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Genèses

2008/1 (n° 70)

  • Pages : 172
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782701148359
  • Éditeur : Belin

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Olivier Fillieule (éd.), Le désengagement militant, Paris, Belin, (Sociologiquement), 2005, 319 p.

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Une abondante littérature, scientifique mais aussi autobiographique ou de fiction (voire sous une forme romanesque tentant de mêler les deux genres, comme Rouge c?est la vie de Thierry Jonquet ou Tigre de papier d?Olivier Rolin), nous offre un large aperçu de l'engagement militant. Mais pour le désengagement, à l'exception d?études souvent très circonstancielles et utilitaristes qui opposent des populations d?engagés et de désengagés, les textes sont moins nombreux, bien qu?il soit possible d?appréhender les deux ouvrages cités à cette aune. C?est un peu pour cela, parce que le turn-over des organisations politiques, partisanes syndicales ou associatives, en révèle une partie des fondements, qu?Olivier Fillieule et Nonna Mayer ont organisé, il y a quelques années de cela, dans le cadre du Groupe d?études et de recherche sur les mutations du militantisme (et sous l'égide de l'Association française de science politique) une journée d?étude dont ils nous livrent en dix chapitres les Actes augmentés de contributions originales.

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Ce sont des histoires d?ex. Les auteurs y dissèquent le moment où un militant devient un ex-militant. Or, ce n?est pas simple. Un ex-résistant est quelqu?un qui a cessé de résister aux nazis lorsqu?ils ont été chassés du pays. Lui et ses compagnons sont alors devenus, tous ensembles, des ex. L?ex-militant, c?est différent. Sauf si son groupe ou parti s?est dissous (et encore, il en est toujours qui tentent de maintenir), il aurait pu rester et il a fait le choix de s?en aller. Quitte à ce que ce départ corresponde à la recherche d?une plus forte efficacité, quand le désengagement est consécutif au renouvellement des modalités d?engagement. C?est ce processus qui est étudié, en ses multiples aspects, y compris libidinaux. On pourrait à ce propos regretter la retenue que peut induire, chez les chercheurs en science politique, la crainte d?une réduction à leurs dimensions psychologiques de comportements collectifs qui conduit à privilégier une approche macrosociale autorisant surtout les explications structurelles. Il paraît peut-être injuste de se poser la question pour ce livre où la psychanalyse est mise à profit par Bernard Pudal, qui évoque largement l'épuisement des rétributions militantes et où la référence est explicite au burn out, emprunté à une certaine psychologie du travail est explicite. Mais pourquoi ne pas accorder toute sa place à l'ouvrage de Bernard Chouvier, Militance et inconscient. Les fondements psychologiques[1][1] B. Chouvier, Militance et inconscient. Les fondements..., qui affiche sa volonté d?« éviter les pièges du psychologisme » et dont l'approche détient nombre de clefs pour comprendre le désengagement ?

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Cet ouvrage collectif présente également des aspects méthodologiques qui sont loin d?être négligeables. L?observation directe y est, bien sûr, privilégiée. Elle donne lieu à quelques récits croustillants, comme celui d?Isabelle Sommier qui s?autorise en note une anecdote à propos d?une soirée d?anciens militants de la Gauche prolétarienne qui se termina par « un pot-pourri de l'ensemble des chansons révolutionnaires auquel participèrent en ch?ur les enfants des militants tout juste adolescents ». On peut au demeurant se demander si ces observations ne sont pas à l'occasion quelque peu « participante », certains auteurs se trouvant ou s?étant trouvés dans cette situation de désengagement. Questionnaires, entretiens, analyses de biographies sont également mis en ?uvre. Au demeurant, comme il s?agit d?établir une dynamique au sein de laquelle différentes phases doivent être distinguées, une recherche longue saisit le militant se désengageant à différents moments et le chercheur doit choisir, et justifier ses choix. Ainsi, alors qu?Olivier Fillieule et Christophe Broqua, dans leur étude de la défection dans deux associations de lutte contre le sida, soulignent que l'enquête par questionnaire est réductrice en ce qu?elle « somme les individus de se situer par rapport à la question du départ à un moment précis du temps », ils n?en retiennent pas moins, pour le codage de leur approche quantitative, la situation de l'enquêté au moment où le formulaire est envoyé. Ce qui pose un réel problème de sources, précisément parce que ces anciens militants se sont désengagés, et que s?ils ont véritablement pris leurs distances, reconstruit leurs réseaux de sociabilités, ils se révèlent fort malaisés à débusquer. C?est précisément un des écueils que doivent éviter les auteurs de la cinquième période (1939-1968) du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social français, le Maitron, en cours de rédaction.

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Le lecteur habitué aux constructions académiques pourrait déplorer l'absence de conclusion. Il aurait tort, car c?est bien par la mise en perspective qu?il doit lui-même effectuer de ces travaux qu?il parvient à percevoir ce moment intense de la biographie de tout militant qui s?est, un jour, désengagé. D?abord, prime l'importance du fait que le processus se situe sur un temps qui n?est pas court. On ne se désengage pas du jour au lendemain, on commence par se poser des questions, on doute, on en fait part, on supporte de plus en plus mal ce qui allait de soi auparavant. On lit avec moins d?assiduité les publications de l'organisation. On les trouve bien fades, bien superficielles, bien caricaturales. On s?éloigne alors, brouillant ses réseaux de sociabilités. Il n?y a pas de porte qui se ferme, on ne sort pas du militantisme comme on sort de prison, même si, entre solitude et dépression, les effets peuvent s?en révéler bien proches. Dès lors, pour celui qui s?est désengagé, la tentation est grande de réécrire l'histoire de son départ, de décider que tel événement, telle prise de position, ont été l'élément déclenchant, de revisiter son départ à la lumière des procès instruits, des années plus tard, à l'encontre de son ancienne organisation. Cet anachronisme, le même qui fait porter grief à un individu d?avoir été engagé à un moment précis en un parti précis que l'on perçoit par ce qu?a pu devenir cette organisation, est le principal risque de toute analyse du désengagement ou de l'engagement. C?est bien sûr une durée plus longue, la carrière militante mais aussi une carrière morale qu?il faut pouvoir saisir de manière dynamique. Là, la rupture semble moins prégnante que la continuité. Les anciens activistes des campus américains du temps de la guerre du Vietnam exercent souvent des professions liées « à toutes les formes de travail social » tout comme les anciens établis, ces jeunes femmes et hommes qui, sociabilisés pour des tâches d?encadrement, ont fait le choix, dans la France de la fin des années 1960 et du début des années 1970, d?une mobilité professionnelle descendante pour partager en travaillant à l'usine la vie des ouvriers et se retrouvent pour beaucoup, quand ils en sont sortis, dans des métiers qui leur donnent l'impression de poursuivre leur engagement [2][2] Marnix Dressen, De l'amphi à l'établi. Les étudiants....

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Alors, ce désengagement pour lequel il faut tant peiner c?est encore une ?uvre de militant, une ?uvre qui nécessite que l'on milite et c?est en cela que l'ambiguïté du titre se révèle. Mais c?est bien en étudiant ce travail épuisant, dans tous les sens du terme, qu?est le désengagement militant que les auteurs nous font comprendre un peu mieux ce que peut être l'engagement dans une organisation tout autant que dans la cité. Nous font comprendre un peu mieux ce qu?est une organisation et ce qu?est la cité.

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Christian Chevandier

Frédéric Lordon, L?intérêt souverain, Essai d?anthropologie économique spinoziste, Paris, La Découverte (Armillaire), 2006, 235 p.

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L?ouvrage précédent de Frédéric Lordon (La politique du capital, 2002) livrait une anatomie minutieuse de la gigantesque opération boursière dans laquelle se sont affrontées la Société générale, Paribas et la BNP en 1999. La seule rationalité utilitariste et l'objectif de maximisation du profit, concluait-il, ne peuvent rendre compte de ce qui s?est joué là. Et il invitait à lire ces comportements prédateurs en référence au principe que Spinoza développe dans L?Éthique : « Chaque chose, autant qu?il est en elle, s?efforce de persévérer dans son être ». L?intérêt souverain creuse ce schéma d?analyse et en défend la fécondité pour l'ensemble des sciences sociales.

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Au c?ur de la théorie qu?expose F. Lordon se trouve le concept d?intérêt. Le terme peut prêter à confusion, dans la mesure où il renvoie par défaut au comportement utilitariste et calculateur de l'homo ?conomicus. Mais c?est une conception de l'intérêt beaucoup plus fondamentale ? au sens étymologique de ce mot ? que F. Lordon importe de L?Éthique. Toute existence, dit Spinoza, est fondamentalement intéressée à elle-même, à son maintien indéfini. L?intérêt spinozien (conatus) est donc un intérêt « essentiel », une libido déployée pour persévérer dans l'être. Mais, du point de vue des sciences sociales, il n?est observable que sous l'espèce d?un élan orienté par et vers des choix d?objets, ces objets qui caractérisent le monde dans lequel l'être vit, ici et maintenant. Autrement dit, l'« intérêt essentiel » s?actualise en « intérêts à agir » propres à ce monde social-historique. Par exemple, à retenir cette grille de lecture, l'entrepreneur weberien, pénétré de l'impératif produire/investir/produire, répond aux injonctions de son conatus « essentiel », actualisé en vocation dans l'univers capitaliste de son temps ; des mobiles réels qui le font agir, il n?a vraisemblablement pas une connaissance lucide. Le processus d?actualisation ainsi défini peut être rapproché de l'« illusio », cette disposition à intérioriser les valeurs et les enjeux propres à un cadre socialement situé (un « champ »). F. Lordon souligne d?ailleurs la compatibilité du modèle qu?il expose avec l'appareil conceptuel de Pierre Bourdieu.

