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Géocarrefour

2013/3 (Vol. 88)


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The Illegal City d’Ayona Datta s’empare de la question des slums à Delhi. Si l’auteure prend soin d’expliquer que le terme recoupe une grande variété de situations, elle s’intéresse plus particulièrement à des espaces colonisés par les populations les plus pauvres, au mépris de la loi, à ce titre menacés d’éviction. À la suite de l’adoption de nouveaux plans d’aménagement et de partenariats publics-privés propices aux spéculations foncière et immobilière, les habitants de ces slums ont abandonné tout espoir d’une régularisation in situ, voire d’une tolérance de fait et envisagent désormais un relogement dans l’agglomération indienne, quels qu’en soient les coûts sociaux et financiers. Ils souhaitent donc entrer dans le droit. Si l’étude a donc pour point de départ l’illégalité des plus pauvres en ville, elle a finalement davantage pour objet le droit, plus exactement les rapports que nouent les habitants avec le droit et en filigrane, avec l’État.

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Dans une première partie, de portée plus théorique, Ayona Datta s’appuie d’abord sur l’idée de violence du droit, avancée par Walter Benjamin, et discutée par la suite par Jacques Derrida. À Delhi, des populations pauvres sont en situation illégale et ne peuvent à ce titre, a priori, conduire une action en justice pour défendre leur droit à occuper des terrains privés ou publics. Pourtant, d’autres types de lotissements, construits sans titre foncier mais occupés par les classes sociales supérieures, ne sont pas menacés de destruction. Les squatters les plus démunis subissent donc les conséquences d’un droit appliqué de manière partielle et partiale par ceux en charge de l’énoncer et de le faire respecter. Dans la lignée de Benjamin, Datta démontre ainsi que le droit n’est pas forcément synonyme de justice sociale : il peut devenir un instrument au service de la reproduction du pouvoir en place et en cela, source de violence. À cet égard, on peut s’étonner que l’auteure ne mentionne nullement les travaux de Michel Foucault (elle fait en revanche référence aux travaux de Pierre Bourdieu).

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Par la suite, Datta s’attarde sur la jurisprudence de la Cour Suprême en Inde. Dans les années 1980, cette institution tend à justifier l’existence des slums au titre du respect du droit à un logement et à un accès aux infrastructures de base. Cependant, dans les années 2000, elle les dénonce au titre de leur menace sur l’environnement et les définit comme source de pollution et de nuisance. En cela, la Cour Suprême servirait les intérêts de la classe moyenne désireuse de défendre l’image d’une ville « moderne », sûre d’un point de vue sanitaire comme moral. Est-ce à dire que les habitants des slums n’ont plus d’argument légal à faire jouer en faveur de leur protection et de leur reconnaissance en ville ? En fait, ils invoquent des Principes annexés à la Constitution elle-même. Ils intériorisent aussi, pour mieux en jouer, les différents statuts minoritaires qui semblent les caractériser - voire les catégoriser (castes, tribus) - pour revendiquer un accès à la ville au titre de la discrimination positive et bénéficier des opérations de relogement. La loi devient-elle alors une arme, au bénéfice de la justice sociale ?

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Par son analyse, Datta montre l’ambiguïté de la situation d’illégalité et des usages du droit, et au-delà celle de la relation de l’État aux habitants des slums. L’espace du slum n’est donc pas celui de l’absence du droit [law] (au-delà des seuls droits constitutionnels [rights]), au contraire. Cependant, pour Ayona Datta, citant Agamben, il demeure un « espace d’exception ». La relation au droit serait distincte de celle qu’entretiennent les autres habitants de la ville avec la règle et les institutions. Toutefois, cet usage des travaux d’Agamben pose question. En effet, il fait référence à la figure d’un pouvoir souverain, là où les slums semblent administrés par la rencontre entre différents pouvoirs dont l’auteure parle finalement peu à la différence d’autres ouvrages sur les villes indiennes (les slum landlords, les partis politiques, les mafias) [1][1]  Voir par exemple BLOM HANSEN T., 2005, Sovereigns.... En outre, le philosophe italien parle de l’exception comme d’une suspension de toute garantie juridique par l’Etat pour une population donnée là où le droit semble être un instrument parfois utilisé par les habitants des slums.

