrets à la lecture de l’ouvrage. Le premier porte sur l’absence d’analyse des débats qui sous-tendent les négociations. Le second concerne la chronologie. Cet ouvrage suggère en effet une nouvelle interprétation des changements législatifs datant des années soixante-dix. Loin d’autoriser la précarité, ceux-ci en rendant « dicibles et visibles dans le droit » (p. 16), ces modes d’emploi précaires, seraient une première étape vers leur protection. Cependant, une telle piste ne peut être confirmée par cette étude qui s’arrête en 1970. On souhaite donc vivement que l’auteur poursuive ses investigations.
Laure Machu
Louis Gruel, Pierre Bourdieu, illusionniste, Rennes, Pur, 2005
L’ouvrage de Louis Gruel, Pierre Bourdieu, illusionniste, illustre une nouvelle fois l’idée que les (supposés) bons sentiments ne font pas la bonne littérature, même sociologique. Un pamphlet n’a d’intérêt pour les sciences sociales que s’il s’appuie sur d’autres ressources que l’indignation morale : au moins une compréhension des sciences sociales dans leur contexte. Il n’en est rien ici.
Le lecteur apprend dès l’ouverture que l’illusionniste Bourdieu n’est qu’un « imposteur », un « maître en escamotage », « le représentant le plus éminent et le plus roué de la pratique de l’esbroufe en sciences sociales et humaines », etc. L’introduction concède simplement qu’il existe des pages de P. Bourdieu « qui aident incontestablement à mieux observer et penser le monde », mais le lecteur n’en saura pas plus là-dessus : l’ouvrage a pour objet de dénoncer une imposture, scientifique, politique, et surtout morale.
Les Héritiers et La Distinction sont deux des ouvrages passés au crible de la critique de L. Gruel. On peut y apprendre que les données statistiques des Héritiers sont fragiles, leur interprétation peu rigoureuse, et obérée par les manipulations tendancieuses de P. Bourdieu (Jean-Claude Passeron étant disculpé de toute erreur ou fraude, en apparence par référence… à son ouvrage de méthode ultérieur). Le lecteur pourra y apprendre aussi que P. Bourdieu avait peu de goût pour citer ses collaborateurs ou ses collègues, que ses avis sur de nombreux points ont fortement varié avec le temps : toutes choses qui ne sont guère mystérieuses, ni d’ailleurs très rares parmi les chercheurs qui parviennent à des positions d’éminence. L. Gruel met également en évidence les procédés rhétoriques utilisés par P. Bourdieu pour persuader ses lecteurs. On voit que la première partie du livre rappelle ce qu’une lecture un peu précise apprend vite au lecteur des travaux de P. Bourdieu. On remarquera cependant que la rigueur de L. Gruel n’est pas elle-même sans faille : il reproche par exemple aux Héritiers d’ignorer les étudiants des instituts universitaires technologiques (IUT) – créés deux ans après la sortie de ce livre.
La deuxième partie de l’ouvrage de L. Gruel est consacrée au « rapport entre l’œuvre et le comportement » de P. Bourdieu, et principalement aux jugements et interventions politiques de celui-ci. Un chapitre s’attarde curieusement sur un jugement porté par P. Bourdieu sur un ouvrage d’Albert Camus – une question vraiment périphérique. Il s’agit dans cette partie pour une part d’une application de schèmes partiellement empruntés à l’auteur critiqué – avec les mêmes limites quant à la démonstration de la validité des propositions avancées.
Plusieurs propriétés bien connues des œuvres de sciences sociales semblent échapper tout à fait à L. Gruel. Il n’est pas besoin de se réclamer du « post-modernisme » pour reconnaître que toutes les œuvres de sciences sociales possèdent une dimension rhétorique, et recourent à des procédés qui ont à voir avec leur contexte de publication, les trajectoires de leurs auteurs, etc. L’inventaire des procédés utilisés par P. Bourdieu pourrait être un point de départ, non l’aboutissement d’une analyse. La fragilité très fréquente de la documentation ou des démonstrations des travaux de sciences sociales, y compris pour des œuvres aussi reconnues que Les formes élémentaires de la vie religieuse, Les Argonautes du Pacifique occidental ou Management and the Worker n’est une découverte que pour ceux, il est vrai nombreux, qui considèrent que le passé sanctifie les œuvres qu’il laisse un temps survivre. Des œuvres comme celles que je viens de citer n’en ont pas moins été une source fort durable d’inspiration pour les sciences sociales, et, dans le dernier cas, une référence dans des débats publics. Du fait de l’audience qui a été la leur, Les Héritiers et peut-être La Reproduction, appartiennent à l’histoire de l’école en France, et ce n’est pas faire une hypothèse bien risquée que d’affirmer que certaines des analyses de P. Bourdieu auront une place dans l’histoire des sciences sociales. Ceci rend évidemment dérisoire une appréciation de ces analyses sur la seule base de l’indignation morale. Il serait plus intéressant, par exemple, de se demander ce qu’était la sociologie au moment de la parution des Héritiers, quelle était la culture statistique de deux philosophes de l’époque écrivant un essai sur les étudiants (telle est la définition initiale de l’ouvrage), et aussi celle de leurs lecteurs, ce que signifiait la collaboration demandée au statisticien Alain Darbel. Ou encore de s’interroger sur ce qui avait, au moment de la publication de La Distinction, transformé P. Bourdieu en un intellectuel occupant le devant de la scène publique.