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Reste la question de l'ambivalence, des contradictions, des compromis d?accommodation, que l'on peut voir ou supposer quand on analyse l'action des hommes. La littérature en témoigne. Les théories des sciences sociales, en général, les mettent prudemment de côté. Le modèle de L?intérêt souverain ouvre une piste permettant d?explorer le phénomène. Il reprend de L?Éthique le principe d?une agonistique des affects se livrant sur une scène antérieure à la conscience : la conscience elle-même ne constituerait pas, en ce sens, un lieu de décision et de contrôle, mais une instance où s?enregistre le seul résultat de conflits intérieurs qui n?arrivent pas jusqu?à elle. Dans ce schéma, il devient possible de rendre compte d?une action donnée par la coprésence de déterminations hétérogènes, conflictuelles ou convergentes.

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Au total l'ambition de la théorie exposée dans L?intérêt souverain peut se mesurer à ce que, théorie de l'action : (1) elle intègre le rôle des structures et potentiellement leur évolution, (2) elle fait l'économie de l'hypothèse peu réaliste d?un acteur, sujet autonome et arbitre rationnel de ses choix, et (3) autorise à prendre en compte l'épaisseur contradictoire du psychisme.

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L?auteur s?emploie à en tester la pertinence à travers un travail d?analyse logique dont les supports sont puisés dans des discours de justification : ceux qui marquent le patrimoine littéraire et philosophique (Les Bienfaits de Sénèque, tels que l'introduction de Paul Veyne en autorise la lecture, Les Essais de Montaigne) ; ceux, essentiellement consacrés au don, qu?ont analysés anthropologues et historiens contemporains, Marshall Sahlins, Bartolomé Clavero, Marcel Hénaff et Natalie Zemon-Davis en particulier. Avec, ou plus souvent contre, ces auteurs, F. Lordon entend montrer que, exhibée et magnifiée comme moteur du lien social par effet de composition (avec la naissance de l'économie politique au xviiie siècle), ou dissimulée sous des modes d?expression sublimés (quête du prestige, de l'approbation morale d?autrui?), la poursuite de l'intérêt, au sens défini plus haut, peut être vue constamment à l'?uvre. Encore faut-il, pour justifier pleinement cette proposition, ajouter une composante au modèle décrit : pour Spinoza tel que le reprend F. Lordon, les groupes sociaux sont attachés, comme les êtres qui les composent, à persister dans leur être. C?est à partir de là que l'on peut reconstituer sous les gestes donateurs l'épaisseur complexe de l'intérêt. Dans le modèle, le don charitable adressé à un inconnu, par exemple, répond à un premier niveau aux intérêts moraux de l'individu, qui se met en situation de jouir de sa propre image de vertu. Mais ? deuxième niveau ? cette image de vertu est une construction collective. Et la collectivité ne peut subsister (persévérer en tant que telle) sans une morale, intériorisée dans les consciences individuelles. Au-delà, « s?il est un invariant à la diversité des gestes donateurs, il semble qu?il doive être trouvé dans la réquisition permanente que le groupe fait à ses membres de collaborer à son propre maintien ».

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Les êtres humains sont donc emportés, chacun, par l'élan d?un égocentrisme substantiel, et celui-ci les pousse à prendre : les choses, la place et la liberté des autres? ; tandis que les groupes sociaux secrètent les dispositions et institutions qui, maîtrisant l'affrontement des pulsions à prendre, assurent leur propre maintien. La trajectoire civilisationnelle des sociétés modernes se conçoit alors comme une histoire des mises en formes sociales du « prendre ». Autrement dit, une histoire des configurations de l'échange, terme entendu dans sa généralité, l'échange marchand ne constituant qu?une modalité particulière.

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Cette histoire, L?intérêt souverain en expose une reconstitution, rapportée à des données fournies par l'anthropologie. Deux figures idéaltypiques de l'échange encadrent la trajectoire historique. Dans des sociétés où la reproduction matérielle reste précaire, l'échange économique des biens, toujours susceptible de déchaîner les pulsions antisociales de l'intérêt individuel, est perçu comme dangereux. Le don/contre-don cérémoniel, « échange désintéressé des objets que l'on échange », dévie le désir de prendre vers le désir de prestige. Il assure ainsi la continuité du lien social. À l'autre extrémité, dans les sociétés où règne la division du travail, l'imbrication de chacun dans de multiples chaînes de dépendance force les agents à intérioriser la nécessité d?une maîtrise de soi. Et, parallèlement, le développement du droit assisté d?une force permettant de le rendre exécutoire assure la pacification. Ainsi maîtrisés du dehors et du dedans, le « rechercher pour soi », le « prendre » (désormais solidement codifiés via le contrat et le paiement monétaire) peuvent se donner à voir comme des gestes parfaitement naturels de l'agir humain ; et l'échange marchand passer pour un universel historique. Tout est en place pour que le moraliste invite à s?émerveiller face aux vertus de la main invisible.

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On pourrait trouver périlleuse la reconstitution à visée historique menée ici, en se rappelant que, depuis les grands classiques (Turgot dans Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, 1766, et Adam Smith dans La richesse des Nations, 1776), il n?a guère été d?usage pour les économistes d?adosser leurs analyses à un grand récit des origines ; et que (depuis moins longtemps il est vrai) toute démarche à visée scientifique qui s?apparenterait à la mise en évidence d?un déterminisme historique encourt une disqualification. De même, il n?est pas habituel, dans les sciences sociales, de voir la théorie s?articuler explicitement à une hypothèse sur la nature humaine : or, avec la référence au conatus spinozien, c?est bien de cela qu?il s?agit.

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F. Lordon assume l'une et l'autre de ces transgressions. Pour la première, en entourant son entreprise de précautions épistémologiques de type weberien : reconstituer par « expérience de pensée » des éléments de la trajectoire historique et leur articulation, afin de les rapporter aux nécessités conjecturées par la théorie, ne revient pas, dit-il en substance, à prétendre livrer une Histoire, et encore moins « un évolutionnisme qui la déclarerait vouée de toute éternité à être suivie ». La seconde de ces transgressions est revendiquée : « On ne fait pas de science de l'homme sans y mobiliser une certaine idée de l'homme » ; mieux vaut donc poser cette idée explicitement. L?important est qu?elle ne soit pas une vision morale, et F. Lordon s?emploie longuement à montrer que l'anthropologie spinozienne de l'existence comme activité définit un conatus axiologiquement neutre. Des spécialistes de Spinoza s?interrogeront peut-être sur la démarche. Pour qui n?en est pas, la clarté de la démonstration convainc.

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On peut choisir, aussi, de lire L?intérêt souverain comme travail inscrit contre les analyses du don produites dans le cadre du Mauss (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales). En effet, montrer la pertinence d?un principe unifié d?intérêt pour rendre compte des actions humaines revient, c?est une évidence, à invalider tout schéma fondé sur l'opposition intérêt/désintéressement ; et il est vrai par ailleurs que F. Lordon donne ce schéma comme emblématique du Mauss. Cette lecture polémique serait-elle intéressante ? On peut en douter, en estimant que les deux types de travaux ne s?inscrivent pas vraiment dans le même registre. Dans un cas (le Mauss), il s?agit d?une exploration étendue de la question anthropologique du don, menée sur vingt-cinq ans par plusieurs auteurs, avec des différences parfois très subtiles et des analyses toujours très subtilement exposées. Dans l'autre, la conception d?un modèle scientifique, c?est-à-dire l'expression condensée d?une théorie ; un modèle sobre, puisqu?il réduit l'ensemble des mobiles d?actions à un principe unique mais dérivable.

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Danielle Cazals

Sophie Ponthieux, Le capital social, Paris, La Découverte (Repères), 2006, 128 p.

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Cet ouvrage constitue l'une des rares tentatives de synthèse autour de la notion de « capital social ». En reconstituer la genèse n?est cependant pas aisé : Sophie Ponthieux annonce d?emblée qu?il s?agit d?un objet « à géométrie variable », ayant donné lieu à de multiples théorisations et situé à la frontière entre les disciplines (sociologie, économie, sciences politiques). Au milieu de ce flou qui est probablement la cause du succès du concept, on peut cependant repérer un certain nombre de contributions majeures : celle de James S. Coleman, celles des théoriciens des réseaux, celle de Pierre Bourdieu, et enfin celle de Robert Putnam. L?ouvrage se termine par une réflexion sur les usages contemporains du concept, orchestrés en grande partie par la Banque mondiale.

