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Géocarrefour

2013/2 (Vol. 88)


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A travers l'histoire de l'immigration des habitants de l'archipel d'Okinawa (Sud du Japon) vers le grand centre urbain d'Ôsaka (île Honshû, Japon), l'auteur semble poursuivre un objectif clair : celui de mettre en lumière les multiples discriminations qu'ont subies et continuent de subir les minorités au Japon. Traitant d'une migration à l'intérieur d'un même pays, l'originalité de l'ouvrage repose sur son caractère inédit. En effet, si jusque-là, toutes les publications ont traité de la communauté des gens d'Okinawa à l'extérieur du territoire japonais (Nakasone, 2002 ; Mori, 2003 ; Ikeda et Joyce, 2008, pour ne citer qu'eux), celle de Steve Rabson est la première en anglais sur la diaspora des gens d'Okinawa au Japon.

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L'ouvrage est basé sur une étude de terrain de deux ans, de 1999 à 2001, suivie de séjours ponctuels entre 2002 et 2008. Au cours de ces années, l'auteur a résidé dans le quartier Taishô à Ôsaka, où vivraient environ 20 000 Okinawaiens et leurs descendants. Rappelons également que Steve Rabson, avant d'être chercheur, a d'abord été une recrue de l'armée américaine et a stationné à Okinawa pendant huit mois entre 1967 et 1968. En 1972, alors étudiant à Tôkyô, il choisit comme projet de traduction l'histoire d'un enfant pendant l'occupation américaine et ne cache pas que c'est son parcours de vie qui a inspiré la recherche dont il est ici question.

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Les cinq premiers chapitres suivent chronologiquement l'histoire de l'archipel d'Okinawa et replacent ainsi les grandes phases d'immigration de la population dans son contexte global japonais. La présentation des îles commence au moment où celles-ci appartenaient au royaume des Ryûkyû et ce, pendant cinq siècles, avant d'être intégrées au Japon et de devenir le département d'Okinawa en 1879. En vue d'une assimilation politique, idéologique et culturelle à l'Etat japonais, le gouvernement de Tôkyô avait alors banni les coutumes locales jugées incompatibles avec la notion officielle d'une Nation unifiée et moderne. Aussi, l'auteur ne manque pas de rappeler que cette notion présupposait l'homogénéité du Japon. En s'appuyant sur les travaux de Ichirô Tomiyama (1995) - lui-même faisant référence aux écrits de Benedict Anderson (1996) - qui questionnent non seulement le concept de nation homogène mais également le concept de nation lui-même, il montre comment la « communauté imaginée » d'une nation japonaise a eu pour effet d'en exclure les Okinawaiens [1][1] D'autres auteurs avaient déjà amorcé cette critique,.... C'est, selon lui, l’une des raisons qui expliquent les nombreux préjudices à l'encontre des gens originaires d'Okinawa qui émigrèrent vers les villes de Honshû. Pour nous en faire part, l'ouvrage offre, par le biais de nombreux témoignages, une description minutieuse des « affreuses » conditions dans lesquelles travaillèrent ces immigrés, notamment les jeunes femmes des campagnes qui quittèrent les îles avec la première vague de migrations des années 1900 due au développement de l'industrie textile moderne au Japon, en particulier à Ôsaka. L'auteur souligne néanmoins que c'est la demande soudaine d'ouvriers pendant la Première guerre mondiale qui incita un grand nombre d'Okinawaiens à tenter leur chance en ville. C'est ainsi qu'apparurent les premières associations des gens originaires d'Okinawa et que se formèrent les enclaves urbaines de ces immigrés. Il s'agissait de porter assistance aux nouveaux-venus et de lutter contre les diverses discriminations dont ils étaient victimes. Mais ce sont surtout les période de la Seconde guerre mondiale (1937-1945) et de l'occupation américaine (1945-1972), qui montrent selon Rabson qu'Okinawa a été délibérément « sacrifiée » pour la sauvegarde du reste du Japon. Le massacre de la bataille d'Okinawa (fin mars à juin 1945) et, par la suite, l'abandon du territoire par le gouvernement japonais, révèle à quel point ses habitants furent réduits à un statut considéré comme « inférieur » par rapport aux autres Japonais.