Faute de se poser ce genre de questions, le livre de L. Gruel retombe dans un travers qu’il voulait justement dénoncer chez l’adversaire qu’il s’est choisi : une prise de position qui ne peut échapper à une interprétation « stratégique » dans le petit monde de la sociologie, avec ses rivalités, ses alliances potentielles, ses paternités symboliques – signalées par les hommages rendus à tel ou tel. Un livre, donc, inutile, qui ne mérite d’être signalé que comme exemple d’un genre qui sera pratiqué tant que la sociologie de P. Bourdieu pourra servir de référence pour un « positionnement » dans ces disciplines.
Jean-Michel Chapoulie
Renate Hürtgen, Zwischen Disziplinierung und Partizipation. Vertrauensleute des FDGB im DDR-Betrieb, Cologne, Böhlau Verlag, 2005, 353 p.
Renate Hürtgen, philosophe de formation a d’abord travaillé sur le socialisme utopique à l’Académie des sciences de la RDA mais, non membre du parti au pouvoir, le SED, elle n’a jamais eu le droit de publier une ligne. Dès la fin des années 1980, elle participe à des activités d’opposition ; en 1989, elle assiste au « réveil » des salariés dans les entreprises berlinoises et contribue à la renaissance d’un syndicalisme indépendant. Cette expérience a largement inspiré son travail de sociologue et d’historienne dans les années qui ont suivi. Ce livre doit être lu dans la continuité de ses précédents ouvrages sur la vie ouvrière et l’entreprise (avec Thomas Riechl, Der Schein der Stabilität. DDR-Betriebsalltag in der Ära Honecker, Berlin, Metropol Verlag, 2001 et avec Bernd Gehrke, Der betriebliche Aufbruch im Herbst 1989 : die unbekannte Seite der DDR-Revolution. Diskussion-Analyse-Dokumente, Berlin, Bildungswerk, 2001). Il s’inscrit par ailleurs dans un courant historiographique particulièrement fécond qui, après Alf Lüdtke ou Thomas Lindenberger, étudie la domination politique comme une pratique sociale.
Plutôt que de travailler sur les grandes structures de pouvoir, R. Hürtgen analyse finement comment la domination s’est exercée au quotidien, de manière relationnelle, dans un espace essentiel de la société est-allemande : l’entreprise, et quels ont été les formes et les moyens de la disciplinarisation des individus. Pour ce faire elle choisit un objet particulièrement pertinent : l’homme de confiance (Vertrauensmann). Celui-ci apparaît dans le syndicalisme allemand dès la fin du xixe siècle, et y remplit une fonction importante d’intermédiaire entre les salariés dont il se fait l’avocat et la hiérarchie syndicale, à laquelle il transmet les revendications de la base. En choisissant d’étudier les hommes de confiance, R. Hürtgen sélectionne donc une figure particulièrement heuristique car elle peut analyser les zones de contact entre le monde du travail et l’appareil politique dont, en RDA, le syndicat est un élément. Cette approche s’organise autour d’une série de questions précisément posées en introduction et qui guident efficacement la réflexion. Comment et à quelle condition l’homme de confiance peut-il encore jouer ce rôle de médiateur en RDA ? Dans quelle mesure détient-il une compétence spécifique et joue-t-il un rôle indépendant de l’État et du Parti ? Quelle est sa place et son rôle dans la hiérarchie de l’entreprise ? Dans quelle mesure et comment l’homme de confiance enregistre-t-il les évolutions de l’attitude de la main-d’œuvre sur le lieu du travail ?
Le travail de R. Hürtgen est centré sur les années 1970-1980, celles de la maturité du système, moins étudiées parce qu’elles sont plus banales, moins riches en évènements marquants que les deux décennies précédentes, celles de la prise du pouvoir ou de la construction du mur. Mais pour R. Hürtgen c’est précisément cette banalité, l’existence de pratiques routinisées qui donne tout leur intérêt à ces années.