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Pour J. S. Coleman, le capital social a pour fonction de faciliter les actions des individus au sein de la structure sociale. Il se rapporte donc à cette structure plutôt qu?aux individus. Alors que J. S. Coleman propose des exemples convaincants dans lesquels le capital social intervient (notamment le marché des diamantaires à New York), il n?en donne qu?une définition assez pauvre. En dehors du fait qu?il ne parle pas vraiment d?un capital ? son capital social perd les attributs du capital puisqu?il est accessible à tous et n?implique pas de renonciation ? il n?en explique pas réellement la formation. S. Ponthieux juge son concept peu exploitable.

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Les théoriciens des réseaux (principalement Nan Lin et Ronald Burt) s?appuient sur la sociologie économique de Mark Granovetter ; ils retiennent ses analyses sur la force des liens faibles et sur l'encastrement structural. En introduisant la notion d?investissement, ils rendent au concept sa qualité de capital : le capital social devient une ressource des individus. Les interdépendances, contraintes et régularités sont analysées comme formant une structure, dans laquelle les choix de l'acteur sont possibles, et se traduisent par la mise en ?uvre des stratégies de construction de son réseau.

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Il est aisé de voir à quel point le concept de capital social se situe à l'intersection de la sociologie et de l'économie : il est développé par James Coleman (influencé par Gary Becker et la théorie du choix rationnel) et par les sociologues des réseaux (dont l'approche se situe dans le cadre de la sociologie économique). Mais S. Ponthieux souligne qu?en termes de transgression du clivage entre sociologie et économie, Pierre Bourdieu est sans doute l'exemple le plus radical. Bien que P. Bourdieu ait été le premier à introduire la notion de capital social, ses analyses sont reléguées à une section réduite de l'ouvrage. L?auteur explique cette marginalisation en invoquant la quasi-absence de P. Bourdieu de la littérature contemporaine sur le sujet. Cela tient en partie au fait qu?on ne peut isoler sa conceptualisation du capital social du cadre théorique général. Le capital social constitue une des différentes sortes de capitaux qu?un individu possède, il correspond donc à un ensemble de ressources qui sont liées à la possession d?un réseau durable de relations. P. Bourdieu introduit l'idée qu?il peut y avoir des inégalités de capital social non seulement en termes de volume, mais aussi en termes de composition de ce capital, et donc que le capital social contribue à la reproduction des positions de pouvoir.

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La seconde moitié de l'ouvrage est consacrée aux développements de sciences politiques qui ont suivi la mise en avant du concept de capital social par R. Putnam. Celui-ci part du postulat que « la vie est plus facile dans une société dotée de plus de capital social ». Or on assisterait dans nos sociétés modernes à un délitement du lien social, dû au travail des femmes, à la mobilité, au vieillissement et surtout, à la télévision. Pour réagir à ce déclin généralisé, il faut recréer du lien social en reconstruisant des réseaux locaux, car par un phénomène de débordement, l'engagement dans les associations va entraîner l'implication des individus dans la vie publique. L?idée connaît un succès tel que des sites internet comme www. bowlingalone. com (du nom du fameux ouvrage de R. Putnam) sont créés pour promouvoir le capital social (comme ensemble des relations sociales d?un individu) et que la Banque mondiale a mis en place un groupe de réflexion sur le sujet.

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Pourtant les critiques formulées contre les théories de R. Putnam sont nombreuses : les concepts sont flous, l'origine du capital social n?est pas expliquée. De plus, R. Putnam suppose que le capital social est intrinsèquement bon, alors que les relations d?un groupe peuvent avoir, comme dans le cas de la mafia, des effets néfastes sur le reste de la société. Enfin, la solution proposée (il suffirait de s?associer) écarte les interrogations sur d?autres facteurs explicatifs de la crise, tels que les restructurations ou le recul des politiques publiques. Pour S. Ponthieux, le capital social est un concept qui tombe à point dans le contexte de mise en cause du consensus de Washington puisqu?il met en évidence les limites du marché sans le contester et propose une solution à moindres frais. L?introduction du capital social a certes permis une inflexion des politiques du développement, avec une prise en compte du fait qu?il ne met pas en jeu seulement un aspect économique, mais dans ce cas comme dans celui de l'épidémiologie sociale où il est souvent mobilisé, sa capacité prescriptive est limitée.

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Le dernier chapitre de l'ouvrage, « À la recherche du capital social », revient sur les critiques du concept. D?une part le concept est critiqué pour ses qualités intrinsèques, puisque le fonctionnement du capital social n?est jamais vraiment expliqué. D?autre part, les tentatives de mesure du capital social se révèlent bien peu concluantes : basées sur des indices cardinaux arbitraires, elles ne montrent pas d?effet notable de celui-ci, ni de corrélations entre capital social et inégalités sociales. Ce qui amène S. Ponthieux à affirmer que l'approche actuelle du capital social appauvrit les multiples développements déjà liés à ce concept, et à conclure qu?il gagnerait à être utilisé plus parcimonieusement.

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Si l'on se remémore le but que s?est fixé l'auteur (« examiner le cheminement par lequel le concept sociologique élaboré pour faire le lien entre les individus et le contexte social dans lequel ils agissent est devenu cet objet à géométrie variable et à tout faire que suggèrent ses usages actuels » p. 5), on peut dire que les objectifs sont remplis. S. Ponthieux a réussi à faire la genèse du concept de capital social, avec des développements assez pointus sur les différentes étapes de son élaboration et de sa diffusion. Néanmoins, on pourra exprimer deux regrets : aucune vue d?ensemble ne se dégage de la lecture de ce livre (or, c?est en partie ce que l'on attend d?un « Repères »), ce qui est peut-être dû à la nature du concept ; enfin, S. Ponthieux est très critique à l'égard de toutes les théories qu?elle présente, ainsi le lecteur sort de ce livre empreint d?un pessimisme laconique et d?une grande négativité.

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Jérôme Baudry et Cécile Roux

Alf Lüdtke et Bernd Weisbrod (éd.), No Man?s Land of Violence. Extreme Wars in the 20th Century, Göttingen, Wallstein Verlag, 2006, 282 p.

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L?ouvrage édité par Alf Lüdtke et Bernd Weisbrod, issu d?une conférence tenue en 2003 au Max Planck Institut für Geschichte de Göttingen, est une nouvelle illustration d?un déplacement historiographique à l'?uvre dans la réflexion sur le xxe siècle. Face aux critiques adressées, notamment, au concept de totalitarisme, de nombreux chercheurs ont placé la violence, celle des guerres mondiales, des conflits locaux et des pratiques génocidaires, au centre de leurs analyses. Les travaux importants d?Omer Bartov, Mark Mazower ou Jacques Sémelin le reflètent [3][3] Omer Bartov, Mirrors of Destruction. War, Genocide,....

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Les éditeurs du volume se placent explicitement dans la lignée de cet intérêt renouvelé pour la violence, souhaitant interroger de manière comparative « formes d?action » et « modes d?expérience » de la violence extrême au xxe siècle. Leur introduction laisse toutefois entrevoir le risque d?une telle entreprise, lorsqu?ils écrivent que « la violence extrême est un ?no man?s land? de signification [?] incompréhensible et absolument effrayant » (p. 9). Dès lors, l'ouvrage rassemble des articles de valeur fort inégale : si certains, étudiant de près les pratiques de violence, déploient de remarquables efforts interprétatifs, d?autres se complaisent dans des analyses de discours, souvent esthétisantes et parfois indigentes. C?est le cas de l'article que signe Joanna Bourke, consacré aux émotions des soldats amenés à tuer leurs ennemis, qui présente de manière caricaturale les travers d?une historiographie culturaliste de la violence de guerre : mélange incontrôlé des pays et des époques, utilisation acritique des sources et des travaux, écriture métaphorique et généralisations abusives contribuent à produire des analyses d?un simplisme effarant, focalisées sur le plaisir du massacre présenté comme un « dirty secret » (p. 125). Le texte d?A. Lüdtke, « La guerre comme travail », qui dresse une série de parallèles intéressants entre travail industriel et apprentissages guerriers en Allemagne avant 1945, n?échappe pas entièrement à ces défauts. S?il peine parfois à préciser sa pensée ou à administrer des preuves convaincantes de ses arguments, il avance cependant l'idée que l'activité guerrière est perméable aux discours du « travail bien fait » qui, en retour, fonctionnent comme autant de légitimations possibles des pratiques violentes, les inscrivant dans une normalité trompeuse.

