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Géocarrefour

2009/1-2 (Vol. 84)



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France Guérin-Pace et Elena Filippova (dirs.), Ces lieux qui nous habitent. Identité des territoires, territoires des identités, Paris-La Tour d’Aigues, INED-L’Aube, 2008, 276 p.

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Les relations entre identités et territoire constituent une interrogation ancienne de la géographie. Toutefois, dans les années quatre-vingt-dix, alors que les recherches sur l’identité connaissaient une « véritable explosion » dans les sciences sociales [1]  Zygmunt BAUMAN, 2002, « Identité et mondialisation »,... [1] , la géographie française restait en retrait du débat [2]  Une lecture du fichier ABES des thèses montre ainsi... [2] . Les références des auteurs de l’ouvrage à des travaux de géographes en témoignent : la plupart d’entre elles sont postérieures à 2000. Cette désaffection pouvait s’expliquer par la suspicion qui entourait l’intérêt pour l’identité territoriale, et que justifiait son instrumentalisation politique. Par ailleurs, les expressions sociales et politiques les plus manifestes de cette identité témoignaient de formes de relations anciennes au territoire, valorisant l’enracinement et l’appropriation. Elles se trouvaient décrédibilisées en regard des nouvelles formes de territorialité et des constituants post-modernes de l’identité spatiale. La pertinence même de la notion d’identité territoriale était ainsi mise en cause.

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Dans le même temps toutefois, les théories constructivistes renouvelaient considérablement les approches de l’identité dans les sciences humaines et sociales. Délaissant l’identification de types de collectifs, considérant les processus plutôt que les catégories et les formes elles conduisaient à examiner les modalités de construction de l’identité [3]  Voir entre autres Claude DUBAR, 2000, La crise des... [3] . L’ouvrage dirigé par France Guérin-Pace et Elena Filippova relève résolument de cette dernière problématique. Il interroge les identités individuelles, en postulant qu’elles ne sont pas totalement affranchies d’une dimension spatiale. Leur constitution fait encore intervenir du « territoire », et donne lieu, sinon à une appropriation spatiale, au moins une « inscription spatiale » de l’identité (p.7). Cette notion d’inscription spatiale -qui n’est par ailleurs guère débattue- s’avère fructueuse et mériterait d’être ultérieurement développée. Elle traduit une relation de manière générique, sans la restreindre à l’appropriation et à l’appartenance ; elle marque également des rapports à l’espace plus ténus, plus labiles et plus souples. Elle s’avère ainsi plus ouverte et plus heuristique que des notions aux connotations idéologiques lourdes telles que celle d’appropriation.

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Le propos de Guérin-Pace et Filippova ne conduit donc pas à examiner des territoires construits par des collectifs et des individus (i.e. la fabrication des territoires), mais les identités telles qu’elles sont faites avec du territoire, autrement dit, ce que fabrique le territoire. Le territoire a statut de modalité d’identification, amenant à l’analyse de son rôle et de ses fonctions dans les processus identitaires.

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Ce statut transforme notablement les perspectives. Le territoire apparaît alors, pour une part comme une modalité relative -une parmi d’autres, ni nécessaire, ni déterminante, ni forcément associée à une localisation ou à une généalogie-, pour une autre part comme une modalité contextuelle, variable selon les époques, les cadres sociaux et culturels ou encore les périodes dans les trajectoires de vie des individus. Il se pose également comme une modalité élective : on pourrait dire de ce point de vue qu’il constitue une « ressource » identitaire à laquelle on fait appel lorsqu’elle présente des avantages comparatifs. Ce sont autant de positions émergentes qui renouvellent le champ problématique de la territorialité, et que traduit cet ouvrage, à la suite d’autres moments forts récents, tels que le colloque Identité et Espace (Reims 2006).

