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Géocarrefour

2013/4 (Vol. 88)


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Ce numéro spécial sur les zones humides de la revue Géocarrefour cherche à alimenter la réflexion sur les nouveaux regards portés sur les zones humides. En effet partout ou presque sur la planète l’accentuation très forte de la pression exercée par les sociétés humaines sur ces milieux naturels depuis les années 1950 en a profondément modifié les usages et les modes d’exploitation. D’une manière générale marais, tourbières et mangroves ont vu leurs superficies diminuer considérablement et leur état écologique se dégrader (Ramade, 2005). Mais le développement d’une sensibilité écologique à partir des années 1970 et l’acquisition de nouvelles connaissances à compter des années 1990 ont peu à peu amené à un renversement de la perception des zones humides et poussent depuis à l’instauration de nouveaux modes de gestion soucieux de garantir, d’une part, la pérennité des fonctions hydro-écologiques des zones humides et, d’autre part, les services écosystémiques qui leur sont associés (Laurans, 2009). Perçues ainsi de plus en plus comme des infrastructures naturelles les zones humides font dorénavant l’objet de requalification c’est-à-dire d’une remise en état qui s’accompagne d’une réinsertion géographique de ces lieux d’eau et d’un projet de valorisation (Mermet, 1995). D. Grammond s’interroge sur les logiques qui guident ces opérations de requalification et discute les difficultés de leur mise en œuvre. La réussite des projets est en effet tributaire de nombreux facteurs socio-culturels et économiques. Mais il faut encore prendre en compte les incertitudes inhérentes aux trajectoires insufflées aux écosystèmes par les dynamiques naturelles lesquelles, quoique bien souvent modifiées voire orientées par les interventions humaines tant locales (drainage, pâturage...) que régionales (changement climatique), participent toujours à l’évolution des milieux.

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Mais une autre difficulté sur le chemin de la requalification des zones humides est celle de la définition de l’état de référence qui doit servir de modèle à la restauration des sites. D. Grammond (2013)* rappelle très justement qu’il est préférable de parler d’un « état historique de référence » tant est complexe le travail de reconstitution de l’histoire d’une zone humide depuis que les activités humaines interfèrent dans les processus biogéomorphologiques qui président à son évolution.

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Ce travail de reconstitution à la fois paléoenvironnemental et géohistorique a conduit Cubizolle et al. (2013)* à mettre en évidence le caractère artificiel de certaines tourbières ce qui en fait autant des objets archéologiques que des écosystèmes humides et leur confère ainsi une valeur patrimoniale incontestable. En effet, de part son existence même ce type de zones humides révèle la présence de communautés agro-pastorales sans le travail desquelles ces tourbières ne se seraient jamais mises en place. L’état historique de référence peut donc être ici plus facilement connu. Et comme ce n’est pas un état naturel la conservation de ces zones humides passe nécessairement par l’entretien voire la reconstruction des ouvrages responsables du rehaussement de la nappe, lui-même à l’origine du démarrage de l’accumulation de tourbe. On voit là l’importance de la connaissance de l’histoire du site avant toute initiative en termes de travaux de requalification. Le mode opératoire ne peut en effet être le même selon que la tourbière est une création ex nihilo des sociétés humaines ou au contraire un écosystème naturel qui a vu son fonctionnement hydro-écologique fortement altéré par l’intervention des sociétés. Enfin, n’a-t-on pas là, avec ces tourbières créées par l’Homme, un modèle de formation de zones tourbeuses dont pourrait s’inspirer l’ingénierie écologique ?

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Cet intérêt des études géoarchéologiques et historiques des zones humides apparaît très clairement à la lecture du travail de Ferrari et al. (2013)* sur les zones humides de la plaine du Garigliano entre le Latium et la Campanie en Italie. Ils montrent comment combiner données géoarchéologiques, paléoécologiques et interprétation des textes anciens, en l’occurrence ici grecs et latins, pour parvenir à reconstituer à la fois l’évolution biophysique d’un site mais également les changements survenus dans les usages et la perception de ces milieux.