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L?article ambitieux de B. Weisbrod est, lui, intégralement consacré à des analyses de discours, cherchant à mettre en évidence l'aspect religieux ou sacrificiel de la violence dans des contextes aussi différents que le 11 septembre 2001, le génocide rwandais ou le nazisme, en recourant à Georges Sorel ou encore René Girard. La portée empirique de ces aperçus intéressants reste toutefois limitée, d?autant que la notion centrale permettant de relier ici discours et pratiques, celle de rituel, reçoit peu d?attention critique. On retrouve la même difficulté à articuler les analyses de discours et l'étude de la violence dans les articles de Michael Geyer et Richard Bessel. Ceux-ci s?intéressent en particulier à l'année 1945 en Allemagne, théâtre d?un Endkampf, une bataille finale absolument destructrice exaltée par l'idéologie nazie, et corroborée par les documents qu?ils citent et les chiffres effarants qu?ils rappellent ? 450 000 soldats allemands tués pour le seul mois de janvier 1945. M. Geyer offre un éclairage important en reliant cette autodestruction effective de l'Allemagne nazie à celle que les militaires allemands projetèrent et ne purent réaliser en 1918. R. Bessel, lui, voit dans ces derniers mois de guerre, et dans le sentiment de victimisation qui s?y développe, l'acte de naissance du pacifisme allemand d?après-guerre. Toutefois, les modalités permettant de relier expérience de la violence subie et pratiques pacifistes n?apparaissent pas clairement.

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Les articles les plus forts du recueil sont aussi ceux qui s?appuient sur des données empiriques bien maîtrisées. Janet Cherry, dans une comparaison entre la violence « sectaire » de l'IRA et de l'ANC à l'?uvre en Irlande du Nord et en Afrique du Sud, plaide efficacement pour une prise en compte de ces pratiques violentes souvent peu médiatiques et de « basse intensité », que les chercheurs ont dès lors du mal à qualifier, même si le recul semble manquer pour en décrire tous les mécanismes et dégager leur sens. Alan Kramer revient sur l'enquête menée avec John Horne et consacrée aux « atrocités allemandes » de 1914 et propose une analyse des facteurs culturels de leur déclenchement, sans céder toutefois sur la rigueur conceptuelle de la démonstration. Réfutant l'idée que la violence extrême serait impénétrable, il montre avec une clarté proprement exemplaire, s?appuyant sur les analyses du massacre comme « processus » proposées par Jacques Sémelin, que la violence a ses raisons qu?il appartient au chercheur de reconstruire. De même, Gyanendra Pandey consacre un article d?une grande richesse aux violences exercées sur les femmes dans le contexte de la partition des Indes britanniques en 1947. En proposant des explications nuancées aux enlèvements, assassinats, viols, commis sur une échelle massive dans les deux communautés, elle articule intelligemment les déterminants culturels, les responsabilités politiques des dirigeants, et enfin les micro-contextes locaux finement reconstruits à l'aide de témoignages bien critiqués. Ce travail, qui offre un premier accès commode à un grand nombre de travaux en langue anglaise relativement peu connus en dehors des spécialistes de la région, se conclut sur les implications mémorielles des atrocités de 1947, restées, en Inde comme au Pakistan, largement sous-étudiées et entièrement impunies. Enfin, l'étude utile et substantielle de Wolfgang Höpken consacrée aux Balkans permet de critiquer les généralisations montrant de prétendues mutations récentes de la guerre, en pointant de vraies continuités à l'?uvre depuis les guerres de 1912-1913, et réactivées dans les années 1990 : une distinction « fluide » entre civils armés et armées régulières, une dimension ethnique sous-jacente.

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Au total, ce volume rassemble des textes aux présupposés méthodologiques antithétiques. À des développements excipant du caractère « extrême » de la violence pour abdiquer parfois les procédures de la recherche rationnelle, délaisser l'explication et recourir à la métaphore (comme celle, nulle part expliquée, du titre de l'ouvrage), s?opposent des études empiriques solides déployant un langage clair et des registres explicatifs cohérents. Il n?est pas anodin que, parmi les auteurs de ces dernières, certains affirment explicitement la volonté que leurs travaux puissent aider à « rendre des comptes » (J. Cherry), à « prévenir » (A. Kramer) ou à « combattre » (G. Pandey) la violence dont ils révèlent les déterminants. Il y a aussi une dimension éthique et civique à ne rien céder, dans l'écriture de l'histoire, à la fascination pour la violence.

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André Loez

Olaf Müller, Der unmögliche Roman. Antikriegsliteratur in Frankreich zwischen den Weltkriegen, [Le roman impossible. La littérature antiguerre en France], Francfort-sur-le-Main, Stroemfeld Verlag (Nexus) 2006, 376 p.

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Dans un ouvrage très documenté (environ sept cents références bibliographiques, en français, allemand, anglais et italien, couvrant à la fois les domaines littéraire et historique, les ?uvres littéraires, la critique contemporaine et l'historiographie de la période dans ce qu?elle a de plus actuel comme dans ses développements antérieurs), Olaf Müller présente des textes connus et moins connus de l'entre-deux-guerres, que l'on a hâtivement et sans suffisamment de discernement considérés comme « pacifistes » et « antiguerre ». De Henri Barbusse (avec Le Feu) jusqu?à Henri Poulailles (Les Rescapés et Pain de soldat) et l'Épilogue de Roger Martin du Gard, en passant par Joseph Jolinon et son cri pour les mutins de 1917, Victor Margueritte, Ernest Florian-Parmentier et Eugène Dabit, O. Müller parcourt la littérature d?entre-deux-guerres en remettant systématiquement sur l'ouvrage les a priori et jugements que l'on croyait définitifs. Utilisant tout autant les recensions et débats de l'époque que l'historiographie la plus récente (et la moins apaisée), sans se contenter du discours qui jusqu?à peu était encore dominant, voire officiel parmi les historiens français, il débusque les amalgames et les aveuglements, ceux d?aujourd?hui comme ceux d?hier.

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Dans une introduction très convaincante, qui s?ouvre sur le discours de Lionel Jospin à Craonne en 1998 ainsi que sur une série de photos de ce haut lieu de l'horreur et de la mémoire, il pose une méthode (considérer les mécanismes qui conduisent la littérature à devenir productrice et garante d?une mémoire collective), un corpus et un domaine de recherche. Il s?agit pour lui de relire autant les textes eux-mêmes que tout l'arsenal médiatique et critique qui les a enrôlés ou pétrifiés. Ce n?est donc pas un ouvrage d?histoire sur la Grande Guerre mais bien un document sur l'histoire littéraire de 1916 à nos jours. L?introduction est largement consacrée à la présentation des principaux textes traitant de la littérature d?entre-deux guerres : le très important Témoins de Jean Norton Cru (1929), dans la mesure où il s?intéresse aussi à des romans, La Littérature et la guerre de Henri de Noter (1934) qui considère toute la littérature des années 1920 et 1930 comme « imprégnée par l'air empoisonné de la Guerre », le « Guerre et roman dans l'entre-deux guerres » de René Pomeau (Revue des deux mondes, 1963) qui instaure un premier canon autour de Barbusse, la thèse de Léon Riegel Le Bouleversement des consciences dans la littérature romanesque inspirée de la Grande Guerre (1978) qui, remarque-t-il, en s?intéressant à des thématiques, délaisse le rapport des constructions romanesques et du contexte, Écrire contre la guerre de Luc Rasson, qui se détourne de l'expérience pour ne lire que les reconstructions ultérieures? O. Müller choisit, lui, de ne perdre de vue ni l'expérience ni ses reconstructions, de ne pas se contenter des auteurs qui aujourd?hui encore figurent dans les manuels et de se demander ce que signifiait alors « pacifisme », pour savoir ce que l'on peut qualifier sans raccourcis de « littérature pacifiste ». Il évoque alors Louis Aragon et son avertissement de 1930 dans « La guerre à la mode » : autour de « ce vieil esprit ancien combattant » ressurgit comme un attendrissement pour la jeunesse perdue des auteurs qui « redonne à la guerre une actualité perdue ».

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C?est avec ce sombre et lucide regard d?Aragon que Müller présente alors un Barbusse bien différent du pacifiste que l'on aime à se représenter : le culte du poilu martyr, de l'abnégation des soldats que leurs souffrances exaltent encore davantage, la présentation d?un « arrière » veule ne pouvant comprendre les préoccupations ni les pensées du front, tout cela concourt, non pas à la détestation de la guerre et, partant, à son refus inconditionnel, mais à celle de sa représentation romantique. Les arguments sont solides, les analyses textuelles pertinentes, qui répondent de façon convaincante à ceux qui s?étonnent de la clémence de la censure envers ce roman qui, apparemment, contribuait à soutenir les combattants ? qui en supportaient mieux leur statut.

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Bien différent est le portrait de V. Margueritte, présenté comme un auteur conscient des ressorts d?un succès commercial tout autant que convaincu de la nécessité d?émanciper les femmes, surtout celles de la classe ouvrière, pour qu?elles refusent d?enfanter « l'armée de réserve du Capital ». Son pacifisme « malthusien » déborde le parfum de stupre contre lequel on s?offusqua à l'époque, et évolue peu à peu vers un anticapitalisme internationaliste : l'Allemagne, encore moins l'Allemand, ne sont plus des ennemis (l'ont-ils jamais été pour V. Margueritte ? Sans même devoir évoquer les subsides à lui versés par le ministère allemand des Affaires étrangères), la guerre est un martyr à éviter à tout prix dans Le Couple (1924). O. Müller montre comment les réflexions à allure de scientificité de V. Margueritte ne sont jamais bien loin d?effets mélodramatiques et d?intérêt bien compris, et que cet écrivain, champion de l'objection de conscience, a aussi pu aller jusqu?à prôner « la lutte révolutionnaire de masse contre la guerre ». Ses volte-face de 1940 (d?abord meurtri, en mai, que les « hordes barbares » foulent à nouveau le sol français, il vitupère en août le « belliciste invétéré » Charles De Gaulle et les « Français devenus mercenaires britanniques et qui se croient libres ») n?empêchent néanmoins pas que l'on garde de lui l'image d?une religiosité séculaire et pacifiste.

