Genèses 2009/2
Genèses
2009/2 (n° 75)
176 pages
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Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 2701152991
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Dossier : Le corps discipliné

Vous consultezPourquoi obéit-on ?

Discipline et liens hiérarchiques dans l’armée française de la Première Guerre mondiale

AuteurEmmanuel Saint-Fuscien du même auteur

Historien, enseignant dans le secondaire et à Sciences-po, mène ses recherches dans le cadre du groupe Approches historiques des mondes contemporains à l’École des hautes études en sciences sociales (AHMOC-EHESS). Il a publié plusieurs articles sur les questions de la justice militaire, de l’obéissance et de l’autorité.saint-fuscien.emmanuel@wanadoo.fr

« Les êtres qui se présentent l’un à l’autre, se subordonnent l’un à l’autre ». Cette sentence, formulée par Emmanuel Levinas (1994) dans un texte écrit en 1953, entraîne immédiatement une multitude de questions. Qu’y a-t-il en jeu dans les processus de subordination ? Que se passe-t-il lorsqu’une personne suggère, ordonne, décide ou, à l’inverse, ne décide pas face à d’autres personnes ? Quels facteurs culturels, sociaux ou idéologiques lui dictent sa conduite, ses manières, ses paroles, et que ressentent ceux qui obéissent ou qui refusent d’obéir ? Ces questions, posées dans le cadre de l’armée française au cours de la Première Guerre mondiale appartiennent à leur époque, ô combien. La Grande Guerre compte parmi les sujets d’histoire qui, ces dernières années, concentrent en effet le plus grand nombre de publications liées à l’exercice de l’autorité et aux visages de l’obéissance. Une sorte de bipolarisation des espaces de diffusion historiographique sur la Première Guerre mondiale en a encore augmenté le volume. Dans ce contexte et sur ce sujet est-il possible d’apporter des éléments nouveaux ? Nous le pensons, surtout si on tente d’éclairer ce qui reste trop souvent dans l’ombre : l’étude du lien hiérarchique. Pour cette raison, je placerai la relation d’autorité « de contact » en temps de guerre au centre de mon questionnement. Dans les lignes qui suivent, je m’intéresserai à l’autorité de l’officier subalterne et à celle du sous-officier, chef de contact, c’est-à-dire en lien direct, physique, avec leurs soldats. Je laisserai dans l’ombre la question de l’autorité des officiers supérieurs dont l’autorité demeure à distance des hommes. La polysémie du mot « lien » est fort utile : elle annonce d’emblée une ambivalence, le lien étant d’une part ce qui relie, ce qui rassemble et, d’autre part, ce qui attache, ce qui retient. La relation hiérarchique doit donc être pensée comme un lien chargé d’affects et de signes qui réunissent des hommes de différents grades. Dans le même temps, le lien peut être pensé aussi comme une relation qui enserre, qui maintient, bref, qui contraint ceux qui lui sont subordonnés.

2 Les officiers et les conscrits mobilisés en août 1914 partagent une culture de l’autorité et de l’obéissance qui a subi des transformations inédites entre 1890, environ, et le déclenchement de la guerre. Ces transformations et les réflexions qui les accompagnent touchent les grandes institutions à la fin du xixe siècle notamment l’armée et l’école traversées par des doutes communs que Jean-François Chanet a récemment analysés (2008). Du seul point de vue de l’armée, officiers conservateurs et républicains s’affrontent pour dessiner les contours de la relation d’autorité au sein de l’armée de conscription. Au tournant du xixe et du xxe siècle, cette relation n’est pas pensée pour le seul temps de paix (Lyautey 1892), elle est pensée aussi dans le cadre de combats que les officiers anticipent comme « modernes » (Moineville 1913) et dont on sait qu’ils réuniront des effectifs inédits (Simon 1905). Du point de vue de la diffusion des idées, les républicains l’emportent largement entre 1898 et 1910. Revues militaires, éditeurs, programmes scolaires et d’instruction appellent de leur vœu une obéissance choisie et démocratique (Simon 1909), une « discipline libre et volontaire » (Du Teil 1909) et une subordination de principe, « impersonnelle » (Gavet 1899). L’origine théorique de cette relation idéale doit beaucoup au principe de l’attachement au groupe social, prôné au même moment par Émile Durkheim dans ses conférences pédagogiques (1974). En revanche, à partir de 1910 environ, les officiers conservateurs parviennent à inverser la tendance discursive rappelant les principes intangibles de l’obéissance absolue (Couderc de Fonlongue 1908), qu’il est légitime de forcer au besoin. Ils soulignent de façon plus générale les dangers des idées « progressistes » pour la discipline de combat, dont le principe de base reste l’efficacité au feu et l’acceptation de la mort (Montaigne 1914).

3 L’expérience de la Première Guerre mondiale est donc une pierre de touche de la relation d’autorité où toutes les visions du lien hiérarchique se confrontent. Mais, sur cette question, la guerre est davantage qu’un simple révélateur. Il semble bien en effet qu’elle crée un type nouveau de relation hiérarchique. Au sein des cultures consubstantielles de l’obéissance et de l’autorité, des ruptures majeures se lisent entre 1914 et 1919. Si la relation hiérarchique traditionnelle peut être maintenue dans les dépôts régimentaires de l’arrière, le combat déhiérarchise rapidement et assez profondément les unités combattantes de l’avant. Pour maintenir l’efficacité guerrière et logistique des divisions du front, chefs et subalternes, doivent dès lors inventer une relation nouvelle d’autorité et d’obéissance (Smith 1994). Dépendante des espaces de la guerre (arrière, arrière-front, première ligne) et des activités qui s’y rapportent (repos, exercices, combat) cette relation se construit sur un ensemble de représentations communes aux chefs et aux hommes du rang. Ces représentations se diffusent dès la guerre, dans toutes les unités et chez tous les mobilisés et laissera une trace durable dans le champ social bien au-delà de 1918 et de l’institution militaire. Nous proposons ici de mesurer et d’analyser ces transformations du lien hiérarchique qui ont eut lieu pendant la Grande Guerre. Dans un premier temps nous distinguerons les évolutions disciplinaires et les réponses des cadres, à l’arrière, au dépôt, et à l’avant, dans les espaces du feu, au cours de la guerre. Ensuite, nous interrogerons plus spécifiquement la relation d’autorité sous le feu, car les ressorts de l’autorité efficace comme les visages de l’obéissance sont très vite soumis à d’importantes variations liées à la nature puis à la durée des combats. C’est bien les conditions du combat qui imposent, selon nous, une nouvelle sémiotique du commandement et rendent possible un partage horizontal des signes de l’autorité combattante. Enfin, nous présenterons le socle de la relation autorité-obéissance telle qu’elle apparaît vers 1918 avant de se diffuser dans l’ensemble du corps social de l’après-guerre.