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Toutefois les relations entre les sociétés humaines et les zones humides sont en évolution rapides depuis le milieu du XXe s. Deux articles de ce numéro spécial de Géocarrefour le démontrent, chacun traitant de milieux très différents. Dans les Andes en Amérique du Sud, Angéliaume et al. (2013)* montrent une évolution originale du couple société/zones humides. Les zones humides des páramos vénézuéliens sont en effet historiquement associées à des croyances incitant à l’éloignement et au respect. Elles étaient néanmoins utilisées comme lieux de pâturage pour les animaux. Mais l’installation d’un parc naturel en 1952 et le développement des cultures irriguées à partir des années 1960, indispensables pour garantir une production maraîchère capable d’alimenter les zones urbaines, ont généré d’intenses conflits d’usage. Toutefois, depuis la fin des années 1990, la majorité des acteurs a fini par s’accorder sur l’importance de ces zones humides et sur l’impérieuse nécessité d’assurer la protection de la ressource en eau et de la biodiversité. Le point de départ de cette dynamique a été le constat d’un manque d’eau à l’aval qui a obligé les populations locales, agriculteurs notamment, à s’intéresser à l’amont et donc aux páramos. C’est ainsi que ces espaces traditionnellement marginalisés en raison de leurs caractères mystérieux et surnaturels, ont progressivement été intégrés dans une approche fonctionnelle et systémique du cycle hydrologique. Angéliaume et al. insistent en particulier sur le rôle d’une association de protection de l’eau pilotées par des agriculteurs, l’ACAR, qui, en construisant de nouveaux savoirs sur ces zones humides et en croisant pratiques mystiques et actions fonctionnelles de préservation, est parvenue à entrainer une large adhésion en faveur d’une gestion conservatoire. Néanmoins, malgré une approche et une gestion désormais très rationnelles du système fluvial, le caractère mystique et spirituel des zones humides des paramos n’a pas disparu. Il a évolué en prenant un caractère fonctionnaliste c’est-à-dire que ces zones humides sont maintenant respectées pour leurs fonctions hydro-écologiques et les services qu’elles rendent aux sociétés.

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Au Sénégal, dans la basse vallée de la Casamance, Bassene et al. (2013)* se sont intéressés quant à eux aux conséquences sur la mangrove de nouveaux usages liés, d’une part, à l’arrivée de populations guinéennes qui avaient fuit la Guinée-Bissau pendant la guerre de libération entre 1960 et 1970 et qui étaient à la recherche de revenus et, d’autre part, à la croissance démographique et au phénomène d’expansion urbaine et agricole dans la région de Ziguinchor. Ces nouveaux modes d’exploitation et de gestion de la mangrove et de ses ressources constituent une rupture notable dans l’histoire des interactions entre les sociétés traditionnelles de Basse Casamance et leur environnement car jusqu’alors les populations locales, dominées par l’ethnie Diolas, valorisaient essentiellement les ressources halieutiques soit les poissons (Tilapia, ethmolose …), les huîtres et les crevettes noires et roses. Les produits des collectes étaient avant tout destinés à la consommation locale. Il en était de même pour le bois de palétuvier dont les prélèvements étaient limités de façon à maintenir la biodiversité et la productivité de la mangrove dont dépendait la survie de ces populations. Ainsi les nouveaux usages associés aux évolutions démographiques et socio-économiques affectent l’écosystème mangrovien et mettent en péril son exploitation traditionnelle tout en générant de nombreux conflits. Toutefois une prise de conscience s’est peu à peu dessinée à partir des années 1980 qui a amené au lancement d’opérations de reboisement au succès mitigé tant est compliqué dans un pays en développement et, a fortiori, dans une région touchée par une guerre civile de basse faible intensité depuis plusieurs décennies, la mobilisation de toutes les parties concernées et le financement de tels projets de requalification.

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Ces quelques contributions n’épuisent assurément pas le sujet. Néanmoins elles mettent en évidence une tendance lourde : la prise de conscience un peu partout sur la planète que le seul mode de gestion à même de préserver les zones humides et les possibilités de valorisation économique qui leur sont associées est celui qui prend en considération les fonctions hydro-écologiques, tant à l’échelle du site que du bassin versant, l’histoire des interactions entre les zones humides et l’action des sociétés humaines, la place de ces milieux dans l’imaginaire des populations.