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Avec Ernest Florian-Parmentier, c?est à un auteur moins renommé que Müller s?intéresse, un orphelin de guerre, qui a l'expérience d?un « arrière » meurtri et occupé, au point que la distinction, très forte chez H. Barbusse, est inopérante chez lui. C?est l'individu qui est mis en danger par la guerre dans sa dimension affreusement collective. La lecture critique de J. N. Cru, reprochant au romancier de ne pas se contenter d?un « honnête témoignage » et par là d?être un moins efficace avocat antiguerre, trouve en Müller un contradicteur, capable, par son attention à la dimension et aux effets littéraires des romans de Florian-Parmentier, d?en dégager toute l'efficace, fondée sur un humanisme pessimiste, proche parfois d?une aspiration apocalyptique.

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Il faudrait ici parcourir tous les autres romans avec O. Müller, mais nul doute que sa plume à la fois claire et bien trempée, saura convaincre ses lecteurs d?entreprendre eux-mêmes cette démarche, au cours de laquelle ils réfléchiront à l'idée que c?est en temps de paix qu?on écrit des romans sur la guerre, et à ce dialogue entre un personnage de Roger Martin du Gard et André Gide : Thibault médite sur le sens de la vie qui ne mène à aucune paix : « Plus on y réfléchit? plus on est pénétré de cette vérité évidente : ça ne rime à rien ». À quoi répond A. Gide : « Mais à quoi diable souhaitiez-vous que cela rimât ? »

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Anne Douaire

Pierre Ellinger, La Fin des maux. D?un Pausanias à l'autre. Essai de mythologie et d?histoire, Paris, Les Belles Lettres (Histoire), 2005, 374 p.

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Voilà un livre sur la communication qui parie, comme peu souvent en histoire, sur la connivence avec le lecteur. Les mots, en même temps qu?ils opacifient l'échange entre les hommes, ouvrent, parce qu?il s?agit de les entendre à un autre degré, l'espace des dieux, des héros et des fantômes, bref, celui de la « surnature ».

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L?énigme débute ici avec un nom propre, Pausanias, qui signifie « la fin des souffrances » de pauô, « faire cesser », et ania, « le chagrin, les souffrances ». Le jeu sur le nom porté par deux personnages célèbres de l'antiquité, le jeu sur une expression qui pourtant en grec se dit plutôt sous la forme paula kakôn et le jeu sur un pluriel, « les maux », qui invite à entendre « les mots », indiquent que ce livre risque ou bien d?exaspérer ou bien de maintenir le sourire aux lèvres du lecteur sensible au pétillement de la langue. Des deux homonymes nous ne savons pas grand-chose. Le second, connu pour sa Périégèse, sorte de guide du pèlerin païen en Grèce antique rédigé au deuxième siècle de notre ère, n?a pas laissé de traces personnelles. L?historien est un peu plus renseigné sur le premier Pausanias, régent de Sparte, général vainqueur de la bataille de Platées qui clôt la guerre contre les Perses en 479 avant notre ère, un des représentant de la grandeur de sa cité chez Hérodote. Thucydide en dresse un portrait plus mitigé : Pausanias devient traître à sa cité et au monde grec qu?il asservit avant de conspirer avec le Perse. Il est quasiment pourchassé par ses compatriotes, devient suppliant d?Athéna, et finit emmuré dans son sanctuaire abandonné à la faim par des Spartiates sacrilèges. Thucydide mentionne l'épisode en rappelant que les Lacédémoniens érigèrent deux statues sur les lieux du drame. Offrandes réclamées par le dieu de Delphes, Apollon, elles semblent avoir été dressées pour apaiser les maux de la cité et manifester le culte héroïque rendu par les Spartiates au héros de Platées. Mais Pausanias, qui six siècles plus tard visite l'acropole de Sparte, explique : c?est Athéna qui a abandonné le régent en raison d?une souillure qu?il avait contractée pour un meurtre. De quels éléments se nourrit cette certitude qui tranche avec le silence des historiens du ve siècle et fait d?une anecdote la cause réelle et suffisante du destin de Pausanias et de sa cité ?

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L?intuition et l'hypothèse de Pierre Ellinger consistent alors à considérer le nom de Pausanias porté par le Spartiate et par l'érudit voyageur comme la clef du mystère. L?approche découvre ainsi ses prémices : P. Ellinger plaide pour une histoire qui établit les faits par leur compréhension, c?est-à-dire le sens donné à leur articulation logique. L?ouvrage doit alors se lire, comme l'explicite le sous-titre, comme un essai, hypothétique très certainement dans sa reconstitution de la « version complète » de l'histoire du Régent, et plus encore lorsqu?il s?agit d?éclairer les non-dits de Pausanias écrivain, mais très sûr en revanche dans la démarche. Il s?agit de proposer une lecture du passé articulant anecdotes, échappées sur les croyances d?ordre religieux, et faits politiques et militaires. Il ne s?agit donc ni de faire de l'histoire comme on l'entend traditionnellement, ni de la mythologie comme le pense le sens commun. La « mythologie », celle du titre, terme jamais réemployé par l'auteur, renvoie sans doute à ce qu?il nomme la « surnature », cet autre de l'expérience humaine dont l'analyse est souvent laissée aux psychologues et dont la dimension historique est peu rendue par les historiens des religions. Développant l'anthropologie historique (ou plutôt la psychologie historique défendue par Jean-Pierre Vernant) sur un versant à la fois plus politique et plus religieux, on appréciera le souhait de marier le pensé et le vécu, les histoires ? petites ou grandes ? et les expériences, et on pourra même y voir une réponse aux querelles contemporaines depuis la déferlante d?une histoire des représentations associée à un linguistic turn qui aurait, paraît-il, chassé le réel de l'histoire.

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L?ouvrage se présente donc comme une enquête, une enquête menée de manière serrée, parfois à la limite du commentaire littéraire, sur le nom de Pausanias, sur l'itinéraire du général spartiate, mais aussi sur les réponses apportées par les Grecs aux affres de la culpabilité (revenants persécuteurs), qu?elle soit individuelle ou collective. Le travail est précis et extrêmement riche, utilisant un matériel littéraire disparate, Hérodote, Thucydide, Plutarque et Pausanias voisinant avec des fragments ou résumés de polygraphes souvent ignorés, mais également avec des inscriptions attestant de procédures d?apaisement ou de troubles persistants dans les cités. De l'ensemble des sources littéraires P. Ellinger reconstitue une trame narrative où les maux s?emboîtent les uns aux autres, ceux de Pausanias et ceux de sa cité, où les lettres, cryptées ou scellées, peuvent dire sans rien laisser lire, où les anecdotes se répondent de façon symétrique comme pour souligner la valeur du double, étrangement présent. Pour donner sens à ces signes, que l'enquêteur se refuse à déclarer fortuits, P. Ellinger associe à l'histoire du régent spartiate la représentation grecque bien classique d?une histoire d?hubris, cette démesure qui caractérise, dans le monde des cités, la figure tyrannique. Le fantôme de Kléoniké, cette jeune fille qu?il a malencontreusement assassinée dans un excès de crainte, en tourmentant indéfiniment Pausanias, le conduit à Sparte. L?impiété des magistrats s?explique alors par la logique inéluctable de maux qui après avoir touché le Régent devaient être transmis à sa cité : parce que l'empire ? ou la domination ? (archè) est toujours origine (encore archè) de nouveaux maux.

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C?est dans le deuxième volet de l'enquête, sur la pensée religieuse du mal, de l'excès et du manque, de la faute et du pardon (dans le sens de l'apaisement), que P. Ellinger apporte la réponse à l'usage récurrent de la figure du double qui clôt l'histoire de Pausanias. Celle-ci serait la façon bien grecque de penser l'équilibre dans la cité et dans les esprits. Signifiant non pas exactement la totalité des possibles mais la présence conjointe des deux volets de l'action humaine, le pur et l'impur, l'usage du double atteste que pour les Grecs il n?est pas de rémission possible : le bien n?efface jamais le mal. À Sélinonte, en Sicile, une inscription (première moitié du ve siècle) montre que deux séries d?Ancêtres sont honorées par la communauté, les Purs et les Souillés, couple qui rappelle celui des Erinyes/Euménides. Pour P. Ellinger, seul Zeus, divinité de la souveraineté, serait capable de réunir en lui seul, tantôt désigné comme Elasteros tantôt comme Meilichios (Tout Miel), les deux versants opposés de la sollicitude et de la malédiction.