Maintenir les apparences de l’ordre et s’adapter à la dilution disciplinaire

4 En quelques jours de l’été 1914, des millions de Français se trouvent physiquement insérés dans une relation d’autorité militaire. Dans la seule armée française, entre août 1914 et novembre 1918, la Première Guerre mondiale a mis en posture d’autorité, même partielle, quelque sept cent mille caporaux et sous-officiers et deux cent mille officiers qui encadrèrent environ sept millions de mobilisés. Jamais autant d’hommes ne se trouvèrent en posture d’autorité directe, même partielle, par rapport à tant d’autres. Du point de vue de l’autorité et de l’obéissance, ce conflit fut la plus grande expérience sociale hiérarchisée au sein d’une même institution : l’armée. La Première Guerre mondiale offre de ce point de vue un immense « laboratoire » dans lequel vont se confronter toutes les visions du commandement et de l’obéissance.

5 La relation d’autorité dans les dépôts régimentaires des régions militaires fut soumise à des enjeux précis liés à leur visibilité par la population civile. Par leur intégration géographique dans les villes de l’arrière, ils deviennent une vitrine de la discipline militaire et, au fur et à mesure que le conflit perdure, un instrument de mesure du moral des troupes. Par ailleurs, le dépôt mélange rapidement des combattants convalescents à des militaires en poste à l’arrière, qui ne tardent pas à être perçus comme des « embusqués ». Les casernes font, du reste, l’objet d’une préoccupation constante des hautes autorités de l’armée et du ministère de la Guerre (Ridel 2005). En 1915, Alexandre Millerand nomme des inspecteurs généraux des dépôts chargés d’écrire des rapports au ministre de la Guerre. Celui-ci notifie ensuite aux généraux des régions les améliorations à apporter du point de vue de la discipline ou de l’instruction. Dès le printemps, il s’inquiète du contenu de l’ensemble des rapports des inspecteurs. Dans une note du 18 juin, il écrit :

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« […] il m’a été signalé que dans nombre de dépôts […] les sous-officiers vivaient loin […] de leurs hommes et même ne couchaient pas au cantonnement ou au quartier ; d’autres fois, les permissions de coucher en ville sont données aux hommes en nombre inadmissible[1] [1] Service historique de la Défense (par la suite SHD), 7...
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. »

7 Dans ces échanges, on perçoit les enjeux de cette vigilance administrative. L’intégration et la bonne tenue dans la ville d’une armée nationale mobilisée resteront une préoccupation constante des autorités. Dès les premiers rapports, les inspecteurs insistent sur la trop grande « ouverture » des dépôts : « dans la plupart des villes on peut constater que les convalescents et les blessés légers qui peuvent sortir, circulent à toutes les heures du jour et de la nuit[2] [2] SHD, 6 N 23, « Note remise à M. le Ministre de la Guerre...
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 » écrit un député de la Meuse, dans une note remise au ministre de la Guerre en février 1915. Un des principaux problèmes au dépôt vient en effet du mélange entre les convalescents et les nouvelles recrues, le mélange des mobilisés en attente dans les dépôts avec les premiers convalescents étant perçu comme dangereux pour la discipline. Ainsi, le commandement décide-t-il, dès octobre 1914, de créer des dépôts de convalescents[3] [3] SHD, 7 N 143, Ministère de la Guerre, « Règles à suivre...
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. Ceux-ci sont rapidement mis en place à Paris mais de nombreux blessés, une fois soignés, passent encore par leur dépôt régimentaire dans les régions militaires de l’arrière. Leur influence est jugée néfaste pour les libertés qu’ils prennent, mais aussi pour la différence de traitement que leur situation impose (problème de tenue, heures de liberté laissées aux blessés, déplacement permanent entre structures médicales et dépôt). Les officiers d’état-major protègent aussi le moral des hommes qui comprenaient, à la vue de certains convalescents, les risques corporels du combat. Par ailleurs, les blessés revenus du front supportent mal, et ce dès le début de la guerre, l’autorité d’officiers qui n’ont pas connu le front. Pour sa part, le capitaine d’active Paul Rimbault décrit cette question du point de vue de celui qui commande :

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« Un soldat évacué du front pour blessure ou maladie n’est pas un soldat comme tout le monde. Ayant fait la guerre hier et devant encore la faire demain, il se croit tout permis. […] il rentrera. Ayant donné beaucoup de sa peine à la Patrie, il se croit au-dessus du respect que l’on doit aux règles nécessaires de la discipline de caserne. C’est peut-être un héros au front ; en arrière c’est un rossard. »(1920 : 226)

9 Jusqu’à la fin de la guerre, les dépôts resteront une préoccupation majeure des dirigeants politiques et militaires. Une certaine pression disciplinaire y fut constante, mais semble-t-il rarement efficace face à l’ampleur des effectifs. Lorsqu’elle touchait les nouvelles recrues n’ayant pas l’expérience du front, elle semblait supportable : « La discipline [au dépôt], sans être brutale était sévère » écrit le cheminot Henri Laporte en 1916 (1998 : 18). Au dépôt, « On exige beaucoup de discipline des hommes : salut, tenue, etc., comme en temps de paix […] » (Castex 1996 : 134). En effet, les soldats en ville, les soldats de garnison, les convalescents, les isolés et surtout les permissionnaires deviennent l’objet d’une préoccupation et d’une surveillance qui augmentent au cours de la guerre. Dès son arrivée au pouvoir en novembre 1917, Georges Clemenceau exprime d’ailleurs son inquiétude à propos du relâchement disciplinaire dans les régions militaires. À tel point qu’il exige par une circulaire de janvier 1918[4] [4] SHD, 6 N 93, Note n° 138 « D du Président du...
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, que les généraux des vingt et une régions militaires lui adressent un tableau récapitulatif des sanctions prises à l’encontre des soldats se rendant coupables d’infractions « aux règles de la tenue et aux marques extérieures de respect » (essentiellement l’absence du salut réglementaire). La réaction des généraux de région fut mitigée devant une exigence administrative et disciplinaire si démesurée après plus de quarante mois de guerre. Beaucoup refusent d’ailleurs de s’y plier et se contentent d’envoyer de rares tableaux, illisibles, sans nom ni date. Le général Tonneau, commandant la 6e région, refuse même d’envoyer le moindre compte rendu. Quelques autres appliquent néanmoins avec zèle la circulaire de Clemenceau et détaillent, dans leur rapport, le type de sanction (arrêt de rigueur, prison, salle de police, consigne) pour chaque punition infrajudiciaire. Si l’application d’une telle circulaire reste soumise aux stratégies et aux choix des généraux de l’arrière, son principe illustre le déplacement de l’autoritarisme vers les espaces de l’arrière. Ici, l’image de la relation autorité-obéissance doit demeurer proche de celle des casernes du début du siècle, ce qui semble avoir été le cas. En revanche, la découverte de la discipline et de l’obéissance sur le champ de bataille a été une surprise brutale pour les chefs comme pour les hommes du rang. Dès les premiers combats, le feu désorganise ou détruit la discipline de manœuvre. Les pertes colossales des premières batailles d’août 1914 s’accompagnent d’une désorganisation à peu près complète des rangs lors de la retraite de l’armée française à la fin du mois. Des hommes perdent leur unité et errent entre les lignes, des scènes de pillages sont observées par l’état-major[5] [5] Le pillage est attesté notamment par des procès-verbaux...
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 ; les morts nombreuses chez les officiers de contact et le dramatique renouvellement des hommes empêchent les soldats de (re)connaître leur chef. À tel point que le général Joffre, dans une circulaire de novembre 1914, impose aux officiers subalternes de rendre à nouveau visibles leurs galons, récemment camouflés au combat, afin de réduire après les pertes colossales des premiers mois de la guerre leur vulnérabilité face à l’ennemi[6] [6] SHD, 6 N 21, GQG, 1er bureau, n° 6. 278,...
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. Les conditions du combat sont tellement éloignées de l’éthique combattante des officiers supérieurs que leur seul réflexe est celui d’une augmentation singulière de la pression disciplinaire. Les premiers mois de la guerre sont en effet ceux des gestes de menaces[7] [7] Voir notre contribution au colloque « Obéir, désobéir »...
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et des circulaires ou notes autoritaires.