En s’appuyant sur la littérature existante, le premier chapitre analyse précisément comment le syndicat unique, le FDGB, est progressivement stalinisé durant les années 1950 et perd sa fonction de représentation des intérêts de la main-d’œuvre pour se transformer en véritable « courroie de transmission du parti ». L’auteure souligne en particulier la rupture considérable opérée par les grandes grèves du 17 juin 1953. Les salariés, les syndicalistes eux-mêmes, pour la dernière fois dans l’histoire de la RDA, ont voulu utiliser le syndicat pour exprimer des revendications salariales : réduction des cadences, accroissement des rémunérations. La forte répression, en particulier parmi les membres du Parti et du syndicat, a introduit une rupture dans la tradition syndicale allemande qui se prolonge dans les années suivantes du fait de la suspicion que le Parti nourrit désormais à l’égard de toute représentation syndicale. Durant les années 1960, le syndicat est progressivement dessaisi de toutes ses fonctions représentatives. On assiste alors à une confusion croissante entre le syndicat et la hiérarchie de l’entreprise ; les représentants syndicaux se distinguent de plus en plus mal de l’encadrement : ce sont les contremaîtres, chefs d’ateliers et de départements qui sont les fonctionnaires syndicaux. Le syndicat et tout particulièrement les hommes de confiance deviennent donc un élément du système de domination du parti-État. R. Hürtgen analyse les effets de cette évolution dans les vingt années qui suivent et qui sont au centre de l’étude. Durant cette période, les inégalités sociales entre les branches industrielles et les métiers se creusent, en contradiction évidente avec les promesses du parti au pouvoir. Ces évolutions suscitent un mécontentement croissant, mal compensé par le développement d’une politique sociale jugée insuffisante par la plupart des salariés. Dans le même temps, le syndicat ayant perdu sa fonction de porte-parole des salariés, ces revendications ne trouvent pas la possibilité de s’exprimer publiquement. Cette perte de sens de la représentation syndicale trouve une traduction intéressante dans les mutations sociologiques du groupe des hommes de confiance. Féminisation et vieillissement accompagnent et révèlent un déclin de la fonction. Le type de l’homme de confiance, encore présent, y compris sous une forme héroïque, dans la littérature ouvrière des années 1950 disparaît totalement de celle des vingt dernières années et ceux avec lesquels R. Hürtgen a mené des entretiens ont parfois du mal à se souvenir du rôle qu’ils ont joué. Ces entretiens permettent toutefois d’établir une intéressante typologie au sein du groupe et de mieux comprendre les motivations de ces personnes. La plupart d’entre elles (et tout particulièrement les femmes) voient dans leur engagement le moyen de garantir une harmonie sur le lieu de travail, pour d’autres plus minoritaires, la fonction ouvre un meilleur accès aux informations et parfois aux ressources. Très rares sont ceux qui ont tenté d’utiliser leur fonction pour faire entendre les revendications de leurs collègues de travail. Ceux-là, rapidement confrontés aux limites de leur fonction, ne sont d’ailleurs pas restés longtemps en place. En tentant de maintenir une certaine harmonie au travail, les hommes de confiance du syndicat ont donc très majoritairement participé au système de domination. Loyaux au régime, ils ont d’ailleurs été des auxiliaires fiables de la police politique : Stasi à laquelle ils ont fourni les informations qu’elle leur demandait au coup par coup, voire même en devenant informateurs officieux.
À la fin des années 1980, l’homme de confiance, tout comme le syndicat lui-même, a donc cessé d’articuler une parole revendicative ou de proposition. R. Hürtgen voit dans cette incapacité à organiser toute parole collective et le retrait corrélatif des individus dans la sphère du privé un élément d’explication essentiel à la dissolution de la RDA. C’est d’ailleurs en se retirant du syndicat que les salariés manifestent leur désaccord dans les dernières années du régime. Si celui-ci n’a joué aucun rôle dans l’organisation des grèves et manifestations qui en ont marqué la fin, les hommes de confiance du syndicat, durant une courte période et avant que de nouvelles structures ne se mettent en place, ont pu retrouver leur rôle de médiateur, tout particulièrement dans les milieux artistiques déjà moins dociles dans la période antérieure. Il semble, mais ce point n’est pas très explicitement clarifié, que ce soit la proximité immédiate des hommes de confiance avec le reste de la main-d’œuvre qui leur ait conféré ce rôle.
On l’aura compris, l’ouvrage de R. Hürtgen est fondamental pour comprendre ce qui s’est réellement passé dans les entreprises de RDA et les raisons du tournant de 1989 car celui-ci n’est pas réductible à une évolution de la situation internationale. Un ouvrage important donc qui se lit par ailleurs avec grand plaisir.
Sandrine Kott
[1]
Cécile Meadel,
Histoire de la radio des années 1930. Du sans-filiste à l’auditeur, Paris, Anthropos-Ina, 1994.
[2]
Loïc Blondiaux,
La fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil, 1998.
[3]
Jack Goody,
La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Minuit, 1979.