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Il faut attendre la troisième partie pour que P. Ellinger nous indique pourquoi, selon lui, Pausanias, l'érudit voyageur, pouvait sembler si bien comprendre son homonyme. Après avoir cherché les indices laissés dans son ?uvre sur la question de la trahison, des maux et de leur traitement, après avoir souligné les nombreuses allusions et esquives sur l'expression de « fin des maux », P. Ellinger en vient habilement à l'épilogue de la Périégèse. Conclusion du récit ou « fin des mots », l'auteur lui accorde un poids symbolique que l'on pourra trouver démesuré puisqu?il tient pour une bonne part à un jeu de mot valable uniquement en français. C?est néanmoins ici que P. Ellinger abat sa dernière carte, en analysant la façon dont le Périégète fait intervenir la poétesse arcadienne du iiie siècle avant notre ère, Anyté. Celle-ci se découvre, après enquête de P. Ellinger, comme l'auteure de quatre épigrammes célèbres, car très imitées dans l'Antiquité, qui évoquaient le thème du locus amoenus, le lieu de repos et de fraîcheur qui attend celui qui a subi la fatigue et la chaleur. Nul doute, imagine P. Ellinger, que le lecteur antique aura associé à l'épilogue ces quelques vers qui comportent cinq occurrences du fameux verbe pauô, « faire cesser », ou de ses dérivés, et y aura ainsi vu la signature cryptée de l'érudit voyageur. C?est donc un Pausanias antiquaire bien conscient des implications portées par son propre nom qui apparaît, lui qui choisit de dessiner, utilisant les versions postérieures à Thucydide, un mythe d?origine des dominations ? l'histoire du Pausanias spartiate ? pour expliquer le fonctionnement de celle qui pesait sur la Grèce romaine. Certes dernier avatar de maux qui n?ont cessé de débuter et seront suivis par d?autres, on peut s?en accommoder puisque mêlés à eux, selon une tradition antiplatonicienne, on y trouvera toujours des biens.

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P. Ellinger aime à jouer sur les sens cachés et faire découvrir très subtilement d?autres significations, toujours plus riches et excitantes. Le lecteur appréciera à condition d?accepter de se laisser conduire par la démonstration, brillante mais périlleuse, qui engage à revenir sur une question fondamentale pour les historiens : Quel statut de vérité accorde-t-on à telle source, à telle anecdote ? En tissant ensemble les fils empruntés au monde des morts, à l'univers du récit moral, aux lois sacrées qui codifient des rituels, aux historiens qui établissent le contexte politique, l'auteur réussit à restituer à la Grèce ancienne son aspect très religieux, terrifiant et bienveillant, rappelant combien la communication à défaut d?avoir été facile entre les hommes était constante et directe avec une surnature peuplée de puissances divines.

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Violaine Sebillotte-Cuchet

Laurent Vidal, Mazagão. La ville qui traversa l'Atlantique. Du Maroc à l'Amazonie (1769-1783), Paris, Aubier (Collection historique), 2005, 314 p.

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Mazagão. La ville qui traversa l'Atlantique est un ouvrage qui brille d?abord par l'originalité de son sujet : le déplacement, dans le second xviiie siècle, des quelque deux mille habitants de la place forte portugaise de Mazagão, depuis la côte marocaine où ils résidaient auparavant (chap. i) jusqu?à un site inhabité de l'embouchure du fleuve Amazone (chap. iv et v), en passant par les villes de Lisbonne (chap. ii) et Belém do Pará (chap. iii), qui les accueillirent temporairement. C?est, à travers cette histoire, un double voyage que nous propose l'auteur : un voyage collectif et extraordinaire dans l'espace, mais aussi un long voyage dans le temps. Laurent Vidal prend en effet le soin d?appréhender ce transfert de population dans la dynamique chronologique de sa construction de long terme, à partir du point de départ que constitue la fondation de la citadelle en 1514 jusqu?au point d?arrivée que sont les traces et mémoires du déplacement qui demeurent accessibles aujourd?hui (chap. vi).

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Ce double voyage, narré en seulement deux cent cinquante pages ainsi que dans un style simple et efficace (notamment grâce à d?habiles et nombreux renvois en note), séduira le lecteur profane lui-même, surtout s?il se fait simultanément touriste, à El Jadida ? site de l'ancienne Mazagão ? ou Mazaganópolis ? la nouvelle. Mais il intéressera surtout le chercheur en sciences sociales, et en premier lieu l'historien, qui appréciera l'effort (revendiqué en conclusion par l'auteur) de prise en compte des temps transitionnels « d?attente » des personnes déplacées. Malgré la rareté, qui n?est pas que relative, des traces qu?ils laissent, ces temps du passage, en l'occurrence à Lisbonne et Belèm, ne sont en effet pas exclus de la narration par L. Vidal, mais au contraire intégrés comme moments à part entière dans l'histoire du transfert, en bon équilibre avec les phases « actives » d?abandon de la citadelle marocaine, de transport maritime, et de construction puis d?occupation des nouveaux lieux. Cet équilibre est atteint au prix, d?une part, d?un travail de synthèse remarquable concernant les phases les plus documentées de l'histoire de Mazagão, mais aussi, d?autre part, d?un courageux exercice de reconstruction d?une histoire vécue à partir des rares traces laissées par les temps morts. Le plus grand parti possible est ainsi tiré, par exemple, des subtiles différences observées par l'auteur entre plusieurs listes recensant la population des mazaganistes en cours de transfert (p. 70), ou d?un unique poème donnant de minces indications sur la façon dont ces personnes ont pu percevoir leur déplacement (p. 64). Quant aux vides laissés par l'absence de traces, ils sont comblés le cas échéant par un exercice d?imagination, argumenté et souvent convainquant (pp. 59 et suiv.).

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Moins explicites mais tout aussi prégnantes, deux grandes questions sociologiques sont également abordées dans l'ouvrage. La première est celle des diverses composantes qui font la ville de Mazagão, malgré les changements de sites qu?elle subit. L. Vidal fait en sorte de ne négliger aucune de ces composantes. En amont de l'effort d?interprétation des données disponibles, l'auteur multiplie en effet les types de sources qu?il mobilise, et qu?il glane dans trois pays différents (Maroc, Portugal, Brésil). À côté des documents produits par l'administration royale (instructions et ordres écrits, livres de comptes pour le paiement des soldes et pensions militaires, plans architecturaux et d?urbanisme, dénombrements de population, listes des cargaisons des navires?), sont ainsi exploitées des données émanant de sources plus éparses, produites par les habitants de la ville eux-mêmes (correspondances, demandes de paiement?), ou par d?autres observateurs (rapports et récits divers, poèmes, voire livrets d?opéras joués dans la ville?), dont l'auteur lui-même (qui va jusqu?à mener une enquête ethnographique dans la Mazagão brésilienne des années 2000, pour achever de tracer la mémoire du déplacement originel de sa population). Les premières de ces données donnent accès à la « ville coloniale » gouvernée depuis la métropole, puis à la « ville en kit » ou « mise en caisses » par les autorités, à la « ville en chantier » reconstruite sur le nouveau site, et enfin à la nouvelle entité administrative (« vila » puis « cidade ») qui émerge au bord d?un affluent de l'Amazone. Les autres sources fournissent la matière première d?une reconstitution de la « ville nue » qui navigue sans murs d?un bord à l'autre de l'Atlantique, de la « ville virtuelle » qui s?installe temporairement dans l'enceinte urbaine de Belèm, de la nouvelle « ville indienne » ? car construite par des esclaves indiens ? puis « métisse » et « renaissante », de la « ville du souvenir » que se composent ses habitants, et enfin de la « ville de la mémoire » qui perdure aujourd?hui. « Toutes ces villes, réelles ou imaginaires, formelles ou informelles, se superposent, s?imbriquent, mais aussi entrent en conflit. Reste à savoir comment ces strates qui forment la ville palimpseste peuvent donner vie à un organisme social durable, capable de résister à l'épreuve du temps » (pp. 168-169).

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Cette seconde question, l'auteur l'aborde de manière synthétique comme celle des relations complexes, entre pouvoir et société, qui sont engendrées par les ordres et plans imposés par les autorités aux mazaganistes. L. Vidal distingue en effet la « ville du futur », « ville de papier » conçue par la couronne portugaise, de la « ville réelle » de Mazagão, « ville vécue » par ses habitants. D?un côté, au cours de la longue décennie que dure leur transfert effectif d?un site à l'autre, la couronne gouverne à distance le destin des déplacés et use pour cela de manière rigide des instruments dont elle dispose, tels que les listes d?habitants dressées au moment du départ de la citadelle marocaine, ou les plans de la nouvelle implantation (de sa structure urbaine, mais aussi de ses demeures). Les mazaganistes, de leur côté, vivent, ou survivent, et parfois meurent ; ils changent d?activité professionnelle au gré des contraintes et opportunités offertes par les lieux où ils sont placés, se marient ? dans la communauté déplacée ou à l'extérieur de celle-ci ? procréent. Ils sont par ailleurs confrontés, en Amazonie, à un environnement physique hostile, qui ne leur offre guère que le palud et des terres qu?ils ne savent cultiver que mal. Anciens soldats de la foi en terres infidèles et désormais dépourvus de mission claire, les mazaganistes s?acclimatent difficilement au Brésil, victimes d?un « pourrissement » moral équivalent à celui, physique, dont souffrent leurs demeures rongées par l'humidité. Ils formulent des demandes de retour au Portugal ou à Belèm, voire s?enfuient de la nouvelle Mazagão. L. Vidal analyse dès lors la façon dont s?opèrent les « distorsions que subit le projet » de la couronne sous la pression de cette vie locale dégradée des mazaganistes. Ces derniers, nouveaux colons destinés à exploiter et protéger les terres amazoniennes, se replient en fait sur le souvenir de la communauté passée. Les hiérarchies sociales et économiques sont modifiées, portant atteinte à une noblesse qui garde néanmoins une place prépondérante dans les instances politiques et administratives du nouvel établissement. L?architecture et les pratiques agricoles se métissent peu à peu au contact des Indiens. Si bien que les autorités royales elles-mêmes, une fois la population implantée de manière stable, s?effacent peu à peu de la ville, renonçant à appliquer les détails de leurs plans.