10 Ces documents de principe en appellent à l’énergie, à la force, bref à la violence autoritaire. Joffre traque dès le 21 août les « défaillances individuelles ou collectives » et promet au ministre de la Guerre de « faire fonctionner ferme les conseils de guerre »[8] [8] SHD, 5 N 66, « Ministère de la Guerre, Conversation téléphonique...
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dans le 15e corps. La mémoire de 1870 ressurgit et les déclarations précipitées portent les traces de la peur d’une nouvelle débâcle. Le général Franchet d’Esperey, commandant alors le 1er corps d’armée, recommande le 26 août de passer par les armes « tout homme qui chercherait à s’évader des centres de groupement »[9] [9] SHD, 22 N 4, « QG Signy-le-Petit, 1er CA, ordre...
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prévus pour les isolés, les éclopés et les hommes épuisés délaissés lors des retraites ou dans les cantonnements. Certains évoquent 1870 de manière explicite : le général Rabier, à propos du pillage constaté au sein de sa division, conclut sa note menaçante du 1er septembre par cette formule :

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« Le conseil de guerre de la 4e division, tel qu’il est prévu par les articles 1 à 9 du décret du 2 octobre 1870 du Code de Justice militaire, fonctionne chaque jour à partir de maintenant pour réprimer ce genre de fautes[10] [10] SHD, 22 N 39, « Note du général Rabier 4e...
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. »

12 Peu importe que ce décret n’ait jamais été rétabli et que les intentions du général soient illégales. Pour les officiers généraux ce texte vieux de quarante-cinq ans demeure une référence emblématique de l’usage de la force dans le commandement. Le repli de l’armée française s’accompagne ainsi d’une vague d’ordres brutaux qui semble compenser par l’écrit ce que la pratique avait partiellement démenti : il y eut en effet très peu de conseils de guerre au mois d’août et au début du mois de septembre 1914. Ces menaces de principe formulées par les plus hautes autorités militaires sont révélatrices des représentations traditionnelles et des intentions du commandement en chef bien plus que du degré d’obéissance des soldats (très élevé au début de la guerre) et de la façon dont les officiers de contact ont encadré les soldats. Aucune de ces circulaires en effet ne fut largement appliquée. Rétrospectivement, les pertes d’août 1914 rendent même absurdes et dérisoires ces documents menaçants. Peut-être certains généraux ignorèrent-ils l’ampleur du phénomène : entre le 20 et le 23 août, quarante mille Français sont tués, dont vingt-sept mille la seule journée du 22 août. Tous les hommes, ou presque, ont obéi et beaucoup sont morts avant même d’avoir eu connaissance de la plupart de ces prescriptions. Dans les conditions de violence extrême des combats, de la désorganisation provoquée par la retraite et de l’urgence de la contre-offensive de la Marne au début du mois de septembre, de nombreux combattants n’eurent pas connaissance des ordres, notes ou prescriptions du Grand Quartier général (GQG) (Becker 2004). C’est bien la peur qui présida ensuite à la vague d’exécution la plus sévère de toute la guerre, celle qui touche les soldats du rang entre septembre et décembre 1914 (Rousseau 1999). Deux cents hommes environ sont en effet exécutés au cours des quatre derniers mois de 1914, soit un tiers de l’ensemble des fusillés français pendant la guerre.

13 Tout au long de la Première Guerre mondiale, une pression disciplinaire est maintenue par le GQG et la justice militaire en fut l’outil principal. Mais elle dut s’adapter aux conditions nouvelles de cette guerre, ce qu’elle fit en s’assouplissant de façon inédite jusque-là dans l’histoire de la justice en guerre. Par ailleurs, si les premiers tribunaux militaires se réunissent pour juger des défaillances sur le front, l’essentiel de la pression et des sanctions se déplace très vite sur les espaces de l’arrière-front ou de l’arrière. À l’échelle d’une division d’infanterie type (la 3e DI), les chiffres sont éloquents au sujet des lieux de la pression disciplinaire. Parmi les hommes jugés en 1914, 80 % au moins sont jugés pour des « crimes » en zone de combat (abandon de poste devant l’ennemi). En 1918, la tendance s’est exactement inversée : pas moins de 75 % des deux cent cinquante et une décisions de justice concernent des espaces de l’arrière (régions) ou de l’arrière-front[11] [11] Statistiques construites à partir de la base de données...
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. Pour l’essentiel, il s’agit de retards de permissions, de désertions après permissions ou de crimes et délits (au regard du Code de justice militaire) commis dans les gares ou les cantonnements. Encore quelques chiffres : pour le seul motif de refus d’obéissance, plus de 70 % des cas jugés par le tribunal de la 3e DI se sont déroulés au cantonnement ou à l’arrière. Seuls 4 % des refus d’obéissance jugés par les conseils de guerre ont eu lieu en première ligne. Les autres ruptures du lien hiérarchique ont lieu au cours des déplacements ou ne sont pas localisables[12] [12] Ibid. ...
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. Du point de vue de la norme réglementaire, il est probable que les comportements transgressifs soient devenus plus nombreux à l’arrière ou à l’arrière-front qu’aux premières lignes. Il est certain aussi que les outils du contrôle social (notamment la justice militaire, mais aussi la contrainte infrajudiciaire) se sont déplacés de la ligne de feu vers l’arrière. Entre le début et la fin de la guerre on constate bien une inversion des espaces de la pression disciplinaire : le permissionnaire est de plus en plus surveillé, le combattant de moins en moins.

