Genèses 2009/2
Genèses
2009/2 (n° 75)
176 pages
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Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 2701152991
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Dossier : Le corps discipliné - Introduction
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Vous consultezLe corps discipliné

AuteurSéverine Chauvel du même auteur



De Merton à Elias, de Durkheim à Bourdieu, de Goffman à Giddens, les interrogations soulevées par la dialectique entre l’apprentissage de normes et leur concrétisation quotidienne représentent l’un des creusets des études sociales. La disciplinarisation des corps constitue ainsi un champ de recherche ancien dans les sciences sociales. À ces approches, Foucault est venu ajouter une mise en forme paradigmatique de la notion de discipline, l’extrayant de ses conceptions trop hiérarchiques ou individualisantes.

2 Il semble donc difficile de reprendre à nouveaux frais, aujourd’hui, la question de la disciplinarisation des corps. Comment réinterroger la diversité des processus qu’elle recouvre sans reproduire des démonstrations si communément diffusées qu’elles imprègnent parfois inconsciemment celles et ceux qui les prennent pour objet ? « Institutions totales », « habitus », « diagrammes »… autant d’outils forgés pour interpréter et saisir les mécanismes d’obéissance, d’homogénéisation et d’organisation des rapports de pouvoir – et dont il est difficile de se départir tant leur portée heuristique et leurs vertus descriptives sont fortes, au point que l’on peut se demander si les chercheurs en sciences sociales n’ont pas été disciplinés par les théories de la discipline.

3 Ce dossier entend montrer qu’il est encore possible de faire preuve d’inventivité dans ce champ de recherche. Le regard y est porté sur le fonctionnement de mécanismes disciplinaires dans une série d’institutions qui, si elles sont depuis longtemps identifiées comme appartenant de plein droit au registre de la disciplinarisation, n’ont encore guère été questionnées sous l’angle de l’interdépendance qui existe en leur sein entre « apprendre à obéir » et « apprendre à faire obéir ». Une question traverse l’ensemble des contributions réunies dans ce numéro : comment comprendre l’articulation, l’adossement ou, à l’inverse, l’opposition et le parasitage entre les prescriptions normatives produites par les institutions et les processus concrets à travers lesquels se diffusent des formes d’obéissance et de dressage ? Comprendre ces modalités d’apprentissage suppose, au-delà de l’analyse des gestes sociaux et des « techniques du corps », de ne pas dissocier les signes extérieurs et les motifs intérieurs. Il s’agit alors d’analyser l’entrelacement des processus hiérarchiques disciplinaires et leur incarnation dans les pratiques concrètes d’acteurs disciplinés, qui reçoivent à leur tour pour mission de discipliner la population.

4 C’est pourquoi nous proposons ici d’analyser ces processus d’incorporation à travers le cas d’institutions étatiques dont la dimension disciplinaire est explicite : armée, police, centres de rétention administrative. Une perspective historique permet tout d’abord d’offrir un contrepoint sur l’obéissance et l’indiscipline dans l’armée française de la Première Guerre mondiale. La contribution d’Emmanuel Saint-Fuscien saisit la distorsion entre les catégories d’autorité construites dans les discours d’avant la guerre, et les pratiques d’autorité observées ensuite au combat. La Première Guerre mondiale peut être considérée comme un « laboratoire » dans lequel se laissent observer différentes conceptions du commandement et de l’obéissance. La relation autorité/obéissance devient alors une relation « personnelle », incarnée, au cœur d’une économie disciplinaire bouleversée, de façon sans doute inédite à cette échelle. L’auteur met en particulier en relief l’opposition entre le monde de la première ligne, rendu difficilement disciplinable par les conditions mêmes de la nouvelle guerre des tranchées, et celui de l’arrière-front où, à l’inverse, l’autorité militaire tente de reconquérir, au moyen d’exercices traditionnels, son effectivité.

5 Le dossier se poursuit par un autre dressage des corps, ceux de policiers tenus par les impératifs contradictoires des États de droit contemporains. À partir d’une ethnographie à l’École nationale de police de Paris et d’une analyse de comptes rendus de conseils de discipline policiers tenus à l’issue d’enquêtes de l’Inspection générale des services, Cédric Moreau de Bellaing démontre en quoi la manière dont les policiers sont disciplinés en amont – à l’école de police – et en aval – par le rappel aux codes effectué par le service de contrôle interne – est intimement liée au caractère public de la force policière en démocratie.

6 L’enquête de terrain de longue durée menée par Nicolas Fischer met enfin au jour de similaires tensions travaillant en France l’État de droit, à travers une ethnographie du contrôle des corps dans les centres de rétention administrative. Cette contribution interroge le rapport complexe aux pratiques disciplinaires des centres de rétention administrative, utilisés en France depuis 1981 pour la surveillance des étrangers visés par une mesure d’éloignement du territoire. Ces centres doivent en effet permettre par excellence de quadriller, d’identifier et de contrôler les étrangers dépourvus de titre de séjour, des retenus qui, bien qu’enfermés, ne sont pas juridiquement des prisonniers.

 
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POUR CITER CET ARTICLE

Séverine Chauvel « Le corps discipliné », Genèses 2/2009 (n° 75), p. 2-3.
URL :
www.cairn.info/revue-geneses-2009-2-page-2.htm.