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Il faut attendre le sixième et plus court chapitre pour découvrir la situation des gens originaires d'Okinawa vivant à Ôsaka à l'heure actuelle et c'est peut-être ce qui nous conduit à discuter de la pertinence de l'écriture diachronique et du foisonnement des données historiques. Après une enquête de terrain de deux ans, la conduite de cent seize entretiens et une enquête par questionnaire avec trois-cent treize personnes, on aurait pu attendre une description plus détaillée de la façon dont s'organisent les Okinawaiens d'aujourd'hui à Ôsaka. On retient tout de même la diversité de situations pour les gens d'Okinawa et leurs descendants. Tandis que certains ont cherché à minimiser au maximum ce qui pouvait les identifier comme « Okinawaiens » (accent, habitudes de vie...), d'autres ont tiré une réelle fierté de leurs origines. L'intérêt récent pour Okinawa y est pour beaucoup. Ce qu'on a appelé « l'Okinawa boom » a d'abord pris place grâce à la couverture médiatique du retour au Japon des îles Okinawa en 1972 et par « l'International Ocean Exposition », trois ans plus tard. Ce phénomène s'est ensuite développé suite à la popularité de la musique d'Okinawa, le succès international d'athlètes locaux et les séries et documentaires télévisés sur Okinawa. Mais les conséquences sont mitigées selon l'auteur. Si beaucoup cherchent à (re)trouver certains aspects de leur culture d'origine et osent parler des préjudices endurés, ils doivent encore affronter nombre de stéréotypes qui persistent encore à l'époque actuelle.

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Enfin le chapitre sept, qui fait office de conclusion, offre un panorama des différentes minorités du Japon : Burakumin[2][2] Les Burakumin désignent une communauté de personnes..., Coréens, Chinois, Ainu [3][3] Population vivant aujourd'hui principalement dans le..., Nikkei[4][4] Les Nikkei représentent l'ensemble des émigrés japonais.... Bien qu'intéressant dans une approche comparative avec la situation des gens d'Okinawa, on pourrait s'étonner qu'un aperçu si rapide soit donné à une telle diversité d'individus et de situations. Il n'en reste pas moins que ce livre demeure une importante contribution à un aspect trop longtemps négligé de l'histoire japonaise. Par la présentation que l'auteur fait des mémoires de l'immigration des Okinawaiens à l'intérieur du Japon, on saisit tout l'intérêt de la lecture de cet ouvrage à la fois pour les chercheurs et étudiants travaillant sur cette aire géographique mais aussi pour l'ensemble des spécialistes des migrations. Parce qu'il concerne une aire géographique encore peu connue en Occident, l'ouvrage peut constituer, en ce sens, un outil comparatif précieux sur la question des mobilités.


Bibliographie

  • ANDERSON B., 1996, L'imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, Paris, La Découverte.
  • BEFU H., 2001, Hegemony of Homogeneity. An anthropological analysis of nihonjinron, Melbourne, Transpacific Press.
  • IKEDA K., et JOYCE C., 2008, Uchinaanchu Diaspora: Memories, Continuities, and Constructions, Honolulu, University of Hawai'i Press.
  • MORI K., 2003, Identity transformations among Okinawans and their descendants in Brazil, in LESSER J. (ed.), Searching for home abroad : Japanese Brazilians and Transnationalism, p. 47-66, Durham, NC: Duke University Press.
  • NAKASONE R., 2002, Okinawan Diaspora, Honolulu, University of Hawai'i Press.
  • TOMIYAMA I., 1993, On becoming "a Japanese" : the community of oblivion and memories of the battlefield, Yoseba 6 (March), adapté et développé dans Senjô no kioku, Tôkyô, Nhon Keizai Hyôronsha, 1995. Traduit par Noah McCormack, Japan Focus, october 26, 2005, http://japanfocus.org/-Tomiyama-Ichiro/2160.

Notes

[1]

D'autres auteurs avaient déjà amorcé cette critique, notamment Harumi Befu, qui identifia les nihonjinron (ou nippologies : théories qui portent sur l'identité nationale et culturelle du Japon) comme un outil pour renforcer une certaine conformité sociale et politique (Befu, 2001).

[2]

Les Burakumin désignent une communauté de personnes discriminée et mise à l'écart de la société depuis l'époque féodale. Ils sont constitués des eta (littéralement « pleins de souillure »), personnes qui exerçaient les métiers liés au sang et à la mort des animaux, et des hinin (littéralement « non-humains ») occupant des emplois « sales » tels que croque-morts ou bourreaux.

[3]

Population vivant aujourd'hui principalement dans le nord du Japon, sur l'île de Hokkaido et qui, entre le XVIe et le milieu du XIXe siècle, a subi une politique d'assimilation forcée par le gouvernement japonais, les contraignant à abandonner leur mode de vie traditionnel qui diffère de celui de la population japonaise majoritaire.

[4]

Les Nikkei représentent l'ensemble des émigrés japonais et de leurs descendants résidant dans un pays étranger. Il s'agit majoritairement d'émigrés partis travailler et s'installer au Brésil et qui, une fois de retour au Japon, subissent diverses discriminations.

Pour citer cet article

Soula Audrey, « Steve Rabson, The Okinawan diaspora in Japan  », Géocarrefour 2/2013 (Vol. 88) , p. 96-97
URL : www.cairn.info/revue-geocarrefour-2013-2-page-96.htm.


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