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Ces positions trouvent leur origine dans l’enquête « Histoire de vie » réalisée par l’INSEE et l’INED en 2003. Ses enseignements et ceux des travaux qualitatifs qui l’ont suivi, sont développés par Guérin-Pace et Filippova en ouverture de l’ouvrage, et en constituent en quelque sorte le socle. On voit bien ici le spectre très large des manières dont le territoire intervient dans les processus d’identification. L’ensemble des communications, pour la plupart à base d’étude d’études empiriques, vient nourrir la connaissance de ces modalités. Leur confrontation fait apparaître des sortes de configurations relationnelles entre territoire et identité, dont on voit bien les nouveaux caractères et les nouveaux facteurs de différenciation. Ressortent ainsi la distinction entre territoires vécus et territoires de référence de l’identification (Guérin-Pace, Filippova). Cette distinction n’est pas sans intervenir dans les types de liens, qui vont du « charnel » au « virtuel » (Le Coadic), du choisi à l’assigné ou à l’aliénant (Sencébé, Veschambre).

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Si les notions d’ancrage sont encore manifestes et bien travaillées par un certain nombre d’auteurs, l’émergence du territoire comme valeur référentielle apparaît comme un élément particulièrement heuristique. Cette dimension permet de mettre en évidence des processus, notamment dans la distinction entre identifications et identités (Pesteil). Elle traduit également un affranchissement vis-à-vis de l’espace, qu’il s’agisse de la présence dans le lieu, de l’origine spatiale ou même de la connaissance du lieu. Elle se construit dans une large mesure au sein d’une sphère médiatique qui en fixe les contenus, les valeurs et des intérêts sociaux. Il en résulte une nouvelle inégalité dans la valeur référentielle des territoires dans la mesure où certains semblent disposer d’un potentiel supérieur à d’autres (Helluy-des Robert, Blidon). C’est aussi en agissant au sein de cette sphère que se renouvellent les possibilités d’instrumentalisation ou d’orientation des attachements (Auburtin, Sagnes, Kateb).

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L’analyse des dynamiques d’identification s’avère également riche lorsqu’elle met en évidence la valeur sociale du référentiel territorial. Il ne s’agit pas alors de faire état des attachements mais des intérêts et des usages sociaux d’une identification à un territoire. Alessandro Pizorno parlait de stratégies identitaires. Sans évoquer directement cette notion (qu’il serait toutefois fructueux de retravailler,) les communications montrent les formes de mobilisation, de résistance ou d’engagement social que permet le référentiel (Veschambre, Giordano). A l’opposé apparaissent des formes de citoyenneté sans ancrage spatial (Giordano).

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Les pistes ouvertes sont donc nombreuses. Certaines sont à peine ébauchées et on ne peut qu’espérer leur développement. La notion de temporalité (Sencébé) devrait permettre d’approfondir la question de la labilité des ancrages ou la connaissance des processus dans leur durée et leur succession. L’inscription spatiale est également à observer en tant que marquage dans l’espace des nouvelles modalités d’identification. Car la valeur référentielle du territoire, le caractère virtuel et changeant des liens, n’empêchent pas qu’ils rejaillissent dans les organisations ou les aménagements du territoire. Le Bras montre dans l’ouvrage les rapports entre liens faibles et ségrégations fortes. On pourrait aussi évoquer les productions symboliques destinées à matérialiser et à mettre en scène des identifications, et qui transforment des référents discursifs en inscriptions spatiales concrètes. Le chantier de la relation constructions identitaires-constructions territoriales est ouvert et bien ouvert.

Notes

[1]

Zygmunt BAUMAN, 2002, « Identité et mondialisation », in Yves MICHAUD, L’individu dans la société aujourd’hui, Paris, Ed Odile Jacob, p. 55-70.

[2]

Une lecture du fichier ABES des thèses montre ainsi une relative stabilité du mot-clé identité dans les thèses de géographie de 1990 à 2005

[3]

Voir entre autres Claude DUBAR, 2000, La crise des identités. L’interprétation d’une mutation, Paris, PUF, 240 p.

Pour citer cet article

Fourny Marie-christine, « Ces lieux qui nous habitent. Identité des territoires, territoires des identités, sous la direction de France Guérin-Pace et Elena Filippova », Géocarrefour 1/ 2009 (Vol. 84), p. 42-43
URL : www.cairn.info/revue-geocarrefour-2009-1-page-42.htm.


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