Nouvelle sémiotique et concurrence des signes

14 À l’avant, on assiste en effet à une autre évolution du lien hiérarchique liée au partage d’une expérience singulière : le combat. C’est dans une discipline constamment approximative que les hommes ont tenu dans les terribles conditions que l’on connaît. Jamais, au cours de la guerre, les tribunaux militaires n’ont rendu l’armée plus disciplinée. Le désordre a fait partie du quotidien du soldat de l’avant : relèves catastrophiques en première ligne, enivrement largement partagé en zone de repos, isolés ou permissionnaires perdus entre les villages de cantonnement ou lors des déplacements à pied le long de la ligne de front. André Pézard témoigne :

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« Dans les tranchées, c’est la “pagaïe noire”. Les sections du 42e veulent s’en aller en même temps que nous nous installons ; les sergents sont introuvables ; les secteurs de compagnies empiètent les uns sur les autres ; les munitions ont disparu, […] Les hommes se bousculent et s’injurient, ils sont tous à chercher leur sac, ou leur fusil, ou leur musette, ou leur bidon, ou leur copain, ou leur section. »(1992 : 109)

16 Les tranchées, profondes à partir de 1915 et creusées en ligne brisée afin d’éviter la prise en enfilade par les mitrailleuses ennemies, sont à l’opposé des structures panoptiques révélées par Michel Foucault. Avant même le début du combat, les hommes pouvaient déjà échapper au regard de leur chef. Les combats donnent ensuite raison à certains penseurs militaires d’avant guerre. Lors des assauts, les chefs deviennent vite hors de vue et inaudibles sous le vacarme des tirs d’artillerie, coupés de leurs hommes eux-mêmes couchés dans des trous d’obus abritant leur corps comme ils le peuvent dans des accidents de terrain :

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« Là où les soldats étaient au coude à coude cent ans plus tôt, ils sont désormais dispersés sur le terrain, isolés, presque entièrement perdus lorsque le désordre du combat s’installe »(Audoin-Rouzeau et Becker 2000 : 38).

18 Très vite, la ligne de feu et le chaos qu’elle engendre imposent un repositionnement de ceux qui encadrent et de ceux qui obéissent. L’asymétrie de droit entre officier et soldat du rang ne disparaît pas mais s’estompe dans la boue. Droit de punir, conditions de confort en zones de cantonnement, solde largement supérieure, ordonnance pour les chefs de contact au front ou facilités de déplacement restent des marqueurs visibles, dûment relevés, des différences entre gradés et non gradés mais considérablement atténuées par l’expérience partagée du combat. Les conditions de la guerre et sa durée déplacent alors les représentations de l’autorité combattante, ses signes et ses pratiques. La relation d’autorité évolue et se transforme de façon dynamique. Une invention ou un agencement nouveau de gestes et d’objets, tout en renforçant le lien hiérarchique, brouille les normes militaires traditionnelles.

19 « On constate une attention générale aux paroles, gestes, ordres et façons d’être des officiers » rapporte le bulletin confidentiel sur la situation morale aux armées de la troisième semaine de juillet 1917[13] [13] SHD, 16 N 1519, « Bulletin confidentiel n° 3 résumant...
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. On pourrait multiplier facilement les citations des archives du contrôle postal ou de la littérature de témoignage qui insistent sur le poids des regards. La relation entre autorité exercée et obéissance obtenue dépend dorénavant et essentiellement de la perception du partage des souffrances et des risques corporels (mort et blessures). Si le chef est chargé de surveiller ses hommes, on peut dire, d’une certaine façon, que l’officier de contact est également un homme surveillé, regardé, scruté par ses soldats. L’exemplarité des comportements, et notamment des valeurs combattantes, redevient alors un impératif senti et formulé par les hommes comme par les chefs. L’autorité de contact et l’obéissance à un chef passent dès lors par la reconquête ou le maintien d’une visibilité auprès des hommes de son unité. Des gestes et des symboles efficaces sont alors mis au service de cette visibilité indispensable à l’obéissance. Ils sont mobilisés, le plus souvent, pour signifier aux hommes le contrôle : contrôle du temps, contrôle de l’espace et, plus encore, contrôle de soi. Au-delà des gestes techniques et réglementaires[14] [14] SHD, 7 N 13, « Instruction provisoire du 15 avril 1912...
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, c’est l’ensemble des postures de l’officier et du sous-officier qui, à l’épreuve du feu, devient langage. Les gestes du commandement et de l’autorité tout comme sa panoplie objective vont s’enrichir d’éléments qui renvoient à cette maîtrise de soi. Chaque objet peut être lu sous l’angle d’une double nécessité : l’action combattante et le contrôle de son corps. Nous retenons, à titre d’exemple, trois objets symbolisant l’autorité combattante de la Première Guerre mondiale : la montre, les jumelles et le tabac[15] [15] Nous avons abordé ces exemples dans le cadre de la préparation...
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20 En premier lieu, la montre et surtout la montre-bracelet, apparue dans les dernières années du xixe siècle. L’ « heure H » est fixée entre officiers et ceux-ci deviennent détenteurs d’une maîtrise du temps que les hommes ne possèdent pas (Jagielski 2005). La montre devient objet de transition entre deux instants. C’est un dérivatif presque hypnotique pour l’officier qui, avant le franchissement du parapet, vit l’attente l’œil rivé sur l’objet. C’est ainsi que le représente un dessin d’Alexandre Zinoview, engagé dans la Légion étrangère de l’armée française. Au premier plan se trouve un poignet découvert orné d’une montre-bracelet dont on peut lire l’heure qu’elle affiche. Le dessin est intitulé « Les dernières secondes avant l’assaut » (Audoin-Rouzeau et Becker 2004 : 336-337, planche vi). Ce geste est intéressant parce qu’il est visible. Les hommes observent l’officier qui scrute sa montre :

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« Les minutes se traînent lourdement, notre lieutenant regarde nerveusement sa montre, car il sait quand il faudra partir. Nous l’observons »(Laquièze 1932 : 125).

22 De même, le soldat regarde l’officier qui observe avec ses jumelles. Ce dernier objet censé démultiplier le regard du chef renvoie au contrôle de l’espace. Encore une fois, l’objet est détourné de sa fonction et devient au cours de la guerre symbole du contrôle de soi. Avec ses jumelles, l’officier inspecte, fouille, braque, observe, fixe, il donne l’impression d’agir et de voir au milieu d’un désordre, ou d’un chaos apparent. Fumer est une autre façon d’occuper son corps. Substance ou nourriture autant qu’objet, le tabac trompe l’attente et calme les nerfs. Fumer au combat a des vertus apaisantes pour le fumeur, et aussi pour ceux qui le regardent : c’est en tout cas ce que croient certains officiers et ce que semble confirmer l’association fréquente, dans les témoignages, entre le sang-froid et le geste de fumer. Guy Hallé mentionne que son chef de section fumait à côté de lui, « tranquille », vingt minutes avant de mourir (2002 : 35). Fabrice Dongot se souvient du lieutenant, en pleine attaque de Vermelles le 1er décembre 1914, « qui n’a pas quitté sa pipe et se promène de long en large en braquant de temps à autre ses jumelles dans la direction de l’ennemi » (Barbey 2004 : 115).

23 Emblèmes ou accessoires, les signes de reconnaissance de l’autorité au combat rendent compte d’une construction symbolique de la relation hiérarchique qui entre 1914 et 1918 emprunte autant à la culture militaire qu’à la culture civile. En cela nous ne sommes pas confrontés à une politique symbolique, forgée consciemment[16] [16] Pour une définition historique et politique des symboles,...
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, mais face à une composition inorganisée d’un ensemble commun de représentations qui s’associe aux images de l’autorité. Par ailleurs l’efficacité combattante et la maîtrise de soi vont devenir des valeurs partagées entre soldats, sous-officiers et officiers. Le partage de ces valeurs implique une répartition des signes de l’autorité qui devient, peut-être, une condition nouvelle de l’obéissance. Le tabac, par exemple, est un objet de transaction entre hommes du rang et officiers qui symbolise assez bien les transformations de la relation hiérarchique au cours de la guerre.

