Genèses
Belin

I.S.B.N.2701148359
172 pages

p. 2 à 3
doi: en cours

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Dossier : Devenir expert

n° 70 2008/1

2008 Genèses Dossier : Devenir expert

Devenir expert

Isabelle Backouche Isabelle Backouche, historienne, enseigne à l’École des hautes études en sciences sociales. Ses recherches en histoire urbaine s’organisent selon deux axes : les modalités de transformation des villes françaises après la Seconde Guerre mondiale et une enquête portant sur l’îlot 16, fraction du quartier du Marais à Paris (xxe siècle).
Prise en charge par des individus très divers, l’expertise mérite d’être abordée du point de vue de ceux qui l’élaborent. Il est en effet impossible de délimiter une population précise, apte à faire Å“uvre d’expertise, le titre et la profession n’existant pas dans le système politico-administratif français. Ajoutons que c’est un enjeu d’accéder à ce statut, pour des acteurs multiples, aux formations et parcours contrastés, parfois en vue de pénétrer sur la scène du pouvoir.
La construction de la figure de l’expert et de sa compétence sont au cÅ“ur de ce second dossier que Genèses consacre à l’expertise [1]. À nouveau, les articles proposés se distinguent par la diversité des terrains abordés, propice à la comparaison qui s’opère également dans le temps. Anne Béroujon montre comment la configuration du marché des experts lyonnais, qui mêle plusieurs professions au xviie siècle, finira par faire de l’expert une figure savante. Soraya Boudia met l’accent sur la diversité des propositions de systèmes d’expertise, façonnés dans le cadre de controverses publiques, en s’appuyant sur le cas des risques sanitaires et environnementaux de la radioactivité. Je montre que, dans les années 1960, une expertise urbaine est prise en main par des hommes de formation diverse qui deviennent les médiateurs d’une vision fonctionnaliste de la ville au moment de la rénovation des centres urbains. Et Sandrine Garcia s’attache à identifier comment les intérêts spécifiques de certains experts, nommés dans les années 1990, déterminent la nature des expertises produites, aboutissant à l’imposition de la démarche qualité, appuyée sur la généralisation de l’évaluation dans l’université française.
L’affirmation de la qualité d’expert, propre à chaque contexte, fait jouer l’expérience acquise, la reconnaissance institutionnelle, le rapport au pouvoir politique, la maîtrise des savoirs ou, encore, la revendication d’une proximité avec le « monde indigène » observé. Les experts déploient des stratégies fines et mouvantes, au cÅ“ur même de leur travail d’expertise, pour construire une légitimité qu’ils ne possèdent pas toujours a priori. Des phénomènes de concurrence peuvent stimuler ces dynamiques personnelles tandis que la modification d’un contexte politique mettra fin au parcours de certains experts. Autant dire que le combat est rude et la route jonchée d’obstacles. Retenons l’idée d’une dynamique qui fabrique l’expert et les travaux rassemblés ici décrivent les parcours, leur logique et leur inscription dans un temps plus ou moins long, et les contextes sociaux qui les portent.
Et il existe une intrication étroite entre les enjeux de l’expertise pour l’individu qui l’assume et ceux, souvent mieux connus, des décisions politiques inhérentes à la parole de l’expert. Ainsi, la reconnaissance de la légitimité de l’expert est synonyme d’acceptation, par la communauté à laquelle il s’adresse, de critères qui fondent une norme qui dorénavant s’imposera à tous. Cette interaction entre usage personnel de l’expertise et usages sociaux est centrale dans les articles d’A. Béroujon et de S. Garcia. Et la distance temporelle et la nature différente de leurs terrains laissent penser qu’on a là affaire à un trait majeur de la construction de la figure de l’expert. Une autre intrication est bien mise en valeur par les articles de S. Boudhia et S. Garcia : elle concerne les usages de l’expertise à des échelles diverses. Ainsi entre les comités internationaux et ceux de France, ou entre Bruxelles et Paris, la mise en Å“uvre de l’expertise aboutit à une confortation progressive des critères établis par l’expertise, et imposés par elle. L’effet de brouillage peut être tel qu’une partie des acteurs finit pas ne plus pouvoir identifier l’origine de la décision politique, entre le national et l’international.
L’imposition de la figure de l’expert se fait également à la faveur de situations conflictuelles. S. Boudhia montre le lien étroit qui existe entre l’expertise et la gestion des controverses publiques à propos de l’atome. De même, la commission des abords renouvelle ses membres à un moment de remise en cause du tissu urbain de plusieurs villes françaises : les experts doivent alors concourir à faire émerger des solutions acceptables par une grande diversité d’acteurs. De même, dans un cadre judiciaire, l’expertise des maîtres écrivains de Lyon au xviie siècle s’épanouit, par définition, au cÅ“ur des revendications des justiciables. Dans un contexte de conflit, l’expert endosse le rôle d’arbitre, reprenant à son compte l’élaboration des règles du jeu qui deviennent alors parfois des normes, utilisées par le politique. Ainsi, se noue le lien subtil entre l’activité de l’expert et la caution qu’attend le politique pour fonder son action. En ce sens, l’expert contribue à fonder l’autorité de la décision politique. Cette interaction aboutit à faire bénéficier d’une forme d’autorité intellectuelle qui peut aller bien au-delà de sa compétence de spécialiste, l’homme ou la femme choisis comme experts.
Enfin, l’analyse du rôle de l’expert sous cet angle a des vertus heuristiques puisqu’elle permet de déconstruire le rôle tenu par chacun dans des processus de décision complexes qui ont bouleversé les centres urbains français ou encore le système universitaire de la France ces dernières décennies.
 
NOTES
 
[1]Genèses, n° 65, décembre 2006, « Expertise ».
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