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Dans une seconde partie de l’ouvrage, à la faveur d’une recherche de type ethnographique menée dans un slum (depuis 2002), Ayona Datta analyse plus en détails les différentes formes de mobilisations. Elle semble s’inscrire dans la lignée des travaux d’Ananya Roy ou encore de Partha Chatterjee. Ayona Datta évoque à son tour, à partir d’observations de terrain, les négociations entre l’État, les institutions et les habitants des slums. En écho à la première partie du livre, elle met à nouveau l’accent sur les conséquences des décisions judiciaires, sur l’influence des règles de droit dans le quotidien des squatters et sur la reformulation des rapports de pouvoir internes au slum. Datta prend soin de ne pas présupposer de l’existence d’une communauté d’habitants homogène à l’échelle des slums, défendant un intérêt unique.

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Les femmes occupent une place majeure dans la réflexion d’Ayona Datta. Soumises au contrôle des hommes et au respect des « bonnes mœurs », elles doivent user de toutes sortes de stratégies et de ruses pour vivre dans le slum. Face à la menace permanente de la loi et de l’éviction, le foyer devient l’espace où les hommes, démunis, souvent sans emploi, réaffirment leur rôle « traditionnel » de protecteur des femmes et des familles (contre toute menace extérieure, contre la pénétration de normes pensées occidentales, etc.). Au-delà, ils expriment et réifient une identité virile. À ce titre, la loi protégeant les femmes et les enfants de toute violence dite domestique n’a plus d’effet. Comment en aurait-elle quand par ailleurs, le droit expose ces mêmes familles à d’autres formes de violence, demande l’auteure ? Ayona Datta démontre combien l’illégalité, et en miroir le droit, s’expriment physiquement et matériellement jusque sur les corps, en particulier des femmes mais aussi des enfants et des plus âgés. Si les habitants sont exposés, du fait de leur occupation précaire, à divers risques, ils deviennent aussi une menace, et le slum une pathologie pour le reste de la ville, du moins aux yeux des classes moyennes. Le jeu d’échelles (de la ville à la maison, de l’espace public à l’espace privé), la multitude des acteurs (et des registres identitaires) et le temps long de l’enquête rend l’analyse très riche. Les exemples fortement territorialisés, ancrés dans le quotidien sont détaillés et très porteurs pour la démonstration.

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Plus globalement, The Illegal City réintroduit donc le droit là où on l’évince parfois trop vite et trop facilement. C’est une façon de rendre explicite les manières de faire au quotidien des habitants, pensés trop souvent comme une population homogène et strictement dominée voire égarée face au droit et aux institutions. Parfois, malgré tout, le lecteur perd un peu de vue la ligne directrice tant la question du droit est abordée de diverses manières : la jurisprudence de la Cour Suprême, les règlements d’urbanisme les recours invoquant les droits fondamentaux des habitants, en particulier au gré de leurs mobilisations. Peut-être aurait-il été aussi intéressant de mener une enquête sur le fonctionnement même de l’institution judiciaire, afin notamment d’en savoir plus sur les éventuelles carrières politiques des juges, les lobbies en présence (milieux d’affaire). En miroir, l’auteure ne nous dit pas non plus s’il existe et suivant quelles modalités des recours des habitants devant des juridictions plus classiques, autres que la Cour Suprême.

Notes

[1]

Voir par exemple BLOM HANSEN T., 2005, Sovereigns beyond the State: On Legality and Authority in Urban India , Princeton University Press, Princeton, Oxford. WEINSTEIN L., 2008, Mumbai’s Development Mafias : Globalization, Organized Crime and Land Development, International Journal of Urban and Regional Research , 32, 1, p. 22-39

Pour citer cet article

Morelle Marie, « Ayona Datta, The Illegal City. Space, Law and Gender in a Delhi Squatter Settlement », Géocarrefour, 3/2013 (Vol. 88), p. 239-342.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2013-3-page-239.htm


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