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« Le tabac est un lien si puissant entre les hommes qu’il serait maladroit de négliger son influence. Les fumeurs forment une sorte de communauté dont les statuts, pour n’être pas écrits, n’en sont pas moins respectés […] L’officier et le soldat se rapprochent par ce geste spontané. C’est une sorte de poignée de main qui ne porte pas atteinte à la discipline. »(Chaine 1930 : 96)

25 Ces premières transformations vont, à mon sens, vers une atténuation de la distance entre chefs et soldats par partage des mêmes gestes, objets ou signes mis dès lors au service du lien. Ce rapprochement se lit dans d’autres signes ou objets de l’autorité qui deviennent des objets partagés, c’est-à-dire qui ont une fonction de commandement mais qui sont aussi d’un usage courant chez les hommes du rang. Retenons en trois parmi d’autres : le chevron, la canne et le téléphone. Ce sont tous des objets partagés entre chefs et subalternes, entre officiers de contact et hommes du rang. Les chevrons de présence se matérialisent par des brisques, cousues sur la manche du bras gauche, en forme de « V » renversé. Décision significative selon nous, elles sont de couleur identique sur les vêtements de combat (tissu foncé) chez les officiers et chez les hommes du rang[17] [17] SHD, 7 N 175, n° 2156 du 22 février 1918, rappelé...
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. Le port du signe lui-même, la brisque, devient obligatoire à partir du 28 juillet 1916 et le symbole est puissant : un chevron pour la première année de présence dans la zone des armées, et un chevron supplémentaire par période de six mois. Chaque blessure est signifiée par une brisque cousue sur la manche droite. Non seulement le signe est partagé entre officier et soldat du rang, mais il prend la forme d’un morceau de tissu cousu sur les manches, forme qui concurrence directement l’autre tissu cousu sur les manches, au sens propre le plus emblématique de l’autorité militaire traditionnelle et morale : le galon. L’autorité impersonnelle conférée par le grade marque ici un premier fléchissement sur l’autorité personnelle attribuée aux combattants selon leur expérience (blessures et ancienneté au front). La canne fait aussi partie de ces objets investis d’une symbolique liée au commandement ou à l’autorité, alors même que les hommes l’utilisent dans les marches et déplacements vers le front. Souvent personnalisée, parfois sculptée, soldats et officiers s’y attachent. Au combat, elle concurrence le sabre puis se substitue à lui en se trouvant investie de la charge symbolique de ce dernier : « Ma dernière vision, avant de m’endormir, est celle d’une canne, […] qui est restée plantée sur le parapet où j’imagine qu’elle figure très bien l’insigne du commandement » écrit Jacques Meyer en octobre 1915 dans ses notes publiées après guerre (1928 : 61). Cette symbolique est partagée au cours de la guerre par l’arrière, tant les représentations se transforment, notamment par les photos de presse. Une photo en pleine page du Miroir du 20 août 1916, montre un homme de dos, debout, une canne levée vers le ciel. La légende explique : « L’officier levant sa canne crie : “En avant !” et les hommes gravissent le parapet » (voir document).

26 Le dernier exemple d’un objet associé à l’autorité et en même temps utilisé par des hommes du rang est le téléphone. Si Yves Cohen a remarqué que le téléphone avait éloigné les grands chefs du champ de bataille au cours de la guerre (1995), ce que ressentent douloureusement certains soldats, on peut ajouter que les subalternes qui combattent, notamment les artilleurs, l’utilisent en première ligne. Dotée de deux mille téléphones en 1914, l’armée française en possède deux cent mille en 1918 (Goya 2004). Les récits qui accordent une place centrale au téléphone dans le commandement ou la transmission des ordres sont logiquement des témoignages d’artilleurs comme, par exemple, ceux du lieutenant Henri Malherbe (1917), du capitaine Jules-Émile Henches (1918), du chef de pièce Paul Lintier (1917), ou du capitaine Henri de Mazenod (1922). Là encore, il s’agit d’un objet partagé : « Les camarades regardent, anxieux, celui qui tient les récepteurs » (Morel-Journel 1922 : 243). Les officiers donnent et reçoivent aussi, en personne, les ordres par téléphone, à tel point que l’objet fait très vite son apparition dans les descriptions des pratiques d’autorité au cours de la guerre.

27

« Il va et vient à côté de nous, donne des ordres tout en fumant sa grosse pipe. Dans une meule, dont il ne s’éloigne pas, un téléphone a été installé. La sonnerie tinte à chaque instant. »(Roujon 1916 : 106).

28 Ajoutons que par sa modernité le téléphone s’inscrit dans une double maîtrise du temps et de l’espace qui, une fois encore, n’est pas du seul usage du chef.

Les « nouveaux » visages du lien hiérarchique

29 Ces symboles partagés objectivent un autre partage : celui de certaines valeurs traditionnelles de l’autorité en guerre. Les chefs eux-mêmes confèrent aux hommes les qualités dévolues jusque-là aux figures de l’autorité combattante. Ainsi le contrôle de soi, la maîtrise de son corps, la vaillance, la décision, le coup d’œil sont devenus des vertus qui ne sont plus soumises à la hiérarchie des grades. La guerre provoque une inversion énoncée du principe de l’exemple qui soude la communauté combattante et déhiérarchise le champ de bataille. Un rapport du contrôle postal de février 1916 relève cet extrait d’une lettre d’un officier :

« Dans tout ceci, ce que j’admire c’est […] cette superbe maîtrise qu’ils ont sur leurs nerfs. Avec des hommes comme cela, on peut tout oser, et tout se permettre, et je suis fier de les commander, et tranquille avec eux[18] [18] SHD, 16 N 295, Armée de Lorraine, « Rapport de la commission...
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. »

Or Gabriel Tarde, lu et commenté avant guerre par les officiers professionnels, l’avaient déjà noté à sa façon : « Il n’y a pas de signe plus certain du déplacement de l’autorité sociale que les déviations du courant des exemples » (1904 : 94), ce qui n’est pas sans poser problème au cœur d’une institution basée sur la soumission à l’autorité. Faible efficacité de la contrainte, réinvention d’une sémiotique de l’autorité et partage des symboles combattants au front, on se demande dès lors sur quel socle repose l’autorité et ses impératifs de sujétion en zone de combat au cours de la dernière année de la guerre. Il est certain que l’officier de contact dut faire évoluer l’exercice de son autorité pour maintenir intactes et pérennes sa légitimité et l’efficacité de son commandement. Vers la fin de la guerre, disons dans son dernier quart, l’autorité de l’officier subalterne repose selon nous sur deux piliers : la compétence technique et quelque chose que nous appellerons, faute de mieux, une « maternalisation » de l’autorité.