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Les réponses apportées par l'auteur à ces deux questions de sociologie urbaine constituent une discussion empirique particulièrement stimulante de deux des principales thèses de Maurice Halbwachs dans ce domaine : celle de la pierre comme principal support de la mémoire des groupes urbains [4][4] Maurice Halbwachs, « La mémoire collective et l'espace »,... ; et celle de la soumission des plans urbains aux forces sociales qui s?expriment dans la ville [5][5] M. Halbwachs, « Les plans d?extension et d?aménagement.... L. Vidal montre en effet, d?une part, comment peut se maintenir la mémoire d?une ville dépourvue de murs, mais qui s?en construit de nouveaux ? imaginaires puis réels ? ou se contente pour survivre de s?incarner dans des objets moins durables, tels que les quelques pièces de mobilier religieux transportées à travers l'Atlantique sur ordre de la couronne. L?auteur met en valeur, d?autre part, la subtilité des relations qui naissent de l'imposition de plans d?établissement urbain à une population qui n?est jamais totalement écrasée certes, mais que l'autorité des plans de la couronne fait néanmoins bien plier. On peut donc regretter que les travaux de M. Halbwachs ne soient jamais cités, et que les réflexions de sociologie urbaine, quoique transversales à l'ouvrage, ne donnent lieu à aucune synthèse (contrairement à « l'histoire sociale de l'attente »). Mais ce n?est là que la contrepartie d?une écriture qui se veut concise et laisse au lecteur une part dans l'analyse des riches éléments empiriques qu?elle présente.

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Martin Giraudeau

Jay Rowell, Le totalitarisme au concret. Les politiques du logement en RDA, Paris, Economica (Études politiques), 2006, 339 p.

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Le régime communiste est-allemand et les nouveaux Länder représentent depuis une quinzaine d?années un champ d?investigation non négligeable pour les sciences sociales françaises [6][6] Sandrine Kott et Emmanuel Droit (éd.), Die Ostdeutsche.... Ces recherches rejoignent le courant d?histoire sociale qui, en Allemagne, s?impose dans l'historiographie de cette période depuis le milieu des années 1990 et s?intéresse notamment à la question de la domination comme pratique sociale [7][7] Michel Christian et Emmanuel Droit, « Écrire l'histoire.... L?ouvrage de Jay Rowell s?inscrit largement dans cette perspective en proposant une analyse de l'appareil bureaucratique est-allemand à partir des politiques du logement en RDA.

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Cette analyse se décompose en trois parties portant chacune sur un aspect des politiques du logement : les politiques de construction de logements, les politiques d?attribution et l'espace politique local. La première partie restitue le régime dans son historicité, en propose une vision évolutive et dynamique qui rompt avec la vision caricaturale d?un État sclérosé et immobile dominante dans le discours public et les analyses du « totalitarisme ». Dans cette partie de son ouvrage, J. Rowell identifie ainsi plusieurs points de rupture dans la conception des politiques de construction de logements, qui ne se réduisent pas à la seule année 1973 marquant le passage de l'ère Ulbricht à l'ère Honecker. Pour l'auteur, les inflexions dans les politiques de construction ne sont en effet pas le fruit de la seule initiative des premiers secrétaires du SED, le parti au pouvoir durant les quarante ans de dictature en Allemagne de l'Est. Elles sont au contraire liées à plusieurs processus comme, par exemple, les changements générationnels au sein de la population des cadres dirigeants des administrations centrales en charge de la construction de logements, la prédominance de groupes sociaux déterminés (les architectes, les économistes) aux commandes de ces administrations, les interactions de ces groupes avec les cadres dirigeants du SED, ainsi que l'évolution des cadres référentiels qu?ils mobilisent pour appréhender et construire le problème du logement en RDA.

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Pour J. Rowell, l'action publique en RDA est donc le produit de l'interaction entre plusieurs acteurs. Cette vision de l'État communiste est-allemand renvoie au parti pris méthodologique de l'auteur, qui revendique la possibilité d?appréhender les régimes communistes avec les instruments forgés pour l'analyse des démocraties pluralistes. En cela, l'analyse qu?il produit de l'appareil bureaucratique est-allemand dépasse le cadre d?une histoire sociale de la RDA. Celle-ci est moins appréhendée comme un objet d?analyse en soi que comme un contexte qui singularise des objets canoniques de la science politique comme l'action publique, l'espace politique local ou les relations entre les administrations et les administrés.

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La deuxième partie consacrée aux politiques d?attribution des logements est ainsi l'occasion d?une réflexion passionnante sur les technologies administratives utilisées par l'État central pour tenter d?unifier un domaine de compétences éclaté, traversé par des logiques de sélection de la population concurrentes et par des représentations différenciées des besoins en logement. L?analyse des différentes filières d?accès au logement (chap. vi) permet aussi à l'auteur d?opposer aux multiples interprétations de la structure sociale proposées par les historiens de la RDA, l'idée d?une société fragmentée, caractérisée par différents marchés dont le cloisonnement rendrait difficiles les mécanismes et les stratégies de conversion.

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La dernière partie constitue, nous semble-t-il, la plus originale de l'ouvrage, et cela pour deux raisons. Cette partie est, d?une part, consacrée à l'analyse des tensions entre l'État et la société telles qu?elles s?observent à partir des interactions entre les responsables politiques locaux, les agents administratifs et la population. Conformément au parti pris méthodologique de l'ouvrage, il s?agit d?analyser les administrations locales avec les outils que la science politique française a forgés pour étudier les rapports entre les élus locaux et les habitants des territoires qu?ils représentent, ou encore les « rapports au guichet » entre les agents des services publics et leurs usagers dans les démocraties pluralistes. Or, comme l'auteur le souligne lui-même, il existe encore très peu de travaux s?intéressant à cet aspect la vie sociale et politique en RDA. En cela, cette partie comble un angle mort de l'historiographie de la RDA. D?autre part, une telle approche suppose le recours à des sources originales comme celle des Eingaben (chap. x), c?est-à-dire les lettres rédigées par les citoyens de RDA pour faire appel d?une décision administrative. Cette forme de recours était la seule reconnue par les institutions et elle était donc massivement utilisée en RDA. Elle a ainsi l'avantage de fixer la façon dont les citoyens de ce pays se saisissaient des catégories administratives, prenaient appui sur les failles du régime pour en tirer certaines marges de man?uvre, et cela relativement indépendamment de leurs origines sociales. Au final, cette dernière partie propose donc une image à nouveau très éloignée des visions caricaturales d?un régime ayant une prise totale sur la société. Pour J. Rowell il s?agissait plutôt d?un État submergé par le social : « L?extension de la logique étatique dans toutes les sphères de la société sous la forme d?une multiplication d?interactions de face-à-face eut comme contrepartie la pénétration des logiques sociales dans l'univers administratif » (p. 325).

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La force de l'ouvrage réside ainsi dans l'inscription de la question du logement en RDA au croisement de plusieurs domaines d?intérêt : la production de l'espace urbain dans les pays de l'ancien bloc communiste, les politiques publiques, les rapports entre administrations centrales et périphériques ou l'espace politique local dans un régime communiste. L?entrée par le logement permet à l'auteur de prendre position de façon concrète et argumentée dans des débats disciplinaires plus généraux, ce qui rend la lecture de son ouvrage intéressante et pertinente pour l'ensemble des chercheurs en sciences sociales du politique.

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Cécile Cuny

Muriel Darmon, La socialisation, Paris, Armand Colin, (128 Sociologie), 2006, 128 p.

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En 128 pages, Muriel Darmon propose un ouvrage synthétique, clair et accessible par des publics à des stades différents de leur apprentissage de la sociologie. Le mérite principal du livre est de fournir une approche cohérente du point de vue de l'histoire de la pensée sociologique et problématisée autour du paradigme de l'homme pluriel de Bernard Lahire. Ce choix est heureux en ce que ce modèle est lui-même construit comme intégration des différents apports théoriques sur la question.

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La socialisation est organisé autour de la distinction entre sociologie primaire et sociologie secondaire et problématisé autour de « l'articulation des produits des différents processus de socialisation » (p. 9), articulation à la fois synchronique (famille/école, etc.) et diachronique (conjugaison de socialisations diverses et successives).

