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Géocarrefour

2013/3 (Vol. 88)


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Cet ouvrage collectif propose d’analyser les villes maghrébines, en pleine mutation, à partir d’une approche par les professionnels de la fabrication des villes, comme les architectes, les urbanistes, les promoteurs etc. Les textes sont le résultat d’un programme de recherche collectif animé par l’IRMC qui s’est déroulé entre 2007 et 2009 sur l’évolution des politiques urbaines au Maroc, en Algérie et en Tunisie. Le livre comporte, outre une introduction de Lamia Zaki, onze textes de chercheurs et de professionnels de la ville. La contribution de Jalel Abdelkafi, paysagiste et urbaniste, est présentée sous forme d’extraits d’entretiens réalisés par L. Zaki entre 2007 et 2009 ; elle permet de retracer l’itinéraire d’un professionnel de l’urbain en Tunisie pendant plus de quarante ans.

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Dans un contexte marqué par la multiplication des acteurs et des territoires de la fabrique urbaine, l’ouvrage rend compte de l’émergence et de l’affirmation de nouveaux acteurs de la ville tels que les urbanistes, les promoteurs immobiliers et les holdings d’aménagement.

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Les contributions de Morched Chabbi et Jalel Abdelkafi permettent de comprendre les conditions de l’émergence et de l’évolution du métier d’urbaniste en Tunisie. Formé au début des années 1970 au sein de l’atelier d’urbanisme de l’Association de sauvegarde de la médina de Tunis qui a constitué un véritable centre de formation pour des jeunes venus d’horizons divers, le premier noyau d’urbanistes tunisiens s’est étoffé dès la deuxième moitié des années 1970 à la suite de la création de nombreuses institutions publiques dont trois agences foncières, l’Agence de rénovation et de réhabilitation urbaine et le District de Tunis. La restructuration de l’administration à la fin des années 1980, qui s’est notamment accompagnée du désengagement de l’administration en matière d’études de conception des projets au profit du secteur privé explique la multiplication des bureaux d’études privés. Paradoxalement, malgré une capacité de structuration corporative grâce à l’Association tunisienne des urbanistes qui a permis une légitimation professionnelle en Tunisie et même dans certains pays africains, les urbanistes tunisiens sont « systématiquement évincés » de l’élaboration des grands projets mis en œuvre en Tunisie depuis les années 1990, par les investisseurs du pays du Golfe qui importent en Tunisie « des projets ficelés depuis l’étranger ».

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H. Ben Othmen Bacha et L. Zaki montrent la montée en puissance des promoteurs immobiliers privés dans la fabrication des villes notamment depuis le renforcement du processus de libéralisation de l’économie et le désengagement de l’Etat. « Produits » par l’Etat grâce à différentes mesures d’incitation fiscale, foncière et financière les promoteurs privés tunisiens s’efforcent d’influer à leur tour sur la mise en œuvre des politiques publiques décidées en amont. Ils commencent à s’organiser pour exprimer de certain nombre de revendications au sein desquelles la question du foncier prend une part prépondérante.

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H. Ben Othmen Bacha montre, à partir de l’analyse de l’opération d’Ennasr II dans la périphérie de Tunis, l’importance le poids que les promoteurs immobiliers privés occupent dans la production urbaine. Au Maroc, le groupe des promoteurs immobiliers étudié par L. Zaki apparaît comme un ensemble professionnel encore plus organisé. La constitution de la puissante Fédération Nationale des Promoteurs Immobiliers illustre l’affirmation des promoteurs face autres professionnels de la construction et traduit la montée en puissance d’un groupe de grands promoteurs, usant du lobbying auprès de l’administration pour négocier les règles liées à l’exercice de leur profession. C’est au Maroc également que la création de deux holdings d’aménagement illustre les mutations de l’action urbaine. Faisant du projet urbain un instrument privilégié, les nouvelles structures introduisent notamment de nouvelles techniques de management avec l’ambition de concilier les objectifs de justice sociale (politique de relogement) et les impératifs de la loi de marché.

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Parmi les points forts du livre, signalons l’éclairage qu’il apporte sur la complexité des rapports entre praticiens (experts) et acteurs politiques. Certes, dans des contextes politiques autoritaires où la gestion des territoires obéit souvent à des impératifs sécuritaires et à des logiques clientélistes, les acteurs techniques de la fabrication de la ville sont le plus souvent soumis de fortes contraintes politiques. Les relations entre acteurs politiques et experts sont souvent conflictuels à partir du moment où les acteurs techniques n’acceptent pas que la qualification technique joue une fonction d’alibi pour le politique.

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D’autres exemples montrent, au contraire, que des options urbanistiques défendues par des professionnels peuvent avoir un rôle effectif dans la définition de la mise en œuvre des politiques urbaines. Ce fut le cas par exemple de la réalisation en Tunisie d’importants programmes de réhabilitation des quartiers spontanés à la fin des années 1970. M. Chabbi cite, aussi, plusieurs exemples illustrant le poids politique joué par les professionnels du District de Tunis dans les diagnostics et les recommandations qui ont sensiblement influencé la décision publique en matière de fabrication de la ville au cours des années 1970 et 1980.

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Dans l’ensemble, les rapports entre acteurs techniques et acteurs politiques varient selon les formes de gouvernance urbaine, elles-mêmes dépendantes du contexte politique. L’ouvrage permet, d’ailleurs, de repérer une différenciation grandissante des formes de gouvernance urbaine au Maghreb. Au maintien, sinon à l’accentuation de la centralisation de la décision politique en Tunisie en Algérie, s’oppose une tendance au Maroc à la réappropriation par des acteurs nationaux de modèles urbains mis en circulation à l’échelle internationale qui prônent une plus grande déconcentration des pouvoirs, notamment avec l’avènement du projet urbain.

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Au total l’analyse « de l’intérieur » des pratiques des professions de la ville fournit une grille d’interprétation intéressante qui enrichit l’apport des autres approches. Elle fait, aussi, écho aux travaux qui consacrent le retour de l’acteur dans l’analyse des politiques publiques.

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Malgré la qualité des contributions et l’apport incontestable de l’ouvrage dans la connaissance de l’urbain au Maghreb, force est toutefois de constater que les analyses présentées restent essentiellement consacrées aux grandes agglomérations urbaines en quête de métropolité : Casablanca, Rabat, Alger, Tunis. Cet ouvrage a été publié en 2011, c’est-à-dire quelques mois après les évènements qui ont secoué la Tunisie et qui se sont précisément déclenchées dans les villes de l’intérieur peu concernées par « l’action urbaine ».La multiplication des sites d’observation et des échelles d’analyse, en incluant les « villes ordinaires » boudées par les investisseurs et soumises à une logique de survie, apportera sûrement une meilleure connaissance de l’urbain au Maghreb.

Pour citer cet article

Megdiche Taoufik, « Lamia Zaki (dir.), L'action urbaine au Maghreb Enjeux professionnels et politiques », Géocarrefour, 3/2013 (Vol. 88), p. 250-253.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2013-3-page-250.htm


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