...
« Une sortie de tranchée dans la Somme », Le Miroir, n° 143, 20 août 1916, p. 5

« Une sortie de tranchée dans la Somme », Le Miroir, n° 143, 20 août 1916, p. 5

30 En premier lieu la compétence technique doit être réelle et perceptible, ce qui ne va pas de soi tant l’armement évolue au cours de la guerre. Dès la fin 1916, le soldat de 1re ou 2e classe de 1914 ou 1915 n’existe plus : il est devenu un combattant spécialisé. La troupe est dorénavant composée de voltigeurs, de grenadiers, de mitrailleurs, de bombardiers, de téléphonistes, de fusiliers sans évoquer les canonniers dans l’artillerie, les sapeurs du génie, etc. La réduction de la cellule tactique dans toutes les armes, y compris dans l’infanterie, accentue encore l’importance du fonctionnement horizontal sur le champ de bataille. Les hommes sont tactiquement solidaires et complémentaires dans des unités de plus en plus petites : pièces, équipages, escouades. Les compétences de chaque soldat sont alors mobilisées au service d’armes de plus en plus difficiles à manier. Dans l’infanterie par exemple, les lance-grenades, lance-cartouches, fusils-mitrailleurs, mitrailleuses, téléphones, ont transformé les liens entre les soldats de la même unité devenus pour la plupart des « spécialistes » (Goya 2004). Cette modernité technique met alors en péril l’autorité des chefs de section ou de compagnie qui ne sauraient pas manier les nouvelles armes. L’état-major sent le danger et crée en septembre 1917 le Centre d’instruction du chef de compagnie (CICC) dont l’objectif est une sorte de formation continue autour des armements, des matériels nouveaux et de leur utilisation[19] [19] SHD, 7 N 2000, Ministère de la Guerre, « Instruction...
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. Le chef subalterne doit maintenir ses vertus héroïques classiques (courage, volonté, exemplarité) mais cela ne suffit plus : il faut qu’il demeure ou qu’il devienne techniquement compétent. L’extrait suivant, tiré des mémoires du sous-lieutenant Binet-Valmer, commandant la première section du groupe de chars d’assaut à la Malmaison en octobre 1917, illustre bien cette perception :

31

« Comme dans les auto-mitrailleuses, les hommes venaient de toutes les armes. À cette date […] je n’avais que cinq soldats sous mes ordres. Commandement infime, dites-vous. Le plus difficile des commandements. Mon mécanicien se croit supérieur à moi, il est ajusteur dans une grande usine ; mon sous-officier est sergent d’infanterie, et je suis cavalier ; il me faudra plaire à Passebosc pour qu’il m’adopte […] Pour un peu, mes mitrailleurs, un chasseur, un hussard, me poseraient des colles. La discipline ordinaire n’a pas de prise sur des individus tellement spécialisés. On l’emploie, mais il faut y ajouter l’affection. »(Binet-Valmer 1918 : 199)

32 Même s’il est issu d’une arme très marginale en 1917, le témoignage du sous-lieutenant est représentatif de l’évolution de l’autorité. Dans toutes les armes, la communauté combattante se fonde alors sur une division du travail guerrier, sur le morcellement des compétences, et donc sur le partage des responsabilités. Gustave Binet-Valmer dévoile également ici l’autre pilier de l’autorité transformée au cours de la guerre : le lien affectif ou « l’affection ». Au sein de l’équipage, de la pièce ou de la demi-section d’infanterie, l’interdépendance renforce sans doute les liens affectifs et les sentiments : sentiments de proximité, de complémentarité, de protection et de dépendance pour l’essentiel. La proportion de l’affectif dans le lien hiérarchique est donc encore accrue par la spécialisation technique des armes et change de nature. Car l’injonction d’aimer ses hommes n’est pas nouvelle dans l’armée. La nouveauté réside davantage dans une certaine forme de féminisation de l’autorité ou plus précisément de maternalisation de l’autorité de l’officier. L’amour qu’il porte à ses hommes n’est plus seulement cet « amour mâle », prôné par Napoléon, cette tendresse virile qui rabat l’officier du côté du père ou du grand frère. Il s’apparente davantage à un amour tendre, doux, attentionné qui rapproche l’officier de la figure maternelle. Il s’agit pour l’officier de témoigner de l’affection, de ressentir de la tendresse, de rendre publique son indulgence en apportant dans ses fonctions de chef de la bonté. « Je m’explique que des officiers, quoique très bien attentionnés, soient mal vus de leurs hommes, parce qu’ils ne savent pas apporter dans leurs fonctions un esprit de douceur qui prouve immédiatement à leurs hommes leur bienveillance » écrit parmi tant d’autres un caporal dans son Carnet intime (Guiard 1926 : 213). Bref, il s’agit d’une autorité en partie « démasculinisée », maternelle, qui s’exerce par ailleurs sur de très jeunes soldats. Georges L. Mosse a souligné que les attaques contre la virilité traditionnelle ne se taisaient pas entre 1914 et 1918 et que l’image du soldat n’oblitère pas, au cours de la guerre, celle d’un « homme différent » (1997 : 125-131). L’officier n’a d’ailleurs aucun mal à recourir à un entourage symbolique, laïc ou chrétien, qui contribue à maternaliser son autorité. Maurice Agulhon a montré que les représentations de Marianne au cours de la Grande Guerre l’avaient réduite ou transformée en une « mère adoptive, toute désignée pour les victimes de la guerre » (2001 : 28). De son côté Annette Becker suggère que la guerre qui « fait naître un immense besoin de consolation des détresses » s’accorde parfaitement avec le culte de Marie, « mère avant toutes les mères » (1994 : 65). Ce besoin de mère surgit aux heures les plus tragiques qui précèdent la mort. Les appels à leur mère des agonisants blessés entre les lignes restent un des souvenirs les plus épouvantables pour de nombreux témoins[20] [20] Blaise Cendrars consacre à ce cri un des sous-chapitres...
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. Ce besoin, que les cultes républicains et chrétiens attestent, influe sans doute sur la manière d’exercer l’autorité ou en tout cas sur sa perception par les hommes qui l’exercent ou qui la subissent. Dans son témoignage, Gaston Top, médecin-major de la 2e DI, s’approprie au printemps 1915 le sentiment maternel d’un aumônier de régiment :

33

« Le brave aumônier du 33e ramène sur la tête de l’un d’eux un débris de capote et nous comprenons tous, nous sentons tous son sentiment tout maternel. »(1919 : 351)

34 De son côté, Louis Mairet franchit le pas et « maternalise » l’autorité du chef dans ses célèbres carnets :

35

« Voyez-vous, madame, on est des chefs, pas des dompteurs. On ne cherche pas à ennuyer le monde. On est comme une mère de famille. »(1919 : 292)

36 Par ailleurs, lors des mutineries du printemps 1917, les figures de l’autorité de contact se maternalisent également mais les temps semblent avoir changé : lorsque les hommes évoquent les larmes de leurs officiers face aux refus collectifs, ils le font le plus souvent sans ironie, sans railler ces manifestations corporelles pourtant si éloignées des exigences de la virilité guerrière (Loez 2003). Dans les procédures judiciaires qui suivent, du mois de mai au mois de juillet 1917, beaucoup d’officiers subalternes tentent de protéger les soldats de leur unité sur des modes qui évoquent eux aussi l’indulgence maternelle. Lorsqu’ils sont interrogés sur la moralité des soldats de leur unité impliqués dans les événements, ils les excusent en les associant à des enfants « impressionnables et dociles[21] [21] SHD, Série J, Conseil de Guerre, 26/ 05/ 1917, Breton Paul,...
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 » victimes, innocentes en quelque sorte, de l’influence néfaste des « meneurs ».