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Elle débute son étude avec la socialisation primaire, en rappelant les métaphores proposées par Durkheim (l'hypnose) et par Berger et Luckmann (le jeu). Elle reprend alors l'analyse de B. Lahire relative à la sociologie psychologique qu?il promeut et présente sa métaphore du pli pour expliquer la socialisation : chaque individu peut être envisagé comme une feuille pliée. Le plissement de la feuille constitue dès lors la socialisation, sous forme d?intériorisation du monde social. La feuille froissée peut être froissée de multiples façons (chaque individu est unique) mais selon des plis envisageables.

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Elle s?intéresse ensuite à la socialisation de classe au travers de la présentation critique de la théorie bourdieusienne de l'habitus. En reprenant les principaux travaux des spécialistes de la bourgeoisie, elle rappelle combien la socialisation de classe est forte dans la bourgeoisie et conduit ses enfants à rencontrer, parfois dans le désordre, des expériences similaires conformes aux principes canoniques de la culture bourgeoise (l'art du détail, le contrôle de soi, la ritualisation du quotidien). Elle lui oppose alors la socialisation des enfants issus de milieux populaires. En reprenant les travaux pionniers de Jean-Claude Chamboredon et de Jean Prévot, elle rappelle combien l'école est introduite à la maison dans les classes supérieures et intellectuelles, notamment au travers de certains jeux éducatifs. Ces derniers préparent en effet les enfants aux réquisits scolaires : par exemple, la lecture d?histoires par les parents le soir façonne de futurs lecteurs. Le prolongement contemporain de ces analyses se retrouve dans les travaux de Sandrine Vincent, qui rappelle que les enfants de classes supérieures reçoivent trois fois plus de jouets éducatifs que les enfants de classes populaires (relativement aux jouets récréatifs). Le jouet est en effet perçu comme une stimulation intellectuelle par les classes supérieures et comme une stimulation matérielle chez les classes populaires (une sanction, ou une récompense, selon les résultats scolaires). M. Darmon propose là des passages lumineusement clairs et combine agréablement les auteurs pour relier ces socialisations différentielles de classe à des conceptions opposées de la distinction travail/loisir (floue chez les classes supérieures où le travail est vécu comme un accomplissement, un épanouissement ; fort chez les classes populaires : « c?est la possibilité même d?un « jeu éducatif » qui peut être évacuée, et c?est à l'école qu?est conférée la charge exclusive de la transmission culturelle » (p. 30). On comprend dès lors le lien avec la culture populaire telle qu?analysée par Richard Hoggart et son rapport à l'alimentation : la vision de l'enfance dans les classes populaires est celle d?un temps préservé de la contrainte du travail, car « ils auront toute leur vie pour trimer » : d?où la profusion de cadeaux, la quantité de nourriture sucrée accordée, la grande permissivité relative aux heures du coucher, la présence de la télévision dans la chambre, etc. Elle s?inspire de Daniel Thin pour voir ces largesses « non comme un laxisme irresponsable, mais bien comme une disposition socialement produite à « saisir les bons moments » tant qu?ils existent » (p. 33).

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Outre ce panorama exhaustif des ouvrages sur la question, ce petit manuel offre par moments des analyses stimulantes et neuves.

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D?abord, sa lecture fine et approfondie de Éducation et Sociologie permet à M. Darmon de nuancer les propos que l'on prête généralement à Durkheim sur ces questions. La socialisation n?est pas totalement confondue avec l'éducation et s?en distingue sur trois points : « Les moments socialisateurs ayant un effet sur les enfants sont étendus à la totalité des interactions enfants-adultes au lieu de se limiter aux moments explicitement éducatifs ; la socialisation est faite de davantage de non-intentionnel que d?intentionnel ; c?est un processus continu et diffus, quasiment invisible, ?d?influence?, qui s?avère très différent de l'activité pédagogique méthodique de l'hypnotiseur » (p. 17).

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Puisqu?il s?agit d?un livre de synthèse, on notera aussi sa capacité à résumer efficacement les principales théories, celle de l'habitus bourdieusien, ou les analyses de Lahire ou de Berger et Luckman. Elle restitue habilement le débat Merton (Columbia)/Hughes (Chicago) des années 1950 autour de la question de la socialisation des élèves médecins (fonctionnalisme contre interactionnisme). Surtout elle propose des rapprochements théoriques très féconds quand elle suggère que la socialisation primaire renvoie à la légitimité traditionnelle et charismatique tandis que la socialisation secondaire serait plutôt du côté de la légitimité rationnelle-légale. En conclusion, elle revient sur cette distinction entre socialisation primaire et socialisation secondaire pour la nuancer. En effet, la socialisation secondaire serait beaucoup plus précoce de nos jours du fait de l'essor du travail féminin qui font de la garde chez une assistante maternelle, de la crèche et de l'école maternelle, autant d?expériences de socialisation secondaire pour les petits enfants.

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Cette interrogation est légitime mais elle aurait pu également s?appuyer sur d?autres critiques de la dichotomie primaire/secondaire, dont celle de Louis Chauvel, qui insiste à juste titre sur la socialisation transitionnelle, zone interstitielle entre socialisation primaire et secondaire, et dont la durée variable selon les pays et les époques permettent de renseigner les inégalités entre générations et de nourrir la réflexion sur les différents types d?États-providence. On regrettera également le sacrifice de certaines approches relatives à la socialisation dans un contexte de modernité, comme celle de Simmel, justifié certes par le manque de place mais qui aurait pu rentrer en cohérence avec le propos développé (voir par exemple les analyses de François de Singly qui intègrent finement la notion simmelienne de secret dans la construction d?un moi équilibré entre moi conjugal et moi personnel).

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En tout cas il s?agit d?un très bon livre de sociologie, qui paraît au moment où est réédité La construction sociale de la réalité, et qui permet, sans aucun doute, d?affiner l'état des lieux sur la socialisation.

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Alexis Trémoulinas

Notes

[1]

B. Chouvier, Militance et inconscient. Les fondements psychologiques, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1982.

[2]

Marnix Dressen, De l'amphi à l'établi. Les étudiants maoïstes à l'usine (1967-1989), Paris, Belin, 2000.

[3]

Omer Bartov, Mirrors of Destruction. War, Genocide, and Modern Identity, New York, Oxford University Press, 2000 ; Mark Mazower, « Violence and the State in the Twentieth Century », American Historical Review, vol. 107, n° 4, 2002, pp. 1158-1178 ; Jacques Sémelin, Purifier et détruire : usages politiques des massacres et génocides, Paris, Seuil, 2005.

[4]

Maurice Halbwachs, « La mémoire collective et l'espace », in La Mémoire collective, Paris, Puf, 1950.

[5]

M. Halbwachs, « Les plans d?extension et d?aménagement de Paris avant le xixe siècle », Paris, La Vie urbaine, 1920, pp. 3-28.

[6]

Sandrine Kott et Emmanuel Droit (éd.), Die Ostdeutsche Gesellschaft. Eine transnationale Perspektive, Berlin, Christoph Links Verlag, 2006.

[7]

Michel Christian et Emmanuel Droit, « Écrire l'histoire du communisme : l'histoire sociale de la RDA et de la Pologne communiste en Allemagne, en Pologne et en France », Genèses, n° 61, 2005, pp. 118-133.

Titres recensés

  1. Olivier Fillieule (éd.), Le désengagement militant, Paris, Belin, (Sociologiquement), 2005, 319 p.
  2. Frédéric Lordon, L?intérêt souverain, Essai d?anthropologie économique spinoziste, Paris, La Découverte (Armillaire), 2006, 235 p.
  3. Sophie Ponthieux, Le capital social, Paris, La Découverte (Repères), 2006, 128 p.
  4. Alf Lüdtke et Bernd Weisbrod (éd.), No Man?s Land of Violence. Extreme Wars in the 20th Century, Göttingen, Wallstein Verlag, 2006, 282 p.
  5. Olaf Müller, Der unmögliche Roman. Antikriegsliteratur in Frankreich zwischen den Weltkriegen, [Le roman impossible. La littérature antiguerre en France], Francfort-sur-le-Main, Stroemfeld Verlag (Nexus) 2006, 376 p.
  6. Pierre Ellinger, La Fin des maux. D?un Pausanias à l'autre. Essai de mythologie et d?histoire, Paris, Les Belles Lettres (Histoire), 2005, 374 p.
  7. Laurent Vidal, Mazagão. La ville qui traversa l'Atlantique. Du Maroc à l'Amazonie (1769-1783), Paris, Aubier (Collection historique), 2005, 314 p.
  8. Jay Rowell, Le totalitarisme au concret. Les politiques du logement en RDA, Paris, Economica (Études politiques), 2006, 339 p.
  9. Muriel Darmon, La socialisation, Paris, Armand Colin, (128 Sociologie), 2006, 128 p.

Pour citer cet article

« Livres », Genèses, 1/2008 (n° 70), p. 151-168.

URL : http://www.cairn.info/revue-geneses-2008-1-page-151.htm


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