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Cette évolution vers une gestion intégrée des zones humides soucieuse de la bonne santé tant de l’écosystème que des populations locales dont il constitue un élément important des cadres de vie économique et culturel laisse espérer à moyen terme, sinon un arrêt généralisé du recul des zones humides, tout au moins le maintien des milieux actuels dans certaines régions voire un début de reconquête grâce à des opérations de restauration.

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Ce dossier est complété par un article en varia d’E. Chesneau et A. Clément (2013)* qui présente les résultats d’un travail d’enquête auprès de 18 utilisateurs (habitants et gestionnaires, experts en cartographie) à propos des cartes interactives conçues dans un Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs (DICRIM), multimédia développé sur le web pour la Ville de Saint-Étienne. En effet, afin d’informer les populations des risques qu’elles encourent sur leur lieu de vie, les communes élaborent un DICRIM dans lequel la carte constitue un média essentiel pour localiser les phénomènes, aléas, risques et pour visualiser leur répartition sur le territoire. La recherche relatée s’intéresse à identifier les éléments des cartes interactives qui fonctionnent et ceux qui ne fonctionnent pas en termes de perception, compréhension, mémorisation et appréciation. Ces éléments concernent les données cartographiées et leurs modes de représentation, les fonctionnalités interactives des cartes, leur mise et page au sein du DICRIM. Les résultats obtenus permettent d’énoncer des premières recommandations en vue d’une optimisation des cartes et de leur interactivité et des pistes d’améliorations en fonction de quatre thèmes : compréhension, lisibilité, repérage, mise en page et accès.


Bibliographie

    • ANGELIAUME-DESCHAMPS A., BLOT F., LEROY D., 2013, Dynamique récente des relations aux zones humides des páramos andins vénézuéliens : entre fonctionnalisme et mystique, Géocarrefour, 88/4, p. 283-295.
    • BASSENE O., CUBIZOLLE H., CORMIER SALEM M.C., SY B., 2013, L’impact des changements démographiques et socio-économiques sur la perception et la gestion de la mangrove en Basse Casamance (Sénégal), Géocarrefour, 88/4, p. 297-???).
    • CHESNEAU E., CLEMENT A., Retour d’expérience sur la cartographie interactive du Document d’information communal sur les risques majeurs de la ville de Saint-Étienne, Géocarrefour, 88/4, p. ???
    • CUBIZOLLE H., SACCA C., GREGOIRE F., 2013, Quand l’Homme crée des tourbières ou comment les tourbières d’origine anthropique changent la manière de percevoir les écosystèmes tourbeux, Géocarrefour, 88/4, p. 255-269.
    • FERRARI K., DALL’AGLIO P.L., BELLOTTI P., DAVOLI L., TORRI P., MAZZANTI BANDINI M., 2013, Wetlands in the river delta plains: evolution, values and functions during the Roman times. The coastal landscape close to the Garigliano river mouth (Italia), Géocarrefour, 88/4, p. 271-281.
    • GRAMOND D., 2013, Requalifier les zones humides continentales : Logiques et paradoxes, Géocarrefour, 88/4, p. 245-254.
    • LAURANS Y., 2009, Evolution de la perception du thème des services rendus et de leur évaluation économique, Zones Humides Infos, 66, p. 2-3.
    • MERMET L, 1995, Les infrastructures naturelles : statut, principes, concept ou slogan ? Zones Humides Infos, 7, p. 7-9.
    • RAMADE F, 2005, Eléments d’écologie appliquée, Paris, Dunod, collection « Sciences Sup », 864 p.

Pour citer cet article

Cubizolle Hervé, Sacca Céline, « ‪Nouveaux regards sur les zones humides‪ », Géocarrefour, 4/2013 (Vol. 88), p. 243-245.

URL : http://www.cairn.info/revue-geocarrefour-2013-4-page-243.htm


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