37 Il y a enfin, dans l’armée française en guerre, toute une gamme de gestes tactiles de gestes liés au toucher. Certes, certains d’entre eux s’apparentent à la force : il s’agit d’arrêter, de pousser, de traîner, d’entraîner. Les hommes sont alors saisis, bousculés, tirés… Mais beaucoup de ces gestes du toucher sont mobilisés pour rassurer, rapprocher, voire protéger : on serre la main, on touche l’épaule ou le bras, on embrasse, et de plus en plus on panse. Marcel Etévé (1917), Paul Fiolle (1917), Marc Bloch (1997), racontent les premiers soins apportés aux blessés de leur unité, à chaque fois en présence des hommes. Panser (application du pansement d’urgence) devient un geste de chef de contact. C’est une posture d’autorité qui laisse un souvenir très intense au chef subalterne et qui mêle, symboliquement, compétence et tendresse. Panser, saisir, serrer, toucher, des gestes de contact, tactiles, rapprochent officiers et soldats. Aucun règlement ne semble les mentionner : il s’agit ici d’une pratique empirique de l’autorité. La proximité corporelle et le langage gestuel permettent à l’autorité de s’exercer et facilitent parfois l’obéissance.

38 Du point de vue de ceux qui obéissent, le registre affectif est mobilisé : « Les qualités que les soldats apprécient chez leurs chefs sont qu’ils ne “les embêtent pas”, qu’ils leur témoignent une certaine bonhommie et une certaine familiarité de ton […] Ils aiment que le chef leur parle et leur parle avec son cœur » note, par exemple, le bulletin confidentiel sur le moral des armées en juillet 1917[22] [22] SHD, 16 N 1519, « Bulletin confidentiel n° 3 résumant...
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. De même que la Grande Guerre a pu suggérer à Max Weber sa typologie des formes d’autorité, le lien hiérarchique qui se développe dans l’armée française, comme dans l’ensemble des armées européennes au cours de la guerre, a sans doute suggéré à Sigmund Freud sa description de la « structure libidinale d’une armée », exposée dans son célèbre texte, Psychologie des foules et analyse du moi publié en 1921 (1981). Sur cet aspect précis, la relation d’autorité au cours de la guerre aide autant à comprendre le texte de Freud que ce texte permet d’éclairer la relation d’autorité au cours de la guerre (Couliou 2007). Du point de vue des officiers de contact qui encadrent les hommes, il s’agit de conserver les vertus traditionnelles du commandement – exemplarité, courage, maîtrise de soi – c’est-à-dire d’exposer sa valeur personnelle au sein du groupe combattant. Pour maintenir son autorité le chef a dû par la suite acquérir les nouvelles compétences liées à l’évolution tactique et technique de la guerre et du combat. Diriger, déployer en maîtrisant armes et outils, c’est de nouveau rendre visible ses compétences personnelles. Enfin créer un lien affectif avec les hommes du rang, les aimer, les protéger, les séduire, c’est par définition privilégier le lien interpersonnel. Du point de vue de l’obéissance, les motivations énoncées sont comparables : on obéit au chef compétent, au chef courageux et affectivement proche de ses hommes. De nombreux rapports du contrôle postal ou comptes rendus sur la situation morale des troupes le notent sans nuance au début de 1918 :

39

« C’est uniquement à cause de ses chefs directs que le soldat marche. Ce n’est pas pour les idées de liberté, de société des nations, car de cela, il s’en moque[23] [23] SHD, 25 N 107, 1re compagnie du 115e...
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. »

40 L’obéissance qui émane des archives et des témoignages de l’année 1918 s’apparente à une obéissance sous condition qui s’adresse non plus à une autorité de principe, mais à une autorité incarnée (par un homme) et située (autour de l’activité combattante).

41 * * *

42 L’autorité militaire de principe, conférée par le grade, cède la place au cours de la guerre, à une autorité individuelle exercée sur un petit groupe. Le soldat obéit à son chef de section, qui est encore plus proche (socialement et physiquement) des hommes de son unité que le chef de compagnie. La forte spécialisation à l’intérieur de ces petits groupes a contribué à la décentralisation de l’autorité et à la déhiérarchisation de la communauté combattante, surtout à l’échelle de la section, voire de la compagnie. C’est donc une collectivité guerrière intergrade (à l’exclusion des officiers non combattants) qui naît en 1918. La relation d’autorité traditionnelle, fondée sur la soumission absolue et inconditionnelle n’a pas fonctionné. L’obéissance fut très vite conditionnée à la justification des ordres, surtout en dehors du champ de bataille. Le recours à la force fut par ailleurs limité par le niveau d’adhésion des soldats. Au moment où le consensus s’est effrité, à partir de l’été 1916, tout usage excessif de la brutalité fut exclu des pratiques courantes de l’autorité de peur de provoquer une rupture du lien hiérarchique. Le geste de menace emblématique de l’autorité de contact, la menace revolver au poing, disparaît par exemple presque complètement des témoignages, et probablement des pratiques, à partir de la fin de l’année 1915. Dès lors, l’autorité se maternalise en partie, inflexion exclue de la vision traditionnelle du lien hiérarchique avant 1914. Mais la relation morale annoncée par les officiers républicains avant la guerre ne s’est pas réalisée non plus, loin s’en faut. Dans le cadre fixé par la morale laïque en construction au tournant du xixe et du xxe siècle, le chef militaire devait incarner un principe plus qu’une personne et le soldat devait se soumettre volontairement à une autorité impersonnelle. Or le soldat de la Première Guerre mondiale obéit, mais de façon approximative et surtout conditionnée. Il obéit à un homme, un chef, dont les gestes, les mots, les postures et les attitudes lui plaisent. L’officier combattant dut conserver les vertus traditionnelles du commandement et montrer sa valeur personnelle au sein du groupe combattant. Il dut également maîtriser les outils nouveaux de la guerre et parvenir à diriger, déployer, rassembler grâce à ses compétences techniques visibles et personnelles. Enfin, cette autorité, pour fonctionner, s’est accompagnée d’une posture nouvelle, indispensable au maintien du lien hiérarchique dans cette guerre interminable. Il dut montrer de l’affection pour ses hommes, les aimer, les protéger, les séduire, c’est-à-dire construire un lien affectif, un lien interpersonnel. On assiste donc vers la fin de la guerre au sacre de l’autorité personnelle et à la faillite du principe de l’autorité impersonnelle telle que l’idéalisaient les officiers républicains vers 1905. À la veille de 1914, les chefs les plus modernes, les plus progressistes, qui avaient prévu l’éparpillement des hommes du rang et défendu la décentralisation du commandement sous le feu, n’avaient pu anticiper la force du lien affectif ni la visibilité finalement impérative de l’officier de contact. De ce point de vue, en le personnalisant, la Grande Guerre renforce le lien entre les officiers et les hommes de troupe. Ce lien créé par la guerre est-il à l’origine du culte de l’autorité et de l’obéissance qui traversa bien des partis et des associations autoritaires lors des deux décennies qui suivent le conflit ? Sans doute. Il est déjà possible d’énoncer que le triomphe de l’autorité personnelle et segmentée eut de profondes conséquences sur la vie sociale, politique et culturelle des années 1920 et 1930. Il reste à étudier les formes de son réinvestissement dans les rapports de subordination, notamment au sein des grandes institutions hiérarchisées de l’entre-deux-guerres.

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Smith, Léonard V. 1994. Between Mutiny and Obedience the Case of the French Fifth Infantry Division during World War I. Princeton, Princeton University Press.

Tarde, Gabriel. 1904 [1890]. Les lois de l’imitation. Étude sociologique. Paris, Alcan.

Top, Gaston. 1919. Avec le 1er corps d’armée. Un groupe de 75 (1er août 1914-13 mai 915). Journal d’un médecin aide-major du 27e d’artillerie. Paris, Plon-Nourrit et Cie.

 

Notes

[ 1] Service historique de la Défense (par la suite SHD), 7 N 2000, note n° 4738.Retour

[ 2] SHD, 6 N 23, « Note remise à M. le Ministre de la Guerre sur quelques observations recueillies sur le front », février-mars 1915.Retour

[ 3] SHD, 7 N 143, Ministère de la Guerre, « Règles à suivre en ce qui concerne les malades ou blessés sortant des formations sanitaires », 15 octobre 1914.Retour

[ 4] SHD, 6 N 93, Note n° 138 « D du Président du Conseil et Ministre de la Guerre sur la tenue et les marques extérieures de respect », 5 janvier 1918.Retour

[ 5] Le pillage est attesté notamment par des procès-verbaux de gendarmerie : par exemple, SHD, 16 N 2541, « Direction de l’arrière », septembre 1914.Retour

[ 6] SHD, 6 N 21, GQG, 1er bureau, n° 6.278, 28 octobre 1914 : « Il en résulte qu’à l’heure actuelle, les officiers au combat ne portent pas d’insignes de grade apparents. Cette manière de faire n’offre pas d’inconvénients lorsque les hommes connaissent leurs officiers, mais l’arrivée constante de renforts dans les régiments vient de faire ressortir la nécessité de donner un insigne de grade apparent aux officiers. »Retour

[ 7] Voir notre contribution au colloque « Obéir, désobéir » organisé par le Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 à Craonne et Laon les 9-10 novembre 2007 (Saint-Fuscien 2008a).Retour

[ 8] SHD, 5 N 66, « Ministère de la Guerre, Conversation téléphonique du général Joffre avec le ministre », 21 août 1914, 19 heures.Retour

[ 9] SHD, 22 N 4, « QG Signy-le-Petit, 1er CA, ordre général du 26 août 1914 ».Retour

[ 10] SHD, 22 N 39, « Note du général Rabier 4e DI », 1er septembre 1914.Retour

[ 11] Statistiques construites à partir de la base de données élaborées dans notre thèse (Saint-Fuscien 2008b). Cette base de données a été réalisée à partir de la totalité des minutes de jugement du tribunal militaire de la 3e DI, soit 1 329 décisions de justice. Chacune de ces décisions prises entre septembre 1914 et mars 1919, fait l’objet d’une fiche retenant 27 items qui renseignent sur le prévenu, le délit, la peine et le procès lui-même (identité du soldat, grades, date de naissance, domicile, antécédents judiciaires, lieux et date du procès, composition du jury, crimes ou délits retenus, circonstances atténuantes, sursis…). Le système permet ensuite d’établir tout type de corrélations entre les données recueillies.Retour

[ 12] Ibid.Retour

[ 13] SHD, 16 N 1519, « Bulletin confidentiel n° 3 résumant la situation morale aux armées dans la semaine du 15 au 21 juillet 1917 ».Retour

[ 14] SHD, 7 N 13, « Instruction provisoire du 15 avril 1912 relative aux commandements par geste et au sifflet (commune à toutes les armes) ».Retour

[ 15] Nous avons abordé ces exemples dans le cadre de la préparation d’un colloque franco-roumain organisé par le département de sciences politiques de l’université de Bucarest et le New Europe College, « La Grande Guerre – Histoire et mémoire collective », qui s’est tenu le 26 octobre 2008 à Bucarest.Retour

[ 16] Pour une définition historique et politique des symboles, voir Pascal Ory (2000).Retour

[ 17] SHD, 7 N 175, n° 2156 du 22 février 1918, rappelé par la circulaire ministérielle, « relative aux insignes de distinction ».Retour

[ 18] SHD, 16 N 295, Armée de Lorraine, « Rapport de la commission militaire du contrôle postal », 13 février 1916.Retour

[ 19] SHD, 7 N 2000, Ministère de la Guerre, « Instruction relative à l’organisation et au fonctionnement du Centre d’Instruction des Commandants de Compagnie, 17 novembre 1917 ». Le chapitre v prévoit l’instruction de tout chef de compagnie sur l’emploi, entre autres, des grenades, des fusils mitrailleurs modèle 1915, du fusil automatique 1917, du pistolet automatique, des engins de tranchées et du canon de 37.Retour

[ 20] Blaise Cendrars consacre à ce cri un des sous-chapitres les plus touchants de La main coupée, « Maman ! Maman !… » (1991 : 429-432).Retour

[ 21] SHD, Série J, Conseil de Guerre, 26/05/1917, Breton Paul, 128e RI, 3e DI, « Rapport du commissaire-rapporteur auprès du CG de la 3e DI sur l’affaire des voltigeurs […] », 24 mai 1917.Retour

[ 22] SHD, 16 N 1519, « Bulletin confidentiel n° 3 résumant la situation morale aux armées dans la semaine du 9 au 15 juillet 1917 », 15 juillet 1917.Retour

[ 23] SHD, 25 N 107, 1re compagnie du 115e RI, « Compte rendu sur la situation matérielle et morale des troupes », 28 février 1918.Retour

Résumé

Entre 1914 et 1918, dans l’armée française, la guerre met en posture de commandement, même fragile, plusieurs centaines de milliers d’hommes. L’ampleur inédite des effectifs mobilisés, puis la violence des combats créent des conditions nouvelles d’exercice de l’autorité. Ces conditions entraînent des attentes d’obéissance très éloignées de celles proclamées dans les règlements militaires. Le combat déhiérarchise en partie les unités et produit une nouvelle logique disciplinaire. Des figures du chef émergent alors, en même temps que se transforment en profondeur la nature des liens hiérarchiques.



Why Do People Obey?
Between 1914 and 1918, in the French army, the war put several hundred men in a position – however fragile – of command. The unprecedented volume of the mobilised forces followed by the violence of combat created new conditions for the exercise of authority. These conditions led to expectations of obedience that were very remote from the ones proclaimed in the military regulations. Combat partly undid the reigning hierarchy in the units and produced a new disciplinary approach. Leadership figures emerged as the nature of hierarchical relationships under-went a profound change.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Emmanuel Saint-Fuscien « Pourquoi obéit-on ? », Genèses 2/2009 (n° 75), p. 4-23.
URL :
www.cairn.info/revue-geneses-2009-2-page-4.htm.